L’Agence Thompson and Co./II/10

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Hetzel (p. 404-421).

X

en quarantaine.

En vérité, ils jouaient de malheur, les infortunés souscripteurs de l’Agence Thompson ! Oui, une épidémie des plus meurtrières sévissait à São-Thiago, et supprimait depuis un mois toute communication avec le reste du monde. À vrai dire, l’insalubrité est l’état ordinaire de celle de surnommée à bon droit la mortifère, comme Robert, avant de quitter l’Île du Sel, en avait averti ses compagnons. La fièvre y est endémique et y fait en temps normal de nombreuses victimes.

Mais la maladie locale avait pris cette fois une virulence inusitée et revêtu un caractère pernicieux qui ne lui est pas habituel. En présence des ravages qu’elle causait, le gouvernement s’était ému, et, pour couper le mal dans sa racine, il avait tranché dans le vif.

L’île tout entière subissait par ordre supérieur un rigoureux interdit. Certes, les navires conservaient le droit d y atterrir, mais à la condition de ne plus la quitter jusqu’à la fin, impossible à prévoir, de la quarantaine et de l’épidémie. On conçoit que les paquebots réguliers et les longs-courriers se lussent détournés d’une pareille impasse, et, de fait, avant l’arrivée des administrés de Thompson, pas un seul bâtiment n’avait, depuis trente jours, pénétré dans la baie.

Ainsi s’expliquait l’hésitation des pêcheurs de l’Île du Sel, quand on leur avait parlé de São-Thiago ; ainsi s’expliquait leur fuite immédiate après le débarquement nocturne, loin de la ville, en un point inusité. Au courant de la situai ion, ils n’a aient voulu, ni perdre parmi scrupule excessif le bénéfice du voyage, ni se voir retenus de longs jours loin de leurs familles et de leur pays.

Les passagers étaient atterrés. Combien de semaines leur faudrait-il demeurer dans cette île maudite ?

Toutefois, puisqu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, il fallut bien s’accommoder de cette situation. Il n’y avait qu’à attendre ; on attendit, chacun tuant le temps à sa manière.

Les uns, comme Johnson et Piperboom, avaient simplement repris leur vie habituelle, et paraissaient enchantés. Un restaurant pour l’un, un cabaret pour l’autre, suffisaient à leur bonheur. Or, ni les cabarets, ni les restaurants ne manquaient à La Praya.

Leurs compagnons ne trouvaient pas les mêmes agréments à la prison que le caprice du sort leur imposait. Absolument anéantis, hypnotisés par la terreur de la contagion, ils restaient, pour la plupart, nuit et jour dans leurs chambres, sans oser même ouvrir les fenêtres. Ces précautions semblaient leur réussir. Au bout de huit jours, nul d’entre eux n’avait été frappé. En revanche, ils mouraient d’ennui, et ils aspiraient après une délivrance que rien encore ne faisait pressentir.

D’autres étaient plus énergiques. Ceux-ci, ignorant de parti pris la malencontreuse épidémie, vivaient sans en tenir le moindre compte. Parmi ces courageux, figuraient les deux Français et leurs amies américaines. Ils jugeaient avec raison la peur plus à craindre que le mal. En compagnie de Baker, qui souhaitait peut-être au fond du cœur d’être bel et bien malade, afin d’avoir un nouveau prétexte à récriminer contre son rival, ils sortaient, allant et venant, comme ils l’eussent fait à Londres ou à Paris.

Depuis l’arrivée à São-Thiago, à peine s’ils avaient aperçu Jack Lindsay, qui, plus que jamais, persistait dans sa vie effacée cl solitaire. Alice, absorbée par d’autres soucis, ne songeait guère à son beau-frère. Si parfois l’image s’en évoquait, elle la chassait aussitôt, moins irritée déjà, bientôt prête à l’oubli. L’aventure du Curral das Freias pâlissait dans le recul des jours, perdait de son importance. Quant à un retour de méchanceté active, le sentiment de profonde sécurité qu’elle puisait dans la protection de Robert s’opposait à ce qu’elle en conçut l’hypothèse.

Celui-ci, par contre, se souvenant de l’embuscade de la Grande-Canarie, pensait souvent à l’ennemi, qui, dans sa conviction intime, l’avait une première fois attaqué. L’inaction de l’adversaire ne le rassurait qu’à demi, et il veillait avec le même soin, en conservant une sourde inquiétude.

Jack, pendant ce temps, suivait la route fatale. Nullement préméditée, sa mauvaise action du Curral das Freias n’avait été qu’un geste réflexe soudainement suggéré par une occasion inattendue. Et pourtant l’avortement de cette première tentative avait, dans le creuset de son âme, transmué en haine un simple dépit. Cette haine, après la dédaigneuse intervention de Robert, s’était doublée de peur et détournée à la fois de son but naturel. Un instant, au moins, Jack Lindsay avait oublié sa belle-sœur pour l’interprète du Seamew, au point de lui dresser une embuscade, à laquelle celui-ci, eût-il pris l’autre roule, ne devait, pas échapper.

La résistance opiniâtre de Robert, l’héroïque intervention de Mr. Blockhead, avaient encore une fois fait échouer ses projets.

Depuis lors, Jack Lindsay ne faisait (dus de différence entre ses deux ennemis. Il englobait Alice et Robert dans la même haine exaspérée par les échecs successifs qu’elle avait subis.

S’il était inactif, c’est la vigilance de Robert qui créait son inaction. Qu’une occasion propice se fût présentée, Jack, ayant désormais rejeté tout scrupule et résolu à ne pas rester sur sa défaite, n’eût pas hésité à se débarrasser de ces deux êtres dont la perte lui eût assuré et vengeance et fortune. Mais sans cesse il se heurtait à la surveillance obstinée de Robert, et, de jour en jour, il perdait l’espoir de trouver cette occasion favorable au milieu d’une ville populeuse, que les deux Français et les deux Américaines sillonnaient avec une tranquillité qui l’exaspérait.

La ville de La Praya ne peut malheureusement offrir beaucoup de ressources au touriste désœuvré. Enserrée entre deux vallées qui viennent à la mer aboutir sur deux plages, l’une, la « Plage Noire, » à l’Ouest, l’autre à l’Est — celle-là même sur laquelle on avait débarqué — la « Grande Plage », elle est bâtie sur une « archada », c’est-à-dire sur un plateau de laves jadis descendues des volcans de quatre à cinq cents mètres d’altitude qui bornent au Nord son horizon. Se limitant en une brusque falaise d’environ quatre-vingts mètres, l’éperon de ce plateau va jusqu’à la mer et sépare les deux plages que des chemins d’une terrible raideur réunissent à la ville.

Le caractère nettement africain que la Villa da Praya possède à un plus haut degré que les autres centres de l’archipel est, aux yeux d’un voyageur européen, son unique curiosité. Ses rues encombrées de porcs, de volailles et de singes, ses maisons basses et bariolées de couleurs vives, les cases nègres des faubourgs, sa population noire au milieu de laquelle une importante colonie blanche, composée en majorité de fonctionnaires, est venue s’implanter, tout cela constitue un spectacle original et nouveau.

Mais, au bout de quelques jours, le touriste, blasé sur cet exotisme, ne trouve que de rares distractions dans cette ville de quatre mille âmes.

Quand il a parcouru le quartier européen, aux rues larges et bien percées rayonnant autour de la vaste place de « Pelourinho », quand il a contemplé l’église et l’hôtel du Gouvernement se regardant de chaque côté d’une autre petite place en bordure de la mer, quand il a vu l’hôtel de ville, la prison, le tribunal et enfin l’hôpital, le cycle est achevé. Il pourrait alors sans inconvénient fermer les yeux. C’est à ce tournant que l’ennui guette.

Ce tournant, les deux Français et leurs compagnes ne tardèrent pas à l’atteindre. Ils y trouvèrent, sinon l’ennui, désarmé contre les cerveaux et les cœurs occupés, du moins un désœuvrement relatif. Peu à peu les promenades furent remplacées par de longues stations sur le sable des grèves, en face de cette mer qu’il était impossible de franchir, le bruit régulier de ses vagues berçant les silences d’Alice et de Robert, et scandant à la fois les causeries joyeuses de Roger et de Dolly.

Sur ceux-ci, en tous cas, là mélancolie n’avait évidemment pas de prise. L’accident, puis la disparition du Seamew, la quarantaine actuelle, rien n’avait pu entamer leur gaieté.

« Que voulez-vous, affirmait parfois Roger, ça m’amuse, moi, d’être Caboverdien — quel fichu nom ! Miss Dolly et moi, nous nous faisons très bien à l’idée de devenir nègres.

— Mais la fièvre ? disait Alice.

— Quelle blague ! répondait Roger.

— Mais votre congé qui va expirer ? disait Robert.

— Force majeure, répondait l’officier.

— Mais votre famille qui vous attend en France !

— Ma famille ? Elle est ici, ma famille ! »

Au fond du cœur, certes, Roger était moins rassuré qu’il ne voulait le paraître. Comment n’aurait-il pas songé avec angoisse au risque couru chaque jour par ses compagnons et par lui-même, dans ce pays infesté, dans cette ville à la population décimée ? Mais il était de ces natures heureuses qui évitent par-dessus tout de gâter le présent par la peur de l’avenir. Or, le présent ne manquait pas de quelques charmes à ses yeux. Vivre à São-Thiago lui aurait sincèrement plu, pourvu qu’il vécût comme maintenant dans l’intimité de Dolly. Entre eux, pas un mot précis n’avait été prononcé, et ils étaient sûrs l’un de l’autre. Sans se l’être jamais dit, ils se savaient fiancés.

Rien de moins mystérieux que leur conduite. On lisait dans leurs âmes comme dans un livre, et nul ne pouvait ignorer des sentiments si évidents qu’ils avaient jugé superflu de se les exprimer.

Mrs. Lindsay, spectatrice plus intéressée que les autres, ne semblait pas se préoccuper de cette situation. Elle permettait à sa sœur d’user de cette liberté américaine dont elle-même avait bénéficié, jeune fille. Elle avait foi dans la nature sincère et virginale de Dolly, et Roger était de ces hommes de qui la confiance émane aussi naturellement qu’ils respirent. Alice laissait donc
Intriguée, Mrs. Lindsay écoula. (Page 411.)

l’idylle suivre son cours, assurée qu’un mariage la clôturerait au retour, tel que le dénouement logique et prévu d’une histoire très simple.

Plut au ciel qu’elle possédât dans son âme le même apaisement et la même sécurité ! Entre elle et Robert, le malentendu persistait. Une fausse honte glaçait les paroles sur leurs lèvres, et, à mesure que coulaient les jours, ils s’éloignaient de plus en plus de l’explication précise et franche qui, seule, eût pu leur rendre la paix.

Leurs relations extérieures ne tardèrent pas à souffrir de leur trouble moral. S’ils ne se fuyaient pas, c’est que cela était hors de leur pouvoir. Mais, perpétuellement ramenés l’un vers l’autre par une invincible force, ils sentaient, à peine face à face, s’élever entre eux une barrière, d’orgueil pour l’un, de défiance pour l’autre. Leurs cœurs alors se serraient, et ils n’échangeaient plus que des paroles froides qui prolongeaient le misérable quiproquo.

Roger assistait avec découragement à cette guerre sourde. Certes, il avait mieux auguré du résultat de leur tête-à-tête au sommet du Teyde. Comment ne s’étaient-ils pas livré le fond et le tréfonds de leurs pensées en une seule fois et pour toujours à cette minute d’émotion, au milieu de cette nature immense, dont la grandeur aurait dû par comparaison rapetisser singulièrement la pudeur sentimentale de l’une et la maladive fierté de l’autre ? Toutes ces difficultés qu’il jugeait un peu puériles, toutes ces discussions soutenues avec soi-même ne pouvaient être admises par la nature ouverte de l’officier, qui, lui, eût aimé, roi, une pauvresse, pauvre, une reine, avec la même tranquille simplicité.

Au bout de huit jours de cette tacite et insoluble querelle, il en jugea le spectacle insupportable et résolut de mettre comme on dit les pieds dans le plat. Sous un prétexte quelconque, il entraîna un matin son compatriote sur la Grande Plage, complètement déserte à cette heure, et, assis sur un bloc de rocher, il entama une explication définitive.

Ce matin-là, Mrs. Lindsay était sortie seule. L’explication que Roger entendait imposer à son compatriote, elle voulait l’avoir avec elle-même, et, de ce pas nonchalant que donne le vagabondage de la volonté, elle s’était, un peu avant les deux amis, dirigée elle aussi vers cette Grande Plage dont la solitude lui plaisait. Bientôt lassée de sa promenade dans le sable, elle se laissa tomber à une place que fixa le hasard, et, le menton dans sa main, s’oublia à rêver en regardant la mer.

Un bruit de voix la tira de cette méditation. Deux personnes parlaient de l’autre côté du rocher sur lequel elle s’était machinalement appuyée, et, dans les deux interlocuteurs, Mrs. Lindsay reconnut Roger de Sorgues et Robert Morgand.

Son premier mouvement fut de se montrer. Ce qu’elle entendit l’en empêcha. Intriguée, Mrs. Lindsay écouta.

Robert avait suivi son compatriote avec l’indifférence qu’il apportait malgré soi à beaucoup de choses. Il marcha tant que Roger voulut marcher. Il s’assit quand Roger en manifesta le désir. Mais celui-ci connaissait le moyen d’éveiller l’attention de son indolent compagnon.

« Ouf ! dit l’officier en s’arrêtant, il fait chaud dans ce satané pays. Un peu de farniente me parait indiqué. Qu’en dites-vous, mon cher Gramond ?

— Gramond ?… répéta de l’autre coté du rocher Alice étonnée.

Robert, acquiesçant du geste, avait obéi silencieusement à l’invitation.

— Ah çà ! dit brusquement Roger, sommes-nous encore pour longtemps ici ?

— Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, répondit Robert en ébauchant un sourire.

— Ce n’est pas mon avis, répliqua Roger, car, si le séjour dans cette île caboverdienne — mon Dieu, quel fichu nom ! — n’a rien de bien séduisant pour personne, il doit être particulièrement désagréable pour Mrs. Lindsay et pour vous.

— Pourquoi cela ? demanda Robert.

— Renieriez-vous donc les confidences que vous m’avez faites certain soir, en longeant les rivages des îles Canaries ?

— Jamais de la vie, répondit Robert. Mais je ne vois pas…

— C’est très clair dans ce cas, interrompit Roger. Puisque vous aimez, toujours Mrs. Lindsay, — car vous l’aimez, n’est-ce pas ?

— Certes ! affirma Robert.

— Fort bien !… Je reprends : Puisque vous aimez Mrs. Lindsay et que, d’autre part, vous êtes absolument décidé à ne pas l’en informer, j’en reviens à mon dire, et je prétends que le séjour sur ce rocher africain ne doit avoir pour elle et pour vous que des attraits contestables. D’ailleurs, il n’y a qu’à vous voir tous les deux. Vous avez l’air de porter le diable en terre. À peine si vous desserrez les dents. Révérence parler, on dirait deux chats qui n’osent retirer du feu des marrons rôtis. Comment ne voyez-vous pas ce qui cependant crève les yeux, à savoir que Mrs. Lindsay s’ennuie à périr et qu’elle apprécierait fort la distraction de brûlants aveux ?

— Mon cher de Sorgues, dit Robert d’une voix un peu émue, je ne comprends pas comment vous pouvez plaisanter sur un pareil sujet. Vous qui savez ce que je pense, vous qui connaissez ma situation et les scrupules qu elle m’impose…

— Ta, ta, ta ! interrompit Roger qui semblait peu frappé de l’observation, n’empêche qu’il est intolérable de vous voir rendre malheureux à plaisir vous-même et les autres, alors que tout cela au fond, vous savez, c’est si simple !

— Que voudriez-vous donc que je fisse ? demanda Robert.

— Mou Dieu, mon cher, je ne peux guère vous donner de conseils. En pareil cas, chacun agit conformément à son tempérament. Mais pourquoi n’êtes-vous pas vous-même, c’est-à-dire gai, aimable, aimant, puisque vous aimez ? Le reste viendrait tout seul. Regardez-nous, miss Dolly et moi. Avons-nous l’air d’amoureux de mélodrame ?

— Vous en parlez à votre aise, fit observer Robert avec amertume.

— Soit ! accorda Roger. Eh bien alors, allez-y carrément. Brûlez vos vaisseaux. Quand nous rentrerons tout à l’heure, montez chez Mrs. Lindsay comme on monte à l’assaut, et narrez-lui la chose sans tant de fioritures. Vous n’en mourrez pas, que diable ! et vous verrez bien ce qu’elle vous répondra.

— La réponse, quelle qu’elle soit, ne m’effraierait pas, si je me jugeais en droit de poser la question.

— Mais pourquoi ? Pour cette bêtise de la fortune ? Mais entre la fortune et ça, s’écria Roger en faisant claquer son ongle entre ses dents, il n’y a pas la moindre différence ! Et d’ailleurs, n’êtes-vous pas en mesure d’en offrir l’équivalent ? Vous avez beau vous être affublé d’un autre nom, vous redeviendrez marquis de Gramond quand il vous plaira, et les marquis de Gramond ne courent pas encore les rues, que je sache !

Robert prit la main de son compatriote.

— Tout ce que vous me dites, mon cher de Sorgues, prononça-t-il, me prouve de plus en plus à quel point vous êtes mon ami. Mais, croyez-moi, il vaut mieux faire le silence sur ce sujet : vous n’obtiendrez rien de moi. Je n’ignore pas que l’échange dont vous me parlez soit généralement admis. Cependant, que voulez-vous, ces marchés-là ne me vont pas.

— Marché ! marché ! c’est bientôt dit, bougonna Roger sans se laisser convaincre. Où voyez-vous un marché, du moment que vous n’êtes guidé par aucune pensée d’intérêt ?

— Oui, répondit Robert, mais Mrs. Lindsay ne le sait pas, elle. Voilà le point délicat.

— Eh bien ! mille carabines, prenez la peine de le lui affirmer. Quoi qu’il arrive, cela vaudra mieux que de vous rendre ainsi malheureux, sans parler de Mrs. Lindsay elle-même.

— Mrs. Lindsay ? répéta Robert. Je ne saisis pas…

— Si elle vous aimait cependant ? interrompit Roger. Y avez-vous pensé ? Elle ne peut pas, après tout, parler la première.

— Voilà deux fois déjà que vous me faites cette objection, répondit Robert un peu tristement. Il faut croire que vous la jugez bien puissante. Si Mrs. Lindsay m’aimait, cela changerait en effet bien des choses. Mais Mrs. Lindsay ne m’aime pas, et je n’ai pas la fatuité d’admettre qu elle m’aimera jamais, alors surtout que je ne fais rien dans ce but.

— C’est peut-être bien pour ça… murmura Roger entre ses dents.

— Vous dites ?

— Rien… ou du moins je dis que vous êtes d’un aveuglement prodigieux, s’il n’est volontaire. Au surplus, Mrs. Lindsay ne m’a pas chargé de vous dévoiler sa manière de voir. Mais admettez pour un instant que les sentiments que je lui supposais tout à l’heure soient en effet les siens. Faudrait-il donc, pour que vous le croyiez, qu’elle vint elle-même vous le dire ?

— Cela ne suffirait peut-être pas, répondit tranquillement Robert.

— Bah ! fit Roger. Même après ça, vous auriez encore le front de douter ?

— Extérieurement, cela me serait impossible, dit Robert avec mélancolie, mais au fond du cœur il me resterait une angoisse bien cruelle. Mrs. Lindsay est mon obligée, et, pour des âmes comme la sienne, ces dettes-là sont plus sacrées que les autres. Je songerais que l’amour peut n’être que le déguisement délicat d’une trop lourde reconnaissance.

— Incorrigible obstiné ! s’écria Roger, en considérant son ami avec des yeux remplis d’étonnement. J’avoue que je ne saurais pas ergoter ainsi contre mon plaisir. Pour rendre plus légère votre langue de plomb, il faudra la fin du voyage. Peut-être qu’alors le chagrin de perdre Mrs. Alice pour tout de bon sera plus fort que votre orgueil.

— Je ne crois pas, dit Robert.

— Nous verrons ça, conclut Roger en se levant. Pour le moment, je déclare que cet le situation ne peut durer. Je vais de ce pas trouver le capitaine Pip, et je prétends mijoter avec lui quelque moyen de filer à l’anglaise. Que diable ! il y a des bateaux dans la rade, et quant aux forts portugais, c’est une plaisanterie devenue banale ! »

Les deux Français s’éloignèrent du coté de la ville, suivis des yeux par Alice. Sur son visage toute trace de chagrin s’était dissipée. Elle connaissait la vérité, et cette vérité n’était pas pour lui déplaire. À n’en pouvoir douter désormais, elle se savait aimée, aimée comme toute femme voudrait l’être, pour elle-même, et sans qu’une pensée étrangère altérât la pureté de ce sentiment.

Joie plus grande encore, elle pouvait rejeter la contrainte qui depuis si longtemps lui paralysait l’âme. Certes, elle n’avait pas attendu les révélations quelle venait de surprendre pour se sentir entraînée vers Robert Morgand, pour être certaine même, rien que sur l’apparence, qu’il cachait quelque mystère dans le genre de celui dont elle axait à l’instant reçu irrégulièrement la confidence. Toutefois, les préjugés du monde possèdent tant de puissance, que le penchant qui l’emportait lui avait jusque-là procuré moins de bonheur que de tristesse. Aimer le cicérone-interprète du Seamew, fût-il cent fois professeur, la chute semblait cruelle à la riche Américaine, et, depuis le départ, de Madère, la lutte de son orgueil et de son cœur l’avait jetée dans un perpétuel mécontentement d’elle-même et des autres.

Maintenant la situation se simplifiait. Tous deux étaient de niveau.

Seul point qui demeurât délicat, il restait à vaincre les scrupules un peu excessifs de Robert. Mais, de cela, Alice ne s’inquiétait guère. Elle n’ignorait pas quelle force de persuasion possède naturellement une femme aimante et aimée. D’ailleurs, ce n’était pas sur cette île le lieu des mots décisifs. Avant que le jour en arrivât, qui sait si Alice n’aurait pas payé d’une façon ou d’une autre sa dette de reconnaissance, et reconquis ainsi aux yeux de Robert l’indépendance de son cœur.

Roger fit comme il avait dit. Il communiqua sur-le-champ son projet de fuite au capitaine, et il est inutile de dire si le vieux marin sauta avidement sur cette idée. Certes, tout valait mieux que de moisir sur cette ile maudite, où il avait, prétendait-il, le « mal de terre ». Il désira seulement mettre Thompson et les autres passagers dans la confidence, et vraiment cela était trop juste pour que Roger pût avoir la pensée de s y opposer.

L’assentiment fut général et unanime. Les uns, lassés de cette ville trop souvent visitée, les autres, terrorisés par l’abondance des convois funèbres qu’ils voyaient de leurs fenêtres, tous étaient au bout de leur courage ou de leur patience.

De deux passagers, toutefois, l’avis fut jugé superflu. À bord du futur navire, on aurait soin d’emporter abondamment à boire et à manger. Dès lors, à quoi bon consulter Johnson et Piperboom ?

Le départ décidé, il s’agissait de le réaliser.

Si, comme Roger l’avait fait observer, des navires étaient, effectivement mouillés en rade, ces navires étaient peu nombreux. En tout et pour tout, trois voiliers de sept cents à mille tonneaux, et encore paraissaient-ils fort délabrés aux yeux des moins connaisseurs. Tous les bâtiments en état de naviguer avaient évidemment pris la mer avant la déclaration de quarantaine, et l’on n’avait laissé au port que les navires hors de service.

En outre, il ne fallait pas perdre de vue que le départ, s’il devenait possible, devait se faire mystérieusement. Or, quel moyen de dissimuler rembarquement d’une centaine de personnes, ainsi que celui des vivres et du matériel nécessités par un aussi grand nombre de passagers ?

Il y avait là un très difficile problème. Le capitaine Pip offrit de le résoudre, et on lui donna un blanc-seing absolu.

Comment s’y prit-il ? Il ne le dit pas. Mais le fait est que le lendemain matin il possédait déjà une ample moisson de renseignements, qu’il communiqua aux naufragés réunis sur la Plage Noire, et en particulier à Thompson auquel appartenait le premier rôle dans l’œuvre du rapatriement.

Des trois bateaux mouillés en rade, deux étaient bons tout au plus à transformer en bois de chauffage — et même en mauvais bois de chauffage ! ajoutait le capitaine. Quant au dernier, nommé la Santa-Maria, c’était assurément un vieux navire très fatigué, mais possible encore à la rigueur. On pouvait s’y lier sans déraison trop criante pour un voyage en somme assez court.

Après avoir visité ce navire de fond en comble, le capitaine s’était risqué à tâter le terrain auprès de l’armateur, et là il avait trouvé besogne facile. La quarantaine arrêtant complètement le commerce de file pour un temps indéterminé, cet armateur tour avait accueilli avec empressement les ouvertures du capitaine. On pouvait donc espérer obtenir de lui des conditions relativement douces.

Quant à la résolution à prendre, le capitaine déclara vouloir s’abstenir du moindre conseil. Il n’entendait même pas dissimuler que l’on courût un certain danger en s’embarquant dans de telles conditions, pour peu que l’on dût subir du gros temps. Il appartenait à chacun de choisir le risque qui lui paraîtrait le moins redoutable : risque de maladie ou risque de mer.

À ce sujet, le capitaine fit seulement observer que l’imprudence serait notablement diminuée si l’on consentait à éviter le Golfe de Gascogne, en désarmant dans un port de l’Espagne ou du Portugal. De cette façon, la majeure partie de la traversée se ferait dans la région des alizés où les mauvais temps sont assez rares. Finalement, en son nom personnel, le capitaine vota pour un prompt appareillage et jura qu’il préférait le risque de la noyade à la certitude de mourir de lièvre ou d’ennui.

La délibération ne fut pas longue. À l’unanimité, le départ fut décidé séance tenante, et le capitaine fut chargé de faire les préparatifs nécessaires. Celui-ci accepta le mandat et s’engagea à être prêt sous quatre jours sans avoir donné l’éveil.

Auparavant, cependant, il convenait de traiter avec le propriétaire du navire, et ce soin incombait à Thompson. Mais on eut beau chercher de tous côtés l’Administrateur Général, Thompson, tout à l’heure présent, avait disparu.

Après avoir largement donné cours à leur indignation, les touristes décidèrent de transmettre à l’un des leurs les pouvoirs du général transfuge, et de le déléguer auprès de l’armateur, avec lequel il aurait mission de traiter aux meilleures conditions possibles. Ce fut naturellement Baker que l’on choisit, son expérience des affaires, et de ce genre d’affaires en particulier, le désignant au choix de tous.

Baker accepta sans difficulté sa nouvelle fonction et partit aussitôt en compagnie du capitaine.

Deux heures plus tard, il était de retour.

Tout était entendu et convenu, le traité signé et paraphé. Après discussion, on était tombé d’accord sur une somme de six mille francs, moyennant laquelle on avait droit au navire jusqu’en Europe. L’armateur prendrait ultérieurement les dispositions qu’il jugerait convenables pour se défaire de ce bâtiment, du retour duquel on n’aurait par conséquent pas à se préoccuper. Il n’y avait lieu de s’inquiéter non plus ni de l’équipage, l’état-major et les hommes du Seamew consentant tous à reprendre leur service sans autres salaires ou appointements que la nourriture et le passage, ni du gréement de la Santa-Maria, dont toutes les voiles étaient enverguées. On devait seulement procéder à quelques aménagements intérieurs, afin de loger un aussi grand nombre de personnes tant dans le carré que dans l’entrepont, et à l’embarquement de vivres suffisants pour un mois de navigation. En tout cela, on serait puissamment aidé par l’armateur de la Santa-Maria, qui, sous un prétexte quelconque, ferait procéder aux réparations par ses propres ouvriers, et qui procurerait en secret les vivres que les marins anglais transporteraient à bord pendant la nuit.

Ces dispositions ayant été approuvées par tous, l’assemblée se sépara, et le capitaine se mit aussitôt au travail.

C’étaient donc quatre jours à patienter. En temps ordinaire, ce n’est guère. Mais quatre jours semblent démesurés quand ils succèdent à huit autres jours de terreur ou d’ennui.

Ces quatre jours, on les passa comme les précédents, c’est-à-dire les uns calfeutrés dans leurs chambres, certains — on devine lesquels — on perpétuelles bombances, les autres en promenades qu’ils s’ingénièrent à varier.

Sans être plus que précédemment gênés par Jack Lindsay toujours invisible, Mrs. Lindsay et ses habituels compagnons rayonnèrent autour de la Villa da Praya. Alice paraissait revenue à son heureux équilibre des premiers temps du voyage. Sous sa douce influence, ces promenades furent autant de parties de plaisir.

Il ne fallait pas songer à de sérieuses excursions dans l’intérieur de l’île, que ne traversent que de rares et très mauvaises routes. Mais les environs immédiats de la Villa da Praya étaient accessibles, et les quatre touristes les visitèrent en tous sens.

Une journée fut consacrée à la ville de Ribeira Grande, ancienne capitale de l’île et de l’archipel, détruite en 1712 par les Français. Ribeira Grande, d’ailleurs encore plus insalubre que la Praya, ne s’est jamais bien relevée de ses ruines depuis cette époque, et sa population n’a cessé de décroître. Elle est aujourd’hui tombée à un chiffre insignifiant. On a le cœur serré en passant dans les rues désertes de la ville déchue.

Les autres jours, on parcourut les nombreuses vallées qui entourent la capitale. Dans ces campagnes médiocrement cultivées, habite une population exclusivement nègre, à la fois catholique et païenne, au milieu des végétations de son pays d’origine. Ce ne sont que palmiers, bananiers, goyaviers, cocotiers, papayers, tamariniers, à l’ombre desquels s’élève une multitude de cases africaines, qui ne se groupent nulle part jusqu’à constituer un misérable village.

Pendant ces quatre derniers jours, la chance qui jusque-là avait protégé les voyageurs contre l’épidémie sembla les abandonner. Le 2 juillet, deux d’entre eux, Mr. Blockhead et sir George Hamilton, se réveillèrent la tête lourde, la bouche pâteuse, et souffrant de douloureux vertiges. Un médecin aussitôt appelé ne put que diagnostiquer un cas grave de la fièvre régnante. Ce fut une nouvelle cause de terreur pour les autres. Chacun se dit : « À quand mon tour ? »

Le lendemain était le jour fixé pour le départ. Dès le matin, les touristes, à leur grande surprise, eurent peine à reconnaître le pays dans lequel ils se réveillaient. Le ciel était d’un jaune d’ocre, les contours indécis des objets se devinaient à peine à travers un brouillard de nature particulière, qui vibrait dans l’air surchauffé.

« Ce n’est que du sable amené par le vent d’Est, » répondirent les indigènes consultés.

En effet, pendant la nuit le vent avait changé cap pour cap, passant du Nord-Ouest à l’Est.

Cette saute de vent allait-elle modifier les projets du capitaine Pip ? Non, car, le soir de ce même jour, il annonça l’achèvement des derniers préparatifs et déclara que tout était paré pour l’appareillage. Les passagers étaient prêts de leur côté. Depuis que le départ avait été résolu, chaque jour ils avaient sorti de leurs hôtels respectifs quelque partie de leur bagage, que les marins transportaient pendant la nuit à bord de la Santa-Maria. Seules, les malles vides restaient dans les chambres, quand on les quitta définitivement, et il ne pouvait être question de les emporter. Mais c’était là un ennui négligeable.

« D’ailleurs, avait déclaré Baker, il faudra bien que Thompson paye nos malles avec le reste. »

En admettant que Thompson dût effectivement subir les condamnations multiples dont le menaçait Baker, on devait considérer comme probable que ces condamnations seraient prononcées par défaut. Qu’était-il devenu ? Nul n’aurait pu le dire. On ne l’avait pas revu depuis qu’il s’était dérobé par la fuite à l’obligation onéreuse de rapatrier tout le monde.

D’ailleurs, on ne s’occupait pas de lui. Puisqu’il se plaisait si fort à São-Thiago, on l’y laisserait, voilà tout !

Furtif, l’embarquement devait forcément être nocturne. À onze heures du soir, moment fixé par le capitaine, tous, sans une défection, se trouvèrent réunis sur la Plage Noire, en un endroit où un retour des roches atténuait le ressac. L’embarquement commença aussitôt.

Hamilton et Blockhead furent conduits les premiers à bord de la Santa-Maria, après avoir failli être abandonnés à São-Thiago. Un grand nombre de leurs compagnons s’étaient ouvertement insurgés contre l’idée d’emmener les deux malades qui seraient une cause d’infection pour les valides. Pour que l’on renonçât à les abandonner purement et simplement, Roger et les deux Américaines avaient en vain fait tous leurs efforts, jusqu’à l’instant où le capitaine Pip avait jeté dans la balance le poids de son autorité, en déclarant qu’il ne se chargerait pas de la conduite du navire, si un seul des naufragés était laissé en arrière.

Hamilton et Blockhead quittaient donc les îles du Cap Vert avec les autres sans même en avoir conscience. Depuis la veille, leur état avait considérablement empiré. Leur intelligence sombrait dans un perpétuel délire, et il paraissait fort douteux que l’on pût les ramener jusqu’en Angleterre.

Plusieurs voyages furent nécessaires pour transborder tout le monde avec les deux seuls canots de la Santa-Maria. À la coupée, on trouvait Baker, qui, prenant au sérieux ses fonctions d’administrateur, indiquait à chacun la place qui lui était assignée.

Certes, on avait lieu de regretter le Seamew. Rien de plus rudimentaire que l’installation hâtivement improvisée. Si les dames, logées sous la dunette, dans le carré, n’eurent pas trop à se plaindre de leurs cabines exiguës, mais convenables, les hommes durent se contenter d’un vaste dortoir pris sur la cale à l’aide d’une cloison en planches et d’un parquet posé sur les barres sèches de l’entrepont.

Les divers convois se succédèrent sans incident. Personne dans l’île ne paraissait s’être aperçu de cet exode. Sans difficulté, les canots pour la dernière fois débordèrent et parvinrent jusqu’à la Santa-Maria. Baker, à son poste de la coupée, eut alors un haut-le-corps de surprise. Confondu parmi les autres passagers, se faisant aussi petit que possible, Thompson, le transfuge Thompson, venait de sauter sur le pont.