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L’émancipation de la femme (Daubié)/09

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Ernest Thorin (p. 131-144).


NEUVIÈME LIVRAISON.


CARRIÈRES PROFESSIONNELLES POUR LES FEMMES.


Loin de voir du reste une panacée dans l’externat, il faut en redire ce qui a été dit à l’occasion de l’instruction obligatoire et de l’enseignement mixte ; il ne peut être que le résultat d’un ordre moral qui permet à la jeunesse de puiser de bons principes soit dans la famille, soit aux foyers d’adoption qui la reçoivent. La généralisation de l’internat en France, depuis un demi-siècle, suffirait pour attester le déclin des vertus de famille, et par suite la nécessité d’éloigner l’enfant de ces intérieurs où il ne reçoit que des influences corruptrices. Mais c’est en vain que nous le séquestrons ; les relations de l’interne avec le monde sont assez fréquentes pour qu’il se fasse un idéal de liberté du mal qu’il voit impunément commettre par les adultes ; aussi s’applaudit-il quand il peut déjouer une surveillance importune et chagrine pour faire par anticipation ses preuves de virilité dans le désordre. Même dans les familles les plus honorables, qui reçoivent à leur table des adolescents aux jours de congé, il est facile de remarquer que les entretiens doivent laisser les impressions les plus funestes dans l’esprit novice et docile des jeunes gens. En effet, la chronique du jour n’étant pas précisément celle des faits édifiants, la conversation tombe sur le caractère des hommes et des femmes à la mode, sur la manière dont on parvient, sur l’art de faire fortune et d’en jouir, de dévorer des héritages, etc., sur l’empressement chevaleresque que la loi et les tribunaux mettent à sauvegarder la bourse, la considération et l’honneur même des hommes qui s’amusent, et qui sous la protection de cette tutelle empressée étalent le scandale dans les lieux les plus en renom.

Devant ces mœurs et ces lois licencieuses qui font rentrer l’indignation dans les cœurs jusqu’au jour d’une vengeance aveugle ; devant cette négation cynique du principe réel de la moralité, dont la liberté et la raison sont les bases, on se demande comment il est des hommes à vue assez courte pour croire à la moralisation de l’adolescence, soit par l’internat, soit par l’externat. Toutefois le palliatif impuissant de l’internat nous sera nécessaire tant que la guerre, la misère, le vice et la loi multiplieront nos orphelins bien plus que la mort. La transformation de l’éducation suivra donc ici celle de la loi et des mœurs. Mais il serait facile, pour préparer la transition, d’attacher aux internats des classes d’externat séparées où l’on recevrait les natifs d’une localité qui ne peuvent faire des frais dispendieux de déplacement pour leurs études.




ÉCOLES NORMALES ET AMÉLIORATIONS DIVERSES.


L’égalité civile que nous avons revendiquée pour les élèves des deux sexes, dans les diverses branches d’enseignement, appelle tout d’abord une réforme des écoles normales qui mette sur le même pied l’aspirant instituteur et l’aspirante institutrice.

L’état de choses actuel montre un coupable abandon de celle-ci. Pendant que nous comptons 80 écoles normales d’élèves-maîtres subventionnées par l’État, les départements et les communes, nous avons neuf écoles normales d’institutrices. Environ 32 cours normaux ont, il est vrai, la prétention d’instruire les aspirantes institutrices, mais en réalité ils ne remplissent pas ce but. Quelle que soit la gratuité qu’ils peuvent accorder, ils sont d’une insuffisance dérisoire, parce qu’ils ne dispensent que l’enseignement de l’externat sans qu’il soit pourvu aux besoins matériels de la jeune étudiante : ils la prépareront peut-être tant bien que mal à un examen, sans lui donner la méthode pédagogique ni l’instruction nécessaire aux instituteurs, sans lui laisser aucun équivalent de la protection que le jeune homme pauvre trouve dans les bourses d’internat. En effet, si nous en exceptons les cours pour institutrices protestantes, les neuf dixièmes de nos cours normaux pour préparer à l’examen sont faits par des religieuses dispensées de subir cet examen.

Nos 80 écoles normales d’instituteurs primaires, richement subventionnées, dans des locaux spacieux, pourvues de bibliothèques et de collections scientifiques, reçoivent, en dehors des subsides départementaux et municipaux, deux millions chaque année du budget, pour admettre des boursiers et des pensionnaires à prix réduit. Et ces écoles sont fermées systématiquement à l’administrée et à la contribuable. Il eût été, il serait si facile à nos gouvernements centralisateurs d’opérer ici la fusion des droits et des intérêts particuliers, qui constitue le droit et l’esprit publics, qu’il ne faut pas s’étonner de les voir, ayant agi partout de même, succomber tour à tour sous le faix de leurs injustices accumulées.

Pour rendre à chacun son dû, faut-il créer 80 écoles normales d’aspirantes institutrices ? Mais nous n’avons guère d’argent à dépenser pour les hommes, et nous n’en aurons jamais pour les femmes, tant que nous penserons qu’elle ont trop peu à désirer pour s’occuper de leurs propres affaires, et contribuer à la nomination des mandataires qui doivent les gérer. Il y aurait ici à utiliser tout d’abord complétement le personnel et le matériel de nos écoles normales et à n’en créer d’autres qu’en cas d’insuffisance.

Si l’on ne peut ou ne veut créer des bourses nouvelles, il faudrait aussi avoir l’équité d’en faire un partage proportionnel au nombre et au mérite des aspirants sans acception de sexe[1]. Trois mille élèves pour quatre-vingts écoles forment une moyenne de quarante-cinq élèves par école. Parmi ces établissements, en est-il d’assez vastes pour en recevoir davantage ? Si oui, remplissons-les et laissons les locaux vides à la disposition des jeunes filles. Tous les maîtres ont-ils un nombre suffisant d’élèves ? Si non, ouvrons des cours spéciaux d’externat et n’ayons pas à la fois en ce cas dans la même localité deux établissements distincts pour concourir au même but[2].

Lors même que les écoles seraient au complet, elles peuvent encore ouvrir des cours spéciaux aux aspirantes institutrices, soit le soir, soit les jours de congé, dans ces localités où le cours normal n’offre qu’une instruction insuffisante à la femme qui pourrait facilement suivre un enseignement semblable à celui des aspirants instituteurs.

Ces externats permettraient à mainte jeune fille de faire ses études sans déplacement et sans frais et deviendraient une précieuse ressource pour celles que nous préparerions à des emplois comme ceux des Postes, de l’Enregistrement, de la Perception des impôts directs, de la Télégraphie, quand l’égalité sera conquise sur ce terrain par des examens et des concours communs aux aspirants et aux aspirantes.

Les aspirantes institutrices, douées du sens musical, pourraient aussi, comme le font certains instituteurs, se mettre à même de jouer l’orgue dans nos églises de village.

L’école normale qui forme à Paris des directrices d’asile étant insuffisante pour les besoins de la France entière, il serait facile encore d’ouvrir une section pour cet enseignement pédagogique dans quelques-unes de nos écoles normales, car, ne l’oublions pas, l’asile manque dans les communes qui en ont le plus grand besoin, et toute institutrice doit être à même de dispenser cet enseignement maternel avec l’instruction primaire dans les communes où un seul maître suffit.

Mais le déclassement de nos nombreuses jeunes filles, qui ne trouvent carrière ni dans la société ni dans la famille, et dont la vie sans but est un fléau pour l’ordre public, exige surtout, ai-je dit, qu’on attache des cours professionnels à nos écoles normales et qu’on n’admette à l’emploi d’institutrice que celles qui s’en montreront dignes par le sérieux et la dignité de leur caractère. Ainsi disparaîtra la plus grande plaie de l’enseignement séculier : des institutrices sans vocation, sans sécurité, sans méthode pédagogique. L’ignorance déplorable de certaines adolescentes exigerait même des écoles préparatoires où on les admettrait sans examen préalable, lorsqu’on leur découvrirait des aptitudes exceptionnelles, car nombre de filles intelligentes doivent quitter l’école dès l’âge de dix et onze ans pour gagner leur vie par le travail manuel.

Il ne faut pas se le dissimuler non plus, l’insécurité sociale a été telle jusqu’à présent pour la jeune fille, les préventions de ses parents sont par suite si fondées, qu’en lui fournissant bourse d’internat avec trousseau et indemnité de voyage je ne sais si l’on recruterait un personnel suffisant. Dans les campagnes on aurait, en outre, à combattre l’incurie et les préjugés de parents qui préfèrent la paresse, la gêne, la misère ou le vice à l’indépendance conquise par le travail.

Le même sentiment de justice distributive facilitera aussi l’accession de la femme aux écoles normales supérieures et la préparera ainsi au professorat de l’enseignement secondaire, surtout pour les classes inférieures de nos colléges et de nos lycées, où les jeunes enfants réclament des soins maternels.

Nos grandes villes peuvent dès aujourd’hui mettre à la disposition des jeunes filles ces riches bibliothèques qui sont trop souvent un monopole universitaire, et leur faciliter les études par le don ou le prêt de quelques livres. Alors nos institutrices, vraiment dignes de ce nom, pourront, comme aux États-Unis, se réunir avec les instituteurs et les inspecteurs pour discuter, en présence des amis des études, les moyens de perfectionner l’enseignement et développer les facultés intellectuelles et morales par la lecture et l’observation[3].

Mais ne nous le dissimulons pas, il nous faudra de longues années, des dévouements sans bornes et de grands sacrifices pour former des femmes éprouvées par leur aptitude, leur science et leur caractère. Les réformes proposées ici seraient en outre impraticables si nous n’enlevions aux congrégations religieuses les priviléges injustes qui leur ont permis d’écraser nos institutions séculières. C’est ce qui nous amène à examiner la question de l’enseignement laïc et de la lettre d’obédience. Et d’abord parce que le couvent, fort déjà de l’isolement, de l’abandon et de l’oppression de la femme pauvre, a tout accaparé en vertu de priviléges injustes et immoraux, faut-il lui enlever ses droits légitimes ; parce qu’il opprime l’enseignement séculier, l’enseignement séculier doit-il l’opprimer à son tour ; en un mot, l’instruction doit-elle et peut-elle être à priori exclusivement laïque ? Notre esprit centralisateur et autoritaire, qui fait dire volontiers à tout individu : l’État c’est moi, nous disposerait à agir ainsi, mais la considération des droits individuels et de l’égalité civile nous montre la question plus complexe ; elle nous la fait voir surtout loin de la hauteur d’un principe, c’est-à-dire d’une maxime tellement vraie, qu’elle ne souffre aucune contradiction et puisse se transformer en loi immuable qui ne cède jamais rien aux personnes et aux circonstances.

La sécularisation des emplois est de règle générale lorsque le personnel dépendant de l’État est directement rétribué par lui, et nous la trouvons acceptée par tous dans l’enseignement secondaire et supérieur. Mais le droit de l’État n’étant que celui d’un particulier qui choisit les professeurs qu’il paye, il en résulte qu’il n’a rien à imposer ici partout où il ne paye pas ; c’est le cas, je crois, pour la majeure partie des écoles primaires, entretenues aux frais des départements et des communes. En sortant de notre système généralisateur pour nous placer sur le terrain de la liberté individuelle, nous conclurons donc que, quand l’État ne subventionne pas les écoles, il n’a pas droit de partir d’un principe absolu pour admission ou exclusion d’un personnel enseignant, qui serait élu après garanties morales et intellectuelles, examen et concours, par les intéressés, pères et mères de famille. Il paraît donc difficile, si ce n’est impossible de poser le principe général de l’enseignement primaire laïc. Mais la justice permît-elle de le poser sur le terrain du droit, il rencontrerait encore de nombreuses difficultés sur celui du fait, pour l’enseignement des femmes à qui le personnel manquerait presque complètement. Puis nombre d’établissements scolaires, orphelinats et ouvroirs, sont des legs faits à des congrégations religieuses ; d’autres, créés à mi-frais par elles et par les communes, représentent une solidarité de droits et de devoirs. La liberté de concurrence, objecte-t-on, est sauvegardée dès que les congrégations religieuses, libres d’ouvrir des écoles privées, ne sont exclues que de la direction des écoles publiques.

À ce sujet, il faut répéter encore que le principe de l’enseignement laïc paraît incontestable quand l’État dispense lui-même cet enseignement ; les localités assez populeuses pour que les écoles privées y prospèrent à côté de l’école publique, dès qu’elles seront investies du droit de choisir le maître de leurs enfants, séculariseront probablement aussi l’enseignement municipal, si elles trouvent des avantages dans cette sécularisation ; mais nous n’avons rien à y voir, parce que cette question relèvera toujours des lois de la concurrence, des convenances locales et individuelles[4]. Puis en dehors de là il y a en France environ quinze mille communes de cinq cents âmes et au-dessous, parmi lesquelles on compte des groupes de moins de cent habitants ; un seul instituteur n’y est pas assez occupé, et une centralisation administrative, dont les procédés rappellent ceux de Procuste, songerait à leur imposer deux écoles spéciales laïques ! Nous comptons en outre quantité de communes plus importantes où nous avons déjà le regret de voir imposer deux écoles spéciales lorsqu’une école mixte suffirait souvent à leur population scolaire. Faut-il qu’une ingérence intempestive dans leurs affaires les contraigne encore à s’épuiser, pour créer deux écoles congréganistes à côté des deux écoles publiques séculières exigées d’elles contre leur gré ? Mais si l’un continuait ainsi à s’attaquer aux effets du mal, on ne ferait que froisser l’esprit des communes par cette tyrannie maladroite ; alors la rétribution scolaire assurée par la préférence des habitants à la sœur qu’on chasserait de l’école publique lui permettrait d’ouvrir une école privée dans la commune, et un antagonisme fâcheux, y multipliant les dépenses en divisant les forces, accablerait d’impopularité l’enseignement communal avec son personnel médiocre et ses écoles désertées. Ah ! bien plutôt, en remontant aux causes du mal, combattons efficacement ces conséquences funestes et laissons ensuite les citoyens libres d’enseigner tous la même notion du devoir social, qu’il auront puisée sous le régime vivifiant du droit commun.

Mais ce régime de liberté exclut, il faut bien s’en convaincre, les lois arbitraires et les priviléges injustes qui ont permis aux congrégations religieuses d’absorber et d’écraser l’enseignement séculier des femmes.


OBJECTIONS.


Faute d’espace, je dois me borner à résumer brièvement quelques objections contre le suffrage des femmes. On nous a dit d’attendre un gouvernement libéral qui nous mette lui-même en possession de nos droits, ce qui est une preuve nouvelle de l’inertie où jette la désuétude de la liberté. L’inaction et la contrainte dans lesquelles vivent la plupart des femmes ont produit sur elles les mêmes effets que le despotisme sur les hommes ; pendant que les Anglaises montrent assez d’énergie pour faire abroger une loi, ces femmes ne se sentent pas le courage d’en faire sanctionner une, sous un gouvernement qui, sans rien enlever au mérite de celui de M. Glastone, l’égale s’il ne le surpasse en libéralisme. La question du suffrage des femmes s’impose du reste à tel point chez nous, que l’Empire la faisait examiner au sénat, plaider dans la presse par ses organes sérieux et badins, et qu’il assurait sa tolérance la plus large aux femmes qui hésitaient à recevoir quelque chose de ses fonctionnaires irresponsables. Aussi ai-je pu affirmer à des Anglaises et à des Américaines que nous serions avant elles en possession du vote, si un jour venait que nos fonctionnaires obéissent à la loi au lieu de lui commander. Il ne faut pas pour cela attendre que le gouvernement se charge de faire voter les femmes sans elles et malgré elles ; il ne leur doit rien que le laisser-faire et le laisser-passer ; son abstention est ici la mesure de son libéralisme. M. L. Say, préfet de la Seine, en rappelant aux maires que la composition des listes électorales est laissée à leur discrétion, a donné un exemple habile de décentralisation administrative dont plusieurs personnes ont pris acte. Si cette affirmation ne suffisait point, il faudrait en appeler au ministre actuel de l’intérieur, M. Casimir Périer, et lui mettre sous les yeux la circulaire où il dit aux préfets : « Dans l’application de la loi, préférez toujours l’interprétation la plus large, la plus libérale, la plus généreuse. » Si vous comprenez enfin, mesdames, l’initiative que réclame la liberté, n’attendez donc pas que M. Thiers, en chair et en os, en corps et en âme, vienne à deux genoux vous faire amende honorable en vous remettant une carte d’électeur ; n’espérez point que, quand vous lui aurez accordé un magnanime pardon, il vous offre son bras pour vous conduire lui-même au scrutin. Quant à moi, je ne suis pas si exigeante et, dussé-je, comme le phénix, être seule de mon espèce, j’épargnerai, soyez-en sûres, cette démarche à l’honorable président de la République française.

D’autres personnes craignent que la femme député ne soit un résultat des droits politiques que nous revendiquons. Il est très-évident sans doute que la femme électeur se complète par la femme éligible, mais il y a loin de là à la femme élue, dans l’état de nos mœurs surtout. Si la femme électeur représente un droit, la femme éligible représente un choix dont nous n’avons pas à nous préoccuper ici ; en effet, ou elle posera sa candidature sans être portée par le flot de l’opinion et alors elle partagera le ridicule inoffensif de ces candidats éternels qui ne retirent de l’urne électorale que la voix dont ils se sont honorés eux-mêmes ; ou cette femme sera désignée par un suffrage unanime si elle a fait preuve de la capacité d’un véritable homme d’État ; alors elle sera parmi les législateurs et les gouvernements ce qu’était Jeanne d’Arc parmi les généraux, et son autorité sera aussi logique et plus salutaire que celle que les reines tirent de leur naissance. Mais cette éventualité, qui ne se réalisera peut être jamais, laisse intacte la question de pondération du droit et du devoir social qu’il est urgent d’établir. À une époque où la science économique est celle de l’équilibriste, il y a lieu de réfléchir mûrement pour se demander comment on pourrait donner à la femme le moyen d’exprimer des aspirations et des vœux qui seraient pris en considération dans l’élaboration des lois. Pour que la démocratie se fonde sur des bases inébranlables, il importe que les qualités intellectuelles et morales, qui peuvent, se rencontrer chez les femmes, comme chez les hommes, puissent se trouver exclusivement au pouvoir législatif et exécutif ; il faut qu’elles puissent y dominer, y diriger et y neutraliser cette expansion de la nature sensuelle des chefs et des masses qui a fait sombrer la justice et l’honneur de la France. Ce sujet est particulièrement digne d’études à une époque où, quoi qu’on fasse, la démocratie coule à pleins bords : il s’impose à tous ceux qui pensent qu’on peut changer ce torrent dévastateur en fleuve fécondant.

Passons sur un genre trop fréquent d’objections qui consiste à dire : « les femmes voteront, que cela sera drôle, oh, oh ; les femmes veulent voter, ah, ah ; des femmes électeurs, hi, han, hi, han. » Ô patrie de Descartes, où es-tu ? Ô Lahaye, ce n’est pas ta faute si tu es situé entre Tours et Poitiers, et si nous avons le droit de dire avec un conférencier : « Descartes, ce célèbre philosophe hollandais.»

Comme il ne s’agit ici du reste de l’avis de personne, nous repoussons des négations puissantes à détruire, impuissantes à fonder l’harmonie sociale. Nous affirmerons donc le droit lors même que cela devrait déplaire au grand nombre ; loin d’apprécier du point de vue individuel un vote qui nous paraîtrait une satisfaction insignifiante et puérile, en considérant l’ensemble de la question nous aurons conscience de poser un principe d’égalité et par conséquent de liberté par le seul droit d’abstention.

Aux quelques femmes qui demandent comment s’y prendre pour voter, je ferai remarquer que la question, telle que je la pose, ne réclame que la démarche d’une seule femme et l’adhésion d’un seul maire ; or, comme nous avons plusieurs femmes et plusieurs maires dans notre manche, si nous rencontrions un seul magistrat hostile, il faudrait suspendre, partout les demandes d’inscriptions pour demander au récalcitrant compte de son opposition devant les tribunaux. De cette façon nous trouvant toutes contre un, au lieu d’être une contre tous, nous ne serions, pas réduites à dire avec la comtesse des Plaideurs :

… Tous mes procès allaient être finis ;
Il ne m’en restait plus que quatre ou cinq petits.

Tout cas échéant, cette question nous servira à prendre la mesure du libéralisme de nos fonctionnaires et à nous faire connaître si la volonté arbitraire de l’homme reste sous la République, comme sous la monarchie et l’empire, la règle de la justice et de la jurisprudence. Si nous devions être éconduites par une menteuse démocratie, impuissante à nous donner la liberté sous la loi, je dirais aux femmes : « Abêtissez et corrompez les hommes ; c’est votre seul droit ; c’est par conséquent votre unique devoir social. » Espérons donc en l’avenir.



LE VOTE DES FEMMES EN ANGLETERRE[5]


DISCOURS DE M. CHARLES DILKE MEMBRE DU PARLEMENT.


Madame la présidente, Mesdames et Messieurs,

Je ne puis m’empêcher de penser avec mon ami M. Bright que notre position est aujourd’hui plutôt celle d’auditeurs que d’orateurs. Nous sommes venus ici pour accomplir un devoir, et, comme une portion de notre tâche de faire progresser la question cette année, pour écouter si nous pouvons recueillir des arguments nouveaux et plus puissants pour appuyer les conclusions auxquelles nous sommes arrivés ; si, d’un autre côté, nous pouvons entendre quelque écho des arguments employés contre nous au dehors et dans la presse. Je dois en même temps demander la permission de faire remarquer à rassemblée que le bill qui doit être présenté a à peine assez d’étendue pour justifier quelques-uns des arguments dont on a usé pour le combattre et quelques-uns des arguments par lesquels on l’a appuyé.

Le bill propose non de donner le droit de vote à toutes les femmes, mais seulement, à celles qui remplissent les conditions actuellement requises des hommes électeurs ; c’est une chose si simple, il me semble, qu’il est impossible de la discuter devant un meeting où il n’y a pas d’opposants, ou de prévenir les objections qui peuvent être faites, parce qu’il est impossible de connaître la nature de ces arguments avant que la question ait été portée devant la Chambre des communes. Je sais que certains journaux ont par anticipation combattu le bill, mais leur seule objection est que les femmes ne désirent pas le suffrage ; un meeting comme celui-ci est, je le pense, une réponse suffisante. Si nous demandions maintenant tout ce qui peut être demandé ; si nous demandions que le vote soit accordé à toutes les femmes qui le désirent, ou à toutes les femmes sans exception, il pourrait y avoir de plus puissants arguments, quoique je ne pense pas qu’il en soit qui puisse être mis en avant contre cette proposition. On pourrait dire ici comme en Amérique que le devoir de défendre le pays doit aller avec le suffrage, mais cet argument est toutefois entièrement inapplicable à la mesure particulière qui nous est soumise cette année.

La motion que je suis appelé à seconder, si nous voulions la critiquer minutieusement, prouverait peut-être son exactitude rigoureuse ; elle établit que l’extension du suffrage, tant que les femmes en seront exclues, est une injure positive pour elles, puisqu’elle fait d’elles la seule classe d’interdits. En ce qui regarde les derniers mots de cette motion, je dirais que les femmes ont toujours été la seule classe d’interdits ; elles ont toujours été les seules personnes exclues des franchises, sans qu’on ait essayé nulle part de les faire sortir de leur incapacité.

Je ne veux pas retenir l’assemblée après le talent que les dames ont mis à soutenir celle cause ; elles ont parlé plus convenablement que des hommes ne pourraient le faire à un meeting de femmes sur cette question ; mais je voudrais, comme mon ami M. Jacob Bright, dire que je suis un de ceux qui pensent que le bill sera voté celle année probablement sans opposition. Je crois que ceux qui l’année dernière ont unanimement voté les franchises municipales des femmes, quand ils considéreront la question actuelle avec soin, verront que tous les arguments qui s’y appliquaient s’y appliquent encore. Je dirai aussi que, quel que soit le résultat, des débats ou de la division, je puis assurer M. Mill que, grâce à la hardiesse de ses efforts et au courage avec lequel il a pris en mains cette question, grâce aussi au talent avec lequel les dames l’ont appuyée, et je puis ajouter en toute franchise que grâce à l’amélioration du caractère des commettants et de la présente Chambre des communes, il n’y a pas de probabilité ni même de possibilité, quand le sujet sera débattu, que la motion de M. J. Bright, mon ami, soit accueillie de la manière dédaigneuse avec laquelle on l’avait tout d’abord accueillie[6].

  1. Espérons que la circulaire de M. le ministre de l’instruction publique a fait tout d’abord appliquer les bourses d’écoles normales aux jeunes filles.
  2. Ajaccio, Besançon, Lons-le-Saunier et Orléans ont à la fois une école normale d’instituteurs et d’institutrices. Une grande partie des cours normaux pour institutrices sont aussi situés dans les villes qui ont l’école normale d’instituteurs. Il est de fait qu’une inspection consciencieuse dans ces localités permettrait un meilleur emploi du personnel et du matériel destiné aux hommes seuls. Si l’on considère d’un côté ce qui serait à faire pour l’éducation de nos orphelins, de nos enfants trouvés, etc., pour la réforme d’écoles comme celles des boursières de Saint-Denis, on voit que la transformation presque complète de l’enseignement peut avoir lieu par voie administrative.
  3. Ces congrès où instituteurs et institutrices font des lectures et des conférences ont lieu tous les ans, huit ou quinze jours, dans une ville de chaque État.
  4. En dehors de la supériorité morale que la protection paternelle du couvent donne à la sœur, nombre de communes la préfèrent pour n’avoir pas à se préoccuper des éventualités de mariage qui distraient l’institutrice laïque de ses fonctions ou l’y enlèvent complètement.
  5. Rapport d’un meeting tenu à Londres par la société nationale pour le suffrage des femmes.
  6. Le vote à la Commune étant acquis aux Anglaises, il s’agit ici, comme on sait, du vote au Parlement. Or, à la dernière discussion du bill pour la capacité électorale des femmes, au mois de mai 1871, il y a eu 69 voix seulement de majorité opposante ; le progrès a été si sensible d’année en année, depuis que M. J. Stuart Mills a porté pour la première fois cette question à la Chambre en avril 1867, que, selon la prophétie de M. Jacob Bright, le bill sera sans doute voté l’année prochaine.
    La persévérance et l’activité avec lesquelles les promoteurs ont vaincu une opinion très-hostile se recommandent aux méditations et à l’émulation des Français.