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L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie/02

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L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 121 (p. 764-787).
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II. CARTHAGE


I

Les Berbères, nous l’avons vu, formaient la population la plus nombreuse et la plus ancienne de l’Afrique du Nord. Mais de bonne heure, sur ce fond d’indigènes, des étrangers, des Phéniciens, étaient venus s’établir. D’où sortaient-ils, et quelle raison les avait poussés à émigrer ? C’est ce qu’il faut essayer de savoir avant de chercher quelle y fut leur fortune.

Je ne veux pas m’égarer trop avant dans ces questions d’origine, qui sont si obscures. Evitons autant que possible les hypothèses et tenons-nous aux données certaines. Ce qu’on sait avec assurance des Phéniciens, c’est qu’ils parlaient une langue qui est très proche parente de celle des Hébreux ; ils étaient donc, comme eux, des Sémites, et ils avaient beaucoup de leurs qualités, beaucoup aussi de leurs défauts. Prudens et avisés de nature, mais entreprenans et audacieux quand ils voyaient quelque profit à faire, légers de scrupules, indifférens à l’opinion, fermes ou souples selon les circonstances, habiles à profiter de tous les hasards, ils furent, avant les Grecs, la grande race commerçante de l’ancien monde. Il semble bien que ce soit par eux qu’aient commencé ces échanges des nations entre elles, qui sont le début et la première aurore de la civilisation [1].

Ils ont fait de grandes choses, mais il importe de remarquer qu’ils ne les ont pas toujours faites par une sorte d’instinct et de génie naturel ; la nécessité les y a souvent forcés. Comme ils n’occupaient qu’une bande de terre fort étroite, entre le Liban et la mer, leur population s’étant bientôt accrue, la vie leur devint difficile sur ce territoire resserré. Il ne fallait pas songer à s’étendre vers les montagnes, qui sont âpres et rocheuses ; mais la mer leur était ouverte, et ils prirent leur élan de ce côté ; c’est donc leur situation même qui a fait d’eux des navigateurs. Sages comme ils étaient, ils ne durent s’enhardir que par degrés. Il est probable qu’ils commencèrent par courir les côtes voisines ; de là il leur fut facile de s’aventurer dans l’archipel semé d’îles, en passant d’une grève à l’autre ; enfin, l’expérience les ayant rendus plus habiles et plus hardis, ils se confièrent aux flots sans rivages.

En osant un peu, ils étaient sûrs de gagner beaucoup, et c’est ce qui les rendit entreprenant. A une époque où les nations ne se connaissaient guère et ne communiquaient pas ensemble, le métier de ceux qui servaient d’intermédiaires entre elles devait être très profitable ; on faisait de beaux bénéfices à porter ainsi les produits d’un peuple à un autre. Mais voici ce que le commerce des Phéniciens présente pour nous d’intéressant : ils ne se bornèrent pas à pourvoir aux nécessités réelles, qu’il faut à tout prix satisfaire, comme la nourriture et le vêtement, ou à fournir les métaux utiles, l’argent, l’étain, le fer, à ceux qui en étaient privés ; ils spéculèrent sur d’autres besoins, qui ne sont guère moins impérieux, ceux qui naissent de la curiosité et de la coquetterie. Ils devinèrent ce désir ardent, qui se trouve même chez les barbares, de parer leur personne et d’embellir leur demeure, de posséder des objets que la rareté de la matière et la difficulté du travail rendent précieux, et ils essayèrent de le contenter. Ils avaient précisément dans leur voisinage les deux pays les plus anciennement civilisés du monde, l’Egypte et l’Assyrie, rien ne leur fut plus facile que d’aller y chercher les objets d’art qu’ils pensaient devoir plaire et de les colporter dans le monde entier. Au bout de quelque temps, ils trouvèrent plus simple, et probablement aussi plus avantageux, au lieu de les prendre chez leurs voisins, de les fabriquer eux-mêmes. Le plus souvent ils se contentaient de les copier exactement ; quelquefois ils se permirent de mêler ensemble les procédés des deux peuples dont ils imitaient les produits. Ce fut leur plus grande audace et ils n’arrivèrent pas à créer de tout point une œuvre d’art originale. Ce n’étaient pas des artistes, c’étaient des industriels, des commerçans, et pour eux l’art ne fut jamais qu’un revenu. Cependant ils possédaient une remarquable habileté demain qui les rendait très propres à certains ouvrages. Nous avons d’eux, par exemple, des patères en métal, avec des figures gravées à la pointe ou repoussées au marteau, qu’on a trouvées au fond de sépultures italiennes ; la place qu’elles y occupent montre l’estime qu’on en faisait, car on n’en terrait avec le mort que ce qu’il avait de plus précieux. Et vraiment elles méritaient d’être ainsi religieusement conservées. Si, après tant de siècles, nous ne pouvons nous empêcher d’être frappés en les étudiant de la sûreté du dessin et de la finesse de certains détails, qu’on juge de l’admiration qu’elles devaient exciter chez ces peuples primitifs, qui n’étaient pas habitués aux élégances de la vie. Elles ont éveillé chez eux le sentiment confus de la beauté et leur ont procuré les premières jouissances des arts.

Les Grecs eux-mêmes, qui allaient bientôt rivaliser avec les Phéniciens, et qui devaient leur enlever la clientèle du monde, furent d’abord, comme les autres peuples, tributaires de leur industrie. Quand les héros homériques veulent faire un cadeau d’importance, ils donnent « un cratère d’argent que les artistes sidoniens ont exécuté avec soin », et pour laisser entendre qu’il n’y a rien de plus précieux, ils disent que c’est « un ouvrage d’Héphaïstos ». Ces Phéniciens sont des marchands fort habiles et très prévoyans. Ils ne cherchent pas seulement à plaire aux guerriers, ils ont aussi, dans leur pacotille, de ces petites merveilles qui font la joie des femmes, des flacons de verre coloré, des bijoux d’or et d’argent, fibules, anneaux et bracelets, colliers de perles ou de pierres fines, des étoffes brodées par les esclaves lyriennes, « qui savent faire de si beaux ouvrages », et ces teintures en pourpre, qu’ils tirent des coquillages de leur pays, et dont ils ont gardé si longtemps le monopole. Il est naturel que des gens qui viennent de si loin, à de si longs intervalles, et qui apportent de si belles choses, soient fort impatiemment attendus. Nous pouvons aisément nous figurer l’accueil qu’ils reçoivent : et même quand les écrivains anciens ne nous en auraient rien dit, il nous suffirait pour l’imaginer de voir comment les choses se passent de nos jours : dans ce vieil Orient, où rien ne change, le présent fait comprendre le passé. Représentons-nous les marchands de Tyr qui arrivent, vêtus de ces longs caftans, couverts de ces bonnets pointus, que les Arméniens et les Syriens portent encore aujourd’hui [2] ; à peine sont-ils débarqués que la foule des curieux les entoure ; eux commencent par exposer tranquillement leurs marchandises sur le port. Surtout ils n’ont pas l’air pressé : on nous dit qu’ils restent parfois plus d’une saison au même endroit ; ils attendent patiemment le client, comme on le fait encore dans les souks de Tunis et du Caire, et le laissent peu à peu s’enflammer à la vue des objets qu’ils lui mettent devant les yeux. Ce qui est remarquable, ce qui les fait ressembler au juif de nos jours, c’est, qu’il sont à la fois indispensables et détestés, qu’on les souhaite et qu’on les craint, qu’on les appelle et qu’on les fuit. Non seulement, dans les affaires qu’ils font, ils cherchent à gagner le plus qu’ils peuvent, ce qui, après tout, est leur métier, mais ils n’hésitent pas de commerçans à devenir pirates, pour ajouter à leurs bénéfices. Au moment de partir, quand la vaste mer va les dérober à toutes les vengeances, si par hasard un jeune garçon ou une belle fille, retenus par leur curiosité, s’attardent trop longtemps à regarder ces merveilles qu’on embarque, ils se jettent sur eux et les enlèvent pour les aller vendre dans quelque port voisin.

Comme ils n’ignoraient pas la haine qu’ils inspiraient, on comprend qu’ils aient songé à prendre des précautions pour leur sûreté. Quand leur commerce s’étendit aux pays lointains, ils éprouvèrent le besoin de fonder quelques établissemens solides, où ils pouvaient se reposer sans crainte, remiser leurs marchandises et attendre la bonne saison pour se remettre en route. Ces lieux de refuge, ils les ont choisis d’ordinaire dans des conditions si favorables qu’ils sont devenus presque toujours des villes importantes. Naturellement, c’est dans les contrées les plus sauvages, et qui offrent le moins de sécurité au voyageur, qu’ils sont le plus nombreux. On n’en trouve guère de traces en Grèce et en Italie ; au contraire, il y en avait en Sicile, en Sardaigne, le long des rivages de la Gaule, de l’Espagne et de l’Afrique. L’Afrique surtout tenta de bonne heure l’avidité des Phéniciens ; il y avait là de bons coups à faire, mais en même temps de grands dangers à courir, à cause de la barbarie des habitans ; aussi toutes les fois qu’ils y trouvèrent une plage qui offrait à leurs vaisseaux un abri naturel, ou qu’on pouvait rendre sûre à peu de frais, ils ne manquèrent pas d’y établir un de leurs comptoirs et de le fortifier. C’est ainsi que fut fondée Carthage. Carthage n’était pas la première en date des colonies phéniciennes en Afrique, quoiqu’elle soit devenue la plus célèbre : Utique passait pour être plus ancienne. Le nom qu’elle portait (Carthada, la ville neuve) semble prouver ou qu’il y en avait de plus vieilles le long du littoral, et qu’on voulait l’en distinguer, ou bien que, sur l’emplacement même qu’elle occupait, elle succédait à d’autres établissemens qui existaient avant elle. Quoi qu’il en soit, elle ne tarda pas à devenir très puissante et très riche. Ce qui lui donna surtout une situation particulière et prépondérante, c’est qu’elle entra dans des voies nouvelles, et que, pour affermir sa domination, elle osa rompre avec la politique ordinaire des marchands de Tyr. Quand ils fondaient un comptoir au bord de la mer, ils se contentaient en général d’un très petit territoire. Ils ne cherchaient pas à s’étendre à l’intérieur du pays. Loin de faire des conquêtes sur leurs voisins, ils désiraient se les attacher par leur condescendance. Comme ils n’avaient guère de préjugés, ils n’éprouvaient aucune répugnance à payer un tribut à ceux dont ils redoutaient les attaques. C’est ce que les Carthaginois ont fait dans les premiers temps. Il doit y avoir un grand fond de vérité dans la légende qui rapporte la façon dont ils achetèrent le sol sur lequel leur ville était bâtie et comment, en vrais Phéniciens, ils trouvèrent moyen de duper ceux qui traitaient avec eux. Un moment vint pourtant où ils furent amenés à changer de système. Ici encore la nécessité fit violence à leur caractère. Il est probable qu’ils n’auraient pas mieux demandé que de rester en paix avec les indigènes, mais ceux-ci, guerriers et pillards comme ils l’ont toujours été, ne leur laissaient pus de repos. Ne pouvant les assujettir au respect des traités, il leur fallut les soumettre par les armes, et c’est ainsi qu’ils sont devenus conquérans malgré eux. Au moins le furent-ils aussi peu qu’il leur était possible. D’abord ils n’étendirent pas leurs possessions au-delà de ce qui était nécessaire pour protéger leurs établissemens de la côte ; ensuite ils s’exposèrent eux-mêmes aux combats le moins qu’ils pouvaient et levèrent des troupes mercenaires qui se battaient pour eux. Mais une fois réduits à faire la guerre, ils la tirent résolument et avec succès. Comme ils étaient très riches, ils purent se procurer d’excellens soldats ; il leur vint des pays étrangers de bons officiers, et même quelques familles carthaginoises, qui s’habituèrent à ce nouveau métier, leur fournirent d’habiles généraux. Aussi le goût des conquêtes leur étant venu avec le temps et le succès, ils s’emparèrent de presque toute l’Espagne, de la Sardaigne, d’une partie de la Sicile. Puis leurs vaisseaux, passant le détroit d’Hercule, firent d’un côté le tour de l’Afrique et de l’autre poussèrent, dit-on, jusqu’en Bretagne. C’est ainsi que solidement établis sur tous les rivages, possédant les flottes les plus nombreuses et les mieux armées qu’on eût jamais vues, ils furent pendant quelque temps les maîtres de la mer. Voilà certainement une grande destinée, et il y a bien peu de peuples qui aient laissé un nom aussi glorieux dans l’histoire. — De cette grandeur, de cette puissance, de cette gloire, voyons ce qui reste.


II

Entre le lac de Tunis et celui de Soukara, le long de la mer, à peu de distance du rivage, une petite colline s’élève de 65 mètres environ. Elle est, depuis plus de cinquante ans, une terre presque française, le bey Ahmed en ayant cédé une partie au roi Louis-Philippe, qui fit construire sur le plateau la chapelle de Saint-Louis. Derrière la chapelle, en face de Tunis, le cardinal Lavigerie a bâti son immense cathédrale, qui domine tout le pays. Cette colline, qui n’est plus occupée que par des églises, et qu’habitent seuls quelques moines, porte un nom illustre : elle s’appelle Byrsa ; c’était l’Acropole, c’est-à-dire le centre et le cœur, de la vieille Carthage.

La vue dont on jouit de Byrsa est merveilleuse ; elle a fait de tout temps l’admiration des voyageurs. Chateaubriand l’a décrite dans une des pages les plus brillantes de son Itinéraire. Beulé déclare que « ni Rome, ni Athènes, ni Constantinople, n’ont rien qui la surpasse et qu’il n’a vu nulle part un horizon aussi grandiose ». Pour s’arracher à cette contemplation, il faut faire un effort sur soi-même ; ce n’est pas sans peine qu’on oublie ce qu’on a sous les yeux et qu’on revient au passé.

Soyons sûrs que les Phéniciens se sont fort peu préoccupés de la beauté du site en se fixant sur cette plage ; — ces marchands n’étaient pas des poètes ; — il leur fallait, pour s’établir quelque part, y trouver des avantages plus solides. Polybe, qui les connaissait bien, nous laisse entendre les motifs qui les ont décidés. Je relis, du haut de Byrsa, la description qu’il a faite de Carthage et je prends plaisir à en vérifier sur les lieux l’exactitude. Il nous parle d’abord du golfe au fond duquel la ville est située. Ce golfe, que forment d’un côté l’ancien promontoire d’Apollon et de l’autre de hautes montagnes, dont les dentelures élégantes se découpent dans le ciel, va peu à peu en s’élargissant, comme pour conduire par degrés les navigateurs des eaux tranquilles du lac jusqu’à la haute mer. Dans ce cadre admirable, la Méditerranée me paraît plus belle, surtout plus attirante que je ne l’ai vue nulle part ; jamais je n’ai mieux compris que devant cette nappe bleue, qui vient caresser le rivage, ce qu’un poète latin appelle « les provocations perfides de la mer tranquille ». Il me semble qu’avant ce spectacle tentateur sous les yeux, les Carthaginois devaient être sollicités sans cesse à entreprendre des expéditions nouvelles. Mais si leur attention était tournée surtout vers la mer, qui était leur domaine et comme leur élément naturel, ils n’avaient pas laissé de prendre des sûretés du côté de la terre. « Carthage, dit Polybe, forme une sorte de presqu’île et n’est rattachée à la Libye que par un isthme d’environ 25 stades (un kilomètre) de largeur ; cet isthme est fermé par des collines difficiles à franchir, dans lesquelles la main de l’homme a pratiqué des passages. » Aujourd’hui l’aspect des lieux a changé, et lorsque, tournant le dos à la mer, nous regardons en face de nous, nous avons d’abord quelque peine à retrouver la presqu’île dont parle Polybe. C’est que la Medjerda (l’ancien Bragrada), qui va se jeter dans la Méditerranée un peu plus haut que Carthage, a bouleversé tout ce terrain ; comme elle entraîne avec elle beaucoup de limon et de sable, elle a comblé peu à peu le golfe d’Utique, et reculé le rivage de quatre ou cinq kilomètres ; mais les traces de l’ancien littoral sont visibles encore et nous permettent de nous reporter à l’époque où le flot venait baigner le pied des collines ; elles servaient alors de rempart à Carthage, qu’elles mettaient à l’abri d’un coup de main du côté de la terre, et Polybe avait raison de dire que l’espace qui s’étend entre la mer, le lac et la montagne formait véritablement une presqu’île.

Protégée par ces défenses naturelles, devenue, grâce à sa situation en face de l’Italie, de la Gaule et de l’Espagne, l’entrepôt du commerce de l’Occident, Carthage fut bientôt une des plus grandes villes du monde. De Byrsa, je puis m’en figurer la forme et l’étendue. Tous les quartiers se groupaient autour de la colline, les uns regardant la mer, les autres tournés vers la plaine. La ville, dans sa longueur, allait du lac de Tunis jusqu’aux environs de Bou-Saïd. Là commençait l’immense faubourg de Mégara, sorte de ville nouvelle, qui longeait la côte jusqu’à Kamart. Du côté opposé à la mer, entre l’enceinte de Carthage et cette ligne de collines qui la séparent du continent, le pays était occupé par des jardins et des villas dont on nous vante la beauté. Cette partie de la presqu’île ne doit pas avoir beaucoup changé ! , et je m’imagine que je la vois à peu près comme elle était du temps d’Hannibal. La terre n’a pas cessé d’y être fertile et riante. « C’est, dit Beulé, la richesse du sol africain unie à la poésie de la nature grecque et sicilienne. » Au milieu de champs d’orge et de blé, de petits villages, de belles maisons de campagne s’abritent sous des touffes de figuiers et d’oliviers, et forment des îlots de verdure. C’est là que les riches Tunisiens viennent passer la saison chaude, comme autrefois les marchands de Carthage. Mais voilà tout ce qui reste du passé, la nature ; seule est la même ; quant à la ville, il n’en subsiste plus rien. J’ai beau me tourner de tous les côtés, je n’aperçois rien qui attire et retienne mes regards ; c’est à peine si, de temps en temps, je vois scintiller à mes pieds cette poussière de marbre que laissent les grands monumens détruits. On me montre, çà et là, quelques pans de murailles, d’anciennes citernes réparées, des lambeaux d’aqueducs, des trous béans, aux endroits où l’on a tenté de faire des fouilles, mais rien, ou presque rien, qui fixe mon attention, rien qui ressemble à ces amas de décombres qu’ont laissés dans toute l’Afrique les villes disparues.

Encore s’il ne s’agissait que d’une seule ville ; mais rappelons-nous que, sur le même sol, il y en a eu deux, bâties l’une sur l’autre ; et quelles villes ! la Carthage punique comptait, dit-on, 700 000 habitans ; l’autre ne devait pas être beaucoup moins peuplée, puisqu’on la regardait comme la troisième ville de l’Empire. On comprend, à la rigueur, qu’il reste peu de traces de la plus ancienne des deux : les Romains, qui en ont toujours eu peur, s’étaient bien promis de la démolir, quand ils en seraient les maîtres, et ils l’ont fait en conscience. D’ailleurs celle qui l’a remplacée s’est servie des débris de la première, comme il arrive toujours, et n’en a rien laissé ; mais comment la Carthage romaine a-t-elle pu si complètement disparaître ? c’est ce qu’on a peine à s’imaginer. D’ordinaire les Arabes ne détruisent pas les villes qu’ils ont prises ; ils se contentent de les laisser mourir peu à peu, et de cette lente agonie il reste toujours quelque chose. Ici, selon le mot du poète, « les ruines mêmes ont péri ». On nous dit, pour expliquer cette dévastation, que les gens du pays et des pays voisins ont pris de bonne heure l’habitude de se servir de la ville abandonnée comme d’une carrière. Il est sûr qu’à Tunis on trouve à chaque pas, encastrés dans des maisons mauresques, des fragmens de marbre ou des colonnes, qui ne peuvent venir que de là. Aujourd’hui encore la déprédation continue, et toutes les fois qu’un hasard met au jour une pierre antique elle est aussitôt enlevée par ceux qui font construire quelque bâtisse dans le voisinage [3]. Que cette cause de destruction soit la seule ou qu’il y en ait d’autres, ce qui est malheureusement trop certain, c’est qu’il ne reste rien ou presque rien des deux Carthages. Le voyageur, que ce grand nom avait attiré, éprouve, on le comprend, quelque mécompte à ne voir devant lui qu’une plaine nue, que la charrue retourne, et presque aucune ruine apparente. Peut-être prendrait-il son parti de n’y plus trouver la Carthage romaine, qui probablement n’aurait pas eu grand’chose de nouveau à lui apprendre ; mais de ville punique, il n’y en a plus nulle part ; c’est ici qu’il pouvait espérer d’en retrouver une, et il lui est pénible de voir son attente trompée. Voilà pourquoi le monde savant a pris tant d’intérêt aux fouilles qui ont été faites sur l’emplacement de Carthage. Jusqu’ici elles n’ont pas été très heureuses, et peu de débris sont sortis du sol dont l’origine soit bien authentiquement punique. Cependant on est sûr d’avoir découvert, dans ces dernières années, quelques traces de la vieille Carthage qui ne manquent pas d’importance.

Ce sont des tombes d’abord.—Dans toutes les sociétés humaines, les tombes, auxquelles s’attache toujours un certain respect, ont plus de chance de durée que le reste. — On doit la découverte de celles de Carthage aux explorations intelligentes du chapelain de Saint-Louis, le Père Delattre. Il les a trouvées profondément enfouies dans la terre, à quelques mètres au-dessous de la couche de cendres qu’a laissée l’incendie allumé par Scipion. Elles sont en général composées de grands blocs de pierres, sans mortier ni ciment. Au-dessus de chacune d’elles, des dalles inclinées l’une sur l’autre forment une sorte de triangle, soit pour protéger le tombeau contre la poussée des terres, soit pour le garantir de l’humidité. Tantôt on posait les corps directement sur la pierre nue, tantôt ils étaient enfermés dans une bière en bois de cèdre. On les a retrouvés à leur place, après deux mille ans ; mais au toucher ils tombaient en poussière. Quelques-uns ont résisté davantage ; on les a enlevés avec précaution, et l’on peut voir ce qui reste de ces vieux Carthaginois dans des caisses de verre, au musée Saint-Louis. On y trouve aussi, ce qui est bien plus important, la collection de tout ce que contenaient ces tombes. Il y avait peu d’armes, — les Phéniciens de nature n’étaient pas guerriers, — mais un certain nombre d’objets de parure, des bagues, des colliers, des pendans d’oreilles, quelques masques en terre cuite, des lampes à deux becs d’une forme particulière, dont les Arabes se servent encore aujourd’hui ; surtout des vases de toute espèce et de toute grandeur. On sait qu’il n’y a guère de tombe antique qui n’en renferme quelques-uns ; ceux de Carthage ont paru destinés à contenir des provisions, et l’on croit y trouver encore quelques traces du lait ou des fruits qu’on y avait, déposés. C’était la nourriture du mort qu’on plaçait ainsi à ses côtés. Comme on ne pouvait pas croire que tout sentiment eût disparu chez lui, on l’ensevelissait avec une lampe allumée, on mettait à sa portée des alimens, des objets de toilette ou de plaisir, tout ce qui pouvait entretenir ou charmer ce reste de vie qu’on lui supposait.

Les tombes du Père Delattre doivent être fort anciennes ; on a conjecturé qu’elles remontent aux premiers établissemens des Phéniciens, à l’époque où ils n’occupaient encore qu’une bande de terre autour du port, et où Byrsa ne contenait ni palais, ni temples et n’était qu’une nécropole. Une autre découverte, qu’on a faite dans ces dernières années, nous ramène à des temps plus rapprochés de nous : il s’agit des stèles de Tanit. On les a trouvées entre ce qu’on appelle la colline de Junon et Byrsa, le long d’une route creuse, qui va de la mer aux grandes citernes et qui paraît suivre le tracé d’une voie antique. Ce sont de petites dalles de pierre, d’environ 30 centimètres, qui se terminent par une sorte de fronton en pointe, avec un acrotère de chaque côté. Comme elles ressemblent aux petits monumens qui surmontent les tombes dans les cimetières musulmans, on a cru d’abord qu’elles étaient employées au même usage ; mais les inscriptions qu’elles portent et les lieux où on les a trouvées montrent bien qu’elles devaient avoir une autre destination. Il est sûr que c’étaient des ex-voto et très vraisemblable qu’elles étaient placées dans quelque temple phénicien. Ces temples, M. Perrot l’a très bien montré, ne ressemblaient guère à ceux de la Grèce et de Rome. Tandis que les Grecs attachent la plus grande importance à la cella, c’est-à-dire à la demeure même du Dieu, à la chambre qui contient son image, et lui subordonnent le reste de l’édifice, l’architecte phénicien songe surtout à bâtir une vaste cour, ou, si l’on veut, une grande salle découverte, entourée de portiques, dans un coin de laquelle il loge tant bien que mal le petit édicule où l’idole est enfermée [4]. C’est dans ces cours, en face de l’autel, que devaient se trouver nos stèles, les unes placardées contre le mur, les autres plantées en terre. Toutes se ressemblent ; elles contiennent à peu près les mêmes symboles, une main levée vers le ciel, image de l’invocation et de la prière, la représentation grossière et au trait d’une forme humaine, où le corps est figure par une. sorte de triangle, les bras par une ligne droite, la tête par une boule. Un peu plus bas on lit une inscription, en caractères puniques, où la formule est toujours la même. En voici une, qui donnera l’idée de toutes les autres : « A la dame Tanit, face de Baal, et au seigneur Baal-Hammon, vœu fait par Asdrubal, fils d’Hannon, parce qu’il a entendu la voix de la déesse. Bénédiction sur lui ! » Cette ; Tanit était la grande divinité de Carthage. Virgile l’appelle Junon, d’autres l’identifiaient avec Diane ; le plus souvent, pour ne pas se compromettre, on l’invoquait sous le nom de Virgo cœlestis. C’était une déesse lunaire, et voilà pourquoi on dit qu’elle est la face ou l’image de Baal, qui est le soleil. Ceux qui ont élevé ces stèles appartenaient à toutes les classes de la société carthaginoise ; il se trouve parmi eux des suffètes, c’est-à-dire les premiers magistrats de la ville, et les plus humbles ouvriers, des menuisiers, des serruriers, des tisserands. Le bourreau lui-même a tenu à exprimer sa reconnaissance à la déesse, « qui a daigné lui faire entendre sa voix », comme à tous les autres. Il est probable que la cour du temple de Tanit contenait tout une forêt de ces petits monumens. M. de Sainte-Marie, à lui seul, en a recueilli plus de quatre mille, et la moisson n’est pas finie. Ils doivent être d’époque assez différente, mais tous sont antérieurs à la prise de la ville par Scipion, puisqu’ils sont écrits en punique. Quand on en parcourt l’interminable série dans le Corpus des inscriptions sémitiques, on peut trouver qu’ils ont bien peu d’importance et qu’ils sont d’une monotonie fastidieuse. Cependant, comme nous sommes sûrs qu’ils viennent directement de la vieille Carthage, ils nous remettent en communication avec elle ; s’ils ne nous font pas pénétrer profondément dans cette civilisation inconnue, ils nous aident au moins à l’entrevoir, ce qui est un grand avantage.


III

M. Perrot fait remarquer que les Phéniciens, qui ont inventé l’écriture, en ont fait bien peu d’usage pour leur compte. Carthage n’a pas produit de grands écrivains, comme la Grèce ou Rome, pour raconter son histoire ; aussi la connaissons-nous très mal. De sa longue existence, qui dut être fort agitée et mêlée de fortunes très diverses, c’est à peine si l’on a retenu quelques incidens ; par exemple on sait, — ou plutôt on croit savoir, — comment elle est née et comment elle a péri [5].

La fondation de Carthage par bidon n’est qu’une légende, dont on ne s’occuperait guère, si elle ne nous avait été transmise par Virgile. La popularité que l’Enéide lui a donnée montre à quel point les récits d’un grand poète s’imposent à la mémoire. Grâce à Virgile, on cherche Didon à Carthage presque autant qu’Hannibal. Ceux même qui affectent de se tenir le plus en garde contre les illusions de la poésie, les savans, les archéologues, n’ont pas échappé plus que les autres à ce souvenir. Sur un plan de Carthage que j’ai sous les yeux, et qui est tracé d’après les travaux de deux érudits sérieux, Falhe et Dureau de la Malle, ne vois-je pas indiqué, vers un angle de Byrsa, l’emplacement de la maison de Didon ?

On ne me croirait pas si je disais que la visite que j’ai faite à Carthage n’a pas réveillé dans mon esprit les souvenirs de l’Enéide. A chaque pas, en la parcourant, je me rappelais, sans le vouloir, quelques vers de Virgile. Il a donné tant de vie aux scènes qu’il a décrites, il les présente avec tant de naturel et de vérité, que j’oubliais, en les retrouvant dans ma mémoire, que ce sont des créations de sa fantaisie, Je les traitais comme les récits d’un historien véridique, et je ne pouvais m’empêcher de chercher le lieu où elles devaient s’être passées. Sur cette colline, où l’on dit que s’élevait le temple de Junon, je vois la reine, « aussi belle que Diane, assise sur un siège élevé, entourée de ses soldats », comme elle était quand on traîna devant elle les Troyens naufragés. Un peu plus loin, vers l’endroit où la presqu’île touche au continent, le long des rampes du Djebel-Ahmor, plus boisées alors qu’aujourd’hui, les cavaliers carthaginois et phrygiens se livraient aux plaisirs de cette chasse que le poêle a si magnifiquement décrite, et poursuivaient les biches qui bondissaient sur les rochers. Il me semble que je n’aurais pas de peine à trouver la grotte perfide où Enée et Didon, s’isolant de leur suite, se réfugient pour se mettre à l’abri de l’orage :

Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem
Deveniunt.

Quant au bûcher sur lequel Didon s’étend pour mourir, je ne doute pas qu’il ne fût placé sur les hauteurs de Byrsa. Elle voulait qu’on put en voir la flamme de la haute mer et que cette lumière funèbre fût un présage de malheur pour l’ingrat qui la quittait.

Les lecteurs de la Revue n’ont peut-être pas oublié que j’ai pris plaisir autrefois à suivre Enée en Sicile et sur les côtes du Latium [6]. Je voudrais bien qu’il me fût possible de l’accompagner aussi à Carthage. Ce voyage aurait un grand charme, avec un guide comme Virgile ; mais ce serait vraiment trop m’éloigner de mon sujet. Qu’il me soit permis seulement, puisque l’occasion s’en présente, que nous sommes dans le pays de Didon, et que nous ne pouvons nous dispenser d’y relire le quatrième chant de l’Enéide ; qu’il nous soit permis de résumer, en quelques mots l’impression que nous laisse cette merveilleuse poésie et l’idée que le poète a voulu nous donner de la fondatrice de Carthage.

Lamartine raconte que, dans son voyage d’Orient, il passa devant la côte d’Afrique, et qu’il salua Carthage de loin. Lui aussi ne put s’empêcher de songer à Didon, comme tout le monde ; mais, le croira-t-on ? ce fut pour la plaindre et la venger de l’injure qu’elle avait reçue de Virgile. « Virgile, dit-il, comme tous les poètes qui veulent faire mieux que la vérité, l’histoire et la nature, a bien plutôt gâté qu’embelli l’histoire de Didon. La Didon historique, veuve de Sichée et fidèle aux mânes de son premier époux, fait dresser son bûcher sur le cap de Carthage, et y monte, sublime et volontaire victime d’un amour pur et d’une fidélité même à la mort ! Cela est un peu plus beau, un peu plus saint, un peu plus pathétique que les froides galanteries que le poète lui prête avec son ridicule et pieux Enée et son désespoir amoureux, auquel le lecteur ne peut sympathiser. » Il est plaisant d’entendre parler avec ce sérieux de la vérité historique d’une légende, et c’est une erreur de goût singulière de traiter de « froide galanterie » une peinture de l’amour si vraie, si simple, si profonde. Cependant la boutade de Lamartine soulève une question intéressante : pourquoi Virgile a-t-il représenté Didon amoureuse ?

Nous pouvons être sûrs qu’il doit être le premier, ou l’un des premiers, qui se soit avisé de le faire. On sait que l’amour n’avait d’abord, dans la littérature des Grecs, qu’une très petite place, et qu’il n’y a pris qu’assez tard l’importance qu’il a gardée. Cette innovation dut soulever de vives colères parmi les partisans des vieilles maximes. Aristophane reproche très durement à Euripide le goût qu’il a « pour les Phèdres impudiques », tandis qu’il félicite Eschyle « de n’avoir jamais chanté les amours d’une femme ». Mais ces protestations durent être fort peu écoutées. Outre le plaisir que le public prenait à la peinture de ce sentiment, il n’y en avait pas qui fournît une matière plus riche, plus variée, plus flexible, à l’art du poète. Sur cet attrait d’un sexe vers l’autre, qui est un instinct simple et à peu près semblable chez tout le monde, l’homme greffe tant de choses qu’il lui donne à chaque fois un caractère nouveau et personnel. Cette passion, qui paraît la plus naturelle de toutes, est celle peut-être où il entre le plus de convention et de mode, car, si le fond ne change guère, elle est susceptible de prendre les aspects les plus différens selon les temps et les personnes. On comprend qu’avec cette facilité à se renouveler sans cesse, elle soit vite devenue l’âme de la littérature. Elle avait toujours régné dans l’élégie ; Euripide lui donna, dans le théâtre tragique, une place importante ; les alexandrins l’introduisirent dans l’épopée. C’est elle qui a fait le succès des Argonautiques d’Apollonius de Rhodes, et il est probable que, sans les amours de Jason et de Médée, ce poème serait aujourd’hui bien oublié.

Virgile faisait profession d’imiter Homère, mais il lui était difficile de n’imiter que lui. Comme il voulait écrire une œuvre vivante, qui n’intéressât pas seulement les lettrés, mais le public entier, il devait tenir compte de ce qui s’était fait depuis les poèmes homériques, de ce qui était entré dans les habitudes et le goût de tout le monde. On s’était tellement accoutumé à la peinture de l’amour, et l’on y trouvait tant de plaisir, qu’il lui devenait difficile de priver son poème de cet agrément. Mais c’était introduire un élément étranger dans l’œuvre de son grand prédécesseur, et il fallait habilement accommoder cette nouveauté avec le reste, pour qu’elle ne pût pas choquer par le contraste.

L’effort de Virgile a surtout consisté à rendre l’amour plus grave, plus sérieux, plus digne de l’épopée. Il avait sous les yeux deux chefs-d’œuvre de l’art alexandrin, les Argonautiques d’Apollonius et les Noces de Thétis de Catulle ; il en profita, mais en les rapprochant de l’art homérique [7]. D’abord il a changé l’âge de la femme dont il devait peindre l’amour : ce n’est plus une jeune fille, comme Médée, encore moins une enfant, comme Ariane, « qui grandissait sous les baisers de sa mère, dans ce petit lit tout parfumé de suaves odeurs ». C’est une femme qui a connu les rigueurs de la vie, et qui a été mûrie par l’infortune. Son mari, qu’elle aimait tendrement, a été tué par son frère ; pour le venger, elle s’est mise à la tête des mécontens, elle a équipé des vaisseaux, elle a quitté son pays, elle a conduit ses compagnons jusqu’en Afrique où elle est occupée à leur bâtir une ville : voilà une véritable héroïne d’épopée. Mais de là même naît un embarras pour le poète. Comment cette femme énergique, qui est toute livrée aux soucis du gouvernement et du commandement, pourra-t-elle descendre aux faiblesses de l’amour ? Virgile a mis dans son cœur un sentiment qui fait la transition : elle est humaine, généreuse ; elle traite bien les étrangers ; comme elle a connu le malheur, elle est pleine de pitié pour les malheureux. C’est ce qui montre que dans cette âme virile il y a place pour des émotions plus douces et ce qui nous prépare à voir sans trop de surprise Didon amoureuse.

La manière dont l’amour naît chez elle convient à son âge et à son caractère. Ce n’est pas tout à fait une de ces impressions subites et irrésistibles que la beauté d’un homme produit sur un jeune cœur. Cependant Vénus a pris soin de mettre sur le visage d’Enée une couche nouvelle de jeunesse, et, comme elle sait l’importance des premières rencontres, elle le fait apparaître dans une sorte de coup de théâtre ; elle déchire brusquement la nuée qui le cache, et le place à l’improviste devant la reine tout éclatant d’une beauté divine. Cette apparition imprévue ne laisse pas Didon insensible ; elle est femme, elle a remarqué la belle mine d’Enée (quem sese ore ferens ! ) et le poète nous dit que ses traits sont restés gravés au fond de son âme. Mais ce qui l’a véritablement séduite, c’est sa vaillance et son malheur. Quand elle lui entend raconter la dernière nuit de Troie et les aventures extraordinaires qui l’ont conduit de la Phrygie en Afrique, elle ne peut plus résister :

Heu ! quibus ille
Jactatus fatis, quæ bella exhausta canebat !

elle veut toujours qu’il recommence, elle s’enivre de ce récit qui l’enchante et, à chaque fois, « le trait empoisonné s’enfonce davantage dans ses flancs ».

Sa passion est violente. Virgile dit qu’elle est atteinte d’une blessure secrète, qu’une flamme la dévore jusqu’aux os ; toutes ces expressions, en passant dans le langage de la galanterie, ont perdu leur force, et sont devenues des métaphores ; ici, il faut les prendre à la lettre ; et pourtant elle hésite, elle se défend contre elle-même, et il ne faut pas moins que l’intervention de deux déesses pour qu’elle soit vaincue. Pourquoi donc fait-elle une si belle résistance ? Elle n’a pas les mêmes raisons que Médée et qu’Ariane, qui en écoutant le bel étranger trahissent leur père et leur pays. Elle ne dépend de personne ; elle est maîtresse d’elle-même ; elle ne craint pas de nuire à sa ville naissante, puisque au contraire sa soeur, Anna, vient de lui prouver que l’aide des Troyens lui donnera la sécurité et la gloire. Ce qui la retient, ce qui cause les inquiétudes et les remords qui la troublent, c’est le souvenir de son premier époux, auquel elle veut rester fidèle. « Que la terre, dit-elle, s’entr’ouvre jusqu’au fond, que Jupiter, d’un coup de sa foudre, me précipite chez les ombres, les pâles ombres de l’Érèbe, et dans la nuit infernale, avant que j’oublie la pudeur, et que je manque à mes devoirs. Celui à qui j’ai donné mon premier amour l’a emporté avec lui ; qu’il le garde à jamais : je veux l’enterrer dans sa tombe. » Est-ce à dire que son affection pour Sichée soit restée aussi vive que le premier jour ? Le temps sans doute a dû faire son œuvre. Le poète nous le laisse entendre quand il parle « de cette première flamme éteinte dont il ne reste que des débris », quand il dit « que l’âme de Didon est devenue plus calme et qu’elle se repose d’aimer ». L’heure est favorable pour une passion nouvelle lorsqu’il ne reste de l’ancienne que tout juste ce qu’il faut pour nous donner le désir de la rem placer. Didon le sent d’une manière confuse et se révolte.. A cette première heure de la douleur, où il semble qu’elle ne doive jamais se calmer, elle s’est promis à elle-même de ne pas donner de successeur à Sychée, et elle est décidée à tenir sa promesse. Une résolution pareille surprend beaucoup sa sœur, qui trouve étrange « qu’on résiste à un amour qui plaît, et qu’on soit assez rigoureux pour se priver soi-même des plaisirs de Vénus et des joies de la maternité ». La société au milieu de laquelle vivait Virgile était aussi de cette opinion. Elle ne connaissait guère ce respect de l’hymen qui survit à la mort, car il était rare que l’hymen y durât autant que la vie. Vers la fin de la République, le divorce était tellement entré dans les habitudes que les plus sages et les plus graves n’y pouvaient pas échapper. Caton lui-même a divorcé ; Cicéron a répudié deux de ses femmes, et la seconde à soixante ans. Le mariage, si souvent rompu et renouvelé, n’était plus alors, selon le mot d’un poète, qu’un adultère légal. Mais, comme il arrive toujours, de l’excès du mal naquit le remède. Protestant contre cette immorale facilité du divorce, l’opinion publique, vers le temps d’Auguste, affecte d’accorder une estime particulière aux femmes qui n’ont eu qu’un mari. Elles-mêmes s’en vantent dans leurs épitaphes et prennent avec orgueil le titre d’univira, unicuba, unijuga. Au moment même où Virgile écrivait son Enéide, son ami, le poète Properce, composa une élégie pour un grand seigneur. Æmilius Paulus, qui venait de perdre sa femme, une descendante des Cornelii. L’amant de Cynthia et de beaucoup d’autres était avec le temps devenu sage ; il s’était laissé persuader par Mécène, un autre débauché converti, de consacrer sa muse à des chants sérieux et patriotiques. Lui, qui n’avait jamais voulu se marier, fut cette fois bien inspire par le mariage. La pièce de vers où il fait parler la jeune morte qui console son époux est assurément la plus belle de son recueil. Il la montre moins fière de sa naissance et de sa fortune que de pouvoir inscrire sur sa tombe qu’elle n’a eu qu’un mari et ne donnant d’autre conseil à sa fille que celui de mériter un jour le même éloge :

Fac teneas unum, nos imitata, virum.

Didon aurait bien voulu qu’on pût aussi le dire d’elle. Mais, si elle n’a pas su résister à la passion qui l’entraînait, elle ne s’en accorde pas le pardon. Elle s’accuse comme d’un crime d’avoir manqué à sa promesse, elle est décidée à s’en punir elle-même, et trouve que sa faute ne peut être expiée que par sa mort :

Quin morere, ut merita es !

Un siècle plus tard la question des secondes noces se posera dans l’Eglise naissante ; il y aura des docteurs rigides qui les inter diront sans pitié, et ils ne manqueront pas de rappeler à ceux qui veulent les autoriser, pour leur faire honte de leur complaisance, qu’il y a eu des païens plus sévères qu’eux. Ici encore, comme en beaucoup d’autres occasions, Virgile s’est trouvé être un des précurseurs du christianisme !

En somme, le caractère de Didon, quand on l’analyse de près, paraît composé d’élémens contraires. Nous avons vu que l’art homérique et l’art alexandrin s’y combinent ensemble. Tan tôt c’est une héroïne qui conduit énergiquement une grande entreprise, dux fœmina facti, et tantôt c’est une femme comme les autres, qu’attriste la solitude de sa maison, et qui regrette avec une tendresse charmante de n’avoir pas chez elle un enfant, « un petit Enée », qui lui rappellerait son père ; ici elle commande en souveraine, là elle s’humilie devant celui qu’elle aime, elle serait prête à lui demander de le suivre, à quelque titre que ce fût, compagne ou esclave, si elle n’était sûre qu’il n’y consentira pas [8]. Par beaucoup de côtés elle appartient aux temps antiques ; mais il y a chez elle aussi bien des sentimens qui semblent modernes ; celle conception élevée de la pudeur, ces luttes de la passion et du devoir, ces délicatesses, ces scrupules, qui semblent inspirés du christianisme, la rapprochent de nous. Voilà bien des nuances différentes dans une même personne ; mais elle est femme, et chez les femmes les contraires ne se combattent pas toujours. De toutes ces diversités se compose un des caractères les plus larges et les plus vrais qu’ait tracés un écrivain antique, et, comme chaque époque et presque chaque ; personne y démêle le trait qui lui convient, on peut dire qu’il doit à sa complexité même de n’avoir pas vieilli.

Enée, au contraire, au moins dans ce quatrième livre, est tout à fait un personnage d’Homère : il abandonne Didon comme Ulysse quitte Circé et Calypso. Comment donc se fait-il qu’on en veut tant à Enée, tandis qu’on pardonne si aisément à Ulysse ? On a répondu que c’est la faute de Didon, et la réponse est parfaitement juste [9]. Calypso et Circé ne nous intéressent guère ; elles nous sont à peine montrées : nous savons tout juste d’elles « que ce sont des déesses qui n’ont pas de plus grand plaisir que de s’unir d’amour à des mortels, » et qui profitent de l’occasion tant qu’elles peuvent. Mais aussitôt que Jupiter leur ordonne de laisser partir le malheureux qu’elles forcent à partager leur couche, elles obéissent d’assez bonne grâce et l’aident même à fabriquer le vaisseau qui va remporter loin d’elles. Puisqu’elles se résignent si vite, nous n’avons pas aies plaindre ; tout ce que nous pouvons leur souhaiter, c’est qu’un coup de vent heureux amène bientôt dans leur île un autre mortel à la place de celui qu’elles ont perdu. Il n’en est pas de même de Didon : nous l’aimons trop pour ne pas souffrir de son injure. C’est l’attachement que nous avons pour elle qui nous rend si sévères pour Enée. Peut-être que si Virgile nous avait tout à fait maintenus dans le monde de l’Iliade et de l’Odyssée, nous serions moins choqués de le voir se conduire comme Ulysse ; mais Didon, qui est de notre sang, nous dépayse de l’épopée homérique ; elle nous ramène à notre époque ; elle est cause que nous jugeons Enée avec les sentimens et les opinions d’aujourd’hui, et ce jugement lui est très défavorable. Il est assez ordinaire que, dans les aventures d’amour, telles que nous les peignent les romanciers et les poètes, la première place soit donnée à la femme, et que l’homme joue un rôle fort médiocre : c’est le pauvre Enée qui ouvre pour nous la série de ces amoureux ridicules.

Ici ce défaut prend des circonstances une gravité particulière. Il est évident que Virgile n’a rapproché Enée de Didon que pour mettre aux prises, dès le premier jour, et dans la personne même de leurs fondateurs, les deux villes qui se sont disputé l’empire du monde. Il semble donc que le patriotisme lui faisait un devoir rigoureux d’attribuer le beau rôle au champion de la race romaine. Soyons sûrs que le vieux poète Nævius n’y avait pas manqué ; s’il a traité ; le même sujet, comme c’est probable, il a dû donner à Enée une plus fière attitude. Mais on était alors au plus vif d’une lutte sans pitié, et les Carthaginois faisaient horreur. Du temps de Virgile les guerres puniques n’étaient qu’un lointain souvenir ; Carthage, n’inspirant plus les mêmes alarmes, ne soulevait plus les mêmes haines. On venait précisément de la relever de ses ruines, et le doux poète avait dû applaudir à cette réparation. Il a donc pu se livrer sans scrupule, comme sans danger, à sa tendresse d’âme, qui l’attirait naturellement vers les malheureux et les vaincus. — Il n’en est pas moins étrange, que, dans un poème destiné à glorifier les Romains, la personne qui représente la plus grande ennemie de Rome soit précisément celle à qui nous accordons toute notre sympathie.


IV

Quittons ces temps fabuleux où nous ont peut-être trop retenus les beaux vers de Virgile, et passons de la légende à l’histoire. J’ai dit qu’un des événemens que nous connaissons le mieux, dans l’existence de Carthage, c’est sa dernière lutte et sa fin. Appien, qui nous l’a racontée, n’est pas un historien de premier ordre, de beaucoup s’en faut ; mais il avait sous les yeux un plus grand que lui, probablement Polybe. Son récit a surtout un avantage précieux pour nous qui visitons Carthage : il est d’une précision merveilleuse, si bien que, lorsqu’on est sur les lieux, on en suit, tous les détails et on les remet à leur place.

Quand Scipion, qui demandait à être édile, fut nommé consul par le peuple, et désigné pour commander l’armée d’Afrique, le siège de Carthage traînait depuis deux ans ; Rome voulait qu’on en finît. Il semble que le nouveau général, pour répondre au désir de ceux qui venaient de l’élire, ait cherché d’abord à terminer la guerre par un coup de force. Mais par où pouvait-il diriger l’attaque pour qu’elle réussît en quelques jours ? Il ne fallait pas songer à donner l’assaut du côté de la plaine : c’était celui où l’on avait le plus accumulé de défenses. « Là, nous dit Appien, la ville était protégée par une triple enceinte. » Il faut évidemment entendre, quoiqu’il semble dire le contraire, que les trois murailles qui l’entouraient n’avaient pas la même importance. La première devait être un simple retranchement, l’autre un rempart un peu plus fort ; enfin s’élevait le mur proprement dit qui avait de 15 à 18 mètres de haut et 10 d’épaisseur. Les écrivains anciens en ont parlé avec une grande admiration. Ils racontent qu’on y avait ménagé, à l’étage inférieur, des logemens pour 300 éléphans, qu’au-dessus étaient bâties des écuries pour 4 000 chevaux avec des magasins remplis de fourrage et d’orge et de quoi recevoir 24 000 hommes, fantassins et cavaliers [10]. C’étaient des défenses formidables, et les généraux romains, qui avaient essayé de les enlever par surprise, n’y avaient pas réussi. Scipion se tourna d’un autre côté. Le faubourg de Mégara était moins défendu que le reste, et un assaut heureux lui permit d’y pénétrer. Mais il s’aperçut vite que ce succès chèrement acheté ne le menait à rien. Mégara était rempli de jardins séparés les uns des autres par des murs en pierre sèche ou des baies vives d’arbustes épineux et coupés par des canaux profonds. Scipion n’osa pas engager davantage son armée dans ce terrain difficile, et il se hâta d’en sortir. Il lui fallut donc renoncer à brusquer l’attaque et se résigner aux lenteurs d’un siège régulier.

Il comprit très bien que, du moment qu’on voulait procéder avec ordre, il fallait d’abord isoler la ville, la priver des secours qu’elle recevait des pays voisins et empêcher qu’elle pût être ravitaillée. En face de la triple enceinte dont je viens de parler, il fit construire un de ces ouvrages de fortification où les Romains étaient maîtres. C’étaient deux fossés parallèles de près de cinq kilomètres de long, fermés aux deux extrémités par deux autres fossés transversaux, de manière à constituer une sorte de place d’armes qu’il garnit de troupes. Du côté qui regarde Carthage il flanqua le fossé de murs et de tours, pour empêcher les habitans de sortir ; il se contenta de hérisser l’autre côté de palissades, qui devaient suffire à fermer le passage aux gens du dehors s’ils tentaient d’approcher. Ce travail énorme, à une portée de trait de l’ennemi, qui dut plus d’une fois le gêner par ses attaques, fut achevé en vingt jours. Carthage était donc définitivement coupée de la terre ; mais il lui restait la mer. Il fallait rendre ses ports inutiles, et, comme on va le voir, ce n’était pas un petit travail.

Appien nous a laissé une description détaillée et fort curieuse des ports de Carthage. Ils étaient creusés de main d’homme dans le grès argileux, comme ceux de Thapsus, d’Utique, d’Hadrumète [11]. Il y en avait deux, un port marchand et un port militaire. Ils n’avaient qu’une entrée, qu’on fermait avec des chaînes de fer, et l’on passait de l’un dans l’autre. le port marchand, qu’on rencontrait d’abord, était garni de nombreuses amarres pour attacher les vaisseaux. Autour de l’autre régnaient de grands quais dans lesquels on avait ménagé une série de deux cent vingt cales, dont chacune pouvait contenir un vaisseau de guerre ; et au-dessus on avait construit des magasins pour les agrès. L’élégance s’y mêlait à l’utile. « Au-devant de chaque cale s’élevaient deux colonnes d’ordre ionique, qui donnaient à l’ensemble l’aspect d’un portique. » Ce qu’il y avait d’original, c’est qu’au milieu de ce second bassin se trouvait une île ronde qu’un chenal reliait à la terre. Dans cette île on avait construit l’amirauté. C’était un édifice assez élevé pour dominer la terre et les flots ; de là on pouvait non seulement surveiller les ports, mais regarder ce qui se passait au large. Au contraire, de la mer les ports restaient invisibles, et même du port marchand, séparé de l’autre par une double muraille, il n’était pas possible d’apercevoir ce qu’on faisait dans le port de guerre.

Tout cela n’a pas entièrement disparu, et il en reste assez pour qu’on puisse encore aujourd’hui vérifier l’exactitude de la description d’Appien. L’entrée des ports devait être du côté du lazaret, un peu plus loin qu’El-Kram, mais les constructions qu’on a faites en cet endroit ne permettent plus d’en trouver les traces. Du port marchand il reste une flaque d’eau qui croupit au milieu d’un champ et que restreint encore une jetée qui conduit à la maison de campagne du bey ; mais le contour du bassin est visible et l’on peut s’en figurer l’étendue. Une autre marc indique l’emplacement du port militaire ; elle baigne un terrain presque circulaire, où nous reconnaissons du premier coup d’œil l’île sur laquelle était bâtie l’amirauté. Voilà donc les ports de Carthage ! Que de souvenirs ces lieux nous rappellent ! Mais il faut reconnaître que d’abord ils ne semblent pas tout à fait y répondre. Le spectacle qu’on a sous les yeux, lorsqu’on les regarde, paraît mesquin quand on songe aux grands événemens dont ils ont été le théâtre. Lors même que, par la pensée, nous rendons aux ports leurs anciennes proportions et nous les débarrassons de la vase qui les comble, nous ne pouvons nous empêcher de les trouver petits, et nous nous demandons comment ils ont pu suffire à contenir le commerce du monde. Je retrouve, en les parcourant, l’impression que m’a faite le port de Trajan à Ostie, qui causait une si vive admiration aux anciens ; aujourd’hui que la mer s’est retirée et qu’il est abandonné au milieu des terres, il ne semble plus être qu’un étang médiocre. Ceux de Carthage sont pourtant un peu plus grands qu’ils ne paraissent au premier aspect. On a calculé que leur étendue égale à peu près celle de l’ancien port de Marseille et qu’ils pouvaient abriter plus d’un millier de vaisseaux. C’est bien quelque chose. N’oublions pas d’ailleurs que les navires qui venaient aborder ici avaient d’autres mouillages. Sans parler du lac de Tunis, qui pouvait avoir plus de profondeur qu’aujourd’hui, tout le long du rivage, jusqu’à Bou-Saïd, sur un espace de plusieurs kilomètres, on peut suivre une ligne de quais dont les pierres ont roulé dans la mer. De temps en temps on y distingue des parties rentrantes, comme de petites criques, où les navires pouvaient être déchargés, pour être ensuite tirés sur le rivage. C’est là surtout que le mouvement commercial de Carthage a laissé sa trace. Après tout, quand on se figure ces deux cent vingt vaisseaux de guerre reposant dans leurs cales, au-dessous des arsenaux pleins de tout ce qu’il faut pour les réparer ; ces centaines de gros navires amarrés dans le port de commerce ; le long des quais, des milliers de cahoteurs déchargeant leurs marchandises pour les déposer dans ces magasins dont les ruines sont visibles encore sur le rivage, ou les porter sur les marchés de la ville, tandis que, du milieu de son île invisible, l’amiral, attentif à tout, règle tout par le soude ses trompettes, on comprend que cette activité d’autant plus frappante que l’espace où elle se ; déploie est plus restreint, que cette rencontre sur quelques lieues carrées des matelots de toutes les nations et des produits de tous les pays ait fait l’admiration de gens qui n’étaient pas accoutumés à la grandeur de nos vaisseaux et à l’immensité de nos bassins.

Au moment du siège de Carthage toute cette prospérité n’existait plus. Les quais étaient déserts, les ports presque vides. On avait enlevé des cales les vaisseaux de guerre, pour les livrer au vainqueur. Il restait cependant aux assiégés quelques embarcations légères qui faisaient beaucoup de mal aux lourdes galères romaines. Quand le vent soufflait de la terre, les petits vaisseaux des Carthaginois sortaient du port, remorquant des barques pleines d’étoupes, de sarmens et d’autres matières inflammables. Arrivés en face de l’ennemi, ils arrosaient les barques de poix ou de soufre, y mettaient le feu et les abandonnaient au vent. Ces brûlots ont failli plus d’une fois incendier toute la flotte des Romains. Pour mettre un terme à ces attaques, et priver Carthage des ressources de toute sorte que la mer lui apportait, Scipion se décida à faire construire une digue qui fermait entièrement l’entrée des ports ; on peut encore en voir les lourdes pierres contre le rivage ou au fond de la mer, quand elle est calme.

C’est alors que les Carthaginois donnèrent une de ces preuves d’énergie qui honorent les derniers momens d’un peuple. Ils avaient livré leurs galères aux Romains ; mais leurs arsenaux contenaient les matériaux nécessaires pour en construire d’autres. L’accès de la mer leur était fermé ; mais ils pouvaient creuser un canal à travers la langue de terre qui séparait les ports du rivage. ils se mirent vaillamment à l’œuvre ; hommes, femmes, enfans, travaillèrent sans relâche. Les assiégeans, de leurs vaisseaux, entendaient des bruits alarmans qui venaient de derrière les murailles ; ils interrogeaient avec anxiété les captifs et les transfuges, mais personne ne put leur apprendre ce qui se préparait. Quand tout fut prêt, la communication fut tout d’un coup ou verte, et l’on vit sortir du canal, dont on ne soupçonnait pas l’existence, cinquante trirèmes avec d’autres vaisseaux de moindre importance. La guerre recommençait. — Aujourd’hui encore on montre sur le rivage une dépression du sol que le sable a presque comblée et dans laquelle on croit reconnaître le canal creusé par les Carthaginois.

Pendant l’un des combats que la nouvelle flotte livrait aux galères romaines il se passa un incident qui suggéra peut-être à Scipion son nouveau plan d’attaque. Un jour où l’on s’était rudement battu, quand les vaisseaux des Carthaginois voulurent rentrer dans le port, ils trouvèrent la passe, qui ne devait pas être très large, encombrée par les petits bâtimens. Poursuivis de près par les Romains ils s’embossèrent contre les quais, et, soutenus par les archers qui tiraient du rivage et du rempart, ils tinrent l’ennemi à distance. Est-ce ce combat qui tourna de ce côté l’attention du général romain ? Toujours est-il qu’il s’aperçut que cette partie de l’enceinte serait plus facile à enlever que le reste. Carthage, maîtresse de la mer, ne redoutait que les dangers qui pouvaient lui venir de la terre : aussi la muraille était-elle, le long des quais, beaucoup moins forte qu’ailleurs. Scipion y fit débarquer ses machines et ses soldats, battit le mur en brèche, et finit par emporter tout le quartier des ports, jusqu’au Forum qui était proche, poussant devant lui la population éperdue, qui se réfugia dans Byrsa.

Là devait se livrer la dernière et la plus terrible bataille. Trois longues rues montaient du Forum à la citadelle, bordées de maisons serrées à six étages. Les Romains furent forcés de les assiéger l’une après l’autre. On combattait sur les terrasses et dans la rue ; les habitans, qui n’avaient pas pu se sauver, étaient jetés par les fenêtres et reçus sur les piques. La maison prise, on y mettait le feu, et, si la destruction n’allait pas assez vite, on la jetait à bas avec des machines. « Il faut lire dans Appien, dit Tissot, le récit tout entier de ces derniers jours de Carthage. Cette narration est certainement celle de Polybe, et le témoin oculaire de cette épouvantable ruine en avait retracé tous les incidens avec son exactitude ordinaire, nous allions dire avec sa froide et impitoyable précision. Ces maisons qui s’écroulent avec leurs défenseurs ; les survivans, femmes, enfans, vieillards, traînés par des crocs, entassés pêle-mêle avec les morts, et ensevelis tout vifs sous les débris que les assiégeans nivellent à la hâte ; les membres encore palpitans qui sortent des décombres, et que les cavaliers heurtent du sabot de leurs chevaux ; le va-et-vient des cohortes qui se relayent dans cette œuvre de destruction, les sonneries des trompettes, les ordres que portent les aides de camp, les commandemens précipités des tribuns et des centurions, aucun détail n’est oublié, et ce récit est un des tableaux les plus émouvans et les plus vrais que nous ait légués l’antiquité. Nous disons « des plus vrais », car la couche épaisse de cendres, de pierres noircies, de bois carbonisé, de fragmens de métaux tordus ou fondus par le feu, d’ossemens calcinés, qu’on retrouve encore, à cinq ou six mètres de profondeur, sous les décombres de la Carthage romaine, témoigne assez de ce que fut cette horrible destruction. »

La lutte dura six jours ; le septième les Carthaginois entassés dans la citadelle demandèrent merci. Scipion leur laissa la vie et leur permit de sortir : ils étaient, dit-on, cinquante mille. Après eux, Asdrubal, qui avait dirigé la résistance, perdit courage à son tour, et se présenta devant Scipion avec des bandelettes de suppliant. Sa femme, plus énergique que lui, n’avait pas voulu le suivre, et, avec neuf cens transfuges, qui savaient bien qu’il n’y avait pas de pardon pour eux, elle s’était réfugiée dans le temple d’Eschmoun.

Ce temple, l’un des plus beaux et des plus célèbres de Carthage, était probablement situé à l’endroit même où l’on a bâti la chapelle de Saint-Louis. Sa vaste terrasse occupait l’angle de Byrsa et regardait la mer et les ports. De là, un superbe escalier de soixante marches descendait sur la place publique. Cet escalier, qui était un des ornemens de la ville pendant les temps calmes, et que les navigateurs apercevaient de loin, en approchant de la terre, pouvait être facilement détruit au premier danger. La colline alors reprenait ses aspérités, et le temple, qui s’élevait sur un abîme à pic, ajoutait aux fortifications de la citadelle. Quand les derniers défenseurs de Carthage, qui s’y étaient retirés, virent que la résistance devenait impossible, ils mirent le feu au temple, et l’on vit alors la femme d’Asdrubal, debout sur le faîte, insulter à la lâcheté de son mari, puis jeter ses enfans dans les flammes et s’y précipiter après eux. Ce fut le dernier acte du drame.


GASTON BOISSIER.

  1. Dans tout ce que je vais dire des Phéniciens je ne ferai guère que résumer le troisième volume de l’Histoire de l’art dans l’antiquité de MM. Perrot et Chipiez. On ne saurait suivre un meilleur guide. Les étrangers eux-mêmes proclament, que cet excellent ouvrage est à la fois le plus savant et le plus intéressant qui existe en Europe sur cette matière. M. Perrot entre cette année dans le cœur de son sujet ; il entame l’histoire de l’art grec.
  2. C’est le costume qu’ils portent sur certaines stèles, notamment sur celle de Lilybée (voyez Perrot, p. 309). Les détails qui suivent sont pris dans les écrivains antiques.
  3. Le Pète Delattre rapporte qu’il a eu grand’peine à défendre les pierres des tombes puniques, qu’il avait découvertes, contre l’avidité des Arabes, qui venaient les prendre pour les utiliser ou les vendre. Dès le XIIIe siècle, l’historien Edrisi remarque cette exploitation des matériaux de Carthage et dit qu’elle durait depuis longtemps.
  4. Encore aujourd’hui, la grande mosquée de la Mecque nous montre que les Sémites de tous les temps sont restés fidèles à ce type de temple que leur avaient laissé leurs pères. On peut en voir une reproduction fort intéressante dans le livre de M. Perrot auquel j’ai déjà fait tant d’emprunts. C’est une très grande cour encadrée dans un portique, et qui contient la tour carrée appelée Caaba, où se trouve la fameuse pierre noire, objet de la vénération des musulmans.
  5. J’y pourrais joindre la guerre des mercenaires, que Polybe nous a racontée et qui l’ait le sujet du roman de Flaubert. Quant aux. guerres puniques, ce que nous en savons le mieux c’est la part que les Romains y ont prise, et par là elles se rattachent plus directement à l’histoire romaine qu’à celle des Carthaginois.
  6. Voyez la Revue du 1er et du 15 décembre 1884 et du 1er novembre 1885.
  7. Il y a, dans le IVe livre de l’Enéide, un passage où ce travail de Virgile pour donner un peu plus de gravité à l’art alexandrin est surtout visible. Chez Apollonius, Vénus, qui a besoin de l’aide de l’Amour, le va chercher et le trouve avec Ganymède, qui joue aux dés et qui triche. La scène est fort adoucie chez Virgile. Assurément l’Amour y garde un peu de sa gaminerie. Il est heureux de ce déguisement qui le fait ressembler au jeune Ascagne et s’amuse à imiter sa démarche ; mais c’est tout de même un grand dieu : Virgile nous le rappelle au moment où l’imprudente Didon le prend sur ses genoux et le serre sans façon sur son cœur :
    Interdum gremio fovet inscia Dido
    Insidat quantus miseræ deus.
    de cette façon la dignité divine est à peu près sauvée.
  8. On a paru surpris que Virgile n’ait pas profité des sentimens touchans d’Ariane, quand elle demande, avec une humilité si résignée, à suivre Thésée comme servante, s’il ne veut pas d’elle comme épouse :
    Attamen in vestras potuisti ducere sedes
    Quæ tibi jucundo famularer serva labore
    Candida permulcens liquidis vestigia lymphis.
    Purpureavo tuum consternens veste cubile.
    Il est clair que Virgile n’a pas cru que la dignité de l’épopée lui permit d’aller jusque-là ; mais il indique que Didon y avait songé, quand il lui fait dire :
    Hiacas igitur classes atque ultima Teucrum
    Jussa sequar ?
    et qu’elle ajoute qu’on ne l’y aurait pas reçue.
  9. Cette opinion est développée dans la charmante thèse de M. Rébelliau sur les caractères de femmes dans l’Enéide.
  10. Daux a retrouvé la même disposition dans ce qui reste des remparts d’autres villes puniques. On peut voir le résultat de ses recherches dans l’ouvrage de Tissot sur la géographie de la province d’Afrique. J’ai suivi fidèlement Tissot dans tout ce récit de la prise de Carthage.
  11. On nous dit que les ports creusés ainsi de main d’homme avaient reçu le nom de Cothons.