L’Adolescence Clémentine/Complainctes

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Epistres L’Adolescence Clémentine Epitaphes


Complaincte du Baron de Malleville, Parisien, qui
avec l'Autheur servit Jadis de Secretaire Mar-
guerite de France, Soeur unique
du Roy, et fut tué des Turcs
à Baruth.

              A la Terre
O terre basse, où l'Homme se conduict,
Responds (helas) à ma demande triste:
Où est le corps, que tu avois produict,
Dont le depart me tourmente, et contriste?
L'avois tu faict, tant bon, tant beau, tant miste,
Pour de son sang taindre les dars pointus
Des Turcz, maulditz? Las ilz n'en ont point euz
De plus aymant vray honneur, que icelluy:

Qui mieulx ayma là mourir en vertus, Qu'en deshonneur suivre plusieurs batus.

Tel vit encor, qui est plus mort que luy.
              A la Mer
O cruaulté de impetueuses vagues,
Mer variable, où toute crainte abonde,
Cause mouvant, dont trop cruelles dagues
L'ont faict perir de mort tant furibunde.
   Si hault desir de congnoistre le Monde
T'avoit transmis si gentil personnaige,
Las falloit il, qu'en la fleur de son aage
Par devers toy si rudement le prinses,
Sans plus revoir la court des nobles Princes,
Où tant il est a present regretté?
   O Mer amere aux mordantes espinces:
Certainement ce qu'arrestes, et pinces,
Au gré de tous est trop bien arresté.
              A Nature
Helas nature, où est la bonne grâce,
Dont tu le feis luyre par ses effectz?
Formé l'avois beau de corps, et de face,
Doulx en parler, et confiant en ses faictz:
D'honnesteté estoit l'ung des parfaitcz,
Car en fuiant les picquans espinettes
D'oisiveté, Flustes, et Espinettes
Bruyre faisoit en tresdoulce accordance:
Du Luz sonnoit motetz, et chansonnettes:
Dancer sçavoit avec et sans sonnettes,
Las or est il à sa derniere dance.
              A la Mort
Las or est il à sa derniere dance,
Où toy la Mort luy as faict sans soulas
Faire faulx pas, et mortelle cadance
Soubz dur Rebec sonnant le grant helas.
Quant est du corps, vray est que meurdry l'as,
Mais de son bruit, où jamais n'eut frivole,
Maulgré ton dard, par tout le Monde il volle,
Tousjours croissant, comme Lys qui fleuronne.
Touchant son Ame, immortelle couronne
Luy a donné celluy pour qui mourut:
Mais quelcque bien encor que Dieu luy donne,
Je suis contrainct par Amour, qui l'ordonne,
Le regretter, et mauldire Baruth.
              A Fortune
Fortune helas muable, et desreiglée,
Qui du palud de Malheur viens, et sors,
Bien as monstré que tu es avveuglée,
D'avoir getté sur luy tes rudes sortz:
Car si tes yeux de inimité consors
Eusses ouvers, pour bien appercevoir
Les grands vertus, qu'on luy a veu avoir,
Pitié t'eust meue à le retenir seur:
Mais tu ne veulx de toymesme rien veoir,
Pour aux humains faire mieulx assavoir,
Que plus te plaist cruaulté, que doulceur.
            Marot conclud
La Terre dit, qu'à bon droit peut reprendre
Ce qu'elle a fait, quoy qu'on ait desservy.

La Mer respond, que sain le sceut bien rendre En Terre ferme, où soubdain fut ravy. Nature dit, que Mort a l'audivy Par dessus elle, et qu'en rien ne peult mais. La Mort respond, que les plus grans jamais N'espargnera. Et Fortune l'infâme Dit, qu'elle est née à faire tort, et blasme. Laissons la donc en sa coustume vile: Et supplions le filz de nostre Dame, Qu'en fin es Cieulx il nous face veoir l'âme

Du feu Baron, dict Jehan de Malleville.
              Amen.


Complaincte d'une Niepce,

sur la Mort de sa Tante

O que je sens mon cueur plein de regret,
Quand souvenir ma pensée resveille
D'ung dueil caché au plu profond secret
Du mien esprit, qui pour se plaindre, veille.
   Seigneurs lisans, n'en soyez en merveille,
Ains voz douleurs à la mienne unissez:
Ou pour le moins ne vous esbahissez,
Si ma douleur est plus qu'aultre profonde:
Mais tout ensemble estonnez vous assez,
Comment je n'ay en mon cueur amassez
Tous les regretz, qui furent onc au Monde.
Tous les regretz, qui furent onc au Monde,
Venez saisir la dolente Niepce,
Qui a perdu par fiere Mort immunde,
Tante, et attente, et entente, et lyesse,
Perdu (helas) gist son corps. Et qui est ce?
Jane Bonté, des meilleures de France,

De qui la vie esloignoit de souffrance Mon triste cueur, et le logeoit aussi Au parc de Joye, et au clos d'Esperance: Mais, las, la Mort bastit ma demourance

Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy.
Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy,
N'estoie au temps de sa vie prospere.
Mon soulas gist soubz ceste terre icy,
Et de le veoir plus au Monde n'espere.
O Mort mordant, ô impropre impropere,
Pourquoy, helas, ton dard ne fleschissoit,
Quand son vouloir au mien elle unissoit
Par vraye amour naturelle, et entiere:
Mon cueur ailleurs ne pense, ne pensoit,
Ne pensera. Doncques (quoy qu'il en soit)
Si je me plaings, ce n'est pas sans matiere.
Si je me plaings, ce n'est pas sans matiere,
Veu que trop fut horrible cest orage
De convertir en terrestre fumiere
Ce corps, qui seul a navré maint courage.
Helas, c'estoit celle tant bonne, et sage,
A qui jadis le Prince des haultz Cieulx
Voulut livrer le don tant precieux
D'honnesteté, en cueur confiant, et fort,
Mais dard mortel de ce fut envieux:
Dont plus ne vient plaisir devant mes yeux,
Tant ay d'ennuy, et tant de desconfort.
Tant ay d'ennuy, et tant de desconfort,
Que plus n'en puis: donc en boys, ou montaigne,

Nymphes laissez l'eau, qui de terre sort: Maintenant fault, qu'en larmes on se baigne. Pourquoy cela? pour de vostre Compaigne Pleurer la mort. Mort l'est venu saisir: Pleure Rouen, pleure de desplaisir, En douleur soit tant plaisante demeure: Et qui aura de soy triste desir, Vienne avec moy, qui n'ay aultre plaisir,

Fors seulement l'attente que je meure.
Fors seulement l'attente que je meure,
Rien ne me peult alleger ma douleur:
Car soubz cinq pointz incessamment demeure,
Qui m'ont contraincte aymer noire couleur:
Dueil tout premier me plonge en son malheur:
Ennuy sur moy employe son effort:
Soucy me tient sans espoir de confort:
Regret apres m'oste lyesse pleine:
Peine me suit, et tousjours me remord,
Par ainsi j'ay pour une seulle mort,
Dueil, et ennuy, soucy, regret, et peine.