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L’Abbaye de Fontenay et l’architecture cistercienne/3.1

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L’ÉGLISE


Édifiée en un très court espace de temps, de 1139 à 1147, l’église de Fontenay est d’une homogénéité parfaite et n’a rien perdu de son premier caractère, grâce à l’excellence de la construction et à la qualité des matériaux qui ont victorieusement résisté aux ravages des siècles.

Cette église est la plus ancienne des églises cisterciennes qui sont restées debout en France. Elle a été bâtie dans les dernières années de la vie de saint Bernard, au temps où l’Ordre, animé d’une vie nouvelle et d’une force irrésistible par un saint qui fut un grand homme, s’était répandu dans presque toute l’Europe. Dès le milieu du xiie siècle, l’Ordre de Cîteaux comptait cinq cents maisons dispersées à travers la chrétienté. La seule abbaye de Clairvaux, dont l’abbé était saint Bernard, avait fondé, avant la mort du saint, plus de cent cinquante monastères. La discipline cistercienne commence à conquérir l’Allemagne en 1124, l’Angleterre en 1128, l’Italie en 1135, le Portugal en 1140, la Castille en 1131, l’Aragon vers 1150 et bientôt après la Suède. C’est pendant cette époque de rapide expansion que l’Ordre constitue en Bourgogne les formes de l’architecture que ses moines transportent de tous côtés.

L’église de Fontenay, régulièrement orientée du levant au couchant, a un dessin d’une austérité vraiment monastique, dont le plan est entièrement cerné par des lignes droites qui se rencontrent à angle droit. Ce plan, qui a la forme d’une croix latine, comprend une nef et deux bas côtés, un transept flanqué de quatre chapelles carrées du côte du levant et un chœur à chevet plat. C’est là le plan le plus cistercien : nous 1e retrouverons depuis la Scandinavie jusqu’à la Sicile.


14. Coupe transversale de l’église.

Les dimensions principales de l’édifice sont : longueur totale dans œuvre, 66 mètres ; largeur de la nef, 8 mètres, avec les bas côtés, 19 mètres ; longueur du transept, 30 mètres ; hauteur de la nef, 26. mètres 70.

La nef, comprenant huit-travées, est voûtée en berceau brisé, divisé et soutenu par des doubleaux qui portent sur des colonnes engagées. Ces colonnes reposent, au niveau de la naissance des arcades de la nef, sur des pilastres garnis de tores aux arêtes, et adossés aux piliers cruciformes. Les collatéraux, subdivisés à l’aplomb de chaque pilier par un arc en tiers-point et soutenant des voûtes en berceau brisé perpendiculaires à l’axe du vaisseau, forment une suite de chapelles communicantes. Cette disposition, qui se retrouve dans un bon nombre d’édifices de la Bourgogne au XIIe siècle et qui est très fréquente dans les églises


Ph. L. B.
15. Intérieur de l’église.
cisterciennes primitives, était fort bien comprise pour résister à la poussée de la grande voûte[1]. La figure en perspective (fig. 16), dessinée par Viollet-le-Duc, fait
16. Structure des voûtes transversales des bas côtés.
(Dessin de V.-l.-D, Dict. d’Arch., t. I, p. 179.)

comprendre ce détail de construction. Il faut seulement observer que les arcs-boutants B, lancés du contrefort du mur extérieur à la naissance de la grande voûte, figurés entre les berceaux des bas côtés, n’ont jamais existé à Fontenay ; la structure de l’édifice, parfaitement équilibrée, a pu s’en passer ; le voûtement des bas côtés forme des contreforts très suffisants. Ce mode de construction ne permettant pas l’ouverture de fenêtres dans la nef, on a dû se contenter de percer les murs latéraux de baies en plein cintre éclairant les bas côtés. La nef reçoit une abondante lumière par les fenêtres de la façade, de l’abside et de l’avant-chœur.

Le transept est également voûté en berceau brisé, mais à un niveau très inférieur à celui de la croisée, dont la voûte se raccorde à celle de la nef.

Conformément à la tradition cistercienne, deux chapelles rectangulaires, voûtées en berceau brisé, éclairées par une fenêtre et communiquant entre elles par des arcs cintrés, s’ouvrent au levant dans chaque croisillon. L'arc en tiers-point, qui encadre ces chapelles, est dépourvu de moulures et repose sur de robustes piliers, auxquels sont adossées les colonnes engagées qui portent les doubleaux de la voûte du transept.

17. Piscine dans le chœur.
(D’après les relevés de M. Paul de Montgolfier.)

À l’extrémité du croisillon méridional contigu aux bâtiments conventuels, une porte communique avec la sacristie, et un escalier de pierre de vingt-quatre marches permettait aux religieux de descendre du dortoir à l’église dès que la cloche avait sonné matines.

Le chœur, de forme carrée, élevé de deux marches et largement éclairé par deux rangs de fenêtres, en triplet, ouvertes dans le chevet plat, est également voûté en berceau brisé, mais

beaucoup plus bas que la nef. Cette différence de hauteur est rachetée par un mur de fond, qui s’élève au-dessus de l’arc triomphal, et qui est percé de cinq baies

Ph. L. B.
18. Entrée du chœur et des chapelles du transept.
étagées. Dans l’angle méridional, on voit une piscine de forme rectangulaire, prise dans l’épaisseur du mur. Au xiiie siècle, elle fut décorée d’un encadrement mouluré et de légères colonnettes à chapiteaux feuillages portant sur une corniche dont les débris viennent d’être retrouvés (fig. 17).

La façade, d’une grande simplicité, n’est coupée que par deux contreforts répondant aux piliers de la nef ; elle n’a qu’un portail surmonté d’une archivolte à trois boudins, bordés de baguettes et reposant sur deux colonnes. La partie supérieure est ajourée de sept fenêtres (nombre peut-être symbolique) disposées sur deux rangs.

Les piliers, sur plan cruciforme, sont formés d’un massif carré cantonné de deux colonnes engagées et de deux pilastres répondant aux arcs des travées, aux doubleaux de la grande voûte et à ceux qui divisent les bas côtés. Les chapiteaux, conformément aux ordonnances de saint Bernard, sont à peu près dénués de sculptures et ne montrent, dans la nef, que des feuilles pleines, lancéolées, à très faible relief, exactement appliquées à la corbeille en forme de tronc de pyramide renversé. Seuls quelques chapiteaux, supportant les arcs de séparation des bas côtés, sont ornés de rubans en forme de demi-ronds enlacés formant guirlande (fig. 19) ; les bases des colonnes et les pilastres, composés de deux tores séparés par une scotie, reposent sur un socle avec plinthe. L’appareil est formé de moellons dans les pleins des murs et de pierre de taille blanche dans les piliers, arcs, pieds-droits, contreforts et chaînages.

Nous avons vu les bas côtés sectionnés par autant de voûtes que de travées, formant ainsi seize chapelles, dont M. l’abbé Corbolin énumère quelques vocables[2]. « La première, du côté de l’Épitre, était dédiée à saint Jean, patron secondaire de l’abbaye ; la seconde, des ducs de Bourgogne, où furent inhumés un jeune duc, sa tante Jeanne de Bourgogne, sœur de Philippe de Rouvres, décédée au château de Villaines-en-Duesmois, et Jeanne de Bourgogne, femme d’Eudes IV ; la troisième, du Saint-Sépulcre, dont l’autel, représentant la sépulture du Christ, est à la chapelle du Petit-Jailly. » Dans la cinquième, une inscription peinte sur la paroi méridionale rappelle que la chapelle était dédiée aux saintes Pétronille, Hélène, et à la bienheureuse Aleth, mère de saint Bernard.

La première, du côté de l’Évangile, avait été bâtie par les Darcey, qui y avaient choisi leur sépulture ; la suivante est celle de Tous les Saints.


Les Autels. — Les autels de l’église de Fontenay ont disparu, comme tout le reste du mobilier. Cependant, on doit admettre qu’ils étaient d’une nudité toute monastique, simplement composés de dalles supportées par des piliers ou
Ph. L. Bégule.
entrée du chœur                    TRANSEPT DE L’ÉGLISE                    nef et bas côté
des colonnes trapues, semblables à ceux que l’on voit encore dans les absides des abbayes provençales du Thoronet, de Sénanque et de Silvacane.
Ph. L. B.
19. Bas côté septentrional.

Indépendamment des autels qui se trouvaient dans les chapelles du transept et des bas côtés, d’autres devaient être adossés aux piliers, comme à Cîteaux et à Clairvaux, conformément à la pratique cistercienne qui assignait à chaque religieux prêtre un autel spécial pour dire la messe. « C’était là discipline un reste de l’ancienne qui ne permettait pas de dire, en un même jour, deux messes sur un même autel[3]. »


Les Stalles. — Les stalles du moyen âge, qui ne purent résister au vandalisme ou à l’humidité qui obligea, en 1746, les religieux à relever le sol de l’église de près d’un mètre, furent refaites à cette époque. Ces dernières stalles, sans intérêt artistique, furent vendues en 1790, avec un banc abbatial de la fin du xvie siècle, et sont actuellement utilisées dans l’église de Montbard.


Le Porche. — Les églises clunisiennes étaient habituellement précédées de narthex ou de porches aux proportions souvent considérables, tels ceux de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, de Cluny, etc. L’ordre de Cîteaux adopta également l’usage des porches, mais ceux-ci furent bas et peu profonds, comme celui de Pontigny, comme les porches détruits de Cîteaux, de Clairvaux, de Morimond, de l’abbatiale anglaise de Fountains, etc.

Celui de Fontenay est aujourd’hui démoli, mais on en retrouve aisément les amorces, et des fouilles, pratiquées en avant de la façade, ont mis les fondations à découvert. De plus, un dessin du XVIIIe siècle, conservé à la Bibliothèque Nationale (coll. Bourgogne, t. II) permet d’en présenter une fidèle reconstitution (fig. 20).

L. B. del.
20. Reconstitution du porche de l’église.

Ce porche, appuyé contre la façade, était recouvert d’un toit prenant naissance au-dessous des quatre fenêtres inférieures et s’étendait sur toute la largeur de l’église ; la sablière étant soutenue par des corbeaux encore en place. Sa façade, surmontée d’une corniche portée par des corbeaux, était largement éclairée par des ouvertures cintrées répondant à la nef et aux bas côtés. C’est dans le porche et les premières travées de la nef que se tenaient les serviteurs et les étrangers, tandis que le reste de la nef était réservé aux frères convers et le chœur aux religieux.

La Toiture. — La toiture principale de l’église ne comporte pas de charpente. Au-dessus de la voûte de la nef, un blocage s’étend sur toute la longueur de l’édifice et il est recouvert lui-même d’un appareil de pierre sur lequel reposent les tuiles (fig. 14) : ces tuiles sont encore, pour la plupart, celles de l’origine de la construction, fabriquées avec une admirable perfection et très probablement dans l’abbaye même. La Bourgogne a toujours été le pays de la tuile, et celles de Fontenay ont merveilleusement résisté à l’action du temps. Un crochet de terre, soudé à l’intérieur de la tuile, la fixait aux fourrures d’arête des charpentes des bas côtés, tandis qu’un autre crochet, en forme de bec, adhérent au dos, empêchait tout glissement, les rendant solidaires les unes des autres.

Les tuiles faîtières de la nef, d’une grande dimension et recouvrant l’arête de deux pentes, sont ornées d’une série de redans, en forme de crête, se découpant sur le ciel.

Ph. L. B.
21. Portail de l’église.


Les Portes. — Les vantaux de la porte de la façade, de même que ceuxde la porte latérale, au midi, étaient de bois, armés de longues pentures de fer essentiellement décoratives, mais qui avaient aussi pour but d’empêcher la dislocation des joints sous l’action de la chaleur. Les anciens vantaux existaient encore ces dernières années, portant la trace très visible des ferrures. Il fut donc facile de reconstituer vantaux et pentures qui sont aujourd’hui la reproduction rigoureuse des anciens.


Le Clocher. — Les clochers fastueux, si en faveur chez les Clunisiens, ne pouvaient convenir à l’austérité de la règle de Cîteaux ; dès 1157, le Chapitre interdisait les clochers d’une certaine élévation. C’est pourquoi nous ne voyons à Fontenay qu’un très modeste campanile pour deux cloches superposées, au-dessus du dortoir, à l’extrémité du bras de croix méridional de l’église ; un écusson sans pièces héraldiques, avec la crosse abbatiale en pal, est sculpté sur la face méridionale de l’édicule.

Pourtant au xviiie siècle, l’abbaye, oublieuse des antiques traditions, devait avoir un autre clocher, probablement un beffroi en charpente, situé en dehors de l’édifice.

Nous voyons, en effet, au mois d’octobre 1791, lors de la vente des biens mobiliers de Fontenay, que «les quatre cloches, pesant, la première 2.163 livres, la deuxième 1.500, la troisième 860, la quatrième 685, furent emmenées au district à Semur pour en faire des canons ou du billon[4] ».

La clôture du chœur. — Les églises des monastères recevaient de nombreux étrangers, des pèlerins et fidèles, souvent même des réfugiés auxquels une partie de la nef était affectée. Il était donc nécessaire de clore la partie de l’édifice réservée aux religieux. C’était une coutume en usage dans toutes les églises abbatiales aussi bien que cathédrales.

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22. Chevet de l’église.
La clôture en claire-voie de Fontenay s’élevait entre la nef et la croisée du transept en forme de jubé, et les traces en sont encore visibles sur les deux premiers piliers. Les débris qui sont conservés, et qui accusent le style du milieu du xiiie siècle, témoignent de sa somptuosité et contrastent singulièrement avec la simplicité primitive de l’église. Ils consistent principalement en une série de neuf départs d’arcades, aux profils aussi élégants que multipliés, en chapiteaux, crochets et fleurons composés de feuilles d’érable et de chêne.
ABBAYE DE FONTENAY
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le cloître et l’église.
  1. On en retrouve des exemples identiques et voisins, à Châtillon-sur-Seine, dans l’église de l’abbaye Notre-Dame, aujourd’hui affectée au service de l’Hôtel-Dieu, et dans celle de Saint-Nicolas, toutes deux contemporaines de Fontenay. On peut citer, parmi les types les plus caractéristiques de cette disposition, en dehors de la région, l’église de l’ancienne abbaye de Silvanès (Aveyron), 1152, d’importation très franchement bourguignonne (cf. A. Angles, « l’Abbaye de Silvanès », Bulletin Monumental, nos 1-2, 1908) ; l’église de Bénévent-l’Abbaye (Creuse), l’église abbatiale de Saint-Pathus (Seine-et-Marne) (cf. Marcel Aubert, Bulletin Monumental, 1908, p. 120, etc.).
  2. J.-B. Corbolin, ouvrage cité, p. 21.
  3. Dom Martène, ouvrage cité.
  4. J.-B. Corbolin, ouvrage cité, p. 116.