L’Œuvre d’une nuit de mai/12

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XII


La correspondance d’Ellenor devint bientôt, pour la bonne miss Monro, un objet permanent de préoccupations… et d’orgueil. Elle eût volontiers demandé au chapitre entier de se réunir dans la cathédrale pour ouïr la lecture des lettres qui lui arrivaient, timbrées de Gênes, de Florence ou de Rome. À défaut des chanoines, bien des dames, à Chester, n’ayant pas l’expérience des voyages, écoutaient avec l’attention due à des récits merveilleux, le compte rendu fort simple d’une excursion banale entre toutes. Dans ce temps-là, Lyon et Marseille n’étaient pas encore unies par une voie ferrée, ce qui retarda nos voyageuses, et mettait quelque inexactitude, même quelque désordre, dans l’arrivée de leurs dépêches. On apprit pourtant qu’elles avaient gagné, saines et sauves, la capitale du monde chrétien. Ellenor se louait d’une sensible amélioration dans l’état de sa santé. Le chanoine Livingstone confirmait d’ailleurs cette nouvelle, d’après une lettre qu’il avait reçue de mistress Forbes. L’imagination de miss Monro prit quelque ombrage de cette dernière missive. Une lointaine parenté, à la mode écossaise, entre les Livingstone et les Forbes, ne lui expliquait pas suffisamment pareille démarche. Il était permis de supposer que le chanoine ayant demandé la main d’Euphemia Forbes, la mère avait répondu. Qui même pouvait dire si une lettre d’Effie n’était pas incluse dans l’épître maternelle ? Ces ingénieuses hypothèses, — on le devine peut-être, le caractère de miss Monro étant donné, n’avaient pas le plus léger fondement ; mais elles n’en prirent pas moins dans son esprit une certaine consistance, et lorsqu’elle entendit M. Livingstone annoncer que probablement il partirait pour Rome à l’expiration de son terme de résidence, attendu qu’il voulait s’y trouver pour le carnaval, elle crut voir s’écrouler son rêve favori, qu’elle pleura de bonne foi, comme l’enfant dont une jupe traînante balaye le frêle château de cartes.

Au quatrième piano (étage, si vous voulez)d’une maison de la via del Babuino, Ellenor, cependant, goûtait les douceurs depuis longtemps inconnues, et presque nouvelles pour son âme, d’un complet oubli. Les spectacles étrangers, les traits de mœurs bizarres qui étonnaient ses yeux et piquaient sa curiosité, les souvenirs de la veille mêlés sans cesse à des projets pour le lendemain, occupaient sa pensée et la transportaient dans une sphère où ses affreux souvenirs n’avaient pour ainsi dire aucune place. Elle avait hérité en partie le tempérament artistique de son père : un groupe des rues, un facchino du Transtevère, une jeune fille revenant de la fontaine avec une espèce d’urne antique en équilibre sur sa tête, lui procuraient la même sensation de plaisir que bien des gens ont éprouvée en face des fidèles esquisses de Pinelli. Aussi se déshabituait-elle de ce découragement invétéré qui l’avait si longtemps minée ; sa santé se remettait à vue d’œil, et mistress Forbes, en la voyant renaître et s’égayer ainsi, se sentait amplement récompensée de l’inspiration charitable qui lui avait fait emmener cette aimable compagne.

Ainsi s’acheva le mois de mars. Le carême, cette année-là, commençait tard. Au coin des condotti on étalait déjà, pour la venté, d’énormes bouquets de violettes et de camélias, et les galants touristes n’avaient aucune peine à se procurer, pour les belles dames du Corro, des fleurs infiniment plus rares. Les ambassades occupaient leurs balcons, loués comme à l’ordinaire. Les attachés de la mission russe envoyaient de jolies babioles à toute jeune fille un peu bien — ou supposée telle, — qui venait à défiler lentement dans sa voiture, méconnaissable sous son domino blanc, et portant un masque garni de fil de fer, pour protéger son visage contre les confetti, ces dragées de plâtre qui, parties de toutes les fenêtres, l’auraient sans cela complètement aveuglée et défigurée. Mistress Forbes, en anglaise riche et qui se respecte, s’était assuré un large balcon au premier étage. Ses filles avaient à leurs pieds un grand panier rempli de bouquets, dont elles bombardaient ceux de leurs amis qui, perdus dans la foule, venaient à passer sous leurs fenêtres. Une provision de moccoletti attendaient, sur une table placée en arrière, le moment où s’allumerait à la fois cette multitude de flambeaux que chacun se donne la joyeuse mission d’éteindre par tous les moyens imaginables. La foule était à l’apogée de sa tumultueuse gaieté, sauf toutefois les graves contadini, dont l’attitude solennelle faisait penser aux sénateurs leurs ancêtres, attendant sur leur chaise curule les soldats guidés par Brennus. On ne voyait de tous côtés que visages masqués et dominos blancs, nobles étrangers confondus avec la canaille locale, pluie de fleurs déjà flétries, cris de joie qui menaçaient de se changer en cris de fureur ; les misses Forbes venaient de céder pour un moment leurs places à leur mère et à Ellenor, que ce spectacle amusait beaucoup et ne laissait pas d’alarmer un peu, quand un visage connu leur apparut, celui du chanoine Livingstone, dont la voix familière à leurs oreilles leur fit entendre le salam britannique.

« How do you do ?… Comment arriverai-je jusqu’à vous ? » ajouta le nouveau venu, toujours en anglais, et deux minutes plus tard cet habitant de Chester, débarquant dans un salon de Rome, fut salué de l’accueil le plus sympathique.

« D’où venez-vous ?… Quel bon vent vous amène ?… Quelles nouvelles, parlez !… Il fallait arriver plus tôt… Voici trois semaines que nous n’avons eu de lettres… Les mauvais temps ont retardé les bateaux… Voyons, que nous direz-vous de là-bas ?… — Comment se porte miss Monro ? ajouta doucement Ellenor, au premier moment de silence.

Avec son calme sourire, et sans se laisser troubler par ce déluge de questions, M. Livingstone y répondit à loisir. Il n’était arrivé que de la veille, avait cherché ses amis vingt-quatre heures sans les pouvoir dépister, grâce à son mauvais italien, — logeait à l’hôtel d’Angleterre, — et ne regrettait pas d’avoir manqué la plus grande partie du carnaval, attendu que, pour deux pauvres heures de promenade, il était presque aveugle et à demi sourd. Il avait quitté Chester depuis seulement une huitaine ; — il apportait des lettres pour tout le monde ; — mais, craignant qu’elles ne lui fussent volées dans la foule, il ne les avait pas prises sur lui. — Miss Monro se portait bien, mais elle était inquiète d’Ellenor, dont elle n’entendait plus parler depuis longtemps, les bateaux étant aussi bien en retard pour l’Angleterre que pour l’Italie.

Rien dans tout cela que de très-naturel, rien qui pût donner la moindre inquiétude ; néanmoins mistress Forbes crut remarquer, dans la physionomie du chanoine, un espèce de trouble caché ; elle se figura également qu’il avait hésité, à deux ou trois reprises, en répondant à Ellenor ; mais le moyen de discerner l’expression d’un visage dans cette obscurité toujours croissante ? ou les inflexions d’une voix parmi les cris, les rires bruyants, les chants discords de la foule qui s’acharnait à éteindre, aussitôt allumées, les bougies de l’appartement.

Le chanoine fut invité à prendre le thé en famille, et dans l’intervalle, courut chercher les lettres dont il était porteur. Quand ils se retrouvèrent tous via del Babuino, mistress Forbes se crut plus certaine que jamais d’avoir deviné juste, en voyant l’air sérieux et distrait avec lequel M. Livingstone semblait attendre le retour d’Ellenor, qui était allée changer de toilette. Dès qu’elle parut, interrompant sa conversation avec la maîtresse de la maison, il l’emmena dans l’embrasure d’une croisée avant de lui remettre le paquet des lettres à son adresse.

« Je vois, lui disait-il, d’après vos paroles de tout à l’heure, sur le balcon, que vous n’avez pas été régulièrement informée de ce qui se passait.

— Non, répondit-elle, déjà fort émue et sans savoir à quel sujet.

— Je m’explique alors ce silence dont s’étonnait miss Monro… miss Monro, et aussi votre homme d’affaires… Comment se nomme-t-il déjà ?…

— Mon homme d’affaires, dites-vous ?… monsieur Livingstone, pas tant de précautions, je vous le demande en grâce… Parlez… je veux savoir… D’ailleurs je m’attends à tout… mais parlez, au nom du ciel ; ne me tenez pas dans cette affreuse incertitude !… »

Et la pauvre enfant, plus pâle que la cendre du foyer, se laissa tomber sur un siège.

« Vos frayeurs sont exagérées, chère miss Wilkins… bien qu’il soit arrivé d’assez tristes choses… Aucun de vos amis ne doit vous inspirer la moindre crainte… Seulement, un vieux serviteur de votre famille…

— Eh bien ? s’écria-t-elle, penchée en avant et lui saisissant le bras par un mouvement tout à fait en désaccord avec sa réserve habituelle.

— Eh bien,… poursuivit-il avec une évidente hésitation,… cet homme est sous les verrous, comme soupçonné de simple homicide, ou d’assassinat, je ne sais trop… »

Ces derniers mots à peine sortis de ses lèvres, il sentit Ellenor s’abaisser sur le bras dont elle s’était saisie l’instant d’avant…

Quand elle reprit ses sens, elle se trouva sur son lit, à moitié déshabillée. Ses amies l’entouraient et lui faisaient avaler quelques cuillerées de thé. Mistress Forbes, qui l’entendit exprimer, d’une voix fiévreuse, la volonté de se lever et de partir sans retard, lui prescrivit au contraire de rester couchée. D’ailleurs, au premier mouvement qu’elle fit pour quitter son lit, la jeune malade put se convaincre qu’une pareille entreprise était au-dessus de ses forces. « Au moins, s’écria-t-elle avec angoisse, au moins donnez-moi mes lettres !… Qu’on me laisse seule. Je désire ensuite m’entretenir avec M. Livingstone. Au nom du ciel, retenez-le jusque-là !… »

On disposa, selon ses désirs, plusieurs bougies autour d’elle et, sans témoins, malgré une sorte d’étourdissement qui semblait de temps à autre paralyser ses facultés pensantes, elle s’efforça de lire et de comprendre.

Évidemment, il y avait des lacunes dans sa correspondance avec l’Angleterre. Quelques lettres avaient été remises à un voyageur dont la traversée avait sans doute subi quelques retards et qui n’était pas encore arrivé à Rome. D’autres, confiées à la poste, n’avaient point franchi, dans les délais ordinaires, une route encombrée par les neiges. Ceci n’arrivait que trop souvent, à cette époque où le nouveau chemin de fer français n’était pas encore complet, et où la malle de Lyon à Marseille fonctionnait, par le gros temps, avec une irrégularité désespérante. Il fallait donc qu’Ellenor, dans les dépêches dont elle avait à prendre connaissance, suppléât tout ce que ses correspondants se dispensaient de lui répéter, et devinât sous une foule d’allusions obscures les faits qu’ils supposaient connus d’elle.

Dans la lettre de miss Monro, — la première qu’Ellenor essaya de déchiffrer, — il était question de l’émotion publique produite par la découverte du cadavre de M. Dunster, qu’on avait retrouvé en creusant les tranchées du chemin de fer entre Hamley et la station suivante. Ce corps méconnaissable paraissait n’avoir été identifié qu’au moyen des lambeaux de vêtements dont il était encore couvert, surtout grâce à la montre avec cachet qui gisait dans son voisinage immédiat. Mais le plus terrible de l’affaire — et ce qui avait spécialement choqué les Osbaldistone, — c’était que dans les mêmes terrains, explorés avec un soin particulier on avait rencontré une flamme (ou lancette de vétérinaire) sur laquelle était gravé le nom d’Abraham Dixon. Or, dès le début des recherches qui devaient aboutir à ce résultat si menaçant pour lui, Dixon, que son maître, avait envoyé depuis déjà quelques semaines à une foire de chevaux, tenue en Irlande, avait eu justement la jambe cassée par une jument vicieuse ; en sorte que son arrestation avait été opérée sans la moindre difficulté, dans un faubourg de Tralee, par les agents dépêchés après lui…

Ici, Ellenor poussa une exclamation douloureuse, et, sans achever la lettre de miss Monro, rompit vivement une enveloppe sur laquelle l’écriture de M. Johnson était parfaitement reconnaissable. Antérieure de quelques jours à celle de miss Monro, cette dépêche ne mentionnait aucunement la désastreuse découverte. L’homme d’affaires se plaignait seulement de n’avoir encore aucune réponse à sa missive en date du 9 janvier, ajoutant que miss Wilkins n’hésiterait pas sans doute à ratifier la mesure prise par ses trustees. Après la modification du tracé primitif, la compagnie du chemin avait fait de si belles offres, M. Osbaldistone lui-même avait été si coulant, etc. Ellenor ne put aller plus loin : elle trouvait à chaque mot l’indice écrasant d’une destinée vengeresse, acharnée, aurait-on dit, à la perdre sans retour. Après une pause, elle essaya de continuer, mais tout ce que put saisir son intelligence troublée fut que M. Johnson avait fait tenir sa lettre à miss Monro, dans la croyance où il était que celle-ci l’acheminerait par des voies plus sûres.

Elle ouvrit alors le troisième pli. M. Brown lui envoyait, selon sa coutume, une note sur les démarches auxquelles donnait lieu le règlement définitif des affaires relatives à la succession de M. Ness. Celui-ci s’était également adressé à miss Monro pour qu’elle le mît, aussi vite que possible, en rapport avec leur amie commune. Au moment où Ellenor allait laisser échapper de ses mains cette lettre insignifiante, le nom de M. Corbet attira tout à coup son attention :

« Peut-être apprendrez-vous avec quelque satisfaction, lui disait M. Brown, que celui des amis du défunt pour qui avait tant de prix le vieux Virgile in-folio d’Alde Manuce, vient d’être nommé juge, à la place de M. Justice Jenkin. Au moins dois-je supposer que M. Ralph Corbet, Queen’s counsel, est bien le même que notre bibliophile. »

— Oui, se dit Ellenor, non sans une profonde amertume, et ce juge infaillible avait nettement jugé notre situation réciproque… Il eut raison de penser que notre hymen ne pouvait s’accomplir… — Puis après quelques réflexions sur un passé déjà lointain, raffermie par ces réflexions mêmes, elle reprit, pour l’achever cette fois, la lettre de miss Monro.

Cette excellente amie avait tâché de suppléer, aussi activement que possible, à l’absence d’Ellenor. M. Johnson était chargé de tout ce qui avait trait à la défense de Dixon, avec un crédit illimité pour cet objet. Elle-même, miss Monro, se proposait d’aller voir l’accusé dans sa prison ; mais, en dépit de tout ce zèle, inspiré par l’affection qu’elle gardait à son ancienne élève, celle-ci put s’assurer qu’elle ne croyait aucunement à l’innocence du vieillard si injustement soupçonné. — Et si elle n’y croyait pas, qui donc y pourrait croire ?

Sur cette réflexion, ne prenant plus conseil que d’elle-même, Ellenor se leva, et après avoir rajusté ses vêtements en désordre, apparut, comme un spectre, à la porte du salon où ses amis étaient réunis.

« Monsieur Livingstone, dit-elle, je voudrais avoir avec vous cinq minutes d’entretien particulier… » Et quand le chanoine l’eut suivie dans la salle à manger : « Voyons, reprit-elle, ne me cachez rien !… Que savez-vous de ce… de cette malheureuse affaire ?

— Je ne la connais que par miss Monro,… et par le Times qui en parlait la veille de mon départ. Miss Monro pense que si ce vieillard a commis le crime, ce doit être dans un moment de colère tout à fait irréfléchie… Elle semble d’ailleurs animée d’une espèce de ressentiment contre la victime de ce meurtre… Elle assure que sa disparition, dans le temps, mit à jour des malversations qui firent perdre à M. Wilkins une somme considérable.

— Elle se trompe, s’écria Ellenor dominée un moment par le sentiment des réparations dues à l’homme qui n’était plus… Mais aussitôt elle craignit de trahir, en s’y laissant aller, une trop complète connaissance de ce qui s’était passé… Je veux dire, reprit-elle, que M. Dunster, peu sympathique d’ailleurs, et que personne chez nous n’avait jamais pris en gré, n’a jamais trompé la confiance de mon père… C’est là un fait que vous devez ne pas perdre de vue.

— Soit, dit le chanoine s’inclinant… Quant au prisonnier, miss Monro… mais qu’avez-vous donc, chère demoiselle ?… »

Le fait est qu’Ellenor, en entendant ce mot : prisonnier, n’avait pu retenir un premier mouvement d’angoisse. Voyant l’étonnement peint sur le visage de son paisible interlocuteur, elle s’efforça de sourire :

« Mon Dieu, dit-elle avec tout le calme dont elle put reprendre possession… c’est qu’il me semble affreux de penser que ce vieux brave homme se trouve en pareille aventure.

— Vous le croyez donc innocent ? s’écria M. Livingstone encore plus surpris qu’auparavant. Pouvant, d’après ce que j’ai pu entendre ou lire à ce sujet, sa culpabilité ne fait doute pour personne… J’entends sa culpabilité matérielle… Quant à la préméditation… »

Ellenor ne le laissa pas achever.

« Dans quel délai, lui demanda-t-elle, puis-je me trouver en Angleterre ? Il faut que je me mette en route sans aucun retard.

— Mistress Forbes a fait prendre des renseignements avant que vous ne fussiez levée… Vous ne pourrez, je crois, vous embarquer pour Marseille que dans la journée de mardi, c’est-à-dire après demain.

— Il faut que je parte plus tôt que cela, se récria Ellenor. Il le faut absolument. Vous m’y aiderez, n’est-ce pas vrai ?… Songez donc que je pourrais arriver trop tard !…

— Quelque hâte que vous y mettiez, il est malheureusement à prévoir que vous arriverez, en effet, après l’issue du procès, car il doit être jugé aux assises d’Hellingford. Or, cette ville figure en première ligne sur la liste du Midland-Circuit. Nous sommes aujourd’hui le 27 février. La session doit s’ouvrir le 6 mars.

— Eh bien, dès demain, je pars pour Civitta-Vecchia… Peut-être s’y trouvera-t-il, venant de je ne sais où, quelque bateau prêt à prendre la mer… Excusez ce que cette brusque résolution peut avoir d’irréfléchi en apparence. Toujours est-il que la voilà prise, et irrévocablement… Retournez seul au salon, et faites en sorte que personne ne pénètre chez moi ce soir… Je vous ferai mes adieux à tous demain matin… D’ici là, qu’on me laisse le loisir de penser !… »

M. Livingstone parut un moment tenté de lui adresser quelques paroles de consolation, mais, réflexion faite, il la quitta sans lui dire un seul mot. Revenu auprès de mistress Forbes et de ses filles, il leur donna lecture de l’article du Times où se trouvaient résumés les faits à la charge de Dixon et son premier interrogatoire. Il s’était bien gardé de l’offrir à Ellenor dont il pensait que ce document ébranlerait les convictions favorables à l’accusé, convictions que, selon lui, elle ne devait pas conserver longtemps. Mais dès qu’elle s’était retrouvée seule, le souvenir lui revenant de tout ce qu’il avait dit à ce sujet, elle pensa au journal et voulut savoir dans quel sens ce puissant organe de l’opinion se prononçait, sur le premier aperçu des circonstances qui semblaient inculper le malheureux Dixon. À sa demande expresse, le numéro du Times lui fut envoyé par mistress Forbes qui, bien à regret, ne conservait aucun doute sur la culpabilité matérielle du prisonnier. En revanche, elle pensait qu’il pouvait exister en sa faveur quelques circonstances atténuantes, probablement connues d’Ellenor, et que celle-ci se sentait tenue d’attester en justice pour éclairer la religion des jurés.

Après avoir parcouru d’un bout à l’autre le compte rendu de l’interrogatoire subi par l’ancien serviteur de son père, Ellenor baigna d’eau froide son visage et ses yeux brillants ; puis, imposant silence aux battements de son cœur, elle tâcha d’apprécier froidement la valeur et la portée des preuves alléguées à l’appui de l’accusation.

Il lui fallut reconnaître qu’elles étaient accablantes. Un ou deux témoins déposaient de l’antipathie fort peu dissimulée que l’accusé avait, dans le temps, manifesté contre l’associé de son maître ; antipathie qui provenait, — Ellenor le savait bien, — d’un sentiment de loyal dévouement à ce dernier, tout autant pour le moins que d’une aversion personnelle contre l’ancien premier clerc. On ne pouvait contester que la flamme trouvée en terre, à quelques pouces du cadavre, n’eût appartenu au cocher de M. Wilkins, et un homme, jadis au service de celui-ci, se rappelait fort bien que, le lendemain même du meurtre, alors que tout Hamley se demandait ce que M. Dunster était devenu, un des poulains de M. Wilkins ayant eu besoin d’une saignée, Dixon l’avait envoyé, lui, témoin, chercher une lancette d’écurie chez le maréchal-ferrant. — Cette commission l’avait quelque peu surpris, précisément parce qu’il savait son camarade possesseur d’un instrument de ce genre.

M. Osbaldistone, interrogé à son tour, s’était plusieurs fois interrompu pour manifester son étonnement qu’un crime si odieux fût imputable à un individu aussi régulier, aussi probe que l’était Dixon. Mais, tout en rendant justice aux qualités de ce serviteur dont il n’avait pas eu à se plaindre une seule fois pendant les années où il l’avait gardé chez lui, le locataire de Ford-Bank ne paraissait douter en aucune manière qu’il ne fût coupable, alléguant, à l’appui de cette conviction, l’espèce de résistance à la fois obstinée et sournoise, que Dixon opposait à ses ordres, chaque fois qu’il était question de toucher à la portion de terrain où le cadavre avait fini par être découvert.

En lisant cette partie de l’enquête, Ellenor ne put s’empêcher de frissonner. Là, dans cette chambre italienne, elle vit tout à coup se dessiner la pelouse oblongue dont le fatal souvenir lui était sans cesse présent ; — un lit de mousse verte et de lichens, et cette mince couche de gazon recouvrant a peine, au pied du vieil arbre, le sol brûlé qu’on ne remuait jamais. Pourquoi ne s’était-elle pas trouvée en Angleterre au moment où les constructeurs du chemin de fer, entre Hamley et Ashcombe, avaient modifié le tracé de la ligne jalonnée. Elle aurait prié, supplié ses trustees ; elle aurait obtenu d’eux de ne vendre à aucun prix — si énormes que fussent les offres, — ce morceau de terre ! Elle aurait, au besoin, corrompu les surveyors, en un mot tout essayé, tout mis en usage…, mais à présent, il était trop tard…

Trop tard : — donc il fallait, sans se perdre en vains retours sur ce qui aurait pu être, étudier, dans tous ses détails, l’immuable présent. Le journal ne lui apprit pas grand’chose de plus. Le prisonnier, — mis en garde contre ses propres aveux, suivant la belle tradition de la magistrature britannique, — avait donné tous les signes d’une vive émotion, décrite en ces termes par le reporter du Times : « On remarque ici que le prisonnier se cramponne à la barre comme pour ne pas tomber. Sa pâleur devient telle qu’un des porte-clefs, le croyant prêt à défaillir, lui offre un verre d’eau : il le refuse. Ces signes de faiblesse nous étonnent, donnés par un homme taillé en force ; mais sa physionomie, sombre et farouche, gêne l’intérêt qu’on serait tenté de lui porter. »

— Mon pauvre Dixon, comme on te méconnaît ! s’écria Ellenor posant le journal et sur le point de fondre en larmes ; mais elle s’était interdit toute faiblesse de ce genre, et continua sa lecture : « À un moment donné, on a pu croire que le prévenu allait entrer dans quelques explications justificatives ; toutefois, en supposant, que telle ait été son intention, il a changé d’avis ; cependant, à une question du magistrat instructeur, il a simplement répondu : « Vous avez échafaudé bien des preuves contre moi, messieurs, et vous paraissez contents de votre œuvre. Aussi me garderai-je de troubler, par la moindre objection, cette joie si légitime. » En conséquence, Dixon a dû être renvoyé, sous la prévention de meurtre, devant les assises d’Hellingford, présidées par le baron Rushton et M. Justice Corbet. »

M. Justice Corbet !… Ces mots pénétrèrent comme une lame aiguë dans la poitrine d’Ellenor, et, par un irrésistible mouvement, elle se trouva debout. Ainsi donc ce jeune homme, l’idole de ses premiers rêves, et cet ancien domestique, assidu compagnon de ses premiers jeux, — ces deux êtres qui s’étaient trouvés, à cause d’elle, en rapports familiers, si ce n’est en termes, très-sympathiques, — allaient se rencontrer face à face, l’un sur le siége des juges, l’autre sur le banc des accusés. Dans quel sens M. Corbet allait-il interpréter, aujourd’hui, cette révélation partielle qu’elle lui avait faite jadis, à propos d’une honte imminente qui la menaçait, elle et les siens ? Que lui avait-elle dit à ce sujet ? Dans quels termes s’était-elle exprimée ? La veille encore, elle se les serait rappelés. Maintenant les faits seuls et non les mots lui revenaient à l’esprit… Après cela, restait une chance, — une chance, sur cent, il est vrai, — pour que Ralph et le juge Corbet ne fussent pas une seule et même personne…

Elle en était là de ses réflexions et des conjectures qui s’y rattachaient, quand elle entendit, dans le corridor sur lequel ouvrait sa chambre, les pas légers de ses jeunes amies. Elles allaient, heureuses et le cœur léger, se livrer au sommeil. Un doigt discret heurta la porte. Ellenor ouvrit, et mistress Forbes se montra dans un élégant déshabillé. Elle venait s’informer de l’état d’Ellenor, et de ses projets pour le lendemain ; naturellement, elle ne comprenait guère que miss Wilkins se crût obligée à plus que miss Monro n’avait déjà fait en son nom : « Grâce à vous, la défense de ce malheureux est en bonnes mains. Présente au jugement, que ferez-vous de plus ? D’ailleurs il est à présumer que l’affaire sera terminée avant que vous n’ayez pu vous rendre à Hellingford, et alors, soit que Dixon ait été acquitté, soit qu’il ait été reconnu coupable, votre présence, inutile dans le premier cas, vous expose, dans le second, à être témoin des incidents les plus sinistres. »

Mais ce fut en vain qu’elle essaya d’ébranler ainsi la résolution de sa compagne ; Ellenor avait pris son parti, et y persista malgré toutes les raisons mises en avant pour l’ébranler. Mistress Forbes se laissa finalement émouvoir par les instances passionnées avec lesquelles Ellenor lui demandait de ne pas s’opposer à une détermination inébranlable, et comprenant qu’elle avait épuisé toutes les ressources de l’autorité que lui donnait son âge, elle la quitta pour aller rejoindre ses filles qui attendaient, groupées et curieuses, le résultat de la conférence. Aux mille questions qui l’accueillirent, elle répondit avec une affectueuse gravité : « Dans l’état où est Ellenor, il n’est guère possible de raisonner avec elle, et puisqu’elle regarde comme un devoir sacré de porter secours à ce vieux serviteur, je pense qu’il faudra la laisser partir jeudi. »

M. Livingstone se trouva du même avis, et bien qu’une femme de confiance eût déjà été arrêtée pour accompagner Ellenor, il voulut, à toute force, repartir avec elle. Peut-être la voyageuse se fût-elle très-bien passée de cette marque de dévouement ; mais elle avait usé ses forces dans le débat relatif à son départ, et, tout absorbée par la pensée de ce qu’il lui restait à faire pour sauver un accusé innocent, elle ne trouva pas en elle-même l’énergie d’un refus difficile à expliquer.

Ils s’embarquèrent donc, le soir du jour fixé, à bord de la Santa-Lucia, qu’un heureux hasard avait retardée. Ellenor, après une nuit passée dans un des hamacs les plus haut perchés, n’osa sortir de sa cabine qu’après l’évacuation des couchettes inférieures. Une fois sur le pont, elle vit se découper devant elle, dans les teintes roses du levant, les côtes dentelées de l’île d’Elbe que le navire longeait justement alors. Le docteur Livingstone ne tarda pas à se montrer ; mais il semblait s’être fait une loi de n’empiéter jamais sur la réserve que sa compagne observait vis-à-vis de lui, et, se bornant à quelques paroles de politesse, il se mit ensuite à se promener sur le pont, de long en large, sans donner suite à la conversation, tandis que notre voyageuse, l’œil toujours fixé sur le profil de l’île, qui allait s’éloignant et s’atténuant de quart d’heure en quart d’heure, se laissait aller à quelques moments de salutaire oubli.

Tout à coup, une commotion ébranla le navire, dont la membrure oscilla, dont les jointures craquèrent, et, en même temps, des tourbillons de vapeur se répandirent sur l’arrière, qui se trouva plongé dans une sorte d’obscurité ! On vit, ou plutôt l’on entendit, par les cabines ouvertes à la fois, affluer les passagers malades ou bien portants. Ceux de l’entre-pont arrivèrent ensuite, foule bariolée de costume et de langage, criant et jurant dans tous les patois de France et d’Italie. Ellenor n’avait pas bougé de place. Debout, et ne sachant ce qui allait arriver, elle se demandait si, la Santa-Lucia venant à couler bas, le pauvre Dixon resterait sans appui dans le péril.

En un instant le docteur fut à ses côtés. Il prononça d’abord quelques phrases dont elle ne put comprendre le sens, assourdie, comme elle l’était, par le sifflement de la vapeur : « Ne vous alarmez pas inutilement, reprit-il alors d’une voix plus haute ; c’est un accident arrivé aux machines. Je vais m’en informer, et je reviendrai aussitôt que possible pour vous mettre au courant… Fiez-vous à moi, je vous en prie ! »

Il revint en effet, et la trouva tremblante : « Je l’avais bien deviné, lui dit-il, nous sommes victimes de la négligence que mettent les mécaniciens napolitains à l’entretien de leurs appareils… Maintenant, ils veulent qu’on regagne terre au plus vite…, c’est-à-dire qu’il faudra retourner à Civita-Vecchia.

— Comment ?… L’île d’Elbe est à quelques milles… N’était la vapeur, nous l’aurions en vue.

— Oui… mais si nous y touchions, nous pourrions y rester longtemps… Pas un steamer n’y fait escale. Au contraire, en retournant à Civitta, nous arriveront à temps pour prendre le bateau de dimanche. Après cela, continua-t-il voyant la désolation peinte sur le visage d’Ellenor, ne nous exagérons pas la portée d’un si léger retard. De ce que les assises s’ouvrent le 7 à Hellingford, il ne s’ensuit pas absolument que l’affaire de Dixon y sera jugée ce jour-là… Lundi soir, nous pouvons être rendus à Marseille… De là, par la malle-poste, à Lyon… Donc jeudi, pour le plus tôt, c’est-à-dire le huit, nous serons à Paris… Reste à savoir ce qu’il vous faudra de temps, pour recueillir les témoignages favorables que vous comptez ajouter aux moyens de la défense. »

Il ne hasarda qu’à regret cette dernière insinuation, car il savait à quel point Ellenor était en garde contre toute question, directe ou indirecte, concernant le but de son intervention dans le procès de Dixon ; — mais, d’un autre côté, il ne pouvait s’empêcher de penser que cette jeune femme, douce et timide, étrangère à tout, aurait grand besoin de l’assistance et des conseils qu’il serait heureux de lui offrir.

Ellenor, cependant, laissa tomber ce vain appel d’un vrai dévouement à son entière confiance. Elle ne se refusait à aucune suggestion du docteur, et adoptait en toute chose sa manière de voir ; mais elle se dérobait à sa curiosité, dont les vrais motifs, — soit qu’elle les devinât in petto, soit qu’elle parvint à les méconnaître, — auraient sans doute, en tout autre circonstance, fléchi cette discrétion inexorable.

Du reste, pendant l’inévitable délai auquel nos voyageurs se trouvèrent condamnés, Ellenor se montra, comme à l’ordinaire, d’une patience, d’une résignation à toute épreuve. Sa femme de chambre, en revanche, qu’aucun motif pressant n’appelait en Angleterre, manifestait son dépit, sa contrariété, par des plaintes singulièrement amères, qu’elle croyait devoir au décorum de son importance professionnelle.

Enfin, la traversée recommença, cette fois sans accident. Après avoir revu les côtes du dernier territoire sur lequel ait régné le Napoléon légendaire, Ellenor et son fidèle suivant abordèrent à Marseille. Elle put s’assurer, dès lors, combien allaient lui être indispensables les services désintéressés de l’excellent docteur qui, lui-même, en riant, s’intitulait son « courrier ».