L’œil du Maître

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Claude Barbin & Denys Thierry (pp. 82-86).
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XXI.

L’œil du Maiſtre.




UN Cerf s’eſtant ſauvé dans une eſtable à bœufs,
Fut d’abord averti par eux,
Qu’il cherchât un meilleur azile.
Mes freres, leur dit-il, ne me decelez pas :

Je vous enſeigneray les pâtis les plus gras ;
Ce ſervice vous peut quelque jour eſtre utile ;
Et vous n’en aurez point regret.
Les Bœufs à toutes fins promirent le ſecret.
Il ſe cache en un coin, reſpire, & prend courage.
Sur le ſoir on apporte herbe fraiſche & fourage,
Comme l’on faiſoit tous les jours.
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours ;
L’Intendant meſme, & pas un d’aventure
N’aperçut ny corps ny ramure,
Ny Cerf enfin. L’habitant des foreſts
Rend déja grace aux Bœufs, attend dans cette étable

Que chacun retournant au travail de Cerés,
Il trouve pour ſortir un moment favorable.
L’un des Bœufs ruminant luy dit : Cela va bien :
Mais quoy l’homme aux cent yeux n’a pas fait ſa reveuë.
Je crains fort pour toy ſa venuë.
Juſques-là pauvre Cerf, ne te vante de rien.
Là-deſſus le Maiſtre entre & vient faire ſa ronde.
Qu’eſt-ce-cy ? dit-il à ſon monde.
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces rateliers.
Cette litiere eſt vieille ; allez vîte aux greniers.
Je veux voir deſormais vos beſtes mieux ſoignées.

Que couſte-t-il d’oſter toutes ces araignées ?
Ne ſçauroit-on ranger ces jougs & ces colliers ?
En regardant à tout, il voit une autre tête
Que celles qu’il voyoit d’ordinaire en ce lieu.
Le Cerf eſt reconnu ; chacun prend un épieu ;
Chacun donne un coup à la beſte.
Ses larmes ne ſçauroient la ſauver du trépas.
On l’emporte, on la ſale, on en fait maint repas,
Dont maint voiſin s’éjoüit d’eſtre.
Phedre, ſur ce ſujet, dit fort élegamment,
Il n’eſt pour voir que l’œil du Maître.

Quant à moy, j’y mettrois encor l’œil de l’Amant.