L’Œuvre de la France en Syrie/01

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Revue des Deux Mondes7e période, tome 61 (pp. 801-840).

I. — LE GÉNÉRAL GOURAUD PACIFICATEUR


Le 11 novembre 1920, la France a honoré avec recueillement et fierté la gloire de tous les deuils qui furent la rançon de sa victoire. Sur la route de l’Arc triomphal, Paris saluait ce jour-là l’humble et grandiose représentant de nos quinze cent mille morts. La foule sut aussi offrir un émouvant hommage de reconnaissance au cortège des frères d’armes qui suivaient la dépouille sacrée. N’étaient-ils pas, eux aussi, ces vivants, les auteurs immortels de l’Œuvre de Victoire ?

Le nom de l’un d’eux fut vite dans toutes les bouches, et l’on entendit : Gouraud. Paris, sa ville natale où bat le cœur de la France, avait reconnu la silhouette de celui à qui l’armée et le pays ont gardé une grande place dans leur affection et leur reconnaissance. Le Gouvernement de la République avait compris que Gouraud devait être là, et il l’avait invité à cette fête de la Victoire qui était un peu la sienne. Alerte, malgré tant d’épreuves qui auraient abattu tout autre que lui, le Général suivait à pied le corps du Soldat de France, son camarade.

Un an plus tôt, fidèle à la consigne, il était parti, quittant l’Alsace bien aimée qui s’était si passionnément donnée à son grand cœur, pour le Levant où ne l’appelait certes pas l’ambition de nouveaux lauriers.

Pourquoi ce lointain voyage lui avait-il été imposé ? Comment s’était déroulée cette année de séjour remplie de tant de difficultés et heureusement couronnée par le succès ? Que résultera-t-il pour la France des sacrifices faits au Levant et quels sont les espoirs qu’ils justifient ? Comment ne pas se poser ces trois questions en voyant passer celui qui eut la redoutable tâche de les résoudre ?

Le séjour en France du Haut-Commissaire de la République en Syrie et Cilicie, qui est aussi le commandant en chef de l’Armée du Levant, le souci du Parlement et de l’opinion de poursuivre la politique d’économie qu’exige la situation de la France si éprouvée par sa victoire, enfin, la tournure nouvelle prise par les événements d’Orient, donnent à ces trois questions un caractère de pressante actualité.

L’heure est donc favorable pour y répondre, en examinant d’abord quelle était la situation en Syrie il y a un an, puis en exposant brièvement :

Quels furent, dans ce récent passé qui comprend l’année écoulée depuis l’arrivée du général Gouraud au Levant, les événements survenus en Syrie et en Cilicie, et l’œuvre accomplie par la France dans ces deux pays ;

Quelle est, dans le présent, l’organisation actuellement en voie de réalisation pour les territoires de Syrie relevant de notre mandai, et quelle est, d’autre part, la situation dans la Cilicie occupée par nos troupes ;

Quelle sera, enfin, pour l’avenir, la formule politique et administrative vers laquelle doit s’orienter l’activité française au Levant et quels sont les avantages qu’il faut escompter demain pour notre pays en échange des sacrifices qu’il y a consentis jusqu’ici, et qu’il continue à y accepter.

Tel doit être le triple objet de cette étude.

I. — LA MISSION DU GÉNÉRAL GOURAUD

C’est le 15 septembre 1919 que fut signé, sur l’initiative de Londres, le protocole franco-anglais qui eut pour conséquences l’envoi du général Gouraud au Levant et la relève des troupes britanniques par les nôtres.

La démobilisation anglaise étant terminée dans la métropole, les charges du Royaume-Uni demeuraient immenses. Sans préjuger de l’avenir, on pouvait prévoir que les territoires libérés du joug turc par la victoire des Alliés ne seraient pas attribués comme tant d’autres à la protection britannique. Il n’y avait donc aucune raison pour les Anglais de continuer à assumer la charge d’une coûteuse occupation militaire. La relève fut décidée.

Le Grand Français qui présidait alors aux destinées de notre Gouvernement tint à préciser lui-même au général Gouraud les conditions dans lesquelles elle devait être faite, et lui ayant donné ses instructions, il conclut avec l’habituelle familiarité de son langage : « C’est un homme habillé en kaki comme vous qu’il fallait envoyer au Levant. Mettez un Poilu de chez nous partout où il y avait un Tommy britannique. Je sais que vous n’avez pas choisi d’aller là-bas, mais il y a deux catégories d’hommes : ceux qui pensent à eux avant de penser à la Patrie, et puis les autres. Je sais que vous êtes de ces derniers. Allez ! »

En termes plus officiels, M. Pichon, ministre des Affaires étrangères, s’était adressé aux Syriens : « En procédant à cette relève, écrivait-il, le Gouvernement de la République tient à éclairer les populations indigènes sur ses intentions, afin de dissiper tout malentendu et de ne laisser aucun prétexte aux agitateurs. La France n’a jamais cessé d’être désireuse d’assurer à la Syrie le régime d’ordre, de liberté et de progrès conforme aux principes invariables de sa politique. En envoyant dans le Levant un des plus grands soldats de la Victoire, le Gouvernement français a voulu montrer aux Syriens tout l’intérêt qu’il leur porte. Nul n’est plus qualifié que le général Gouraud pour assurer aux populations ce qu’elles doivent attendre de l’occupation : l’ordre, l’administration et la justice. »

Ainsi, le Gouvernement avait jugé opportun défaire appel à cette force morale que serait pour la France la présence au Levant du général Gouraud, qui la servirait avec tout son prestige auprès des Chrétiens, nos premiers amis du Levant, et par la grande confiance qu’il avait toujours inspirée aux Musulmans.

C’était se conformer à une tradition séculaire qui nous avait toujours donné en Orient une situation prépondérante. M. Louis Madelin a retracé ici même, il y a deux ans, les grandes étapes de cette histoire, qui évoque les noms glorieux de Charlemagne, François Ier et Bonaparte.

Fort de ce passé, et soucieux de l’avenir que nous assurerait, en Orient, la victoire escomptée, le Gouvernement de M. Briand eut le rare mérite de vouloir prendre, il y a plus de quatre ans déjà, les sûretés françaises. L’Angleterre avait commencé à prendre les siennes dès 1915.

Un accord fut signé en mai 1916 entre la France et l’Angleterre, comme conclusion des négociations poursuivies entre MM. Georges Picot et Marc Sykes. Il divisait la Syrie et la Mésopotamie en un certain nombre de zones dont les limites sont précisées par notre croquis.


Les accords de 1916
Les accords de 1916


La France dans la zone rouge, l’Angleterre dans la zone bleue pouvaient établir telle administration ou tel contrôle qu’il leur plairait. La zone brune devait être de régime international. La France en zone A, et l’Angleterre en zone B, protégeraient un état arabe indépendant.

Fidèle à la politique que définissaient ces prévisions, la France participa effectivement aux opérations alliées conduites en Palestine et en Syrie par le maréchal Allenby.

Ce dernier, après la défaite turque, constitua quatre zones d’occupation militaire : « la zone Sud » confiée aux Anglais et allant de l’Égypte aux environs de Tyr ; « la zone Est » formée par la Syrie intérieure et occupée par l’armée du Hedjaz ; « la zone Ouest, » ou Syrie littorale, et la « zone Nord, » ou Cilicie, administrées ou contrôlées par les Français.

Mais le commandement suprême restait aux Anglais, et la France, représentée par des éléments peu nombreux, faisait figure de parent pauvre. Cela nuisit gravement à son prestige. Les propagandistes en profitèrent pour lui opposer l’Angleterre, l’Amérique et le Nationalisme arabe dans la véritable « course au mandat » qui commençait.

Dans cette lutte, il était contraire aux intérêts des Anglais de nous servir. Ils avaient encouragé le rêve du vieux chérif de la Mecque, dont ils avaient fait le roi du Hedjaz. Ils avaient en outre aidé son fils Feyçal à entrer le premier à Damas à la tête de ses cavaliers Arabes et l’engageaient depuis à briguer le trône de Syrie.

Estimant, ou se laissant convaincre que la France était le principal obstacle à ses ambitions, Feyçal ne cessa dès lors de combattre notre influence. Son entourage, composé en majeure partie d’aventuriers étrangers, Mésopotamiens, Hedjaziens, Égyptiens, se livra à une propagande effrénée en sa faveur, en agissant toujours dans la note anti-française. Il essaya de dresser contre nous l’élément musulman, en prétendant que la France ne venait en Syrie que pour favoriser les chrétiens. Tout fut mis en œuvre et exploité pour attiser le fanatisme religieux et la xénophobie : la mosquée, le club, la presse. Celle-ci, alimentée par les subsides généreusement octroyés par l’Angleterre sans doute pour un autre motif, mena contre la France et ses fonctionnaires une campagne d’une violence inouïe. Elle préconisait la formation d’une Syrie indépendante sans tutelle ni mandat, mais elle avouait ingénument que, si une ingérence étrangère était inévitable, mieux valait s’adresser à l’Angleterre, amie sincère des musulmans, qu’à la France, dont de prétendues exactions coloniales étaient chaque jour livrées à la réprobation populaire.

C’est alors qu’arriva en Syrie la Commission d’enquête envoyée par la Conférence de la paix sur la proposition des États-Unis, composée par eux, et dans laquelle la France n’était pas représentée.

En attendant la Commission, une campagne intense en faveur d’un mandat américain fut menée par un certain nombre de journalistes syriens d’Égypte, en majeure partie anciens élèves de l’Université américaine de Beyrouth. Leur principal argument était la richesse de l’Amérique, capable de relever rapidement la Syrie de ses ruines, opposée à la pauvreté de la France, qui chercherait nécessairement à combler l’énorme déficit de ses finances d’avant-guerre en pressurant plutôt qu’en aidant le pays.

Cette Commission unilatérale se comporta avec une excessive partialité. Partout où il fut possible de le faire, elle ne convoqua que nos adversaires, et, d’une manière générale, manifesta une étonnante bonne volonté à n’enregistrer que les déclarations qui nous étaient hostiles. À plusieurs reprises, son président, M. Craen, ne craignit même pas de faire connaître ses opinions personnelles en publiant des articles violemment anti-français, reproduits complaisamment par les journaux d’Égypte.

Pourtant, les résultats obtenus ne furent pas ceux qu’escomptaient nos adversaires. Malgré la pression morale et matérielle exercée, malgré la propagande accomplie depuis l’occupation, l’enquête américaine prouva que l’influence française n’avait pu être sérieusement battue en brèche. Les Israélites et tous les Chrétiens nous donnèrent leurs suffrages. Parmi les Musulmans, un grand nombre nous fut favorable, une fraction importante se prononça pour l’indépendance absolue et la minorité se partagea entre le mandat américain et le mandat anglais, — celui-ci ne recueillant qu’un nombre infime de voix.

Ainsi, à la fin de l’été 1919, la France conservait une situation de premier plan en Syrie, non seulement en zone Ouest, mais aussi en zone Est, où cependant Feyçal agissait en maître sous la bienveillante protection des autorités britanniques. En Cilicie, comme il sera exposé d’autre part, notre situation était plus obscure. Les Arméniens, jugeant le moment venu d’assouvir leur vieille haine contre les Turcs, provoquaient des incidents de toute nature, dont le résultat le plus clair était d’exaspérer le nationalisme latent des populations dévouées au Calife de Constantinople. C’est par ce côté plus encore que par l’aspect purement syrien de la question que le problème du Levant se rattachait directement à la grande partie engagée par les Alliés autour du tapis vert de Paris. La Conférence de la Paix gardait en mains le jeu dont les atouts qu’elle devait abattre un jour s’appelleraient le Traité de Sèvres.

En raison même de ces circonstances, toutes les convoitises européennes demeuraient en action. Les ambitions italiennes, excitées par les promesses de Saint-Jean-de-Maurienne et déçues par le geste de Smyrne, redoublaient d’ardeur en face de l’activité grecque. Celle-ci s’orientait avec une admirable obstination et une virtuosité consommée vers le chemin de Byzance, sur les routes d’Europe et d’Asie, grâce au grand homme d’État auquel elle vient de préférer le régime qui l’avait déshonorée. L’Angleterre poursuivait avec sa ténacité traditionnelle la course aux Détroits et la couverture lointaine de la route des Indes, abandonnant, il est vrai, à la France l’occupation de la Cilicie et de la Syrie. Mais elle lui adressait en même temps l’émir Feyçal, en faisant connaître au Gouvernement français qu’il lui appartenait de tenir les engagements précédemment pris par elle vis-à-vis du prince arabe.

C’est à ce moment, et après ces préliminaires européens et syriens, indispensables à rappeler pour l’intelligence de la suite, que se place la désignation du général Gouraud, comme Haut-Commissaire au Levant. Il allait avoir la tâche redoutable de faire face, avec des moyens mesurés, au double problème de Syrie et de Cilicie, qui tiendrait largement les promesses de difficultés qu’il était aisé de pressentir. Malgré le prestige séculaire de la France au Levant, à cause même de ce prestige, qui faisait attendre le coup de baguette magique d’où naîtraient toutes les prospérités, comme dans les contes des légendes d’Orient, il allait avoir à traverser une cruelle période d’épreuves. Que l’on se rappelle l’époque qui a suivi en Alsace et en Lorraine le retour des troupes françaises après l’armistice, et l’on comprendra comment un pays qui s’est donné à la France avec tout son amour peut, en la recevant, en attendre au delà même des possibilités humaines.


Au début de novembre 1919, le général Gouraud et sa première équipe quittaient Paris pour le Levant. Le Département des Affaires étrangères avait voulu marquer toute l’importance qu’il attachait à la partie politique de cette mission, en y déléguant comme second personnage M. Robert de Caix, l’homme de France qui connaissait sans doute le mieux nos affaires d’Asie, pour avoir dès longtemps consacré à leur étude une grande partie de son activité et tout son beau talent. Au point de vue militaire, une solide garantie était assurée par la présence, comme chef d’État-major de l’Armée du Levant, du colonel Pettelat, qui ajoutait aux titres de son passé militaire celui d’avoir été le premier collaborateur du général Gouraud, pendant l’année de la Victoire, à laquelle la quatrième armée prit une part si décisive.

Les étapes même du nouveau Haut-Commissaire en gagnant son port d’embarquement marquent quelle était, dès lors, l’orientation de ses pensées. Il ne visita point nos arsenaux pour leur demander des obus, il ne sollicita pas sans fin les conseils des diplomates, mais il s’arrêta à Lyon et à Marseille, pour y conférer avec les Chambres de commerce de ces deux villes, dont il reçut un accueil chaleureux. La seconde est la porte de France ouverte sur tout l’Orient et, si l’on ose dire, le premier barreau de l’échelle levantine ; la première est le centre commerçant et industriel d’où sont partis sans cesse les conquérants de la fortune française, dont un des éléments demeure la production de la soie, alimentée par les cocons du Liban.

C’est à Lyon qu’un ami de la Syrie, le maire de la ville, M. le sénateur Édouard Herriot, salua de sa chaleureuse éloquence et de ses vœux celui en qui le pays avait mis sa confiance. Il ne craignit pas d’invoquer, sous l’inspiration de l’histoire, cet autre jeune général que la République d’alors avait envoyé, il y a plus d’un siècle, porter au proche Orient le renom de sa civilisation et de sa science...

Trois jours plus tard, en cette même rade de Toulon où le général Gouraud avait été ramené des Dardanelles par un navire-hôpital, le croiseur cuirassé Waldeck-Rousseau étrennait le pavillon du Haut-Commissaire. Le navire appareillait bientôt parmi les embruns d’une Méditerranée hargneuse. Alors, pour ne pas donner tort à Figaro, et puisqu’en France tout est mis en chansons, plus d’un fredonnait le couplet de la reine Hortense, devenu plus tard le séditieux refrain des violettes impériales : « Partant pour la Syrie... »

II. — LES PREMIÈRES DIFFICULTÉS

On arriva le 21 novembre. La mer s’était apaisée. La veille, la première pluie de la saison, si espérée dans le pays, était tombée en trombes brutales, et les cimes du Liban s’étaient couvertes de neige. C’est dans l’admirable décor de la rade de Beyrouth, au pied de la ville aux mille toits rouges qui s’étage sur les flancs d’une vallée toute hérissée de minarets, ceinturée de jardins et dominée par la montagne proche, que le Haut-Commissaire débarqua.

Il était attendu par M. Georges Picot, l’habile diplomate auquel il dit toute son admiration pour l’œuvre déjà accomplie au milieu de si graves difficultés, par le Commandant des forces britanniques d’occupation, par tous les corps syriens de la ville et du Liban, les représentants de l’Armée et de la Marine françaises.

L’enthousiasme de la population fut général. Tous étaient impatients de voir à l’œuvre les Français, désormais responsables de l’ordre au lieu et place des Anglais relevés. L’espoir en nous était grand, trop grand même.

Le discours d’arrivée du général Gouraud dut satisfaire le plus grand nombre, mais inquiéter ceux qui pouvaient redouter le programme d’une « administration honnête » et d’une « justice égale pour tous. » — « La France, dit le Général, doit être un guide et non un maître ; le Protectorat n’est pas possible en Syrie. Il faut s’inspirer d’une ferme impartialité entre les différents groupes religieux, et favoriser dans toute la mesure du possible le développement du pays et ses relations commerciales avec la France. »

La réalisation de ce beau programme exigeait pour être entreprise un calme qui devait malheureusement faire longtemps défaut. C’est assailli par maintes difficultés que le Haut-Commissaire dut à la fois étudier les questions et les résoudre, apprendre les mauvaises nouvelles et y parer, tout cela avec un minimum de moyens qui a été parfois au delà de l’indigence.

Les difficultés provenant du passé ont été déjà mentionnées. Elles résultaient, en novembre 1919, de la propagande poursuivie à nos dépens, et surtout de l’hypothèque feyçalienne, entérinée par Londres, et dont on sentira bientôt tout le poids.

Mais un succès immédiat et décisif de notre prestige pouvait résoudre sans retard la situation à notre profit. Malheureusement, ce succès ne pouvait être escompté.

Il était impossible parce que, en Orient comme dans les autres pays, on ne peut faire que la politique de sa force, parce qu’en Orient plus que partout ailleurs, tout est une question de prestige, et que le prestige n’y repose que sur la puissance. Or nous avons commencé par faire au Levant figure de faibles, politiquement et militairement, et la comparaison avec les Anglais, que nous venions remplacer, n’a pas été à notre avantage : tout s’est résumé en une question d’effectifs, qui a pesé lourdement dès le premier jour sur notre œuvre, et n’a pas cessé de la dominer. Il est nécessaire de préciser ce point capital.


Le maréchal Allenby, commandant en chef les armées alliées du Levant, avait écrit, en 1919, dans un de ses rapports : « L’effectif dont je dispose serait insuffisant en cas d’un mouvement sérieux. » On sait quelles difficultés se sont présentées au cours de cette année. Or, dans une réunion tenue à Paris le 7 octobre 1919 sous la présidence du maréchal Foch, il avait été résolu d’envoyer au Levant l’équivalent des forces britanniques à y relever. Les Anglais avaient là-bas la valeur de cinq belles divisions et nous avons fait leur relève avec beaucoup moins d’une. Quelques chiffres seront encore plus éloquents que cette formule générale.

En novembre 1919, quand la relève s’est effectuée, les Anglais disposaient de 34 bataillons d’infanterie, 13 régiments et demi de cavalerie, 13 batteries d’artillerie et 5 bataillons et demi du génie ; le détachement français du Levant ne comprenait au même moment que 13 bataillons d’infanterie, 3 régiments de cavalerie, 4 batteries d’artillerie, et encore faut-il déduire des forces d’infanterie, 1 faible bataillon non confirmé de légion syrienne, et 3 de légion arménienne, formés au cours de la campagne, qu’il aurait été très désirable de pouvoir ne pas employer.

Au cours de la réunion précédemment mentionnée, le maréchal Foch avait fixé à 32 bataillons, 20 escadrons, et 14 batteries la dotation à réaliser pour permettre la relève des Anglais. Or, cette dotation ne put être réalisée approximativement que le 2 avril.

Il n’est pas question de faire ici l’historique détaillé de l’emploi de nos forces militaires en Syrie et en Cilicie. Il fallait indiquer seulement, dès l’abord, quelles difficultés il a entraînées, quelle virtuosité il a exigée dans leur usage de la part des états-majors et quel esprit de sacrifice de la part des combattants. Le « bloc » anglais disparu, il arrivait une « poussière » de Français. Les conséquences en furent immédiates et désastreuses.

L’atteinte brutale portée ainsi à notre prestige n’a pas besoin d’être expliquée. Nous devions subir là les conséquences de notre victoire même. C’était la pleine crise de l’après-guerre avec toutes ses lourdes difficultés : nos effectifs vidés par la démobilisation ; nos transports encore désorganisés, et le retour à leur régime de paix non achevé ; l’impossibilité de réunir immédiatement les spécialistes pour traiter en un pays si difficile les questions les plus complexes ; le grave inconvénient, enfin, de laisser peser sur nos finances obérées une dépense de première mise arrivant au moment où il fallait être le plus économe.

Mais, en dehors de cette atteinte immédiate à notre prestige, deux graves conséquences de cette insuffisance de moyens vinrent compliquer la situation.

Ce fut, d’une part, le recours aux bataillons arméniens dont il sera question plus tard. Il a été exigé par le manque absolu d’autres unités en Cilicie, puisqu’en dehors de ces contingents, nous n’y possédions qu’un seul régiment, en face des vingt-quatre bataillons britanniques, et qu’en raison de la rapidité avec laquelle la relève devait être faite sur la demande des Anglais, il était matériellement impossible d’y apporter remède en faisant arriver des troupes, même si nous avions disposé ailleurs des effectifs nécessaires pour les fournir. Or, cet emploi d’Arméniens devait contribuer puissamment à exaspérer les Turcs.

Ce fut, d’autre part, le dispositif dilué auquel il fallut recourir pour tenir avec des effectifs aussi réduits de vastes territoires. Sans prendre dans son sens le plus étroit l’instruction précédemment citée de M. Clemenceau au général Gouraud : « Mettez un Français partout où il y avait un Anglais, — comme on relève une sentinelle, » il fallait bien tenir garnison dans tous les postes importants et surtout dans toute l’étendue du territoire occupé. On se trouva amené, au cours d’un régime d’armistice et pendant une période de calme profond qui justifiait ces mesures, à prendre un dispositif de paix en donnant à nos faibles garnisons un large échelonnement.

Cela fut sans inconvénients, tant que dura le régime auquel correspondait cette formule. Mais l’ennemi passa sans crier gare au régime de guerre, et c’est alors que la situation devint intenable.

Il était impossible de faire revenir, sans aller au-devant d’elles avec des forces plus importantes, les garnisons lointaines ; quand elles ont tenté, elles-mêmes, ce retour avec leurs seules forces comme à Ourfa, elles ont été massacrées. Il était impossible également d’étayer notre faible armature de postes par le rayonnement de colonnes mobiles qu’on ne pouvait constituer faute d’effectifs ; enfin, il devint bientôt même impossible de ravitailler, à travers un pays entièrement hostile, les détachements les plus lointains, et, comme les renforts n’arrivèrent pas à temps d’Europe ou d’Afrique pour les secourir, deux d’entre eux succombèrent.

Voilà quelles furent les douloureuses difficultés de la situation, tant que la question des effectifs ne put être résolue. Nous n’examinons pas s’il y avait lieu ou non pour la France, c’est-à-dire pour les maîtres de sa politique, d’aborder un aussi redoutable problème ; il s’agit seulement ici de préciser dans quelles conditions les exécutants ont eu à le résoudre, au prix de leurs souffrances. C’est l’histoire d’un passé qui engage, mais aussi assure l’avenir.

Tout un hiver et un printemps durant, ce ne furent que navettes épuisantes d’unités obligées de faire front sur tous les théâtres d’opérations, qu’envois successifs en Cilicie de troupes précédemment destinées à la Syrie et absorbées par le front Nord où le danger devenait chaque jour plus grave, que mesures, pour ne pas dire expédients, en vue de faire face à la fois à deux problèmes angoissants, celui de Syrie et celui de Cilicie.

En Syrie, le chantage de Feyçal pèsera sur nous jusqu’au moment où l’on en sera réduit à y mettre fin par l’emploi d’une force devenue disponible grâce à l’arrivée de renforts.

En Cilicie, et sur tout le front Nord, ce sera la lutte contre le mouvement national sans cesse grandissant et disposant de forces régulières, de munitions abondantes et de tout le redoutable appareil de la guérilla.

Les problèmes furent simultanés. Il ne faudra pas l’oublier, bien que les facilités d’exposition exigent qu’ils soient présentés séparément, et en n’invoquant dans les lignes consacrées à l’un d’eux que ce qui concerne directement ses rapports avec l’autre.


C’est en Syrie que surgit le premier incident. Il suivit immédiatement l’arrivée du Haut-Commissaire : ce fut l’affaire de la Bekaa.

La plaine de Bekaa est le couloir central qui sépare le Liban de l’Anti-Liban. Aux termes des accords conclus, nous devions y relever les garnisons britanniques. Cette occupation s’imposait à nous pour des raisons politiques, économiques et militaires. Politiques, parce que la Bekaa fait partie intégrante du Liban, qu’elle appartient en grande partie à des propriétaires de Beyrouth ou du Liban, et que son rattachement au Liban était réclamé et par les populations locales et par les Libanais auxquels M. Clemenceau avait promis son appui pour la réalisation progressive de leurs aspirations nationales ; économiques, par suite de sa fertilité particulière qui en fait le grenier du Liban, dépourvu lui-même de ressources agricoles ; militaires enfin, car, pour protéger les montagnes libanaises, pour surveiller l’unique ligne qui relie la côte à Damas, comme à Alep et aux villes de Cilicie où nous entretenions des garnisons, pour ravitailler, surtout, nos troupes en opérations dans le Nord, la libre pratique de cette voie ferrée nous était absolument indispensable.

Mais, au lieu d’appliquer le plan de relève établi de concert avec le maréchal Allenby et qui prévoyait l’occupation de la Bekaa par nos troupes le 28 novembre, le général Gouraud fut d’abord obligé de surseoir à cette opération sur les représentations des autorités britanniques, qui prétextaient une surexcitation hostile, capable d’amener de graves incidents. Pendant le délai ainsi gagné, Feyçal avait obtenu gain de cause auprès des cabinets de Londres et de Paris, et il fallut renoncer complètement à l’occupation de la Bekaa sur l’ordre télégraphique de M. Clemenceau.

Cet événement causa, dans tous les milieux, un étonnement considérable. Nos partisans l’accueillirent avec consternation. Ils ne voulaient voir, dans ce qu’ils appelaient notre reculade, qu’une insigne marque de faiblesse. Quant aux Chérifiens de Damas, ils ne pouvaient croire à un succès si facilement obtenu. Ils s’imaginèrent alors que la France s’inclinerait désormais devant toutes leurs prétentions, quelque immodérées qu’elles fussent, et, appliquant certains usages orientaux privés, ils instituèrent un véritable marchandage.

On peut affirmer que l’affaire de la Bekaa fut le point de départ de nos difficultés en Syrie avec l’émir Feyçal et son gouvernement, convaincus de notre faiblesse militaire et croyant à notre incapacité politique.

Avant l’accord franco-anglais de septembre 1919, Feyçal avait pu croire que la situation politique internationale issue de la guerre mondiale ne laissait rien subsister des conventions Sykes-Picot de 1916, ou tout au moins qu’elle réduisait considérablement, au profit de l’Angleterre, la part qui y était faite à la France. Les modalités de l’occupation, les intrigues de certains agents officieux britanniques, les subsides qu’ils versaient sans compter, n’avaient pas peu contribué à en persuader l’Émir. Ce fut un rude coup pour lui lorsqu’il s’aperçut que le cabinet de Londres de 1919 tenait loyalement les engagements pris, et qu’il ne lui restait plus qu’à chercher et à trouver un terrain d’entente avec le Gouvernement français.

Feyçal, venu en Europe pour plaider sa cause devant la Conférence de la Paix, et s’entendre avec Paris, ne cesse alors de revendiquer le royaume arabe rêvé par son père, royaume qui se confond pratiquement dans sa pensée avec toute la Syrie. Il se pose volontiers en Bédouin simple et de bonne foi, mais il ne laisse pas toutefois de faire preuve de la plus complète duplicité. Alors qu’il réitère à M. Clemenceau ses assurances de loyal concours avec les autorités françaises, il excite en Syrie ses partisans contre nous, espérant ainsi donner le change sur l’importance du mouvement chérifien et peser sur les négociations en cours.

À cette époque, en effet, la presse de Damas renouvelle ses attaques, plus âprement que jamais, contre la France et ses représentants en Syrie. Elle prêche même ouvertement la révolte contre nous, et applaudit aux troubles qui commencent à se produire sur plusieurs points du territoire : à El Hammam, dans le Nord, à Tel Kalah, à Faalbeck, à Rayak, aux portes même du Liban, dans le Merdj Ayoun enfin au Sud et sur le Litani, près de la frontière de Palestine. Ces troubles, actes de pillage sur des populations amies, attentats contre nos postes, nos officiers et nos soldats, sont le fait de bandes de brigands, souvent encadrées par des officiers chérifiens et parfois appuyées par des troupes régulières. Ils répondent à une politique que résume le colonel Ruchdi Bey Safadi, ancien officier dans l’armée turque et commandant alors la 3e division chérifienne à Alep, qui prononce ces paroles au cours d’une communication officielle : « Puisque nous ne pouvons déclarer officiellement la guerre aux Français, inondons le pays de bandes qui les détruiront en détail ; elles seront commandées par nos officiers, et si certains trouvent dans cette lutte une mort glorieuse, les fils de ces héros deviendront les pensionnaires de l’État. »

Feyçal, en provoquant ces troubles pendant son séjour à Paris, poursuit un but plus immédiat, qui est de nous contraindre à l’entente avec lui, afin d’éviter de nouveaux embarras. Il en est personnellement convenu plus tard, au cours d’un entretien avec le général Gouraud. Il affirme d’ailleurs que sa seule présence à Damas ramènera le calme dans les esprits et la tranquillité dans les régions troublées.

À cette époque, il affecte d’être entièrement rallié à l’idée d’une collaboration avec la France. Tout un projet d’accord est mis au point, en décembre, entre M. Clemenceau et lui sur les bases suivantes : la France reconnaîtrait le droit des populations syriennes de se gouverner elles-mêmes à titre de nations indépendantes, et s’engagerait à les défendre contre toute agression étrangère ; de son côté, l’Émir réclamerait notre présence au nom de l’État syrien et accepterait le mandat français. Il nous demanderait en outre des conseillers investis de pouvoirs d’exécution et des instructeurs pour l’armée chérifienne. Il admettrait, enfin, de faire représenter l’État syrien à l’étranger par nos agents diplomatiques. Quant au Liban, sur lequel l’Émir abandonnerait toute prétention, il serait déclaré indépendant, sous le mandat français.

Cette collaboration loyale, Feyçal se faisait fort d’obtenir son acceptation par les populations de la zone Est. Il désirait simplement que le texte de l’accord restât secret afin de pouvoir travailler plus facilement les esprits. Ce projet devait le demeurer d’autant plus, à notre point de vue, qu’avant toute acceptation de ses termes et toute ratification de notre part, nous exigions de l’Émir qu’il donnât des preuves évidentes de son autorité, de sa capacité à gouverner et de sa loyauté envers la France. C’est dans ces conditions que Feyçal revint en Syrie au début de 1920,

Syrie et Cilicie : zones d’occupation en 1918-1919 après l'armistice turc


Syrie et Cilicie : zones d’occupation en 1918-1919 après l'armistice turc

III. — LE RÈGNE ÉPHÉMÈRE DE FEYÇAL

C’est une curieuse figure que celle de ce prince de l’Islam, authentique descendant de Mahomet, et fils du Chérif de la Mecque qui est devenu l’étrange roi Hussein Ier du Hedjaz, par la grâce de nos Alliés britanniques. On a dit et écrit de lui, comme de tant d’autres, beaucoup de bien et beaucoup de mal qu’il ne méritait pas. Il est resté avant tout un Bédouin. Sans doute, nous l’avons vu renoncer à son costume traditionnel d’Arabe pour revêtir à Londres un uniforme kaki et porter à Paris un frac bien coupé. Sans doute, la distinction réelle de ses manières, le charme de son beau regard d’Oriental et l’apparente aménité de son caractère lui ont conquis bien des sympathies et valu, de la part de ses amis d’Europe, les encouragements les plus flatteurs. Ils allaient au prince de légende auréolé d’une jeune gloire et paré des espoirs d’un royaume nouveau. La fortune paraissait l’accueillir, et Paris voulut lui sourire à son tour.

Mais Feyçal devait tromper tous les espoirs. Servi pourtant par une inestimable fortune, il n’a su être que malin et voir petit, alors qu’il aurait fallu être intelligent et voir grand. Il est demeuré semblable à certains commerçants de son pays qui sont propres à toutes les petites opérations fructueuses, réalisées aux prix des pires marchandages, mais ne possèdent pas le génie créateur qui conçoit et qui mène à bien les grands desseins.

Oriental indolent, issu d’un pays de rêve où les idées germent et grandissent, mais où le temps et l’espace n’ont pas de prix, il s’est heurté à notre précision d’Occidentaux et au désir de solution que nous apportons à toutes nos entreprises. N’étant pas le plus fort, il a tenté d’être le plus habile et il a échoué, ayant méconnu cette vérité première que deux puissantes nations alliées et unies, la Grande-Bretagne et la France, ne sacrifieraient pas leur amitié à la sienne, et ne feraient point passer avant leurs intérêts nationaux les siens.

Il a cependant développé tout au long son expérience ; elle a duré de janvier à juillet 1920. Elle a comporté de sa part l’emploi à notre égard de tous les moyens d’intimidation et même de chantage, le recours à tous les crimes. Le détail en sera édifiant pour une opinion qui n’aurait pu les soupçonner. Leur contraste est particulièrement saisissant avec la modération, obstinée dans sa dignité, qui a présidé à tous les actes français, vis à vis de l’Émir. La différence correspond à l’antithèse vivante qu’elle évoque entre le regard sombre et fuyant du prince d’Arabie, et les yeux limpides du grand soldat de France, ces yeux de Gouraud, devenus légendaires, tant ils savent regarder jusqu’au fond des âmes.

Lors de son débarquement à Beyrouth, le 14 janvier 1920, Feyçal annonce les dispositions les plus amicales envers nous. De notre côté, au risque de nous aliéner nos amis de la première heure, nous lui offrons un concours sincère et sans réserve, qui se traduit en particulier par une aide financière importante. Mais, rentré à Damas, l’Émir se laisse bientôt déborder et par les hommes et par les événements.

Un parti extrémiste peu nombreux, mais très agissant, s’est constitué pendant son absence, dirige les affaires publiques, se livre à une propagande effrénée en faveur de l’indépendance absolue des territoires arabes et rejette tout mandat étranger, quel qu’il soit. C’est ce parti qui, par la voix de la presse, outrage périodiquement la France et ses représentants ; c’est lui encore qui organise et soudoie les bandes qui agitent la zone Ouest. Suivant la formule d’un de ses dirigeants, son but immédiat est de « dégoûter la France de la Syrie et la Syrie de la France. »

Soit impuissance à dominer ce mouvement qui se précise et à gouverner contre lui dans les conditions acceptées à Paris, soit que son programme flatte les secrètes préférences de Feyçal, celui-ci lui subordonne bientôt sa ligne de conduite politique. Il continue bien à donner aux autorités françaises des assurances verbales de dévouement et de désir d’entente, mais ces prétendues bonnes intentions sont constamment démenties par les faits. Non seulement il institue une manière de marchandage tendant à reprendre une à une les concessions consenties par lui, mais encore il confirme son inaptitude à empêcher les manœuvres hostiles dont nous sommes l’objet. C’est ainsi qu’il prétend ne pouvoir nous donner la libre disposition de la voie ferrée Rayak-Alep, cependant indispensable à l’envoi de renforts aux troupes de Cilicie et à leur ravitaillement en vivres et en munitions. Il se montre également impuissant à arrêter les troubles qui recommencent de plus belle dans la région d’Antioche, chez les Ansarieh et dans le Merdj Ayoun, à l’instigation de ses plus chauds partisans.

Moins de deux mois après le retour de l’Émir, il semble donc être avéré qu’il n’a ni l’autorité suffisante, ni la volonté de rétablir l’ordre dans les territoires syriens et de collaborer loyalement avec la France. Il s’apprête au contraire à tenter une aventure extrême destinée à le libérer de la tutelle française.

Dans son ensemble, la situation est alors plus délicate que jamais, et tout indique qu’elle va devenir critique. Mais sans moyens militaires suffisants pour imposer la volonté de son Gouvernement, et d’ailleurs fidèle aux instructions reçues, le général Gouraud fait preuve de patience et continue à observer l’entente conclue avec Feyçal, que nous aidons de toutes manières, que nous subventionnons, avec qui nous marchandons, dans l’espoir de mettre fin au désordre et de pouvoir organiser le pays enfin pacifié.

Car les Syriens, et surtout les Libanais, s’impatientent. Ils ne peuvent comprendre les difficultés de toute nature auxquelles nous nous heurtons. Ils demandent à sortir de l’état d’incertitude politique et administrative dans lequel on les tient, et qui arrête toute vie économique. En zone Ouest et même en zone Est, ils redoutent que la France se soit trop engagée avec Feyçal, toujours considéré comme l’homme des Anglais, et dont ni l’origine, ni le caractère, ni les tendances n’ont leur sympathie. Au Liban, on commence à craindre que nous ayons sacrifié la réalisation du Grand Liban, ardemment désirée par les populations, à une entente chimérique avec l’Émir.

Celui-ci, dans les derniers jours de février, et sous la pression du parti extrémiste de Damas, croit enfin le moment venu de jeter le masque sans danger. Les événements de Cilicie absorbent en effet la presque totalité de nos troupes. La situation militaire de la France en Europe, aggravée par la démobilisation et par des difficultés de transport, ne permet pas l’envoi des renforts promis en novembre au général Gouraud, et souvent réclamés depuis.

La politique anglaise affecte par ailleurs certaine divergence avec la nôtre. Dans l’intérieur de la Syrie, les esprits surexcités par une propagande intense atteignent le degré de fanatisme et de xénophobie voulu par Feyçal pour qu’il puisse se dire emporté par le courant nationaliste. Les circonstances lui semblent donc éminemment favorables à la réalisation de ses desseins.

Sous couvert de donner une nouvelle constitution au pays, il fait réunir discrètement à Damas un Congrès syrien, soi-disant émané de la volonté unanime du peuple. C’est ce Congrès qui, le 8 mars, le proclame roi de Syrie, en même temps qu’il décerne la couronne de Mésopotamie à son frère l’émir Abdallah, le deuxième fils du Chérif de la Mecque.

L’illégalité de ce Congrès résultait de sa composition même. La seule zone Ouest, qui compte en chiffres ronds 500 000 Chrétiens, 200 000 Musulmans Sunnites, 100 000 Musulmans Chiites, 350 000 Ansarieh, 60 000 Druzes et 6 000 Ismaïlieh, y était représentée par treize Musulmans Sunnites, deux Chrétiens et un Musulman Chiite. Ni le Liban, ni les Ansarieh, ni les Ismaïlieh, ni les Druzes, c’est-à-dire plus des deux tiers de la population, n’y avaient pris part.

Le résultat de ce coup d’État ne se fit pas attendre. Si, à Damas, il provoqua un enthousiasme assez vif parmi les étrangers, clients de Feyçal, et parmi ses partisans indigènes à l’affût de quelques postes ou déjà pourvus de sinécures, il souleva dans toutes les régions des protestations spontanées et violentes ; télégrammes, pétitions, supplications même, affluèrent à l’adresse du général Gouraud et des gouvernements de l’Entente pour dénoncer cette usurpation éhontée.

En même temps qu’un roi, le pseudo-congrès syrien créait un ministère, qui, sous la présidence de Riza Pacha Rikaby, réunissait les extrémistes les plus notoires. Comme s’il eût tenu à bien marquer sa dépendance totale vis à vis de l’Empire islamique rêvé par le vieil Hussein, il choisissait aussi un drapeau qui n’était autre que le drapeau du Hedjaz, adorné d’une étoile.

Il restait à savoir quelle attitude adopterait, à la suite de cette mise en demeure, la Conférence de la Paix, suprême dispensatrice d’unités et d’indépendances. Mais le nouveau roi ne fut reconnu ni par le Gouvernement français, ni par l’Angleterre, ni par la Conférence. Toutefois, d’accord avec l’Angleterre, la France le convoqua d’abord à Paris, puis à San Remo, pour régler en sa présence la question du mandat et fixer définitivement, en se conformant aux usages internationaux, le sort de la Syrie. Malheureusement pour lui, il ne sut pas comprendre à temps qu’il fallait se rendre à cette invitation.

Et cependant, toute la politique de l’Émir, depuis son couronnement, s’inspirait du désir de faire reconnaître par les Puissances les initiatives hasardeuses du prétendu congrès syrien. Feyçal, fidèle à la tactique paternelle, comptait sur son habileté à opposer l’une à l’autre la France et l’Angleterre. Mais, à la fin d’avril, la conférence de San Remo, qui avait confié officiellement et définitivement à la France le mandat sur la Syrie, ne tarda pas à lui montrer qu’il avait fait fausse route, et qu’un accord parfait régnait entre les deux Puissances. Il en fut donc réduit à tenter de gagner par ses propres moyens la couronne placée sur sa tête.

L’été de 1920 l’a vu se préparer militairement contre nous en intensifiant le recrutement et recherchant de nouvelles ressources fiscales. Son effort politique se manifestait en même temps par une formidable pression exercée sur les populations, mais plus particulièrement sur celles de la zone Ouest, pour les amener à se détacher de la France et à rejeter la tutelle française.

Tous les moyens habituels furent mis en œuvre pour atteindre ce but : propagande ouverte, promesses, menaces, entraves apportées au ravitaillement. Mais les massacres de nos partisans et les pillages de leurs biens, organisés par des bandes soudoyées, armées, dirigées et protégées par les autorités chérifiennes étaient ce sur quoi elles comptaient le plus pour ruiner le prestige français. Depuis Alexandrette jusqu’à Tyr, des incidents d’une exceptionnelle gravité éclataient de toutes parts. Les villages chrétiens du Sahyoun et ceux du Djebel Ansarieh étaient mis à sac ; les populations chrétiennes de Tyr et de Merdj Ayoun étaient traquées et torturées avec des raffinements de cruauté inconnus des nations civilisées. Devant ce mouvement que nous demeurions impuissants à réprimer par suite de l’utilisation de tous les effectifs disponibles en Cilicie, un sentiment d’angoisse se répandit parmi nos amis les plus convaincus.

Exploité habilement par les agents chérifiens, cet état d’esprit conduisit certaines personnalités à écouter les suggestions venues de Damas et qui voulaient paraître tendre à réaliser l’union, tout au moins apparente et momentanée, des diverses races de Syrie, en les ralliant à Feyçal et en répudiant tout concours français.

L’affaire des conseillers administratifs du Liban fut un chef-d’œuvre de cette manière. Achetés par l’Émir, moyennant 42 000 livres égyptiennes, soit plus de 2 millions de francs de notre monnaie, sept d’entre eux, dont la désignation datait d’ailleurs du régime turc, se proposaient de se rendre à Damas pour prêter hommage au nouveau roi de Syrie. Ils devaient ensuite l’accompagner en Europe, afin de demander à la Conférence de la Paix, contrairement aux vœux maintes fois exprimés par les populations et par leurs représentants qualifiés, le rattachement du Liban à l’État syrien sous l’égide de Feyçal et à l’exclusion du mandat français. Arrêtés au cours de leur voyage à Damas où ils allaient exécuter leur complot, ils firent des aveux complets qui ne laissaient aucun doute sur les machinations hostiles des autorités chérifiennes.


Cette fois, la mesure était comble : il était impossible à la France de tolérer plus longtemps les folles provocations de son étrange allié. L’expérience chérifienne, tentée avec bonne foi et loyauté, de notre part, depuis novembre 1919, avait échoué. Le Gouvernement de la République va se montrer décidé à imposer en Syrie l’ordre qu’il a reçu mission de la Conférence de la paix d’établir et de maintenir. Et devant cette volonté bien arrêtée, Feyçal devra se soumettre ou céder la place.

Le 14 juillet, au nom de son Gouvernement, le général Gouraud adressait à l’Émir un ultimatum qui, rappelant tout d’abord la longue suite des actes hostiles des autorités chérifiennes, précisait ensuite les garanties que la France se voyait dans l’obligation de prendre pour assurer la sécurité de ses troupes et celle des populations des territoires confiés à son mandat. Ces garanties étaient les suivantes :

1° Disposition absolue de la ligne de chemin de fer Rayak-Alep, assurée par le contrôle du trafic, la garde des voies, et l’occupation d’Alep ;

2° Abolition de la conscription obligatoire et licenciement de l’armée chérifienne, qui devait revenir à ses effectifs de décembre 1919 ;

3° Reconnaissance du mandat français ;

4° Acceptation de la monnaie syrienne, émise par la France au pair du franc et déjà en cours dans la zone Ouest ;

5° Châtiment des criminels de droit commun condamnés en zone Ouest et réfugiés en zone Est.

Le délai d’acceptation, fixé à 4 jours par le général Gouraud, devait expirer le 18 juillet. Sur la demande instante de l’Émir, le délai fut prorogé, d’abord jusqu’au 19, puis sur une nouvelle insistance de Feyçal, jusqu’au 20 minuit.

Aucune réponse n’étant parvenue à l’heure fixée, les troupes françaises se mirent en marche le 21. Le jour même, cependant, arrivait au quartier général français une acceptation de principe de l’Émir. Le télégramme qui la notifiait était destiné à parvenir la veille, mais il avait été arrêté à un relai par un de ces désordres locaux que Feyçal s’était tellement plu à fomenter contre nous, et qui lui nuisait à son tour.

Poussant jusqu’à ses limites extrêmes sa loyauté légendaire, le général Gouraud voulut néanmoins tenir compte de cette intention, manifestée pourtant trop tard. Il arrêta ses troupes à la fin de leur marche du 21 et attendit que l’Émir sanctionnât ses promesses par des actes ; ces actes escomptés lui étaient précisés d’ailleurs par une nouvelle note.

L’acceptation définitive de ces conditions par l’Émir, et les mesures qui les consacreraient, devaient être acquises pour le 23 juillet minuit.

Un court billet à l’encre rouge, écrit nerveusement de la main même de l’Émir, apportait son refus dans la soirée de ce jour. Feyçal avait signé aussi, le 21, un autre document dont il ne nous destinait certes pas l’original. C’était l’ordre pour ses troupes de la région de Homs de marcher sur les détachements français placés en couverture de la route de Tripoli, dans la zone d’occupation française. Cet ordre fut exécuté, mais c’est un sanglant échec qu’avaient subi les Chérifiens, le 22 juillet, à Tel-Kalah.

Ce qu’il faut retenir avant tout, c’est que, dans le même temps où il implorait la clémence du général Gouraud et faisait appel à sa droiture, Feyçal lançait traîtreusement contre nous ses troupes régulières, en violation de la suspension d’armes que nous lui avions consentie pour le sauver. Voilà quel est l’homme qui a osé aller, le 6 décembre de cette même année, déposer une couronne sur la tombe anonyme du soldat britannique enterré à Westminster !

Le sort en était jeté. Les troupes du général Goybet, qu’assistait le propre chef d’État-major du général Gouraud, le colonel Pettelat, se mirent en route sur Damas le 24 juillet au matin. Elles marchaient à la bataille. Deux divisions chérifiennes leur barraient la route à la sortie de l’âpre défilé de Khan Meiseloun. Cette armée de Feyçal soutint le choc.

Organisés, commandés et inspirés par le ministre de la guerre de Feyçal, Youssef bey Azmé, ancien officier turc sorti de la Kriegsakademie de Berlin, les Chérifiens se battirent bravement et imposèrent des pertes à nos troupes. Mais le cœur des soldats français, l’esprit de manœuvre de leurs chefs, et notre outillage supérieur devaient gagner la partie. Déjà Feyçal avait pris le large vers l’Est. Au moment où la lutte qu’il avait provoquée par tous les moyens devenait un fait accompli, il fuyait la bataille, où son commandant en chef Youssef Bey avait du moins trouvé la mort digne d’un soldat.

Dès que la défaite fut connue à Damas, le Gouvernement fit connaître au général Gouraud que la résistance cesserait immédiatement, que toutes ses conditions étaient acceptées, y compris la première que le général avait ainsi libellée : « L’émir Feyçal a cessé de régner. » Le pays paierait une contribution de guerre, et le désarmement serait général.

Ainsi, le danger chérifien que certains prétendaient si redoutable s’effondra en un jour comme un château de cartes, et la chute même de Feyçal, fils de chérif et chérif lui-même, laissa le peuple indifférent.

Après Damas, nos troupes occupèrent successivement Alep, Homs et Hama. Partout elles furent accueillies avec empressement, par ces populations que les agitateurs extrémistes représentaient naguère comme prêtes à se faire massacrer plutôt que de supporter l’ingérence étrangère dans leur pays.

Car chacun était las de l’arbitraire chérifien, pire que le despotisme turc. Il n’avait apporté ni la liberté, ni l’ordre, ni la justice, ni la prospérité espérées, mais, au contraire, l’insécurité publique, la conscription obligatoire, l’accroissement de l’impôt et le marasme commercial. Aussi l’arrivée des Français, qui manifestaient l’intention d’entrer résolument dans la voie des réalisations politiques et économiques, fut-elle saluée unanimement comme l’aurore d’une vie nouvelle qui allait permettre mfin aux populations syriennes, conseillées par les techniciens de la nation mandataire, de poursuivre leur évolution et d’atteindre le haut degré de développement auquel elles aspiraient.

L’épouvantail chérifien abattu, tout s’arrangea en Syrie comme par enchantement, et notre alliance avec le pays s’affirma de jour en jour. Elle se consolidera encore dans l’avenir.

Nous défendrons le territoire syrien contre nos ennemis communs, les gens de désordre, nous lui apporterons l’organisation qu’il attend et la collaboration franco-syrienne se développera libre et féconde. L’hypothèque chérifienne, entérinée à Londres, est levée.

IV. — LA RÉVOLTE DE LA CILICIE. — KÉMAL PACHA

Mais l’hypothèque kémaliste, entérinée à Moscou, ne l’est pas encore : le moment est venu d’en suivre le développement pendant le cours de l’année écoulée.

Le mouvement nationaliste, dirigé par Mustafa Kémal Pacha, se développa sans cesse au cours de la seconde partie de 1919. Le Turc, le premier de nos ennemis, et peut-être le plus gravement atteint par la défaite, a eu tous les prétextes pour relever la tête et tout le temps d’organiser sa résistance. Les interminables discussions des premiers traités de paix lui ont laissé le loisir de reprendre conscience de la situation ; le manque d’unité d’action des Alliés ne pouvait lui échapper ; surtout, son exaspération avait été mise à son comble par l’octroi de Smyrne aux Grecs et par les massacres d’Aïdin.

Entre temps, les bruits répandus sur le sort futur de Constantinople donnaient aux Nationalistes un grave motif de souci et une occasion de manifester leur mécontentement, à l’effet de peser sur les négociations entamées. L’arrogance arménienne fut également interprétée contre nous ; les Français furent accusés d’avoir poussé à bout toutes les provocations et de vouloir enlever aux Turcs, au profit des Arméniens, la plus riche des provinces de l’Empire ottoman : la Cilicie. Car le général Gouraud trouva la Cilicie occupée par des milliers d’Arméniens nécessiteux placés sous notre protection. La misère est mauvaise conseillère et ces malheureux ne pouvaient oublier la rancune séculaire qui engendra entre Turcs et Arméniens les luttes sans merci dont l’histoire a enregistré les étapes sanglantes.

La relève anglaise s’effectua cependant sans incident, mais le feu turc couvait sous les cendres ottomanes et, au premier souffle vif, on découvrit un brasier ardent. Voici nos garnisons installées dans l’immense pays qui s’étend de Mersine sur la Méditerranée à Ourfa dans la Haute-Mésopotamie. La distance entre les deux villes est de 400 kilomètres à vol d’oiseau. Il règne bientôt un hiver rigoureux. La neige tombe en abondance, parfois sur deux mètres d’épaisseur ; les communications de l’armée du Levant deviennent dangereuses et incertaines ; nos forces, déjà minimes, vont en diminuant, et la démobilisation de la classe 18 va priver, du jour au lendemain, le corps d’occupation de 5 000 de ses hommes les plus instruits. Quelques renforts arrivent cependant, mais aux fameux effectifs reconnus nécessaires en octobre, il manque encore neuf bataillons, deux batteries, quatre escadrons, et la presque totalité d’une aviation qui aurait été si utile.

C’est alors qu’éclate en janvier le violent incident de Marache. La sédition avait été préparée entièrement par les Turcs, et elle eut pour occasion des mesures de police prises vis-à-vis de certains récalcitrants. En quelques instants, la ville entière était soulevée et le massacre commençait. C’était le début de troubles qui devaient se propager rapidement, et devenir une guerre véritable avec le Nationalisme turc.

Marache est assiégé du 21 janvier au 9 février ; la garnison, fortifiée dans la ville haute, doit être secourue à tout prix, mais les moyens manquent. Il faut créer des disponibilités. Un régiment de tirailleurs débarqué à Beyrouth le 10 janvier est rembarqué le 15 pour Mersine ; il y est ajouté le seul bataillon de réserve disponible dans toute la Syrie qui se trouve entièrement démunie. À partir de ce moment jusqu’en juin, l’armée du Levant va être contrainte de vivre au jour le jour en restant à la merci des circonstances ; des bataillons sont transportés en toute hâte sans qu’on puisse embarquer leurs équipages, des unités de marche sont constituées avec des renforts à peine arrivés et amalgamés ; il est fait appel au concours des unités de débarquement de nos bateaux de guerre, et, on peut bien l’avouer aujourd’hui, il est constitué à Beyrouth, pour la défense de la place, une compagnie de garde avec les ordonnances des officiers et les employés militaires... Voici la fraîche et joyeuse campagne qu’une certaine presse accuse les « militaires d’entretenir là-bas pour y soigner leur avancement... » La suite du récit est plus édifiante encore à ce point de vue.

Les troupes de secours de Marache arrivaient enfin à temps devant la ville sous la conduite énergique du colonel Normand. La gravité de la situation, les rigueurs de la saison rendant le ravitaillement problématique, lui paraissaient commander l’évacuation. C’était donc la retraite.

Malheureusement, le groupement ramené par le colonel Normand, et comprenant quelques milliers d’Arméniens qui n’avaient d’autre ressource que ce nouvel exode pour échapper au massacre, dut surmonter d’énormes difficultés de route. Le 12 février, la colonne fut assaillie par une tempête de neige qui coûta la vie de la moitié des familles arméniennes, et éprouva cruellement nos tirailleurs indigènes, peu préparés à de pareilles rigueurs de climat. Enfin, avec de douloureux sacrifices, par un froid de vingt degrés, et parmi des scènes qui rappelaient les sombres tableaux de la retraite de Russie, la garnison de Marache déboucha des montagnes et rejoignit Adana. Elle était sauvée.

Il fallait narrer ces événements tragiques, mentionner l’indigence de troupes dont souffrait l’armée du Levant, pour donner une idée des difficultés au milieu desquelles son commandement dut se débattre. Il faut ajouter à ces angoisses celle de voir le gouvernement de Feyçal, fort bien au courant de nos difficultés, nous refuser, à cette heure grave, la voie de Beyrouth-Rayak-Alep, seule communication par terre de nos troupes engagées sur le nouveau front Nord.

Car, il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était un front véritable qu’il allait falloir constituer contre le développement de l’insurrection nationaliste. L’incontestable succès remporté par elle à Marache lui a donné tous les espoirs. Cette réussite est exploitée largement aux dépens de notre prestige. Le Kémalisme s’organise pour nous combattre.

Son commandement est bien pourvu, par les cadres de l’armée régulière turque, par les conseils d’officiers allemands qui continuent la tradition de la Grande Guerre. Son armement est assuré, tant par l’imperfection d’un armistice incomplet qui a laissé aux Ottomans leurs dépôts de matériel de guerre, au lieu d’en exiger le versement, que par la négligence de nos Alliés qui ont laissé sur place des dépôts d’armes et de munitions, en évacuant la Cilicie et, plus tard, l’Anatolie. Ses effectifs seront abondamment entretenus, et par les soldats turcs demeurés sous les armes, et par l’appel constant fait, sous la menace de la terreur, à tous les contingents ruraux transformés en combattants de guérillas, permanents et insaisissables. Les Kémalistes ne manqueront pas non plus d’alliés, car nous aurons bientôt la preuve de leur complicité avec les Chérifiens de Feyçal que nous combattons en Syrie. Enfin, la force morale du Nationalisme turc est considérable, puisque c’est celle de l’Islam même, avec l’appui tacite, mais certain, de la Sublime Porte et de son chef, le Khalifat. Kémal Pacha se vante même de reprendre dans toute son ampleur le rêve panislamique et pantouranien, fût-ce au prix d’une alliance avec les Rouges. Aux deux grandes Puissances musulmanes, l’Angleterre et la France, il prétend arracher leurs plus belles parures : l’Inde et l’Afrique du Nord.

Voilà à quels adversaires nous allons avoir affaire sur le front Nord, tandis que la famille du grand Chérif de la Mecque nous combattra, à l’Est, en Syrie continentale.

Pour faire face à ce nouveau danger, le général Gouraud doit restreindre le front de la division Dufieux, à laquelle serait sans cela imposée la continuité d’une charge au-dessus de ses forces ; la division de Lamothe reçoit tous les territoires situés à l’Est de l’Amanus.

C’est donc à ces deux chefs, les généraux Dufieux et de Lamothe, que va revenir la mission d’assurer la sécurité du front Nord de l’armée du Levant.

Tous ceux qui, pendant la guerre, ont connu le général Dufieux, admirent sa droiture, son courage, sa puissance de travail, son affection pour la troupe. Il fut, pendant l’année décisive, le chef du troisième bureau de l’État-major général du maréchal Pétain dont l’ennemi eut tant à souffrir. Il fut aussi le chef d’une de nos plus braves divisions. Et le général Gouraud savait mieux que personne à qui il confiait la division de Cilicie, quand il mettait à sa tête l’homme qu’il avait eu pendant un an comme chef d’État-major au Maroc, lors de la marche sur Taza, le général qu’il avait eu la joie de retrouver à Strasbourg. Le général Dufieux, chef militaire, était secondé pour la partie politique et administrative de sa tâche par le colonel Brémond, connu depuis les affaires de Fez en 1912, et auteur d’un important ouvrage sur l’Arménie.

Le général de Lamothe est un maître en politique indigène. Il est un des meilleurs élèves du général Lyautey. Tout finesse, souplesse et énergie, le général de Lamothe présentait, de par son passé de colonial et de « marocain, » le maximum de garanties pour aborder un problème aussi difficile avec d’aussi infimes moyens. N’était-ce pas lui qui, dans le Sud du Maroc, en pleine guerre, avait eu l’art et l’on peut dire la science de nous concilier, par la politique seule, d’immenses tribus insoumises avec lesquelles nous n’échangeâmes pas un coup de fusil ? Quel autre homme choisir pour mener en Syrie, avec des moyens minimes, une politique et une action militaire exigeant l’habileté et l’économie ? Le général de Lamothe y ajouta l’esprit de sacrifice qu’il fallait dans des circonstances aussi précaires ; nommé au commandement de sa division, le 6 février, et parti aussitôt pour fixer son quartier général à Killis, il trouva le pays tellement troublé qu’il lui fut impossible d’atteindre ce point avant la fin de mars. Il resta jusque-là à Katma, sur la voie ferrée au Nord d’Alep, installé dans un modeste compartiment de chemin de fer du Bagdad, par dix degrés de froid, avec son fidèle chef d’État-major. C’était le commandant Rochas qui, un mois plus tôt, avait été, comme dans l’opérette, « pris par des brigands » sur la route de Damas.

Il était temps d’adopter le dispositif militaire qui plaçait côte à côte sur notre front Nord les divisions de Lamothe et Dufieux. Les bandes opéraient sur les revers du Taurus, enseveli sous les neiges ; des contingents plus solides encore agissaient plus à l’Est, où le froid était moins rigoureux.

Depuis le début de février, Ourfa et tous nos postes de l’Euphrate étaient assiégés ; à Aïntab, le colonel Flye Sainte-Marie maintenait l’ordre par un tour de force sans cesse renouvelé. Dès les premiers beaux jours, l’invasion kémaliste inonde la Cilicie. C’est à grand’peine qu’on l’empêchera de la submerger. Les passes de la montagne vomissent l’envahisseur : le sandjak de Kozan est occupé par lui, il assiège Hadjin et Sis, ses coureurs atteignent les abords de la voie ferrée près de Mersine et d’Adana.

Le plan kémaliste consiste à pénétrer dans le pays, y soulever les paysans, les organiser méthodiquement, donner l’assaut à nos postes, ou tout au moins couper leurs communications, jusqu’au jour où, à bout de ressources, ils devront ou succomber ou se retirer.

Le même plan est appliqué à l’Est de l’Amanus. Dès la fin de mars, Aïntab et Killis sont encerclés par des forces irrégulières, nos convois attaqués.

L’ennemi porte principalement ses efforts sur la voie ferrée de l’Amanus, seule artère par laquelle peuvent parvenir à la division de Lamothe renforts et ravitaillements, puisque la route d’Alexandrette est coupée par les bandes, puisque la mauvaise volonté chérifienne nous interdit l’usage du chemin de fer d’Alep.

En Cilicie, la garde de la voie ferrée et les garnisons des places absorbent les forces de la division, dont deux bataillons seulement sont disponibles pour la manœuvre. Le général Dulieux ne recevra comme renforts que deux autres bataillons sans équipages. Avec ces faibles moyens, renforcés momentanément par des prélèvements sur les garnisons, il parvient, par une série ininterrompue d’opérations, à débloquer les postes de l’Amanus (fin mars), Ekbès (colonne Laurent, 4-7 avril), Sis (colonne du même colonel Laurent, 14-18 avril), à dégager la voie ferrée au Nord de Mersine et de Tarsous (colonnes Durand, 19-21 avril, et Thiébaut, 25-27 avril).

En pénétrant par les défilés de Bozanti, le long de la voie ferrée, l’ennemi avait enlevé les postes de Keblebeket de Hadjikiri ; Bozanti était assiégé depuis cette date.

C’est seulement à la fin de mai, que le général Dufieux, à qui trois bataillons venus d’Afrique ont été affectés, peut former une colonne, capable d’essayer d’intervenir sans imprudence. À cette colonne qui doit pénétrer à plus de 80 kilomètres au pays insurgé, en pleine montagne, on ne peut consacrer cependant que 4 bataillons, 2 batteries et un escadron ; elle quitte Tarsous le 17 mai. Mais elle se heurte dans la montagne à trois positions successives, solidement organisées, et malgré son ardeur et ses pertes, ne peut réussir à enlever la troisième.

Quelques jours plus tard, la garnison de Bozanti succombe après deux mois d’héroïque défense. De tels souvenirs douloureux ne doivent pas être perdus de vue quand il est question des effectifs de l’armée du Levant : il est aisé de comprendre que lorqu’un poste est cerné par plusieurs milliers d’ennemis, et qu’il ne se trouve pas, en arrière, d’effectifs suffisants pour le dégager, l’issue est fatale, quel que soit l’héroïsme de la défense.


À la même époque, la division de Lamothe dispose de forces encore moins nombreuses pour garder un territoire plus étendu. Elle devra donc compenser l’insuffisance des effectifs par une extrême mobilité.

Sur cette division pèse la lourde inquiétude d’Ourfa, assiégé à 200 kilomètres de Killis, et qu’il faut dégager à tout prix. Une première colonne, opérant le long de la voie ferrée, avait, au début de mars, dégagé Biredjik et ravitaillé tous nos postes du Bagdad jusqu’à Tel Abiad. La faiblesse de ses effectifs, 2 bataillons seulement arrivant de Marache et qui constituaient toutes les disponibilités du général de Lamothe, l’avait empêchée de pousser jusqu’à Ourfa.

À la fin de mars, les forces mobiles du général de Lamothe culbutent les Kémalistes et encerclent Aïntab, ravitaillent la ville, s’y renforcent d’artillerie et, grossies de quelques renforts, reprennent l’opération sur Ourfa.

À peine cette colonne est-elle partie, qu’une révolte éclate à Aïntab (2 avril). La colonne revient à marches forcées de Djerablous, soumet la ville après de violents combats (18 avril), reprend sa marche sur Ourfa (26 avril), mais apprend en route la chute de ce poste, dont la garnison avait été attirée par les Turcs dans un honteux guet-apens. La colonne se porte alors sur Serroudj pour rétablir le prestige de nos armes et châtier les coupables. Les forces nationalistes sont battues et dispersées au Nord de Serroudj les 5, 6 et 7 mai. Pendant ce temps, notre garnison d’Aïntab a été de nouveau attaquée et se trouve en péril. La colonne Debieuvre revient encore une fois sur cette ville en bousculant, le 23, toutes les forces kémalistes de la région, réunies pour lui barrer la route.

Les troupes de la division de Lamothe ont ainsi marché sans arrêt de mars à mai, pour porter leurs armes aux points les plus menacés. Elles ont combattu à Biredjik le 5 mars, à Tel Abiad le 11 mars, devant Aïntab du 26 au 28 mars et du 13 au 18 avril, à Serroudj les 5, 6 et 7 mai, et encore à Aïntab le 23 mai. Grâce à leurs efforts, l’ennemi qui s’avançait de l’Est, plein d’espoir, à la suite de son honteux succès d’Ourfa, était rejeté vers l’Est, et Aïntab nous restait.


Mais l’effort était à son maximum. C’était le moment où les Chérifiens commençaient à se préparer ouvertement à nous faire la guerre ; les renforts attendus de France n’arrivaient pas, les pertes s’accentuaient, les dépenses augmentaient, tout concourait à rendre nécessaire de saisir la première occasion d’une tentative de conciliation avec l’ennemi. Or, elle se présenta dans le courant de juin, et l’on put concevoir l’espoir de dissocier nos adversaires en traitant avec les Kémalistes.

Si les négociations aboutissaient, si les hostilités cessaient pour quelque temps au Nord, c’était la possibilité de concentrer nos troupes sur le front chérifien, de faire effectivement peser la menace de notre force et peut-être d’obtenir de Feyçal la conciliation désirée.

Le général Gouraud reçut favorablement les invites indirectes de Mustafa Kémal, transmises par l’intermédiaire de parlementaires turcs venus à Beyrouth. M. Robert de Caix, secrétaire général du Haut-Commissariat, se rendit à Angora pour passer une convention d’ordre purement militaire. Après de laborieuses discussions, un armistice de 20 jours, valable à partir du 30 mai, était signé.

Les Turcs s’engageaient à suspendre les armes, et à nous laisser ramener sur la voie ferrée d’Adana à Mersine, nos garnisons de Bozanti et de Sis ; nous acceptions d’évacuer la ville d’Aïntab proprement dite, sinon le camp voisin qui la commandait. Enfin, la suspension d’armes devait être mise à profit pour échanger les prisonniers.

Cette convention fit naître, de notre côté, de grands espoirs. Les ordres les plus fermes avaient été donnés pour qu’elle fût rigoureusement observée. Elle déçut les Nationalistes, car ils escomptaient non pas une convention militaire passée par le général Gouraud, mais une tractation diplomatique avec le Gouvernement français, pour sauver leur pays d’une paix qu’ils entrevoyaient déjà comme désastreuse. C’est surtout pour cette raison que la négociation fut si difficile, et que M. Robert de Caix a eu un grand mérite à la mener quand même jusqu’au bout.

Au reste, les Kémalistes n’exécutaient pas les clauses de l’armistice. Dès les premiers jours, leurs chicanes commencèrent sur l’application du texte signé, et jamais, sur la partie occidentale du front de Cilicie surtout, les hostilités ne cessèrent complètement. Les bandes nationalistes continuèrent à opérer, le renvoi de nos prisonniers ne fut que partiel. Les prétentions kémalistes devinrent exorbitantes et les difficultés se multiplièrent.

Malgré nos efforts pour décider Kémal Pacha à prolonger la suspension d’armes, rien ne put être obtenu. Le chef nationaliste, obstiné et mal conseillé, ne se rendait pas compte que son véritable intérêt était de s’entendre avec nous, comme il l’avait fait avec les Italiens, puisque cela ne pouvait que grandir sa situation, sans engager l’avenir. C’était pour lui le meilleur moyen de conserver au moins notre appui en vue de la conservation de Constantinople, que certains de nos alliés étaient moins que disposés à laisser à la Porte, car nous étions de beaucoup les moins acharnés adversaires de la Turquie. Mais le Pacha, poussé sans doute par l’intransigeance des extrémistes de son parlement d’Angora, nous accusa d’une déloyauté qu’il avait été le seul à manifester. Il saisit le prétexte d’une opération de police faite à Héraclée par des troupes françaises venues de Constantinople pour proclamer que nous avions violé nos engagements. Or, l’armistice conclu n’affectait que le front de Cilicie, relevant seul du commandement du général Gouraud, et ce dernier ignorait tout d’une initiative prise à ce moment à Constantinople, sans qu’il en ait eu le préavis.

En somme, la conciliation ne fut que très relative et de courte durée. Mais l’armistice avait eu d’heureux résultats. Car, si les hostilités reprirent en Cilicie, très activement, il n’en fut pas de même dans les territoires de l’Est, pendant tout le mois de juillet. Ce répit très nécessaire, et combiné avec l’arrivée des renforts, allait nous permettre d’imposer enfin nos conditions à Feyçal.

Profitant en effet de l’accalmie, le général de Lamothe regroupe ses forces. Il évacue au début de juillet tous les postes à l’Est de l’Euphrate, puis Biredjik et Djerablous. La division se replie sur elle-même. Ses troupes, groupées dans la région de Katma et celles du général Goubeau qui vient de prendre le commandement à Alexandrette, réunies à El-Hammam, au total 8 bataillons et 7 batteries, se tiennent prêtes à marcher sur Alep.

En même temps, l’arrivée d’une brigade sénégalaise, qui porte à quatre divisions de quatre régiments chacune le total de nos troupes, en y comprenant la division que le général Goubeau a amenée de Constantinople, permet de former en Békaa, face à Damas, une masse de dix bataillons et huit batteries, que deux groupements secondaires couvrent, l’un dans la trouée Tripoli-Homs, l’autre dans le Merdj Ayoun.

C’est le moment même où, grâce aux renforts parvenus, à la concentration de la division de Lamothe, et au développement continu de l’effort des troupes du général Dufieux en Cilicie, la question de Damas va entrer dans une phase décisive.


Mais il restait à maintenir pendant ce temps la situation dans le Nord, et à entretenir sans défaillance une lutte que les Kémalistes avaient proclamé leur volonté de poursuivre.

À la fin de juin, elle reprend avec une violence accrue ; la tâche devient rapidement très dure pour des troupes éprouvées par dix mois de luttes antérieures et par les rigueurs de l’été. Bientôt Mersine, Tarsous, Adana, sont investies et serrées de très près par des forces importantes, bien munies de mitrailleuses et d’artillerie. Pour accroître ses disponibilités, le général Dufieux doit évacuer les postes de l’Amanus et les ramener sur Adana. Les garnisons de ces postes procèdent à leur évacuation méthodique, font leur jonction, et, sous les ordres du colonel Dubuisson, arrivent à Adana le 25 juillet, après un mois de marches et de combats ininterrompus.

L’arrivée de la colonne Dubuisson apporte à la garnison d’Adana un renfort opportun. Tarsous, assiégé depuis le début du mois, bombardé et attaqué à plusieurs reprises, demandait un secours que le général Dufieux, faute de disponibilités, ne pouvait lui donner. Grâce au retour de la colonne Dubuisson, le 25, une nouvelle colonne de quatre bataillons d’effectif bien diminué, mais pleins d’ardeur, sort d’Adana; deux jours après, le 27, elle enfonce, sous une chaleur torride, plusieurs milliers de Turcs, bien encadrés et commandés par des officiers allemands, qui cherchaient à leur barrer la route, débloque Tarsous, et, toujours combattant, pousse jusqu’à Mersine. Au retour, la même troupe ravitaille Tarsous, malgré l’ennemi, et rentre superbe d’allure à Adana, malgré des fatigues surhumaines.

De leur côté, Djihan, Toprak-Kalé, Osmanié sont bloqués et attaqués. Les garnisons de Tarsous et d’Adana sont serrées de près. L’ennemi est de plus en plus nombreux et organisé. Aux bandes kémalistes du début, se sont substituées dans le courant de l’été des formations solides, bien armées et manœuvrant à l’européenne. Contre cet adversaire, malgré la disproportion du nombre, malgré six mois de combats incessants, malgré le climat, nos troupes diminuées par les pertes et les maladies continuent la lutte sans arrêt.

Dans le commandement du général de Lamothe, la lutte ne reprend qu’au début d’août, par une nouvelle attaque d’Aïntab. Les principaux efforts se sont depuis lors concentrés autour de cette ville.

De plus, des colonnes sont demeurées sans cesse nécessaires pour protéger la voie ferrée du Bagdad, et dégager nos postes fréquemment attaqués. Ainsi les troupes françaises n’ont pas connu de repos depuis janvier. Mais, grâce à leurs efforts, il a pu être formé devant les Turcs, qui se flattaient de réoccuper Aïntab, puis Killis, et de pousser même jusqu’à Alep et Alexandrette, un rempart solide, à l’abri duquel les populations de l’intérieur, rassurées, viennent à nous et s’installent sous notre protection.

V. — L’ORDRE NOUVEAU EN CILICIE

En même temps, un gros effort allait être fait en Cilicie pour y établir notre prestige, pour tenter de trouver une solution à un conflit chaque jour plus coûteux et que les dispositions du traité de Sèvres rendaient plus vain, puisqu’elles prévoyaient le retour de la Cilicie aux Turcs.

Logiquement, ces promesses auraient dû ramener les Kémalistes à des sentiments plus conciliants ; leur principale crainte à notre égard était dissipée, alors qu’ils considéraient les Anglais comme restés maîtres de Constantinople, et que les Grecs, leurs adversaires principaux, avaient pris sur la route d’El Afioun Kara Hissar l’initiative d’opérations offensives dans lesquelles l’armée de Smyrne ne fut arrêtée dans sa marche sur Angora que par un télégramme d’Athènes. Mais c’est le moment où les tractations avec les Bolchévistes donnent au parti national turc l’espoir d’une aide effective de l’armée rouge, où l’entente réalisée avec les Italiens assure aux Kémalistes une garantie de plus. Ils demeurent donc résolument nos adversaires.

Aucune conciliation directe n’étant possible, le général Gouraud décide alors d’agir politiquement et militairement pour résoudre le problème.

Dans l’ordre politique, il proclame notre intention de ne pas prolonger une lutte inutile, puisque l’objet principal est d’avance acquis à nos ennemis ; le retour de la Cilicie à la souveraineté ottomane est déjà fixé par le traité de Sèvres. Il donne également à l’élément turc l’impression que nous ne demandons qu’à l’aider, à la condition que les minorités chrétiennes reçoivent la protection à laquelle elles ont droit. Les populations qui constituent cette minorité recevront en même temps l’avertissement d’avoir à se tenir sur une sage réserve, et d’éviter toute provocation.

Elles ont grand besoin de cette recommandation, car les manifestations arméniennes ne l’ont pas cédé aux attaques des Turcs, surtout quand la composition des cadres français permettait aux Arméniens de nous croire disposés d’avance à tout tolérer de leur part. Les populations musulmanes, sous la terreur des menaces arméniennes, avaient alors abandonné en masse le pays à leur tour.

C’est ainsi qu’au début d’août, le groupe avancé de la population arménienne a organisé un coup d’État qui aurait pu tourner au tragique, s’il n’avait avorté. Un certain nombre d’Arméniens, familiers d’ailleurs du Palais du Gouverneur, s’y réunirent solennellement, puis firent convoquer les Autorités françaises... C’était pour leur notifier les décisions du Gouvernement provisoire qu’ils considéraient comme constitué par eux, à la tête de la Nouvelle République arménienne de Cilicie, dont ils proclamaient la création en faisant appel à la protection de la France. Mais le nouveau Gouvernement siégea peu de temps au Konak : une section de tirailleurs l’invita à se retirer.

Le côté regrettable d’une telle manifestation n’a pas besoin d’être démontré. Cette révolution tomba comme elle s’était élevée, mais elle était un indice de l’état d’esprit des populations arméniennes de Cilicie se recommandant de notre protection. Celles-ci ne comptent pas avec l’étendue des sacrifices que nous nous sommes imposés pour elles, et veulent exiger leur renouvellement constant, au prix même du sang de nos soldats. Si l’on en marchande les gouttes plus que jamais sacrées, on est taxé d’ennemi et traité comme tel. Comment ne pas répondre alors qu’au cours de l’année écoulée, la France a dépensé au Levant, pour la protection des Arméniens, et la vie de trop de ses fils, et vingt et un millions de francs ?

Cette attitude généreuse et désintéressée de notre pays dans une province qui doit échapper à sa souveraineté nous donne le droit d’y avoir cependant quelques exigences. La politique de conciliation avec les Musulmans est actuellement la principale et la plus féconde. Elle est devenue possible le jour où le départ du colonel Brémond, précédemment contrôleur de l’Administration de Cilicie, a donné l’impression à tous que les instructions du Haut-Commissaire en ce sens seraient enfin exactement suivies. Elles l’ont été, en effet, et la confiance est progressivement revenue. Notre contrôle administratif élargi, le retour de fonctionnaires ottomans, la rentrée à Adana même et dans les campagnes de nombreuses familles musulmanes qui avaient fui en redoutant tout de la terreur arménienne, ces indices certains d’une heureuse détente ont été enregistrés.

Ils ont coïncidé, d’ailleurs, avec la manifestation de notre puissance militaire, qui a largement contribué à rétablir notre prestige ; c’est le second mode d’action annoncé et auquel le général Gouraud a eu recours cet automne. Une fois de plus, nos possibilités militaires ont conditionné notre situation politique.

À la faveur de la suppression de notre armée d’Orient, six bataillons avaient pu être envoyés de Constantinople au Levant. Cela permit de rétablir la situation en Cilicie où nous étions presque jetés à la côte. Mersine et Tarsous étaient encerclés, la voie ferrée qui relie ces deux villes a Adana coupée, les communications par chemins de fer également impossibles par la voie de l’Est, et le grand centre d’Adana bloqué par le Nord ne pouvait plus être ravitaillé qu’à la faveur de débarquements sur la plage de Karatach où ils sont à la merci de la moindre houle.

Voilà pourquoi une division entière, placée sous les ordres du général Goubeau, se mit en marche le 12 octobre avec la mission de rétablir le calme dans la plaine cilicienne.

Réunie à Toprak-Kalé, au Nord d’Alexandrette, la division Goubeau franchit le Djihoun, nettoya toute la boucle du fleuve, faisant tomber par sa manœuvre les organisations défensives des Turcs, dont les défenseurs n’attendirent pas le choc des troupes françaises. La colonne continua alors sa marche sur le Nord de Tarsous. Le 23, elle faisait tomber par une action convergente de ses détachements le repaire kémaliste de Djébel el Kef. Six drapeaux ennemis et deux canons de 77 étaient recueillis au cours de l’opération, six chefs de bandes étaient pris. Le nettoyage de la région continuait ensuite et des avant-postes étaient établis pour assurer la protection de la voie ferrée Mersine-Adana.

Cette voie de premier intérêt était ainsi récupérée. Elle fonctionne depuis dans des conditions satisfaisantes, ce qui a rendu la vie au pays, comme le rétablissement de l’ordre a commencé à lui rendre la sécurité, qui a permis déjà les emblavements et la récolte du coton.

Pour achever sa tâche pacificatrice, la colonne du général Gouboau devait, après ses succès dans l’Ouest, se porter à nouveau dans l’Est et rallier Aïntab, assiégé par nous, pour régler avec les forces kémalistes cet autre débat.

Mais sa mission principale était remplie, aussi bien du moins qu’elle pouvait l’être vis-à-vis d’un ennemi tel que les Kémalistes, usant de bandes insaisissables. C’est que le problème militaire s’est présenté bien différemment en Cilicie et en Syrie. Il semble, en effet, que le général Goubeau, disposant de la même force que celle qui avait abattu Feycal, devait porter à Mustafa Kémal le même coup décisif. Mais, en réalité, les théâtres d’opérations et les adversaires différaient.

En juillet, devant Damas, nous avons eu l’heureuse chance de trouver réuni devant nous un triple objectif : militaire, l’armée chérifienne ; politique, l’émir Feyçal et son gouvernement ; géographique, la ville de Damas. Un combat heureux a tranché du même coup les trois questions.

La situation est différente en Cilicie. Là, point d’objectifs, ou du moins un ennemi mobile qui se dérobe, quand il se sent en infériorité ou menacé d’être tourné, et qui a toute l’Anatolie derrière lui.

Il faut donc considérer que nos opérations militaires de Cilicie ont obtenu le maximum du succès sur lequel elles permettaient de compter. Nos troupes ont battu l’ennemi partout où il a osé tenir, et réinstallé au Nord de la ligne ferrée une série de positions, à l’abri desquelles le pays se pacifie et reprend sa vie. Les Kémalistes ont déjà essayé de les enlever, mais ils s’y sont cassé les dents.



Tel est l’exposé de la situation politique et militaire en Syrie et en Cilicie au cours de l’année que le général Gouraud vient de passer au Levant. Les difficultés ne lui ont pas manqué. Elles ne devaient pas être dissimulées, car il est nécessaire que le pays sache quel effort a été fait là-bas, pour la poursuite de notre politique en Orient, d’une tradition séculaire sans doute, mais librement renouvelée aussi par la France au nom de sa Victoire.

Si ces difficultés ont été graves et le succès chèrement payé, il n’en est que plus méritoire, et ne doit pas en être moins fécond. Il a permis, en Syrie, d’entrer enfin dans la voie de l’organisation administrative du pays et dans celle de son développement économique. Il doit permettre, en Cilicie, de rétablir un régime de paix et de faire cesser les sacrifices trop lourds déjà que nous avons consentis jusqu’ici, étant entendu que la sécurité et les droits des minorités chrétiennes dont nous garderons la charge morale seront respectés, et que les avantages économiques sur lesquels nous devons compter, seront largement consentis à la France.

Mais, aujourd’hui comme hier, une question domine tous les problèmes posés au Levant : celle des effectifs.

Tant qu’il restent insuffisants en Syrie, nous sommes bernés, attaqués par Feyçal ; en Cilicie, l’attaque est encore plus dure, des postes vaillamment défendus succombent; un effort surhumain, qu’elles donnent avec un dévouement digne de la Grande Guerre, est imposé aux troupes.

Lorsque les effectifs répondent à la situation, en Syrie, l’horizon s’éclaircit en une matinée de combat, et la situation y demeure, depuis, excellente ; en Cilicie, bien que les résultats n’aient pas été aussi décisifs, du moins avons-nous libéré la plus riche partie de la province, et imposé le respect à nos adversaires.

Peut-être comprendront-ils un jour combien est vaine cette lutte pour une région que le traité leur remet, combien est vain aussi leur espoir de triompher de nos soldats. Ils ne peuvent avoir oublié que les poilus savent « tenir. »


Testis.

(À suivre.)