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L’Allemagne catholique entre 1800 et 1848/01

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L’Allemagne catholique entre 1800 et 1848
Revue des Deux Mondes5e période, tome 16 (p. 266-291).
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L’Allemagne catholique entre 1800 et 1848


I. LA RÉORGANISATION DE L’ÉGLISE


Rome comptait pour peu de chose, dans l’Allemagne du XVIIIe siècle. Le rêve de tous les souverains, même catholiques, était de se rendre papes en leurs terres. Quiconque portait un sceptre se plaisait à le recourber en crosse : du droit de déterminer la confession religieuse des sujets au droit de gérer en ses moindres détails le fonctionnement de cette confession, il n’y avait en réalité qu’un pas ; or la paix d’Augsbourg avait attribué aux princes la première de ces prérogatives, et d’eux-mêmes ils s’arrogeaient la seconde. Raillant les ukases ecclésiastiques de son voisin Joseph II et la manie qu’il avait de légiférer sur la liturgie, Frédéric II, roi de Prusse, le traitait de sacristain : cela voulait être une épigramme, mais, en fait, il fallait être un peu sacristain et ne point redouter les minuties de ce pieux office, pour remplir à la satisfaction des légistes le métier de prince ou de roi. Une théorie existait, — fournie de longue date par les juristes, et récemment étayée par les dissertations à la mode sur le « contrat social, » — d’après laquelle l’établissement religieux était chose d’Etat : le droit romain, depuis longtemps, militait en faveur de cette thèse, la philosophie de Rousseau achevait de la consacrer, et les souverains laïques la prétendaient faire prévaloir.

Les princes-archevêques et princes-évêques, à leur tour, eussent pu s’en faire une arme, pour régenter, comme bon leur semblait, la discipline et la foi, dans les territoires, souvent fort étendus, sur lesquels s’exerçait leur autorité temporelle. Si l’on admettait que, maîtres absolus du sol, ils étaient en même temps maîtres absolus des âmes, n’étaient-ils pas libres de les préserver contre l’influence romaine ? Et ne pouvaient-ils pas, à l’abri de leur sceptre, maintenir leur crosse indépendante du Pape ? Mais l’argument était à deux tranchans ; car en dehors de ces morceaux de terre sur lesquels pesait leur double droit de souverains et de pasteurs, leur juridiction spirituelle englobait, par surcroît, certaines principautés laïques avoisinantes ; et le système en vertu duquel le possesseur de la terre est propriétaire des âmes pouvait, si les princes laïques le voulaient appliquer jusqu’au bout, paralyser ou supprimer, sur leurs domaines, la suprématie pastorale des princes-évêques d’alentour. Ainsi la même dialectique qui eût permis à ces dignitaires d’Eglise de se transformer, sur leurs propres terres, en véritables autocrates et de faire bon marché du Pape, les eût exposés, hors de leurs terres, à d’irréparables humiliations, en permettant au pouvoir laïque de faire bon marché de leurs crosses.

Aussi les électeurs ecclésiastiques et les prélats qui suivaient leur exemple aimaient-ils mieux objecter au Saint-Siège leurs droits d’évêques que leurs droits de souverains. Dans leur lutte contre Rome, ils préféraient aux argumens d’ordre juridique les argumens d’ordre canonique, procurés à profusion par les textes conciliaires du XVe siècle et par les publications gallicanes de l’âge postérieur. Si le Pape, quand même, continuait à prendre des privautés, ils en seraient quittes, ensuite, pour lui signifier qu’au demeurant les consciences de leurs sujets leur appartenaient ; mais puisqu’ils trouvaient dans les conciles de Constance et de Bâle de subtils considérans pour maintenir à une respectueuse distance leur éminent collègue du Vatican, l’expérience valait la peine d’être tentée. Cette expérience s’appela le fébronianisme.

« De la constitution de l’Eglise et de la légitime puissance du Pontife romain. Livre composé pour la réunion des chrétiens dissidens ; » ainsi s’intitulait un notable in-quarto, publié en 1763 sous la signature de Justinus Febronius. Cette signature masquait le coadjuteur de Trêves, Jean-Nicolas de Hontheim. Aucun écrit depuis l’Augustinus n’avait soulevé plus de passions. L’auteur invoquait Clément XIII et suppliait la Papauté de renoncer d’elle-même à des privilèges qui rendaient l’épiscopat ombrageux. Si elle refusait ce sacrifice, les Etats interviendraient pour protéger l’établissement religieux contre les menées ultra-montaines ; les Eglises accepteraient cette intervention, et déjà même elles la provoquaient en « se précipitant, çà et là, dans les bras » des princes catholiques (ruentes in amplexus). Si Rome, au contraire, laissait se desserrer les liens dont elle enlaçait l’Eglise d’Allemagne, tout affront lui serait évité ; le plus grave obstacle qui entravât la réunion des confessions chrétiennes serait écarté ; et cette réunion même serait proche.

Tels étaient en effet les progrès du rationalisme « éclairé, » parmi les catholiques comme parmi les protestans d’outre-Rhin, que Febronius en arrivait à méconnaître, ou tout au moins à juger insignifiantes, les divergences dogmatiques entre Saint-Pierre et la Wartbourg. Il croyait et disait que le succès de ses idées de réforme satisferait à tous les besoins et à toutes les plaintes qui, deux siècles et demi plus tôt, avaient insurgé contre Rome une moitié de l’Europe. Que tous les catholiques, le Pape en tête, se fissent fébroniens, et tous les protestans se feraient catholiques. Que le Pasteur suprême rentrât dans l’ombre, et les deux bercails entre lesquels se partageaient les fidèles du Christ ne tarderaient point à se confondre. Le titre même de l’ouvrage de Febronius laissait croire à des intentions d’apostolat ; sur la couverture d’un livre qui bravait l’unité romaine, le rêve d’union entre tous les chrétiens s’épanouissait, et c’était pour réaliser l’union que Febronius sapait l’unité. Il inaugurait ainsi cette longue série de tentatives auxquelles nous fait assister l’histoire religieuse de l’Allemagne contemporaine, et qui, chaque quart de siècle à peu près, sous le prétexte toujours déçu de réconcilier en Allemagne les confessions chrétiennes, mettent en péril l’intégrité dogmatique ou la cohésion disciplinaire du catholicisme universel.

Mais ce qui distingua cet effort de la plupart des velléités ultérieures, c’est qu’il obtint la faveur, tantôt ouverte et tantôt cachée, de la plupart des hauts dignitaires de l’Eglise d’Allemagne. Lorsque Rome eut condamné le livre de Febronius, il y eut douze évêques pour qui la sentence romaine fut non avenue ; et parmi leurs collègues, plusieurs et non des moindres, tout en prohibant la circulation de l’ouvrage, persistèrent à l’adopter comme bréviaire de gouvernement. Les trois archevêques-électeurs de Mayence, de Cologne et de Trêves se concertèrent en 1769, au lendemain de l’avènement de Clément XIV, pour énumérer en trente articles leurs griefs contre la Curie : le projet de rédaction qu’ils soumirent à Joseph II n’était rien plus qu’une réédition des maximes fébroniennes. L’université de Bonn, fondée par l’archevêque de Cologne en 1774, était comme un sanctuaire du fébronianisme ; et le canoniste Philippe Hedderich, chargé d’y professer, en était le docteur. Lorsque le congrès d’Erns, en 1785, codifia les protestations des souverains ecclésiastiques contre l’établissement d’une nonciature à Munich, c’est dans Febronius qu’on ramassa les textes susceptibles de gêner le Saint-Siège ; et tout le long de la « rue des prêtres » — ainsi l’on appelait le Rhin — les bureaucraties d’Eglise brandissaient le volume de Febronius pour intimider et faire reculer le jeune Pacca, expédié par Pie VI comme nonce à Cologne.


II

L’antipathie des électeurs ecclésiastiques contre les représentai de la Papauté n’était pas nouvelle : dès le XIVe siècle, le nonce Bonomi la constatait, au moins à Cologne et à Mayence ; et, en 1764, un chanoine d’Augsbourg, s’entretenant avec le nonce Garampi, lui parlait en propres termes de l’excitation qui existait en Allemagne contre le Saint-Siège et de l’aveuglement de l’épiscopat. Pie VI ne cacha point à Pacca l’âpreté du poste qu’il lui destinait : « Je vous envoie au combat, lui déclara-t-il ; car on fait, là-bas, une guerre acharnée à la juridiction des nonces. » Pacca se pourvut d’argumens, recruta des publicistes pour réfuter les archevêques, et ses neuf années de nonciature furent neuf années de guerre.

Dans cette lutte, les électeurs ecclésiastiques avaient pour eux l’encourageante faveur de Joseph II, l’amitié des princes laïques, l’appui des « illuminés » et de tous ceux qui se piquaient d’un certain libertinage de pensée, la sympathie, enfin, de la confession évangélique, qui voyait le catholicisme rhénan se détacher de Rome. Les nonces avaient pour eux, le peuple, grands-pères et grand’mères de cette plèbe catholique qui plus d’une fois, au cours du XIXe siècle, contraindra le haut clergé d’Allemagne à tenir compte des indications et des volontés de Rome, et qui, par un étrange renversement des choses, aura parfois à maintenir ses pasteurs dans le bercail de l’Unité, et les y maintiendra. En face des électeurs ecclésiastiques, qui s’isolaient volontiers derrière l’étiquette de leur souveraineté, les nonces descendaient dans les campagnes, porteurs des dons de l’Esprit. Bellinsoni, prédécesseur de Pacca, s’arrêtant dans une ville de l’archidiocèse de Cologne, y confirmait onze mille personnes, dont le prince-électeur ne s’était jamais soucié. Pacca, dans la seule petite ville d’Arenberg, administrait le même sacrement, en quelques jours, à seize mille chrétiens, parmi lesquels il y avait des octogénaires : ils arrivaient en procession, précédés de leurs curés, suivis de leurs chariots remplis de vivres, réclamant le sacrement que l’archevêque avait toujours négligé de leur conférer ; et quelques curés disaient à Pacca que, s’ils avaient été avertis de son passage, ils lui auraient amené plus de trente mille fidèles. Pour ces longs cortèges de brebis délaissées, le messager des grâces spirituelles était l’envoyé du Pape. Le fébronianisme, ensuite, pouvait revendiquer un superflu de droits pour des électeurs ecclésiastiques qui ignoraient même le strict de leurs devoirs : c’était tant pis pour eux si, au moment même où ils redoutaient pour leur juridiction la concurrence des nonces, ils abandonnaient aux nonces la besogne épiscopale par excellence, celle d’apôtres.

« D’Erthal, électeur de Mayence, se souvenait quelquefois d’être évêque, écrit en un endroit le cardinal Pacca ; c’était lorsqu’il trouvait l’occasion d’inquiéter le Pape et d’attaquer le Saint-Siège. » Les traits de ce genre fourmillent, dans les Mémoires de Pacca. Ils ressuscitent, sous nos yeux stupéfaits, cette cour archiépiscopale de Mayence, somptueuse sans art et frivole sans grâce, lourde imitation des splendeurs de la Renaissance italienne. Un romancier cynique, Heynse, y représentait la littérature ; le naturaliste Forster, qui professait qu’après un premier acte de foi il n’y avait nulle raison de s’arrêter, et en concluait qu’il ne fallait pas croire à quoi que ce fût, représentait la science ; le caprice d’une favorite, enfin, représentait la raison d’État ; et lorsqu’un trait de plume archiépiscopal eut supprimé la chartreuse du Mont des Anges, Mayence répétait en un distique vengeur : « Un nouvel Achab a enlevé à Naboth le Mont des Anges (Angelicus) afin de faire un jardin anglais (Anglicus) pour la honteuse Jézabel. » Ainsi parlait-on, parmi les ouailles de l’archevêque ; mais la cour de beaux esprits, de libertins et de valets dont il s’entourait, faisait barrière entre d’Erthal et son troupeau. Le cortège de 1 500 personnes qui l’escortait à Francfort pour les fêtes du couronnement impérial lui cachait les besoins et les susceptibilités de son diocèse.

Comment le Saint-Siège n’eût-il pas semblé indiscret, lorsqu’il souhaitait des électeurs ecclésiastiques, comme de tous les autres évêques, un rapport périodique sur l’état de leurs chrétientés ? Les électeurs de Cologne étaient célèbres, à Rome, pour se dispenser de cette formalité ; et lorsqu’on 1829 Spiegel, archevêque de cette ville, prendra la peine d’expédier à la congrégation du Concile une relation sur son église, le consulteur de la congrégation écrira, en marge du document, cette note singulièrement significative : « Le prélat Spiegel mérite une louange particulière parce qu’il a enfin rompu le long silence des archevêques princes-électeurs, qui, oublieux de leur serment, négligeaient de témoigner par cet acte leur soumission au Saint-Siège. » Le contrôle des chanoines, ces conseillers naturels de l’autorité épiscopale, était aussi précaire que celui du Saint-Siège : « Issus des plus anciennes et des plus illustres familles, écrit Pacca, ces chanoines cumulaient les canonicats, quelquefois jusqu’à cinq dans des villes différentes, et ils étaient sans cesse par voies et par chemins, pour arriver dans chaque église au jour et à l’heure où l’on distribuait à ceux qui étaient présens la majeure partie des revenus des prébendes. » Quant aux professeurs des facultés de théologie, que l’on vit en Allemagne, à d’autres époques, surveiller ou contre-balancer ce qu’ils appelaient, ce que parfois encore ils appellent l’ « ultramontanisme » des évêques, ils étayaient de leur science et secondaient de leur éloquence les doctrines antiromaines des électeurs ecclésiastiques ; et d’aucuns même, plus soucieux d’échanger des sourires avec leur siècle que d’enseigner un surnaturel importun, mettaient à mal le dogme chrétien tout entier : tels, à Mayence, Blau et Dorsch, qui consacraient leurs écrits et leurs leçons à dénoncer les usurpations commises par l’Eglise ; tel, à Bonn, le Carme Thaddée de Saint-Adam, qui lacérait la Bible ; tel enfin, dans la même Université, cet étrange Eulogius Schneider, Franciscain sécularisé, d’abord courtisan d’une princesse pour laquelle il fabriquait des vers impies ou grivois, et plus tard, à Strasbourg, courtisan de la Terreur, à laquelle il livra des têtes jusqu’à ce que la sienne tombât à son tour. Pie VI, on le voit, avait d’assez bonnes raisons pour dénoncer à l’archevêque de Cologne, en 1790, les tristesses de l’université de Bonn.

Témoins actifs, mais impuissans, de ces abus et de ces tendances, les nonces se consolaient en constatant, — comme l’observaient, vers la même époque, les émigrés français, — que la religion était « encore pleine de vie chez la plupart des catholiques ; » que si la décence faisait souvent défaut dans les cérémonies de l’Eglise, la dévotion demeurait très grande ; que les messes enfin, parfois célébrées par des prêtres en bottes qui revenaient du bal ou s’équipaient pour la chasse, étaient très fréquentées. « Cette conservation, déclare le cardinal Pacca, était un véritable prodige. Car, loin de pouvoir affaiblir les couleurs du tableau si triste, si déplorable, que j’ai déjà fait de l’état de la religion en Allemagne par rapport aux lois des princes et à l’enseignement universitaire, je dois dire, au contraire, que ce tableau s’était encore rembruni durant les neuf ans de ma nonciature. »


III

L’horizon toujours plus sombre fut soudainement illuminé par un orage, qui s’appela la Révolution française : l’éclat en fut foudroyant. La douceur de vivre, où se prélassaient un certain nombre des dignitaires d’Eglise, fut presque aussitôt détruite qu’inquiétée. Entre le régime ancien qui les avait faits princes et le régime nouveau qui les voulut rendre fonctionnaires, entre l’époque où ils étaient tout et celle où il leur serait à grand’peine permis d’être quelque chose, plusieurs années s’écoulèrent, durant lesquelles ils ne furent rien : l’Eglise d’Allemagne s’affaissa dans le néant.

Le traité de Campo-Formio, en cédant à la France la rive gauche du Rhin, avait frustré de quelques morceaux de terre et de quelques milliers d’âmes beaucoup de souverainetés allemandes ; elles dépêchèrent leurs représentans au congrès de Rastadt, et là, on chercha les moyens de se dédommager. Quoi qu’en aient dit certains publicistes d’Allemagne qui ont voulu faire peser sur la France seule la responsabilité de la sécularisation, c’est la Prusse la première qui, dès l’année 1743, avait émis cette idée d’employer les biens d’Église pour arrondir ou pour indemniser royaumes et principautés laïques : Benoît XIV, puis Clément XIII, s’en étaient alarmés. Le congrès de Rastadt n’eut qu’à reprendre cette vieille idée prussienne ; et le cadastre des terres ecclésiastiques de l’Empire servit d’échiquier pour les jeux des diplomates. Une guerre nouvelle interrompit ces jeux ; la paix de Lunéville, en 1801, permit de les recommencer. Le septième article de cette paix garantissait à tous les princes héréditaires qu’avait appauvris l’annexion à la France de la rive gauche du Rhin un dédommagement territorial : ce dédommagement devait être pris « dans le soin de l’Empiré. » On fut d’accord, tout de suite, pour faire la chasse aux terres d’Eglise ; et une députation d’Empire se réunit à Ratisbonne pour continuer les précédens de Rastadt. Une sorte de bourse de commerce allait s’ouvrir, où les propriétés épiscopales et monastiques se détailleraient.

Mais, comme souvent il advient, c’est dans les coulisses, surtout, qu’eurent lieu les opérations fructueuses. La Prusse, la Bavière, plusieurs petites principautés, traitèrent séparément avec Bonaparte. Le sort des terres allemandes ne se réglait plus à Vienne ni à Ratisbonne, il se réglait à Paris : c’est à Paris qu’on apportait les enchères, qu’on envoyait suppliques, cadeaux, et même des complimens pour les victoires françaises ; les jacobins de la veille, devenus les meilleurs agens du pouvoir rénovateur, savouraient cette jouissance suprême, de faire les dégoûtés, tout d’abord, en face des riches présens des petits autocrates allemands, et puis de les accepter, par un retour de courtoisie, et de jeter aux donateurs, enfin, un peu de terre ecclésiastique, par pitié ; un ancien homme d’Église, Talleyrand, présidait, avec une aisance souveraine, à cette expropriation de Dieu ; à bon escient et au mieux de nos intérêts, il imposait à Dieu, comme successeurs, tantôt le Hohenzollern protestant, tantôt le Wittelsbach catholique, tantôt quelque autre larron de même rang. La Russie, d’avance, approuvait ces bouleversemens ; la Prusse et la Bavière occupaient sans retard, et sans demander à l’Empereur nulle permission, les domaines dont la France les investissait ; l’Autriche soutirait cruellement en constatant que les chartriers de l’Église d’Allemagne étaient révisés et déchirés à Paris, mais elle se consolait en acceptant elle-même une aumône sortable pour un de ses archiducs, maltraité jadis par la paix de Campo-Formio ; et les augustes Excellences de la députation d’Empire, figurans un peu ridicules, n’avaient plus qu’à courber leur morgue et leur pompe devant les décisions prises par le Premier Consul.

On les vit en février 1803, solennels et dociles greffiers, enregistrer, en un recès célèbre, les multiples transferts de propriété par lesquels l’Eglise germanique perdait 3 millions de sujets et 21 millions de florins de revenus annuels. Puis la députation d’Empire se sépara, et les innombrables morceaux de l’opulent édifice qu’était jadis l’Eglise d’Allemagne firent la gloire et la joie des propriétaires nouveaux. Chacun de son côté, ils fondirent sur leur lot de terre, avec une avidité de parvenus. En commissions et en frais de courtage, en humiliations et en platitudes, cette part, petite ou grande, leur avait tant coûté, que leur droit de propriété s’exerça sans merci : évêques et chanoines, moines et moniales, furent traités comme des coupables auxquels grâce n’était faite d’aucune confiscation.

En Bavière surtout, les excès de la sécularisation furent odieux. Le commissaire du gouvernement, à Bamberg, alla jusqu’à emporter un ostensoir avec des hosties ; les capucins, à Munich, furent chicanés par la police, parce qu’ils voulaient prendre avec eux quelques pots de fleurs et quelques livres ; la cathédrale de Freising, sans l’intervention du futur roi Louis Ier, allait être livrée à un boucher, moyennant 500 florins. L’affranchissement des esprits était en jeu, et les nids de la superstition devaient être détruits : ainsi parlait-on dans l’entourage du ministre Mongelas, et l’on agissait à l’avenant. C’en fut fait des grandes bibliothèques monastiques : le cloître de Saint-Emmeran de Ratisbonne, qui avait été, durant le XVIIIe siècle, l’un des principaux foyers d’études de l’Europe, dut en un clin d’œil se vider de ses moines et de ses livres, et ne fut plus qu’une curiosité archéologique. Nombre d’ouvrages de valeur furent vendus au poids du papier ; des collections qu’avaient amassées les siècles furent dilapidées. C’en fut fait des dix-huit universités catholiques de l’Empire, condamnées à la mort par indigence. C’en fut fait, enfin, de ces fondations qui procuraient aux petits paysans pauvres l’hospitalité frugale d’une abbaye voisine et leur assuraient, à peu de frais, beaucoup de science. En évoquant le souvenir de tant de ruines, l’historien Niebuhr, peu d’années après, flétrissait la suppression des cloîtres comme un désastre pour la culture intellectuelle ; et Max-Joseph de Bavière, qui s’en reconnaissait en quelque mesure responsable, eût voulu, de confusion, arracher ses cheveux gris. L’Allemagne catholique, comme la France catholique, était pour longtemps découronnée de cette sorte d’aristocratie du savoir, à laquelle les monastères ménageaient un docte et fructueux loisir.

Ce fut à la longue, seulement, qu’on reconnut ces irréparables effets. Sur l’instant, nous dit Pacca, « les bons catholiques attribuèrent l’injuste spoliation de l’Eglise d’Allemagne à un juste châtiment du ciel, attiré par l’irréligion et le dérèglement des mœurs du clergé. » Le cruel réveil des électeurs ecclésiastiques fut sans doute moins pénible à la Cour de Rome que ne lui avait été leur confortable assoupissement ; elle s’alarme moins des secousses profondes que d’une stagnation prolongée. Lorsqu’on sut, au Vatican, que ces puissans de la veille étaient déposés de leurs sièges, que ces riches de la veille avaient désormais les mains vides, qu’une Eglise seigneuriale était devenue mendiante, on se disposa, par habitude de chancellerie, à faire valoir le droit violé ; mais l’on pensa que peut-être, derrière le geste de Bonaparte, qui ne laissait que des décombres là où avait été l’Eglise d’Allemagne, se dissimulait quelque vouloir de Dieu ; que cette brusque misère était une expiation trop longuement méritée ; et que cette Église coupable était trop humiliée pour nôtre point un jour exaltée. Rome ne déteste point que ses fidèles, et même ses pasteurs, sachent trouver, dans un certain Mea culpa, la force de comprendre les révolutions et de les pardonner.


IV

De tout ce vieil édifice de l’Église d’Allemagne, jeté bas pour toujours, une colonne cependant restait debout, très droite et très altière, mais un peu gênée de sa solitude et d’une majesté qui sentait l’emprunt : c’était la dignité d’électeur archichancelier. Cette dignité, jusqu’en 4803, avait été la parure de l’église de Mayence ; du jour au lendemain, elle fut attachée à celle de Ratisbonne ; elle avait pour titulaire Charles-Théodore de Dalberg, coadjuteur de Mayence depuis 1787, et qualifié, par là même, pour succéder en 1802 au défunt archevêque Erthal. Seul de tous les hommes d’Eglise, il obtint des terres dans la réorganisation napoléonienne de l’Allemagne ; on lui donna, en 1803, Ratisbonne, Aschaffenburg, Wetzlar ; en 1806, la ville libre de Francfort et le titre de prince-primat de la Confédération du Rhin. Mais, à cette époque de vertiges où les fortunes territoriales se faisaient et se défaisaient comme plus tard les fortunes mobilières, Dalberg jugea prudent d’intéresser la famille même de Napoléon au maintien de sa propre opulence ; il y crut réussir, en nommant Fesch son coadjuteur. Cette façon de prendre une assurance contre les caprices de l’histoire déplut vivement à l’Empereur, et les calculs de Dalberg furent déçus. Le traité de Paris, en 1810, modifia la nature de son droit de propriété et l’étendue de ses propriétés : il perdit Ratisbonne, dont il demeura l’évêque. C’était le dernier exemple de la réunion d’une crosse et d’un sceptre entre les mêmes mains ; cet exemple disparut. Un grand-duché de Francfort fut, en guise de compensation, créé pour Dalberg ; duché fort étendu, qui accroissait singulièrement le nombre des sujets du prélat. Mais c’était un Etat tout séculier, promis d’avance, en cas de mort de Dalberg, à Eugène de Beauharnais. La fonction même de primat, qui avait jusqu’en 1810 eu l’avantage d’une souveraineté territoriale, était désormais une dignité spoliée ; elle était, comme toutes les autres dignités de l’Eglise allemande, jetée nue sur terre laïque. Tant que vivrait Dalberg et tant que la primatie serait attachée à sa personne, elle bénéficierait du train de maison du grand-duc de Francfort ; Dalberg disparu, elle serait sans ressources. C’est ainsi que le traité de Paris consomma l’œuvre de la sécularisation ; le même acte qui enrichissait l’évêque de Ratisbonne acheva l’appauvrissement de l’Eglise germanique.

Charles-Théodore de Dalberg, qui fut sur terre allemande le dernier propriétaire ecclésiastique, fit planer sur cette Eglise, durant toute la période napoléonienne, l’apparat de ses titres et le faste de ses charités. On a débattu, bien en vain, s’il fut bon prêtre ou mauvais prêtre : mieux vaut dire que Dalberg n’était pas un prêtre ; savait-il même ce que c’était ? Avant la mitre et sous la mitre, « Frère Crescent, » comme on l’appelait en loge, demeura toujours un assez honnête homme. Il eût pu faire beaucoup de bien, s’il avait eu l’étoffe d’un Borromée ; beaucoup de mal, s’il avait eu l’étoffe d’un Photius ; son intelligence jouisseuse ne s’acharna jamais à aucun de ces deux rôles. Il aimait l’Eglise et la maçonnerie, parce que c’étaient deux institutions humanitaires ; il aimait la foi, qui affranchit l’humanité du chagrin, et la philosophie, qui l’affranchit du préjugé. Et son cœur était large, — trop large, — et son intelligence était riche, trop riche, — eu égard à sa faiblesse de volonté : ses qualités d’esprit et ses attitudes de cœur ne lui pouvaient tenir lieu de vertus solides et viriles ; tout aimables et toutes brillantes qu’elles fussent, elles ne l’empêchèrent point d’être médiocre ; bien plus, elles le rendirent médiocre. La primatie des salons, ou celle des cercles littéraires, était sa vocation ; l’on y était épris de lui, et les plaisirs qu’y trouvait sa fatuité faisaient de lui le plus merveilleux des causeurs. Goethe, qui considérait tous les hommes comme des miroirs chargés de lui refléter sa propre personnalité, et de l’embellir, et de la parfaire, se disait très reconnaissant à Dalberg, qui lui avait appris à bien regarder la nature. Schiller appréciait ses flacons de vin : « Celui qui sait bien abreuver ses brebis, écrivait-il, je l’appelle un bon pasteur ; » il appréciait aussi ses coups d’œil clairs, rapides, larges, qui donnaient tant de charme à son entretien ; et son humeur, enfin, qui le rendait d’un commerce très agréable. Au dire de Humboldt, nul ne savait, comme Dalberg, éveiller et exciter les idées. Bref, l’Allemagne littéraire tout entière lui décernait le sceptre de la conversation. Mais c’est dans une primatie d’un autre ordre que l’asseyait Napoléon ; Dalberg s’y installa, comme en un fauteuil de salon ; mais il y fut aussi pale qu’ailleurs il était étincelant.

Ayant accès à l’oreille de l’Empereur, demeurant riche, lui seul, parmi la détresse universelle de l’Eglise d’Allemagne, et vivant de plain-pied avec tout ce que l’Allemagne comptait de penseurs, d’écrivains et d’artistes, Dalberg avait un rôle ecclésiastique à jouer, qu’il ne joua pas. C’est à un rôle politique qu’il songea, à une combinaison qui ferait de lui le premier personnage d’une Allemagne unifiée, et non point le chef effectif, ni même le directeur d’opinion, mais, purement et simplement, l’occupant de la place d’honneur : la vanité, chez lui, coupait les ailes à l’ambition, et l’immobilisait dans une préséance de façade. Tantôt rieur, tantôt agacé, Napoléon sut profiter de ces « rêves de songe-creux, » comme il disait, pour organiser la Confédération du Rhin ; et Dalberg, qui mesurait à l’ostentation dont on l’entourait l’estime qu’il inspirait, prosternait devant Napoléon, « prince protecteur, » son hommage reconnaissant, et tressait, tantôt à Périclès, tantôt à Charlemagne, des couronnes de fleurs un peu vieillottes, avec l’espoir que l’Empereur saisirait les allusions, et qu’il les agréerait. Napoléon laissait faire, méprisant en Dalberg l’homme d’Eglise qu’il oubliait d’être, l’homme d’État qu’il s’efforçait d’être, l’idéologue qu’il était. Il n’avait cure de ses complimens, ne se souciait que de ses services, et obtenait les uns et les autres.

Dalberg fut le plus obéissant des primats : il poussa la docilité à l’endroit de l’Empereur jusqu’à comprendre, lui, nourri dans les doctrines fébroniennes, que l’Allemagne, pour le règlement de ses choses d’Eglise, devait invoquer la collaboration « ultra-montaine » du Pape. La nécessité où il se trouva, et qu’il accepta d’ailleurs volontiers, de se ranger aux vues de l’Empereur désarma sa mauvaise humeur de théoricien contre cette centralisation de l’Église romaine, dont un spéculatif comme Febronius pouvait bien discuter sur le papier les origines historiques, mais avec laquelle un réaliste comme Bonaparte jugeait opportun de compter pour l’élaboration des réalités du lendemain.


V

Poussé jusqu’à ses dernières conséquences, le fébronianisme en Allemagne, comme le gallicanisme en France, eût fait affront au vieux principe chrétien de la distinction des deux pouvoirs, de la dualité entre Dieu et César. Mais ce vieux principe avait une si robuste vertu, que l’on sentait, aux heures de crise, le besoin de recourir au vicaire de Dieu, et non point seulement aux ministres de César, pour la restauration de l’établissement religieux. La soupçonneuse Église gallicane et la soupçonneuse Eglise germanique, subitement asphyxiées sous les monceaux de ruines qu’accumulait la Révolution, laissèrent pénétrer la puissance papale près de leur chevet de moribondes, pour qu’elle les aidât à recouvrer quelque liberté de respiration, quelque élasticité d’action, quelque renouveau de vie. En France, la centralisation même de l’État facilita l’entente avec Pie VII : le Concordat fut rapidement négocié. Au contraire, la complexité du vieil Empire, la fragilité de ses assises, le besoin d’autonomie auquel s’abandonnaient les membres du Corps germanique, et les perpétuelles menaces d’innovation que suspendait sur leurs têtes l’esprit d’entreprise de Bonaparte : tout cela rendait singulièrement laborieux un accord entre l’Allemagne et Rome. A vrai dire, dès 1802, il n’y avait plus d’Allemagne : il y avait, entre1 ciel et terre, une ombre d’Empire, que le canon d’Austerlitz fit s’effondrer ; il y avait, sur terre, des royaumes et des principautés, qui multipliaient les coquetteries à l’endroit de Napoléon, et qui déjà pressentaient en lui le successeur des Habsbourg, chargé de cimenter l’unité germanique renouvelée. Hommes d’Etat et hommes d’Eglise, qui voulaient régler par un statut nouveau les rapports de l’Allemagne catholique avec Dieu, se tournèrent naturellement vers Bonaparte.

Dès le 15 août 1802, Maximilien, l’électeur de Bavière, exprimait au Premier Consul son désir de conclure un Concordat avec le Pape et souhaitait, pour mener cette tâche à bien, « l’aide de l’homme qui sut résoudre le grand problème d’une alliance de la Philosophie avec la Hiérarchie. » Ainsi, le Concordat entre Rome et la France était à peine signé, qu’on le considérait, hors de France, comme un exemple classique, comme un précédent qui faisait loi. La Bavière, tout de suite, faisait des avances au Saint-Siège : elle expédiait à Rome, dès 1803, un ecclésiastique, d’ailleurs tout dévoué aux doctrines fébroniennes et aux aspirations illuministes, Haeffelin, pour demander la création d’une Eglise bavaroise, soumise à un archevêque qui serait nommé par le Pape. Le Wurtemberg, aussi, désirait son Concordat. Mais la Cour de Rome prenait acte de ces démarches sans y donner une réponse formelle : car les deux Empires, l’Empire germanique qui ne se décidait point à mourir, et l’Empire français qu’on voyait poindre sur l’horizon, prétendaient l’un et l’autre, chacun de son côté, à réorganiser en bloc l’Eglise germanique et à conclure avec Rome un Concordat d’ensemble auquel acquiesceraient les diverses puissances d’Allemagne. Il semblait que l’arrêt de mort du Saint-Empire romain germanique fût déjà signé dans les conseils de Dieu ; mais, jusqu’en 1806, l’agonisant s’obstinait à vivre ; et Rome lui eût donné le coup de grâce en acceptant d’entrer en pourparlers, individuellement, avec l’un ou l’autre des Etats du Corps germanique. Consalvi s’y refusa : il estimait que « le parti de la justice est toujours le meilleur, s’il n’est pas toujours le plus productif et le plus heureux : » et faire comme si le Saint-Empire n’existait plus avant même que l’acte de décès n’en fût enregistré, cela paraissait à Consalvi contraire à la « justice. » Mais, lorsque les chancelleries eurent définitivement embaumé ce cadavre récalcitrant, un autre Empire s’interposa, pour empocher Rome et les Etats allemands d’engager des conversations particulières : et ce fut l’Empire français. Napoléon Ier voulait donner une sanction, dans l’ordre religieux, à cette nouveauté politique qui s’appelait la Confédération du Rhin ; il voulait qu’à cette ébauche d’unité allemande, fille et sujette de sa volonté souveraine, correspondît un Concordat allemand, conclu par ses soins et sous ses auspices.

La Cour de Rome, naguère si négligée, recevait à présent trop d’avances : d’une part, les désirs timidement exprimés des Etals allemands, qui s’essayaient à régler leurs affaires avec elle, personnellement ; d’autre part, les communications formelles de l’empereur des Français, qui, se réputant à juste titre comme « le plus puissant d’entre les chrétiens, » sentait sa « conscience troublée, » tant que se prolongerait, pour le catholicisme allemand, « un état d’abandon et de perdition. » Le Wurtemberg après la Bavière, et Bade après le Wurtemberg, ne se lassaient point d’élever la voix pour réclamer des évêchés spéciaux et une organisation territoriale de la confession catholique ; et, d’autre part, « héritier de Charlemagne, véritable empereur d’Occident, fils aîné de l’Eglise, » l’empereur Napoléon considérait que c’était de lui seul, — de lui, le reconstructeur universel, — que les Églises d’outre-Rhin pouvaient attendre le « secours, la puissante protection, » dont elles avaient « un si pressant besoin. » En face des Etats allemands qui souhaitaient leurs Eglises, Napoléon préférait que l’Allemagne eût son Eglise, comme la France unifiée avait la sienne, ou, tout au moins, qu’une primatie allemande dominât de son impérieuse bénédiction tous les Etats signataires de la Confédération germanique. Dalberg, lui, ne jugeait pas impossible que, sous les auspices de l’Empereur, des concordats spéciaux fussent négociés et que par-dessus les Églises nouvelles, filles de ces concordats, une primatie nationale continuât de régner ; il renoncerait d’ailleurs à cette primatie, le jour où elle paraîtrait un organe superflu.

Ainsi, plusieurs combinaisons, dont l’une accentuait les rapports entre l’établissement religieux et la souveraineté territoriale, et dont l’autre ressuscitait l’antique usage des vastes patriarcats, se disputaient entre elles l’audience et l’acquiescement de Pie VII. Les événemens de Rome et l’emprisonnement du Pontife suspendirent, non point seulement tout acquiescement, mais même toute audience, et, comme ces délais et ces incertitudes irritaient Napoléon, son Conseil ecclésiastique, dès 1809, ne put se défendre d’excuser le Pape en alléguant que Pie VII, privé de l’« assistance ordinaire » des cardinaux, ne pouvait « étudier avec activité une affaire liée, comme celle-ci, aux plus grands intérêts de la religion et des peuples. » L’excuse était bonne, elle ne comportait nulle réplique, et, jusqu’en 1814, Savone et Fontainebleau la rendirent valable. Le Pape, cette année-là, cessa d’être captif. Il pouvait dès lors examiner et trancher les difficultés de l’Allemagne. Mais bientôt une foudroyante nouvelle faisait haleter et respirer l’Europe ; l’Empereur, captif à son tour, avait l’Océan lui-même pour geôlier ; et ce ne fut plus avec Paris, mais avec Vienne, que Rome poursuivit le colloque.


VI

Wessenberg fut, au Congrès de Vienne, le porte-parole des doctrines et des aspirations antiromaines. Chanoine depuis l’âge de douze ans, nommé par Dalberg, en 1800, au vicariat général de Constance, Wessenberg avait transformé cet arrondissement ecclésiastique en un terrain d’expériences pour les aventureuses réformes dont il rêvait. Défier Rome par des proclamations bruyantes n’était point de son goût : il préférait travailler discrètement, innover sans fracas, créer ainsi des « faits acquis ; » et, plutôt que de manifester contre Rome, il aimait mieux contraindre Rome à cette ingrate initiative de manifester contre lui, ce qui voudrait dire : contre l’Allemagne. Il avait dépassé, et de beaucoup, le degré de désinvolture qui s’exprimait par des bravades au Saint-Siège ; Wessenberg ignorait le Saint-Siège. Tout doucement, en toute souveraineté, il avait introduit parmi ses prêtres et ses ouailles une liturgie allemande, supprimé jeûnes et vigiles, effacé de son mieux la ligne de partage entre les diverses confessions chrétiennes, et même, peut-être, entre le christianisme et le rationalisme. Deux brefs du Pape, averti par son nonce de Lucerne, avaient dénoncé à Dalberg l’altitude du vicaire général ; et Dalberg, en 1814, l’avait relevé de ses fonctions. Mais, tout de suite après, il l’envoyait au Congrès de Vienne, pour « aviser à une restauration et à une organisation nationale de l’Église allemande, » et, en 1813, il faisait de lui son coadjuteur.

Le travail de Wessenberg à Vienne exposait Rome à de graves périls. Ce n’est pas que l’ancien vicaire général de Constance groupât autour de lui une nombreuse école théologique ; car la plupart des ecclésiastiques imbus des idées fébroniennes inclinaient vers une combinaison qui, dans l’étroite enceinte de chaque Etat, asservirait l’Eglise au maître du sol ; et, si l’on excepte une brochure de Kopp, intitulée : « Idées pour l’organisation de l’Église allemande, contribution au futur Concordat, le « patriarcalisme » de Wessenberg ne ralliait qu’un médiocre nombre d’hommes d’Eglise. Mais Wessenberg avait derrière lui Dalberg, qui, déchu de son grand-duché, aspirait du moins à garder sa primatie et à l’étendre désormais sur l’Allemagne tout entière ; et quant au chancelier de Metternich, qui souhaitait un accord d’ensemble entre le Saint-Siège et le Corps germanique, — désormais restauré sous l’égide de l’Autriche, — il ne répudiait pas l’espoir d’obtenir de Wessenberg, désireux, lui aussi, d’unifier l’Église allemande, un concours précieux. Quelque temps durant, le plus révolutionnaire des théologiens allait posséder la confiance du moins révolutionnaire des hommes d’État, et, pour Wessenberg, cette confiance était une force.

Restaurer dans ses droits originaires et imprescriptibles la communauté chrétienne : tel était le but suprême de Wessenberg. Une Église nationale allemande, dépendante d’un primat, régie par des statuts qui seraient partie intégrante de la constitution germanique, tenue sans cesse en haleine par des synodes diocésains, provinciaux et nationaux, et protégée contre le Pape par cette triple barrière du synode, de la primatie, et de la loi fédérale, serait l’organe approprié pour la réforme du catholicisme universel. Il n’y avait pas de temps à perdre ; car Pie VII, en rétablissant les Jésuites parmi le silence universel des cours, commettait un coup d’audace qu’il convenait de relever. On n’avait qu’à conclure avec Rome un concordat collectif, très sommaire ; puis, cette politesse une fois faite, à se passer d’elle. Vouloir négocier, pour chaque Etat, des concordats distincts, c’était permettre à Rome de diviser pour régner. Au contraire, avec un primat qui, de sa propre autorité, donnerait ou rendrait aux évêques les pouvoirs canoniques refusés ou retirés par le Pape, l’Église d’Allemagne serait assez virile, assez fière, assez sûre d’elle-même, pour se germaniser, d’abord, et puis pour aider, par son exemple et par son action, à la purification de l’Eglise universelle.

Ainsi nationalisée, elle pourrait, en quelque mesure, calquer sa constitution sur la constitution même de la société allemande ; elle donnerait dans ses conseils une place privilégiée aux membres de l’aristocratie, et leur assurerait ainsi, dans la vie religieuse, cette même préséance que les vicissitudes politiques commençaient à leur rendre dans la vie civile. Dans l’Eglise germanique telle que la voulait le baron de Wessenberg, il n’y avait plus place, ou presque plus, pour la hiérarchie romaine ; mais il y avait place pour la hiérarchie mondaine ; les grands de ce monde fussent devenus, constitutionnellement, les grands de l’Eglise ; et, la réaction politique aidant, l’on eût vu ce projet de réforme, qui arborait comme idéal la résurrection de la primitive communauté chrétienne, s’égarer en des voies singulièrement diverses de celles où un pareil rêve avait, deux siècles plus tôt, engagé la démocratie puritaine, et aboutir, tout au contraire, à l’asservissement de l’Eglise par une oligarchie aristocratique.

Wessenberg, au Congrès de Vienne, eut deux catégories d’adversaires : d’une part, deux chanoines de Worms et de Spire et un avocat de Mannheim, qui s’intitulaient « les orateurs de l’Eglise catholique d’Allemagne, » et qui prenaient conseil près du cardinal Consalvi et du nonce Severoli ; d’autre part, les représentai de la Bavière et de plusieurs autres souverainetés, qui continuaient d’estimer que chaque Etat devait s’entendre avec Rome, personnellement.

Les « orateurs » demandaient la « liberté » de l’Église allemande ; mais c’est contre l’hégémonie des couronnes laïques, non contre celle de la tiare, qu’ils s’insurgeaient. Que le Pape pourvût, tout de suite, aux nombreuses vacances des sièges épiscopaux ; que les chapitres, ensuite, recouvrassent tous leurs droits pour l’élection des évêques ; et que les Etats cessassent de s’ingérer en pareilles affaires : tel était leur programme. Ils avaient un moyen décisif pour assurer l’indépendance des évêchés et des chapitres à l’endroit du pouvoir civil : c’était le rétablissement de l’Église dans celles de ses propriétés qui n’étaient pas encore aliénées et, en cas d’aliénation antérieure, le versement immédiat, par les puissances laïques, d’indemnités convenables. Personne à Vienne ne se ralliait à ces solutions, et Metternich qualifiait les « orateurs » de « têtes folles. » Mais leurs mémoires successifs, et les doléances qu’ils prodiguaient dans les coulisses, eurent du moins cet effet, de rendre les questions d’Eglise importunes. Qu’on le voulût ou non, les débats ecclésiastiques rappelaient aux plénipotentiaires de Vienne une dette gênante, qu’ils étaient formellement décidés à ne point rembourser ; mais, lors même qu’un créancier est à l’avance éconduit, lors même qu’on s’arme contre lui du droit de la force, on éprouve toujours quelque ennui à voir et à entendre les avocats de la créance. Discuter sur l’Eglise d’Allemagne, c’était donner à ces trois « orateurs » l’occasion de placer leur mot : si peu dangereux qu’ils fussent, ils étaient impatientans, comme l’est toujours le bon droit auquel on ne veut ni ne peut satisfaire ; et, pour que le silence se fit sur les choses d’Eglise, on était tout prêt à renvoyer Wessenberg dos à dos avec eux.

Aussi Wessenberg borna-t-il bientôt son ambition à faire insérer, dans l’acte du Congrès de Vienne, un article, conçu en termes tout à fait généraux, qui énoncerait le principe d’une Eglise nationale allemande et garantirait par-là même à l’institution nouvelle l’appui protecteur de la Confédération germanique. Le cabinet de Berlin et celui de Vienne proposèrent chacun leur rédaction. Le texte élaboré par la diplomatie prussienne souhaitait que l’Eglise catholique en Allemagne reçût, « sous la garantie de la Confédération, une constitution (Verfassung) aussi homogène que possible, assurant ses droits et lui procurant les moyens les plus nécessaires pour faire prévaloir ses besoins. » Le texte autrichien stipulait que le règlement général des choses d’Eglise et des rapports des évêchés allemands avec la Cour de Rome demeurerait réservé à l’assemblée de la Confédération germanique. La Prusse, en somme, sans ambages ni scrupules, envisageait la possibilité d’une constitution, fabriquée en Allemagne, pour l’Eglise catholique d’Allemagne ; Metternich, qui avait le sens du catholicisme, proposait une rédaction moins choquante pour Rome. Sous l’action de Wessenberg et du comte de Munster, ministre de Hanovre, les deux puissances finirent par tomber d’accord sur un texte commun, qui n’était que le projet prussien légèrement modifié.

Wessenberg se croyait maître du succès, lorsque survint, pour traverser son espoir, la mauvaise volonté de la Bavière, bientôt suivie d’autres oppositions. Les partisans des Eglises d’Etat voulaient empêcher l’unification nationale de l’Eglise germanique. Aussi la Bavière prit-elle prétexte d’une divergence d’idées avec la Prusse au sujet de la situation des protestans, pour faire échouer ! e projet d’article relatif à l’Église germanique. Wessenberg s’émut, puis s’indigna. Il conjura Metternich, lui déclara que ce serait une honte aux yeux du monde entier si le peuple allemand ne trouvait pas dans l’Acte de Vienne une garantie pour ses intérêts religieux ; que les gouvernemens unis pourraient intimider le Saint-Siège ; que Rome, au contraire, s’ils traitaient séparément avec elle, se jouerait d’eux. Metternich était de l’avis de Wessenberg ; mais, la Bavière tenant bon, l’on finit par effacer l’article litigieux : et le Congrès de Vienne se sépara sans donner à l’idée de primatie ou de patriarcat la plus légère satisfaction.

L’idée, pourtant, avait trop d’appuis politiques pour se résigner aussitôt à l’effacement ; elle continua de frapper à la porte des cabinets des souverains, et de courtiser les âmes des fidèles ; elle fut assez tenace, assez entreprenante, pour que certains esprits pussent croire, en Allemagne, à la prochaine fondation d’une « Eglise d’Utrecht, » à l’imminence d’un schisme germanique. Rome n’était point sans anxiété, lorsque se réunit à Francfort, en 1816, le Bundestag germanique : Metternich persistait dans son plan politique, Wessenberg dans son programme religieux, et leur communauté d’action était grosse de menaces. Mais l’appui de Metternich, qui avait, au Congrès de Vienne, été de quelque utilité pour Wessenberg, commença de lui être nuisible. La Prusse avait vu clair ; elle avait senti que la réorganisation de l’Eglise germanique, telle qu’on la désirait à Vienne, pouvait faire de cette Eglise la satellite de l’Autriche ; c’en était assez pour que la Prusse fît obstacle. Aussi les doctrines de Wessenberg, à Francfort, ne se heurtèrent-elles plus seulement à l’hostilité bavaroise, mais à l’antipathie prussienne : dès ce moment, elles étaient en recul.

La mort de Dalberg, en février 1817, leur donna le coup de grâce, en faisant disparaître le seul personnage qui eût été qualifié, sur l’heure, par son titre de prince-primat, pour supporter sur ses épaules la charge du patriarcat national. Il n’y avait plus de primat ; Wessenberg n’était plus qu’un ancien coadjuteur : il pouvait dès lors construire des théories sur la primatie, elles flottaient en l’air, indécises et vides.

Il se résolut à prendre la route de Rome, pour en revenir évêque, voire patriarche ; sinon, à son retour, il en appellerait à l’Allemagne entière, et l’érigerait comme juge entre Rome et lui. Son impatience se brisa contre la patience romaine ; il rentra à Constance fort mécontent ; et, drapé dans sa dignité de vicaire capitulaire, entouré d’un chapitre qui le soutenait et l’aimait, il concerta l’action du lendemain. Des duels de brochures s’engagèrent : les unes accusaient Wessenberg, les autres accusaient Rome ; et les unes et les autres, par le relief même qu’elles donnaient à Wessenberg, semblaient le sacrer primat, même patriarche. Et puis le silence se fit : Wessenberg était devenu gênant… Au moment où, revenant de Rome, il se disposait à parler haut, les envoyés des divers souverains allemands nouaient avec la Curie des entretiens chaque jour plus sérieux ; ils y parlaient bas, très bas, chacun à part et chacun pour soi ; et les conversations qu’engageaient avec Consalvi les souverainetés laïques, même protestantes, et les notes que lui transmettaient, pour le service de ces souverainetés, les théologiens, même fébroniens, étaient pour Rome une première victoire ; car ces conversations particulières et ces notes de détail attestaient qu’avant d’être née, la grande Eglise nationale germanique était morte. Il fallut plus de cinquante ans pour que M. De Bismarck s’essayât une dernière fois, et d’ailleurs inutilement, à contester cette victoire définitive de la centralisation romaine sur l’idée d’Eglise nationale.


VII

Le prisonnier de Sainte-Hélène faisait école. Il avait ouvert le siècle en ménageant au Saint-Siège deux surprises successives, dont l’une, le Concordat, ressemblait à un hommage, dont l’autre, les articles organiques, ressemblait à une duperie. A l’improviste, il avait appelé la diplomatie pontificale à réorganiser avec lui l’Eglise de France ; à l’improviste encore, il avait donné au Concordat, tout ensemble, une entorse et un complément. Les souverains allemands qui voulaient, au lendemain du Congrès de Vienne, rétablir l’équilibre de l’Eglise connaissaient, pour l’avoir étudié, le précédent de Napoléon ; et les grandes lignes de leur politique ecclésiastique s’y calquèrent presque servilement. Ils demandèrent et obtinrent de Rome qu’une assise fût donnée à leurs Eglises ; puis ils prétendirent régler en toute liberté le détail de ces édifices, dût l’assise elle-même en souffrir.

Le Concordat signé, dès le 5 juin 1817, entre Rome et la Bavière fut presque aussitôt mis en péril par la façon même dont le gouvernement bavarois le publia : on en fit comme un appendice de la constitution du royaume, — ce qui n’était point pour déplaire au Saint-Siège, — mais on y accrocha, comme second appendice, un « édit de religion, » qui subordonnait l’Eglise à l’Etat. La signature donnée au Pape par le roi de Bavière était corrigée et à demi retirée par cette adjonction d’articles organiques, qui ne faisaient avec le Concordat qu’un seul et même bloc, charte hybride, incohérente, pour laquelle fut réclamé le serment des ecclésiastiques et des fonctionnaires. D’interminables négociations s’engagèrent entre Munich et le Saint-Siège : elles aboutirent à la déclaration de Tegernsee, par laquelle le roi de Bavière promit, en termes embarrassés, que le Concordat à lui seul, pris en soi, aurait la valeur d’une loi de l’État, et que les garanties qu’il accordait à l’Eglise catholique ne pourraient être diminuées ou restreintes par les stipulations de l’Edit de religion. Cette exégèse, signée d’un paraphe royal, était un chef-d’œuvre de subtilité : la Curie s’en pouvait dire satisfaite, et les légistes, d’autre part, y trouvaient de multiples occasions d’épiloguer ; mais c’était déjà beaucoup, pour Rome, d’avoir fait reconnaître en principe la vertu législative intrinsèque du Concordat, et d’avoir obtenu, pour l’Eglise de Bavière, quelques compensations matérielles à la perte de ses biens ; il appartenait aux évêques et il appartenait aux fidèles de considérer ces faits comme acquis, et d’en profiter.

La Prusse, de son côté, dès 1815, s’était essayée à causer sérieusement avec le Pape : Niebubr, l’illustre historien, avait été envoyé à Rome comme ministre. On eût fort surpris le premier roi de Prusse ou son successeur le Roi-sergent, si l’on eût pu leur faire entrevoir que, moins de cent ans après eux, un Hohenzollern nouerait des rapports avec l’ « Antéchrist » et permettrait même à ses diplomates de le qualifier de Très-Saint-Père. La situation légale des catholiques, dans le royaume de Prusse tel qu’il existait avant Frédéric II, avait été fixée par le traité de Westphalie et par diverses conventions diplomatiques ; c’était une matière qui ne relevait ni du droit administratif, ni surtout du droit canon, mais plutôt du droit des gens ; et le roi de Prusse n’avait de comptes à rendre qu’aux puissances cosignataires de ces conventions, nullement au Saint-Siège. Les conquêtes de Frédéric II étaient survenues, et l’aspect religieux de la Prusse avait commencé d’être modifié. Du jour où la Silésie fut annexée, il y eut en Prusse une question catholique, question de politique intérieure, qui fut tout de suite complexe et qui tout de suite s’annonça comme gênante. Le Congrès de Vienne, en assurant à la Prusse des territoires considérables tout le long de la vallée du Rhin, grossit étrangement le nombre de ses sujets catholiques : et cette question catholique, du jour au lendemain, devint plus ardente et plus aiguë. Frédéric III en avait conscience : dans la proclamation qu’il adressait à ses nouveaux sujets rhénans, il insista, surtout, sur la liberté religieuse dont il les ferait bénéficier.

Le moment était solennel pour la Prusse : elle ne pouvait plus se présenter devant l’Allemagne et devant l’Europe comme une puissance essentiellement protestante, qui tolérait chez elle, sous la protection des traités, quelques anciens essaims de populations catholiques ; et, pour obtenir le respect de leur foi et la liberté de leur culte, les Rhénans n’étaient point d’humeur à invoquer des signatures diplomatiques ; ils se prévaudraient, tout simplement, tout fièrement, de leur qualité de citoyens prussiens. Il n’était plus permis à la Prusse de considérer le catholicisme comme une végétation parasitaire s’étalant çà et là, en plaques restreintes et discrètes, sur le vieux tronc prussien : le catholicisme rhénan demandait d’être greffé sur ce tronc : à ce prix seulement, la loyauté rhénane serait acquise aux Hohenzollern. La Prusse, jusque-là, avait toléré un certain nombre de catholiques, plus qu’elle n’avait toléré le catholicisme : sa conscience désormais devait s’élargir à mesure que s’étendait sa puissance ; et la base théologique sur laquelle reposait son unité morale était définitivement vacillante, par l’effet même de ses succès militaires et de ses bonnes fortunes diplomatiques.

Niebuhr sentait cette nouveauté ; il discernait les intérêts de demain, et il en déduisait les devoirs d’aujourd’hui. Pour faire face aux besoins présens, quelques concessions au Saint-Siège n’avaient rien qui l’inquiétât. Car le Saint-Siège, d’après lui, serait à bref délai plus qu’inoffensif : c’était une force appelée à disparaître ; et, s’il suffisait, pour faire plaisir aux Rhénans et consolider ainsi l’homogénéité prussienne, de se montrer galant avec cette puissance vieillie, n’y aurait-il pas quelque étroitesse à s’y vouloir refuser ? Le demi-dédain qu’il professait pour la Papauté suffisait à rassurer Niebuhr sur les conséquences des amabilités qu’il était tout prêt à lui prodiguer ; et c’est ainsi que ses erreurs mêmes de jugement conspiraient avec la largeur naturelle de ses vues pour le rendre fort traitable et fort accommodant.

Ses chefs à Berlin montrèrent moins d’empressement ; ils passèrent près de trois ans sans lui envoyer des instructions ; et, lorsque le patient travail de Niebuhr eut mûri la solution des difficultés, le chancelier Hardenberg vint lui-même à Rome pour se donner le facile honneur de cueillir ce fruit. Ce fut la bulle De sainte animanim, de 1821. Archevêchés et évêchés furent définis par cette bulle, tels que maintenant encore ils existent ; elle est demeurée la charte, pour la nomination des évêques et des chanoines ; quant à l’engagement que prit la Prusse d’assurer aux évêchés et aux chapitres, avant 1833 un capital immobilier suffisant, il est, jusqu’à l’heure actuelle, demeuré lettre morte, et la Prusse se contentera, longtemps encore, de payer annuellement, en la calculant d’après un taux suranné et dès lors fort économique, la rente de ce capital toujours promis. On ne jugea point nécessaire en Prusse de régler par des lois civiles, tout de suite après la bulle, les innombrables questions qu’entraîne le voisinage de l’Église romaine avec un État moderne ; on estimait sans doute que le code civil prussien de 1796 offrait à l’État des armes suffisantes ; et les sujets rhénans du roi de Prusse, auxquels la bulle rendait des diocèses, des pasteurs et des chapitres, ne tardèrent point à prévoir une série de conflits entre leur foi et leur loi.

Les diplomates de la Bavière et de la Prusse coudoyaient de temps à autre, dans le cabinet de Consalvi, les représentans d’une sorte de syndicat d’Etats protestans, dont le siège était à Francfort, et qui s’était formé pour élaborer avec le Saint-Siège le statut légal des catholiques de Bade, de Wurtemberg, des Hesses et de Nassau. Les deux parties commencèrent par s’entre-heurter : le projet de constitution ecclésiastique préparé par la conférence de Francfort en 1818 provoqua, en 1819, une déclaration hostile de Consalvi. Les souverains qui se laissaient murmurer à l’oreille, par leurs conseillers fébroniens, qu’un jour viendrait où le Pape, déchu de sa primauté, devrait « être ramené à son métier de pêcheur, » réclamaient du Vatican qu’il voulût bien dessiner sur une carte d’Allemagne des circonscriptions ecclésiastiques nouvelles et leur laisser ensuite la paix ; le Pape se refusait à n’être qu’un arpenteur et à sacrifier implicitement ses prérogatives de chef spirituel de l’Église. Telles étaient pourtant la détresse des âmes et l’anarchie des clergés, que, pour mettre au plus tôt un peu d’ordre dans ce chaos, l’on signe, en 1821, une entente provisoire : Rome crée cinq évêchés et un archevêché, et les gouvernemens promettent des dotations à ces églises ressuscitées. Mais, à peine ces cadres sont-ils tracés, que les pouvoirs laïques, jaloux d’éconduire le Saint-Siège dont ils croient n’avoir plus besoin, tirent de leurs cartonniers deux documens, dont l’un s’appelle l’ « Instrument de fondation » et l’autre la « Pragmatique d’Eglise. » Les cinq ecclésiastiques dont ils songent à faire des évêques sont mis en demeure d’adhérer, à ces actes : quatre sur cinq y consentent. Or, dans ces actes, tout Febronius revit : en y donnant leur signature, ces quatre évêques éventuels assoient sur le système l’ébronien, comme sur une pierre nouvelle, les établissemens ecclésiastiques dont ils escomptent la gérance. L’instant est solennel : si Rome ferme les yeux, une partie de l’Eglise d’Allemagne lui échappe. Rome proteste, refuse toute investiture épiscopale aux ecclésiastiques signataires, l’effet de la bulle de 1821 est suspendu.

Une bulle nouvelle finit par être émise, en 1827, dans laquelle le Pape, plus exigeant et plus explicite que naguère, stipulait la liberté de la juridiction épiscopale à l’endroit des souverainetés laïques. Les puissances acceptèrent cette bulle ; elles la publièrent l’une après l’autre, et puis se mirent d’accord, presque toutes, pour rédiger, en 1830, une ordonnance commune, relative au droit de protection et de surveillance territoriale sur l’Eglise catholique. Le statut donné par Rome à la « province ecclésiastique du Haut-Rhin » et les articles additionnels élaborés par les bureaucraties s’affrontaient, se gênaient et se contredisaient. Ce qui importait aux gouvernemens, c’était leur post-scriptum : ce qui importait à Rome, c’était sa bulle. Rome protesta contre le post-scriptum, mais cette fois ne retira point la bulle ; car, en la faisant publier, les gouvernemens, qu’ils le voulussent ou non, avaient scellé l’attache de leurs Églises avec le Vatican : c’était aux évêques et c’était aux fidèles de garantir l’intégrité du scellement. En Bade et en Wurtemberg comme en Bavière et comme en Prusse, Rome avait fait son devoir ; à eux de faire le leur. La ténacité de la diplomatie romaine avait mis entre les mains des catholiques d’Allemagne, après beaucoup d’efforts, les armes strictement nécessaires pour défendre l’Eglise contre l’esprit d’entreprise de l’État ; elle ne pouvait plus rien elle-même ou presque plus rien, sous peine de paraître provocatrice à ceux qui sans cesse redoutaient le péril ultramontain. Ces armes, telles quelles, étaient encore fragiles ; les gouvernemens les pouvaient ébrécher, et les évêques les pouvaient laisser rouiller ; mais Rome, en commençant les négociations, n’avait espéré rien de plus ; et, dans l’état des esprits, c’était beaucoup, déjà, qu’on se fût adressé à elle pour reconstruire, comme des réalités solides et vivantes, les diverses sections de l’hypothétique Eglise d’Allemagne. Le désordre de cette Eglise avait permis au spectre d’une primatie allemande de prendre consistance ; on achevait de faire s’évanouir ce spectre en mettant un terme, même précaire, à ce désordre ; et, dans l’Allemagne du XIXe siècle, Rome recommençait de compter.

La collaboration entre la diplomatie romaine et les pouvoirs laïques marque la première étape de la renaissance catholique allemande ; la collaboration entre l’inspiration romaine et l’initiative même des catholiques allemands marquera la seconde étape. Mais, pour qu’évêques et fidèles, bénéficiaires de la timide victoire du Saint-Siège, eussent le goût, l’audace et la force de sanctionner cette victoire et de la compléter par leur activité pastorale, juridique, littéraire, politique, il fallait qu’autour d’eux l’horizon fût propice : il le fut, grâce au romantisme. La faveur imprévue dont recommença de jouir la pensée catholique dans les imaginations et dans les intelligences allemandes fut singulièrement secourable au succès de l’action catholique. Durant ces trente premières années du siècle, au cours desquelles Rome, sous l’œil impuissant de Wessenberg, avait pris contact avec le catholicisme allemand ressuscité, un autre contact s’était produit, non moins fécond, non moins inopiné, entre l’idéal catholique et l’esprit germanique ; il nous faudra faire halte devant ce phénomène, avant de tenter un nouveau pas dans l’histoire ultérieure.


GEORGES GOYAU.