L’Œuvre DE P.-Corneille Blessebois/Introduction

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L’Œuvre de P.-C. Blessebois, Texte établi par Guillaume ApollinaireBibliothèque des Curieux (p. 1-6).

INTRODUCTION



Le poète et romancier Pierre-Corneille Blessebois naquit vers 1646, non à Alençon, comme on a prétendu, mais à Verneuil ou dans les environs.

Cet écrivain singulier, qui se qualifiait lui-même de poète errant, était d’une bonne famille protestante. Destiné à l’état militaire, il vint à Alençon, et, dès ce moment, les aventures, les scandales emplissent une vie dont tous les détails ne sont pas encore bien connus. On sait qu’il changea plusieurs fois de religion, que peu scrupuleux, mais né amant, il séduisait les femmes et leur coûtait cher. C’est à Alençon qu’il connut Mlle Marthe de Sçay, qui venait le visiter dans la prison où il avait été enfermé pour crime d’incendie. Sorti de prison, il continua ses intrigues galantes et scandaleuses et, après un duel, ayant enlevé Mlle de Sçay, qui portait aussi le nom de Marthe Le Hayer, il dut se réfugier en Hollande. Cette fille de bonne maison, de laquelle il avait été follement amoureux, devint alors l’objet d’une haine violente qu’il manifesta dans ses écrits. C’est en Hollande qu’il publia la plupart de ses ouvrages. Il y prit du service dans la marine. Il revint ensuite en France et était à Paris en 1678. Vers 1696 il se trouvait à la Guadeloupe, où son service d’officier de marine sur les galères françaises l’avait mené. Aux Antilles, il fut encore le héros d’aventures galantes. Il y fit imprimer le Zombi du Grand-Pérou et mourut après 1697, époque où l’on perd complètement la trace du vieux favori des belles.



M. Cléder a mis en tête de son édition du Zombi (Paris, 1862) une savante préface, où il juge ainsi le talent et les ouvrages de Blessebois :

« Disons maintenant quelques mots sur le talent littéraire de Corneille Blessebois. Ses œuvres peuvent être divisées en deux parties bien distinctes : les écrits sérieux et les écrits facétieux. Dans la première partie figurent les tragédies des Soupirs de Sifroi, d’Eugénie, de Sainte Reine et la comédie de La Corneille. Il faut placer dans la seconde ses romans et nouvelles, ainsi que ses poésies gaillardes et burlesques. Il est aisé de voir au premier coup d’œil que la poésie burlesque était plus dans le genre de son talent ; il s’y sentait plus à l’aise, et la franchise de ses allures amenait parfois dans ses écrits des éclairs d’une gaieté vive et spirituelle. Cependant son style, presque toujours maniéré, se ressent d’une certaine affectation par l’emploi de mots nouveaux et d’expressions bizarres qui servent à exprimer une pensée plus bizarre encore. Aussi ces défauts graves se font-ils remarquer davantage lorsqu’il veut exercer sa verve sur des sujets plus relevés, et qu’il monte sa lyre au ton de l’épopée tragique. Alors cette disparate choquante se fait sentir plus que partout ailleurs, et on le voit à chaque instant, au milieu des situations les plus intéressantes et les plus dramatiques, tomber dans le trivial et le bouffon, par lu puérilité de certains détails, l’extravagance de certaines pensées et le style burlesque dont elles sont affublées. Du reste, je ne sais si nous devons nous montrer bien sévères vis-à-vis de cet écrivain, car, si ce n’étaient les quatre vers suivants qui lui sont échappés à une époque où il n’avait pas encore lu l’Art poétique de Boileau, que le législateur du Parnasse venait de livrer au public :


Le barbare Destin, qui me livre la guerre
Et qui me fait courber sous le poids de ses fers,
M’a fait naître poète errant par l’univers,
Au son des doux accents que le Parnasse enserre,


nous ne voyons nulle part, dans ses écrits, qu’il ait tiré vanité de ses compositions. Sa prose n’est pas plus soignée que ses vers, et les négligences dont elle fourmille, et qu’il eût été facile de faire disparaître, sont la meilleure preuve qu’il n’écrivait que pour occuper ses loisirs et pour se venger des femmes qui l’avaient dédaigné ou trompé.

« Il voulut à la fois servir Mars, Vénus et les Muses ; mais nous aimons à penser, pour la gloire comme pour le plaisir de notre héros, que les deux premières divinités lui furent plus favorables.

« Nous ne terminerons pas cette notice, malheureusement très incomplète, sans disculper, jusqu’à un certain point, bien entendu, Corneille Blessebois des reproches exagérés qui ont été formulés contre lui par deux célèbres bibliophiles, MM. Charles Nodier et Paul Lacroix.

« Le premier, dans les Mélanges tirés d’une petite bibliothèque (page 367), dit, en parlant du Zombi du Grand-Pérou : — Jamais pamphlet n’a été plus grossièrement approprié aux sales orgies d’un cercle d’hommes oisifs et dépravés ; — et le second, dans une note du, tome II du Catalogue Soleinne (n° 1465), porte ce jugement : — Ce passage n’est pas le seul qui rappelle le ton de certaines descriptions des livres du marquis de Sade. — Cette rigueur et cette sévérité nous paraissent pour le moins exagérées. Certes, nous ne voulons pas nous faire l’apologiste de Corneille Blessebois, proclamer ses mœurs comme des exemples à suivre, et ses écrits comme des modèles de goût et de décence ; mais le Zombi reste bien au-dessous des Dames galantes de Brantôme et de l’Histoire amoureuse des Gaules de Bussi-Rabutin, que Charles Nodier n’a jamais songé à frapper ainsi de son courroux, et dont il parle quelquefois avec complaisance.

« Quant au reproche qui lui est adressé par M. Paul Lacroix, nous le trouvons pour le moins aussi injuste. Nous avons vainement cherché dans les œuvres de Blessebois, même les plus hardies, et nous n’y avons rien trouvé qui puisse entrer en parallèle avec les tableaux cyniques et les maximes infâmes dont pullulent à chaque page la majeure partie des ouvrages du marquis de Sade. Corneille Blessebois est un poète licencieux, c’est un fait incontestable ; mais ses écrits ne sont pas plus libres que ceux qui composent le Parnasse satyrique, le Cabinet satyrique, le Cabinet des Muses gaillardes, l’Espadon satyrique, les Sottisiers, etc., et l’auteur peut être placé à la suite de ses contemporains Régnier, Sigogne, Maynard, Théophile, Berthelot, Motin et autres, qui se sont illustrés dans ce genre de poésie, et dont les ouvrages, recherchés par les curieux et les savants, n’ont jamais été l’objet d’un blâme aussi rigoureux.

« Charles Nodier lui-même, qui se laisse parfois aller à des condamnations irréfléchies ou à des éloges exagérés, selon la nature de ses impressions, avait accordé à ce genre d’écrits une large place dans sa bibliothèque, parce qu’il comprenait mieux que personne que ces sortes d’ouvrages, outre le mérite de la rareté, qui n’est pas toujours le moindre aux yeux de quelques bibliophiles, présentent encore un certain intérêt à tous ceux qui s’occupent d’une manière plus ou moins directe de l’histoire de l’esprit humain. »

Il faut ajouter à ces lignes pleines de sens que l’un des mérites de Blessebois, ou du moins ce qui le signale tout particulièrement à l’attention des lettrés, c’est qu’en écrivant le Zombi du Grand-Pérou il dota la France de son premier roman colonial. À cette époque l’exotisme et surtout l’exotisme américain n’avaient encore rien fourni à la littérature française, sinon dans les relations de voyage et dans les recueils géographiques.

Avec le Zombi, les îles apparaissent dans les lettres avec un grand nombre de mots du vocabulaire créole. Et à cet égard le Zombi est un monument linguistique qui vaudrait la peine qu’on l’étudiât de très près. Au demeurant, ce libelle, extrêmement rare, resta longtemps tout ce que la littérature française devait à l’exotisme. Le Zombi marque une date littéraire extrêmement importante, et celui qui tenterait d’écrire l’histoire du roman colonial en France serait obligé de mentionner avant tout le nom de Pierre-Corneille Blessebois, auteur bien singulier et duquel on ne sait pas grand’chose, puisque l’on demeure incertain aussi bien sur le lieu et la date de sa naissance que sur l’endroit et le temps où il mourut.

G. A.