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L’Abbaye de Fontenay et l’architecture cistercienne/3

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Ph. L. B.
13. Façade de l’église.

L’ARCHITECTURE




L’ÉGLISE


Édifiée en un très court espace de temps, de 1139 à 1147, l’église de Fontenay est d’une homogénéité parfaite et n’a rien perdu de son premier caractère, grâce à l’excellence de la construction et à la qualité des matériaux qui ont victorieusement résisté aux ravages des siècles.

Cette église est la plus ancienne des églises cisterciennes qui sont restées debout en France. Elle a été bâtie dans les dernières années de la vie de saint Bernard, au temps où l’Ordre, animé d’une vie nouvelle et d’une force irrésistible par un saint qui fut un grand homme, s’était répandu dans presque toute l’Europe. Dès le milieu du xiie siècle, l’Ordre de Cîteaux comptait cinq cents maisons dispersées à travers la chrétienté. La seule abbaye de Clairvaux, dont l’abbé était saint Bernard, avait fondé, avant la mort du saint, plus de cent cinquante monastères. La discipline cistercienne commence à conquérir l’Allemagne en 1124, l’Angleterre en 1128, l’Italie en 1135, le Portugal en 1140, la Castille en 1131, l’Aragon vers 1150 et bientôt après la Suède. C’est pendant cette époque de rapide expansion que l’Ordre constitue en Bourgogne les formes de l’architecture que ses moines transportent de tous côtés.

L’église de Fontenay, régulièrement orientée du levant au couchant, a un dessin d’une austérité vraiment monastique, dont le plan est entièrement cerné par des lignes droites qui se rencontrent à angle droit. Ce plan, qui a la forme d’une croix latine, comprend une nef et deux bas côtés, un transept flanqué de quatre chapelles carrées du côte du levant et un chœur à chevet plat. C’est là le plan le plus cistercien : nous 1e retrouverons depuis la Scandinavie jusqu’à la Sicile.


14. Coupe transversale de l’église.

Les dimensions principales de l’édifice sont : longueur totale dans œuvre, 66 mètres ; largeur de la nef, 8 mètres, avec les bas côtés, 19 mètres ; longueur du transept, 30 mètres ; hauteur de la nef, 26. mètres 70.

La nef, comprenant huit-travées, est voûtée en berceau brisé, divisé et soutenu par des doubleaux qui portent sur des colonnes engagées. Ces colonnes reposent, au niveau de la naissance des arcades de la nef, sur des pilastres garnis de tores aux arêtes, et adossés aux piliers cruciformes. Les collatéraux, subdivisés à l’aplomb de chaque pilier par un arc en tiers-point et soutenant des voûtes en berceau brisé perpendiculaires à l’axe du vaisseau, forment une suite de chapelles communicantes. Cette disposition, qui se retrouve dans un bon nombre d’édifices de la Bourgogne au XIIe siècle et qui est très fréquente dans les églises


Ph. L. B.
15. Intérieur de l’église.
cisterciennes primitives, était fort bien comprise pour résister à la poussée de la grande voûte[1]. La figure en perspective (fig. 16), dessinée par Viollet-le-Duc, fait
16. Structure des voûtes transversales des bas côtés.
(Dessin de V.-l.-D, Dict. d’Arch., t. I, p. 179.)

comprendre ce détail de construction. Il faut seulement observer que les arcs-boutants B, lancés du contrefort du mur extérieur à la naissance de la grande voûte, figurés entre les berceaux des bas côtés, n’ont jamais existé à Fontenay ; la structure de l’édifice, parfaitement équilibrée, a pu s’en passer ; le voûtement des bas côtés forme des contreforts très suffisants. Ce mode de construction ne permettant pas l’ouverture de fenêtres dans la nef, on a dû se contenter de percer les murs latéraux de baies en plein cintre éclairant les bas côtés. La nef reçoit une abondante lumière par les fenêtres de la façade, de l’abside et de l’avant-chœur.

Le transept est également voûté en berceau brisé, mais à un niveau très inférieur à celui de la croisée, dont la voûte se raccorde à celle de la nef.

Conformément à la tradition cistercienne, deux chapelles rectangulaires, voûtées en berceau brisé, éclairées par une fenêtre et communiquant entre elles par des arcs cintrés, s’ouvrent au levant dans chaque croisillon. L'arc en tiers-point, qui encadre ces chapelles, est dépourvu de moulures et repose sur de robustes piliers, auxquels sont adossées les colonnes engagées qui portent les doubleaux de la voûte du transept.

17. Piscine dans le chœur.
(D’après les relevés de M. Paul de Montgolfier.)

À l’extrémité du croisillon méridional contigu aux bâtiments conventuels, une porte communique avec la sacristie, et un escalier de pierre de vingt-quatre marches permettait aux religieux de descendre du dortoir à l’église dès que la cloche avait sonné matines.

Le chœur, de forme carrée, élevé de deux marches et largement éclairé par deux rangs de fenêtres, en triplet, ouvertes dans le chevet plat, est également voûté en berceau brisé, mais

beaucoup plus bas que la nef. Cette différence de hauteur est rachetée par un mur de fond, qui s’élève au-dessus de l’arc triomphal, et qui est percé de cinq baies

Ph. L. B.
18. Entrée du chœur et des chapelles du transept.
étagées. Dans l’angle méridional, on voit une piscine de forme rectangulaire, prise dans l’épaisseur du mur. Au xiiie siècle, elle fut décorée d’un encadrement mouluré et de légères colonnettes à chapiteaux feuillages portant sur une corniche dont les débris viennent d’être retrouvés (fig. 17).

La façade, d’une grande simplicité, n’est coupée que par deux contreforts répondant aux piliers de la nef ; elle n’a qu’un portail surmonté d’une archivolte à trois boudins, bordés de baguettes et reposant sur deux colonnes. La partie supérieure est ajourée de sept fenêtres (nombre peut-être symbolique) disposées sur deux rangs.

Les piliers, sur plan cruciforme, sont formés d’un massif carré cantonné de deux colonnes engagées et de deux pilastres répondant aux arcs des travées, aux doubleaux de la grande voûte et à ceux qui divisent les bas côtés. Les chapiteaux, conformément aux ordonnances de saint Bernard, sont à peu près dénués de sculptures et ne montrent, dans la nef, que des feuilles pleines, lancéolées, à très faible relief, exactement appliquées à la corbeille en forme de tronc de pyramide renversé. Seuls quelques chapiteaux, supportant les arcs de séparation des bas côtés, sont ornés de rubans en forme de demi-ronds enlacés formant guirlande (fig. 19) ; les bases des colonnes et les pilastres, composés de deux tores séparés par une scotie, reposent sur un socle avec plinthe. L’appareil est formé de moellons dans les pleins des murs et de pierre de taille blanche dans les piliers, arcs, pieds-droits, contreforts et chaînages.

Nous avons vu les bas côtés sectionnés par autant de voûtes que de travées, formant ainsi seize chapelles, dont M. l’abbé Corbolin énumère quelques vocables[2]. « La première, du côté de l’Épitre, était dédiée à saint Jean, patron secondaire de l’abbaye ; la seconde, des ducs de Bourgogne, où furent inhumés un jeune duc, sa tante Jeanne de Bourgogne, sœur de Philippe de Rouvres, décédée au château de Villaines-en-Duesmois, et Jeanne de Bourgogne, femme d’Eudes IV ; la troisième, du Saint-Sépulcre, dont l’autel, représentant la sépulture du Christ, est à la chapelle du Petit-Jailly. » Dans la cinquième, une inscription peinte sur la paroi méridionale rappelle que la chapelle était dédiée aux saintes Pétronille, Hélène, et à la bienheureuse Aleth, mère de saint Bernard.

La première, du côté de l’Évangile, avait été bâtie par les Darcey, qui y avaient choisi leur sépulture ; la suivante est celle de Tous les Saints.


Les Autels. — Les autels de l’église de Fontenay ont disparu, comme tout le reste du mobilier. Cependant, on doit admettre qu’ils étaient d’une nudité toute monastique, simplement composés de dalles supportées par des piliers ou
Ph. L. Bégule.
entrée du chœur                    TRANSEPT DE L’ÉGLISE                    nef et bas côté
des colonnes trapues, semblables à ceux que l’on voit encore dans les absides des abbayes provençales du Thoronet, de Sénanque et de Silvacane.
Ph. L. B.
19. Bas côté septentrional.

Indépendamment des autels qui se trouvaient dans les chapelles du transept et des bas côtés, d’autres devaient être adossés aux piliers, comme à Cîteaux et à Clairvaux, conformément à la pratique cistercienne qui assignait à chaque religieux prêtre un autel spécial pour dire la messe. « C’était là discipline un reste de l’ancienne qui ne permettait pas de dire, en un même jour, deux messes sur un même autel[3]. »


Les Stalles. — Les stalles du moyen âge, qui ne purent résister au vandalisme ou à l’humidité qui obligea, en 1746, les religieux à relever le sol de l’église de près d’un mètre, furent refaites à cette époque. Ces dernières stalles, sans intérêt artistique, furent vendues en 1790, avec un banc abbatial de la fin du xvie siècle, et sont actuellement utilisées dans l’église de Montbard.


Le Porche. — Les églises clunisiennes étaient habituellement précédées de narthex ou de porches aux proportions souvent considérables, tels ceux de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, de Cluny, etc. L’ordre de Cîteaux adopta également l’usage des porches, mais ceux-ci furent bas et peu profonds, comme celui de Pontigny, comme les porches détruits de Cîteaux, de Clairvaux, de Morimond, de l’abbatiale anglaise de Fountains, etc.

Celui de Fontenay est aujourd’hui démoli, mais on en retrouve aisément les amorces, et des fouilles, pratiquées en avant de la façade, ont mis les fondations à découvert. De plus, un dessin du XVIIIe siècle, conservé à la Bibliothèque Nationale (coll. Bourgogne, t. II) permet d’en présenter une fidèle reconstitution (fig. 20).

L. B. del.
20. Reconstitution du porche de l’église.

Ce porche, appuyé contre la façade, était recouvert d’un toit prenant naissance au-dessous des quatre fenêtres inférieures et s’étendait sur toute la largeur de l’église ; la sablière étant soutenue par des corbeaux encore en place. Sa façade, surmontée d’une corniche portée par des corbeaux, était largement éclairée par des ouvertures cintrées répondant à la nef et aux bas côtés. C’est dans le porche et les premières travées de la nef que se tenaient les serviteurs et les étrangers, tandis que le reste de la nef était réservé aux frères convers et le chœur aux religieux.

La Toiture. — La toiture principale de l’église ne comporte pas de charpente. Au-dessus de la voûte de la nef, un blocage s’étend sur toute la longueur de l’édifice et il est recouvert lui-même d’un appareil de pierre sur lequel reposent les tuiles (fig. 14) : ces tuiles sont encore, pour la plupart, celles de l’origine de la construction, fabriquées avec une admirable perfection et très probablement dans l’abbaye même. La Bourgogne a toujours été le pays de la tuile, et celles de Fontenay ont merveilleusement résisté à l’action du temps. Un crochet de terre, soudé à l’intérieur de la tuile, la fixait aux fourrures d’arête des charpentes des bas côtés, tandis qu’un autre crochet, en forme de bec, adhérent au dos, empêchait tout glissement, les rendant solidaires les unes des autres.

Les tuiles faîtières de la nef, d’une grande dimension et recouvrant l’arête de deux pentes, sont ornées d’une série de redans, en forme de crête, se découpant sur le ciel.

Ph. L. B.
21. Portail de l’église.


Les Portes. — Les vantaux de la porte de la façade, de même que ceuxde la porte latérale, au midi, étaient de bois, armés de longues pentures de fer essentiellement décoratives, mais qui avaient aussi pour but d’empêcher la dislocation des joints sous l’action de la chaleur. Les anciens vantaux existaient encore ces dernières années, portant la trace très visible des ferrures. Il fut donc facile de reconstituer vantaux et pentures qui sont aujourd’hui la reproduction rigoureuse des anciens.


Le Clocher. — Les clochers fastueux, si en faveur chez les Clunisiens, ne pouvaient convenir à l’austérité de la règle de Cîteaux ; dès 1157, le Chapitre interdisait les clochers d’une certaine élévation. C’est pourquoi nous ne voyons à Fontenay qu’un très modeste campanile pour deux cloches superposées, au-dessus du dortoir, à l’extrémité du bras de croix méridional de l’église ; un écusson sans pièces héraldiques, avec la crosse abbatiale en pal, est sculpté sur la face méridionale de l’édicule.

Pourtant au xviiie siècle, l’abbaye, oublieuse des antiques traditions, devait avoir un autre clocher, probablement un beffroi en charpente, situé en dehors de l’édifice.

Nous voyons, en effet, au mois d’octobre 1791, lors de la vente des biens mobiliers de Fontenay, que «les quatre cloches, pesant, la première 2.163 livres, la deuxième 1.500, la troisième 860, la quatrième 685, furent emmenées au district à Semur pour en faire des canons ou du billon[4] ».

La clôture du chœur. — Les églises des monastères recevaient de nombreux étrangers, des pèlerins et fidèles, souvent même des réfugiés auxquels une partie de la nef était affectée. Il était donc nécessaire de clore la partie de l’édifice réservée aux religieux. C’était une coutume en usage dans toutes les églises abbatiales aussi bien que cathédrales.

Ph. L. B.
22. Chevet de l’église.
La clôture en claire-voie de Fontenay s’élevait entre la nef et la croisée du transept en forme de jubé, et les traces en sont encore visibles sur les deux premiers piliers. Les débris qui sont conservés, et qui accusent le style du milieu du xiiie siècle, témoignent de sa somptuosité et contrastent singulièrement avec la simplicité primitive de l’église. Ils consistent principalement en une série de neuf départs d’arcades, aux profils aussi élégants que multipliés, en chapiteaux, crochets et fleurons composés de feuilles d’érable et de chêne.
ABBAYE DE FONTENAY
Ph. L. Bégule.
le cloître et l’église.

LE CLOÎTRE

Ph. L. B.
23. Pilier de l’angle sud-ouest du cloître.

Les Cisterciens, au moment où l’Ordre naissant élevait de nombreux monastères dans toute l’Europe, adoptèrent pour la construction de leurs cloîtres un caractère architectural très particulier, remarquable par son aspect sobre et sévère. Ceux des abbayes mères, Cîteaux et Clairvaux, n’existent plus. En revanche, celui de Fontenay, qui est à peu près contemporain, peut être considéré comme un prototype.

On a cru pouvoir assigner au cloître de Fontenay une date un peu antérieure à celle de l’église. Cela ne semble pas ressortir de l’examen des constructions, attendu que les deux édifices présentent exactement les mêmes caractères et semblent avoir été élevés en même temps et sous la même direction.

La construction des voûtes en berceau brisé, dépourvues de croisées d’ogives, les profils, les moulures, les détails des chapiteaux sont identiques. En outre, la galerie du cloître s’appuie normalement à la face méridionale de l’église, sans présenter ni collages ni reprises. Tout au plus pourrait-on objecter que la porte qui met en communication la première travée du bas côté de l’église avec le cloître n’est pas dans l’axe de la galerie orientale. Nous verrions là une nécessité d’ordre pratique, dans le but de ménager à l’intérieur de l’église la place de l’autel dans la travée correspondante du bas côté, qui formait une des nombreuses chapelles desservies par le même religieux, officiant toujours au même autel. De plus, il semble difficile d’attribuer, comme on l’a fait, les premiers travaux du cloître à l’abbé Godefroy, qui ne prit possession qu’en 1130 du territoire de Fontenay, où il fallait avant tout procéder à de très importants travaux d’assèchement, et, en 1132, il se retirait à Clairvaux.

Formé de quatre galeries, sans étage supérieur, le cloître présente un rectangle de 36 mètres sur 38, entourant le préau, au centre duquel devait s’élever une grande croix.

Chaque galerie, construite en matériaux de grande dimension et de qualité admirable, comprend huit travées constituées par une archivolte sans moulures, légèrement surbaissée, bandée entre deux robustes contreforts et soutenant la corniche. Au-dessous de chaque archivolte, deux arcs plus petits et en retrait, portés par des colonnettes accouplées et reposant sur un bahut, supportent un tympan plein. Sur chaque galerie, des archivoltes ornées de moulures, mais sans tympans ni bahuts, forment des portes ouvrant sur le préau. Elles sont doubles sur la galerie parallèle à l’église et sur celle du sud vis-à-vis de l’entrée

Ph. L. B.
24. Angle de la galerie méridionale et de la galerie orientale du cloître.
Ph. L. B.
25. Angle nord de la galerie orientale du cloître.

du réfectoire. Aux quatre angles, de robustes et élégants piliers sont constitués par un pilastre central monolithe encadré par les colonnettes jumelées des petites arcades.

La forme des voûtes des galeries, construites en moellons recouverts d’un enduit, est celle de la voûte romaine en berceau brisé pénétré de petits berceaux correspondant aux archivoltes.

Tout en conservant une grande unité, les quatre galeries montrent certaines différences de construction, principalement dans la façon dont les voûtes sont appuyées au mur extérieur. Au nord, le sommier des voûtes repose sur une large corniche coupée par les contreforts de l’église et qui se prolonge en retour dans les premières travées de la galerie orientale. Au midi, les pénétrations retombent sur les chapiteaux d’une série de colonnes appliquées à la paroi, et, à l’occident, les pénétrations portent sur des arcs formerets en plein cintre qui reposent sur des pilastres engagés au-dessus d’une banquette. À la galerie septentrionale, les contreforts, au lieu de descendre jusqu’au sol, reposent sur des colonnettes adossées à l’extérieur des piles. Il est à regretter que cette très élégante disposition ne règne pas sur les autres faces.

On peut observer une certaine variété dans le groupement des colonnettes qui composent les piliers. Il semble aussi que les constructeurs aient pris plaisir à surmonter de véritables difficultés techniques. C’est ainsi qu’un grand nombre de colonnettes jumelées sont prises dans la même assise : embases, bases, fûts, chapiteaux et leurs abaques. On peut même constater des groupements de quatre colonnettes sur plan cruciforme flanquant une colonne centrale ou un pilier rectangulaire taillés dans le même bloc, ce qui donne à la bâtisse un grand air de puissance.

Les chapiteaux sont garnis sur les angles de simples feuilles d’eau lancéolées, que les Cisterciens habitant des vallées marécageuses semblent affectionner : leur côte centrale est à peine indiquée par une légère saillie ou une cannelure.

Ces feuilles plates, exactement appliquées à la corbeille, se recourbent aux extrémités, supportant, comme à Pontigny, à Noirlac, à Fountains, etc., les angles du tailloir. Seuls, les chapiteaux de quelques pilastres d’angle montrent

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26. Galerie méridionale du cloître
Entrée du réfectoire.
ABBAYE DE FONTENAY
Ph. L. B.
LE CLOÎTRE (angle nord-ouest)
Ph. L. B.
27. Pilier de la galerie méridionale à l’entrée du lavabo.

des enlacements de rubans en demi-cercle, conformément à ceux que nous avons rencontrés dans l’église. Les bases, de forme classique, composées de la scotie entre deux tores accompagnés de listels, mais sans griffes, reposent sur le bahut par l’intermédiaire d’un socle rectangulaire.

Quelques traces de peintures encore visibles, notamment dans la galerie ouest, paraissent remonter au milieu du xvie siècle.

Le cloître de Fontenay, qui est l’une des parties les plus impressionnantes de l’abbaye, n’a subi aucune mutilation.

C’est un type accompli de cette architecture d’aspect sévère et solennel, d’une simplicité toute monacale, dépourvue d’ornementation superflue, et rigoureusement conforme à la règle de Cîteaux, particulièrement observée en Bourgogne. Il contraste avec l’extrême richesse de sculpture de tant de cloîtres du xiie siècle, de l’ordre de Cluny, en particulier, répandus dans toute la France. Mais, dès le xiiie siècle, lorsque la règle de Cîteaux se relâchera, nous verrons bientôt, comme à Sénanque, à Fontfroide, à Noirlac, le décor sculpté prendre plus d’importance et s’étaler avec une certaine richesse.


Le cloître était le centre de la vie du monastère et offrait toujours une certaine animation, principalement dans les jours où le mauvais temps empêchait les religieux de se rendre au travail des champs. Pendant les heures consacrées au repos et surtout après le repas du milieu du jour, les moines s’y promenaient gravement en silence ou restaient assis immobiles sur les bahuts, plongés en de profondes méditations. Dans le cloître, se déroulaient les processions, précédées de la croix ; les religieux s’avançaient sur deux rangs, enveloppés dans l’ample coule de choeur, suivis par les frères convers ; l’abbé, la crosse en main, escorté du prieur et du cellerier, ou économe, fermait la marche. Souvent s’y joignaient des visiteurs de marque, seigneurs et chevaliers venant assister à la sépulture de quelques-uns des leurs, qui sollicitaient comme une faveur insigne de reposer dans l’abbaye et de bénéficier des prières des religieux.

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28. L’« armarium claustri ».

L’armarium claustri. — Toute abbaye devait avoir sa bibliothèque pour recevoir les ouvrages mis à la disposition des moines pendant le temps laissé libre à la lecture, sous les galeries du cloître. Les manuscrits étaient renfermés dans ce que la « coutume » de Cluny du xie siècle et les textes cisterciens nommaient l’armarium claustri, l’armoire [5].

Lors des travaux de consolidation de l’aile orientale du cloître, en 1911, on découvrit, à proximité de la porte communiquant avec l’église, l’armoire dans laquelle les religieux déposaient leurs volumes avant de se rendre aux offices (fig. 28).

Cette armoire, prise dans l’épaisseur de la muraille et qui avait été murée, était garnie de rayons dont les rainures sont encore intactes. Elle était fermée par des volets montés sur gonds[6].

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29. Galerie occidentale du cloître.

Le Lavabo. — Si les religieux étaient astreints à un régime d’une extrême austérité, la propreté était aussi de règle. Avant d’entrer au réfectoire et en en sortant, ainsi qu’au retour des champs, avant d’aller à l’église, ils devaient, conformément à la règle, procéder à des ablutions manuelles. À cet effet, le monastère possédait un lavabo couvert, lavatorium, parfois placé sous les galeries du cloître, mais le plus souvent dans le préau, soit dans un angle, soit dans une sorte d’annexe tenant à la galerie qui longe le réfectoire. Tel est celui du Thoronet (Var), qui est en France l’un des mieux conservés[7] (fig. 31).

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30. Galerie méridionale du cloître — Entrée du lavabo.

Fontenay avait le sien situé dans le préau, en face de l’entrée du réfectoire, comme en témoignent les arrachements des arcs formerets des voûtes encore visibles à l’angle des contreforts de la galerie. On aurait peut-être pu contester l’existence de cet édicule, attendu que le mur de la galerie ne présente aucune trace de démolition. Mais en examinant soigneusement la corniche, on a pu constater que, dans la partie correspondante, la pierre est « bouchardée » et non « layée » comme dans les parties anciennes, preuve manifeste d’une réfection ; en outre, des fouilles récentes ont mis à jour toutes les fondations. La reconstitution que Viollet-le-Duc en a faite est non seulement ingénieuse dans ses détails, mais certainement exacte en son ensemble (fig. 33).

Cet édicule sur plan carré, soutenu par des arcades conformes à celles des galeries du cloître, formait deux travées dans chaque sens, couvertes de quatre
ABBAYE DE FONTENAY
Ph. L. Bégule.
LE CLOÎTRE (TRAVÉE MÉRIDIONALE)
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31. Lavabo de l’abbaye du Thoronet.

voûtes d’arêtes dont les sommiers reposaient sur une colonne centrale passant au travers d’une vasque circulaire. Cette vasque, alimentée par un conduit, laissait échapper l’eau par de nombreuses tubulures percées sur son pourtour, permettant ainsi à un grand nombre de religieux de se laver en même temps ; l’eau retombait dans un bassin inférieur. Le conduit servant à l’évacuation des eaux existe encore et correspond exactement à l’emplacement de la fontaine d’ablutions ; il se déverse dans un canal de décharge passant sous la grande salle et le réfectoire.

La vasque de Fontenay a disparu, mais parmi toutes celles qui subsistent encore[8], il en est deux peu connues qui montrent ce que pouvait être celle de notre abbaye. Ce sont celles de Pontigny, qui sont conservées dans le jardin de l’abbaye par le propriétaire actuel, M. P. Desjardins.

De forme circulaire et très aplatie, elles sont monolithes et ont plus de trois mètres de diamètre, rappelant d’assez près, par leurs profils, celle de Saint-Denis. À chacune d’elles, trente religieux pouvaient simultanément faire leurs ablutions à autant de tubulures pratiquées autour de leurs bords dénués de toute ornementation (fig. 32). L’une d’elles repose sur une robuste colonne ; la seconde semble avoir eu pour support quatre colonnettes, comme dans l’état actuel.

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32. Vasque de l’abbaye de Pontigny.

Il est assez difficile de préciser la situation que devait occuper la seconde de ces vasques, attendu que l’abbaye de Pontigny, étant essentiellement agricole, ne possédait pas, comme Clairvaux, un autre lavabo dans un petit cloître réservé aux travaux littéraires. On en juge par le plan de 1760. C’est l’une des vasques de Pontigny qui a été fidèlement copiée pour servir de modèle à la fontaine qui s’élève au milieu des jardins de Fontenay.

Lucien Bégule - L'abbaye de Fontenay et l'architecture cistercienne page 036-1.jpg
33. Plan et perspective du lavabo de Fontenay.
On suppose la partie antérieure de l’édicule enlevée. Au fond, on reconnaît la galerie et la porte du réfectoire (A, plan).
(Dessin de Viollet-le-Duc, Dictionnaire de l’Architecture Française, I-VI, p. 173.)

SALLE CAPITULAIRE


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34. Ensemble de la salle capitulaire.

Dans toute abbaye, la partie la plus importante, après l’église, était la salle capitulaire. C’est là, que chaque jour, sous la présidence de l’abbé, dont la chaire se dressait au milieu de la paroi orientale, en face de la porte d’entrée, les religieux se réunissaient, rangés sur les bancs de pierre, autour de la salle, pour tenir chapitre et délibérer au sujet des affaires de la communauté. Après la lecture de quelques articles de la règle, pour que nul ne pût alléguer l’ignorance du règlement auquel il devait strictement se conformer, la réunion se continuait par la « coulpe » ou confession publique des moines qui s’accusaient à haute voix de leurs fautes, souvent punies à l’instant même de la discipline que le coupable recevait de la main d’un frère. C’était le sanctuaire de la règle. Au Chapitre se donnaient les instructions de la journée ; on y faisait également part des décès survenus dans les autres monastères par la lecture des lettres connues alors sous le nom de « Rouleaux des Morts[9] ». La salle capitulaire donnait à la communauté sa forme et son esprit. On ne doit donc pas être surpris du soin apporté à la construction ni des vastes proportions de celle de Fontenay.

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35. Salle capitulaire, côté méridional.
Elle s’ouvre, par une grande arcade cintrée, sur la galerie orientale du cloître. Les quatre boudins de l’archivolte s’appuient sur autant de colonnettes dont les chapiteaux et les bases sont identiques à ceux des galeries. De chaque côté de la porte une double baie à plein cintre, flanquée de colonnettes, met la salle en pleine communication avec le cloître, les assemblées capitulaires étant toujours publiques (fig. 36). Cette disposition est constante dans les abbayes de l’Ordre,
ABBAYE DE FONTENAY
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SALLE CAPITULAIRE
comme à Noirac, à Sénanque, au Thoronet, à Fontfroide, etc., où l’on ne saurait constater des scellements destinés à fixer des clôtures ou des vitraux.

Primitivement, cette salle comprenait trois travées dont les voûtes sur croisée d’ogive, divisées par des arcs doubleaux, retombaient sur quatre faisceaux de colonnettes entourant un noyau central. La travée orientale a été démolie, peut-être lors de l’incendie de 1490[10], mais on voit distinctement les deux piliers engagés dans le mur extérieur percé de trois baies ouvrant sur le jardin. Contre les parois, des faisceaux de trois colonnettes répondent aux arcs d’ogive, aux doubleaux et aux formerets.

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34. Entrée de la salle capitulaire.

Des congés cintrés amortissent la naissance des arcs sur les tailloirs qui forment un octogone aux piles centrales. Les chapiteaux très simples sont ornés de feuilles lancéolées et nervées sur les bords.

Deux travées de construction semblable, mais à deux voûtes seulement et situées latéralement, forment deux petites salles annexes, dont l’une, qui s’ouvre par deux portes sur le transept de l’église, devait servir de sacristie, sacratorium, en même temps que de salle du trésor et des reliques. La seconde, à droite, était le petit parloir des moines exactement disposé comme sur le plan de Clairvaux, ou peut-être un simple magasin.


GRANDE SALLE


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37. Grande salle[11].

À la suite de la salle capitulaire, du petit parloir et d’un passage faisant communiquer le cloître avec les jardins, se développe une longue salle de trente mètres, recouverte de douze voûtes d’ogives formant six travées ; et deux nefs.

Sa construction rappelle celle de la salle du chapitre, mais avec moins d’élégance, et doit être de la même époque ; cependant, l’aspect en est plus sévère et plus puissant.

Dans l’axe de la salle, quatre grosses colonnes trapues et un pilier octogone, au centre, reçoivent la retombée des arcs d’ogives et des doubleaux qui soutiennent les voûtes et reposent contre les murs sur des consoles, en forme de pyramide renversée et terminées par un bouton : c’est une forme très fréquente en Bourgogne.

Ph. L. B.
38. Grande salle.

Les ogives, formées d’un gros tore accompagné de deux cavets, sont amorties à leur base par des congés cintrés ornés de filets et parfois de fleurs de lis stylisées. C’est l’un des exemples les plus anciens de la fleur de lis adaptée à l’ornementation (fig. 37). Les arcs doubleaux sont dépourvus de moulures. Il est à observer que, pour contre-buter plus efficacement la poussée des voûtes, le niveau des consoles qui supportent les doubleaux, les arcs d’ogives et les formerets le long des murs, est sensiblement plus élevé que celui des chapiteaux des piliers. Seuls, les chapiteaux des quatre colonnes cylindriques présentent un décor sculpté très rudimentaire, formé par une couronne de feuilles lancéolées étroites et nervées.

Quelle pouvait être la destination de cette salle ? On a voulu y reconnaître le cellier ou magasin aux provisions ? Il nous semble difficile d'admettre cette attribution et de voir d'aussi vastes magasins, comportant un mouvement considérable d’entrée et de sortie de denrées et de comestibles de toute nature, dans le voisinage presque immédiat de la salle capitulaire. Dans les abbayes cisterciennes et bénédictines, c’était un usage à peu près constant de placer le cellier perpendiculairement à l’église, à l’ouest du cloître, et en dehors des locaux réservés aux religieux, comme à Clairvaux, Noirlac, Vaucler (Aisne), Saint-Lô (Manche), Pontigny, Fossanova, Fountains, etc. Nous verrions, bien plus volontiers, les religieux et les frères convers occupés dans cette vaste salle les jours de mauvais temps à des travaux manuels, d’autant que le chauffoir se trouve à proximité. Était-ce encore le grand parloir (parlatorium), lorsque l’abbé accordait occasionnellement à ses religieux l’autorisation de rompre le silence[12] ?

39. Charpente du dortoir.
xvie siècle


LE DORTOIR

La règle de saint Bernard (ch. xxii) ordonnait aux religieux de coucher dans un dortoir commun, sans feu, sur des paillasses déposées sur le sol, et non dans des cellules, comme d’autres ordres le permettaient. Seules, de simples cloisons basses, alignées sur deux rangs, avec un couloir central facilitant la surveillance, les séparaient les uns des autres. Les moines dormaient tout habillés, prêts à se rendre à l’église, au premier signal, pour l’office de nuit, par l’escalier qui existe encore et descend dans le bras de croix méridional. Le dortoir des religieux de Fontenay occupait, au-dessus de la salle capitulaire et de la grande salle, toute la longueur du bâtiment oriental, sans murs de refend. Il était éclairé au couchant par quatorze baies étroites et cintrées qui viennent d’être retrouvées sous l’enduit et remises à jour. Trois grands arcs, récemment découverts sous le crépissage du mur oriental, montrent que le dortoir se prolongeait au-dessus de la travée de, la salle capitulaire, aujourd’hui démolie, formant une sorte d’annexe, peut-être réservée au prieur ou à d’autres dignitaires.

Actuellement, le dortoir, divisé par un plancher dans le milieu de sa hauteur, est recouvert d’une magnifique charpente de bois de châtaignier d’une parfaite conservation (fig. 39) ; elle ne date que de la seconde moitié du xve siècle, époque où elle dut remplacer l’ancienne voûte, détruite par un incendie, au temps du vingt-neuvième abbé de Fontenay, Jean Frouard de Courcelles (1459-1492).

À l’extrémité méridionale du dortoir se trouvait la cellule de l’abbé qui, seul, avait le privilège d’habiter isolément. Des latrines étaient contiguës au dortoir : on en a retrouvé les conduites qui aboutissaient au canal de dérivation de la rivière qui passe sous la grande salle. La même disposition se retrouve exactement à l’abbaye anglaise de Fountains et dans beaucoup d’autres.


LE CHAUFFOIR

Ph. L. B.
40. Petit chauffoir.

À l’angle sud-est du cloître, on pénètre dans une pièce de proportions modestes, recouverte de deux voûtes d’ogives refaites après coup et qui portent très gauchement sur des culots et sur un chapiteau rapporté sur la corniche d’un

41. Cheminées du chauffoir de Fontenay.

pilier (fig. 40). Cette salle passe pour avoir été le chauffoir, calefactorium. On constate, en effet, dans l’épaisseur du mur occidental, la présence de deux gaines de cheminées aboutissant à une mitre en pierre qui s’élève sur le toit et porte deux tuyaux cylindriques couronnés d’un lanternon ajouré[13](fig. 41).

Le chauffoir était le seul endroit où la règle tolérât du feu en dehors de la cuisine. Dans cette salle, les religieux, pendant l’hiver, passaient le temps qu’ils ne consacraient pas à la prière à l’église et aux travaux extérieurs. Là encore, après l’office du matin, les moines allaient graisser leurs sandales pour se rendre aux occupations de la journée. Le chauffoir se trouvait généralement à côté de l’escalier du dortoir dans les monastères cisterciens. En effet, deux arcs en plein cintre, retombant sur un pilier carré et trapu, forment deux retraits, dans l’un desquels débouche un escalier qui conduisait à l’ancien dortoir des religieux
42. Cheminées du chauffoir de Noirlac.
et donne accès actuellement à l’étage supérieur du bâtiment méridional, transformé en appartement au xixe siècle. Cette pièce, fort exiguë, n’aurait pu recevoir qu’un très petit nombre de religieux. Un chauffoir plus vaste, chauffé par l’une des deux cheminées, devait s’étendre à la suite, parallèlement au cloître, jusqu’au réfectoire. Les portes de cette pièce, dont l’une est surmontée d’un linteau orné d’un arc trilobé,
43. Cheminée du chauffoir de Sénanque.
(D'après H. Révoil, Architecture romane du midi de la France.)

se voient encore sous la galerie du cloître. Cette salle pouvait être réservée à certains travaux d’intérieur, comme ceux des scribes ; elle a pu servir de bibliothèque. Dom Martène, lors de la visite qu’il fit à Fontenay au commencement du xviiie siècle, signale, parmi les restes de son ancienne splendeur, un grand nombre de manuscrits des œuvres des Pères de l’Église, pour la plupart[14].

Un petit chauffoir devait être également annexé à l’infirmerie et le logement de l’Abbé pouvait être exceptionnellement réchauffé par une cheminée, ou même par une sorte de brasero, comme l’était la cellule de saint Bernard les derniers temps de sa vie. Au-dessous de son lit, au dire de Dom Martène, une pierre percée de trous laissait passer la chaleur d’une sorte d’hypocauste construit à l’étage inférieur.


LE RÉFECTOIRE

Dans les abbayes cisterciennes, le réfectoire était généralement situé à l’opposé de l’église et perpendiculairement à la galerie du cloître, avec laquelle il communiquait. Celui de Fontenay ne manquait pas à la règle.

Si cette importante construction a disparu en grande partie, il a été facile de la reconstituer à l’aide des fondations récemment découvertes et aussi par la face intérieure de l’une des travées fig. 45), qui subsiste et forme actuellement le mur occidental du bâtiment connu sous la désignation d’ « Enfermerie ».

Ce réfectoire, dont nous donnons le plan, fut édifié au xiiie siècle et a dû remplacer une construction de même destination, mais de moindres proportions, contemporaine de l’origine de l’abbaye, qui ne tarda pas à devenir insuffisante. Il fut démoli vers 1745.

Il était divisé, dans le sens longitudinal, par une rangée de cinq faisceaux de huit colonnettes, formant deux nefs, et recevant les retombées de douze voûtes sur croisées d’ogives[15] ; un important tronçon de ces piliers, ainsi que la base sur laquelle il reposait, est conservé parmi les débris de sculpture réunis dans l’église.

Ph. C. Eslart.
44. Réfectoire de l’abbaye de Fossanova, chaire du lecteur.

Quatre longues fenêtres en tiers-point et superposées s’ouvraient dans chaque travée, répandant dans le réfectoire une abondante lumière. Celles de l’étage supérieur étaient encadrées d’une archivolte formée par un tore et un cavet et reposant sur d’élégants chapiteaux à crochets feuillages, qui couronnaient de hautes et minces colonnettes engagées. Quatre fenêtres semblables s’ouvraient également dans le mur du pignon sud. Au-dessous des fenêtres hautes, un bandeau régnait sur toute la longueur des parois, supporté, entre les fenêtres basses, par des colonnettes surmontées de chapiteaux à feuillages lancéolés. Ces colonnettes, alternativement simples ou groupées par faisceaux de trois, à l’aplomb des retombées des arcs d’ogives des voûtes, s’arrêtent à deux mètres du sol et sont amorties par des culots coniques dont l’extrémité semble rentrer dans la muraille. Ce détail de construction, très fréquent en Bourgogne et, en particulier, à Saint-Bénigne de Dijon, au déambulatoire de Pontigny, etc., a été souvent exporté par les cisterciens dans d’autres régions : en Angleterre, à Fountains et à Kirkstall ; en Italie, à Casamari, Fossanova, San-Martino, etc[16].

La raison d’être de cette disposition, tout au moins dans le cas actuel, était de laisser libre la partie inférieure des murs, le long desquels étaient alignées les tables des religieux.

Ph. L. B.
45. Travée du réfectoire.
(xiiie siècle)
Pendant le repas, un frère faisait une lecture pieuse du haut d’une chaire, généralement construite en encorbellement en forme de tribune, à laquelle on accédait par un escalier pratiqué dans l’épaisseur de la muraille. Nous en avons des exemples dans le réfectoire de Sénanque et aussi dans ceux de l’abbaye bénédictine de Saint-Martin-des-Champs de Paris (Conservatoire des Arts et Métiers), de Bonport (Eure), de Fossanova (fig. 44), de Poblet, etc.

Les cuisines et l’office aux provisions étaient situés dans la pièce contiguë au cloître et qui accompagne le réfectoire au couchant.

Enfin, le cellier et les magasins devaient se trouver, comme toujours, à l’ouest des bâtiments réguliers, à proximité des cuisines et parallèlement au réfectoire. Des substructions, récemment mises au jour, ne laissent aucun doute sur leur emplacement. Le cellier de Noirlac, merveilleusement conservé et placé de même façon, peut nous donner une idée précise de ce que devait être celui de Fontenay (fig. 46).

Au-dessus du cellier s’étendait une vaste salle sur toute la longueur du bâtiment, affectée, comme toujours, au dortoir des convers.

Ph. L. B.
46. Cellier de Noirlac.
ABBAYE DE FONTENAY
Ph. L. Bégule.

entrée de l’enfermerie            TRAVÉE DU RÉFECTOIRE            la forge

L’ENFERMERIE

Ph. L. B.
47. Porte de l’enfermerie.

La tradition, confirmée par des pièces d’archives, nous apprend que l’abbé de Fontenay pouvait exercer des droits de justice très étendus, aussi bien sur les habitants des terres dépendant de l’abbaye que sur les religieux et les frères convers qui devaient obéissance absolue à leurs supérieurs. Les jugements rendus par le cellérier, au nom de l’abbé, pouvaient aller jusqu’à la pendaison aux fourches patibulaires qui se trouvaient « à l’entrée des bois, sur la route de Châtillon, dans un champ qui est encore appelé la Justice[17] ». Il existe même dans les archives de l’abbaye de curieux débats entre le prévôt de Montbard et l’abbé de Fontenay au xvie siècle, au sujet d’un malheureux condamné à être pendu, qui aurait été exécuté sur les terrains du monastère.

L’emprisonnement punissait le plus souvent les serfs, les manants justiciables de l’abbé, ainsi que les religieux et convers indisciplinés[18].

Au sud, et perpendiculairement à la salle des novices et au dortoir, un corps de bâtiments, édifié en 1547 aux frais un religieux, porte le nom d’ « enfermerie » par euphémisme, comme l’indique une inscription gravée dans un cartouche de pierre, au-dessous de la corniche sur la face méridionale, (Enfermerie faicte per frère Pierre Lerain, Docteur en théologie[19], 1547(fig. 48). Afin que les caractères fussent plus lisibles, étant donné la hauteur où est placée l’inscription, les lettres ont été incrustées de pâtes, à base de résine, colorées en vert foncé et en rouge. C’était la prison de l’abbaye. Les ouvertures des salles basses montrent encore de nombreuses traces de scellement de barreaux de fer qui attestent la destination de l’édifice. Le mur occidental est constitué par la travée de l’ancien réfectoire qui a été conservé et surmonté d’un pignon pour accompagner la toiture.

On accède à l’intérieur par une tourelle à pans coupés contenant l’escalier et décorée d’une charmante porte de la Renaissance (fig. 47). Cet escalier pouvait également conduire à l’appartement de l’Abbé situé à l’extrémité méridionale du dortoir des religieux.

L. BÉGULE. del.
48. Inscription incustée de ciments colorés sur la face méridionale de l’enfermerie.
ABBAYE DE FONTENAY
Ph. L. Bégule.
LES JARDINS DE LA GRANDE COUR

L’INFIRMERIE

49. Escalier de l’infirmerie.
(D’après le relevé de M. Paul de Montgolfier.)

Ce corps de logis, conformément à la règle de saint Benoît et à celle de Cîteaux, était toujours isolé et à une certaine distance des autres constructions, par mesure d’hygiène.

Les monastères d’une certaine importance possédaient deux infirmeries ; l’une affectée aux religieux, l’autre aux convers, comme à Fountains.

Le bâtiment de l’infirmerie de Fontenay était placé au levant et le long de la rivière, avant sa dérivation pour les besoins de l’usine. Si les murs remontent très probablement à la fondation de l’abbaye, l’intérieur, complètement transformé, n’a d’intéressant qu’un charmant escalier Louis XIII, supporté par deux colonnes à bases et chapiteaux fuyants et muni d’une belle rampe en fer forgé (fig.49).


JARDIN DES SIMPLES

À proximité de l’infirmerie, toute abbaye cultivait les plantes médicinales les plus usuelles, comme nous le voyons déjà au commencement du ixe siècle sur le célèbre plan de l’abbaye de Saint-Gall.

Les plantes divisées en planches, séparées par des allées, y sont désignées par leurs noms : la sauge, salvia, le fenouil, feniculum, le persil, petroselinum, la menthe, mentha, etc.

À Fontenay, le jardin des simples devait se trouver au levant, entre le bâtiment de la salle capitulaire et l’infirmerie. Dans le voisinage, s’étendaient les potagers et vergers nécessaires aux besoins domestiques.

50. VIERGE MÈRE.
(Collection de Fontenay, xiiie siècle.)
  1. On en retrouve des exemples identiques et voisins, à Châtillon-sur-Seine, dans l’église de l’abbaye Notre-Dame, aujourd’hui affectée au service de l’Hôtel-Dieu, et dans celle de Saint-Nicolas, toutes deux contemporaines de Fontenay. On peut citer, parmi les types les plus caractéristiques de cette disposition, en dehors de la région, l’église de l’ancienne abbaye de Silvanès (Aveyron), 1152, d’importation très franchement bourguignonne (cf. A. Angles, « l’Abbaye de Silvanès », Bulletin Monumental, nos 1-2, 1908) ; l’église de Bénévent-l’Abbaye (Creuse), l’église abbatiale de Saint-Pathus (Seine-et-Marne) (cf. Marcel Aubert, Bulletin Monumental, 1908, p. 120, etc.).
  2. J.-B. Corbolin, ouvrage cité, p. 21.
  3. Dom Martène, ouvrage cité.
  4. J.-B. Corbolin, ouvrage cité, p. 116.
  5. D’Arbois de Jubainville, Étude sur l’état intérieur des abbayes cisterciennes, 1858, p. 60.
  6. Parmi les armoires de monastère les mieux conservées, il faut citer le groupe de trois niches avec rayons de pierre de l’abbaye de Bosquem (Côtes-du-Nord), xiiie siècle. Cf. Enlart, Manuel d’Archéologie, II, 27.
  7. En Italie, il faut citer surtout ceux de Fossanova et de Montréal ; en Espagne, ceux de Poblet (Catalogne), de Santas-Creus, province de Tarragone, de Rueda, province de Saragosse ; en Allemagne celui de Maulbronn (Wurtemberg), etc.
  8. On peut citer celles de Fontfroide, xiie siècle (Musée de Carcassonne) ; de Daoulas, xii- siècle (Finistère) ; de l’abbaye de Poblet, xii- siècle (Catalogne) ; de l’abbaye de Saint-Denis, xiii- siècle (cour de l’École des Beaux-Arts de Paris), etc.
  9. Usus antiquiores ord. cister., cap. XX.
  10. J.-B. Corbolin, ouvrage cité, p. 17.
  11. Détail d’une colonne centrale recevant la retombée des arcs. Les congés sont ornés de fleurs de lis de forme archaïque.
  12. In claustris etiam certis horis dabatur copia fratribus invicem confabulandi (Ducange, Claustrum).
  13. Les têtes de cheminées du XIIe siècle sont assez rares en France pour qu’il soit intéressant de rapprocher de celles de Fontenay celles de la même époque qui se voient encore dans l’abbaye de Noirlac. Le foyer de la vaste cheminée du chauffoir de Sénanque, situé au-dessous du dortoir, est sur un plan demi-circulaire, surmonté d’un manteau conique, dont la gaine se termine au-dessus du toit par un large tuyau cylindrique percé de meurtrières et couronné par une pyramide fleuronnée.
  14. Dom Martène, ouvrage cité, I, 150.
  15. Cette disposition, fort élégante, se retrouve fréquemment et en particulier à la Bussière, à Saint-Martin-des-Champs, à Paris ; au mont Saint-Michel, à Beauport (Côtes-du-Nord), à Saint-François de Nicosie (Chypre), etc.
  16. Cf. Enlart, Origines françaises de l’architecture gothique en Italie, p. 271.
  17. J.-B. Corbolin, ouvrage cité, p. 68.
  18. C’est à partir du xiiie siècle, que, en vertu d’une prescription du chapitre général de 1229, toute abbaye cistercienne fut tenue d’avoir une prison.
  19. Le titre de docteur en théologie n’est pas pour surprendre, et nous savons que, parmi les religieux qui se livraient à la prédication, on comptait des hommes de haute valeur, aussi remarquables par leur science théologique que par leurs connaissances agricoles et industrielles. Sous l’administration de l’abbé Jacques de Jaucourt (1530-1547), il se trouvait parmi les religieux de Fontenay un Dom Pierre de Farcy, docteur en théologie. Doit-on reconnaître en lui le frère Pierre, originaire de Lorraine, mentionné dans l’inscription ?