L’émancipation de la femme/Préface

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L’émancipation de la femme, ou Le testament de la paria
Texte établi par Alphonse Constantau bureau de la direction de "La Vérité" (p. 9-14).

PRÉFACE.


Que faut-il donc faire pour émouvoir cette génération corrompue ? Jusqu’où faut-il plonger le fer pour trouver les chairs vives au fond de cette gangrène qui s’en va en putréfaction ?

Au nom de ceux qui souffrent, au nom de ceux qui ont faim, au nom de ceux qu’on tue lentement, au nom de ceux qui se vendent pour un morceau de pain souillé de boue, au nom de ceux qui, comme les animaux les plus immondes, sont forcés de se disputer une vile pâture dans les égoûts du crime ;

Au nom des pauvres femmes qui sont tarifées comme de la chair à débauche dans les boucheries de la prestation et qu’on appelle filles de joie, parce que, comme aux reprouvés du Dante, les larmes se sont à jamais glacées dans leurs yeux et qu’une rage de douleurs les fait parfois lamentablement rire ;

Au nom de ces victimes innocentes dont trafique l’immoralité d’un mariage mercantile, et qui, vêtues de blanc et parées de fleurs comme les victimes antiques, sont conduites à l’autel pour qu’un célibataire forcé donne sa bénédiction ironique à leur supplice, car un honorable père et une mère soi-disant vertueuse les ont condamnées pour un peu d’or à la torture qu’inventa Mézence, aux embrassements d’un cadavre ;

Au nom des pères et des mères dont le Moloch social dévore les enfants, au nom des hommes qu’on mutile et qu’on empoisonne, au nom des femmes dont on mange le cœur et qui n’osent se plaindre, au nom des enfants qu’on broie et dont on aplatit le crâne afin qu’ils n’aient ni cœur ni pensée…

J’ai crié, j’ai pleuré, et vous avez ri ! Je me suis tue, je me suis traînée à vos pieds et vous m’avez mis le pied sur la tête ! Que suis-je, moi ! qu’importe ce qui m’arrive ? N’ai-je pas donné ma vie pour ce peuple ? C’est bien : flétrissez-moi, emprisonnez-moi, calomniez moi, poussez plus loin l’outrage, jetez-moi un peu de pain sous la table. C’est bien ! j’accepte tout, excepté votre pain. Tout cela est pour moi, mais le peuple que ferez-vous pour lui ? — Ah ! je l’avais deviné depuis longtemps, le peuple n’a rien à attendre de vous. La prospérité vous enivre, l’habitude des voluptés et des remords vous fait craindre l’ennui des idées sérieuses : ce peuple vous est à dégoût et vous ne lui pardonnez pas d’être malheureux et d’avoir faim !

N’est-ce pas, mes gros financiers aux joues si vermeilles et si rondes, aux lèvres encore luisantes des vins délicieux que vous venez de boire ; n’est-ce pas que ce peuple est laid avec ses yeux caves, son teint blême et ses joues creuses ?

N’est-ce pas, mesdames les prostituées honnêtes, c’est-à-dire riches, puisque ces deux mots, comme on le sait, sont synonymes depuis longtemps ; n’est-ce pas, jolies syrènes satinées, dorées et ambrées, que ce peuple sent mauvais et qu’il fait mal au cœur avec ses haillons ? Que demande-t-il donc et pourquoi l’a-t-on laissé entrer ? — Il n’y a rien ici pour lui. — Il veut du pain ? Dites-lui qu’il n’y en a pas. Mais, laquais, chassez-moi donc ces gens-là et donnez du sucre à ma pauvre levrette qui s’enroue à aboyer contre eux !

N’est-ce pas, vous tous, les élus de la mangeaille, de la buvaille, de la valetaille, ventres toujours repus et toujours avides, enflés d’orgueil et rassasiés d’infamie ; n’est-ce pas que ce peuple est bien gourmand et que des drôles pareils sont bien hardis de prétendre qu’ils veulent manger !

Est ce que la terre et tout ce qu’elle produit n’est pas à vous ? est-et que vous n’en êtes pas les légitimes propriétaires ? est-ce que vous n’êtes pas tes maîtres de gaspiller vos restes quand vous êtes repus, et de partager votre luxe avec vos chiens plutôt que de vous occuper du nécessaire des pauvres ?

Qu’ils aillent au bureau de charité, les pauvres ! au dépôt de mendicité, les mendiants ! au diable tous, s’ils veulent ! Quant à nous, buvons, mangeons et prostituons ! nous avons de l’argent.

Oui, buvez : c’est le sang du peuple ! oui, mangez : c’est la chair du peuple ! oui, prostituez : ce sont les entrailles du peuple ! Et quand vous vous endormirez repus et blasés, il se réveillera, lui, affamé et terrible.

Et quand vous aurez fini, il commencera !

Oui, buvez, niais prenez garde ! car vous avez aussi du sang dans les veines !

Mangez, mais ayez peur ! car votre chair s’engraisse comme celle des victimes !

Prostituez, mais frémissez d’épouvante ! car vous avez des femmes et des filles !

J’ai été femme, j’ai été mère, et la société m’a broyé le cœur.

j’ai été assassinée, parce que je protestais contre l’infamie, et la société m’a flétrie en condamnant à regret mon assassin.

Maintenant je ne suis plus une femme, je ne suis plus une mère, je suis la paria !

Eh bien, frères et sœurs ! quand j’aurai succombé dans la guerre contre vos oppresseurs, je vous laisserai ce livre d’épouvante pour eux, d’espérances et de conseils pour vous… et ils n’oseront pas le condamner.

Car je ne vous prêche pas la révolte. La révolte est le crime d’une poignée de séditieux. Un peuple ne se révolte jamais ; il se lève quand arrive son heur et n’a pas besoin qu’on le lui dise.

Je n’attaque pas la propriété, comme ils disent. Est-ce que je puis encourager les voleurs, moi qui les poursuivrais jusque sous la robe des juges ?

Je n’attaque pas la morale : je constate seulement que nos prétendus moralistes sont les plus immoraux des hommes. Je n’attaque pas la religion ; car c’est en son nom que j’élève la voix pour dénoncer l’égoïsme et le mensonge de ses ministres.

J’écris pour que vous sachiez ; je crie pour que Vous entendiez ; je marche en avant pour que vous connaissiez la route !

Lisez donc, sœurs et frères, et si vous croyez au dévouement d’une sœur, suivez-moi !

Un homme s’est dévoué jusqu’à la mort, et le testament qu’il a laissé a été l’Évangile.

Eh bien moi, je veux accomplir ce que rêvait sans doute au pied de la croix Madeleine la pécheresse.

Je veux aimer comme il a aimé et mourir comme il est mort, afin de pouvoir féconder le veuvage de l’Évangile et laisser aussi un héritage pour le confondre avec le sien.

À moi aussi il me faut un calvaire pour y proclamer, en mourant, l’émancipation de la femme !