L’Abîme (Rollinat)/Les Deux Justes

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L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 284-285).


LES DEUX JUSTES


Je n’aurai donc pas un frisson
D’enthousiasme ou de torture
Qui me paye de ma culture
Et m’intéresse à ma moisson.

En vain mon cœur blasé, suprême,
Cherche du nouveau dans le Bien,
Ce sphinx inerte ne dit rien
Et reste semblable à lui-même.


Oh ! qu’il surgisse enfin de la Perversité
Un démon par lequel je puisse être tenté
Et, savourant l’horreur de m’en laisser poursuivre,

Je bénirai le Mal autant que je le hais,
Puisque hélas ! c’est encor l’inconnu du Mauvais
Qui donne un goût moins nul à la fadeur de vivre.

« Insensé ! croupis dans le Bien,
Répond le vieux juste au novice ;
Sais-tu si le dégoût du vice
N’est pas plus morne que le tien ?

« L’Uniformité nous verrouille ;
Gardons-y le devoir têtu.
Portons l’ennui de la vertu
Comme un glaive porte sa rouille. »