L’Œuvre de la France en Syrie/02

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Revue des Deux Mondes7e période, tome 62 (pp. 97-136).

II. — LE GÉNÉRAL GOURAUD ORGANISATEUR[1]


C’en est fini des développements politiques et des narrations militaires qui ont mis en relief dans la première partie de cette étude toutes les difficultés rencontrées hier au Levant par la France. Abordons maintenant le problème administratif et économique, en signalant les résultats déjà acquis et en indiquant ceux que l’avenir permet d’escompter.

L’exposé sera fait, d’abord, pour la Syrie, dotée du mandat français, et dans laquelle nous entreprenons avec les populations locales une œuvre continue de collaboration. Il sera fait ensuite, séparément, pour la Cilicie, laissée par le traité de Sèvres à la souveraineté ottomane.

VI. — l’œuvre française avant le mandat

Sans doute, le succès de Damas fut, en Syrie, le rayon qui dissipa tous les nuages et permit enfin d’apporter à nos travaux une clarté française. Mais, dès l’armistice de 1919, notre corps d’occupation s’était mis à l’œuvre. Il n’avait que des moyens modestes et une situation peu favorable, puisque le régime d’armistice comportait le maintien pour le « Territoire occupé » de l’organisation générale que possédait le pays sous le régime ottoman.

Les résultats obtenus furent néanmoins appréciables : ils font le plus grand honneur à M. Georges Picot, dont l’action politique a inspiré les mesures que les officiers du colonel de Piépape et du général Hamelin ont heureusement réalisées. Le plus brillant des artisans dans cette tâche d’organisation fut M. le sous intendant colonial Copin, alors administrateur en chef de la zone Ouest, et qui devait, un an plus tard, donner toute sa mesure comme chef des services administratifs du Haut-Commissariat du général Gouraud.

L’armée alliée victorieuse suivit pas à pas la débâcle turque. Elle trouva le pays ruiné. Beyrouth, jadis prospère, comptait 50 000 indigents ; rien que dans le Liban, 300 000 montagnards étaient morts de faim. Notre première œuvre dut donc être une œuvre de charité. Les stocks de blé accumulés par les accapareurs turcs furent jetés sur le marché, des chantiers ouverts, des asiles d’enfants créés. Le ravitaillement normal du pays fut réorganisé. C’est ainsi que la famine put être conjurée, et nombre de malheureux sauvés. Notre assistance dut se prolonger tant que dura la présence de Feyçal et que les bandes encouragées par lui désolèrent le pays.

Mais l’avenir ne pouvait être assuré que par la remise en valeur du sol. L’occupation française organisa donc des distributions de semences. Aussi l’on récoltait, en zone Ouest, dès 1920, 80 000 tonnes de blé, 33 000 de maïs et plus de 100 000 d’orge. La culture du mûrier et la production du ver à soie reprirent également, ainsi que l’élevage.

L’Administration française favorisa la restauration du commerce syrien, et, dès avril 1920, le port de Beyrouth donnait 9 500 tonnes à l’importation, et 1 000 à l’exportation. Le réseau routier fut remis en état et amélioré, d’importants travaux urbains furent entrepris.

Quinze écoles seulement fonctionnaient le 1er janvier 1919. Au 1er mai 1920, on enregistrait déjà des chiffres éloquents : 1 351 écoles ouvertes en Syrie, dont 941 pour la zone Ouest. Elles comprenaient 279 écoles officielles et 662 écoles privées. En même temps, l’organisation méthodique de tout le système scolaire était préparée par le service de l’instruction publique du Haut-Commissariat.

De même, les œuvres d’assistance étaient reprises à notre retour, les hôpitaux rouverts à Beyrouth, à Tripoli, à Latakieh, à Saïda. On vit renaître, en outre, rapidement, de nombreux orphelinats, des asiles et des ouvroirs pourvus d’ateliers d’apprentissage. Enfin, le service de santé fut complètement assuré dans les villes par la création de médecins de quartier, d’inspecteurs urbains et d’équipes pour la lutte anti-paludique.

Notre contrôle judiciaire eut fort à faire pour réorganiser des services que les magistrats turcs avaient fait fonctionner dans des conditions précaires, puis entièrement abandonnés lors de notre arrivée. Un triage sérieux fut donc opéré parmi les magistrats, et tout mis en œuvre pour relever le niveau du personnel judiciaire. Une Cour de cassation fut créée, un ordre des avocats constitué, un casier judiciaire organisé et des dispositions législatives prises concernant le moratorium, les loyers et l’amnistie pour tous les crimes et délits de droit commun et politiques commis avant l’arrivée des Français.

Il faut noter, enfin, qu’en dehors même de la zone que nous occupions, nos œuvres avaient secouru également la « zone Est » occupée par les soldats de l’émir Feyçal, et dans laquelle les nôtres n’avaient pas le droit de pénétrer. Du 1er janvier 1919 au 1er mai 1920, 162 écoles privées étaient ouvertes en zone Est, où nous entretenions ou aidions, à Damas, un grand hôpital, un orphelinat, deux dispensaires, deux orphelinats et des ateliers d’orphelins.

Ainsi, dès le retour de la France dans le pays, qui lui était déjà tellement attaché avant la guerre, celle-ci a su manifester sa présence par tout le bien dont le pays profita dès ce moment. Ce n’était d’ailleurs qu’un début, puisque nos services n’avaient encore pu être organisés et fonctionner dans des conditions satisfaisantes. Il en sera différemment quand le succès de Damas aura donné au général Gouraud la possibilité de prendre en mains, d’une façon complète, l’organisation du pays sur lequel notre mandat est, depuis le mois de mai 1920, officiellement reconnu.

VII. — l’exploitation du succès de damas

On sait dans quelles conditions nous étions entrés à Damas, à la suite du combat du 24 juillet, et comment ce succès avait été suivi de l’occupation d’Alep et des autres villes de l’intérieur. Mais, cela ne pouvait, du jour au lendemain, assurer l’ordre dans l’ensemble du pays, ni nous donner toute sa confiance. Fort d’un prestige nouveau, le général Gouraud avait à triompher des dernières hésitations à venir à nous. À la politique d’attraction qui devait ramener progressivement les milieux musulmans, dut s’ajouter dans des cas isolés la réduction par la force de résistances locales. Ainsi fut faite la pacification du Hauran, la plaine fertile du Sud de Damas qui est habitée par des Musulmans et qui conduit à la montagne des Druzes.

Cette région avait été troublée par les intrigues de Feyçal qui, à son départ de Damas, et avant de gagner la zone anglaise de Palestine, où il devait trouver un asile sûr, s’était arrêté à Déraa, et avait tenté d’y soulever le pays contre nous. Un mouvement limité répondit à ces excitations. Le 20 août, le train qui transportait à Déraa deux des membres du nouveau gouvernement de Damas, qui voulaient user de leur influence pour rétablir le calme, était attaqué à la gare d’El Gazhalé par un groupe de rebelles, et les deux ministres étaient tués. À cette nouvelle, tout le Hauran s’agitait, et une colonne française, qui avait reçu la mission de rétablir l’ordre et de châtier les coupables, était reçue à coups de fusil à peu de distance de Damas. Un effort militaire plus large fut alors développé, et notre colonne put gagner du terrain vers le Sud, en rétablissant la voie ferrée au fur et à mesure de son avance : elle battit et dispersa les Bédouins qui demandèrent l’aman. Le 22 septembre, elle s’installa à Déraa, achevant la pacification de tout le pays au Sud de Damas.

Dans la région d’Alep, en dehors de la partie Nord du pays dont il a été fait déjà mention à propos d’Aintab, l’ordre était encore troublé, à l’Ouest d’une part, et à l’Est d’autre part.

À l’Ouest, on subissait la grave difficulté de ne pouvoir correspondre avec la côte, ce qui avait l’inconvénient de laisser à Alep des stocks disponibles pour les accapareurs, de faire monter les prix, et d’immobiliser une quantité de denrées qui auraient été fort nécessaires ailleurs. Grâce à l’action politique et militaire exercée par le général de Lamothe, les relations commerciales entre Alep et Alexandrette purent bientôt être rétablies. Les caravanes circulent aujourd’hui librement d’une ville à l’autre, et les populations témoignent aux autorités françaises leur reconnaissance d’avoir réussi à abattre une barrière que l’hostilité et les intrigues de Feyçal avaient élevée à leur plus grand dommage.

À l’Est, c’était la menace de groupements rebelles contre lesquels il fut fait appel à la fidélité de tribus amies, répondant au titre général d’Anezeh, et dont le grand chef, Moudjem Bey, avait témoigné depuis longtemps sa fidélité à la France. Aidé par une mission française, il entreprit la pacification de tout le territoire bédouin, parcouru par les tribus nomades, qui s’étend entre Alep et la région de l’Euphrate. Après une période de préparation méthodiquement assurée à Alep, il s’est mis en route vers l’Euphrate qu’il a descendu jusqu’à Deïr El Zor, où il s’est installé le 13 octobre. L’accueil fait au grand chef Bédouin a été enthousiaste, car, après tous les désordres que le pays venait de subir, les populations étaient heureuses de voir la garantie française donnée à leur sécurité. En l’honneur de l’arrivée de Moudjem Bey, les autorités locales organisèrent une réception « à l’européenne » au cours de laquelle la musique municipale joua de toute la force de ses cuivres un air célèbre, mais inattendu sur l’Euphrate : « Viens, Poupoule. »

Enfin, le massif montagneux des Ansarieh, qui s’étend le long de la côte, à l’Est de Lataquieh, l’ancienne Laodicée, demeure encore le repaire de bandes poursuivies par nos colonnes.

L’accomplissement de ces tâches complémentaires devait assurer à notre organisation une base suffisante pour étendre progressivement l’ordre à l’ensemble du pays. Mais, avant même le développement de ces succès, notre désir de faire évoluer le pays vers une forme politique et administrative conforme à nos aspirations s’était déjà affirmé.

viii. — LES NOUVEAUX ÉTATS DE LA SYRIE
C’est au Liban que nous comptions, en Syrie, nos plus vieux et nos plus solides amis. C’est donc en ce pays que le général Gouraud, agissant au nom de la Puissance mandataire, voulut créer le premier État de la Syrie nouvelle. C’était donner satisfaction à un désir traditionnel et sacré, animant depuis tant d’années les populations libanaises si jalouses de leur indépendance pour laquelle elles avaient déjà beaucoup souffert. Pour comprendre toute la force de leurs espoirs, que l’on se reporte au fait si touchant qui a été maintes fois rapporté. Le grand patriote libanais, Joseph Caram, qui avait consacré toute sa vie

Les nouveaux États de la Syrie

à revendiquer et à défendre l’indépendance de son pays contre les Turcs, disait à son fils à son lit de mort : « Mon fils, quand les soldats Français reviendront au Liban pour achever de nous libérer, vous courrez à ma tombe et m’appellerez de toutes vos forces en me disant : Ils sont revenus. » Les descendants de Joseph Garam, demeurés nos amis, ont pu aller lui faire cette confidence sacrée, puisque c’est à notre retour que le Grand Liban a été constitué par les Français.

Au lieu de la montagne de roc où les Turcs avaient cantonné le peuple libanais, c’est un pays tout entier qui forme le nouvel État. Il a été défini le 1er septembre 1920 par le général Gouraud, au cours de la proclamation solennelle de l’État du Grand Liban qu’il a faite, à Beyrouth, en ces termes qu’il faut rappeler :

Au pied de ces montagnes majestueuses qui ont fait la force de votre Pays, en demeurant le rempart inexpugnable de sa foi et de ses libertés ;

Au bord de la mer légendaire qui vit les trirèmes de la Phénicie, de la Grèce et de Rome, qui porta par le monde vos pères à l’esprit subtil, habiles au négoce et à l’éloquence, et qui, par un heureux retour, vous apporte la consécration d’une grande et vieille amitié et le bienfait de la Paix Française ;

Par devant tous ces témoins de vos espoirs, de vos luttes et de votre victoire, c’est en partageant votre joie et votre fierté que je proclame solennellement le Grand Liban, et qu’au nom du Gouvernement de la République Française, je le salue dans sa grandeur et dans sa force, du Nahr-El-Klébir aux portes de Palestine et aux crêtes de l’Anti-Liban.

C’est le Liban, avec sa montagne où bat le cœur chaud de ce pays, avec la fertile Békaa, dont l’inoubliable journée de Zahlé a consacré l’union réparatrice ;

Avec Beyrouth, port principal du nouvel État, siége de son gouvernement, jouissant d’une large autonomie municipale, possédant son statut budgétaire et une municipalité à pouvoirs étendus relevant directement de la plus haute autorité de l’État ;

Avec Tripoli, pourvue elle aussi d’une large autonomie administrative et budgétaire, s’étendant à sa banlieue musulmane ;

Avec Sidon et Tyr, au passé fameux, qui, de cette union à un grand pays, tireront une jeunesse nouvelle :

Voilà la Patrie que vous venez d’acclamer.

Il faut avoir assisté à cette journée, désormais mémorable dans tout le Levant, pour comprendre quelle put en être la portée dans un pays d’enthousiasme, préparé par une longue attente à une indépendance toujours retardée et réalisée enfin grâce aux Français. L’enthousiasme fut unanime quand le général Gouraud, dans le beau décor qu’il avait décrit lui-même aux premiers mots de sa proclamation, a salué au son des dernières salves d’honneur, que répercutait la montagne libanaise, le nouveau drapeau tricolore du « Grand Liban, » aux couleurs françaises enveloppant dans leurs plis le cèdre national.

En même temps que la proclamation du « Grand Liban, » le Haut-Commissaire avait promulgué des instructions arrêtant provisoirement le statut politique et administratif dont le nouvel État était doté. Le pays se trouve ainsi divisé en quatre Sandjack : le Liban Nord, le Mont-Liban, le Liban Sud, la Bekaa, et deux municipalités autonomes : Beyrouth et sa banlieue, Tripoli et sa banlieue.

Beyrouth est la capitale du Grand Liban. Le pouvoir exécutif est provisoirement délégué par le Haut-Commissaire à un fonctionnaire français, portant le titre de Gouverneur du Grand Liban. Auprès de ce fonctionnaire, sont placés les services généraux de l’État, qui ont à leur tête des fonctionnaires libanais, assistés eux-mêmes de conseillers techniques français. En attendant qu’un recensement exact de la population ait permis de procéder à des élections régulières, une Commission administrative provisoire est placée auprès du Pouvoir central avec des attributions équivalentes à celles de l’ancien Conseil administratif du Liban, créé par le règlement organique de 1864. Il comprend 15 membres, désignés proportionnellement à l’importance numérique de chacune des sectes religieuses du Liban.

On peut signaler, en passant, à quelles difficultés se heurte l’autorité française dans des pays d’une telle complexité de races et de religions, où elle apporte le désir profond de respecter toutes les traditions et toutes les croyances, où elle est obligée de compter avec la multiplicité des intérêts et avec des rivalités séculaires que les Turcs avaient soigneusement entretenues dans ce pays afin d’y régner mieux. Enumérons, seulement pour en donner une idée, le titre des confessions principales représentées dans l’État du Grand Liban. Elles comprennent : les Maronites, les Grecs-orthodoxes, les Grecs-catholiques, les Latins, les Syro-catholiques, quelques Arméniens de quatre rites, des Assyro-Chaldéens de quatre rites également, les Protestants, les Israélites, les Musulmans Sunnites et autres, les Chiites, les Druzes, les Alaouites, les Ismaïlieh.

L’administration locale est exercée dans les Sandjack par un moutessarif ayant, auprès de lui, une Commission administrative locale et assisté d’un conseiller français. Il subsiste, comme sous le régime turc, un Gaïmakan dans chaque Gaza et un Moudir dans le Moudirieh, qui est la plus petite circonscription administrative. Tous ces fonctionnaires sont Libanais.

Le nouvel « État de Damas » fut créé après celui du Grand Liban. Quelques jours après l’occupation de la ville par ses troupes, le général Gouraud avait fait son entrée à Damas, qui, plusieurs fois assiégée par les Croisés, n’avait jamais été prise.

L’organisme nouveau était édifié sur les ruines du royaume chérifien de Feyçal, dans une forme beaucoup plus modeste, et répondant exactement aux aspirations des populations locales.

Le nouvel État de Damas a sensiblement la même composition que l’ancien vilayet turc, dit de Syrie ou de Damas. Toutefois, il est amputé au Sud de régions n’entrant pas dans la zone du mandat français, et, à l’Ouest, des territoires de Hasbeya, Racheya, Bekaa et Baalbeck qui, conformément aux volontés populaires, ont fait retour au Grand Liban. De même, le Caza de Massyaf ou Omranié a été incorporé, pour des raisons ethniques, dans le territoire des Alaouites. Ainsi, le gouvernement de Damas comprend actuellement trois Sandjack qui sont ceux de Hama, Homs, Damas. En outre, le territoire du Hauran, habité par les Druzes, est rattaché à l’État de Damas sous la réserve de garanties spéciales d’autonomie. Il en est de même des tribus bédouines nomadisant dans le désert de Syrie, à l’Est de Damas, et qui reçoivent une organisation appropriée à leur mode spécial d’existence. Le pouvoir exécutif est détenu par un haut fonctionnaire Syrien portant le titre de Gouverneur de l’État de Damas. Il est assisté de directions correspondant aux anciens ministères du régime de Feyçal et dont les titulaires sont réunis en un Conseil de Direction. Un Conseil d’État assiste, en outre, le chef du pouvoir exécutif. Auprès de ce dernier est placée une mission française, dirigée par un délégué du Haut-Commissaire et composée de techniciens qui assistent de leurs conseils les membres du gouvernement.

Le fonctionnement de ce système a donné, jusqu’ici, les meilleurs résultats. Il existe, à Damas, une véritable élite intellectuelle, parmi laquelle ont été recrutés les membres du gouvernement local, qui présentent les plus sérieuses garanties au point de vue de leur instruction générale et administrative. Il faut considérer, en effet, que Damas est une immense ville moderne de plus de 200 000 habitants, très frottée d’européanisme. Une grande partie des habitants a voyagé et des relations constantes sont entretenues avec la colonie syrienne d’Égypte, qui constitue, elle aussi, une élite de la population syrienne.

Alep avait manifesté, dès la création de l’État de Damas, une tendance très nette à en être séparée politiquement et administrativement. C’est au vœu unanime des populations musulmanes et chrétiennes que le Haut-Commissaire dut, au nom de la Puissance mandataire, prononcer la création du nouvel « État d’Alep. » Celle-ci fut consacrée par une visite du général Gouraud qui fut reçu le 14 septembre par les représentants du nouvel État, auquel il apportait son organisation. Celle-ci répond au désir exprimé par les populations et à leurs intérêts propres.

Alep est l’un des plus grands marchés de l’Asie occidentale. Centre d’un bassin fertile dont toute la richesse sera exposée au cours même de cette étude, il est le point d’aboutissement des routes commerciales les plus importantes du pays, qui, de Cilicie, se dirigent aussi bien vers Damas que vers l’Arménie, la Mésopotamie et la Perse. Plus largement encore, nœud vital des communications du pont transcontinental que représente la Turquie d’Asie entre l’Afrique et l’Europe orientale, Alep est le point de bifurcation du célèbre chemin de fer de Bagdad, qui doit courir vers l’Est jusqu’aux Indes, tandis que la ligne qui part d’Alep vers le Sud, rejoint le réseau d’Égypte et le Transafricain britannique du Caire au Cap. Vers le Nord, les voies ferrées aboutissent en face de Constantinople sur la rive du Bosphore, qu’il suffit de franchir pour trouver la possibilité de communications avec toute l’Europe occidentale.

On peut imaginer le développement qu’une situation pareille réserve à l’État et à la ville d’Alep, d’où la route est libre vers Mossoul, dont les pétroles doivent un jour faire la richesse du port voisin d’Alexandrette. L’accès est plus libre encore vers le vaste hinterland situé entre les deux grands fleuves de l’Oronte et de l’Euphrate, et dont à peine quatre et demi pour cent de la surface exploitable est cultivé, alors qu’un système d’irrigation, déjà ébauché, permettra dans l’avenir une mise en valeur intensive. On comprend ainsi l’ardeur des habitants d’un tel pays à veiller sur la forme politique, administrative et économique qu’affectera sa constitution.

Pour la réaliser heureusement, ils ont mis tout leur espoir en la France. L’accueil qu’ils ont fait au général Gouraud en a témoigné. Évoquons-en ici le souvenir.

À son arrivée par la gare allemande du Bagdad, le Haut-Commissaire est reçu par le général de Lamothe, commandant la division d’Alep, par le nouveau Gouverneur, ancien général de division turc, qui a mis son expérience au service de son pays libéré. Puis c’est le cortége, à la fois symbolique, touchant et pittoresque, de tous les représentants des différentes confessions et des diverses races, dont les chefs sont là pour accueillir le représentant de la France. Voici les ulémas, savants musulmans aux turbans blancs ou verts, les célèbres derviches tourneurs avec leurs hauts-feutres bruns cylindriques, les patriarches chrétiens aux larges barbes blanches et aux croix d’or, les ministres de tous les cultes qui, oubliant leurs querelles, sont venus saluer l’envoyé de la France. Les tribus Anezeh sont représentées par leur chef, Moudjem Bey, reconnaissable à sa grande robe de soie noire et or, et que suivent ses cavaliers. La général Gouraud lui remettra, en témoignage de loyale amitié, la croix de chevalier de la Légion d’honneur.

Le Haut-Commissaire est acclamé sur son parcours à travers la ville pavoisée, qui salue aussi l’amiral De Bon, commandant en chef l’escadre de la Méditerranée orientale. Tous les représentants de la population alépine donnent une nouvelle preuve du désir universel d’union et de travail, en se réunissant le jour même au grand Sérail, dans la magnificence d’un décor dont la vieille citadelle d’Alep forme le fond. Elle est la ruine grandiose d’une forteresse sans cesse reconstruite par les différents conquérants qui occupèrent le pays, de l’antiquité à la domination arabe et jusqu’aux Croisés, qui élevèrent là un château fort, au lieu même de l’ancien Oppidum.

Alors, l’âme d’un peuple fier de sa liberté passe dans les discours prononcés. Successivement, le Vali, le Kadi, le Patriarche Syrien-catholique, expriment leur reconnaissance envers la France qui délivre leur pays du fanatisme et des exactions du régime précédent. Ils proclament leur désir de voir la région devenir prospère par la création de routes, la construction de lignes de chemins de fer, l’établissement d’irrigations et la réalisation d’un port qui assurera par Alexandrette, à tout le pays, le débouché et l’accès dont il a besoin.

Dans sa réponse, digne de la grandeur du cadre, le général Gouraud conclut en précisant quelle sera l’œuvre de la France dans ce pays, où elle doit seulement être « l’amie et le guide » des populations locales, pour les aider à achever leur éducation politique et administrative, et leur permettre de réaliser la prospérité économique à laquelle elles aspirent.

Le nouveau Gouvernement d’Alep s’étend de la Méditerranée à l’Euphrate, et à son affluent de gauche, le Khabour. Il est limité au Sud, par l’État de Damas. Au Nord et à l’Est, il touche à une zone de Confins Militaires dans laquelle la pacification est encore insuffisante pour qu’il y soit déjà réalisé une organisation administrative locale.

Le territoire comprend les trois Sandjack d’Alep, d’Alexandrette et de Deïr-El-Zor. L’organisation est analogue à celle de l’État de Damas. Le Gouverneur local, chef du pouvoir exécutif, est assisté d’une série de directions administratives qui comprennent jusqu’ici l’Intérieur et la Police, les Finances, la Justice et les Wakoufs (biens religieux), les Travaux Publics, Postes et Télégraphes, les Services économiques, la Gendarmerie, et les Milices. Le Haut-Commissaire est représenté auprès du Gouvernement par un délégué qui est actuellement le général de Lamothe et qu’assiste un secrétaire général civil. Comme à Damas, des conseillers techniques français collaborent avec les directeurs syriens et les chefs de l’Administration locale dans l’exercice de leurs fonctions. Le Conseil du Gouvernement comprend le Gouverneur, les Directeurs des Services généraux, les Chefs religieux, deux membres par Sandjack, et le Président de la municipalité de chacune des villes d’Alep, d’Alexandrette et d’Antioche. Ce conseil examine le budget, l’établit et le contrôle. En outre, une Commission administrative siège sous la présidence du Gouverneur. Elle est composée des directeurs des Services généraux, des conseillers français et d’un des délégués de chaque Sandjack au Conseil du Gouvernement. Étudiant également le budget, elle exprime son avis sur les entreprises d’intérêt public, les projets d’adjudication et toutes les questions soumises par le Gouverneur. L’organisation intérieure du Sandjack et du Caza est conforme aux institutions turques déjà rappelées. Les tribus bédouines stationnées dans la partie Est du gouvernement d’Alep, continuent à être administrées selon leurs traditions. Des officiers du Service des Renseignements sont placés auprès de leurs chefs pour leur servir de conseillers.

Les populations de la région Alaouite forment en Syrie un groupement particulier. Elles professent une religion imparfaitement connue, et très différente de la religion musulmane. Les Alaouites sont disciples du gendre de Mahomet, Ali, de qui ils tiennent leur nom, et qu’ils considèrent comme le dernier prophète. Ils sont très fanatiques, hostiles même aux Musulmans, et mènent dans leurs montagnes une existence rude. Ils ont toujours été pour les populations chrétiennes des voisins redoutés.

Ils sont principalement établis dans la montagne Ansarieh, qui s’étend parallèlement à la côte, de Latakieh à Tripoli. Leur organisation est féodale. La masse de la population ignorante est dirigée par les chefs belliqueux qui poursuivent entre eux de traditionnelles rivalités. Ils ont, presque de tout temps, échappé à la tutelle turque. Ils représentent, avec les Bédouins du désert de Syrie, les éléments syriens les moins avancés dans la voie de l’évolution. Leur situation particulière qualifiait les Alaouites pour former, dans l’ensemble de la Syrie nouvelle, un groupement distinct.

L’Administration du « territoire autonome des Alaouites » est confiée à un officier français. Ce territoire comprend les deux Sandjack de Latakieh et de Tartous. L’Administrateur du territoire représente le Pouvoir exécutif. Il est assisté d’adjoints et de conseillers techniques français. Il établit le budget du territoire et le soumet au Haut-Commissaire. Il approuve les budgets locaux. Les services techniques sont actuellement rattachés aux directions suivantes : Finances, Travaux Publics et Postes et Télégraphes, Hygiène et Assistance Publique, Justice et Wakouf. L’Administrateur est assisté d’une Commission administrative de douze membres, comprenant sept Alaouites, deux Chrétiens, deux Musulmans Sunnites et un Ismaïlieh. Cette Commission est entendue à titre consultatif sur les affaires administratives, financières et économiques du territoire. L’Administration locale, dans l’intérieur des Sandjack, est conforme au type déjà défini.

L’organisation ainsi assurée aux différents États de Syrie ne peut avoir un caractère définitif. Elle a été faite très souple de façon à pouvoir se prêter à l’évolution progressive du pays et à s’adapter le mieux possible aux exigences chaque jour renouvelées de sa situation.

Au Nord et à l’Est de la région ainsi divisée, subsiste la zone déjà citée des Confins Militaires, dans l’Ouest de laquelle se déroulent des opérations, tandis qu’à l’Est le contact avec les populations n’a pas encore été pris. Cette gaine de pays réservés sera ouverte ultérieurement à l’extension de notre œuvre d’ordre et d’organisation.

IX. — l’application du mandat

Voilà définie la situation présente des territoires confiés à notre mandat. L’heure est venue d’aborder le problème de leur avenir, en définissant comment peuvent être prévus l’orientation de leur évolution politique et administrative, que la France inspirera, et le développement de leur vie économique à laquelle nous demeurons directement intéressés.

L’idée directrice de l’action de la France en Syrie procède des raisons mêmes qui ont déterminé l’octroi de son mandat. Conformément à l’idée wilsonienne, il s’agit pour une vieille nation, expérimentée et forte, de guider un « peuple mineur » qui n’a pu encore mettre en œuvre les rouages complexes d’un grand État moderne.

La France a donc pour mission de favoriser l’évolution du pays en l’acheminant vers le self-government et en n’intervenant, en vue de cette fin, que dans les conditions où les circonstances rendent son appui indispensable. Cette action éducative comporte des modalités d’application d’une diversité et d’une souplesse infinies ; elle est, pour cette raison, d’une grande difficulté d’application.

Il ne faut pas perdre de vue, en outre, que notre pays, dont le dévouement traditionnel aux belles causes est historiquement prouvé, doit panser trop de blessures et faire pour lui-même trop de nouveaux sacrifices pour pouvoir s’engager dans cette voie généreuse, s’il ne devait en résulter pour lui que des charges. Il semble que cette formule d’avantages réciproques puisse être donnée à l’association franco-syrienne : Nous apporterons à la Syrie tous les profits qu’elle est en droit d’attendre de la collaboration française. Nous escompterons en revanche, pour la France, tout ce que celle-ci peut tirer de ses relations avec la Syrie. Il nous restera une place prépondérante dans son affection, et une situation économique avantageuse vis-à-vis d’un pays devenu prospère grâce à l’appui français.

Par quelle voie faut-il tendre vers ce but ? Parmi les solutions prévues, sous l’inspiration du général Gouraud, on peut citer comme un modèle celle que définissent les instructions données à ses collaborateurs par le chef de notre mission auprès du gouvernement de Damas, le commandant Catroux, qui a apporté à l’examen de ces problèmes difficiles toute l’expérience et le savoir acquis au cours de sa belle carrière métropolitaine et d’outre-mer. En indiquant que les modalités de notre intervention dans les affaires syriennes doivent s’adapter aux besoins successifs des divers stades de cette évolution, il a écrit : « La collaboration franco-syrienne forme en quelque sorte la somme constante de deux termes : le terme syrien et le terme français. La formule vraie dans le domaine financier est également exacte dans celui de la politique, de l’administration, de l’enseignement et du développement économique. » Actuellement, pour jeter les fondements de l’édifice, alors que les cadres du futur État se dessinent à peine, nous sommes amenés à intervenir personnellement beaucoup plus que nous ne serons contraints de le faire dans l’avenir.

La valeur de l’intervention est d’ailleurs régionalement très différente, suivant le degré d’évolution des diverses parties constitutives de la Syrie. Ce dosage correspond aux formes diverses données aux organisations administratives de l’État du Grand Liban, par exemple, et du territoire des Alaouites, cette dernière ne pouvant être que beaucoup plus rudimentaire. La différence, établie dans l’espace, sera marquée plus nettement encore dans le temps pour un même peuple, au fur et à mesure qu’il s’approchera du degré d’évolution devant lui permettre de compter davantage sur lui-même. Le programme se définit donc finalement en ces termes : organiser, diriger, contrôler, étant entendu que notre action prendra une forme nettement régressive, que nous pourrons bientôt nous borner à indiquer la voie en y maintenant l’organisme gouvernemental, pour lui donner ensuite la direction à suivre et, enfin, le laisser voler de ses propres ailes. En attendant, notre action éducative revêtira la triple forme politique, administrative et économique.

Au point de vue politique, pour les raisons mêmes qui ont fait choisir comme éducatrice la France, terre de liberté, nous désirerons recourir le plus tôt possible à la consultation des populations syriennes sur la forme à donner à l’organisation de leur pays. Déjà un recensement complet est entrepris dans l’État du Grand Liban pour que, dans toutes les parties où elle est possible, cette consultation populaire ait lieu au plus tôt. Il est de nombreux points toutefois, dans l’ensemble de notre territoire de mandat, où elle ne sera pas réalisable avant un long temps.

La forme même à donner à l’organisation générale du pays pose immédiatement une question qui préoccupe à bon droit l’opinion syrienne, précédemment flattée par le rêve unitaire de Feyçal. Plus modestes, nous n’avons pu aborder encore le problème dans toute son ampleur, ayant dû limiter notre action à la mesure des réalités. Il a été créé, conformément au vœu des populations, une série d’États dont la forme n’est d’ailleurs pas encore définitive. Ils seront évidemment moins lourds dans le fonctionnement de leurs institutions, et dans leur évolution, qu’un vaste empire de Syrie constitué artificiellement avec les éléments disparates que l’on sait. Il n’y a aucune raison, d’ailleurs, pour que cet État total ne devienne pas possible plus tard dans une forme qui reste à déterminer.

Ce serait dépasser les limites de cette étude que de discuter ici la question du fédéralisme syrien et de son organisation future. Jusqu’ici, les États ressortissant à notre mandat forment un tout unique, puisque c’est la France qui a charge de leur organisation et qu’elle est représentée auprès d’eux par un seul Haut-Commissaire, le général Gouraud. Le « vitrail syrien » acquiert donc ainsi toute la solidité de son « plomb français » et n’encourt pas la fragilité d’une vaste verrière d’un seul tenant, trop hâtivement montée parmi tous les ouragans. Mais le vitrail garde intacte l’ampleur du dessin de son sujet : n’est-ce pas ce qui importe le plus au développement du pays et à sa prospérité ? Il est probable que l’avenir verra tous les États constitutifs de la Syrie, existant déjà ou à créer, se réunir encore plus effectivement entre eux, sous l’égide française. Mais ils agiront alors en ayant pris conscience de leur existence propre, et mesuré quelles doivent être les modalités de cette union. En attendant, ils gardent tous les avantages, et des autonomies reconnues et de l’unité économique de l’ensemble du pays, qui est d’ores et déjà un fait acquis.

Ce qui importe aujourd’hui avant tout, c’est de poursuivre l’organisation du mandat français dans la forme du projet déposé en décembre 1920 sur le bureau de la Société des Nations, conformément à l’article 22 de la première partie du pacte. La Puissance mandataire a d’ailleurs charge d’élaborer, dans un délai de trois ans à dater de l’entrée en application de son mandat, un statut organique qui sera préparé d’accord avec les autorités locales, en tenant compte des intérêts et des désirs de toutes les populations habitant le territoire. Cette collaboration est le vœu de tous les Français, comme elle est celui des Syriens, et le Haut-Commissariat du Levant, en dépit de mauvais bruits contraires, a constamment manifesté et prouvé sa ferme volonté d’y faire appel.

Le général Gouraud a tenu déjà à entrer largement dans cette voie. Peu après son arrivée à Beyrouth, il créait auprès de l’administrateur en chef de la zone Ouest un conseil privé composé de Syriens, qui venait s’ajouter au Conseil administratif libanais préexistant. Peu après, il rappelait les officiers qui avaient été installés comme contrôleurs auprès de certaines autorités administratives du Liban ; supprimant ensuite le titre de gouverneurs, donné par les Anglais à certains de nos officiers placés à la tête des circonscriptions administratives importantes, il le remplaça par celui de « conseillers, » qui indique par son simple énoncé combien leurs fonctions doivent être exemptes de toute intervention directe dans les affaires. Dès que les circonstances l’ont permis, enfin, l’organisation donnée aux États a laissé une place importante à la représentation de toutes les collectivités syriennes. C’est une voie dans laquelle on doit s’engager de plus en plus. Les Syriens nous en seront reconnaissants et ne renonceront pas à nos conseils, car ils sont les premiers à réclamer notre aide. Cela ressort, en particulier, de la belle étude qu’un Syrien des plus avertis, le docteur George Samné, vient de consacrer à l’ensemble de la question syrienne.

Le général de Lamothe a défini lui-même de la façon la plus heureuse la forme à adopter, en donnant des instructions dans lesquelles on relève l’indication suivante : « Vous éviterez de vouloir devenir le maître qui ordonne et qui contrôle et, sans rien abdiquer de la dignité et de la fermeté nécessaires, vous apparaîtrez plutôt comme le bon conseiller qui convainc et dont les avis sont avantageux à suivre. »

Au point de vue administratif, nos intentions d’ensemble sont suffisamment définies par ce qui précède. Pour leur application vis-à-vis de chacun des Gouvernements et territoires existants, il suffit de rappeler brièvement le programme de travail qui leur a été donné par le Haut-Commissaire, et dont le développement ne peut que leur être favorable.

Notre préoccupation dominante sera de créer avant tout l’équilibre budgétaire, en mettant en harmonie avec les ressources les dépenses d’administration, de travaux publics, d’améliorations économiques, d’hygiène et d’enseignement et, dans une certaine mesure, les dépenses d’ordre militaire. Cependant, la secousse de la guerre est trop proche encore pour que le pays ait pu s’en relever déjà et que l’aide de la France ne soit pas indispensable.

Que l’on n’invoque pas l’exemple de l’émir Feyçal, qui percevait, il est vrai, d’importantes taxes sur le pays, surtout, pour l’organisation de son armée. Car il ne faut pas oublier que les impôts du régime feyçalien étaient loin de pouvoir faire vivre la Syrie, puisque Feyçal lui-même recevait une très importante mensualité, versée par moitié par la France et par l’Angleterre.

Le concours financier de la puissance mandataire devra évidemment continuer à s’exercer au début vis-à-vis des États. Il aura lieu sous forme de subventions pour permettre de rétablir l’équilibre, étant entendu que, dans ce domaine comme dans les autres, notre intervention devra être régressive. Il serait même très désirable qu’il puisse ne s’agir là que d’avances à rembourser par le pays quand sa situation financière le lui permettra.

Pour donner une idée d’ensemble de notre œuvre de collaboration administrative en Syrie, qu’il suffise d’énumérer rapidement le programme de l’aide à apporter à l’activité syrienne.

Déjà, pour les grands travaux publics, il a été dressé un plan d’améliorations de toutes les voies de communication qui permettront la mise en valeur du pays. L’importante question des ports a été abordée.

L’enseignement, qui ne négligera pas l’étude du français, portera aussi sur celui de la langue arabe, à laquelle tiennent beaucoup les Syriens. Il continuera à profiter des avantages offerts par les nombreuses œuvres scolaires, qu’il conviendra d’aider sans les prendre entièrement à la charge de la France. Il suffira de les ordonner et souvent de les répartir plus équitablement. On créera des écoles primaires, en se réservant de porter plus tard l’effort sur l’enseignement supérieur, déjà très solidement représenté par les Facultés de Droit et de Médecine de caractère privé existant, et qui ont fait leurs preuves.

Sans anticiper sur les lignes qui seront consacrées à la mise en valeur économique du pays, il faut noter qu’un facteur essentiel en sera l’enseignement professionnel et les expériences démonstratives agricoles ou industrielles. Le Haut-Commissaire a déjà exprimé son désir de rétablir, à Damas en particulier, les anciennes industries de la verrerie, des étoffes, de la marqueterie, de la céramique, des incrustations de métaux, qui pourront y être ressuscitées, grâce à la survivance d’une main-d’œuvre encore exercée. Il faut accomplir une œuvre analogue à celle qui a été si heureusement menée à bien au Maroc sous la haute inspiration du général Lyautey, par M. Tranchant de Lunel, dont un voyage en Syrie a déjà été signalé, ce qui est du meilleur augure.

Pour les œuvres d’hygiène et d’assistance, il suffira de poursuivre ce qui a déjà été si bien commencé.

La réorganisation de la Justice prend une importance capitale dans les préoccupations de ceux qui ont la charge d’appliquer en Syrie le mandat français. Une commission d’études, aux travaux de laquelle participent des juristes syriens récemment appelés à Paris par le ministère des Affaires étrangères, achève de mettre sur pied un plan d’organisation d’ensemble qui sera suivi dans la totalité du pays.

Il est vraisemblable que l’organisation de la justice comprendra le maintien provisoire des juridictions actuellement existantes en Syrie et au Liban, mais en y apportant quelques modifications pratiques, pour réaliser ensuite une organisation judiciaire nouvelle, destinée à remplacer les tribunaux consulaires français et étrangers.

L’organisation d’une bonne police complétera très utilement l’œuvre d’organisation judiciaire.

Au point de vue économique enfin, une œuvre immense reste à entreprendre pour la mise en valeur du sol syrien. La sécurité étant acquise, il faudra réaliser la création d’un solide outillage de voies de communication et des conditions de facilité et de régularité pour la mobilisation des terres. Le tout est à assurer progressivement, avec le concours des capitaux et des moyens locaux, avec, également, une collaboration financière de la puissance mandataire. Si l’effort est bien compris et heureusement développé, il doit ne s’agir là que d’une mise de fonds, d’un placement, à rendre prochainement rémunérateur. Les raisons qui permettent de l’espérer sont des plus sérieuses.

Pour permettre de les apprécier, il faut donner une place à l’étude des ressources du pays, de l’avenir économique de la Syrie, et de ses échanges commerciaux avec notre pays.

X. — LA VALEUR ÉCONOMIQUE DE LA SYRIE

L’effort qui a pu être consacré jusqu’ici à la mise en valeur du sol est minime. L’agitation qui a régné trop longtemps, l’incertitude du lendemain qui en résultait, l’insuffisance des voies de communication, n’ont pas permis une action qui peut être désormais méthodiquement commencée. La richesse du pays justifie l’entreprise. Que l’on en juge par un examen rapide de ses ressources.

Il existe, en Syrie, trois grandes régions de culture distinctes : la plaine d’Alep, prolongée à l’Est par la Haute Mésopotamie, et se soudant à la Syrie du Sud par le couloir de Homs à Hama et la plaine de la Bekaa ; la plaine de Damas avec le Hauran : la zone côtière.

La région d’Alep offre toutes les possibilités agricoles d’un sol alluvial et sablonneux, que les irrigations doivent rendre très fertile. Sur 86 000 kilomètres carrés que comprend la région, 44 000 sont cultivables et, suivant une appréciation admise jusqu’ici, 430 000 hectares seulement étaient cultivés en 1913. Des vergers existent dans les vallées ; sur les vastes plateaux calcaires, de grandes étendues sans obstacles sont favorables à la culture extensive du blé et à l’emploi des machines agricoles, qui a déjà été commencé dans la région. Le rendement, qui n’a été jusqu’ici que de 700 kilogrammes par hectare, pourrait être porté à 1 000 kilos.

Dans la région d’Alep, principalement dans les plaines d’Idlib, de l’Amouk, de Killis, d’Aïntab, de Serroudj, la culture du coton est déjà entreprise, et peut être largement développée. Il en est de même d’autres cultures comme celles de l’olivier, des graines oléagineuses, des arbres fruitiers, des pistachiers, de la réglisse, qui donnent déjà lieu à une très active exploitation.

Le régime politique de la région, qui tient de l’organisation féodale, est favorable, en raison de la faible densité de sa population, à l’organisation de la grande culture par association des capitaux français avec ceux des grands propriétaires indigènes.

La Haute Mésopotamie forme, dans la zone de mandat français, le prolongement naturel du bassin d’Alep. Son sol alternativement formé d’alluvions, de terres noires basaltiques, de terres rouges d’origine calcaire, est parcouru par d’abondants cours d’eau. Les irrigations y sont faciles et toutes les céréales, blé, orge, peuvent y être cultivées, le coton également. Il est compté comme terres cultivables 11 millions d’hectares, c’est-à-dire 60 pour 100 de l’étendue de la Haute Mésopotamie, estimées approximativement à 1 831 000 kilomètres carrés. C’est donc là une réserve d’une inépuisable richesse, que l’exploitation du chemin de fer de Bagdad doit forcément contribuer à favoriser.

L’élevage est également prospère dans cette région parcourue par des peuples pasteurs. Le troupeau de la Haute Mésopotamie peut être évalué à 5 000 000 de têtes, dont 2 000 000 de moutons, sur lesquels 500 000 environ sont poussés chaque année de la Haute Mésopotamie sur la côte syrienne pour la consommation locale et l’exportation. Au Sud, la zone de céréales d’Alep se prolonge par la vallée de l’Oronte, puis le bassin de Homs et de Hama, vaste couloir propre à la culture dès que l’irrigation, qui y est possible, intervient. On aperçoit de riches vergers et des cultures plantureuses, partout où l’eau affleure. Les jardins sont parfaitement cultivés aux environs des villes. À Homs, on compte que la production des fruits et des légumes représentait avant la guerre une valeur d’un million.

Plus au Sud encore, le couloir de Homs conduit à la plaine fertile de la Bekaa, comprise entre le Liban et l’Anti-Liban. C’est une longue dépression de plus de 130 kilomètres de long sur 8 ou 10 de large. Le Litani et l’Oronte coulent à travers la plaine en sens opposé et arrosent sa riche terre d’alluvions. Les champs de céréales, les mûriers, les vignobles s’y succèdent sans interruption. La belle exploitation de la ferme modèle établie par les Pères Jésuites près de Zahlé est la preuve de tout ce que l’on peut tirer de ce pays.

La région de Damas, complétée au Sud par les plaines du Hauran, représente un site de verdure heureusement arrosé par les bras de la rivière Barada ; sur une superficie de 80 000 hectares, bien cultivée, s’étalent des cultures maraîchères et se pressent de nombreux vergers. La production, qui atteint 7 à 8 000 tonnes, a donné naissance en particulier à la fabrication des célèbres pâtes d’abricots de Damas. L’élevage est également possible dans les prairies bien irriguées.

Mais toutes les céréales sont importées du Hauran, qui est le véritable grenier de Damas, et dont la ville reçoit les 50 000 tonnes de blé et d’orge qui lui sont nécessaires. Un dixième à peine des 29 000 kilomètres carrés de terre arable du Hauran est en exploitation. Il est déjà récolté annuellement 230 000 tonnes de blé, dont 115 000 sont exportées. On voit tout ce qu’il est possible de tirer d’une pareille région.

La zone côtière est la moins riche en ressources agricoles de toutes les régions de la Syrie. Les plaines littorales manquent d’ampleur, et n’offrent pas d’aussi larges possibilités que celles de l’intérieur. Les environs de Latakieh produisent 2 500 000 kilos de tabac très estimé, dont la culture pourrait être étendue plus largement à la zone côtière. Akkar est au centre d’une plaine fertile et bien arrosée, dans laquelle on récolte le blé, l’orge et le maïs, à proximité du port de Tripoli. Le coton a été jadis cultivé dans la région ; les oranges, les olives, sont également une importante ressource pour l’exportation. En 1913, Tripoli vendait à l’extérieur 140 000 caisses d’oranges et Saïda 50 000. La culture de l’olivier pourrait être largement étendue et plus méthodiquement poursuivie. Enfin, la vigne couvre les terrasses rocheuses et ensoleillées des environs de Saïda, du Merdj Ayoun et de Zahlé. Le « vin d’or » du Liban a une célébrité locale.

La soie est une des ressources principales de la Syrie et surtout du Liban. C’est de France que viennent les graines et c’est vers la France qu’est dirigée toute la production séricicole du pays. Lyon possède à ce titre de très gros intérêts au Levant. Mais la production a été fortement atteinte par la guerre ; la misère a fait déserter les exploitations, beaucoup de Libanais ont émigré, les mûriers ont été coupés. La production annuelle s’est abaissée à 1 200 000 kilogrammes de cocons frais en 1920, alors qu’elle atteignait, en 1910, 6 730 000 kilogrammes. Avant la guerre, l’exportation des cocons secs et de la soie représentait une valeur moyenne de 28 000 000 de francs, qui s’est élevée jusqu’à 42 millions pendant l’année la plus favorable.

Il faut signaler également l’importance des immenses troupeaux de moutons et de chèvres qui constituent souvent l’unique richesse des Bédouins nomadisant dans les vastes territoires des steppes syriennes. C’est là une ressource qui peut être augmentée. Les moutons donnent une laine dont l’exportation, en grande partie à destination de la France, atteignait avant la guerre 10 000 tonnes. Le cheval syrien, ancêtre du pur sang anglais, est encore représenté par des types intéressants dans toute la Syrie. La création de haras, déjà entreprise, permettra d’en développer la race. Les mulets et les chameaux sont également en nombre très important, et d’un intérêt capital, puisqu’ils représentent le seul mode de transport généralisé dans l’intérieur.

Enfin, on ne peut manquer de mentionner parmi les ressources de la Syrie toutes celles qu’elle offre comme pays de tourisme, à cause de sa richesse en souvenirs du passé et en sites pittoresques. Située entre Constantinople et l’Égypte, à proximité de la Haute Mésopotamie et de la Palestine, elle conserve les plus beaux vestiges des civilisations, égyptienne, phénicienne, romaine, byzantine, arabe et franque, qui ont successivement régné sur son sol. Il suffit de citer ici les noms illustres de Palmyre (Tadmur) construite par Salomon et détruite par Nabuchodonosor, devenue romaine grâce à Adrien, Palmyre qui fut la ville fameuse de Zénobie, au règne de laquelle Aurélien mit fin en 272, qui fut enfin prise et détruite par les Turcs en 1519, et dont il ne reste depuis que les ruines, qu’a célébrées Chateaubriand ; Balbeck, l’étape célèbre des routes du Nord vers Tyr et Sidon, florissante sous l’empire d’Alexandre, devenue l’Héliopolis grecque et une colonie romaine sous Auguste. C’est de cette époque que datent les monuments uniques qui remplacèrent ceux que la civilisation précédente avait consacrés au culte de Baal.

Les ruines phéniciennes, les inouis châteaux francs encore debout sur les sommets les plus escarpés méritent que l’on fasse pour les visiter les excursions les plus lointaines. Les grands voyageurs du passé qui ont accompli ces voyages nous en ont laissé des descriptions restées célèbres dans la littérature française et signées : Chateaubriand, Lamartine, Gérard de Nerval, Vogüé, pour ne citer que les plus illustres. Il commence heureusement à être fait en France un effort sérieux, auquel le Touring Club veut bien s’intéresser, pour déterminer l’afflux de voyageurs en Syrie et au Liban et y rendre le séjour agréable et confortable. L’attrait du pittoresque concourt donc avec la richesse du sol pour nous attirer au Levant.

Les chiffres cités permettent d’affirmer sans exagération qu’il s’y trouve, dans les plaines d’Alep qui furent un des greniers de Rome, dans celles de la Haute Mésopotamie, du Hauran et de Damas, aussi bien que dans la région côtière, une place de premier ordre pour associer à ceux du pays nos capitaux, nos ingénieurs, nos techniciens, nos commerçants.

Sans doute, en même temps que les plus beaux espoirs, de nombreuses difficultés nous attendent. Qu’il suffise de les énumérer ici, tant pour aider à les résoudre que pour garder chacun d’un trop facile engouement. Le premier problème est celui de la main-d’œuvre, à laquelle il faut suppléer par le large emploi de la motoculture, dans un pays qui est insuffisamment peuplé. On compte, en effet, 53 habitants au kilomètre carré dans la partie côtière et beaucoup moins pour la zone intérieure, sans qu’il soit possible de donner une évaluation plus précise. On compte, pour l’ensemble de la population de la Syrie, environ 4 000 000 d’habitants. Partout où la motoculture n’est pas possible, il faudra pousser l’instruction technique des populations agricoles, qui en sont encore à l’emploi des procédés les plus primitifs.

La création de banques et de syndicats agricoles s’impose. Elle est déjà commencée et certaines institutions ont fonctionné d’une façon satisfaisante.

Mais la condition principale de la renaissance agricole et du développement du pays doit être l’amélioration du régime des terres. Elle est surtout nécessaire dans les régions de grande propriété dotées d’un régime quasi féodal, et où la mise en valeur a été presque impossible jusqu’ici à cause de la négligence des populations bédouines.

Un service d’immatriculation des terres est en voie de création. Les propriétés, jusqu’ici mal définies, manquaient d’un cadastre bien établi, et dont la création est également prévue. Enfin, il faut approprier les transactions aux régimes divers de la propriété, variables suivant les régions, et présentant une grande complexité. Partout où la nature du sol ou des exploitations ne justifiera pas une association avec les grands propriétaires, on pourra recourir à l’achat direct des terres. Cela était autrefois interdit par la loi musulmane et a été autorisé par la Porte depuis l’Iradé de 1867 et le Protocole de 1868. Mais il faut se soumettre à des formalités longues et compliquées et renoncer à l’acquisition de certains biens, des biens religieux ou wakoufs en particulier, et, jusqu’à présent, des biens de l’Etat. Leur usufruit peut être cependant attribué à des particuliers pour une certaine durée. Cette disposition est très importante, puisque les biens wakoufs sont nombreux et que les biens domaniaux représentent pour le territoire de mandat environ 300 000 hectares.

Outre ces réformes de législation foncière, il doit être entrepris une réforme fiscale, qui substituera aux dîmes actuellement perçues et d’un régime très compliqué, un impôt foncier mieux défini, plus équitablement réparti, et qui, grevant lourdement les terres incultes, favorisera la mise en valeur de toutes les richesses en vue d’un meilleur rendement.

Cette production a d’autant plus d’importance qu’elle sera heureusement utilisée grâce a de très favorables possibilités commerciales. En effet, si, pour la mise en valeur des ressources naturelles du pays, la première question posée fut celle de l’éducation des populations syriennes, il en est autrement au point de vue commercial. L’éducation commerciale des Syriens est toute faite ; ce sont des maîtres en la matière. Depuis des siècles, ces fils des anciens Phéniciens, les premiers marchands du monde, sont réputés comme les plus habiles et les plus entreprenants parmi tous les Orientaux.

Il faut noter en outre, à l’appui de cet avantage, que, dans tous les centres importants, la langue française est parlée couramment, ce qui donne les plus grandes facilités à nos compatriotes. De plus, la parité avec le franc de la monnaie syrienne, émise avec la garantie de l’État français et qui permet d’user du chèque au pair sur Paris, est également très appréciable pour le commerce avec la France. D’ailleurs, à ces facilités générales viennent s’ajouter les ressources importantes d’un marché favorable à l’importation comme à l’exportation.

En effet, le pays syrien est d’abord acheteur de tous les produits manufacturés de l’industrie européenne. Par suite de la guerre, tous les stocks ont été épuisés et la demande est considérable. Les importations du port de Beyrouth, qui avaient atteint leur maximum en 1910 avec 297 tonnes de marchandises, paraissent devoir être, d’après les facultés d’absorption annuelle du pays, élevées ultérieurement jusqu’à 237 000 tonnes, ce qui représente, d’après les prix d’avant-guerre, une valeur minimum de 155 000 000 de francs. En tenant compte de tous les changements qu’a apportés au pays la situation nouvelle, on peut envisager avec M. Gilly, l’auteur du très intéressant opuscule intitulé la Syrie commerciale et son avenir, que vient de publier l’Office national du commerce extérieur, qu’il est possible d’escompter pour les ports syriens une importation totale de 500 000 tonnes de marchandises, représentant une valeur approximative de 800 000 000 de francs.

En particulier, le commerce de Damas, qui répondait à tous les besoins et à toutes les ressources de la Syrie centrale, était estimé en 1914 à un chiffre d’affaires de 40 000 000 de francs, soit 12 000 000 pour les exportations et 28 000 000 pour les importations. Pour Alep, le chiffre était encore plus élevé. Il donnait 20 000 000 pour l’exportation et 30 000 000 pour l’importation.

Parmi les importations en Syrie, les tissus occupent la première place ; les cotonnades représentent d’autre part un tiers environ de l’importation totale. Les lainages et draps français sont très recherchés. Le commerce de la soie est à peu près entièrement entre les mains d’industriels français. Les filés, les cuirs, les produits pharmaceutiques et chimiques, les articles de parfumerie, le café, le sucre, le thé, le riz, les vins et les liqueurs, sont demandés de tous les côtés. La grosse et petite quincaillerie, les matériaux de construction, chaux, ciment, chaux hydraulique, briques, les conserves alimentaires de toutes sortes, très recherchées, font à peu près complètement défaut sur le marché. Enfin, la guerre a introduit en Syrie les automobiles qui, avant 1914, y étaient complètement inconnues et qui y sont nombreuses aujourd’hui. Il y a tout à espérer de ce côté pour notre industrie nationale, mais l’importation des voitures est presque exclusivement américaine.

L’exposé des ressources de la Syrie donne déjà une idée de ce que peuvent devenir ses exportations. Elles portent surtout aujourd’hui sur les produits des petites industries existantes, huileries, savonneries, minoteries, soie, tissage, arts indigènes. Mais les récoltes donnent actuellement de très faibles parts disponibles pour l’exportation. C’est la raison principale de la faiblesse du mouvement actuel des exportations du port de Beyrouth, qui ne s’élevaient avant la guerre qu’à 50 000 tonnes de marchandises, valant environ 60 000 000 de francs. Les chiffres principaux composant cette somme sont : 28 000 000 de soie et 10 000 000 de laine. Le reste est à répartir entre les peaux, les huiles d’olive, les noyaux et les pâtes d’abricot, la réglisse et les céréales. Quant aux céréales et au coton qui sont les grands espoirs de l’avenir, ils ne figurent pas encore sur les statistiques, car l’heure des vastes moissons n’est pas encore venue.

Pour en hâter l’essor, en montrant tout ce qu’on peut attendre du développement du mouvement économique du Levant, le général Gouraud a résolu de renouveler au printemps prochain à Beyrouth l’heureuse initiative que le général Lyautey : avait prise en pleine guerre, en créant au Maroc la grande foire de Casablanca. Il était frappant, en effet, de voir notre propagande commerciale très négligée jusqu’ici au Levant, alors que celle de nos rivaux et de nos ennemis était si soigneusement poursuivie. Le jour même de l’entrée du général Gouraud à Damas, on pouvait lire sur la table du grand hôtel de la ville, la Revue Die Deutsche Levant Zeitung, organe de défense des intérêts allemands, rédigée par moitié en français, et offrant à profusion des bulletins de souscription imprimés en notre langue.

La Foire de Beyrouth sera ouverte le 1er avril 1921. Elle doit répondre au triple but de développer les relations commerciales entre la France et la Syrie ; de donner une impulsion vigoureuse à l’agriculture, au commerce du pays, et de faire connaître certaines industries indigènes en voie de disparition ; de contribuer au rétablissement du calme dans les esprits, en substituant le souci du développement économique du pays à celui de l’agitation politique, affirmant ainsi de la façon la plus fructueuse les bienfaits de la collaboration française.

La foire comprendra une exposition d’échantillons français, une exposition de produits de l’industrie et de l’agriculture de la Syrie, une exposition agricole, une foire d’échantillons non syriens, un certain nombre d’attractions qui ne manqueront pas de plaire à la population syrienne. Il faut vivement souhaiter le succès de cette entreprise heureuse. Les économistes, industriels et commerçants français feront œuvre patriotique en y contribuant pour leur part.

En somme, les espoirs d’avenir peuvent être envisagés favorablement. Leur exposé se résume ainsi : les facilités commerciales qu’offre le Levant à la France sont les plus grandes. Le Syrien est particulièrement apte au commerce ; il parle notre langue ; son pays possède une monnaie émise au pair de la nôtre. Le Levant demande à l’importation tous les produits manufacturés, les manufactures, les matériaux que nous devons être en mesure de lui fournir. En échange, il peut devenir capable d’exporter en céréales et en coton à peu près tout ce qui est nécessaire à notre industrie nationale. Les chiffres escomptés par les spécialistes, après la mise en valeur du pays, dont un septième des terres cultivables est seulement exploité à l’heure actuelle, sont les suivants. Pour les céréales : 3 000 000 de tonnes dans la zone actuellement contrôlée ; 5 000 000 de tonnes dans celle que nous n’avons pas encore abordée ; soit au total 8 000 000 de tonnes de céréales disponibles pour l’exportation. Pour le coton, on peut escompter une production de 100 000 tonnes dans la zone occupée, 400 000 tonnes pour la partie de notre zone de mandat, soit au total 500 000 tonnes.

De telles richesses montrent que ce n’est point cette fois le sable et le roc d’un sol stérile que le Coq gaulois devra gratter de ses ergots, bien au contraire. Ce sol, sur lequel vit une population laborieuse, entreprenante et habile en affaires, doit permettre à la France de trouver des avantages en compensation des généreux sacrifices qu’elle n’a pas marchandés pour ses habitants.

XI. — l’avenir de la cilicie

La France ne fut pas non plus avare de sa peine dans une province ottomane que le traité de Sèvres laisse à la Turquie, et que nos troupes occupent encore provisoirement par prolongation du régime d’armistice : la Cilicie. En raison même de sa situation particulière, cette région doit faire ici l’objet d’une mention distincte. La première partie de cette étude a montré quel effort militaire nous avons développé en Cilicie au cours de l’année écoulée, et quelle y est actuellement la situation politique. Il s’agit maintenant de rappeler l’œuvre administrative que la France y a poursuivie depuis la cessation des hostilités avec la Turquie, d’exposer quelles sont les ressources de la région et ses possibilités commerciales, de préciser quels droits les conventions diplomatiques signées nous attribuent en Asie-Mineure, de supputer, enfin, les avantages qui pourront en résulter pour la France dans l’avenir, et à quelles conditions ils seront réalisables.

En Cilicie, comme en Syrie, l’œuvre française a commencé au moment même où nous a été confié le contrôle de cette « zone Nord, » avant l’arrivée de nos troupes d’occupation, qui n’ont relevé les forces anglaises qu’au mois de novembre 1919. Malgré les troubles profonds qui ont bouleversé le pays, notre effort a eu des résultats notables.

Au point de vue commercial, des mesures ont été prises dès notre arrivée pour lancer sur le marché cilicien des produits d’exportation française ; une salle d’exposition permanente d’échantillons, de produits et de machines françaises a été créée à Adana, une Chambre de commerce a été entièrement réorganisée dans cette ville ainsi qu’à Mersine. La Bourse d’Adana a été restaurée et des Comités commerciaux créés à Tarsous, Khozan, Osmanié. Des importations de combustible ont été organisées pour remédier au manque de charbon qui arrêtait la marche des principales industries, minoteries et filatures. Le port de Mersine a été amélioré ; il a été pourvu d’une voie Decauville ; l’appontement principal a été renforcé et prolongé.

Pour l’agriculture, malgré l’insécurité, le manque de main-d’œuvre et de défaut d’importation de grains de semence, les récoltes de 1919 ont atteint des totaux intéressants, grâce aux encouragements prodigués. Rien que pour les céréales, on relève, alors, 80 000 tonnes de blé, 35 000 tonnes d’orge, 12 000 tonnes d’avoine. Des pépinières d’arbres français et aromatiques ont été créées, des mesures de protection prises pour les forêts ; l’exploitation des carrières de pierre à bâtir a été reprise et un chemin de fer Decauville d’une quinzaine de kilomètres construit pour desservir celle de Tchal, qui alimente Adana. Enfin, des prospections minières ont été poursuivies.

L’effort au point de vue des travaux publics a porté sur la réfection de ponts et d’ouvrages d’art, sur l’entretien des routes, sur l’établissement de travaux de drainage, et sur diverses constructions.

Il est bien entendu que, suivant le point de vue du Traité de Sèvres, qui ne prévoit pas l’attribution de la Cilicie au mandat français, toutes ces dépenses ont été faites au compte de la Turquie, à la souveraineté de laquelle fera retour ce territoire occupé et au profit de laquelle les améliorations se trouveront ainsi réalisées.

En Cilicie, comme en Syrie, notre œuvre scolaire a été des plus importantes. La guerre avait fermé presque toutes les écoles. Au 1er mai 1920, on comptait à nouveau, pour la seule Cilicie, 90 écoles officielles fonctionnant sous le patronage de l’autorité française, et 106 écoles privées encouragées par nous.

La situation pénible du pays à l’issue de la guerre, et les troubles qui se sont déroulés au cours de notre occupation, donnaient au côté humanitaire de notre œuvre une importance considérable. Aussi, l’hygiène et l’assistance publique ont-elles été l’objet d’une attention particulière. À la fin de 1919, nous avions pu organiser, à Adana même, deux hôpitaux, un dispensaire et une école d’infirmières, à Tarsous et à Mersine un hôpital.

L’assistance aux Arméniens, réunis en grande colonie dans la région, prit elle aussi une importance capitale. Elle s’exerça sous les formes les plus touchantes de la charité française. Pour recevoir les orphelins arméniens du Nord, il fut créé des refuges qui abritèrent, à Adana, 800 orphelins, à Deurtyol 240. Trois mille autres environ furent placés dans des familles, qui reçurent de nous une indemnité d’entretien. Enfin, des ouvroirs et des ateliers d’apprentissage furent créés pour les femmes et les enfants.

Tandis que ces réalisations étaient acquises, nos techniciens poursuivaient leurs études, en vue de déterminer si le pays était vraiment digne de sa réputation et quel pouvait être son véritable avenir agricole et commercial. Leurs conclusions méritent d’être retenues ; elles sont des plus favorables.

La richesse agricole de la Cilicie a fait l’admiration de tous ceux qui ont parcouru ce pays de delta, dont la fertilité est légendaire. Les ingénieurs agronomes qui l’ont étudié ont conclu que les deux tiers des terres étaient cultivables. On peut considérer ce pays comme devant devenir un des plus riches du globe.

La Cilicie, bien arrosée, possédant des pluies abondantes et une température d’été correspondant à celle de l’Égypte, peut recevoir toutes les cultures de la rive méridionale de la Méditerranée. Les terres cultivables sont estimées à 2 600 000 hectares, dont 300 000 hectares seulement ont été ensemencés en 1919. La situation troublée du pays au cours de l’année n’a pas permis son exploitation normale. Une partie des récoltes a d’ailleurs été perdue.

La possibilité de développer en Cilicie de grandes exploitations de coton avait déjà attiré, avant la guerre, l’attention de toutes les Puissances européennes, et particulièrement celle de l’Allemagne, qui soutenait énergiquement les entreprises de la Deutsche Levantische Baumwolle Gesellschaft. L’exploitation du coton, qui est la richesse de l’avenir, a donné, en 1914, 135 000 balles, représentant 27 000 tonnes. Il est d’un intérêt capital de noter que, d’après l’avis de M. Achard, le spécialiste le plus autorisé qui ait officiellement étudié la région, la production de la Cilicie seule doit pouvoir assurer, dans l’avenir, le poids de coton nécessaire à l’industrie textile française tout entière, exception faite pour celle de l’Alsace.

La production des céréales, qui atteignait, en 1914, 150 000 tonnes, doit pouvoir être portée à 1 800 000 tonnes, comprenant du blé, de l’orge, du maïs, et dont 1 400 000 tonnes resteront disponibles pour l’exportation. Il est inutile de signaler quelle peut être l’importance d’une telle ressource pour le marché français.

Enfin, la valeur du cheptel cilicien n’est pas plus négligeable que celle des forêts, qui couvrent plus de 200 000 hectares et peuvent donner lieu à une importante exploitation.

Le traitement des bois, comme celui du coton, justifiera le développement d’usines locales. Tout n’est d’ailleurs pas à créer de ce côté ; une industrie déjà née compte aujourd’hui quatorze usines d’égrenage pour le coton, des filatures à Adana et à Tarsous, et vingt-trois minoteries, pour l’ensemble du pays. Des scieries mécaniques occupent déjà 8 000 ouvriers.

Ainsi, la Cilicie, dont la population est actuellement estimée à 440 000 habitants, est appelée à un fort bel avenir. Sa capacité productive est des plus favorables à l’ouverture du pays à notre commerce.

En ce qui concerne ce dernier, les conditions sont analogues à celles qui ont déjà été notées à propos de la Syrie. Elles comportent : des prix élevés en raison de l’insuffisance des arrivages, des stocks inexistants, des besoins de toutes sortes ; un ravitaillement qui pourrait être directement effectué par la France, en concurrençant les marchés de Constantinople, de Smyrne et d’Alexandrie ; la présence, en Cilicie, de produits d’exportation dont la production doit être augmentée : céréales, coton, laines.

Jusqu’ici, le commerce français n’occupe là qu’une place insignifiante, en dépit de la demande de nos produits. On trouve surtout des cotonnades anglaises, italiennes et espagnoles, des lainages anglais, des articles de quincaillerie allemande, arrivés directement par Trieste et Rotterdam. Le Haut-Commissariat du Levant se préoccupe de mettre l’industrie et le commerce français en mesure de répondre aux demandes qui lui viendront de Cilicie. Il poursuit la création d’organes de renseignements pouvant fixer sur les besoins du marché cilicien et assurer le règlement de toutes les questions d’exportation, de transport, de modes de paiement, de droits de douane. Les approximations faites jusqu’ici permettent de considérer que les importations en Cilicie pourraient arriver par année à une valeur de plus de 100 millions de francs. Le chiffre des exportations, plus difficile à fixer, pourrait aller, avec la mise en valeur du pays, jusqu’à atteindre, pour le coton, 250 000 tonnes, et, pour les céréales, environ 1 400 000 tonnes.

Si cet avenir favorable a retenu toute notre attention, même et surtout depuis l’apparition du traité de Sèvres, qui consacre cependant le caractère ottoman de la Cilicie, ce n’est pas uniquement en raison des sacrifices que nous a coûtés un pays qui ne doit pas appartenir à la France. C’est aussi parce que nous avons acquis sur la Cilicie des droits à certains avantages. Ceux-ci nous ont été d’avance reconnus par la Sublime-Porte. Ils sont définis par une convention consécutive au traité de paix avec la Turquie et dite : « Accord tripartite. »

L’article V de cet accord, intervenu entre la France, l’Angleterre et l’Italie, prévoit une « zone dans laquelle des intérêts particuliers sont reconnus à la France. » Cette zone comprend la Cilicie, une partie de la Haute Mésopotamie et du Kurdistan.

D’après le même article, c’est à la France qu’il appartient de prêter son concours à la Turquie pour organiser l’administration ou la police du pays, dans le cas où il manifesterait le désir d’obtenir un concours extérieur, et d’assurer la protection des minorités dans la zone qui lui est attribuée.

En outre, aux termes de l’accord tripartite, qui maintient le principe de l’égalité de traitement économique des contractants pour les fins commerciales, la France a un droit de priorité par rapport aux deux autres Puissances signataires pour tout ce qui concerne les concessions commerciales ou industrielles dans sa zone. Cet accord a donc pour effet d’éliminer dans notre zone, à charge de réciprocité pour la leur, la concurrence des Anglais et celle des Italiens.

Enfin, l’accord nous donne le droit d’acquérir et d’exploiter la totalité des lignes de chemin de fer de notre zone, en particulier celle de Tarsous-Mersine-Adana. L’attribution de ces lignes comporte, en même temps, les avantages concessionnaires accessoires du contrat, c’est-à-dire des concessions de mines à 20 kilomètres de part et d’autre de la ligne, et la faculté d’y utiliser les forces hydrauliques, si elles n’ont pas déjà reçu d’autre emploi.

Tel est le texte dont nous sommes actuellement nantis. Il offre surtout des avantages en puissance et, là encore, il sera ce que le fera notre volonté d’en tirer parti et de l’appliquer. Il est d’ailleurs surtout un instrument négatif, qui précise ce que les contractants s’engagent à ne pas faire dans les zones voisines, en laissant ouverte dans la leur la concurrence de tous les États non signataires.

C’est ainsi que se dessine l’avenir français dans la Cilicie, pays de riche avenir agricole, et marché favorable à notre commerce. La situation privilégiée qui nous est faite nous invite donc dès aujourd’hui à nous efforcer d’orienter vers les marchés français les produits locaux : céréales, laines, bois et surtout coton ; à créer un débouché important pour nos produits manufacturés, articles de luxe, machines agricoles et industrielles, matériaux de construction ; à assurer un emploi rémunérateur aux capitaux français dans la mise en valeur des richesses inexploitées de cette contrée fertile, qui a mérité le nom d’ « Égypte du Nord » et qui demeure presque, à l’heure actuelle, un pays neuf ; à user, enfin, du droit que nous confère l’article IV de l’accord concernant l’établissement de chemins de fer dans notre zone.

Voilà les avantages que nous vaudra l’exercice de nos droits, et qui seront le prix de nos sacrifices. Ils prendront d’ailleurs seulement leur pleine valeur quand la Cilicie aura pu être rendue tout entière à l’ordre et à la sécurité, et qu’elle sera affranchie du voisinage d’une zone de guerre qui est pour elle une incessante menace. Or, à cette heure, le Nationalisme turc demeure armé contre nous, et le traité de Sèvres n’est pas plus ratifié par les Puissances européennes qui l’ont signé qu’il n’est accepté par la Porte à laquelle il a été imposé.

L’opinion française s’en est émue à bon droit, et la presse a exposé la situation nouvelle que nous fait, en Orient, la solution de la crise grecque, qui est de nature à remettre en cause des questions considérées jusqu’ici comme réglées, mais qui peuvent peut-être prêter aujourd’hui à des solutions plus avantageuses. M. Vénizélos disparaissant avec le régime qu’il, incarnait, les Alliés peuvent ne plus se considérer comme tenus par les engagements qu’ils avaient pris avec le gouvernement précédent. Il faut considérer, en outre, que la paix sur le front de Pologne, qui donne des disponibilités aux Bolchevistes, leurs succès en Arménie, et l’effondrement de Wrangel qui leur laisse les mains libres dans la Russie du Sud et par conséquent à proximité du Levant, créent une situation qui donne à réfléchir.

En effet, malgré certains dissentiments survenus en Arménie, l’entente entre les Bolchévistes et les Kémalistes et l’aide apportée à ces derniers par les Soviets peuvent devenir une menace redoutable. C’est la plume autorisée de Mme Berthe Georges Gaulis qui écrit qu’ « au Turkestan, sur les frontières de l’Afghanistan, à Askhabah, Merv, Boukhara, Tachkend, Kosand, Andihan, 30 000 bolchévistes commandés par Enver et Djemal, secondés par des officiers turcs, sont en position de combat, avec, comme réserve pouvant être à pied d’œuvre dans un délai très court, l’armée rouge de Tomsk, sans compter les 80 000 rouges du Caucase. »

On sait, de plus, que l’armée grecque de Smyrne est troublée par les événements d’Athènes et que les Kémalistes viennent de l’attaquer non sans succès. Or, Smyrne a toujours été le gros obstacle à une entente avec les Kémalistes. Si les Kémalistes se sont d’abord portés sur nous en Cilicie, c’est que les Grecs, avec leurs 120 000 hommes retranchés derrière les fils de fer de Smyrne, étaient plus difficiles à atteindre. C’est pour cette raison, plus encore que pour les prétextes arméniens invoqués et qui n’ont été qu’une des causes occasionnelles du conflit, que la lutte a éclaté. On n’ignore pas que les prétentions des Kémalistes ont augmenté depuis, mais on ne peut oublier qu’il y a peu de semaines, ils n’énonçaient dans leurs propositions d’entente avec les Alliés au sujet du traité de Sèvres aucune condition qui concernât spécialement la France. Ils demandaient alors, ainsi que leurs radios de propagande l’ont publié : l’évacuation de Smyrne par les Grecs et l’autonomie de cette région, sous l’administration directe de la Commission des détroits ; l’autonomie de la Thrace constituée en état-tampon sous la souveraineté ottomane ; l’adjonction à la Commission chargée de délimiter la zone neutre, de délégués de Smyrne, de la Thrace et de l’Anatolie ; la modification, dans un sens favorable à la Turquie, des articles de la partie financière et économique du traité de paix ; la séparation du Sultanat et du Khalifat.

Quelle est, dans ces conditions, notre situation vis-à-vis des Kémalistes ? Nous prolongeons un cruel malentendu en nous battant avec eux sans avoir d’élément essentiel de dissentiment. Or, nous venons de leur donner la mesure de notre résolution et de notre force en remportant sur eux les incontestables succès de la colonne du général Goubeau, en leur enlevant Aïntab, et nous savons comment nos voisins d’Adalia, les Italiens, ont réalisé dès longtemps un arrangement très favorable avec Kémal pacha, avec lequel ils vivent en paix.

Aussi, tant pour ces motifs qu’en raison de la politique d’économie qu’il est du devoir du Gouvernement de poursuivre, ainsi qu’il l’a proclamé lui-même en affirmant son désir de faire cesser nos sacrifices en Cilicie, il est certain qu’il n’hésitera pas à faire comprendre aux négociateurs nationalistes convoqués à Londres les avantages réciproques de la situation présente. Mais il fera entendre en même temps que nous sommes prêts à continuer notre effort, si cela est indispensable, même si c’est seulement au prix de nouveaux succès militaires que doit être réalisée une paix favorable.

Le choix de notre Haut-Commissaire à Constantinople est, pour la France, la garantie que la question kémaliste est abordée avec toute la finesse et la force qui ont toujours caractérisé le général Pelle, aussi distingué diplomate que brillant chef militaire.

Puisse la paix rétablie prochainement en Turquie nous, rendre à nos traditionnelles relations de confiance avec ce pays qu’une erreur largement exploitée par nos ennemis a lancé contre nous dans une guerre où il a été bien près de perdre son existence même ! C’est seulement quand tant de nuages encore menaçants auront pu être écartés par le souffle de sincérité et de bienveillance réciproque qui mûrira la réconciliation de la France avec les Turcs, que notre œuvre en Cilicie comme en Syrie pourra prendre toute sa valeur et porter tous ses fruits.

XII. — CONCLUSION

Les développements de cette étude ont montré quelle a été la valeur de l’effort français au Levant, dans un présent procédant d’un passé illustre. Ils ont tenté de prouver aussi quelles étaient les possibilités d’avenir. Comment n’en pas conclure que la France ne peut les envisager qu’avec confiance et sans soulever à nouveau la grave question du principe même de son action en Orient, qu’elle a déjà solennellement résolue, alors qu’il aurait été temps encore d’adopter une solution contraire ? II est trop tard aujourd’hui pour revenir sur ce choix. La France a pris sa décision parce que son prestige national l’y engageait, parce que son intérêt immédiat et lointain le commandait. Or, ce serait gravement compromettre sa situation non seulement en Orient, mais encore en Europe et dans le monde, que de songer à renoncer aujourd’hui à son œuvre au Levant. Cette œuvre est justifiée par nos droits historiques, par notre situation dans le pays, que la volonté populaire a consacrée en Syrie et qu’ont sanctionnée les Puissances alliées par l’octroi du mandat français.

Ce serait aussi renoncer, non seulement à tous les avantages matériels escomptés, et qui ont été exposés en détail dans les pages précédentes, ce serait méconnaître de même l’importance de la situation que nous occupons en Méditerranée orientale et, par conséquent, sur les routes de l’Extrême-Orient.

Il ne faut pas négliger non plus de signaler quelle est l’importance de la présence en Syrie de la France, grande Puissance musulmane, qui tire de cet avantage une force particulière. Le docteur Samné, dont la remarquable étude a déjà été citée, dénombre la répartition entre les Puissances européennes des dix-sept points d’où rayonne la vie intellectuelle et morale de l’Islam. Il signale que nous en détenons deux seulement : Kairouan et Fez. Or l’Angleterre en possède six : le Caire, Bagdad, Lahore, Delhi, Bénarès, Calcutta ; en outre, Kaboul, Chiraz et Ispahan relèvent aujourd’hui, plus ou moins directement, de son influence. Il est donc d’un intérêt capital que nous nous trouvions présents à Damas, vieux centre de l’Islam, à Alep, au milieu d’un pays de transition entre l’Islam arabe et l’Islam turc, à proximité enfin de l’Arabie et des communications territoriales avec La Mecque, qui continue à représenter le lieu le plus vénéré des Mahométans, le centre même de leur société religieuse et morale.

Voilà la situation qui nous est acquise au point de vue musulman, avec la possibilité d’en tirer l’avantage de nous appuyer sur la masse puissante d’une population éclairée qui appréciera et fera apprécier les avantages de notre tolérance et de notre collaboration. C’est pourtant ce que contestent les partisans d’une évacuation immédiate de la Syrie, qui nous menacent d’une brouille avec l’Angleterre, alors que c’est elle qui nous a justement demandé de venir la remplacer en Syrie, conformément aux dispositions dûment signées par elle-même. Les mêmes prophètes proposent alors le renvoi dans l’Afrique du Nord, dans de pareilles conditions, des quarante bataillons de musulmans que nous entretenons au Levant… Que ceux qui connaissent l’Islam jugent !

Et s’il était permis de contester l’avantage final de notre position actuelle dans la Méditerranée orientale en Syrie, que l’on n’oublie pas cette simple formule qui résume toute la question : « Si nous n’y étions pas, d’autres y seraient. »

Non, il ne peut être accepté de remettre en cause toute l’orientation générale et le principe même de la politique française en Orient lorsque vient à se produire un incident militaire, de portée infime, et attestant seulement une fois de plus que le pays n’est pas entièrement pacifié, ce que chacun sait, ou parce que survient une demande de crédits qui paraît surprendre l’opinion, comme s’il était possible d’entamer une œuvre durable et féconde sans que ce soit au prix de sacrifices initiaux. Le Parlement a compris que ces dépenses sont surtout une mise de fonds et représentent des frais d’installation.

On invoque souvent, à propos du coût de la Syrie, la situation actuelle du Maroc et les prodiges qu’y a réalisés le général Lyautey. Ils méritent, en effet, toute notre admiration, mais ce n’est pas au Maroc de 1920 qu’il faut comparer le Levant d’aujourd’hui, c’est à celui de 1908. Nous n’en sommes pas, en Syrie, à payer des dépenses d’entretien ou d’amélioration qui seraient la manière de loyer d’une installation bien établie, nous en sommes à jeter les bases mêmes de l’édifice et à poursuivre laborieusement sa construction. Qu’on n’oublie pas, dans le même ordre d’idées, pour les dépenses militaires, que c’est un outillage véritable qu’il a fallu créer là, par l’apport à pied d’œuvre de tous les moyens militaires qui faisaient défaut, et que la guerre véritable poursuivie actuellement contre nous par les nationalistes turcs ne peut avoir une durée indéfinie.

Sans entrer dans le détail de tous les arguments qui pourraient être encore cités, remarquons également que l’inflation budgétaire actuelle pour le Levant, qui ne doit pas être durable, tient en particulier à l’éloignement de la France de la Syrie et de la Cilicie, et aux difficultés de transports dont la moindre se complique d’une telle augmentation de prix que la tonne de charbon qui coûtait avant la guerre, à Port-Saïd, une trentaine de francs, en vaut aujourd’hui, au même endroit, plus de cinq cents. Enfin, pour cette dépense comme pour les autres, il ne faut pas oublier que nous subissons en Orient les conséquences désastreuses de la baisse de notre change, que, pour la Syrie, l’étalon des valeurs demeure encore la monnaie égyptienne, et pour la Cilicie, la livre turque or, et que l’une et l’autre émises entre 20 et 23 francs en valent, au taux du change actuel, 60 à 80.

Il faut rappeler également, ici, que toute la part de nos dépenses qui concerne la Cilicie, n’est à proprement parler qu’une avance à la Turquie, à laquelle l’article 236 du traité de Sèvres fait une obligation de rembourser à l’occupant l’entretien des troupes occupant les territoires laissés par le traité à la nationalité ottomane, et qui doivent faire retour à la souveraineté de la Porte.

En tenant compte de ces déductions et de ces considérations, on s’apercevra que l’effort demandé à la France n’est pas disproportionné aux avantages d’avenir que l’on doit attendre.

M. Georges Leygues, président du Conseil, a exposé la question en ces termes, le 8 décembre dernier, devant les commissions sénatoriales des Affaires étrangères et des Finances : « Nous sommes allés en Syrie, non seulement parce que nous avions à y soutenir une longue tradition et des œuvres nombreuses, mais pour une raison plus haute encore. La France est une nation méditerranéenne, l’axe de sa politique est dans la Méditerranée, et, si son rôle s’y amoindrissait, son prestige en recevrait un échec grave. Tous les gouvernements sans exception l’ont ainsi pensé. Mais, si la France était confinée dans le bassin occidental de cette mer, elle serait très diminuée ; il nous faut établir en Syrie les bases de notre action orientale. C’est pourquoi le gouvernement revendique la zone syrienne et Alexandrette, qui sera, avant trente ans peut-être, un des plus grands ports de la Méditerranée. » Ce n’est pas M. Aristide Briand, l’auteur des accords de 1916, qui contredira son prédécesseur.

L’opinion française ne pourra pas méconnaître non plus la valeur d’un tel langage et elle voudra persévérer dans l’œuvre entreprise.

Elle admettra qu’il est indispensable de s’en tenir à la formule la plus économique et la plus digne pour maintenir nos intérêts en Cilicie et y assurer, dès que la situation de notre prestige le permettra, la remise du pays aux autorités ottomanes régulières, représentant le gouvernement de l’ensemble de leur pays. Les garanties à exiger en échange de cette remise sont la protection des minorités chrétiennes, dont nous gardons la responsabilité morale, la consécration et la réalisation des avantages économiques que nous devons escompter conformément aux droits qui nous ont été reconnus, le remboursement des dépenses que nous avons faites pour l’occupation du pays et qui ne doivent constituer qu’une avance au gouvernement de la Sublime-Porte.

En Syrie, nous poursuivrons, en collaboration avec la partie éclairée de la population, qui nous a aussi ardemment appelés que cordialement accueillis, et qui sait tout le prix de notre aide, l’équipement administratif, politique et économique du territoire de mandat, afin de lui assurer l’ordre moral et la prospérité matérielle.

Notre pays garde ainsi au Levant un rôle d’une importance primordiale. Son représentant en Syrie ajoute heureusement à notre prestige de nation victorieuse son ascendant personnel et sa haute influence morale.

La France le sait. Elle n’a pas oublié la Champagne, et a placé, avec nos amis du Levant, toute sa confiance dans le général Gouraud.

Testis.

  1. Voyez la Revue du 15 février.