L’Abbesse de Castro/III

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L’Abbesse de Castro
Chroniques italiennesMichel Lévy frères (p. 49-63).
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III


Il faut savoir que les Orsini, éternels rivaux des Colonna, et tout puissans alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaient fait condamner à mort, depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, un riche cultivateur nommé Balthazar Bandini, né à la Petrella. Il serait trop long de rapporter ici les diverses actions que l’on reprochait à Bandini : la plupart seraient des crimes aujourd’hui, mais ne pouvaient pas être considérées d’une façon aussi sévère en 1559. Bandini était en prison dans un château appartenant aux Orsini, et situé dans la montagne du côté deValmontone, à six lieues d’Albano. Le Barigel de Rome, suivi de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route ; il venait chercher Bandini pour le conduire à Rome dans les prisons de Tordinona ; Bandini avait appelé à Rome de la sentence qui le condamnait à mort. Mais, comme nous l’avons dit, il était natif de la Petrella, forteresse appartenant aux Colonna ; la femme de Bandini vint dire publiquement à Fabrice Colonna, qui se trouvait à la Petrella :

— Laisserez-vous mourir un de vos fidèles serviteurs ?

Colonna répondit :

— A Dieu ne plaise que je m’écarte jamais du respect que je dois aux décisions des tribunaux du pape mon seigneur !

Aussitôt ses soldats reçurent des ordres, et il fit donner avis de se tenir prêts à tous ses partisans. Le rendez-vous était indiqué dans les environs de Valmontone, petite ville bâtie au sommet d’un rocher peu élevé, mais qui a pour rempart un précipice continu et presque vertical de soixante à quatre-vingts pieds de haut. C’est dans cette ville appartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires du gouvernement avaient réussi à transporter Bandini. Parmi les partisans les plus zélés du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali et Fabio, son fils, d’ailleurs un peu parens des Orsini. De tout temps, au contraire, Jules Branciforte et son père avaient été attachés aux Colonna.

Dans les circonstances où il ne convenait pas aux Colonna d’agir ouvertement, ils avaient recours à une précaution fort simple : la plupart des riches paysans romains, alors comme aujourd’hui, faisaient partie de quelque compagnie de pénitens. Les pénitens ne paraissent jamais en public que la tête couverte d’un morceau de toile qui cache leur figure et se trouve percé de deux trous vis-à-vis les yeux. Quand les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurs partisans à prendre leur habit de pénitent pour venir les joindre.

Après de longs préparatifs, la translation de Bandini, qui depuis quinze jours faisait la nouvelle du pays, fut indiquée pour un dimanche. Ce jour-là, à deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonner le tocsin dans tous les villages de la forêt de la Faggiola. On vit des paysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les mœurs des républiques du moyen-âge, du temps desquelles on se battait pour obtenir une certaine chose que l’on désirait, avaient conservé beaucoup de bravoure dans le cœur des paysans : de nos jours, personne ne bougerait.)

Ce jour-là on put remarquer une chose assez singulière : à mesure que la petite troupe de paysans armés sortie de chaque village s’enfonçait dans la forêt, elle diminuait de moitié ; les partisans des Colonna se dirigeaient vers le lieu du rendez-vous désigné par Fabrice. Leurs chefs paraissaient persuadés qu’on ne se battrait pas ce jour-là : ils avaient eu ordre le matin de répandre ce bruit. Fabrice parcourait la forêt avec l’élite de ses partisans, qu’il avait montés sur les jeunes chevaux à demi sauvages de son haras. Il passait une sorte de revue des divers détachemens de paysans ; mais il ne leur parlait point, toute parole pouvant compromettre. Fabrice était un grand homme maigre, d’une agilité et d’une force incroyables : quoiqu’à peine âgé de quarante-cinq ans, ses cheveux et sa moustache étaient d’une blancheur éclatante, ce qui le contrariait fort ; à ce signe on pouvait le reconnaître en des lieux où il eût mieux aimé passer incognito. A mesure que les paysans le voyaient, ils criaient : Vive Colonna ! et mettaient leurs capuchons de toile. Le prince lui-même avait son capuchon sur la poitrine, de façon à pouvoir le passer dès qu’on apercevrait l’ennemi.

Celui-ci ne se fit point attendre : le soleil se levait à peine lorsqu’un millier d’hommes à peu près, appartenant au parti des Orsini, et venant du côté de Valmontone, pénétrèrent dans la forêt et vinrent passer à trois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci avait fait mettre ventre à terre. Quelques minutes après que les derniers des Orsini formant cette avant-garde eurent défilé, le prince mit ses hommes en mouvement : il avait résolu d’attaquer l’escorte de Bandini un quart d’heure après qu’elle serait entrée dans le bois. En cet endroit, la forêt est semée de petites roches hautes de quinze ou vingt pieds ; ce sont des coulées de lave plus ou moins antiques, sur lesquelles les châtaigniers viennent admirablement et interceptent presque entièrement le jour. Comme ces coulées, plus ou moins attaquées par le temps, rendent le sol fort inégal, pour épargner à la grande route une foule de petites montées et descentes inutiles, on a creusé dans la lave, et fort souvent la route est à trois ou quatre pieds en contre-bas de la forêt.

Vers le lieu de l’attaque projetée par Fabrice se trouvait une clairière couverte d’herbes et traversée à l’une de ses extrémités par la grande route. Ensuite la route rentrait dans la forêt, qui, en cet endroit, remplie de ronces et d’arbustes entre les troncs des arbres, était tout-à-fait impénétrable. C’est à cent pas dans la forêt et sur les deux bords de la route que Fabrice plaçait ses fantassins. A un signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avec son arquebuse derrière un châtaignier ; les soldats du prince se placèrent derrière les arbres les plus voisins de la route. Les paysans avaient l’ordre précis de ne tirer qu’après les soldats, et ceux-ci ne devaient faire feu que lorsque l’ennemi serait à vingt pas. Fabrice fit couper à la hâte une vingtaine d’arbres, qui, précipités avec leurs branches sur la route, assez étroite en ce lieu-là et en contre-bas de trois pieds, l’interceptaient entièrement. Le capitaine Ranuce, avec cinq cents hommes, suivit l’avant-garde ; il avait l’ordre de ne l’attaquer que lorsqu’il entendrait les premiers coups d’arquebuse qui seraient tirés de l’abatis qui interceptait la route. Lorsque Fabrice Colonna vit ses soldats et ses partisans bien placés chacun derrière son arbre et pleins de résolution, il partit au galop avec tous ceux des siens qui étaient montés, et parmi lesquels on remarquait Jules Branciforte. Le prince prit un sentier à droite de la grande route et qui le conduisait à l’extrémité de la clairière la plus éloignée de la route.

Le prince s’était à peine éloigné depuis quelques minutes, lorsqu’on vit venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d’hommes à cheval ; c’étaient les sbires et le Barigel, escortant Bandini, et tous les cavaliers des Orsini. Au milieu d’eux se trouvait Balthazar Bandini, entouré de quatre bourreaux vêtus de rouge ; ils avaient l’ordre d’exécuter la sentence des premiers juges, et de mettre Bandini à mort, s’ils voyaient les partisans des Colonna sur le point de le délivrer.

La cavalerie de Colonna arrivait à peine à l’extrémité de la clairière ou prairie la plus éloignée de la route, lorsqu’il entendit les premiers coups d’arquebuse de l’embuscade par lui placée sur la grande route en avant de l’abatis. Aussitôt il mit sa cavalerie au galop et dirigea sa charge sur les quatre bourreaux vêtus de rouge qui entouraient Bandini.

Nous ne suivrons point le récit de cette petite affaire qui ne dura pas trois quarts d’heure ; les partisans des Orsini surpris s’enfuirent dans tous les sens ; mais, à l’avant-garde, le brave capitaine Ranuce fut tué, événement qui eut une influence funeste sur la destinée de Branciforte. A peine celui-ci avait donné quelques coups de sabre, toujours en se rapprochant des hommes vêtus de rouge, qu’il se trouva vis-à-vis de Fabio Campireali.

Monté sur un cheval bouillant d’ardeur, et revêtu d’un giacco doré (cotte de mailles), Fabio s’écriait :

— Quels sont ces misérables masqués ? Coupons leurs masques d’un coup de sabre ; voyez la façon dont je m’y prends !

Presque au même instant, Jules Branciforte reçut de lui un coup de sabre horizontal sur le front. Ce coup avait été lancé avec tant d’adresse, que la toile qui lui couvrait le visage tomba en même temps qu’il se sentit les yeux aveuglés par le sang qui coulait de cette blessure, d’ailleurs fort peu grave. Jules éloigna son cheval pour avoir le temps de respirer et de s’essuyer le visage. Il voulait, à tout prix, ne point se battre avec le frère d’Hélène, et son cheval était déjà à quatre pas de Fabio, lorsqu’il reçut sur la poitrine un furieux coup de sabre qui ne pénétra point, grace à son giacco, mais lui ôta la respiration pour un moment. Presque au même instant, il s’entendit crier aux oreilles : — Ti conosco, porco ; canaille, je te connais ! C’est comme cela que tu gagnes de l’argent pour remplacer tes haillons.

Jules, vivement piqué, oublia sa première résolution et revint sur Fabio :

Ed in mal ponto tu venisti [1] ! s’écria-t-il.

A la suite de quelques coups de sabre précipités, le vêtement qui couvrait leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte de mailles de Fabio était dorée et magnifique, celle de Jules des plus communes.

— Dans quel égout as-tu ramassé ton giacco ? lui cria Fabio.

Au même moment, Jules trouva l’occasion qu’il cherchait depuis une demi-minute : la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez le cou, et Jules lui porta au cou, un peu découvert, un coup de pointe qui réussit. L’épée de Jules entra d’un demi-pied dans la gorge de Fabio et en fit jaillir un énorme jet de sang.

— Insolent ! s’écria Jules ; — et il galopa vers les hommes habillés de rouge dont deux étaient encore à cheval à cent pas de lui. Comme il approchait d’eux, le troisième tomba ; mais, au moment où Jules arrivait tout près du quatrième bourreau, celui-ci, se voyant environné de plus de dix cavaliers, déchargea un pistolet à bout portant sur le malheureux Balthazar Bandini, qui tomba.

— Mes chers seigneurs, nous n’avons plus que faire ici, s’écria Branciforte, sabrons ces coquins de sbires qui s’enfuient de toutes parts. — Tout le monde le suivit.

Lorsque, une demi-heure après, Jules revint auprès de Fabrice Colonna, ce seigneur lui adressa la parole pour la première fois de sa vie. Jules le trouva ivre de colère ; il croyait le voir transporté de joie, à cause de la victoire qui était complète et due tout entière à ses bonnes dispositions ; car les Orsini avaient près de trois mille hommes, et Fabrice à cette affaire n’en avait pas réuni plus de quinze cents.

— Nous avons perdu votre brave ami Ranuce, s’écria le prince en parlant à Jules, je viens moi-même de toucher son corps ; il est déjà froid. Le pauvre Balthazar Bandini est mortellement blessé. Ainsi, au fond, nous n’avons pas réussi. Mais l’ombre du brave capitaine Ranuce paraîtra bien accompagnée devant Pluton. J’ai donné l’ordre que l’on pende aux branches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N’y manquez pas, messieux, s’écria-t-il en haussant la voix. — Et il repartit au galop pour l’endroit où avait eu lieu le combat d’avant garde. Jules commandait à peu près en second la compagnie de Ranuce ; il suivit le prince qui, arrivé près du cadavre de ce brave soldat qui gisait entouré de plus de cinquante cadavres ennemis, descendit une seconde fois de cheval pour prendre la main de Ranuce. Jules l’imita, il pleurait.

— Tu es bien jeune, dit le prince à Jules, mais je te vois couvert de sang, et ton père fut un brave homme, qui avait reçu plus de vingt blessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste de la compagnie de Ranuce et conduis son cadavre à notre église de la Petrella ; songe que tu seras peut-être attaqué sur la route.

Jules ne fut point attaqué, mais il tua d’un coup d’épée un de ses soldats qui lui disait qu’il était trop jeune pour commander. Cette imprudence réussit, parce que Jules était encore tout couvert du sang de Fabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres chargés d’hommes que l’on pendait. Ce spectacle hideux, joint à la mort de Ranuce et surtout à celle de Fabio, le rendait presque fou. Son seul espoir était que l’on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio.

Nous sautons les détails militaires. Trois jours après celui du combat, il put revenir passer quelques heures à Albano ; il racontait à ses connaissances qu’une fièvre violente l’avait retenu dans Rome où il avait été obligé de garder le lit toute la semaine.

Mais on le traitait partout avec un respect marqué ; les gens les plus considérables de la ville le saluaient les premiers ; quelques imprudens allèrent même jusqu’à l’appeler seigneur capitaine. Il avait passé plusieurs fois devant le palais Campireali, qu’il trouva entièrement fermé, et, comme le nouveau capitaine était fort timide lorsqu’il s’agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu’au milieu de la journée qu’il put prendre sur lui de dire à Scotti, vieillard qui l’avait toujours traité avec bonté :

— Mais où sont donc les Campireali ? je vois leur palais fermé.

— Mon ami, répondit Scotti avec une tristesse subite, c’est là un nom que vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que c’est lui qui vous a cherché, et ils le diront partout ; mais enfin il était le principal obstacle à votre mariage, mais enfin sa mort laisse une sœur immensément riche, et qui vous aime. On peut même ajouter, et l’indiscrétion devient vertu en ce moment, on peut même ajouter qu’elle vous aime au point d’aller vous rendre visite la nuit dans votre petite maison d’Albe. Ainsi l’on peut dire, dans votre intérêt, que vous étiez mari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c’est le nom qu’on donnait dans le pays au combat que nous avons décrit). — Le vieillard s’interrompit parce qu’il s’aperçut que Jules fondait en larmes.

— Montons à l’auberge, dit Jules. — Scotti le suivit ; on leur donna une chambre où ils s’enfermèrent à clé, et Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce qui s’était passé depuis huit jours. Ce long récit terminé

— Je vois bien à vos larmes, dit le vieillard, que rien n’a été prémédité dans votre conduite ; mais la mort de Fabio n’en est pas moins un événement bien cruel pour vous. Il faut absolument qu’Hélène déclare à sa mère que vous êtes son époux depuis long-temps.

Jules ne répondit pas, ce que le vieillard attribua à une louable discrétion. Absorbé dans une profonde rêverie, Jules se demandait si Hélène, irritée par la mort d’un frère, rendrait justice à sa délicatesse ; il se repentit de ce qui s’était passé autrefois. Ensuite, à sa demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eu lieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant été tué sur les six heures et demie du matin, à plus de six lieues d’Albano, chose incroyable ! dès neuf heures on avait commencé à parler de cette mort. Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenu par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu après, trois de ces bons pères, montés sur les meilleurs chevaux de Campireali, et suivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des Ciampi, près duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait absolument les suivre ; mais on l’en avait dissuadé, par la raison que Fabrice Colonna était furieux (on ne savait trop pourquoi), et pourrait bien lui faire un mauvais parti s’il était fait prisonnier.

Le soir, vers minuit, la forêt de la Faggiola avait semblé en feu c’étaient tous les moines et tous les pauvres d’Albano qui, portant chacun un gros cierge allumé, allaient à la rencontre du corps du jeune Fabio.

— Je ne vous cacherai point, continua le vieillard en baissant la voix comme s’il eût craint d’être entendu, que la route qui conduit à Valmontone et aux Ciampi

— Eh bien ? dit Jules.

— Eh bien ! cette route passe devant votre maison, et l’on dit que lorsque le cadavre de Fabio, est arrivé à ce point, le sang a jailli d’une plaie horrible qu’il avait au cou.

— Quelle horreur ! s’écria Jules en se levant.

— Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vous voyez bien qu’il faut que vous sachiez tout. Et maintenant je puis vous dire que votre présence ici, aujourd’hui, a semblé un peu prématurée. Si vous me faisiez l’honneur de me consulter, j’ajouterais, capitaine, qu’il n’est pas convenable que d’ici à un mois vous paraissiez dans Albano. Je n’ai pas besoin de vous avertir qu’il ne serait pas prudent de vous montrer à Rome. On ne sait point encore quel parti le saint père va prendre envers les Colonna ; on pense qu’il ajoutera foi à la déclaration de Fabrice qui prétend n’avoir appris le combat des Ciampi que par la voix publique ; mais le gouverneur de Rome, qui est tout Orsini, enrage et serait enchanté de faire pendre quelqu’un des braves soldats de Fabrice, ce dont celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu’il jure n’avoir point assisté au combat. J’irai plus loin, et, quoique vous ne me le demandiez pas, je prendrai la liberté de vous donner un avis militaire : vous êtes aimé dans Albano, autrement vous n’y seriez pas en sûreté. Songez que vous vous promenez par la ville depuis plusieurs heures, que l’un des partisans des Orsini peut se croire bravé, ou tout au moins songer à la facilité de gagner une belle récompense. Le vieux Campireali a répété mille fois qu’il donnera sa plus belle terre à qui vous aura tué. Vous auriez dû faire descendre dans Albano quelques-uns des soldats que vous avez dans votre maison.

— Je n’ai point de soldats dans ma maison.

— En ce cas, vous êtes fou, capitaine. Cette auberge a un jardin, nous allons sortir par le jardin, et nous échapper à travers les vignes. Je vous accompagnerai ; je suis vieux et sans armes ; mais, si nous rencontrons des mal intentionnés, je leur parlerai, et je pourrai du moins vous faire gagner du temps.

Jules eut l’ame navrée. Oserons-nous dire quelle était sa folie ? Dès qu’il avait appris que le palais Campireali était fermé et tous ses habitans partis pour Rome, il avait formé le projet d’aller revoir ce jardin où si souvent il avait eu des entrevues avec Hélène. Il espérait même revoir sa chambre, où il avait été reçu quand sa mère était absente. Il avait besoin de se rassurer contre sa colère, par la vue des lieux où il l’avait vue si tendre pour lui.

Branciforte et le généreux vieillard ne firent aucune mauvaise rencontre en suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent vers le lac.

Jules se fit raconter de nouveau les détails des obsèques du jeune Fabio. Le corps de ce brave jeune homme, escorté par beaucoup de prêtres, avait été conduit à Rome, et enseveli dans la chapelle de sa famille, au couvent de Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avait remarqué, comme une circonstance fort singulière, que, la veille de la cérémonie, Hélène avait été reconduite par son père au couvent de la Visitation, à Castro ; ce qui avait confirmé le bruit public qui voulait qu’elle fût mariée secrètement avec le soldat d’aventure qui avait eu le malheur de tuer son frère.

Quand il fut près de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnie et quatre de ses soldats ; ils lui dirent que jamais leur ancien capitaine ne sortait de la forêt sans avoir auprès de lui quelques-uns de ses hommes. Le prince avait dit plusieurs fois que, lorsqu’on voulait se faire tuer par imprudence, il fallait auparavant donner sa démission, afin de ne pas lui jeter sur les bras une mort à venger.

Jules Branciforte comprit la justesse de ces idées, auxquelles jusqu’ici il avait été parfaitement étranger. Il avait cru, ainsi que les peuples enfans, que la guerre ne consiste qu’à se battre avec courage. Il obéit sur-le-champ aux intentions du prince ; il ne se donna que le temps d’embrasser le sage vieillard qui avait eu la générosité de l’accompagner jusqu’à sa maison.

Mais peu de jours après, Jules, à demi fou de mélancolie, revint voir le palais Campireali. A. la nuit tombante, lui et trois de ses soldats, déguisés en marchands napolitains, pénétrèrent dans Albano. Il se présenta seul dans la maison de Scotti ; il apprit qu’Hélène était toujours reléguée au couvent de Castro. Son père, qui la croyait mariée à celui qu’il appelait l’assassin de son fils, avait juré de ne jamais la revoir. Il ne l’avait pas vue même en la ramenant au couvent. La tendresse de sa mère semblait, au contraire, redoubler, et souvent elle quittait Rome, pour aller passer un jour ou deux avec sa fille.


  1. Malheur à toi ! tu arrives dans un moment fatal !