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L’A B C/Édition Garnier/Entretien 17

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DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN.
SUR DES CHOSES CURIEUSES.

B.

A propos, monsieur A, et croyez-vous le monde bien ancien ?

A.

Monsieur B, ma fantaisie est qu’il est éternel. L'A, B, C. 391

B. Cela peut se soutenir par voie d'hypotlièse. Tous les anciens philosophes ont cm la matière éternelle : or de la matière brute à la matière organisée il n'y a qu'un pas.

C. Les hypothèses sont fort amusantes ; elles sont sans consé- quence. Ce sont des songes que la Bible fait évanouir, car il en faut toujours revenir à la Bible.

A.

Sans doute, et nous pensons tous trois dans le fond, en l'an de grâce 1760, que, depuis la création du monde qui fut fait de rien, jusqu'au déluge universel fait avec de l'eau créée exprès, il se passa 1656 ans selon la Vulgate, 2309 ans selon le texte samaritain, et 2262 ans selon la traduction miraculeuse que nous a.mw\ons des Septante. Mais j'ai toujours été étonné qu'Adam et Eve, notre père et notre mère, Abel, Cain, Seth, n'aient été connus de personne au monde que de la petite horde juive, qui tint le cas secret jusqu'à ce que les Juifs d'Alexandrie s'avisassent, sous le premier et le second Ptolémée, de traduire fort mal en grec leurs rapsodies absolument inconnues jusque-là au reste de la terre.

Il est plaisant que nos titres de famille ne soient demeurés en dépôt que dans une seule branche de notre maison, et encore chez la plus méprisée ; tandis que les Chinois, les Indiens, les Persans, les Égyptiens, les Grecs et les Romains, n'avaient jamais entendu parler ni d'Adam ni d'Eve.

B. Il y a bien pis : c'est que Sanchoniathon, qui vivait incon- testablement avant le temps où l'on place Moïse, et qui a fait une Genèse à sa façon, comme tant d'autres auteurs, ne parle ni de cet Adam ni de cette Eve. Il nous donne des parents tout différents.

C.

Sur quoi jugez-vous, monsieur B, que Sanchoniathon vivait avant l'époque de Moïse ?

B.

C'est que, s'il avait été du temps de Moïse, ou après lui, il en aurait fait mention. Il écrivait dans Tyr, qui florissait très-long- temps avant que la horde juive eût acquis un coin de terre vers la Phénicie. La langue phénicienne était la mère-langue du pays;

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les Phéniciens cultivaient les lettres depuis longtemps; les livres juifs l'avouent en plusieurs endroits. Il est dit expressément que Caleb s'empara de la ville des lettres', nommée Cariatli-Séplier, c'est-à-dire Ville des livres, appelée depuis Dabir. Certainement Sanchoniathon aurait parlé de Moïse s'il avait été son contem- porain ou son puîné. Il n'est pas naturel qu'il eût omis dans son histoire les mirifiques aventures de Mosé ou Moïse, comme les dix plaies d'Egypte et les eaux de la mer suspendues à droite et à gauche pour laisser passer trois millions de voleurs fugitifs à pied sec, lesquelles eaux retombèrent ensuite sur quelques autres millions d'hommes qui poursuivaient les voleurs. Ce ne sont pas là de ces petits faits obscurs et journaliers qu'un grave historien passe sous silence. Sanchoniathon ne dit mot de ces prodiges de Gargantua : donc il n'en savait rien ; donc il était antérieur à Moïse, ainsi que Job, qui n'en parle pas. Eusèl)e, son abréviateur, qui entasse tant de fables, n'eût pas manqué de se prévaloir d'un si éclatant témoignage,

A.

Cette raison est sans réplique. Aucune nation n'a parlé an- ciennement des Juifs, ni parlé comme les Juifs ; aucune n'eut une cosmogonie qui eût le moindre rapport à celle des Juifs. Ces malheureux Juifs sont si nouveaux qu'ils n'avaient pas même, en leur langue, de nom pour signifier Dieu. Ils furent obligés d'emprunter le nom d'Adonaï des Sidoniens, le nom de Jeliova ou lao des Syriens, Leur opiniâtreté, leurs superstitions nouvelles, leur usure consacrée, sont les seules choses qui leur appartiennent en propre. Et il y a toute apparence que ces polis- sons, chez qui les noms de géométrie et d'astronomie furent tou- jours absolument inconnus, n'apprirent enfin à lire et à écrire que quand ils furent esclaves à Babylone. On a déjà prouvé/ que c'est là qu'ils connurent les noms des anges, et même le nom d'Israël, comme ce transfuge juif Flavius Josèphe l'avoue lui-même.

G.

Quoi ! tous les anciens peuples ont eu une genèse antérieure à celle des Juifs, et toute différente?

A.

Cela est incontestable. Voyez le Shasta et le Veidani des In- diens, les cinq Rings des Chinois, le Zend des premiers Persans,

1. Jucjes, ch. I, V. 11. {Noie de Yullaire.)

2. Voyez tome XI, pages 138, 184.

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le ThaiU ou Mercure trismégiste dos Égyptiens ; Adam leur est aussi inconnu que le sont les ancêtres de tant de marquis et de barons dont l'Europe fourmille.

C. Point d'Adam! cela est bien triste. Tous nos almanachs comp- tent depuis Adam.

A.

Ils compteront comme il leur plaira; lesÉtrennes mignonnes ne sont pas mes archives.

B. Si jjien donc que monsieur A est préadamite ?

A.

Je suis présaturnien, préosirite, prébramite, prépandorite.

C. Et sur quoi fondez-vous votre belle hypothèse d'un monde éternel ?

A.

Pour vous le dire, il faut que vous écoutiez patiemment quel- ques petits préliminaires.

Je ne sais si nous avons raisonné jusqu'ici bien ou mal ; mais je sais que nous avons raisonné, et que nous so mmes tous les trois des êtres intelligents' : or des êtres, intelligents ne peuvent avoir été formés par un être brut, aveugle, insensible ; il y a cer- tainement quelque différence entre les idées de Newton et des crottes de mulet. L'intelligence de Newton venait donc d'une autre intelligence.

Quand nous voyons une belle machine, nous disons qu'il y a un bon machiniste, et que ce machiniste a un excellent enten- dement. Le monde est assurément une machine admirable : donc il y a dans le monde une admirable intelligence, quelque part qu'elle soit. Cet argument est vieux, et n'en est pas plus mauvais.

Tous les corps vivants sont composés de leviers, de poulies, qui agissent suivant les lois de la mécanique, de liqueurs que les lois de l'hydrostatique font perpétuellement circuler; et quand on songe que tous ces êtres ont du sentiment qui n'a aucun rap- port à leur organisation, on est accablé de surprise.

Le mouvement des astres, celui de notre petite terre autour du soleil, tout s'opère en vertu des lois de la mathématique la

1. Une partie de ce qui suit a été reproduit dans les Questions sur VEncijdo- pédie; voyez tome XVII, page 464.

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plus profonde. Comment Platon, qui no connaissait pas une de ces lois; le chimérique Platon, qui disait que la terre était fondée sur un triangle équilatère, et l'eau sur un triangle rectangle; le ridicule Platon, qui dit qu'il ne peut y avoir que cinq mondes, parce qu'il n'y a que cinq corps réguliers ; comment, dis-je, rignorant Platon, qui ne savait pas seulement la trigonométrie spliérique, a-t-il eu cependant un génie assez heau, un instinct assez heureux pour appeler Dieu Vèternel géomètre, pour sentir qu'il existe une intelligence formatrice ?

B.

Je me suis amusé autrefois à lire Platon, Il est clair que nous

lui devons toute la métaphysique du christianisme : tous les Pères

grecs furent, sans contredit, platoniciens ; mais quel rapport tout

cela peut-il avoir à l'éternité du monde, dont vous nous parlez?

A.

Allons i)ied à pied, s'il vous plaît. Il y a une intelligence qui anime le monde : Spinosa lui-même l'avoue. Il est impossible de se débattre contre cette vérité, qui nous environne et qui nous presse de tous côtés.

C.

J'ai cependant connu des mutins qui disent qu'il n'y a point d'intelligence formatrice, et que le mouvement seul a formé par lui-même tout ce que nous voyons et tout ce que nous sommes. Ils vous disent hardiment : La combinaison de cet univers était possii)le, puisqu'elle existe: donc il était possible que le mouve- ment seul l'arrangeât. Prenez quatre astres seulement. Mars, Vénus, Mercure, et la Terre ; ne songeons d'abord qu'à la place où ils sont, en faisant abstraction de tout le reste, et voyons combien nous avons de probabilités pour que le seul mouvement les mette à ces places respectives. Nous n'avons que vingt-quatre hasards dans cette combinaison, c'est-à-dire il n'y a que vingt- quatre contre un à parier que ces astres se trouveront où ils sont les uns par rapport aux autres. Ajoutons à ces quatre globes celui de Jupiter : il n'y aura que cent vingt contre un à parier que Jupiter, Mars, Vénus, Mercure, et notre globe, seront placés où nous les voyons.

Ajoutez-y enfin Saturne : il n'y aura que sept cent Aingt hasards contre un pour mettre ces six grosses planètes dans l'ar- rangement qu'elles gardent entre elles selon leurs distances don- nées. Il est donc démontré qu'eji sept cent vingt jets le seul

�� � L'A, B, C. 395

mouvement a pu mettre ces six planètes principales dans leur ordre.

Prenez ensuite tous les astres secondaires, toutes leurs combi- naisons, tous leurs mouvements, tous les êtres qui végètent, qui vivent, qui sentent, qui pensent, qui agissent dans tous les globes, vous n'aurez qu'à augmenter le nombre des hasards ; multipliez ce nombre dans toute réternité, jusqu'au nombre que notre fai- blesse appelle infini, il y aura toujours une unité en faveur de la formation du monde, tel qu'il est par le seul mouvement : donc il est possible que, dans toute l'éternité, le seul mouvement de la matière ait produit l'univers entier tel qu'il existe. Voilà le rai- sonnement de ces messieurs.

À.

Pardon, mon cher ami C; cette supposition me paraît prodi- gieusement ridicule pour deux raisons : la première, c'est que, dans cet univers, il y a des êtres intelligents, et que vous ne sau- riez prouver qu'il soit possible que le seul mouvement produise l'entendement; la seconde, c'est que, de votre propre aven, il y a l'infini contre un à parier qu'une cause intelligente formatrice anime l'univers. Quand on est tout seul vis-à-vis l'infini, on est bien panvre^.

Encore une fois, Spinosa lui-même admet cette intelligence.

Pourquoi voulez-vous aller plus loin que lui, et plonger, par un

sot orgueil, votre faible raison dans un abîme où Spinosa n'a pas

osé descendre? Sentez-vous bien l'extrême folie de dire que c'est

une cause aveugle qui fait que le carré d'une révolution d'une

planète est toujours au carré des révolutions des autres planètes

comme la racine du cube de sa distance est à la racine cube des

distances des autres au centre commun? Mes amis, ou les astres

sont de grands géomètres, ou l'éternel géomètre a arrangé les

astres.

C.

Point d'injures, s'il vous plaît, Spinosa n'en disait point : il est plus aisé de dire des injures que des raisons. Je vous accorde une intelligence formatrice répandue dans ce monde; je veux bien dire avec Virgile (^f/i., VI, 727) :

31CI1S agitât molem et magno se corpore miscet.

1. Nous sommes encore ti'op peu au fait des choses de ce monde pour appli- quer le calcul des probabilités à cette question, et l'application de ce calcul aurait des difficultés que ceux qui ont voulu la tenter n'ont pas soupçonnées. (K.)

�� � 396 L'A, B, C.

Je ne suis pas de ces gens qui disent que les astres, les hommes, les animaux, les végétaux, la pensée, sont TelTet d'un coup de dés.

A. Pardon de m'être mis en colère, j'avais le spleen; mais, en me fâchant, je n'en aAais pas moins raison.

B.

Allons au fait sans nous fâcher. Comment, en admettant un Dieu, pouvez-vous soutenir par hypothèse que le monde est éternel ?

A.

Comme je soutiens par voie de thèse que les rayons du soleil sont aussi anciens que cet astre.

C. Voilà une plaisante imagination! Quoi! du fumier, des haclie- liers en théologie, des puces, des singes, et nous, nous serions des émanations de la Divinité?

A.

Il y a certainement du divin dans une puce : elle saute cin- quante fois sa hauteur; elle ne s'est pas donné cet avantage.

B.

Quoi ! les puces existent de toute éternité ?

A.

Il le faut bien, puisqu'elles existent aujourd'hui, et qu'elles étaient hier, et qu'il n'y a nulle raison pour qu'elles n'aient pas toujours existé. Car si elles sont inutiles, elles ne doivent jamais être; et dès qu'une espèce a l'existence, il est impossible de prou- ver qu'elle ne l'ait pas toujours eue. Voudriez-vous que l'éternel géomètre eût été engourdi une éternité entière? Ce ne serait pas la peine d'être géomètre et architecte pour passer une éternité sans combiner et sans l)âtir. Son essence est de produire; puis- qu'il a produit, il existe nécessairement : donc tout ce qui est en lui est essentiellement nécessaire. On ne peut dépouiller un être de son essence, car alors il cesserait d'être. Dieu est agissant : donc il a toujours agi; donc le monde est une émanation éter- nelle de lui-même; donc quiconque admet un Dieu doit admettre le monde éternel. Les rayons de lumière sont partis nécessaire- ment de l'astre lumineux de toute éternité, et toutes les combi- naisons sont parties de l'Être combinateur de toute éternité.

�� � L'A, B, C. 397

L'homme, le serpent, l'araignée, l'huître, le cohmaçon, ont tou- jours existé, parce qu'ils étaient possihles.

��Quoi ! vous croyez que le Démiourgos, la puissance forma- trice, le grand Être, a fait tout ce qui était à faire ?

A.

Je l'imagine ainsi. Sans cela, il n'eût point été l'Être néces- sairement formateur; vous en feriez un ouvrier impuissant ou paresseux qui n'aurait travaillé qu'à une très-petite partie de son

ouvrage.

C.

Quoi! d'autres mondes seraient impossibles?

A. Cela pourrait hien être : autrement il y aurait une cause éter- nelle, nécessaire, agissante par son essence, qui, pouvant les faire, ne les aurait point faits : or une telle cause qui n'a point d'elTet me semble aussi absurde qu'un effet sans cause.

C.

Mais bien des gens pourtant disent que cette cause éternelle a choisi ce monde entre tous les mondes possibles,

A. Ils ne paraissent point possibles s'ils n'existent pas. Ces mes- sieurs-là auraient aussi bien fait de dire que Dieu a choisi entre les mondes impossibles. Certainement Téternel artisan aurait arrangé ces possibles dans l'espace, 11 y a de la place de reste. Pourquoi, par exemple, l'intelligence universelle, éternelle, néces- saire, qui préside à ce monde, aurait-elle rejeté dans son idée une terre sans végétaux empoisonnés, sans vérole, sans scorbut, sans peste, et sans Inquisition ? Il est très-possible qu'une telle terre existe : elle devait paraître au grand Démiourgos meilleure que la nôtre; cependant nous avons la pire. Dire que cette bonne terre est possible, et qu'il ne nous l'a pas donnée, c'est dire assu- rément qu'il n'a eu ni raison, ni bonté, ni puissance; or c'est ce qu'on ne peut dire : donc s'il n'a pas donné cette bonne terre, c'est apparemment qu'il était impossible de la former.

B. Et qui vous a dit que cette terre n'existe pas? Elle est proba- blement dans un des globes qui roulent autour de Sirius, ou du petit Chien, ou de l'œil du Taureau.

�� � 398 L'A, B, C.

A.

En ce cas, nous sommes d'accord ; l'intelligence suprême a fait tout ce qu'il lui était possible de faire; et je persiste dans mon idée que tout ce qui n'est pas ne peut être.

C. Ainsi l'espace serait rempli de globes qui s'élèvent tous en perfection les uns au-dessus des autres : et nous avons nécessai- rement un des plus méchants lots. Cette imagination est belle ; mais elle n'est pas consolante.

B. Enfin vous pensez donc que de la puissance éternelle forma- trice, de l'intelligence universelle, en un mot, du grand Être, est sorti nécessairement de toute éternité tout ce qui existe?

A.

Jl me parait qu'il en est ainsi.

B.

Mais en ce cas le grand Être n'a donc pas été libre?

A.

Être libre, je vous l'ai dit cent fois dans d'autres entretiens S c'est pouvoir. Il a pu, et il a fait. Je ne conçois pas d'autre liberté. Vous savez que la liberté d'indifférence est un mot vide de sens.

B. En conscience êtes-vous bien sûr de votre système?

A.

Moi! je ne suis sûr de rien. Je crois qu'il y a un être intelli- gent, une puissance formatrice, un Dieu. Je tâtonne dans rol)s- curité sur tout le reste. J'affirme une idée aujourd'hui, j'en doute demain; après-demain je la nie; et je puis me tromper tous les jours. Tous les philosophes de bonne foi que j'ai vus m'ont avoué, quand ils étaient un peu en pointe de vin, que le grand Être ne leur a pas donné une portion d'évidence plus forte que la mienne.

Pensez-vous qu'Épicure vît toujours bien clairement sa décli- naison des atomes, que Descartes fût persuadé de sa matière striée? Croyez-moi, Leibnitz riait de ses monades et de son har-

1. Voyez tome XIX, page 197; XXV, iOT ; XXVI, 50, 93

�� � L'A, B, C. 390

monie préétablie. Telliamed ' riait de ses montagnes formées par la mer. L'auteur des molécules organiques est assez savant et assez galant homme pour en rire. Deux augures, comme vous savez-, rient comme des fous quand ils se rencontrent. Il n'y a que le jésuite irlandais Needliam qui ne rie point de ses an- guilles.

B.

Il est vrai qu'en fait de systèmes il faut toujours se réserver le droit de rire le lendemain de ses idées de la veille.

C.

Je suis très-aise d'avoir trouvé un vieux philosophe anglais qui rit après s'être fâché, et qui croit sérieusement en Dieu : cela est très-édifiant.

A.

Oui, têtehleue, je crois en Dieu, et j'y crois beaucoup plus que les universités d'Oxford et de Cambridge, et que tous les prêtres de mon pays : car tous ces gens-là sont assez serrés pour vouloir qu'on ne l'adore que depuis environ six mille ans, et moi, je veux qu'on l'ait adoré pendant l'éternité. Je ne connais point de maître sans domestiques, de roi sans sujets, de père sans enfants, ni de cause sans effet.

C.

D'accord, nous en sommes convenus; mais là, mettez la main sur la conscience, croyez-vous un Dieu rémunérateur et punis- seur, qui distribue des prix et des peines à des créatures qui sont émanées de lui, et qui nécessairement sont dans ses mains comme l'argile sous les mains du potier?

Ne trouvez-vous pas Jupiter fort ridicule d'avoir jeté d'un coup de pied Vulcain du ciel en terre, parce que Vulcain était boiteux des deux jambes? Je ne sais rien de si injuste : or l'éter- nelle et suprême intelligence doit être juste; l'éternel amour doit chérir ses enfants, leur épargner les coups de pied, et ne les pas chasser de la maison pour les avoir fait naître lui-même néces- sairement avec de vilaines jambes.

A.

Je sais tout ce qu'on a dit sur cette matière abstruse, et je ne m'en soucie guère. Je veux que mon procureur, mon tailleur,

1. De Maillet; voyez la note, tome XXI, page 331.

2. Voyez la note, tome XX, page 515.

�� � 400 L'A, B, C.

mes Talets, ma femme même, croient en Dieu ; et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu.

C. ^ ous vous moquez du monde. J"ai connu vingt dévotes qui ont donné à leurs maris des héritiers étrangers.

A.

Et moi, j'en ai connu une que la crainte de Dieu a retenue, et cela me suffit. Quoi donc ! à votre avis, vos vingt dévergondées auraient-elles été plus fidèles en étant athées? En un mot, toutes les nations policées ont admis des dieux récompenseurs et punis- seurs, et je suis citoyen du monde.

B.

C'est fort bien fait; mais ne vaudrait-il pas mieux que l'intel- ligence formatrice n'eût rien à punir? Et d'ailleurs, quand, com- ment punira-t-elle?

A.

Je n'en sais rien par moi-même ; mais, encore une fois, il ne faut point ébranler une opinion si utile au genre humain. Je vous abandonne tout le reste. Je vous abandonnerai même mon monde éternel si vous le voulez absolument, quoique je tienne bien fort à ce système. Que nous importe, après tout, que ce monde soit éternel, ou qu'il soit d'avant-hier? Vivons-y douce- ment, adorons Dieu, soyons justes et bienfaisants : voilà l'essen- tiel, voilà la conclusion de toute dispute. Que les barbares into- lérants soient l'exécration du genre humain, et que chacun pense comme il voudra!

C.

Amen. x\llons boire, nous réjouir, et bénir le grand Être.

��FIN DE l'a, b, c.

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