L’Affaire Lerouge/15

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Dentu (p. 433-466).



XV


Le lundi matin, dès neuf heures, M. Daburon se disposait à partir pour le Palais, où il comptait trouver Gévrol et son homme et peut-être le père Tabaret.

Ses préparatifs étaient presque terminés lorsque son domestique vint le prévenir qu’une jeune dame, accompagnée d’une femme plus âgée, demandait à lui parler.

Elle n’avait pas voulu donner son nom, disant qu’elle ne le déclinerait que si cela était absolument indispensable pour être reçue.

— Faites entrer, répondit le juge.

Il pensait que ce devait être quelque parente de l’un des prévenus dont il instruisait l’affaire lorsque était arrivé le crime de La Jonchère. Il se promettait d’expédier bien vite l’importune.

Il était debout devant sa cheminée et cherchait une adresse dans une coupe précieuse remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, un froufrou d’une robe de soie glissant le long de l’huisserie, il ne prit pas la peine de se déranger et ne daigna même pas tourner la tête. Il se contenta de jeter dans la glace un regard indifférent.

Mais aussitôt il recula avec un mouvement d’effroi, comme s’il eût entrevu un fantôme. Dans son trouble, il lâcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre du foyer où elle se brisa en mille morceaux.

— Claire ! balbutia-t-il. Claire !…

Et, comme s’il eût craint également et d’être le jouet d’une illusion, et de voir celle dont il prononçait le nom, il se retourna lentement.

C’était bien mademoiselle d’Arlange.

Cette jeune fille si fière et si farouche à la fois avait pu s’enhardir jusqu’à venir chez lui, seule ou autant dire, car sa gouvernante, qu’elle laissait dans l’antichambre, ne pouvait compter. Elle obéissait à un sentiment bien puissant, puisqu’il lui faisait oublier sa timidité habituelle.

Jamais, même en ce temps où la voir était son bonheur, elle ne lui avait paru plus sublime. Sa beauté, voilée d’ordinaire par une douce mélancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient une animation qu’il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus plus brillants par des larmes récentes mal essuyées encore, éclatait la plus généreuse résolution. On sentait qu’elle avait la conscience d’accomplir un grand devoir et qu’elle le remplissait noblement, sinon avec joie, du moins avec cette simplicité qui à elle seule est de l’héroïsme.

Elle s’avança calme et digne, et tendit sa main au magistrat, selon cette mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si gracieuse.

— Nous sommes toujours amis, n’est-ce pas ? dit-elle avec un triste sourire.

Le magistrat n’osa pas prendre cette main qu’on lui tendait dégantée. C’est à peine s’il l’effleura du bout de ses doigts comme s’il eût craint une commotion trop forte.

— Oui, répondit-il à peine distinctement ; je vous suis toujours dévoué.

Mademoiselle d’Arlange s’assit dans la vaste bergère où deux nuits auparavant le père Tabaret combinait l’arrestation d’Albert. M. Daburon demeura debout, appuyé contre la haute tablette de son bureau.

— Vous savez pourquoi je viens ? interrogea la jeune fille.

De la tête il fit signe que oui.

Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s’il saurait résister aux supplications d’une telle bouche. Qu’allait-elle vouloir de lui, que pouvait-il lui refuser ? Ah ! s’il avait prévu !… Il ne revenait pas de sa surprise.

— Je ne sais cette horrible histoire que d’hier, poursuivit Claire, on avait jugé prudent de me la cacher, et sans ma dévouée Schmidt, j’ignorerais tout encore. Quelle nuit j’ai passée ! D’abord j’ai été épouvantée, mais, lorsqu’on m’a dit que tout dépendait de vous, mes terreurs ont été dissipées. C’est pour moi, n’est-ce pas, que vous vous êtes chargé de cette affaire ? Oh ! vous êtes bon, je le sais. Comment pourrai-je jamais vous exprimer toute ma reconnaissance.

Quelle humiliation pour l’honnête magistrat que ce remerciement si plein d’effusion ! Oui, il avait au début pensé à mademoiselle d’Arlange, mais depuis !… Il baissa la tête pour éviter ce beau regard de Claire, si candide et si hardi.

— Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n’ai pas les droits que vous croyez à votre gratitude.

Claire avait été tout d’abord trop troublée elle-même pour remarquer l’agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix attira son attention ; seulement, elle ne pouvait en soupçonner la cause. Elle pensa que sa présence réveillait les plus douloureux souvenirs ; que sans doute il l’aimait encore et qu’il souffrait. Cette idée l’affligea et la rendit honteuse.

— Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bénir quand même. Qui sait si j’aurais pu prendre sur moi d’aller voir un autre juge, de parler à un inconnu ! Puis, quel compte, cet autre ne me connaissant pas, aurait-il tenu de mes paroles ? Tandis que vous, si généreux, vous allez me rassurer, me dire par quel affreux malentendu il a été arrêté comme un malfaiteur et mis en prison.

— Hélas ! soupira le magistrat si bas que Claire l’entendit à peine et ne comprit pas le sens terrible de cette exclamation.

— Avec vous, continua-t-elle, je n’ai pas peur. Vous êtes mon ami, vous me l’avez dit. Vous ne repousserez pas ma prière. Rendez-lui la liberté bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi on l’accuse, mais je vous jure qu’il est innocent.

Claire parlait en personne sûre de soi, qui ne voit nul obstacle au désir tout simple et tout naturel qu’elle exprime. Une assurance formelle, donnée par elle, devait suffire amplement. D’un mot, M. Daburon allait tout réparer. Le juge se taisait. Il admirait cette sainte ignorance de toute chose, cette confiance naïve et candide qui ne doute de rien. Elle avait commencé par le blesser, sans le savoir, il est vrai ; il ne s’en souvenait plus.

Il était vraiment honnête entre tous, bon entre les meilleurs, et la preuve, c’est qu’au moment de dévoiler la fatale réalité il frissonnait. Il hésitait à prononcer les paroles dont le souffle pareil à un tourbillon allait renverser le fragile édifice du bonheur de cette jeune fille. Lui humilié, lui dédaigné, il allait avoir sa revanche et il n’éprouvait pas le plus léger tressaillement d’une honteuse mais trop explicable satisfaction.

— Et si je vous disais, mademoiselle, commença-t-il, que M. Albert n’est pas innocent !

Elle se leva à demi, protestant du geste. Il poursuivit :

— Si je vous disais qu’il est coupable ?

— Oh ! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas !

— Je le pense, mademoiselle, prononça le magistrat d’une voix triste, et j’ajouterai que j’en ai la certitude morale.

Claire regardait le juge d’instruction d’un air de stupeur profonde. Était-ce bien lui qui parlait ainsi ? Entendait-elle bien ? Comprenait-elle ? Certes, elle en doutait. Répondait-il sérieusement ? Ne l’abusait-il pas par un jeu indigne et cruel ? Elle se le demandait avec une sorte d’égarement, car tout lui paraissait possible, probable, plutôt que ce qu’il disait.

Lui n’osant lever les yeux, continuait d’un ton qui exprimait la plus sincère pitié :

— Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment. Pourtant, j’aurai le désolant courage de vous dire la vérité, et vous celui de l’entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la bouche d’un ami. Rassemblez donc toute votre énergie, affermissez votre âme si noble contre le plus horrible malheur. Non, il n’y a pas de malentendu, non, la justice ne se trompe pas. M. le vicomte de Commarin est accusé d’un assassinat, et tout, m’entendez-vous, tout prouve qu’il l’a commis.

Comme un médecin qui verse goutte à goutte un breuvage dangereux, M. Daburon avait prononcé lentement, mot à mot, cette dernière phrase. Il épiait de l’œil les conséquences, prêt à s’arrêter si l’effet en était trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille, craintive à l’excès, d’une sensibilité presque maladive, pût écouter sans faiblir une pareille révélation. Il s’attendait à une explosion de désespoir, à des larmes, à des cris déchirants. Peut-être s’évanouirait-elle, et il se tenait prêt à appeler la bonne Schmidt.

Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable d’énergie et de vaillance. La flamme de l’indignation empourprait sa joue et avait séché ses larmes.

— C’est faux ! s’écria-t-elle, et ceux qui disent cela en ont menti. Il ne peut pas, non, il ne peut pas être un assassin. Il serait là, monsieur, et lui-même il me dirait : « C’est vrai, » que je refuserais de le croire, je crierais encore : C’est faux !…

— Il n’a pas encore avoué, continua le juge, mais il avouera. Et quand même !… Il y a plus de preuves qu’il n’en faut pour le faire condamner. Les charges qui s’élèvent contre lui sont aussi impossibles à nier que le jour qui nous éclaire.

— Eh bien ! moi, interrompit mademoiselle d’Arlange d’une voix où vibrait toute son âme, je vous affirme, je vous répète que la justice se trompe. Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dénégation du juge, oui, il est innocent. J’en serais sûre et je le proclamerais alors même que toute la terre se lèverait pour l’accuser avec vous. Ne voyez-vous donc pas que je le connais mieux qu’il ne peut se connaître lui-même, que ma foi en lui est absolue comme celle que j’ai en Dieu, que je douterais de moi avant de douter de lui !…

Le juge d’instruction essaya timidement une objection. Claire lui coupa la parole.

— Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre j’oublie que je suis une jeune fille, et que ce n’est pas à ma mère que je parle, mais à un homme ! Pour lui je le ferai. Il y a quatre ans, monsieur, que nous nous aimons et que nous nous le sommes dit. Depuis ce temps, je ne lui ai pas dissimulé une seule de mes pensées, il ne m’a pas caché une des siennes. Depuis quatre ans, nous n’avons pas eu l’un pour l’autre de secret ; il vivait en moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire combien il est digne d’être aimé. Seule je sais tout ce qu’il y a de grandeur d’âme, de noblesse de pensée, de générosité de sentiments, en celui que vous faites si facilement un assassin. Et je l’ai vu bien malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il est, comme moi, seul en ce monde ; son père ne l’a jamais aimé. Appuyés l’un sur l’autre, nous avons traversé de tristes jours. Et c’est à cette heure que nos épreuves finissent qu’il serait devenu criminel ! Pourquoi, dites-le-moi, pourquoi ?…

— Ni le nom, ni la fortune du comte de Commarin ne lui appartenaient, mademoiselle, et il l’a su tout à coup. Seule, une vieille femme pouvait le dire. Pour garder sa situation, il l’a tuée.

— Quelle infamie ! s’écria la jeune fille, quelle calomnie honteuse et maladroite ! Je la sais, monsieur, cette histoire de grandeur écroulée ; lui-même est venu me l’apprendre. C’est vrai, depuis trois jours ce malheur l’accablait. Mais, s’il était consterné, c’était pour moi bien plus que pour lui. Il se désolait en pensant que peut-être je serais affligée quand il m’avouerait qu’il ne pouvait plus me donner tout ce que rêvait son amour. Moi affligée ! Eh ! que me font ce grand nom et cette fortune immense ! Je leur ai dû le seul malheur que je connaisse. Est-ce donc pour cela que je l’aime ! Voilà ce que j’ai répondu. Et lui, si triste, il a aussitôt recouvré sa gaîté. Il m’a remerciée en disant : « Vous m’aimez, le reste n’est plus rien. » Je lui ai fait alors une querelle pour avoir douté de moi. Et après cela il serait allé assassiner lâchement une vieille femme ! Vous n’oseriez le répéter.

Mademoiselle d’Arlange s’arrêta, un sourire de victoire sur les lèvres. Il signifiait, ce sourire : « Enfin, je l’emporte, vous êtes vaincu, à tout ce que je viens de vous dire, que répondre ? »

Le juge d’instruction ne laissa pas longtemps cette riante illusion à la malheureuse enfant. Il ne s’apercevait pas de ce que son insistance avait de cruel et de choquant. Toujours la même idée ! Persuader Claire, c’était justifier sa conduite !

— Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges peuvent faire chanceler la raison d’un honnête homme. C’est à l’instant où une chose nous échappe que nous comprenons bien l’immensité de sa perte. Dieu me préserve de douter de ce que vous me dites ! mais représentez-vous la grandeur de la catastrophe qui frappait M. de Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il n’a pas été pris du désespoir, et à quelles extrémités il l’a conduit ! Il peut avoir eu une heure d’égarement et agir sans la conscience de son action. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut expliquer le crime.

Le visage de mademoiselle d’Arlange se couvrit d’une pâleur mortelle et exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute effleurait enfin ses nobles et pures croyances.

— Il aurait donc été fou ! murmura-t-elle.

— Peut-être, répondit le juge, et cependant les circonstances du crime dénotent une savante préméditation. Croyez-moi donc, mademoiselle, doutez. Attendez en priant l’issue de cette affreuse affaire. Écoutez ma voix, c’est celle d’un ami. Jadis vous avez eu en moi la confiance qu’une fille accorde à son père, vous me l’avez dit : ne repoussez pas mes conseils. Gardez le silence, attendez. Cachez à tous votre légitime douleur, vous pourriez plus tard vous repentir de l’avoir laissée éclater. Jeune, sans expérience, sans guide, sans mère, hélas ! vous avez mal placé vos premières affections…

— Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah ! ajouta-t-elle, vous parlez comme le monde, ce monde prudent et égoïste que je méprise et que je hais.

— Pauvre enfant ! continua M. Daburon, impitoyable avec sa compassion, malheureuse jeune fille ! Voici votre première déception. On n’en saurait imaginer de plus terrible, peu de femmes sauraient l’accepter. Mais vous êtes jeune, vous êtes vaillante, votre vie ne sera point brisée. Plus tard, vous aurez horreur du crime. Il n’est pas, je le sais par moi-même, de blessure que le temps ne cicatrise.

Claire avait beau prêter toute son attention aux paroles du juge, elles arrivaient à son esprit comme un bruit confus, et le sens lui en échappait.

— Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle, quel conseil me donnez-vous donc ?

— Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon affection pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frère tendre et dévoué. Je vous dis : courage, Claire, résignez-vous au plus douloureux, au plus immense sacrifice que puisse exiger l’honneur d’une jeune fille. Pleurez, oui, pleurez votre amour profané, mais renoncez-y. Priez Dieu qu’il vous envoie l’oubli. Celui que vous avez aimé n’est plus digne de vous.

Le juge s’arrêta un peu effrayé. Mademoiselle d’Arlange était devenue livide.

Mais, si le corps ployait, l’âme tenait bon encore.

— Vous disiez tout à l’heure, murmura-t-elle, qu’il n’a pu commettre ce forfait que dans un moment d’égarement, dans un accès de folie.

— Oui, cela est admissible.

— Mais alors, monsieur, n’ayant su ce qu’il faisait, il ne serait pas coupable.

Le juge d’instruction oublia certaine question inquiétante qu’il se posait un matin, dans son lit, après sa maladie.

— Ni la justice, ni la société, mademoiselle, répondit-il, ne peuvent apprécier cela. À Dieu seul, qui voit au fond des cœurs, il appartient de juger, de décider ces questions qui passent l’entendement humain. Pour nous, M. de Commarin est criminel. Il se peut qu’en raison de certaines considérations on adoucisse le châtiment, l’effet moral sera le même. Il se peut qu’on l’acquitte, et je le désire sans l’espérer, il n’en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la flétrissure, la tache du sang lâchement versé. Résignez-vous donc.

Mademoiselle d’Arlange arrêta le magistrat d’un regard qu’enflammait le plus vif ressentiment.

— C’est-à-dire, s’écria-t-elle, que vous me conseillez de l’abandonner à son malheur. Tout le monde va s’éloigner de lui et votre prudence m’engage à faire comme tout le monde. Les amis agissent ainsi, m’a-t-on dit, quand un de leurs amis est tombé, les femmes non. Regardez autour de vous ; si humilié, si malheureux, si déchu que soit un homme, près de lui vous trouverez la femme qui soutient et console. Quand le dernier des amis s’est enfui courageusement, quand le dernier des parents s’est retiré, la femme reste.

Le juge regrettait de s’être laissé entraîner un peu loin peut-être : l’exaltation de Claire l’effrayait. Il essaya, mais en vain, de l’interrompre.

— Je puis être timide, continuait-elle avec une énergie croissante, je ne suis pas lâche. J’ai choisi Albert entre tous, librement ; quoi qu’il advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai : « Je ne connais pas cet homme. » Il m’aurait donné la moitié de ses prospérités et de sa gloire, je prendrai, qu’il le veuille ou non, la moitié de sa honte et de ses malheurs ! À deux, le fardeau sera moins lourd. Frappez ; je me serrerai si fortement contre lui que pas un coup ne l’atteindra sans m’atteindre moi-même. Vous qui me conseillez l’oubli, enseignez-moi donc où le trouver ! Moi l’oublier ! Est-ce que je le pourrais, quand je le voudrais ? Mais je ne le veux pas. Je l’aime ; il n’est pas plus en mon pouvoir de cesser de l’aimer que d’arrêter par le seul effort de ma volonté les battements de mon cœur. Il est prisonnier, accusé d’un assassinat, soit : je l’aime. Il est coupable ! qu’importe ? je l’aime. Vous le condamnerez, vous le flétrirez : flétri et condamné, je l’aimerai encore. Vous l’enverrez au bagne, je l’y suivrai, et au bagne, sous la livrée des forçats, je l’aimerai toujours. Qu’il roule au fond de l’abîme, j’y roulerai avec lui. Ma vie est à lui, qu’il en dispose. Non, rien ne me séparera de lui, rien que la mort, et, s’il faut qu’il monte sur l’échafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera.

M. Daburon avait caché son visage entre ses mains, il ne voulait pas que Claire pût y suivre la trace des émotions qui le remuaient.

— Comme elle l’aime ! se disait-il, comme elle l’aime !

Il était certes à mille lieues de la situation présente. Son esprit s’abîmait dans les plus noires réflexions. Tous les aiguillons de la jalousie le déchiraient.

Quels ne seraient pas ses transports, s’il était l’objet d’une passion irrésistible comme celle qui éclatait devant lui ! Que ne donnerait-il pas en retour ! Il avait, lui aussi, une âme jeune et ardente, une soif brûlante de tendresse. Qui s’en était inquiété ? Il avait été estimé, respecté, craint peut-être, non aimé, et il ne le serait jamais. N’en était-il donc pas digne ! Pourquoi tant d’hommes traversent-ils la vie déshérités d’amour, tandis que d’autres, les êtres les plus vils, parfois, semblent posséder un mystérieux pouvoir qui charme, séduit, entraîne, qui inspire ces sentiments aveugles et furieux qui, pour s’affirmer, vont au-devant du sacrifice et l’appellent ? Les femmes n’ont-elles donc ni raison ni discernement ?

Le silence de mademoiselle d’Arlange ramena le juge à la réalité.

Il leva les yeux sur elle. Brisée par la violence de son exaltation, elle était retombée sur son fauteuil et respirait avec tant de difficulté que M. Daburon crut qu’elle se trouvait mal. Il allongea vivement la main vers le timbre placé sur son bureau pour demander du secours. Mais, si prompt qu’eût été son mouvement, Claire le prévint et l’arrêta.

— Que voulez-vous faire ? demanda-t-elle.

— Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je voulais…

— Ce n’est rien, monsieur, répondit-elle. On me croirait faible à me voir, il n’en est rien ; je suis forte, sachez-le bien, très-forte. Il est vrai que je souffre comme je n’imaginais pas qu’on pût souffrir. C’est qu’il est cruel pour une jeune fille de faire violence à toutes ses pudeurs. Vous devez être content, monsieur, j’ai déchiré tous les voiles et vous avez pu lire jusqu’au fond de mon cœur. Je ne le regrette pourtant pas, c’était pour lui. Ce dont je me repens, c’est de m’être abaissée jusqu’à le défendre. Votre assurance m’avait éblouie. Il me pardonnera cette offense à son caractère. On ne défend pas un homme comme lui, on prouve son innocence. Dieu aidant, je la prouverai.

Mademoiselle d’Arlange se leva à demi comme pour se retirer, monsieur Daburon la retint d’un signe.

Dans son aberration, il pensait qu’il serait mal à lui de laisser à cette pauvre jeune fille l’ombre d’une illusion. Ayant tant fait que de commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait d’aller jusqu’au bout. Il se disait de bonne foi qu’ainsi il sauvait Claire d’elle-même et lui épargnait pour l’avenir de cuisants regrets. Le chirurgien qui a commencé une opération terrible ne la laisse pas inachevée parce que le malade se débat, souffre et crie.

— Il est pénible, mademoiselle, commença-t-il.

Claire ne le laissa pas achever.

— Il suffit, monsieur, dit-elle, tout ce que vous pouvez dire encore est inutile. Je respecte votre malheureuse conviction, je vous demande en retour quelques égards pour la mienne. Si vous étiez vraiment mon ami, je vous dirais : Aidez-moi dans la tâche de salut à laquelle je vais me dévouer. Mais vous ne le voudriez pas, sans doute.

Il était dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait à s’exprimer comme la logique du père Tabaret. Les femmes n’analysent ni ne raisonnent, elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles affirment. De là, peut-être, leur supériorité. Pour Claire, monsieur Daburon ne sentait pas comme elle devenait son ennemie, et elle le traitait comme tel.

Le juge d’instruction ressentit vivement l’injure. Tiraillé par les scrupules d’une conscience étroite d’un côté, par ses convictions de l’autre, ballotté entre le devoir et la passion, entortillé dans le harnais de sa profession, il était incapable de la réflexion la plus simple. Il agissait depuis trois jours comme un enfant qui s’entête dans sa sottise. Pourquoi cette obstination à ne pas convenir qu’Albert pouvait être innocent ? Les investigations dans tous les cas arrivaient au même but. Lui, toujours favorable aux prévenus, il n’admettait pas la possibilité d’une erreur à l’égard de celui-ci.

— Si vous connaissiez les preuves que j’ai entre les mains, mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la détermination de ne pas se laisser aller à la colère, si je vous les exposais, vous n’espéreriez plus.

— Parlez, monsieur, fit impérieusement Claire.

— Vous le voulez, mademoiselle ? soit. Je vous détaillerai, si vous l’exigez, toutes les charges recueillies par la justice, je vous appartiens entièrement, vous le savez. Mais à quoi bon énumérer ces présomptions ! Il en est une qui, à elle seule, est décisive. Le meurtre a été commis le soir du mardi-gras, et il est impossible au prévenu de déterminer l’emploi de cette soirée. Il est sorti, cependant, et il n’est rentré chez lui qu’à deux heures du matin, ses vêtements souillés et déchirés, ses gants éraillés.

— Oh ! assez, monsieur, assez ! interrompit Claire, dont les yeux rayonnèrent tout à coup de bonheur. C’était, dites-vous, le soir du mardi-gras ?

— Oui, mademoiselle.

— Ah ! j’en étais bien sûre, s’écria-t-elle avec l’accent du triomphe. Je vous disais bien, moi, qu’il ne pouvait être coupable !

Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lèvres il fut facile de voir qu’elle priait.

L’expression de la foi la plus vive, rencontrée par quelques peintres italiens, illuminait son beau visage, pendant qu’elle rendait grâce à Dieu dans l’effusion de sa reconnaissance.

Le magistrat était si décontenancé qu’il oubliait d’admirer. Il attendait une explication.

— Eh bien ! demanda-t-il, n’y tenant plus.

— Monsieur, répondit Claire, si c’est là votre plus forte preuve, elle n’existe plus. Albert a passé près de moi toute la soirée que vous dites.

— Près de vous ? balbutia le juge.

— Oui, avec moi, à l’hôtel.

M. Daburon fut abasourdi. Rêvait-il ? Les bras lui tombaient.

— Quoi ! interrogea-t-il, le vicomte était chez vous, votre grand’mère, votre gouvernante, vos domestiques l’ont vu, lui ont parlé !

— Non, monsieur. Il est venu et s’est retiré en secret. Il tenait à n’être vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi.

— Ah !… fit le juge avec un soupir de soulagement.

Il signifiait, ce soupir : « Tout s’explique. C’était aussi par trop fort. Elle veut le sauver, au risque de compromettre sa réputation. Pauvre fille ! Mais cette idée lui est-elle venue subitement ? »

Ce : « Ah ! » fut interprété bien différemment par mademoiselle d’Arlange. Elle pensa que monsieur Daburon s’étonnait qu’elle eût consenti à recevoir Albert.

— Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle.

— Mademoiselle !…

— Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fiancé sans danger, sans qu’il se passe rien dont elle puisse avoir à rougir.

Elle disait cela, et en même temps elle était cramoisie, de honte, de douleur et de colère.

Elle se prenait à haïr M. Daburon.

— Je n’ai point eu l’offensante pensée que vous croyez, mademoiselle, dit le magistrat. Je me demande seulement comment M. de Commarin est allé chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain lui donnait le droit de s’y présenter ouvertement à toute heure. Je me demande encore comment dans cette visite il a pu mettre ses vêtements dans l’état où nous les avons trouvés.

— C’est-à-dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous doutez de ma parole !

— Il est des circonstances, mademoiselle…

— Vous m’accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous étions coupables, nous ne descendrions pas jusqu’à nous justifier. On ne nous verra jamais ni prier ni demander grâce.

Le ton hautain et méchant de mademoiselle d’Arlange ne pouvait qu’indigner le juge. Comme elle le traitait ! Et cela parce qu’il ne consentait pas à paraître sa dupe.

— Avant tout, mademoiselle, répondit-il sévèrement, je suis magistrat et j’ai un devoir à remplir. Un crime est commis, tout me dit que M. Albert de Commarin est coupable, je l’arrête. Je l’interroge et je relève contre lui des indices accablants. Vous venez me dire qu’ils sont faux, cela ne suffit pas. Tant que vous vous êtes adressée à l’ami, vous m’avez trouvé bienveillant et attendri. Maintenant c’est au juge que vous parlez, et c’est le juge qui vous répond : Prouvez !

— Ma parole, monsieur…

— Prouvez !…

Mademoiselle d’Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard plein d’étonnement et de soupçons.

— Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver Albert coupable ? Vous serait-il donc bien doux de le faire condamner ? Auriez-vous de la haine contre cet accusé dont le sort est entre vos mains, monsieur le juge ? C’est qu’on le dirait presque. Pouvez-vous répondre de votre impartialité ? Certains souvenirs ne pèsent-ils pas lourdement dans votre balance ? Est-il sûr que ce n’est pas un rival que vous poursuivez armé de la loi ?

— C’en est trop ! murmurait le juge, c’en est trop !

— Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation est rare et périlleuse en ce moment ? Un jour, il m’en souvient, vous m’avez déclaré votre amour. Il m’a paru sincère et profond ; il m’a touchée. J’ai dû le repousser parce que j’en aimais un autre, et je vous ai plaint. Voici maintenant que cet autre est accusé d’un assassinat, et c’est vous qui êtes son juge ; et je me trouve moi entre vous deux, vous priant pour lui. Accepter d’être juge, c’était consentir à être tout pour lui, et on dirait que vous êtes contre !

Chacune des phrases de Claire tombait sur le cœur de M. Daburon, comme des soufflets sur sa joue.

Était-ce bien elle qui parlait ? D’où lui venait cette audace soudaine qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui trouvaient un écho en lui ?

— Mademoiselle, dit-il, la douleur vous égare. À vous seule je puis pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des choses vous rend injuste. Vous pensez que le sort d’Albert dépend de mon bon plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n’est rien, il faut encore persuader les autres. Que je vous croie, moi, c’est tout naturel, je vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi à votre témoignage quand vous arriverez à eux avec un récit vrai, je le crois, très vrai, mais enfin invraisemblable ?

Les larmes vinrent aux yeux de Claire.

— Si je vous ai offensé injustement, monsieur, dit-elle, pardonnez-moi, le malheur rend mauvais.

— Vous ne pouvez m’offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, je vous l’ai dit, je vous appartiens.

— Alors, monsieur, aidez-moi à prouver que ce que j’avance est exact. Je vais tout vous conter.

M. Daburon était bien convaincu que Claire cherchait à surprendre sa bonne foi. Cependant son assurance l’étonnait.

Il se demandait quelle fable elle allait imaginer.

— Monsieur, commença Claire, vous savez quels obstacles a rencontrés mon mariage avec Albert. M. de Commarin ne voulait pas de moi pour fille parce que je suis pauvre, je n’ai rien. Il a fallu à Albert une lutte de cinq années pour triompher des résistances de son père. Deux fois le comte a cédé, deux fois il est revenu sur une parole qui lui avait été, disait-il, extorquée. Enfin, il y a un mois il a donné de son propre mouvement son consentement. Cependant ces hésitations, ces lenteurs, ces ruptures injurieuses, avaient profondément blessé ma grand’mère. Vous savez son caractère susceptible ; je dois reconnaître qu’en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le jour du mariage fût fixé, la marquise déclara qu’elle ne me compromettrait, ni ne nous ridiculiserait davantage en paraissant se précipiter au-devant d’une alliance trop considérable pour qu’on ne nous ait pas souvent accusées d’ambition. Elle décida donc que, jusqu’à la publication des bans, Albert ne serait plus admis chez elle que tous les deux jours, deux heures seulement, dans l’après-midi et en sa présence. Nous n’avons pu la faire revenir sur sa détermination. Telle était la situation lorsque le dimanche matin on me remit un mot d’Albert. Il me prévenait que des affaires graves l’empêcheraient de venir, bien que ce fût son jour. Qu’arrivait-il qui pût le retenir ? J’appréhendai quelque malheur. Le lendemain je l’attendais avec impatience, avec angoisse, quand son valet de chambre apporta à Schmidt une lettre pour moi. Dans cette lettre, monsieur, Albert me conjurait de lui accorder un rendez-vous. Il fallait, me disait-il, qu’il me parlât longuement, à moi seule, sans délai. Notre avenir, ajoutait-il, dépendait de cette entrevue. Il me laissait le choix du jour et de l’heure, me recommandant bien de ne me confier à personne. Je n’hésitai pas. Je lui répondis de se trouver le mardi soir à la petite porte du jardin qui donne sur une rue déserte. Pour m’avertir de sa présence, il devait frapper quand neuf heures sonneraient aux Invalides. Ma grand’mère, je le savais, avait pour ce soir-là invité plusieurs de ses amies ; je pensais qu’en feignant d’être souffrante il me serait permis de me retirer, et qu’ainsi je serais libre. Je comptais bien que madame d’Arlange retiendrait Schmidt près d’elle…

— Pardon !… mademoiselle, interrompit monsieur Daburon, quel jour avez-vous écrit à monsieur Albert ?

— Le mardi dans la journée.

— Pouvez-vous préciser l’heure ?

— J’ai dû envoyer cette lettre entre deux et trois heures.

— Merci ! mademoiselle, continuez, je vous prie.

— Toutes mes prévisions, reprit Claire, se réalisèrent. Le soir je me trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le moment fixé. J’avais réussi à me procurer la clé de la petite porte, je m’empressai de l’essayer. Malheur ! il m’était impossible de la faire jouer, la serrure était trop rouillée, j’employai inutilement toutes mes forces. Je me désespérais quand neuf heures sonnèrent. Au troisième coup, Albert frappa. Aussitôt je lui fis part de l’accident et je lui jetai la clé pour qu’il essayât d’ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que le prier de remettre notre entrevue au lendemain. Il me répondit que c’était impossible, que ce qu’il avait à me dire ne souffrait pas de délai. Depuis deux jours qu’il hésitait à me communiquer cette affaire il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous parlions, vous comprenez, à travers la porte. Enfin, il me déclara qu’il allait passer par-dessus le mur. Je le conjurai de n’en rien faire, redoutant un accident. Il est assez haut, le mur, vous le connaissez, et le chaperon est tout garni de morceaux de verre cassé, de plus les branches des acacias font comme une haie dessus. Mais il se moqua de mes craintes et me dit qu’à moins d’une défense expresse de ma part il allait tenter l’escalade. Je n’osai pas dire non, et il se risqua. J’avais bien peur, je tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est très-leste, il passa sans se faire mal. Ce qu’il voulait, monsieur, c’était m’annoncer la catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes assis d’abord sur le petit banc, vous savez, qui est devant le bosquet ; puis, comme la pluie tombait, nous nous sommes réfugiés sous le pavillon rustique. Il était plus de minuit quand Albert m’a quittée, tranquille et presque gai. Il s’est retiré par le même chemin, seulement avec moins de danger, parce que je l’ai forcé de prendre l’échelle du jardinier, que j’ai couchée le long du mur quand il a été de l’autre côté.

Ce récit, fait du ton le plus simple et le plus naturel, confondait M. Daburon. Que croire ?

— Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commencé lorsque M. Albert a franchi le mur ?

— Pas encore, monsieur. Les premières gouttes sont tombées lorsque nous étions sur le banc, je me le rappelle fort bien, parce qu’il a ouvert son parapluie et que j’ai pensé à Paul et Virginie.

— Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge.

Il s’assit devant son bureau et rapidement écrivit deux lettres.

Dans la première, il donnait des ordres pour qu’Albert fût amené tout de suite au Palais-de-Justice, à son cabinet.

Par la seconde, il chargeait un agent de la sûreté de se transporter immédiatement au faubourg Saint-Germain, à l’hôtel d’Arlange, pour y examiner le mur du fond du jardin et y relever les traces d’une escalade, si toutefois elles existaient. Il expliquait que le mur avait été franchi deux fois, avant et pendant la pluie. En conséquence, les empreintes de l’aller et du retour devaient être différentes.

Il était enjoint à cet agent de procéder avec la plus grande circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer ses investigations.

Tout en écrivant, le juge avait sonné son domestique, qui parut.

— Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter à Constant, mon greffier. Vous le prierez de les lire et de faire exécuter à l’instant, vous comprenez, à l’instant, les ordres qu’elles contiennent. Courez, prenez une voiture, allez vite. Ah ! un mot : si Constant n’est pas dans mon cabinet, faites-le chercher par un garçon, il ne saurait être loin, il m’attend. Partez, dépêchez-vous.

M. Daburon revint alors à Claire :

— Auriez-vous conservé, mademoiselle, la lettre où monsieur Albert vous demande un rendez-vous ?

— Oui, monsieur, je dois même l’avoir sur moi.

Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier très-froissé.

— La voici !

Le juge d’instruction la prit. Un soupçon lui venait. Cette lettre compromettante se trouvait bien à propos dans la poche de Claire. Les jeunes filles d’ordinaire ne promènent pas ainsi les demandes de rendez-vous. D’un regard il parcourut les dix lignes de ce billet.

— Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien…

Claire ne l’entendit pas, elle se torturait l’esprit à chercher des preuves de cette entrevue.

— Monsieur, dit-elle tout à coup, c’est souvent lorsqu’on désire et qu’on pense être seul qu’on est observé. Mandez, je vous prie, tous les domestiques de ma grand’mère, et interrogez-les, il se peut que l’un d’eux ait vu Albert.

— Interroger vos gens !… Y songez-vous, mademoiselle !

— Quoi ! monsieur, vous vous dites que je serai compromise. Qu’importe pourvu qu’il soit libre ?

M. Daburon ne pouvait qu’admirer.

Quel dévouement sublime chez cette jeune fille, qu’elle dît ou non la vérité ! Il pouvait apprécier la violence qu’elle se faisait depuis une heure, lui qui connaissait si bien son caractère.

— Ce n’est pas tout, ajouta-t-elle, la clé de la petite porte que j’ai jetée à Albert, il ne me l’a pas rendue, je me le rappelle bien, nous l’avons oubliée. Il doit l’avoir serrée. Si on la trouve en sa possession, elle prouvera bien qu’il est venu dans le jardin.

— Je donnerai des ordres, mademoiselle.

— Il y a encore un moyen, reprit Claire, pendant que je suis ici, envoyez vérifier le mur…

Elle pensait à tout.

— C’est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. Je ne vous cacherai pas qu’une des lettres que je viens d’expédier ordonne une enquête chez votre grand’mère, enquête secrète, bien entendu.

Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main au juge.

— Oh ! merci ! dit-elle, merci mille fois ! Maintenant je vois bien que vous êtes avec nous. Mais voici encore une idée, ma lettre du mardi, Albert doit l’avoir.

— Non, mademoiselle, il l’a brûlée.

Les yeux de Claire se voilèrent, elle se recula.

Elle croyait sentir de l’ironie dans la réponse du juge. Il n’y en avait pas. Le magistrat se rappelait la lettre jetée dans le poêle par Albert dans l’après-midi du mardi. Ce ne pouvait être que celle de la jeune fille. C’était donc à elle que s’appliquaient ces mots : « Elle ne saurait me résister. » Il comprit le mouvement et expliqua la phrase.

— Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que M. de Commarin ait laissé s’égarer la justice, m’ait exposé, moi, à une erreur déplorable, lorsqu’il était si simple de me dire tout cela !

— Il me semble, monsieur, qu’un honnête homme ne peut pas avouer qu’il a obtenu un rendez-vous d’une femme tant qu’il n’en a pas l’autorisation expresse. Il doit exposer sa vie plutôt que l’honneur de celle qui s’est confiée à lui. Mais croyez qu’Albert comptait sur moi.

Il n’y avait rien à redire à cela, et le sentiment exprimé par mademoiselle d’Arlange donnait un sens à une phrase de l’interrogatoire du prévenu.

— Ce n’est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce que vous venez de me dire là, il faudra venir me le répéter dans mon cabinet, au Palais-de-Justice. Mon greffier écrira votre déposition et vous la signerez. Cette démarche vous sera pénible, mais c’est une formalité nécessaire.

— Eh ! monsieur, c’est avec joie que je m’y rendrai. Quel acte peut me coûter avec cette idée qu’il est en prison ? N’étais-je pas résolue à tout. Si on l’avait traduit en cour d’assises, j’y serais allée. Oui, je m’y serais présentée, et là, tout haut, devant tous, j’aurais dit la vérité. Sans doute, ajouta-t-elle d’un ton triste, j’aurais été bien affichée, on m’aurait regardée comme une héroïne de roman, mais que m’importe l’opinion, le blâme ou l’approbation du monde, puisque je suis sûre de son amour ?

Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau.

— Est-il nécessaire, demanda-t-elle, que j’attende le retour des gens qui sont allés examiner le mur ?

— C’est inutile, mademoiselle.

— Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste plus, monsieur, qu’à vous prier, — elle joignit les mains, — qu’à vous conjurer, — ses yeux suppliaient, — de laisser sortir Albert de la prison.

— Il sera remis en liberté dès que cela se pourra, je vous en donne ma parole.

— Oh ! aujourd’hui même, cher monsieur Daburon, aujourd’hui, je vous en prie, tout de suite. Puisqu’il est innocent, voyons, laissez-vous attendrir, puisque vous êtes notre ami… Voulez-vous que je me mette à genoux ?

Le juge n’eut que le temps bien juste d’étendre les bras pour la retenir.

Il étouffait, le malheureux.

Ah ! combien il enviait le sort de ce prisonnier ?

— Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il d’une voix éteinte, impraticable, sur mon honneur ! Ah ! si cela ne dépendait que moi !… je ne saurais, fût-il coupable, vous voir pleurer et résister…

Mademoiselle d’Arlange, si ferme jusque-là, ne put retenir un sanglot.

— Malheureuse ! s’écria-t-elle, il souffre, il est en prison, je suis libre et je ne puis rien pour lui ! Grand Dieu ! inspire-moi de ces accents qui touchent le cœur des hommes ! Aux pieds de qui aller me jeter pour avoir sa grâce.

Elle s’interrompit, surprise du mot qu’elle venait de prononcer.

— J’ai dit sa grâce, reprit-elle fièrement, il n’a pas besoin de grâce. Pourquoi ne suis-je qu’une femme ! Je ne trouverai donc pas un homme qui m’aide ! Si, dit-elle après un moment de réflexion, il est un homme qui se doit à Albert, puisque c’est lui qui l’a précipité là où il est : c’est le comte de Commarin. Il est son père, et il l’a abandonné ! Eh bien ! moi, je vais aller lui rappeler qu’il a un fils.

Le magistrat se leva pour la reconduire, mais déjà elle s’enfuyait entraînant la bonne Schmidt.

M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son fauteuil. Ses yeux étaient brillants de larmes.

— Voilà donc quelle elle est ! murmurait-il. Ah ! je n’avais pas fait un choix vulgaire. J’avais su deviner et comprendre toutes ses grandeurs.

Jamais il ne l’avait tant aimée, et il sentait que jamais il ne se consolerait de n’avoir pu s’en faire aimer.

Mais au plus profond de ses méditations, une pensée aiguë comme une flèche traversa son cerveau.

Claire avait-elle dit vrai ? n’avait-elle pas joué un rôle appris de longue main ? Non, certainement, non.

Mais on pouvait l’avoir abusée, elle pouvait être la dupe de quelque fourberie savante.

Alors la prédiction du père Tabaret se trouvait réalisée.

Tabaret avait dit : « Attendez-vous à un irrécusable alibi. »

Comment démontrer la fausseté de celui-ci, machiné à l’avance, affirmé par Claire abusée ?

Comment déjouer un plan si habilement calculé que le prévenu avait pu sans danger attendre les bras croisés, sans s’en mêler, les résultats prévus ?…

Et si pourtant le récit de Claire était exact, si Albert était innocent !…

Le juge se débattait au milieu d’inextricables difficultés, sans un projet, sans une idée.

Il se leva.

— Allons ! dit-il à haute voix, comme pour s’encourager, au Palais tout se débrouillera.