75%.png

L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 121 (p. 284-305).
II  ►

I. LES INDIGÈNES


Quand j’ai visité l’Afrique, en 1891, j’ai rencontré sur ma route beaucoup de sénateurs et de députés, qui parcouraient le pays pour en connaître les ressources et les besoins. La question algérienne venait d’être posée de nouveau dans les Chambres ; on s’était longtemps disputé sans résultat ; et, comme c’est l’usage quand on n’arrive pas à s’entendre, on avait fini par se décider à faire une enquête. Les politiques venaient donc chercher sur les lieux des lumières pour les discussions qu’on prévoyait.

Naturellement ils étudiaient l’état actuel de l’Algérie et de la Tunisie ; ils comptaient les hectares de terre cultivée, ils s’occupaient du rendement des blés ou des vignes et du mouvement des ports, ils faisaient parler les colons et les indigènes, ils cherchaient à se rendre compte de ce qui a été fait en un demi-siècle, et de ce qui reste à faire. Rien de mieux ; mais est-ce tout ? Pour savoir quel est l’avenir de nos possessions africaines, et connaître les conditions véritables de leur prospérité, suffit-il de s’enquérir du présent ? Je ne le crois pas. Il me semble que le passé aussi a le droit d’être entendu. Nous ne sommes pas les premiers qui soient venus des contrées du Nord s’établir en Afrique ; nous avons eu, sur cette terre, des prédécesseurs illustres qui l’ont conquise, comme nous l’avons fait, et l’ont gouvernée avec gloire pendant plus de cinq siècles. Ils y ont rencontré à peu près les mêmes difficultés que nous ; il leur a fallu vaincre les mêmes résistances de la nature, qui n’était pas alors plus clémente qu’aujourd’hui, les mêmes oppositions de races guerrières, qui occupaient le sol, et ne voulaient le partager avec personne. Comment y sont-ils parvenus ? Par quels miracles de courage, de patience, d’habileté, ont-ils fait de ce pays aride, souvent inhabitable, une des provinces les plus riches de leur empire et du monde ? De quels procédés se sont-ils servis pour implanter leur civilisation au milieu de ces peuples barbares, et l’y rendre si florissante que l’Afrique a fini par produire en abondance des écrivains latins, et qu’à un moment elle a paru plus romaine que l’Italie même et que Rome ? Tout cela, il nous importe de le savoir ; nous ne pouvons pas négliger les leçons et les exemples que le passé peut nous fournir. Pour que l’enquête qu’on a voulu faire soit complète, il faut appeler les Romains aussi à y prendre part : je crois que, si nous savons les interroger, ils auront beaucoup à nous apprendre.

J’ai pourtant hésité d’abord à le faire ; il me semblait que, pour se permettre d’apprécier l’œuvre des Romains en Afrique, il ne suffisait pas d’avoir jeté un coup d’œil rapide sur les monumens qu’ils y ont laissés et parcouru le pays pendant quelques semaines. Heureusement l’étude détaillée, que le temps ne m’a pas permis d’accomplir moi-même, d’autres se sont chargés de la faire. Ernest Renan a bien eu raison de dire que « l’exploration scientifique de l’Algérie serait l’un des titres de gloire de la France, au XIXe siècle. » Elle a commencé presque au lendemain de la conquête et s’est poursuivie sans interruption jusqu’à nos jours. Grâce au dévouement de tous ceux qui ont mis la main à ce grand ouvrage, nous avons, sur toutes les questions qu’il nous importe de connaître, une incroyable abondance de documens, qui n’ont le tort que d’être dispersés un peu partout et difficiles à réunir. Je n’ai d’autre mérite que d’avoir été les prendre dans les recueils où ils se cachent et d’en avoir tiré ce qu’ils contiennent. Il est donc juste qu’au début de cette étude je remercie ces travailleurs, souvent obscurs, — officiers de notre armée, employés de nos administrations, industriels, propriétaires, que la vue et l’amour des monumens ont rendus archéologues, — de ce qu’ils m’ont appris. Je leur dois à peu près tout ce que je sais, et mon premier devoir est d’avertir le lecteur que, s’il trouve quelque intérêt à lire ces pages, c’est jusqu’à eux qu’il doit faire remonter sa reconnaissance.


I

Les Romains n’ignoraient pas que la première condition pour bien gouverner un pays, c’est de le connaître, et qu’on ne le connaît que lorsqu’on en sait l’histoire. Il y a des choses dans le présent que le passé peut seul faire comprendre ; ce qui a été explique ce qui est.

Il est probable que, lorsqu’ils s’établirent en Afrique, ils ne se préoccupèrent d’abord que de leurs vieux ennemis, les Carthaginois, à peu près comme les Français, dans les premiers temps de la conquête, ne voyaient partout que des Arabes. Mais en réalité les Carthaginois ne formaient qu’une très petite partie de la population africaine. Ils étaient réunis en général dans les grandes villes, autour des ports de mer ; tout au plus ont-ils exploité çà et là quelques plaines fertiles par une agriculture savante. Dès qu’on s’enfonçait dans l’intérieur du pays, qu’on gravissait les plateaux, qu’on pénétrait dans le désert, on y rencontrait d’autres peuples, qui n’avaient rien de commun avec la race punique. Rome ne pouvait pas les ignorer ; elle eut bientôt à les combattre, et la résistance qu’ils lui opposèrent devait nécessairement éveiller son attention sur eux. Qui étaient-ils ? d’où étaient-ils venus ? appartenaient-ils à la même famille ou à des races différentes ? Ces questions se posaient naturellement à l’esprit de ceux qui, après les avoir vaincus non sans peine, cherchaient le meilleur moyen de les gouverner.

Salluste fut l’un des premiers qui se donnèrent quelque peine pour les résoudre. C’était un homme instruit, intelligent, fort avide d’apprendre, et, quoiqu’il n’eut encore écrit aucun de ses ouvrages historiques, très curieux de connaître le passé. César lui avait donné le gouvernement de la Numidie, et il trouvait dans sa situation le moyen de satisfaire sa curiosité. Pour être bien renseigné sur l’origine des peuples qu’il administrait, il eut l’idée de les consulter eux-mêmes. Un de leurs rois, Hiempsal II, avait écrit leur histoire et raconté d’où ils étaient venus. Salluste se fit traduire le passage et il nous l’a conservé.

« Au commencement, — disait à peu près le roi Hiempsal. — l’Afrique était occupée par les Gélules et les Libyens, des sauvages qui se nourrissaient de la chair des animaux, et, comme les bêtes, broutaient l’herbe des champs. Mais plus tard, Hercule étant mort en Espagne, les nations diverses qui composaient son armée, et qui avaient perdu leur chef, ne purent s’entendre et se séparèrent. Parmi elles, les Perses, les Mèdes, les Arméniens, passèrent le détroit, abordèrent en Afrique et occupèrent les rivages de la mer. Les Perses s’établirent plus près de l’Océan, ils se mêlèrent peu à peu aux Gétules par des mariages ; et comme, par esprit d’aventure, ils passaient fréquemment d’une contrée à l’autre, ils se donnèrent à eux-mêmes le nom de Nomades. Les Mèdes et les Arméniens se rapprochèrent des Libyens, qui, altérant leur nom dans leur langage barbare, au lieu de Mèdes les appelèrent des Maures. Les Perses furent ceux dont la puissance devint le plus vite florissante ; sous ce nom de Nomades ou Numides qu’ils s’étaient donné, quittant la terre qu’ils habitaient d’abord, et qui regorgeait d’hommes, ils s’emparèrent du pays autour de Carthage, et l’appelèrent Numidie. » Voilà, en quelques mots, ce que le roi Hiempsal racontait des origines de sa race. Mais de qui tenait-il ces renseignemens singuliers ? était-ce de ses compatriotes, comme Salluste semble le penser ? J’avoue que j’ai peine à le croire. Les Numides d’autrefois, pas plus que les Kabyles ou les Touaregs, leurs descendans, n’avaient la mémoire longue. Je doute qu’ils se soient beaucoup préoccupés de savoir de quelle contrée leurs pères étaient sortis. Mais il y avait alors une nation audacieuse, insinuante, répandue partout, en Afrique aussi bien qu’ailleurs, qui ne doutait de rien, qui faisait profession de ne rien ignorer, qui possédait sur elle-même une foule de récits merveilleux et en fournissait généreusement aux autres ; c’étaient les Grecs. Il leur était si naturel d’inventer des fables qu’ils en ont rempli non seulement leur propre histoire, mais celle de tous les peuples. Sur quelques mots qu’ils entendaient dire, leur riche imagination créait toute une légende ; et une fois qu’ils l’avaient créée, ils la racontaient avec tant de grâce qu’on ne pouvait plus l’oublier. Il est clair qu’ici cette intervention d’Hercule et de son armée et ces étymologies invraisemblables ont un tour beaucoup plus grec que numide. Tout au plus peut-on admettre que ces fables s’appuyaient sur quelques traditions locales à demi effacées, et qu’il se trouvait, par exemple, dans la vieille religion du pays, que nous ne connaissons guère, quelque dieu qui, comme le Melkart des Phéniciens, pouvait être assimilé à Hercule. Ce qui le ferait croire, c’est qu’Hercule est devenu la divinité protectrice de la dynastie de Massinissa, que ces rois ont fait graver son image sur leurs monnaies, et qu’ils se sont glorifiés d’être appelés des Héraclides. Que devons-nous donc retenir du récit d’Hiempsal, si complaisamment reproduit par Sallustre ? Une seule chose, c’est qu’on s’était aperçu déjà, dans l’antiquité, de la diversité d’aspect que présentaient les indigènes de l’Afrique, puisqu’on avait éprouvé le besoin de leur attribuer des origines différentes. Rien n’est plus visible aujourd’hui que cette diversité quand on parcourt l’Algérie. Je me rappelle combien j’en fus frappé, un jour que j’assistais à un grand marché, qui se tenait à Souk-Arrhas, sur la place de la petite ville, où nous avons élevé une halle en fer. Les indigènes débouchaient de tous les côtés. Il en venait à pied, à cheval, sur des ânes et sur des chameaux. C’était un plaisir de les voir se chercher dans cette foule, se reconnaître, se serrer la main, s’embrasser avec des cris de joie, il y avait là des gens de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Depuis le noir luisant des nègres soudaniens, jusqu’au blanc mat de l’Arabe des grandes tentes, on passait par toutes les nuances que peut revêtir la peau humaine. Mais ce qui m’étonnait surtout, pendant que je regardais cette foule, c’était d’y rencontrer, sous la chéchia, tant de bonnes figures que je croyais reconnaître. J’y remarquais à tous les pas de petits hommes trapus, aux yeux bleus, aux cheveux blonds ou rouges, à la face large, à la bouche rieuse, qui ressemblaient tout à fait aux habitans de nos villages. « Prenez une djemâa kabyle en séance, dit M. de La Blanchère ; ôtez les burnous, revêtez tout ce monde de blouses bleues et d’habits de drap, et vous aurez un conseil municipal, où siègent des paysans français. » Il faut avouer que ce type blond, qui est si commun en Algérie [1], forme un contraste parfait avec toutes les variétés de bruns et de nègres, parmi lesquels on le rencontre. Aussi la première idée qui vienne à l’esprit, quand on veut se rendre compte de ces différences, c’est d’imaginer que des gens qui se ressemblent si peu doivent provenir de races diverses, et qu’on n’a pas devant les yeux un seul peuple, mais plusieurs. C’était évidemment l’opinion des anciens, et ce que voulait dire le roi Hiempsal dans le passage cité par Salluste.

Et pourtant cette opinion se heurte à une objection grave. Longtemps nous avions cru que les indigènes ne parlaient que l’arabe, et c’est seulement de cette langue que nous nous servions pour communiquer avec eux ; mais quand nous les avons mieux connus, quand nous avons fréquenté ceux qui conservent leur caractère original et sont moins mêlés d’élémens étrangers, nous avons remarqué que dans leurs relations familières ils en employaient une autre. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, un patois formé de la corruption de divers idiomes, mais une langue véritable, qui a ses lois et son existence propre. Après l’avoir longtemps ignorée, nous lui avons enfin rendu ses droits, et nos instituteurs l’enseignent avec l’arabe dans les écoles de la Kabylie. Mais voici ce qui a fort augmenté la surprise : cette langue, que nous retrouvions vivante sur le Djurjura, elle est parlée aussi dans les villages de l’Aurès. On peut le comprendre après tout, car tout prouve que le Kabyle et le Chaouia sont frères. Mais aurait-on soupçonné qu’on s’en servît aussi chez les Touaregs, qui ressemblent si peu aux Kabyles, et dans les tribus du Maroc ? En réalité, elle est employée, avec quelques différences de vocabulaire et de prononciation, dans toute l’étendue du Sahara, sur les bords du Niger, et presque jusqu’au Sénégal, par les tribus qui se ressemblent le moins entre elles, et dont il paraît le plus impossible de dire qu’elles appartiennent à une même race.

De ces faits contradictoires que devons-nous conclure ? Il se peut sans doute que le fond de ce peuple se compose d’élémens d’origine diverse ; que, primitivement, à des époques antérieures à l’histoire, l’Afrique ait été occupée par des hordes venues du nord et du midi ; que, comme on l’a prétendu, les gens au type blond appartiennent aux races aryennes et soient arrivés de l’Occident par le détroit de Gadès [2], pendant que les bruns venaient de l’Egypte par la Tripolitaine ou du Soudan par le Sahara ; toujours est-il qu’à un moment donné ; ces hordes ont dû se fondre ensemble, et qu’elles ont longtemps vécu d’une même vie. S’il est vrai, comme le dit un poète du Ve siècle, que ce qui fait une nation, c’est une langue commune (gentem lingua facit), il faut reconnaître que tous ces gens qui s’entendent, quand ils se parlent, ont dû former un même peuple.

Cette langue, non seulement on la parle, mais on l’écrit ; elle possède même un avantage qui manque à des idiomes plus importans : tandis que les nations aryennes se sont contentées d’emprunter leurs lettres à l’alphabet phénicien, les indigènes de l’Afrique ont créé, on ne sait comment, un système d’écriture qui leur appartient, et ne se retrouve pas ailleurs [3]. C’est ce qu’on appelle l’alphabet libyque, qui a été de nos jours l’objet d’études savantes. A quelle époque a-t-on commencé à s’en servir ? On l’ignore ; on a seulement la preuve qu’il existait déjà du temps des Carthaginois, deux ou trois siècles avant notre ère, et rien n’empêche de croire qu’il remontait beaucoup plus haut. Il dut être fort en usage du temps de la dynastie numide, quand Massinissa essaya de civiliser ses sujets : aussi en a-t-on trouvé des restes en très grand nombre dans les pays voisins de Cirta. On peut dire qu’il s’est conservé jusqu’à nos jours, puisqu’on a montré qu’il est à peu près identique au Tefinagh, dont se servent encore les Touaregs. On ne paraît pas l’avoir jamais employé à des ouvrages de longue haleine : quand le roi Hiempsal voulut composer l’histoire de la nation sur laquelle il régnait, il l’écrivit en punique. On n’en a guère usé que pour rédiger de courtes inscriptions funéraires et religieuses. Ces inscriptions, qu’on recueille avec le plus grand soin depuis quelques années, ne se sont pas seulement trouvées dans l’Algérie et la Tunisie : il y en a aussi dans les profondeurs du Sahara, gravées à la pointe du poignard, écrites avec du goudron ou de l’ocre, sur les parois des grottes, sur les rochers à surface plane, auprès des puits ou des sources, partout où le nomade fatigué s’arrête, retenu par l’attrait de l’ombre et de l’eau. On en a découvert, ce qui est plus extraordinaire, à l’Est, dans la Cyrénaïque, en Egypte et jusque dans la presqu’île du Sinaï ; à l’Ouest, dans le Sous marocain, et même aux Canaries.

Ainsi, dans cet immense espace de près de 5 000 kilomètres de long, un peuple a vécu et vit encore, divisé aujourd’hui en une multitude de tribus toujours jalouses, souvent ennemies les unes des autres et prêtes à s’entre-déchirer, mais qui formait autrefois une seule nation, et qui a gardé de son ancienne unité une langue commune, la même qu’il parlait du temps de Jugurtha : ce sont les Berbères, pour leur donner le nom sous lequel les Arabes les désignent, ceux que les Romains appelaient Maures et Numides, c’est-à-dire le fond indigène au-dessus duquel les nations du dehors sont venues s’établir, et qu’elles ont dominé et recouvert, sans le détruire.


II

L’indépendance a toujours été la passion des Berbères. Ce qui attache les Touaregs au désert, c’est qu’ils n’y peuvent pas avoir de maîtres. On a montré que la djemâa kabyle est de tous les gouvernemens le plus simple, le plus élémentaire, celui où le peuple s’administre le plus directement lui-même, sans avoir besoin de tribunaux, de police, presque de magistrats [4]. Un tel régime ne peut naître et durer que sur un étroit espace, dans une petite cité : dès qu’elle s’étend, il faut qu’elle concentre l’autorité en quelques mains, pour la fortifier, et que chaque citoyen sacrifie une partie de son indépendance personnelle afin d’assurer la sécurité de tous. C’est un sacrifice auquel le Kabyle ne consent pas volontiers : aussi ne regarde-t-il guère au-delà de son village. Tout au plus quelques villages se sont-ils quelquefois réunis pour former une tribu ; encore le lien entre eux est-il toujours assez lâche et, au-delà de la tribu, il n’y a plus rien. Pas plus autrefois qu’aujourd’hui les Berbères n’ont su constituer d’une manière durable de ces grands Etats qui permettent à un peuple d’en conquérir d’autres et de résister aux invasions de l’ennemi.

Une fois seulement, — et pour quelques années, — ils ont paru renoncer à leurs querelles intérieures et se sont unis ensemble sous la main de quelques vaillans soldats [5]. C’est l’époque la plus brillante de leur histoire, mais elle n’a guère duré. On approchait de la fin des guerres puniques ; Rome et Carthage livraient leurs dernières batailles. Les Carthaginois, qui levaient des armées de mercenaires, devaient songer naturellement à les recruter dans le pays même où ils avaient établi leurs comptoirs. La Numidie leur fournissait des cavaliers excellens qui, mêlés aux frondeurs des Baléares et aux fantassins de l’Espagne et de la Gaule, ont balancé la fortune de Rome. On comprend que, pendant ces longues guerres, quelques chefs africains aient eu l’occasion de se faire remarquer par-dessus les autres : le renom qu’ils y avaient conquis les suivait quand ils étaient de retour chez eux, et c’est ainsi que naquit, chez ces peuples naturellement amis de l’égalité, une sorte d’aristocratie militaire. Parmi ces petits rois (reguli), comme on les appelait, ou ces cheiks, comme nous dirions aujourd’hui, il y en eut de plus, braves ou de plus habiles, qui soumirent les autres par les armes, ou se les attachèrent par des bienfaits : c’est ainsi qu’ils finirent par former des royaumes assez étendus.

Pendant les dernières années de la guerre d’Hannibal, il y avait deux de ces royaumes dans le pays qui devint plus tard l’Afrique romaine, celui de Syphax. dont Cirta était la capitale, et celui de Gula. Naturellement ces deux grands chefs ne pouvaient pas se souffrir : ces sortes de jalousies violentes sont dans le sang des Berbères, qui ne détestent rien tant que leurs voisins. Toute leur politique consistait à se faire le plus de mal possible. Il suffisait que l’un se rangeât dans un parti pour que l’autre se mît du parti contraire. Syphax, longtemps allié de Rome, ayant été entraîné par son mariage avec Sophonisbe, fille d’Asdrubal, du côté des Carthaginois, aussitôt Massinissa, fils de Gula, qui était venu en Espagne combattre les Romains, se tourna vers eux.

Cette alliance fit sa fortune. Il dut à l’amitié de Scipion et à la reconnaissance de Rome de devenir un roi très puissant. Il faut dire que, par ses qualités naturelles, il était tout à fait digne de la haute situation que lui firent les Romains. Quoique élevé à Carthage, il était resté un Berbère, et c’est ce qui explique l’ascendant qu’il garda sur les gens de sa race. Il n’y avait pas dans toute la Numidie de cavalier plus intrépide ; personne ne résistait mieux aux fatigues, et ne faisait d’aussi longues chevauchées dans le désert, sans boire ni manger. Sa libéralité pour les siens n’avait pas de bornes. Il ne s’attribuait rien du butin des batailles et le distribuait à ceux qui s’étaient bien conduits ; mais pour les lâches et les traîtres, il était impitoyable : il fit un jour exécuter sous ses yeux deux mille transfuges dont il s’était rendu maître. Cette sévérité le servit autant que ses largesses : de tout temps le Berbère a confondu le pardon avec la faiblesse, et il se sent un respect particulier pour ceux qui savent bien se venger. Mais la qualité maîtresse de Massinissa était une invincible obstination contre la mauvaise fortune : jamais il n’a perdu courage ; jamais, après les plus grands désastres, il ne s’est avoué vaincu. En cela, le Berbère diffère de l’Arabe, avec lequel on est trop tenté de le. confondre : tandis que le vrai musulman accepte la défaite comme un arrêt du ciel et s’y résigne, Massinissa, en quelque situation que le sort l’eût mis, comptait toujours sur les chances de l’avenir et, dès qu’il le pouvait, recommençait la lutte. Il faut lire dans Tite-Live le récit de ses campagnes héroïques contre Syphax, au moment même où Scipion préparait son expédition d’Afrique. L’armée de Syphax était meilleure, plus nombreuse, mieux exercée ; dans presque toutes les rencontres elle était victorieuse ; mais Massinissa trouvait moyen de se dérober après ses défaites, et, au moment où l’on s’y attendait le moins, il revenait avec des troupes nouvelles. Une fois pourtant il fut si complètement vaincu qu’il ne lui resta que quatre cavaliers de toute son armée. Blessé, presque mourant, il allait être pris, s’il ne s’était jeté dans un fleuve, que des pluies d’orage avaient grossi, et où les vainqueurs n’osèrent pas le suivre. Des quatre cavaliers qui l’accompagnaient, deux se noyèrent ; les deux autres eurent grand’peine à le sauver, le cachèrent dans les herbes du rivage, puis dans une grotte voisine, où ils le soignèrent comme ils purent. Dès qu’il fut en état de se tenir à cheval, il repartit, et en quelques semaines, parmi les cavaliers de l’Aurès et les nomades du désert, il avait recruté une autre armée. C’est ainsi qu’à force de courage et d’obstination, il se maintint jusqu’à l’arrivée de Scipion en Afrique. Dès qu’il le sut débarqué à Utique, il alla le rejoindre, et contribua beaucoup à ses succès. En récompense, Scipion lui donna les Etats de Syphax, qui s’ajoutèrent aux siens. Il y eut donc, dans la Numidie un grand royaume, dont Cirta fut la capitale.

Cirta existe encore sous le nom de Constantine que lui a donné la flatterie, et qu’elle a gardé. Sa situation répond tout à fait à l’idée que Salluste nous donne des villes berbères. Voilà bien la montagne élevée, inaccessible, que ces petits rois choisissaient pour y mettre leurs trésors et leur vie à l’abri d’un coup de main. Le mamelon sur lequel elle est bâtie forme une sorte de presqu’île qui ne se rattache que par une langue de terre au reste du pays ; de tous les autres côtés elle est inabordable. Vers le Nord, un escarpement abrupt la protège : à l’Est et au Sud, elle est entourée par le Roumel ; il coule au fond d’un gouffre étroit, déchirement profond qui s’est formé à la suite de quelque cataclysme inconnu, et qui atteint jusqu’à 170 mètres de hauteur. Le long de ces deux grandes parois verticales, où la roche noire et luisante est égayée par momens d’un peu de verdure, on voit voler, quand on regarde d’en haut, de grands oiseaux de proie, dont le cri strident se mêle d’une manière sinistre au bruit du Roumel. Le torrent tantôt disparaît sous des voûtes naturelles, tantôt bondit de rochers en rochers et blanchit d’écume, jusqu’à ce qu’il sorte de cette fente qui le resserre et l’étreint. Arrivé dans la plaine, il prend un aspect différent. Son cours devient plus large et plus calme ; le torrent de tout à l’heure se change en un fleuve qui coule pacifiquement entre des orangers et des grenadiers. Constantine n’est donc abordable que d’un seul côté : aussi est-ce par là qu’elle a été attaquée de tout temps ; mais de ce côté même elle n’était pas facile à prendre. Dans ces dernières années, où l’on a beaucoup bâti et démoli, l’amoncellement des décombres a rendu les accès plus aisés. Figurons-nous bien que, dans l’antiquité, les pentes étaient plus abruptes, et même après qu’on les avait franchies, quand le rempart était escaladé et qu’on était dans la place, tout n’était pas fini : il fallait emporter chaque rue, prendre chaque maison l’une après l’autre. La ville berbère n’était pas percée de rues larges et droites, comme est aujourd’hui la ville française. J’imagine qu’on peut avoir une idée de ce qu’elle devait être quand on visite ce qui reste des quartiers arabes. Ce dédale de ruelles étroites et tortueuses, qui montent et descendent à pic, qui tantôt passent sous des voûtes, tantôt se perdent dans des impasses, peut nous faire comprendre ce qu’était la vieille Cirta du temps des rois numides.

Ce qui, par exemple, n’a pas changé, ce qui a dû toujours faire de Constantine une ville privilégiée, c’est l’incomparable beauté du pays qui l’entoure. Si elle est elle-même construite sur une sorte d’îlot sauvage, les alentours en sont charmans et le paraissent encore plus par le contraste. Je l’ai visitée au printemps, quand les arbres commencent à se couvrir de feuilles. La verdure montait jusqu’au sommet des collines qui encadrent un paysage plein de grandeur et de grâce. Du haut du rempart, on a devant les yeux une belle plaine verdoyante, arrosée par le Roumel ; en face, les montagnes de la Kabylie s’étagent les unes sur les autres avec des gradations de couleur merveilleuses, jusqu’aux dernières qui se perdent, dans la brume lointaine.

Je suppose que, suivant les usages antiques, le palais de Syphax devait être à l’endroit de la ville le plus élevé, le plus facile à défendre, vers la Kasba. Là se passa, le jour même où Massinissa en prit possession, une scène qui est restée célèbre dans l’antiquité, et dont le théâtre moderne a souvent profité. Le roi berbère était entré dans Cirta sans résistance, et aussitôt il s’était dirigé vers le palais de son ennemi. A la porte se tenait Sophonisbe, la fille d’Asdrubal, celle dont l’amour avait poussé Syphax à se déclarer pour Carthage. Elle se jeta aux pieds du vainqueur et lui demanda de ne pas la laisser tomber vivante au pouvoir des Romains. Elle était belle, dit Tite-Live, elle était jeune, elle lui baisait les mains et ses prières étaient pleines de larmes ; et, comme la race des Numides est naturellement portée vers l’amour. Massinissa éprouva pour elle quelque chose de plus que de la pitié [6]. Pour la sauver, il ne trouva qu’un moyen : il l’épousa le jour même, comptant que les Romains n’oseraient pas la lui enlever, du moment qu’elle était devenue sa femme. Il ne les connaissait guère.

Quelques jours plus tard, Scipion ayant fait comparaître Syphax devant lui et lui reprochant d’avoir trahi Rome, le prisonnier, que la jalousie dévorait, lui répondit que c’était la faute de Sophonisbe : « Elle m’a perdu, ajouta-t-il ; prends-y garde, elle on perdra d’autres. » Scipion, qui comprenait le danger, fit redemander la Carthaginoise à Massinissa. Le malheureux, qui n’osait pas la défendre et ne voulait pas la livrer, lui envoya du poison par un esclave fidèle, et l’héroïque femme but la coupe sans faiblir [7].

Cette obéissance méritait d’être récompensée. Massinissa reçut du peuple romain le titre de roi. On le fit asseoir sur une chaise curule, comme un consul ; on lui permit de se vêtir d’une toge brodée de palmes ; on lui mit une couronne d’or sur la tête, un bâton d’ivoire à la main. Ce qui lui fut encore plus agréable, c’est qu’on lui permit d’inquiéter les Carthaginois, à qui on ne voulait laisser qu’une existence précaire. Il usa largement de la permission, et pendant les cinquante années qui lui restaient à vivre il ne cessa d’enlever à ses ennemis quelques lambeaux de territoire. A 88 ans il montait encore à cheval sans selle, et guerroyait, pendant la bonne saison, jusque sous les murs de Carthage. Le reste du temps il vivait dans son sérail de Cirta, au milieu d’une famille qui s’accroissait sans cesse et qui tremblait devant lui. Il mourut à 90 ans, sans avoir jamais été malade : son dernier fils, nous disent avec admiration les historiens, n’avait que quatre ans.

III

Le long règne de Massinissa fut une époque de grande prospérité pour la Numidie ; grâce à la paix que le vieux roi maintenait sévèrement entre les tribus rivales, les villes du littoral devinrent plus florissantes ; les plaines du Tell se peuplèrent de cultivateurs ; les étrangers commencèrent à fréquenter les grands marchés de l’intérieur où se faisaient, comme aujourd’hui, toutes les transactions des indigènes. Les négocians italiens, très habiles et très entreprenans, se glissaient partout. Utique était pleine de « gens qui portaient la loge » ; à Girta, Micipsa, qui remplaçait Massinissa, son père, avait attiré toute une colonie de Grecs, et bâti un palais somptueux, que ses descendans ne devaient guère habiter ; — ce qui l’ait songer à la belle demeure que le bey Ahmed s’était fait construire et qui était à peine achevée en 1837, quand les Français s’emparèrent de Constantine.

Et pourtant cette prospérité n’était qu’apparente. La dynastie berbère allait être victime de ses succès mêmes ; en travaillant avec une sorte de fureur à la ruine de Carthage, sans le savoir, elle préparait la sienne. Tant que Carthage subsistait, Rome avait besoin des rois numides ; ils étaient ses alliés, des alliés nécessaires, qu’on flattait et qu’on ménageait. Quand elle n’eut plus rien à craindre, elle se mit à l’aise avec eux : les alliés d’autrefois devinrent des protégés ; ils commandaient à leurs sujets, mais à condition d’obéir à Rome, il leur fallait gouverner pour elle, non pour eux. C’est ce qu’il leur était difficile de ne pas apercevoir ; ces honneurs qu’on leur accordait avec tant de complaisance, cette couronne qu’on leur posait sur la tête, ce sceptre qu’on leur mettait dans la main, ne pouvaient pas les tromper. Ils sentaient bien qu’ils n’étaient pas tout à fait, les maîtres chez eux, et ils le reconnaissaient quand ils étaient sincères. « Je sais, disait le fils de Micipsa au sénat romain, que je n’ai que l’administration de ce royaume et que la propriété vous en appartient. » Des situations semblables sont grosses d’orages. Un jour ou l’autre le protégé et le protecteur cessent de s’entendre ; la guerre éclate entre eux, et le protégé, qui n’est pas le plus fort, disparaît.

Ce fut justement le sort de la dynastie berbère. Je n’ai pas à raconter comment, la discorde s’étant mise entre les héritiers de Micipsa, les Romains furent forcés d’intervenir dans les affaires de la Numidie, et la longue guerre qu’ils soutinrent contre Jugurtha, le plus vaillant de ces princes. C’est une histoire parfaitement connue, grâce au talent de celui qui s’est chargé de l’écrire. L’ouvrage de Salluste n’est pas seulement un chef-d’œuvre littéraire, il a pour nous cet intérêt particulier de nous parler de l’Afrique ancienne, et, comme railleur était en situation de la bien connaître, qu’il l’avait visitée et même administrée pendant quelque temps, nous ouvrons son livre avec la curiosité la plus vive. Cette curiosité trouve-t-elle pleinement à s’y satisfaire ? Quelques-uns le pensent, et nous en voyons qui s’extasient sur la richesse et la précision des renseignemens qu’il nous fournit. Il me semble qu’ils se contentent de peu, et c’est l’impression contraire que j’ai éprouvée en le lisant. Je n’irai pourtant pas jusqu’à partager l’opinion de ceux qui, mécontens de ne pas rencontrer chez lui plus de détails sur l’Afrique et les Africains, l’accusent d’être un historien incomplet, de se tenir à la surface des événemens, de n’approfondir assez ni les choses ni les hommes [8]. Il y a quelque injustice dans ces reproches ; si le livre de Salluste ne nous satisfait pas entièrement, ce n’est pas à lui seul qu’il faut nous prendre de nos mécomptes, c’est à nous aussi : pourquoi lui demandons-nous ce qu’il n’avait pas l’intention de faire ?

Ce livre, ne l’oublions pas, est un pamphlet politique au moins autant qu’une histoire. L’auteur a la franchise de nous en prévenir dès le début : « il s’est décidé, nous dit-il, à raconter cette guerre, d’abord parce qu’elle a été importante, difficile, mêlée de succès et de revers, puis parce qu’elle a donné pour la première fois au peuple l’occasion de s’opposer à l’insolence des nobles ; » et soyons sûrs que cette dernière raison était pour lui la principale. Quand il composa son livre, les guerres civiles venaient de finir, et la société, violemment secouée, commençait à se rasseoir. Salluste, comme tout le monde, était fort revenu de sa passion et de ses illusions d’autrefois. Il trouvait que la démocratie, pour laquelle il s’était donné tant de peine, l’avait mal payé de ses services ; aussi la juge-t-il sans ménagement. Mais la sévérité avec laquelle il traite les démocrates ne l’a pas rendu plus favorable pour les nobles. Dans ce dégoût général qu’il éprouve pour tous les partis et, pour tous les chefs, et qui est le fond de sa politique, il surnage une rancune particulière contre ces grands seigneurs dont il a souffert toute sa vie ; et, comme il voit l’opinion publique, ramenée par les malheurs présens au regret du passé, leur devenir plus indulgente, il veut combattre cette tendance en étalant toutes les fautes qu’ils ont commises pendant qu’ils étaient les maîtres ; or jamais ces fautes n’ont été plus visibles, jamais les nobles ne se sont montrés aussi avides, aussi malhonnêtes, aussi incapables, que pendant la guerre contre Jugurtha ; et voilà précisément pourquoi il a tenu à la raconter.

Si tel était son dessein, on comprend qu’il ait eu moins de souci de décrire les lieux que de juger les hommes. Les événemens qu’il raconte ne sont pour lui qu’une occasion de nous faire connaître la médiocrité ou la vénalité des gens qui gouvernent. En réalité, Rome le préoccupe plus que l’Afrique ; de Vaga, de Suthul ou de Sicca, il a les yeux fixés sur le Sénat et sur le Forum ; ce qui s’y fait est son sujet véritable. Il n’a donc pris la peine de dépeindre les lieux où les événemens se passent que lorsqu’il croit indispensable de le faire ; encore a-t-il l’air de s’en excuser, et à chaque fois, il a grand soin de nous affirmer qu’il ne dira que le nécessaire et qu’il promet d’être aussi court que possible (breviter, quam paucissimis verbis). La manière dont il les décrit nous montre à quel point le goût du pittoresque, dont nous sommes charmés, et le souci de la couleur locale étaient étrangers aux idées de son temps. Il faut bien qu’au début de son ouvrage il nous décrive le théâtre où va se passer l’action qu’il entreprend de raconter. C’est une nécessité de son sujet, res postulare videtur. Mais en une phrase il a tout dit : « La mer y est dangereuse, les rivages ont peu de bons ports ; la terre est fertile en céréales, favorable aux troupeaux, contraire aux arbres ; la pluie et les sources étant rares, l’eau y manque. » Voilà tout, et l’on trouvera vraiment que ce n’est guère. Même quand il s’agit de phénomènes singuliers qui sont inconnus hors de l’Afrique, et qui ont dû exciter sa curiosité, il ne fait pas plus de frais pour les dépeindre. Il est probable que, dans ses courses, il a fait connaissance avec le simoun et qu’il en a souffert. On ne le dirait pas à la façon dont il en parle : « Il s’élève, dit-il, dans le désert, de véritables tempêtes, comme sur la mer. La plaine étant unie et sans végétation, le vent, que rien n’arrête, soulève le sable, dont les violens tourbillons couvrent les visages, emplissent les yeux, en sorte que le voyageur aveuglé ne peut pas continuer sa route. » Il était difficile d’en dire moins et en des termes moins poétiques.

Il faut donc nous résigner à ne trouver chez Salluste, quand il parle des lieux et des gens de l’Afrique, que des renseignemens trop courts et très secs ; mais nous sommes sûrs qu’au moins ils sont parfaitement exacts : c’est ce que nous a démontré une expérience de cinquante ans. Les collines qu’il nous dépeint « couvertes d’oliviers sauvages, de myrtes et des autres espèces d’arbres qui poussent sur un sol aride et sablonneux, » nous les connaissons parfaitement. Les villes, entourées de vastes plaines nues, où rien ne pousse, et où l’on ne boit que l’eau des citernes, elles existent encore ; nos soldats les ont souvent rencontrées sur leur route. Les Numides sans loi, avides de changemens, toujours prêts à se jeter dans des aventures nouvelles, nous avons eu à les combattre. Que de fois, après des traités et des sermons, il nous a fallu recommencer la lutte que nous croyions finie ! L’armée de Jugurtha nous rappelle tout à fait celle d’Abd-el-Kader : il a ses réguliers, fantassins et cavaliers de choix, qu’il a équipés comme les soldats des légions ; et, avec eux, les goums qui lui arrivent de toutes les tribus voisines. Les réguliers le suivent fidèlement partout, et dans toutes ses fortunes ; les autres, au moindre accident, se dispersent : ils se précipitent sur l’ennemi comme une nuée d’orage, mais, le premier élan fourni, s’ils n’ont pas enfoncé les lignes opposées, ils s’en vont plus vite qu’ils ne sont venus, et laissent leur chef se tirer d’affaire comme il peut. Tout cela n’a guère changé ; et l’armée romaine, comme ses revers et ses succès rappellent l’histoire de notre armée ! Au début, elle ne connaît ni l’ennemi qu’elle combat, ni le pays qu’elle veut soumettre. Elle tente en plein hiver d’enlever Suthul de vive force, comme nous l’avons fait à la première expédition de Constantine. Elle se laisse surprendre par ces cavaliers indomptables qui l’attendent à tous les passages difficiles, cachés derrière les touffes d’oliviers ou les baies de cactus. Comment n’être pas déconcertés par ces alertes imprévues ? Ils attaquent sans qu’on les ait vus venir ; ils sont partis avant qu’on se soit mis en défense ; et comme ils ont des chevaux infatigables qui gravissent au galop les pentes les plus escarpées, il est impossible de les poursuivre. Heureusement on se décide, — un peu tard, — à envoyer contre le roi numide un homme de sens et d’expérience, Métellus, qui comprend qu’il faut donner à ses soldats d’autres habitudes. Il leur apprend, quand les cavaliers ennemis approchent, à se former rapidement en cercle (orbes facere, nous dirions aujourd’hui en bataillon carré), et à les recevoir sur la pointe de leurs piques. Il renonce à ces grandes expéditions quine mènent à rien, même quand elles réussissent, et les remplace par des attaques hardies, des razzias, comme nous les appelons, où il renverse les gourbis, brûle les récoltes, emmène les troupeaux. La lourde légion romaine, si prudente, si mesurée dans ses mouvemens, si fidèle à ses vieilles tactiques, il la rend souple et mobile. Il habitue le soldat à faire des marches forcées de nuit, dans le désert, emportant avec ses armes des outres pleines d’eau, et à paraître à l’improviste devant des villes comme Thalla et Capsa, qui se croyaient suffisamment défendues par la solitude et la soif. Tout cela nous l’avons vu, nous l’avons fait, nous aussi. On peut regretter de ne pas trouver plus souvent, dans le livre de Salluste, de ces peintures pénétrantes qui, d’un mot, donnent l’impression d’un pays et mettent sous les yeux l’image ineffaçable d’un peuple ; mais, par ses descriptions nettes et sobres, il nous apprend que les choses ne sont pas changées, que l’ennemi est le même, et que, pour le vaincre et le gouverner, on a toujours procédé de la même façon.
IV

Il semblait naturel qu’après la défaite de Jugurtha Rome changeât de système, qu’elle se décidât à faire de la Numidie une province de son empire et à l’administrer directement. Il n’en fut rien ; elle ne trouva pas sans doute que l’expérience fût concluante, et alla chercher d’autres descendans de Massinissa auxquels elle céda la plus grande partie des pays qu’elle venait de soumettre. Elle n’eut pas beaucoup à s’en louer. Juba, l’un de ces princes, qui avait fini par reconstituer à peu près le royaume de son aïeul, crut pouvoir se mêler aux guerres civiles ; il se jeta dans le parti de Pompée, s’y fit remarquer par son insolence, et fut complètement défait par César à Thapsus. Peut-être Massinissa et Jugurtha, ses grands prédécesseurs, même après un pareil désastre, n’auraient-ils pas perdu tout à fait courage. Il restait le désert, qui offrait un refuge au vaincu, et avec ces populations errantes et guerrières, éprises d’aventures, affamées de pillage, on pouvait toujours refaire une armée. Mais le suicide était alors à la mode ; Juba trouva plus simple de mourir. Son ami Pétréius, le vieux général pompéien et lui, se firent servir un grand repas, dans une des maisons de campagne du roi, et, quand il fut achevé, ils mirent l’épée à la main. Alors, dans un duel étrange et terrible, duel d’amitié, non de haine, ils essayèrent de s’entre-tuer, pour échapper au vainqueur. Pétréius, qui était affaibli par l’âge, périt le premier ; Juba se fit achever par son esclave.

Cette catastrophe ne mit pas encore fin à la dynastie berbère. Juba laissait un fils, un enfant, qui fut amené à Rome par César et figura, comme captif, dans son triomphe, derrière son char. Auguste, qui cherchait à guérir toutes les blessures des guerres civiles, affecta d’être bienveillant pour ce jeune homme. Il le fit bien élever, l’emmena avec lui dans ses guerres, le prit en affection, et finit par lui rendre en partie le royaume de son père. Mais bientôt, comme il lui semblait important de conserver la Numidie sous la main de Rome. il le transféra en Maurétanie, c’est-à-dire dans les régions occidentales de l’Afrique du Nord. La Maurétanie comprenait une partie de l’Algérie d’aujourd’hui et ce que les Romains possédaient du Maroc. C’était un pays mal connu, peu soumis, presque barbare, qu’on chargeait le jeune prince de civiliser.

La tache présentait beaucoup de difficultés, mais Juba II était parfaitement préparé pour l’accomplir. De nature, c’était un curieux ; l’éducation en fit un lettré. Il a composé, en grec, des livres qui jouirent de son temps de beaucoup de célébrité. Tous les pédans de l’empire, ravis d’avoir pour collègue un si grand personnage, le comblèrent d’éloges. « C’est, dit l’un d’eux, le meilleur historien qu’il y ait jamais eu parmi les rois ; » ce qui n’est peut-être pas lui faire un grand compliment. Nous avons les titres d’un grand nombre d’ouvrages qu’il avait écrits sur des sujets très variés, d’abord une histoire romaine qui est souvent citée par Plutarque, des traités de géographie, une description de la Libye, qui vraisemblablement nous aurait appris bien des choses, une autre de l’Arabie, dédiée à C. César, le petit-fils d’Auguste, que tentaient ces pays lointains, des ouvrages sur le théâtre, où il avait l’occasion de s’occuper de la musique, de la peinture et en général de tous les arts de la Grèce. C’est, comme on voit, une véritable encyclopédie. On serait tenté de beau coup admirer cette science universelle, si, en regardant de plus près les fragmens qui nous restent de ces livres, on ne s’apercevait que ce devaient être de simples compilations. Il est probable que le principal talent de Juba consistait à posséder une bonne bibliothèque, composée d’ouvrages bien choisis, avec des secrétaires intelligens, qui savaient trouver dans ces livres les réflexions piquantes et les anecdotes rares. Il en résultait des travaux agréables et utiles, qui épargnaient aux historiens de minutieuses recherches, et, comme ils en profitaient, ils étaient portés à en exagérer le mérite. Après tout, c’était un spectacle curieux et fait pour donner de l’orgueil aux lettrés que de voir le descendant d’une race de barbares s’éprendre de littérature, écrire, dans la langue la plus élégante du monde, des traités d’histoire et d’érudition, et faire des leçons à ses maîtres. Quand on songeait que ces livres portaient le nom d’un roi de Maurétanie, il était naturel qu’on leur devînt très indulgent, et même, avec un peu de complaisance, qu’on les regardât comme des chefs-d’œuvre.

Le goût que Juba éprouvait pour les lettres et les arts de la Grèce, et qui lui venait de son éducation, s’était encore augmenté par son mariage. Auguste lui avait fait épouser la fille d’Antoine et de Cléopâtre, celle que sa mère appelait la Lune (Cleopatra Séléné). Il semblait vraiment que le sort les eût faits l’un pour l’autre ; ils avaient, avant de se connaître, traversé des destinées semblables. Arrachée au palais de sa mère, après le désastre d’Actium, et emmenée captive à Rome, comme Juba, elle avait eu la chance de trouver une autre mère dans Octavie, la sœur d’Auguste. Cette noble femme, la plus belle figure de ce temps, mariée par son frère à Antoine, pour servir de lien entre les deux rivaux, s’était mise à aimer sincèrement ce mari, que la politique lui avait donné, et qui ne la méritait guère. Elle lui pardonna plusieurs fois ses infidélités, elle le pleura quand il mourut, elle recueillit les filles qu’il avait de l’Egyptienne, et se fit un devoir de les élever et de les établir. Séléné dut apporter dans la Mauritanie les habitudes de la cour des Ptolémées. Le roi maure était très fier d’avoir une femme de si grande maison, et il est probable qu’il lui laissa prendre sur lui beaucoup d’empire. Il a témoigné l’affection qu’il avait pour elle en plaçant sur ses monnaies la figure fine et gracieuse de la reine, et en l’accompagnant des attributs qui rappellent l’Egypte, sa patrie. C’est sans doute à son influence que sont dus quelques-uns des beaux ouvrages qu’on a eu la chance de retrouver dans la ville où Juba II fit sa résidence.

En quittant le royaume de ses pères pour la Maurétanie, il avait été forcé d’abandonner Cirta et de se choisir une autre capitale. Il se décida pour Iol, un comptoir phénicien, qui ne paraît pas avoir eu jusque-là beaucoup d’importance, et, en l’honneur de son grand protecteur, il lui donna le nom de Césarée. — C’est aujourd’hui Cherchel. — Il était difficile de faire un choix plus heureux. Le pays a l’en tour est fertile et riant ; on longe, pour y arriver, des collines verdoyantes, on traverse des bois, des prairies, toute une nature qui contraste avec les sévérités des plaines africaines. Quand on approche, on rencontre les restes d’un grand aqueduc qui amenait des eaux sa Libres à Césarée. Entre deux collines, l’aqueduc forme plusieurs étages. pour maintenir son niveau. Au loin, sur une des dernières montagnes du Sahel se dresse le monument que les Arabes appellent Kbour-el-Roumia, et les Européens le Tombeau de la chrétienne. C’est un édifice rond entouré de colonnes ioniques. Le sommet se compose d’une série de gradins circulaires qui vont en se rétrécissant, de manière à former une sorte de cône tronqué ou de pyramide. Quand il était complet, avec ses revêtemens de marbre, ses ornemens de bronze, et couronné par quelque statue colossale, il devait avoir une grande apparence. Aujourd’hui encore, malgré les ravages du temps et des hommes, quand on l’aperçoit d’El-Afroun, se découpant dans le ciel, il est difficile d’en détacher les yeux. C’était la sépulture des rois de Maurétanie. En fouillant l’intérieur, on a trouvé des séries de couloirs qui se coupent entre eux et qui aboutissent à des chambres funèbres. C’est là sans doute qu’ont reposé Juba et Cléopâtre, et ils ont voulu que leur tombe, par sa forme et sa décoration, rappelât les deux pays qu’ils aimaient plus que les autres : l’Egypte et la Grèce.

Cherchel est aujourd’hui une toute petite ville enfermée dans une enceinte crénelée, et qui se serre autour de son port ; elle n’occupe guère qu’un coin de la vieille Césarée. L’ancienne muraille est presque partout visible ; on la voit qui part du rivage, monte droit vers la hauteur, en couronne quelque temps les crêtes les plus élevées, puis redescend vers la mer. Le vaste espace qu’elle enveloppe devait être rempli de monumens de toute sorte : la charrue en fait sortir sans cesse des débris ; mais tout est en ruines. Du théâtre, on ne montre plus qu’un grand trou dans un champ ; une ondulation de terrain représente le cirque ; quelques blocs de béton écroulés indiquent la place de l’amphithéâtre. Presque partout la pierre a disparu [9]. Cependant quelques débris que le hasard a conservés nous montrent quelle devait être la splendeur de l’ancienne capitale de la Maurétanie. Sur la principale place de Cherchel, plantée de vigoureux caroubiers, une colonne est debout, entourée de fragmens fort élégans de chapiteaux et de frises. Çà et là d’énormes tronçons de marbre servent de bancs aux rares promeneurs du pays, qui viennent respirer l’air de la mer. Une belle mosquée, dont on a fait un hôpital, est soutenue par une forêt de colonnes antiques en granit vert qui donnent la plus grande idée des monumens où l’on a été les prendre. Enfin, près du port, des thermes ont été déblayés par M. Waille, professeur à l’Ecole des lettres d’Alger, qui semble s’être consacré à l’élude de l’antique Césarée ; il y a mis à découvert de belles salles élégamment décorées ; mais ce qui fait surtout l’originalité de Cherchel, c’est le grand nombre et la beauté des statues qu’on y a trouvées. Quelques-unes ont été jugées dignes de figurer dans les salles du Louvre ; d’autres ornent le musée d’Alger. Celles qui restent, — il en reste beaucoup, — sont entassées sans ordre dans un tout petit jardin et, à l’exception de quelques-unes qu’on a pu installer sous un hangar, livrées à toutes les rages du soleil africain.

Les statues antiques ne sont pas très communes en Algérie. Pour qu’on en retrouve un si grand nombre et de si belles dans une seule ville, il faut qu’il y ait une raison particulière. Cette raison n’est pas difficile ici à découvrir : évidemment c’est Juba, c’est sa femme, la charmante Egyptienne, qui les y avaient réunies. Ils voulaient transporter les arts de la Grèce, dont ils étaient épris, dans leur capitale improvisée. A cette époque, les artistes grecs n’inventaient plus guère de types nouveaux ; ils semblaient avoir perdu le don de créer, mais ils possédaient toujours une grande habileté de main et savaient reproduire agréablement les chefs-d’œuvre antiques. Les commandes ne leur manquaient pas, et ils ne cessaient de produire, d’après des modèles connus, ces Bacchus couronnés de pampres, ces Hercules massifs, surtout ces satyres au rire moqueur, que les amateurs se disputaient et dont tous les musées de l’Europe sont garnis. Il y en avait à Césarée comme ailleurs ; mais on y a trouvé aussi des ouvrages plus distingués et qui font grand honneur aux artistes qu’employait le roi de Maurétanie. Telle est cette Vénus dont M. Monceaux nous dit que « par son élégance plastique elle soutient la comparaison avec la Vénus de Médicis [10] ; » telle aussi cette Artémis malheureusement mutilée et dont la tête manque, mais qui « par la simplicité et la noblesse du maintien, par l’exquise légèreté des draperies, paraît digne du ciseau d’un maître grec. » Le musée de Cherchel contient des œuvres d’un caractère très varié, qui nous montrent que Juba se piquait de n’avoir pas le goût exclusif. A côté d’une cariatide de l’Erechteion, on y voit un torse qui semble appartenir à l’école de Lysippe, et un peu plus loin des figures de suppliantes empreintes d’une douleur expressive et un peu théâtrale, qui rappelle les procédés des artistes de Pergame. S’il est vrai, comme le pensait Beulé, que le marbre dans lequel les statues de Cherchel sont taillées vient des carrières de l’Afrique, il faut admettre qu’elles ont été exécutées à Césarée même, par des sculpteurs que le roi faisait venir à grands frais de la Grèce. Il avait donc auprès de lui, en même temps que des lettrés, pour l’aider à composer ses livres, des architectes pour lui bâtir des palais, des temples, des thermes, des théâtres, et des sculpteurs pour les décorer. N’est-il pas singulier qu’à un moment la cour d’un petit prince berbère ait paru continuer celle des successeurs d’Alexandre, et qu’au pied de l’Atlas, une ville africaine se soit donné des airs de Pergame, d’Antioche ou d’Alexandrie ?

Mais cette prospérité ne devait pas être de longue durée. Le successeur de Juba II, Ptolémée, à qui son père laissa le trône, après un règne de cinquante ans, fut, pour son malheur, appelé à Rome par Caligula. L’empereur, qui affectait pour lui beaucoup de tendresse, et se plaisait à rappeler qu’ils descendaient tous les deux du triumvir Antoine, voulait, disait-il, garder son cher cousin auprès de lui. En réalité ce fou vaniteux était flatté de se faire voir au peuple avec un cortège de rois. Mais il fallait que, dans ce cortège, personne n’attirât les yeux que lui. Il avait toutes les fatuités à la fois et ne voulait pas être seulement le plus grand orateur, mais l’homme le plus beau et le mieux vêtu de Rome ; or, comme il arriva qu’un jour le jeune roi de Maurétanie, entrant au théâtre avec un superbe manteau de pourpre, excita l’admiration de la foule, Caligula se mit en fureur. Il jeta Ptolémée en prison, et, au lieu de l’achever d’un seul coup, il se fit un plaisir de le torturer. « On lui refusa un morceau de pain, dit Sénèque, et on le força, pour boire, à tendre la bouche sous les gouttières [11]. » — Ainsi périt le dernier descendant de Massinissa.

Cette fois l’épreuve était finie ; les Romains se décidèrent à ne plus donner aux indigènes un roi de leur nation. Ils prirent possession de la Maurétanie, comme ils l’avaient fait déjà de la Numidie, sous Auguste, et toute l’Afrique se trouva réunie sous leur domination.


Gaston Boissier.
  1. Il ne l’est pas moins au Maroc, où, selon Tissot, il formerait plus du tiers de la population totale.
  2. C’est à peu près ce que dit le roi Hiempsal, dans le passage cité plus haut de Salluste, quand il raconte que les Maures et les Numides sont venus d’Espagne en Afrique, après la dispersion de l’armée d’Hercule.
  3. On trouvera un spécimen de l’écriture berbère et un aperçu des tentatives qui ont été faites pour la déchiffrer dans le livre de M. Philippe Berger sur l’Histoire de l’écriture dans l’antiquité, p. 324 et sq.
  4. Voyez, dans la Revue du 1er septembre 1873, l’étude d’Ernest Renan sur la Société berbère.
  5. Une autre fois pourtant, au VIIe siècle de notre ère, les Berbères s’unirent sous le commandement de cette reine héroïque qu’on appelait la Kahena, pour résister à l’invasion des Arabes ; mais c’est une histoire dont nous ne savons presque rien.
  6. Appien prétend qu’il la connaissait depuis longtemps et qu’il en était déjà amoureux quand Syphax l’épousa. Mais cette histoire parait bien romanesque.
  7. La mort de Sophonisbe est le sujet d’une des rares fresques de Pompéi qui soient empruntées à l’histoire romaine. Dans une salle richement décorée, soutenue par des colonnes et ornée de statues placées dans les entre colonnemens, une belle femme, une reine, d’un teint éblouissant, couverte d’une tunique de pourpre, est couchée sur un lit et tient une coupe dans la main. Debout derrière elle, un homme au teint brun, la tête ceinte d’un diadème blanc, comme le portaient les rois numides, appuie sa main sur l’épaule de la femme, comme pour l’encourager. Son œil inquiet est fixé sur un personnage placé au pied du lit et qui regarde d’un air sévère. Celui-là est un portrait, et Visconti, en le voyant, reconnut du premier coup Scipion l’Africain. En réalité, ni Scipion, ni Massinissa n’assistèrent à la mort de Sophonisbe : l’artiste les y a introduits pour rendre la scène plus dramatique. Je me demande si cette façon de la concevoir et de la représenter ne lui venait pas directement du théâtre, et si ce tragique événement, qui a inspiré chez nous Mairet et Corneille, n’avait pas été déjà le sujet, de quelque drame romain (prætexta), où le peintre est allé le prendre.
  8. C’est ce que lui reproche notamment Ihne dans son Histoire romaine.
  9. Il faut dire que Cherchel est une des villes de l’Algérie où les antiquités ont été le moins respectées. Notre domination a été bien plus fatale aux monumens romains que celle des Turcs. Quand j’ai visité les Thermes, on y pouvait à peine poser le pied, tant les pavés de mosaïque étaient couverts d’ordures. Il est vraisemblable qu’on achèvera bientôt de les démolir, si l’on a besoin de pierres pour construire quelque maison ou remblayer quelque chemin.
  10. Voyez l’article de M. Paul Monceaux sur les statues de Cherchel, dans la Gazette archéologique de 1886. La Vénus de Cherchel est maintenant au musée d’Alger.
  11. Ce genre de supplice n’était pas nouveau : quelques années auparavant, Tibère avait réduit son neveu, Drusus, qu’il voulait faire mourir de faim, à manger la bourre de ses matelas.