L’Allemagne du présent/03

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L'ALLEMAGNE


DU PRESENT. [1]




AU PRINCE DE METTERNICH.




III - HEIDELBERG

Il m’en coûtait de m’arrêter beaucoup à Heidelberg : j’y avais habité autrefois, et je n’y reconnaissais plus rien. C’est le propre des grands mouvemens publics de changer ainsi l’aspect moral des lieux, et comme de notre temps l’opinion se fait, en tout pays, le même domaine et le même chemin, les diversités pittoresques s’effacent sous l’analogie des idées. Il y a tant à gagner dans cette vaste communauté de la pensée moderne, qu’il faut savoir se résigner à perdre quelque chose. Cette fois, la perte m’attristait ; il me manquait d’heureuses impressions dont je gardais une bien douce mémoire. J’avais trouvé jadis un calme si profond dans ce gracieux séjour, il y avait un charme si original dans cette vie close et savante qui coulait lentement sous l’ombre majestueuse des ruines ! On était pourtant alors vers la fin de l’été de 1840, au moment même où les princes travaillaient en Allemagne à soulever contre la France des colères trop factices pour durer beaucoup. Heidelberg n’en avait pas encore souffert, et n’en devait guère souffrir ; l’université s’occupait assez peu de politique. Tout au plus, quelque jeune docteur parlait-il de nous redemander l’Alsace avec un morceau de la Lorraine ; mais cette belle ambition ne tirait point à conséquence : c’était, en vérité, pur propos après boire, un malin souvenir des chansons du vieil Arndt, que le nouveau roi rétablissait à Bonn ; un trait affecté de ce patriotisme érudit qui, à entendre M. Heine, viendrait peut-être un jour nous chercher querelle pour avoir autrefois si méchamment décapité ce pauvre Conradin de Hohenstauffen. Il s’en fallait, d’ailleurs, qu’on prit fort au sérieux ces antiques ressentimens, et, quant à des sujets plus pressans et plus graves, quant à des débats intérieurs, des débats constitutionnels, l’esprit n’y était point. L’agitation des premières années qui suivirent 1830 avait cessé ; le roi de Prusse n’avait point encore réussi à fabriquer les matériaux d’une agitation nouvelle. Tout allait presque à l’ancienne mode. Je vois toujours le bon Zacharise monter en chaire avec sa houppelande et ses grandes bottes, telles que les portaient les paladins de 1813 ; il était alors de tradition que le célèbre légiste dépassait en secrètes bizarreries les plus bizarres figures qu’eût jamais rêvées l’imagination d’Hoffmann. Maintenant il n’y a plus de place en Allemagne pour les personnages des Contes fantastiques. Le fantastique s’en va comme le reste, chivalry is over ; dans ce temps-là, tout n’était point encore parti, il en serait volontiers resté quelque chose au sein de la vieille université. Je me rappelle certaines leçons sur le Faust, où le maître semblait si possédé de son sujet, qu’il se substituait presque à son héros, expliquant comme pour lui-même et par lui-même ces violentes passions de l’intelligence, dont il était, pensait-on, la victime autant que l’interprète. Mais du moins n’y avait-il point d’autre orage qui grondât au fond des auditoires de Heidelberg, et celui-là grondait bien bas. Les professeurs faisaient honnêtement et régulièrement leurs cours ; les étudians leur donnaient des sérénades et les complimentaient le soir aux flambeaux ; les étudians cheminaient avec la plus parfaite innocence le long du stade académique ; la rumeur de leurs fêtes troublait seule le silence des gothiques châteaux du Neckar, lorsqu’un jour de commerce leurs barques remontaient et descendaient la rivière, toutes chargées de musique, de drapeaux et de feuillages.

Aujourd’hui quel changement ! La ville même, la ville entière, est tout autre ; les maisons s’élèvent et se font marchandes ; les rues s’emplissent de passans et de voitures ; il y a partout du tumulte et du bruit. Heidelberg est à présent le carrefour d’une grande route ; des lignes de fer s’y croisent, des bateaux à vapeur en partent et s’y arrêtent. Les idées se sont renouvelées en même temps que les lieus, et la pensée publique a, pour ainsi dire, revêtu cette face mouvante du pays. Heidelberg est en émoi comme tout le grand-duché.

On a pu voir récemment combien les fermens des opinions politiques avaient pénétré chez les populations badoises. La lutte énergique soutenue par la seconde chambre, en 1842, contre le ministère de M. de Blittersdorf, a produit une impression générale, et le juste triomphe du parti constitutionnel, en cette difficile occasion, demeure encore dans toutes les mémoires. C’est un souvenir dont l’Allemagne libérale envie à bon droit et l’honneur et l’orgueil ; jamais un cabinet, durant ces dernières années, n’avait rencontré d’adversaires si savans, si opiniâtres. On eut beau dissoudre la chambre, comme on vient de la dissoudre en des circonstances analogues ; on fut obligé de céder. M. de Blittersdorf avait été l’organe d’une faction monarchique qui prétendait réduire la charte à néant ; il fallait en rabattre : le duc Léopold usa là fort à propos de ces façons paternelles qui seraient peut-être assez compromettantes, si quelque casuiste malavisé s’alarmait un jour de voir la personne du prince trop familièrement découverte, pour parler le langage reçu chez nous, où la chose, comme on sait, n’arrive jamais. Son altesse s’interposa sans rien désavouer, et daigna prier elle-même la chambre de lui épargner tous ces ennuis, ne fût-ce que par esprit d’amour et de fidélité ; on annonçait en même temps que M. de Blittersdorf s’était volontairement retiré avec cette pieuse intention. Il n’y avait donc point dans cette retraite de signification politique ; restait seulement une marque de déférence donnée par le démissionnaire au chef de l’état. Voilà, certes, une solution commode à toutes les crises de cabinet ; ce ne sont plus ainsi que des querelles de ménage où personne n’a rien à voir, excepté le maître de la maison ; un prince gagne toujours à jouer au patriarche ; ce rôle-là, sans doute, ne déplairait nulle part ; on s’en arrange fort en Allemagne. Pour souverain constitutionnel, on veut bien l’être ; mais pour souverain de bon aloi, certes, on ne le serait plus si l’on allait laisser croire que les conseillers de la couronne peuvent sortir tout faits d’un scrutin parlementaire. M. de Blittersdorf n’en fut pas moins envoyé à Francfort comme ministre de Bade auprès de la confédération germanique : ce n’est pas lui qui contrariera les grandes puissances. L’opposition qui l’avait renversé, maîtresse au fond, ne chicana pas sur les formes. Entourée de la faveur nationale, elle y trouve encore aujourd’hui le plus solide appui qui la soutienne contre la réaction qui recommence : elle combat à l’avant-garde de l’Allemagne, parce qu’elle a su créer une tribune retentissante, et les discussions des chambres excitent en Bade même un intérêt d’autant plus vif que l’écho s’en reproduit jusqu’à Berlin. Le pays est fier de ses députés, et l’on n’entre pas dans une pauvre maison qu’on n’y aperçoive aussitôt, à la place d’honneur, les portraits de Basserman, de Welker, d’Itzstein, de Hecker, comme on rencontrait chez nous sous la restauration ceux de Manuel et du général Foy. C’est en Bade seulement que des portraits d’hommes politiques sont déjà devenus des images populaires, et font pendant sur les murs des auberges de village aux victoires de Frédéric ou de Napoléon ; le détail est petit, mais il a du sens ; ailleurs ce ne sont guère encore que des figures de professeurs ou de soldats. L’outrage gratuit infligé dernièrement par le gouvernement prussien à MM. d’Itzstein et Hecker les a rendus plus chers à leurs concitoyens, et tous ont appris à détester toujours davantage le régime hypocrite des monarchies pures en voyant les représentans d’une nation libre si brutalement chassés des états d’un prince absolu pour ce seul crime d’avoir défendu chez eux la constitution. Ç’a été un nouveau sujet d’irritation au moment même où l’effervescence religieuse allait aigrir et ranimer l’effervescence politique.

Le mouvement n’a nulle part été plus prononcé qu’à Heidelberg. Ce singulier abbé Kerbler, qui débarquait en même temps que moi, y avait déjà prêché quelques semaines auparavant ; il avait beaucoup moins parlé du dogme en général que de l’unité allemande et du patriotisme allemand ; sa propagande, quoique vite arrêtée, remuait encore les classes inférieures. On était d’ailleurs à la veille des élections ; on agitait sans relâche cette grande question de la liberté des consciences, magnifique prétexte sous lequel on débat toutes les autres ; la ville était divisée en deux camps, et les libéraux, comme au XVIe siècle les huguenots de Genève, flétrissaient leurs adversaires du nom de serviles. Quelque temps après mon départ, un libéral faillit être tué durant la nuit d’un coup de pistolet ; il avait le soir même très fort maltraité les serviles dans une discussion publique ; on les accusa d’avoir voulu le punir par un guet-apens. Étaient-ce donc là ces candides philistins qui se rangeaient naguère si pacifiquement pour laisser défiler un cortége belliqueux d’étudians en gaieté ?

Les savans eux-mêmes n’étaient pas d’humeur plus paisible que la foule, et l’esprit, la passion du moment les poursuivait jusqu’au milieu de leurs livres. Les doctes maîtres seront dorénavant toujours moins tentés de s’ensevelir sous la poussière un peu stérile du cabinet : il deviendra désormais toujours plus rare de voir ce qu’on voyait jadis si souvent, un illustre professeur enfermé dans un monde d’abstractions, tout heureux du titre honorifique de conseiller intime, se retirer exprès de son temps pour mieux s’isoler par cette superbe indifférence. A Heidelberg, ce ne sont pas seulement les plus ardens et les plus jeunes qu’entraîne aujourd’hui ce vif courant du dehors ; les plus graves, les plus âgés, ouvrent aussi les yeux pour regarder enfin dans le domaine vulgaire du contingent et du réel, pour s’y mêler à leur guise, pour y marquer leur trace. M. Gervinus, l’auteur de cette excellente histoire de la littérature allemande qui lui a fait une renommée, le guide classique en cette inoffensive étude, abandonne ses travaux de critique et d’érudition ; il applique à des intérêts plus proches, plus délicats et plus sérieux ce jugement ferme et lucide qui le distingue : il est uniquement occupé des grands événemens accomplis en Allemagne depuis la fin du dernier siècle ; il les a choisis pour l’objet de ses leçons, et ses leçons formeront un livre qui sera bien une œuvre politique. M Gervinus a, je crois, été nommé député dans ces élections dont j’apercevais en passant les orageux préliminaires ; « il était temps, me disait-il, pour quiconque avait une influence légitime, d’en user au profit de la vie publique ; c’était l’étroite obligation des gens raisonnables et considérés de s’adonner à la pratique des institutions constitutionnelles, s’ils voulaient vraiment que le peuple allemand pût enfin les avoir à cœur et s’y attacher. » Banni de Goettingue en 1837, M. Gervinus savait trop ce qu’il en coûte de n’avoir pas le peuple derrière soi.

Il faut se représenter toute l’importance personnelle justement acquise là-bas aux professeurs des universités pour comprendre l’effet de leur conduite, quand on les voit ainsi surveiller de près la marche des choses et dire leur mot aux occasions. Personne n’y manquait plus à Heidelberg. Le doux et fin M. Mittermaier s’était sévèrement élevé contre les iniquités de ce déplorable procès de Jordan que je vais tout à l’heure raconter. Le digne M. Schlosser, le vieux Paulus, n’avaient pas craint d’envoyer des lettres de condoléance aux habitans de Leipzig après le funeste événement du mois d’août, et dans une adresse solennelle ils déploraient hautement ce régime d’arbitraire auquel il en coûtait trop peu de verser le sang des citoyens. Qu’on y songe cependant, ces noms-là sont parmi les plus respectés et les plus populaires de l’Allemagne, et l’on n’était pas habitué à les trouver si fort engagés en de pareilles rencontres. Il semble qu’il y ait partout un souffle de guerre. M. Paulus frémissait encore de cette lutte qu’il vient de soutenir devant les tribunaux contre M. de Schelling, et, à l’entendre exprimer ses griefs avec tant de verdeur, j’oubliais ses quatre-vingt-quatre ans. On sait le sujet de cette querelle, dans laquelle il entrait, comme toujours, de la politique sous air de théologie. Lorsque le bruit se répandit que M. de Schelling, installé dans le camp de la réaction religieuse, apportait sa science nouvelle au service des piétistes, le doyen de la critique protestante se leva tout aussitôt pour incriminer cette prétendue défection du doyen des philosophes ; il en appela hardiment à l’opinion et publia, au commencement de 1843, le cours professé à Berlin de 1841 à 1842 ; il donnait le propre texte du maître recueilli dans les cahiers de ses disciples, et l’accompagnait d’un commentaire qui faisait une bonne moitié de l’ouvrage. Le commentaire n’était pas sans doute un panégyrique, M. de Schelling le compta pour rien et répondit simplement par une poursuite en contrefaçon ; la réponse était sommaire et le débat singulièrement posé. M. de Schelling perdit son procès à Darmstadt d’abord, et ensuite à Berlin, malgré l’intervention presque manifeste du plus illustre de ses admirateurs, du roi lui-même ; il fallait qu’il eût bien tort. Ç’a été un fâcheux spectacle de voir ces deux nobles vieillards aux prises sur cette question de doctrine devenue si malencontreusement une question de police commerciale. M. Paulus n’était pas homme à reculer ; peut-être prépare-t-il déjà d’autres batailles, et ce ne sont plus en vérité des batailles d’érudit hébraïsant, ce n’est plus de la science pour la science, le but est changé. Il est curieux de lire ce qu’un théologien qui date pourtant d’un autre âge écrivait en tête de cette polémique d’hier. — S’il descendait encore une fois dans l’arène malgré le fardeau des années, c’était pour accomplir son devoir de citoyen. On s’appliquait maintenant à justifier, par de pompeuses théories, des dogmes surnaturels que les princes et les puissans du monde voulaient transformer en croyance obligatoire par pure raison d’état. Or, c’était aux puissans et aux princes qu’il s’adressait du sein de sa retraite ; il les priait de considérer que le fondement le plus scabreux de cette unité germanique dont ils rêvaient la gloire, c’était précisément l’autorité de cette église universelle qu’ils tâchaient d’établir ; il saurait bien leur prouver qu’aujourd’hui toute église, une fois acceptée comme infaillible, s’imposerait comme maîtresse absolue, choisirait les siens, excluerait les uns pour embrasser les autres, et diviserait au lieu de rallier ; il n’ignorait pas que les cabinets tenaient d’ordinaire l’habitude de la foi mystique pour une sûre garantie de l’obéissance des sujets ; était une maxime de gouvernement que le peuple devait avoir une religion, n’importe laquelle, pourvu qu’il en eût une. La maxime lui était également précieuse ; mais il attendait alors que l’on enseignât la religion du devoir, cette fleur du christianisme primitif gravée dans toutes les consciences, et non plus seulement la religion des miracles et des mystères, éternel sujet de discussion parmi les hommes.

C’est là le langage d’un théologien de l’ancienne école ; je laisse à penser celui des politiques de profession, de M. Welker, par exemple, que je rencontrai aussi à Heidelberg. L’émule, le compagnon de M. de Rotteck, dans sa carrière trop tôt terminée de publiciste et d’orateur, M. Welker, est maintenant l’un des vétérans du parti libéral et peut-être le plus éprouvé. Destitué de ses fonctions de professeur, frappé d’amendes et de confiscations, poursuivi devant les tribunaux à chaque livre qui sort de sa plume, menacé par les embûches secrètes de la police, il a blanchi sous le harnais sans quitter la place. Sa parole est restée jeune et vibrante ; on lui reproche d’être passionnée ; quel plus bel éloge pour un vieillard ? Je ne me suis jamais mieux figuré cette étrange situation de l’Allemagne constitutionnelle qu’en écoutant M. Welker ; personne ne la sentait et ne l’exprimait si vivement. « Pas un droit défini, pas une garantie positive, pas un principe reconnu ; partout des anomalies et des contradictions ; un ministère responsable, suivant la lettre de la charte, obligé pourtant d’accueillir des membres irresponsables, de subir les ordres d’une camarilla qui ne paraît point aux chambres, et les gouverne de haut ; — des chambres qui semblent délibérer des lois, et ne font en réalité que des doléances, parce que les puissances étrangères les empêchent d’appuyer leurs votes d’une sanction effective ; — des élections où les députés du peuple sont, après coup, triés par le souverain, qui tantôt appelle les fonctionnaires en masse, comme à Stuttgart, tantôt les exclut de même, comme à Darmstadt, exclusion si capricieuse et si complète, que l’on vit une fois tout un quart de l’assemblée renouvelé de cette manière-là ; — ces fonctionnaires, enfin, livrés sans défense à l’arbitraire, sans une règle fixe qui les protège, sans un avenir assuré qui les attende ; — les magistrats eux-mêmes, les professeurs, réduits à cette indépendance illusoire que l’usage et l’opinion leur accordent, sans qu’ils osent jamais s’y confier, puisqu’ils ne sont pas légalement inamovibles. L’usage, l’opinion, tel est le seul recours qui subsiste contre le pouvoir absolu des princes constitutionnels. La plupart, il est vrai, ménagent cette suprême justice, et ils font bien ; ce n’est pas bonté, c’est sagesse. La force ne réussit point partout ; la force a pu l’emporter en Hanovre, chez un peuple à peine sorti des entraves féodales ; mais en Bade, mais en Wurtemberg, un éclat brutal serait le signal d’une résistance désespérée. » - « Allez, me disait M. Welker, tâchez qu’on sache en France un peu de vérité sur l’Allemagne ! » Et il me raconta le procès de Jordan. Je ne connais pas d’exemple plus saisissant des horribles abus de ce despotisme paternel qui, de frayeur en frayeur et d’exigences en exigences, brise les liens les plus sacrés de la vie sociale, sous prétexte de sauver l’ordre politique. J’ai souvent depuis entendu cette lamentable histoire ; j’en ai recueilli les preuves, j’en ai étudié les iniquités ; je veux les dénoncer dans toute leur laideur. C’est le devoir d’un honnête homme, quand il apprend de pareilles choses, de les répéter partout où il peut, et le plus haut qu’il peut ; si faible soit-elle et si mal écoutée, sa parole reste, et fait une preuve de plus au jour de la justice.

Lorsque la révolution de juillet eut remué l’Allemagne, les gouvernemens s’aperçurent bientôt qu’ils trouvaient devant eux deux sortes d’adversaires. C’étaient d’abord ces conspirateurs romantiques, derniers dépositaires des belles imaginations du Tugend-Bund, qui rêvaient république teutonne avec la simplicité chevaleresque des brigands de Schiller. Il y avait parmi ceux-là des niais, des fous, des traîtres, des cœurs généreux, pas un esprit juste : on en eut vite raison, et ils vinrent misérablement échouer à Francfort. Dans tout ce complot, dont le foyer embrassait le Wurtemberg et les deux Hesses, il n’est guère qu’un seul personnage vraiment digne d’intérêt et d’attention, c’est le pasteur Weidig, qui paya ses illusions de sa vie et fut le premier martyr d’une inquisition d’état à jamais déshonorée par sa mort. Le second, victime moins sanglante, mais non moins déplorable, ç’a été M. Jordan. Celui-ci, pourtant, n’appartenait point au même bord que Weidig, et, s’il combattait comme lui pour la liberté germanique, c’était dans d’autres rangs, c’était avec ces fermes défenseurs des principes constitutionnels dont l’opposition raisonnée menaçait les princes d’inquiétudes plus longues et plus graves que ne pouvaient le faire ces ardentes menées des enthousiastes aveugles. Aussi, l’on eût bien voulu frapper les deux partis à la fois ; on affecta même de les confondre, et de ne voir dans les exaltés que les complices et les dupes des politiques. Les politiques en Allemagne étaient encore trop neufs pour une si savante hypocrisie, et trop instruits déjà pour s’associer des conjurés si naïfs. Personne, d’ailleurs, n’ignorait leurs vrais sentimens ; ils en avaient assez souvent témoigné ; ils les publiaient au grand jour dans ces nouvelles chartes promulguées alors sous leur influence, en Hanovre, en Saxe, à Cassel même ; c’étaient presque tous des professeurs, des jurisconsultes, quelques-uns aussi des administrateurs ; un petit nombre d’esprits pratiques et de gens éclairés qui ont fini par convertir l’Allemagne à leurs idées et l’ont rendue ce qu’elle est à présent ; des hommes comme M. de Rotteck et M. Dahlman, pour nommer les plus signalés. Il était avoué partout qu’ils réclamaient la conservation des trônes héréditaires avec autant de sincérité que l’établissement des assemblées délibérantes. Paul Pfizer, le plus fougueux de ces révolutionnaires patiens, celui qui demandait que des députés du peuple siégeassent à Francfort avec les ministres des puissances, celui-là même prétendait maintenir les formes monarchiques. Vainement donc on essaya d’impliquer cette élite de la nation dans les poursuites dirigées contre les complices de la fête de Hambach et de l’attentat de Francfort ; vainement on s’efforça de leur imputer comme un crime cette universelle espérance de la jeune Allemagne, qui mettait spontanément à la tête de sa république ceux qu’elle voyait à la tête du parti libéral. Au milieu de ces sourdes attaques, de ces indignes supercheries, de ces calomnies systématiques, on n’osa point aller jusqu’à la violence ouverte, et, protégés par la franchise même de leur opinion, tous ces nobles suspects échappèrent à de plus dures vengeances ; tous, M. Jordan excepté. M. Jordan, pour son malheur, était sujet de Hesse-Cassel, le pire de ces chétifs gouvernemens patronés par la diète germanique, le plus chargé des plus détestables traditions. Il faut dire jusqu’où la tyrannie peut encore aujourd’hui descendre, et combien encore on a droit d’oser d’infamies légales dans un état européen.

Fils d’un pauvre cordonnier des environs d’Insprück, élevé par charité pour devenir prêtre, formé par son propre travail et sa propre vertu, M. Jordan avait conquis un rang distingué dans l’université de Marbourg. C’était un loyal caractère et une ame simple. Profondément attaché aux plus généreux principes, il en attendait l’avènement avec cette foi contemplative qu’inspirèrent long-temps en Allemagne et les théories de la science et ce que j’appellerais volontiers la nonchalance de la vie académique. Une fois le moment venu, il ne fit point défaut à sa cause, et la servit avec la droiture de ses convictions, avec sa douceur et sa modération naturelles. Les états du pays avaient été rassemblés à Cassel, en octobre 1830, sous le coup même du grand ébranlement de juillet. Député de l’université, qui l’avait déjà choisi pour recteur, M. Jordan fut nommé rapporteur de la commission législative qui devait présenter au prince un projet de constitution. Rédigé presque entièrement par lui, consacré par l’acceptation du souverain, ce bel ouvrage fit sa gloire, comme il devait faire sa perte. La charte à peine octroyée, M. Hassenpflug entra au ministère pour annuler ces fâcheuses concessions que l’on avait souscrites ; c’était un inflexible bureaucrate, champion déterminé du pouvoir absolu, prêt à tout pour le rétablir. Aussitôt que la diète de Francfort eut signifié ces arrêtés de 1832 qui neutralisèrent si vite les conséquences de la révolution de juillet en Allemagne, M. Hassenpflug prononça la dissolution de la chambre hessoise, et voulut empêcher tous les membres indépendans d’y rentrer. M. Jordan était nécessairement le premier sur cette liste de proscription. Il en coûte de dire les moyens qu’on ne rougit pas « employer contre lui ; on le menaça de la corde par lettres anonymes, on ordonna une enquête sur ses mœurs, et la police de Marbourg dut interroger publiquement à son sujet les plus viles créatures. L’université répondit en le nommant une troisième fois son député. Arrivé à Cassel, il y trouve commandement de quitter la ville sous vingt-quatre heures ; le tribunal suprême l’autorise à rester, et les suffrages unanimes de ses collègues l’élèvent à la présidence. La chambre est immédiatement punie de cette insigne rébellion par une dissolution nouvelle. C’était en mars 1833, un mois avant les événemens de Francfort ; le moment pouvait être critique. M. Hassenpflug s’avisa d’un expédient assez analogue aux homélies familières du grand-duc de Bade : il manda M. Jordan, il lui remontra que son obstination troublait l’état, que sa présence à la chambre était comme une barrière entre le prince et son peuple ; il le pria de se retirer de bonne grace pour prouver qu’il était un fidèle sujet. M. Jordan céda, et se désarma lui-même devant son ennemi. Il n’y a que la bonhomie sentimentale de certains esprits allemands qui puisse atteindre à ce sublime de l’innocence politique. Disons tout : le malheureux était pris en même temps par la famine, et, frustré du traitement que lui devait le pays qu’il honorait, M. Jordan n’avait plus de pain pour ses enfans.

Les pamphlets du gouvernement annoncèrent bientôt que c’était un jacobin furieux dont on se délivrait à tout prix, un perfide tribun qui eût mis partout la discorde. Laissons-le se rendre à lui-même ce noble témoignage, dont la lecture appelle je ne sais quelle sympathie mélancolique : « J’ai gagné beaucoup à cette rude école de la vie dans laquelle on n’arrive au but que pas à pas, avec une grande constance et de grands efforts ; j’ai gagné beaucoup à l’observation de la nature, où toutes les variétés des choses ne se développent jamais qu’avec mesure et lenteur ; j’ai gagné beaucoup à l’étude de l’histoire, où je voyais à toutes les pages que les vrais biens sont l’œuvre laborieuse du temps, parce qu’une révolution féconde ne s’improvise pas ; j’ai gagné beaucoup à l’étude de la vie, de la nature et de l’histoire, car c’est ainsi que j’ai appris à me garder de ces entraînemens et de ces impatiences qui lancent la jeunesse à la poursuite des extrêmes : c’est ainsi que je suis devenu le plus décidé partisan d’un système réfléchi de sages progrès et de sages réformes [2]. » M. Jordan était là tout entier ; il ne voulait pas plus, il n’aurait jamais su se contenter à moins ; on ne pouvait ni l’intimider ni l’exaspérer. Cette ferme et flegmatique résolution faisait à la fois son ascendant sur le pays et sa force contre le ministre. L’obstacle le plus irritant pour la fantaisie d’un pouvoir qui vise à régner en dominateur, c’est toujours le sang-froid de quelque intraitable modéré.

La vie publique était désormais interdite à M. Jordan : cette sécurité ne suffisait point à la rancune des gouvernans. Au mois de juin 1839, après six ans passés, six ans d’une existence obscure et inoffensive, M. Jordan est tout d’un coup suspendu de ses fonctions universitaires. Les gendarmes envahissent sa maison et fouillent ses papiers ; quelques semaines s’écoulent ; le ministère donne l’ordre de le mettre en prison ; la politique dicte, la justice obéit ; toutes les formes garanties par la constitution de 1831 sont audacieusement violées ; le prévenu demande sa liberté sous caution : il a droit de l’avoir, on la lui refuse ; il tombe malade, en septembre 1841, au milieu des fatigues d’une enquête odieuse ; on le transporte chez lui sous bonne garde ; la commisération de ses juges éloigne un instant les garnisaires de son lit de douleur ; on s’irrite en haut lieu de tant d’indulgence, on lui renvoie des gendarmes, on le ramène au cachot, et l’on change le président du tribunal, qu’on ne trouvait plus assez docile. En 1842, la cour suprême de Cassel autorise M. Jordan à fournir enfin caution ; il est encore obligé de se constituer prisonnier en 1843, et l’on parvient alors à prononcer la sentence. Quelle sentence et quel crime ! Il s’agissait toujours de 1833 et de l’attentat de Francfort : on avait usé près de dix années à ourdir dans l’ombre des trames abominables pour rattacher une victime de plus à cette date funeste. L’arrêt du tribunal portait en substance : « Accusé d’une tentative de haute trahison pour avoir pris part à des complots ainsi qualifiés, le professeur Jordan est acquitté sur ce premier chef. — Accusé d’avoir aidé cette tentative de haute trahison, par cela seul qu’il ne l’a point empêchée, atteint et convaincu sur ce second chef, le professeur Jordan est condamné à cinq ans de citadelle, chassé des services publics et privé de la cocarde nationale. » Le code pénal de Wurtemberg, le plus sévère peut-être de toute l’Allemagne, considère ce prétendu crime comme un simple délit, punissable au maximum par deux années de réclusion. Les juges du prince-électeur avaient été chercher une vieille ordonnance de l’autre siècle pour châtier au goût, de leur maître le silence d’un homme dont ils étaient obligés d’innocenter les actes. Qu’était-ce encore que cette absurde rigueur auprès des moyens par lesquels on l’avait provoquée, auprès des motifs sur lesquels on fondait une si étrange culpabilité ?

Un ami de M. Welker, confiné dans une forteresse pour cause politique, menacé suivant toute prévision d’une détention perpétuelle, reçut un jour la visite inattendue d’un de ses inquisiteurs. L’entretien devint confidentiel ; il fut parlé de libération prochaine ; il y eut même l’espoir d’une grosse récompense adroitement insinué : tout ce que le prisonnier avait à faire pour la gagner, c’était de compromettre M. Welker dans ses dépositions. J’avais peine à croire un pareil récit ; je le crois aujourd’hui : le tribunal de Marbourg a publié sa procédure ; il en avoue tout autant, et c’est avec ces ignobles manœuvres qu’il a ramassé les élémens d’une condamnation. On avait employé six années en démarches souterraines, quatre années en instructions judiciaires ; on n’avait encore trouvé que deux faux témoins ; il fallait bien en tirer le meilleur parti possible : on leur associa un espion reconnu, un piétiste à moitié fou, un ancien étudiant voleur et ivrogne ; c’étaient là d’honnêtes gens à côté des deux coryphées de l’accusation. Ceux-ci, encore chargés de lourdes peines, soit pour la cause même dans laquelle ils déposaient, soit pour leurs propres crimes, venaient devant les juges mentir et se contredire sans pudeur ; on recevait leur serment, on leur accordait une partie de leur grace à chaque dénonciation nouvelle ; on les récompensa publiquement avec de l’argent et des places une fois le procès terminé. Le tribunal, cependant, était obligé de confesser dans le préambule de son arrêt que, « la personne des témoins n’étant pas suffisamment digne de foi, leur témoignage, qui servait seul de preuve directe, perdrait nécessairement de sa valeur ; mais, ajoutait-il, ce qu’il en restait pouvait encore constituer des preuves indirectes, et c’était assez dans le cas donné pour déterminer la conviction des juges. Ainsi, par exemple, le dire de tel d’entre eux ne méritait en général aucune confiance ; mais il en résultait pourtant que des points jusqu’alors isolés et obscurs se trouvaient naturellement éclaircis et groupés : cet accord nouveau qui s’introduisait entre les faits devait garantir jusqu’à certain degré la véracité de celui qui le découvrait. » C’était donc la parole des déposans qui donnait du sens à des circonstances insignifiantes, et c’étaient ensuite ces circonstances ainsi arrangées qui prêtaient une autorité quelconque aux déposans eux-mêmes. J’ai copié textuellement.

On ne comprend pas comment on peut arriver à ces pitoyables iniquités, si l’on ne sait point comment elles découlent presque fatalement des habitudes de la procédure germanique. Nos anciennes ordonnances criminelles n’ont rien de plus aveugle et de plus dur que la justice pénale telle qu’elle est organisée dans la plus grande partie de l’Allemagne. Nous avons ici des politiques de bon ton qui ne se gênent pas pour proclamer leurs griefs contre l’intervention du jury en matière de presse et de complot. Il est des institutions contre lesquelles on peut se permettre bien des libertés sans se nuire ; celle-là est du nombre ; on voudrait, pour beaucoup, mettre autre chose à la place : serait-ce par hasard la belle théorie que voici ? elle règne dans presque tous les codes de la confédération, et je raconte exprès le procès de Jordan pour montrer la façon dont on l’applique.

Quand c’est le jury qui prononce sur la culpabilité de l’accusé, il s’en rapporte avant tout à sa raison : il y a comme une voix intérieure et individuelle qu’il doit seule écouter ; c’est avec la seule lumière du sens personnel qu’il mesure la gravité des charges et la portée des justifications ; rien en dehors de cette appréciation (souveraine qui se discute dans son cœur, rien ne saurait le forcer ni de condamner ni d’absoudre. La brutalité des faits n’a pas de puissance obligatoire sur cette libre décision. Il est bon, qu’il en soit ainsi, car le jury, dans ses conditions normales, ne représente à l’accusé que la justice de ses pairs, et il semble en vérité que ce soit l’accusé qui se juge lui-même par la conscience d’autrui. Le magistrat, au contraire, en matière criminelle, est nécessairement suspect au prévenu, quand il prononce tout seul ; je dis plus, il devient suspect au public : le magistrat est l’homme d’un corps qui tend toujours à ne pas changer du même train que la société ; il est l’homme d’un code dont il voudrait toujours immobiliser la lettre. Supposez maintenant que le pouvoir politique le tienne dans sa dépendance par la crainte ou par l’espoir, supposez même qu’il ne soit pas inamovible, supposez que des frayeurs jalouses enlèvent aux débats qu’il préside le grand jour de la publicité, que, pour comble encore, il soit réduit à juger sur pièces et à restreindre la défense en lui ôtant la voix ; supposez tout cet esclavage, et vous aurez à peine une idée de ce que c’est que la justice d’un tribunal allemand. Dans de si cruelles extrémités, les jurisconsultes se sont efforcés d’assurer au magistrat cette indépendance dont son caractère officiel n’offrait plus malheureusement aucune garantie ; ils n’ont réussi qu’à lui supprimer le droit de réfléchir, et, pour l’empêcher d’être un prévaricateur, ils en ont fait une machine : c’est là qu’aboutit leur théorie des preuves judiciaires, c’est l’unique moyen de salut qu’ils réservent à l’opprimé.

Les preuves matérielles ont, dans la procédure germanique, cette autorité absolue qu’exerce chez nous la décision morale du jury : elles décident toutes seules, et le juge, une fois qu’elles ont parlé ce langage grossier qui leur est propre, est tenu d’appliquer la peine qu’elles emportent, comme il est tenu d’acquitter quand elles se taisent. N’est-ce pas toujours le vieux principe au nom duquel on interrogeait les prévenus sur le chevalet de la torture, pour leur arracher une confession sans laquelle il paraissait impossible de les condamner ? La certitude de la faute punissable ne ressortait pas, pour l’inquisiteur, du cri de sa conscience intime ; il la plaçait exclusivement dans une démonstration extérieure qui lui frappât les sens, et, celle-ci obtenue, il prononçait sans remords : Dixi et salvavi animam meam. L’évidence qu’il voulait, c’était une évidence objective, presque indépendante de l’adhésion même de l’esprit, de la foi subjective, dont elle pouvait même dispenser. Tel est encore le singulier langage de la science allemande, et c’est là qu’elle s’en tient aujourd’hui, sans avoir jamais gagné sur les répugnances politiques l’introduction d’un principe plus libéral, et, si j’ose ainsi parler, plus spiritualiste. Elle s’occupe uniquement de graduer et d’échelonner ces preuves de fait qui restent pour elle les seuls élémens de toute justice, elle les analyse, elle les compare ; mais les opinions des jurisconsultes sont assez profondément diverses pour se détruire toutes, pour montrer combien il est impossible d’éluder ainsi le jeu nécessaire de l’esprit là où il est appelé à résoudre lui-même, combien il est faux de vouloir le réduire à tirer ses convictions toutes formées du dehors, sans lui réserver sa libre part dans leur formation. Les uns, en effet, n’admettent comme valables que des preuves directes, un témoignage positif, un aveu catégorique, le corps même du délit ; sans une preuve directe, l’accusé, fût-il coupable, est absous ; fût-il innocent, il est condamné, s’il a contre lui l’évidence matérielle. On ne saurait se défier davantage de la conscience humaine, par peur d’un juge suspect. D’autres ne veulent point consentir à cette impérieuse tyrannie, qui annule toute critique au profit peut-être d’un hasard brutal ; ils établissent très bien qu’on doit s’en rapporter à la preuve indirecte au même titre qu’à la preuve directe ; ils demandent que le magistrat puisse équitablement scruter les indices et se guider par les circonstances accessoires ; ils n’oublient qu’une chose, c’est que le magistrat n’est pas le jury : comment donc se garder du magistrat, avec cette grande licence qu’on lui permet en le jetant dans la voie des inductions et des conjectures ? Viennent alors de minutieuses précautions contre l’abus si facile de ces preuves indirectes que l’on vantait si fort ; il n’est pas un nouveau code en Allemagne qui ne règle avec le plus excessif scrupule ce point scabreux d’instruction criminelle. Malheureusement on n’aboutit ainsi qu’à forger des chaînes pour les consciences droites et des expédiens pour les consciences malhonnêtes ; cet arsenal de preuves étiquetées à l’avance et pourvues chacune de leur pénalité, comme d’une irrémissible conséquence, n’est-ce pas, en vérité, la plus sûre ressource de la tyrannie légale ? Jusqu’au jour de cette universelle réforme si impatiemment appelée, il ne manquera pas de tribunaux au-delà du Rhin pour user de ces perfides théories, comme en usa le tribunal de Marbourg contre M. Jordan.

Reconnaissons pourtant qu’il y avait dans ce dernier cas un grief très considérable, et certes on dut regretter beaucoup d’avoir à l’écarter. M. Jordan possédait, d’après l’accusation, certaines chaises sur lesquelles on avait peint les portraits des héros de Hambach ; les chaises apportées comme pièces de conviction, on s’aperçut un peu tard que ces figures étaient celles du grand Frédéric et de ses successeurs. C’était là du moins une preuve directe ; il fallut bien se borner aux indirectes les témoins aidant à leur manière, on en trouva jusqu’à quatorze. Dans ce système-là, plus nombreuses elles sont, plus forte devient chacune d’elles. La première, c’était que M. Jordan avait eu des relations avec les révolutionnaires en général ; la seconde, c’était qu’il avait connu les principaux d’entre les révolutionnaires ; la troisième, c’était que les révolutionnaires lui avaient dépêché des envoyés. Le tout ne faisait donc qu’un même chef, qu’on divisait en trois pour lui donner plus d’apparence. L’avait-on rendu plus sérieux ? En voici l’essentiel : c’était la déposition d’un honnête sycophante. « M. Jordan lui avait raconté qu’un émissaire secret étant venu lui parler de ces projets insensés, il l’avait renvoyé comme il le méritait. Le témoin s’était entretenu lui-même avec M. Jordan de choses politiques, et particulièrement de la situation du pays. » Ce n’est point ici, de ma part, une moquerie cherchée, ce n’est point la parodie du jugement ; c’est le plus clair motif publié dans l’arrêt officiel ; je me trompe, il en est encore de plus significatifs : ce sont les deux derniers indices allégués par ce même arrêt : « M. Jordan avait manifesté son mécontentement au sujet des mesures prises par le gouvernement électoral. — M. Jordan ne s’était pas assez bien comporté durant l’enquête. »

Le cœur se soulève à la fois de dégoût et de colère quand on pense qu’il s’est rencontré des hommes pour prostituer si niaisement les fonctions les plus hautes de l’ordre social, ou par peur ou par flatterie. C’est une étrange pitié qu’il y ait un pays régulièrement administré où l’existence d’un citoyen soit abandonnée sans merci aux caprices de ces inimitiés tyranniques, fût-il lui-même parmi les mieux méritans et les plus respectés. Je n’ai pas le courage de détailler une à une toutes les turpitudes de cette procédure ; je suis pressé d’arriver au bout. Le jugement prononcé, il fallait publier l’instruction pour obéir à la charte de 1831 : on obéit. Peut-être ne prévoyait-on pas l’effet de cette publicité rétrospective ; dernier recours de l’innocence frappée dans l’ombre ; peut-être voulait-on braver le scandale : mal en prit aux juges de Marbourg. Ce fut une clameur instantanée dans l’Allemagne entière ; les défenseurs s’offrirent de tous côtés à M. Jordan : les publicistes, les jurisconsultes, les poètes eux-mêmes, protestèrent d’un accord unanime contre cette odieuse sentence, et la cause fut enfin portée devant le tribunal suprême de Cassel ; mais rien ne se fait vite avec ces instrumens rouillés d’une justice restée presque barbare. C’était seulement en novembre 1845, plus de six ans après l’ouverture de l’enquête, c’était après tant de tortures morales, tant de privations matérielles, que M. Jordan devait recouvrer sa liberté. La cour de cassation l’a renvoyé complètement absous ; mais, par une dernière représaille de ce gouvernement implacable, on l’a laissé sous le coup de la déchéance universitaire dont il est atteint, et on l’a condamné à une amende de cinq thalers « pour s’être permis une expression inconvenante dans un passage de sa défense écrite. » Je traduis encore le mot par le mot : pourrait-on rien ajouter ?

M. Jordan est maintenant rentré dans cette maison que la mort avait visitée durant sa triste absence. Je désirerais que ces quelques pages, dictées par une émotion très sincère, allassent l’y trouver et lui porter un peu de soulagement au milieu de ses afflictions. J’ai toujours vu que c’était une joie pour les persécutés qui souffraient loin de la France, quand ils apprenaient qu’en France on parlait de leur malheur. En France pourtant, nous ne sommes plus des redresseurs de torts ; le temps est passé de ces beaux airs ; c’était un ridicule de jeunesse, notre âge mûr est devenu sage ; mais tel est ce grand souvenir de nos vaillances d’autrefois, que nulle part il n’y a de victime dont le cœur ne se tourne aussitôt vers nous du plus profond de sa misère. On ne veut pas croire que tout ici s’assourdit et s’endort. On attend obstinément que l’écho s’éveille, l’écho généreux qui répéta si souvent les plaintes du monde. Dieu fasse qu’on n’attende pas en vain !

Puisse maintenant cette trop véridique histoire tomber à propos sous les yeux de l’homme d’état auquel j’ai voulu dédier ces simples notes de voyage ! Le premier lecteur que je souhaite au récit des procédures de messieurs de Cassel, c’est M. de Metternich. Je souhaite qu’il y sache découvrir, et cela sera peut-être aisé, combien d’indignation de pareilles iniquités susciteront toujours dans ces libres pays qui règlent l’opinion de l’Europe ; je souhaite surtout qu’il arrive à comprendre que l’on déshonore l’Allemagne en la privant ainsi du plus juste bénéfice des institutions modernes, en la livrant sans garantie légale aux passions et à l’arbitraire des cabinets.

M. de Metternich ne devrait jamais l’oublier même en ce déclin de sa vie, c’est encore jusqu’à lui que toute responsabilité remonte ; rien ne se fait au-delà du Rhin, que la pensée publique ne s’adresse à lui et ne compte avec lui. Le gouvernement prussien a beau se donner pour grand politique, entasser projets sur projets, remuer des idées nouvelles sans en accepter aucune, personne ne s’y laisse prendre. A tout ce manège, il n’a gagné que l’importance d’un brouillon très actif ; l’Autriche s’est assuré de longue date le dur et solide empire des idées étroites. Il serait presque exact de dire aujourd’hui ce qu’on disait il y a trente ans, que la Prusse était le bras et l’Autriche la tête. Reste seulement toujours cette grande et fatale différence, que la Prusse est une nation vivace, tandis que c’est un vieillard septuagénaire qui s’appelle l’Autriche. Tout l’avenir est d’un côté, mais tout le présent de l’autre. Ainsi, par exemple, l’Allemagne entière a cru que M. de Metternich était l’auteur de cette subite conversion du roi Frédéric-Guillaume, dont elle demeure courroucée. Elle impute à ses conseils ce regrettable abandon des principes de liberté politique et religieuse auxquels le nouveau monarque semblait avoir déjà donné des gages. Je veux bien qu’ici l’Allemagne se trompe et fasse honneur à M. de Metternich d’une conquête trop peu disputée : il est des places qui ne demandent qu’à se rendre ; mais l’Allemagne ne se trompe pas quand elle attribue au prince archi-chancelier une influence souveraine à Francfort, quand elle imagine entendre toujours l’expression d’une irrésistible volonté dans la bouche du président de la diète. Or, c’est la diète germanique, c’est cette formelle garantie de toutes les puissances unies pour un même but qui constitue l’autorité la plus sûre de chacune d’elles vis-à-vis de ses sujets. C’est au nom du pacte fédéral que les gouvernemens refusent aux peuples la sincérité de leurs institutions et les dépouillent à l’intérieur de leur légitime indépendance ; ce serait pour la défense du pacte fédéral qu’ils s’engageraient à l’extérieur dans les luttes les plus funestes aux intérêts particuliers du plus grand nombre des états fédérés. Et qu’on ne s’abuse pas, ce pacte absolu, ce n’est point aujourd’hui le traité primitif signé à Vienne en 1815, confirmé à Vienne en 1820 ; des clauses moins anciennes l’ont successivement aggravé au profit des forts, au détriment des faibles. Les conventions du 28 juin et du 5 juillet 1832 ont purement et simplement annulé l’existence des peuples secondaires. Les constitutions octroyées de 1815 à 1820, celles qui avaient été promulguées en 1831, toutes sont devenues lettre-morte. — La diète a fixé les cas où les princes devaient se passer de la coopération des assemblées délibérantes : elle a décrété que ces assemblées voteraient toujours quand même les voies et moyens nécessaires au maintien de la confédération. Elle s’est réservé de décider elle-même le chiffre normal de cette part qu’elle prélevait sur les budgets ; elle a défendu qu’on introduisît dans la législation intérieure des états confédérés aucune disposition qui lui parût blesser ses intérêts généraux ; elle a institué une commission pour surveiller la tribune et la presse dans les pays constitutionnels ; elle s’est enfin obligée de prêter assistance à tous ses membres en cas de révolution, et tous se sont obligés mutuellement à se livrer les prévenus politiques. — Ce n’était point encore assez pour dissiper les ombrages de ce sénat absolu qui réside à Francfort sous la main de l’Autriche : l’Autriche elle-même a voulu qu’on délibérât de nouvelles mesures qui resserrassent encore les liens du corps germanique, et l’on a pris à Vienne les arrêtés long-temps secrets du 12 juin 1834. Ces arrêtés avaient un double but : ils étaient conçus à la fois pour anéantir le gouvernement représentatif en Allemagne et pour assurer une armée toujours disponible aux souverains de premier ordre en cas de guerre continentale. On entrait dans les détails les plus essentiels de la pratique constitutionnelle, dans les plus minutieux ainsi les budgets devaient être votés d’ensemble et non par chapitres spéciaux ; les discours pour lesquels un orateur aurait été rappelé à l’ordre ne devaient point être inscrits au procès-verbal de la chambre, etc.

Sans doute, ces dispositions n’ont pas été toutes appliquées, elles étaient trop excessives pour devenir entièrement applicables, quoiqu’un article exprès dispensât les princes de leurs engagemens antérieurs et leur promît de l’aide pour rompre les constitutions ; mais tel est pourtant l’esprit dans lequel on a plus ou moins tâché jusqu’à présent de conduire l’Allemagne, l’esprit contre lequel elle proteste aujourd’hui de toutes parts. On reconnaît que le droit public de la fédération, au lieu de s’enter pour ainsi dire sur le droit public de chacun des états fédérés, l’a purement envahi et comme absorbé. La diète s’est mise à la place des souverains particuliers acceptés en 1815, et les états allemands n’ont presque plus rien en propre, rien, si ce n’est la conscience opiniâtre de leur indépendance nationale et individuelle : c’est assez pour tout regagner, et l’on y travaille. En Bade comme en Wurtemberg, on a longuement et sérieusement cette année réclamé la liberté de la presse. On l’a fait de ce point de vue-là : on s’est révolté contre cette oppression latente dont les ministres constitutionnels ne semblaient plus que les délégués irresponsables. En Bade même, sur la motion de M. Welker, la chambre a déclaré presque à l’unanimité qu’elle tenait les arrêtés de la conférence de Vienne du 12 juin 1834 pour formellement contraires à la souveraineté du prince et de l’état. Le cabinet avait décliné le débat qu’on lui offrait, et, pressé par M. Welker de dire s’il entendait soutenir ces arrêtés comme obligatoires, il avait obstinément gardé le plus complet silence. L’opposition s’est ainsi mise dans la meilleure voie qui lui fût ouverte en Allemagne ; elle n’a qu’à persévérer. Elle va droit à l’ennemi, elle s’attaque presque de front à la diète, et combat non pas seulement pour le self-governement des peuples vis-à-vis des cabinets, mais aussi pour le self-governement des cabinets vis-à-vis de l’étranger. Elle prend d’une main les chartes nationales, de l’autre ces conventions spéciales des princes qui les ont si profondément modifiées sans même respecter les traités de Vienne : au nom des premières, elle demande justice des secondes ; elle campe sur ce terrain légal d’où l’on est sûr de chasser un pouvoir réactionnaire, quand on sait soi-même s’y affermir ; elle conjure les ministres de lui dire s’ils sont les ministres de leur pays ou les ministres de Francfort. La réponse est dangereuse, et l’on ne pourra pas toujours se taire.

Je doute que la diète ait traversé jamais une crise plus grave, et de ce moment pacifique il sortira peut-être de singuliers embarras. Quel instructif et terrible contraste ! La Prusse recueille le fruit de tous ces vagues désirs d’unité morale dont l’Allemagne est occupée ; l’Autriche porte le faix de toute cette aversion amassée depuis trente ans contre le seul établissement où repose encore l’unité politique de l’Allemagne ; car c’est l’Autriche, c’est M. de Metternich que la tradition présente à l’imagination publique comme le principal agent de cette grande machine ; c’est à lui qu’on rapporte cette direction souveraine derrière laquelle les peuples germaniques ont enfin senti qu’ils s’annulaient lentement par la complicité de leurs cabinets. Si M. de Metternich tient à diminuer les orages qui menacent l’ouverture de sa succession, il serait sage qu’il fît quelque chose pour diminuer aussi à l’avance cette universelle réprobation suscitée par la diète ; il serait à propos qu’il intervînt avec plus d’équité entre les gouvernemens et les nations ; il devrait empêcher, par une tutelle plus libérale, ces scandales que les petits princes donnent toujours à leurs sujets, les abominations judiciaires de Cassel, la banqueroute frauduleuse de Coethen : il devrait surtout, soit pour lui-même, soit pour ce mystérieux conseil de rois dont il est le doyen, il devrait effacer la violence et la cruauté du nombre des ressources politiques. On n’a pas besoin d’être un homme d’état pour le savoir : le règne de la force brutale est partout passé ; les affaires de ce monde ne peuvent plus rester aux mains des furieux. La fureur ne tient pas contre le sang-froid de l’intelligence ; on sait que les partis les plus contraires ont leur raison d’être ; on déteste les idées, on plaint les personnes ; oui, l’on plaint ses adversaires quand on est arrivé à les comprendre ; malheureusement pour eux, on ne les comprend guère jamais qu’une fois leur rôle fini. L’Allemagne est loin maintenant du temps où Charles Sand allait poignarder Kotzebue, et marchait à l’échafaud, une rose à la main, pieusement convaincu d’avoir bien fait. Cette lourde tyrannie, dont le pamphlétaire tombait sous les coups d’un pauvre insensé, elle semblait alors un colosse qu’on frappait où l’on pouvait, parce qu’on désespérait de l’atteindre jamais assez mortellement. Aujourd’hui on la juge, on l’explique ; on reconnaît que l’esprit national a mûri sous ce joug impuissant à contenir tant d’essor ; il fallait apprendre, et, si rude qu’ait été l’apprentissage, l’éducation est faite, on s’en glorifie : c’est un irrévocable triomphe. A quoi servirait l’entêtement des conservateurs aveugles du statu quo matériel, quand la pensée qui les a vaincus est si sûre d’elle-même ? Écoutons-la seulement parler dans sa sagesse et dans sa force. Le jour où M. Welker sollicitait la chambre de se prononcer contre les arrêtés de 1834, il terminait ainsi son discours : « Voici la saison où tout renaît dans la nature, il circule aussi comme un souffle de printemps dans le monde moral, et je sens une nouvelle vie spirituelle qui s’éveille dans la patrie allemande. Il sera fait droit au peuple allemand, il deviendra libre, libre de pareils engagemens, libre des chaînes de la réaction systématique, libre de tous les abus qui le déshonorent. On entend souvent les ministres reprocher aux libéraux qu’ils travaillent à la destruction de la monarchie : je leur dis en face qu’il y a plus d’esprit conservateur dans le vrai libéralisme que dans ces arrêtés despotiques dont ils sont les gardiens. Il est des libéraux qui verseraient des larmes de joie s’ils étaient sûrs que le peuple allemand, seul de tous les peuples de la terre, pût reconquérir les droits les plus sacrés par l’unique usage de sa puissance morale. Il est des libéraux qui comptent arriver à l’émancipation par des moyens pacifiques ; il en est, et je suis de ceux-là. Mais la voie dans laquelle nous précipitent ces funestes arrêtés, c’est une voie sur laquelle on rencontrera l’insurrection toute en armes sans pouvoir lui fermer la porte. Repoussons, messieurs, cette politique que j’appelle malheureuse. »

Tel est dès à présent le langage des vrais révolutionnaires. L’Allemagne, arrivée là, ne reculera plus.


FRANCFORT-SUR-MEIN.

Francfort aussi était tout en rumeur ; on attendait l’abbé Ronge, et on lui préparait un accueil solennel. Je l’avais vu arriver à Stuttgart, et j’étais un peu désenchanté de ces grandes fêtes qui, disait-on, marquaient partout les entrées du réformateur ; la cérémonie m’avait paru froide, peut-être était-ce le tempérament du pays. A Francfort, il n’en fut pas de même ; toutes les gazettes allemandes retentirent bientôt du bruit d’un triomphe ; ç’avait été un enthousiasme universel, des arcs de verdure, des complimens publics, un cortège pompeux, une véritable ovation populaire à laquelle le sénat s’était associé. « Nous avons eu notre jour de Ronge ! » s’écriait-on dans toutes les correspondances francfortoises.

Francfort est peut-être l’endroit d’Allemagne où l’on aille le plus et que l’on connaisse le moins. Francfort durant la foire, avec sa population flottante et l’agitation de son marché, n’est pas du tout le vrai Francfort. Au-dessous de cette ville improvisée, qui apparaît en quelque sorte à la surface pour quelques semaines et couvre le reste de son fracas, il y a comme une seconde ville qui est celle de toute l’année, une ville de province, beaucoup moins émue que l’on ne penserait du contact de l’autre. Ce ne sont pas absolument les gens de la petite comédie de Kotzebue ; mais qu’on lise la première partie des mémoires de Goethe (Dichtung und Wahrheit ), et l’on y trouvera çà et là une peinture fidèle des compatriotes de l’auteur ; il faut s’en rapporter à l’impression générale que laisse son récit ; à peu de chose près, le tableau est encore exact. Il s’en rencontre même plus d’un trait dans ces farces favorites des Francfortois, qui, comme un vaudeville parisien, sont lettre close pour l’étranger. C’est toujours cette population moitié aristocratique et moitié bourgeoise, vivant fort en elle-même, soit orgueil, soit habitude, parlant volontiers une espèce de cant, un jargon national qu’elle se pique d’avoir, très entichée de ses vieilles prérogatives impériales, médiocrement soucieuse de tout le mouvement d’aujourd’hui (on sait comment les citadins de Francfort reçurent les conspirateurs de 1833). Le seul point par où l’effervescence du moment pût l’atteindre, c’était le côté des choses de religion. Le sentiment protestant est là très fort et très pur ; on ne discute ni on ne subtilise, on pratique ; on a sa communion et l’on s’y tient ; ce n’est pas de la dévotion bien quintessenciée, c’est un zèle bourgeois qui va non point jusqu’au fanatisme, mais jusqu’au préjugé ; le préjugé est très âpre par places ; on dirait de certaines villes de comté en Angleterre. La dernière résistance contre laquelle se soit heurtée cette royauté israélite qui trône par toute l’Europe, c’est sur les lieux ; même où elle avait commencé sa fortune ; il n’y a pas encore bien long-temps que les princes de la finance ont droit d’entrer au théâtre et au casino. Si nombreuse que soit la communauté catholique, son esprit n’est point assez décidé pour modifier les tendances protestantes qu’elle subit plutôt qu’elle ne les combat. Aussi l’irritation causée par le pèlerinage de Trèves avait été générale, et les nouvelles doctrines recrutèrent tout de suite de décidés, partisans à Francfort. Il s’y dit bientôt plus de mal que jamais des jésuites, on déclama contre Rome avec cette horreur naïve qui est aussi propre à l’Allemagne que l’est à l’Angleterre son cri farouche de no popery. Bref, l’effervescence était au comble quand l’abbé Ronge arriva ; sa visite devait être courte, et je n’y pense qu’à cause des suites ; celles-ci sont assez curieuses. L’abbé Ronge eut le même honneur qui était échu jadis à Luther : il fut attaqué de la plume d’un roi.

Le roi de Bavière n’est pas seulement un artiste et un poète, il passe assez officiellement pour journaliste. On sait qu’il se livre à ses élucubrations périodiques sous le voile fort transparent d’un anonyme très connu : c’est la Gazette d’Aschaffenbourg qui les reçoit, et, comme elle se publie dans la résidence favorite du prince, on a tout lieu de croire qu’il en est à la fois l’éditeur et le rédacteur. J’ignore s’il a des lecteurs assidus ; mais ceux-là pourraient surprendre à l’avance plus d’un secret de gouvernement. Ce fut ainsi par exemple qu’on dut pressentir ces fameuses ordonnances qui, le même jour, obligèrent les danseuses du théâtre royal à porter des pantalons à la turque, et toutes les communes de Bavière à graver sur leurs sceaux l’image du saint de la paroisse. On commençait pour le moment à remarquer qu’il était souvent question des bons effets de la cotte de maille sur la poitrine des soldats, et l’on prévoyait un changement dans l’uniforme. De plus graves sujets vinrent tout d’un coup saisir l’attention. Aschaffenbourg est sur la frontière de Hesse, très près de Francfort. Depuis quelque temps, la pieuse gazette se scandalisait beaucoup des mauvaises dispositions de ses voisins. Le roi Louis n’était cependant pas alors en très bonne intelligence avec le parti ecclésiastique, dont, il a fini par devenir l’instrument après l’avoir lui-même mis au monde ; il avait beau multiplier les concessions et les couvens, on demandait toujours. L’impatience le gagna, et M. de Reissach, coadjuteur de Munich, le chef de la congrégation en Bavière, fut, je crois, un instant disgracié ; mais, pour un peu de froideur, on ne rompt pas avec de si vieux amis : le journaliste d’Aschaffenbourg allait réparer amplement les torts de sa majesté bavaroise.

Quelques mois avant le passage de l’abbé Ronge, dans le courant de juillet, il était arrivé à Francfort un incident qui eut assez d’éclat en Allemagne. Un prêtre catholique avait refusé l’absolution à une femme mariée avec un protestant, parce qu’elle ne pouvait lui promettre d’élever ses enfans dans sa religion. L’époux irrité alla se plaindre à la police, et l’on fit sommation au prêtre d’absoudre sa pénitente en même temps qu’on priait son supérieur, l’évêque de Limbourg, de l’appeler ailleurs. Le conflit était insoluble, comme il le sera toujours, ainsi posé, chacun se retranchant derrière un droit inaliénable. Force resta provisoirement aux gendarmes qui, par ordre du sénat, conduisirent le chapelain Rooss hors du territoire francfortois, et l’on porta immédiatement la question devant la diète germanique. Le sénat de Francfort peut s’attendre qu’il n’aura pas de son côté la voix de la Bavière ; les lamentations de la Gazette d’Aschaffenbourg l’ont assez prévenu. Mais ce fut encore une bien autre colère lorsque l’on célébra la solennité rongienne : le royal publiciste alla cette fois, dans les épanchemens de sa verve, jusqu’à certaines témérités dont il est bon de tenir note. Cette histoire-ci ne vient pas si fort à l’aventure.

On ne pouvait méconnaître l’auteur à l’érudition classique dont sa diatribe était parée. — Il blâmait vivement le sénat de Francfort d’avoir autorisé de pareilles démonstrations ; il lui conseillait de prendre exemple sur les gouvernemens sages, et notamment sur celui de Munich, lequel avait fort à propos déclaré les sectaires traîtres au premier chef et criminels de lèse-majesté ; malheureusement on n’était sûr de rien avec ces institutions républicaines qui, de toute antiquité, faisaient la ruine des peuples ! Les Francfortois, très blessés, répondirent honnêtement dans leurs journaux. La Gazette d’Aschaffenbourg se déchaîna, et l’injure devint plus directe ; c’était une signature comme une autre. Le sénat se composait tout entier de gens incapables ; les bourguemestres, petits marchands ridicules, ne savaient ni lire ni écrire ; Francfort était une ville d’argent où l’on ne pensait qu’à l’argent et où l’argent corrompait et perdait le sens. Francfort avait commis bien des péchés ; il ne fallait pas qu’elle se fiât beaucoup à cette fastueuse indépendance que les conventions des princes allemands semblaient lui garantir ; il n’y avait point de pacte qui prévalût contre le salut des trônes toujours menacés par le voisinage inquiet de ces sottes libertés. Francfort devait prendre garde au sort de Cracovie ; pareil régime pourrait bien lui être réservé.

Ce fut la fin de la dispute ; tout le monde ne peut point parler de ce ton-là. Cracovie n’était pourtant pas encore réduite où elle en est aujourd’hui, et, quel que soit l’instinct des poètes, le roi Louis, sans doute, ne savait pas si bien prophétiser ; mais la république polonaise était déjà suffisamment écrasée par ses voisins pour qu’on pût s’autoriser de sa destinée comme d’un exemple menaçant, comme d’une preuve éclatante de ce mépris des forts pour le droit des faibles, règle absolue de tous les rapports politiques en Allemagne. Il sera bientôt nécessaire d’ouvrir les yeux sur ces remaniemens intérieurs qui depuis trente ans se sont insensiblement opérés au-delà du Rhin malgré la foi des traités. En vérité, les traités de 1815 n’ont jamais engagé que la France, et la seule puissance qui les observe, c’est celle-là même contre laquelle on les a faits. Quand voudra-t-elle s’en apercevoir ?



  1. Voir les livraisons du 1er février et du 1er mars.
  2. Défense de M. Jordan par lui-même.