L’Allemagne du présent/02

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L'ALLEMAGNE


DU PRESENT




AU PRINCE DE METTERNICH.




STUTTGART.

A Tubingue, c’était la vie en marche avec son cortége de passions et d’espérances. A Stuttgart, tout me sembla d’abord plus rassis, ainsi qu’il convient dans une honnête résidence allemande où le prince habite et où la bureaucratie règne. La ville elle-même, avec ses grandes rues droites et uniformes, avec ses vastes casernes, avec les longues et monotones allées de son parc, la ville, propre et rangée comme elle est, représente assez au naturel les ennuis et les mérites de ce règne silencieux de la bureaucratie germanique. L’esprit administratif est une des traditions les plus directes que l’Allemagne d’aujourd’hui tienne encore de notre gouvernement impérial ; mais, tandis que cet esprit s’est nécessairement adouci chez nous pour se plier au jeu des institutions libres, il s’est modifié chez nos voisins d’une manière moins heureuse en empruntant les habitudes mécaniques de la discipline militaire. On a toujours aimé à jouer au soldat de l’autre côté du Rhin ; nous apportions là le goût de l’ordre et de la règle, c’est devenu presque tout de suite le goût de la manœuvre et de l’exercice. Il n’est guère de bon employé allemand qui n’ait un peu de l’étoffe d’un bon caporal. Maintenant que le pays change pour ainsi dire de tempérament, je ne sais trop s’il s’accommodera bien du régime auquel le mettaient ses fonctionnaires ; ce qu’il y a de sûr, c’est que ce régime avait jusqu’ici comme absorbé tout le mouvement politique. Ainsi, même en Wurtemberg, dans un état constitutionnel doté de deux chambres à peu près délibérantes et d’un ministère à peu près responsable, la vie parlementaire s’est trouvée dès l’origine étouffée sous l’appareil administratif, et entre les plus notables évènemens qui se soient passés cette année au midi de l’Allemagne, il faut certes compter l’éveil très décisif d’un pays si long-temps et si lourdement oppressé. Il est arrivé là ce qui arrive toujours, ce que j’avais vu, dans d’autres sphères, à Fribourg et à Tubingue ; les idées modernes ont repris leur force et leur sincérité sous le coup même de l’excessive opposition qu’elles rencontraient : les ultramontains se croyaient maîtres partout et partout traitaient en victorieux : leur tyrannie ne sert qu’à soulever la grande question de l’état civil ; les piétistes allaient supprimer toute liberté de la pensée pour en mieux punir le libertinage : la pensée se fait plus raisonnable et plus pratique ; le gouvernement wurtembergeois entamait peu à peu sa propre charte : il ne réussit qu’à se créer des ennuis qui l’obligent maintenant à la souffrir dans sa vraie vérité. Souhaitons donc franchement le plus complet, le plus rapide triomphe à toutes les réactions ; c’est d’ordinaire le plus court chemin pour revenir au bon sens et à la justice.

La législature du Wurtemberg n’a de session régulière que de trois ans en trois ans. D’une session à l’autre, les chambres sont représentées auprès du gouvernement par une commission élue dans leur sein ; elle est composée de douze membres, dont six doivent résider constamment à Stuttgart ; encore dans les six faut-il ranger les présidens des deux chambres, choisis par le roi sur une liste de trois candidats pour chacune. Cette commission, gardant ainsi des rapports permanens avec le cabinet, soumise à toutes les influences de l’autorité centrale, trop peu nombreuse pour avoir elle-même beaucoup de crédit sur le publie, devient plutôt une sorte de département ministériel qu’elle n’est une puissance indépendante ; elle entre dans le secret des affaires sans pouvoir les prendre à son compte et les produire au grand jour. Depuis 1819 jusqu’à 1833, les commissions ont humblement exercé ce demi-contrôle qui leur était laissé, sans que le pays se soucia beaucoup qu’il en fût autrement, et semblât s’apercevoir qu’il lui manquait un parlement véritable. La charte de 1819 avait tiré cette institution du vieux pacte consenti à Tubingue en 1514 par le duc de Wurtemberg et ses fidèles états. C’était un souvenir qui flattait à la fois le patriotisme local et l’érudition historique, deux vanités essentiellement allemandes. On y céda de confiance ; on prit même si bien l’habitude de considérer l’assemblée nationale comme un rouage de plus dans la bureaucratie, que l’on ne nomma presque pour députés que des employés de l’état ou des communes. Il y eut mieux encore : en Wurtemberg, on ne connaît point de cens d’éligibilité ; les élus reçoivent donc une indemnité pécuniaire pendant le cours de la session ; on en vint à se demander à quoi servait cette dépense, et des paysans du cercle du Danube imaginèrent qu’on pourrait assez facilement la supprimer en se passant de députés. Je ne sais plus quel collége porta toutes ses voix sur le roi lui-même, et lui décerna le mandat populaire. C’était un tour de Souabe, un de ces bons tours qui font que l’on ne sait jamais si l’on doit rire de l’auteur ou du patient, tant il y a de naïveté dans la malice ou de malice dans la naïveté. D’une façon comme de l’autre, ce n’était pas la marque d’une éducation fort avancée en matière constitutionnelle.

Les évènemens de juillet et la guerre de Pologne produisirent dans toute l’Allemagne un ébranlement auquel le Wurtemberg ne pouvait pourtant échapper ; les élections de 1831 s’étaient ressenties du contrecoup de ces grandes commotions ; un nouvel esprit s’était développé comme par miracle dans le corps électoral, et la chambre qui sortit de ce scrutin quasi-révolutionnaire s’annonça sous les auspices de noms si compromettans, qu’au lieu de la réunir tout de suite on la prorogea jusqu’en 1833. On ne perdit pas pour attendre : il y avait là des démagogues de 1824 à peine lavés par une amnistie des sentences capitales qui les avaient frappés, des hommes auxquels le roi refusa publiquement de donner la main, des ennemis déclarés du régime bureaucratique et de la prérogative absolue. A peine la session commencée, la chambre fut dissoute, et le roi en appela au pays par une proclamation qui distinguait profondément les députés du pays lui-même et supprimait tout intermédiaire légal entre la personne du prince et la masse de ses sujets. Ce fut un coup d’état. La seconde session de 1833 se trouva bientôt aussi calme que la première avait menacé d’être turbulente ; l’opposition ne comptait plus que dix-neuf membres ; fatigués d’un rôle inutile, réduits à l’impuissance, ils finirent par se décourager, et aucun d’eux ne se remit sur les rangs aux élections de 1839. Pour celles-ci, le gouvernement n’eut pas raison à moitié : de 1839 à 1844, la chambre lui appartint tout entière ; il n’y avait plus ni majorité, ni minorité ; il y avait des fonctionnaires enrégimentés, sur leurs bancs, en séance publique, dans le même ordre et sous la même discipline qu’au fond de leurs bureaux. D’aveu général et de compte réglé, sur quatre-vingt-treize députés qui forment la seconde chambre, il en était sept en tout qui passaient pour indépendans par leur position. En Wurtemberg peut-être plus qu’ailleurs, les fonctionnaires sont réellement la partie intelligente de la société, il est même juste de dire que l’opinion publique les considère fort et croit volontiers à leur probité politique ; mais plus de quatre-vingts fonctionnaires sur quatre-vingt-treize députés, en vérité c’était trop Le pouvoir parlementaire s’endort et succombe à moins. Comment allait-il sortir d’une si profonde léthargie ?

Il y a deux manières pour un gouvernement de se débarrasser de la constitution qu’il a jurée. Le plus simple, c’est de la mettre tout entière à néant et de la remplacer d’un coup à sa guise ; on réussit ou l’on ne réussit pas, mais au moins sait-on ce que l’on fait, si l’on ne sait pas toujours ce qu’on devient : c’est purement une question de force. D’aucuns, n’aimant pas à jouer si gros jeu, violent l’esprit sans tuer la lettre, et dépassent tout doucement les limites qu’ils ont l’air de garder ; le malheur est qu’il faut bien toujours s’appuyer quelque part et pencher d’un côté : on ne voulait pas donner trop à gauche, on se laisse prendre à droite ; on voulait se décharger d’un fardeau, c’est un contrepoids dont on se prive, et, faute de l’avoir, on tombe en d’autres périls, on se heurte à des écueils inconnus. En Wurtemberg du moins, ce fut ainsi que se passèrent les choses.

La chambre élective était annulée ; la première chambre pesa bientôt si fort dans la balance dégarnie, qu’elle faillit emporter tout. La charte de 1819 avait autant que possible organisé l’équilibre ; le meilleur était assurément de s’y tenir. Obligé par les traités de Vienne de garantir une grande position dans l’état aux anciens seigneurs immédiats de la Souabe autrichienne, le royal auteur de la charte wurtembergeoise avait fait de son mieux pour ne point subir la domination de cette aristocratie catho que et féodale. Et d’abord, il appela tout à côté d’elle, dans la première chambre, une aristocratie nouvelle formée du temps de l’empire par les hauts emplois de l’administration. Nommés à titre héréditaire ou viager suivant le gré du prince, et au nombre qu’il lui plaisait, choisis de préférence dans la souche protestante du vieux duché de Wurtemberg, ces représentans naturels des principes modernes venaient contrarier jusque sur leur terrain les derniers fils du moyen-âge ; ce n’était point assez pour les tenir en bride, si l’on n’eût en même temps assuré la prépondérance de la seconde chambre. La constitution du royaume de Saxe range dans le sénat les députés des propriétaires de biens nobles qui votent à part dans toute l’Allemagne, ceux des églises, celui de l’université, enfin les premiers magistrats de certaines villes. Mis à la même place en Wurtemberg, ces simples mandataires électifs se seraient rencontrés face à face avec de gros seigneurs terriens, qui se souviennent encore d’avoir hérité des dépouilles de la maison de Hohenstaufen ; l’Allemagne luttera long-temps pour résister un peu à de telles influences. La partie eût donc été tout au plus égale dans la première chambre, et la seconde, en un pays d’industrie assez médiocre, se fût trouvée bien réduite. Au contraire, en adjoignant de droit à celle-ci toute une portion de la noblesse, les propriétaires-chevaliers, comme on les appelle, en y introduisant l’évêque catholique et le surintendant protestant avec le chancelier de l’université, on assurait à ses délibérations une autorité incontestable ; on opposait à l’antiquité de la race et du patrimoine l’éclat de la religion, de la science et même de la fortune. Il fallait cependant que la masse des députés ne fût point discréditée par une trop visible insignifiance ; autrement il ne servait de rien que la tête eût par elle-même une valeur plus sérieuse ; il n’y avait point de base solide sur laquelle pût s’appuyer une action politique ; toute action revenait alors soit au roi, soit à l’autre chambre. Supposez notre chambre des pairs avec son mode de recrutement et le peu de racines qui l’attachent au pays. Le roi avait certainement le champ libre ; mais combattre tout seul ces maisons princières de la Haute-Souabe qui avaient été des états d’empire et ne l’oubliaient point grace aux instigations autrichiennes, ce n’était pas chose si commode, et ce fut là le nouvel embarras que le gouvernement wurtembergeois se donna comme à plaisir en s’efforçant d’en écarter un autre que la charte lui commandait d’accepter plus loyalement. Il ne s’aperçut pas assez vite qu’un contrôle efficace de la chambre élective, tout en le gênant peut-être, lui servait du moins de sauvegarde contre les prétentions de la chambre héréditaire, et, pour s’être trop précautionné contre le débordement démocratique de 1830, il n’eut plus la vigueur de fermer la porte à cette soudaine invasion de l’esprit du moyen-âge qu’on allait susciter contre lui. En vérité, les péripéties de l’histoire constitutionnelle se ressemblent partout.

Nul esprit n’était pourtant plus antipathique à celui du prince et de son conseil. Le roi Guillaume est un homme de bon sens et de sens moderne : protestant par conscience et par amour pour ses traditions de famille, libéral par le cœur, il a cédé avec moins d’empressement que beaucoup d’autres aux facilités, aux séductions, aux menaces, avec lesquelles la diète de Francfort a successivement introduit la pratique du pouvoir absolu chez les petits souverains constitutionnels de l’Allemagne ; il n’a jamais été au-delà du despotisme éclairé. Aussi, parmi ces singuliers conspirateurs d’avant 1830, qui rêvaient de fondre une république allemande avec un saint empire, il en était, qui comptaient secrètement sur le roi de Wurtemberg pour en faire leur nouveau César ; celui-ci se savait entouré de cette popularité mystérieuse, et dérangeait le moins possible la charte qu’il avait volontairement donnée. Il ne recula décidément que devant le flot démagogique soulevé dans toute l’Allemagne par la révolution de juillet ; l’âge le gagnait ; il crut les couronnes menacées, et résolut de mettre la sienne sous la tutelle des hautes puissances ; il était mal instruit du reste à subir leurs lois. Quand après 1815 elles avaient voulu, de congrès en congrès, limiter ou suspendre les droits naturels des états de second ordre, sous prétexte de poursuivre les factions révolutionnaires, le roi Guillaume avait protesté par note formelle auprès de toutes les cours. Offensées d’une dissidence si marquée, la Russie, la Prusse et l’Autriche rappelèrent leurs ambassadeurs au mois de février 1823, et punirent ainsi le prince qui leur avait déplu, en le mettant au ban de la sainte-alliance. Il supporta noblement cette honorable disgrace, et, lors même qu’il eut fini par céder quelque chose de son premier ressentiment, il demeura toujours, malgré les liens de la parenté, l’un des plus fermes adversaires de la politique russe en Allemagne. On conçoit facilement qu’il ne ressente pas plus de goût pour l’Autriche, dont le patronage catholique n’est pas encore tout-à-fait oublié dans la Haute-Souabe. A l’endroit de cette province d’accession nouvelle, il a les susceptibilités inquiètes d’un maître de fraîche date, et le voisinage des grandes officines ultramontaines de la Suisse lui est d’autant plus odieux, qu’il sert de point d’appui aux influences autrichiennes sur tout ce côté-là. Aussi, dernièrement encore, à propos des troubles de Lucerne, il faillit rompre en visière avec le cabinet de Vienne, et l’on eut grand’peine à obtenir de lui qu’à l’instar de toutes les puissances limitrophes, il envoyât un corps d’observation sur les bords du lac de Constance. Sa réserve accoutumée ne l’abandonne guère qu’au sujet des menées jésuitiques, et il ne cachait pas en ce temps-là qu’il eût volontiers parlé comme M. Thiers, et pris même position que lui vis-à-vis de cette triste échauffourée. Tel est le prince auquel l’aristocratie féodale a déclaré, dans ces dernières années, une sorte de guerre religieuse qui, pour avoir été moins bruyante en 1845, n’est peut-être pas encore aujourd’hui terminée. Par un heureux retour, cette lutte même force le gouvernement à supporter plus de sincérité dans l’exercice des droits constitutionnels, et elle est l’occasion d’un mouvement politique moins exagéré, mais presque aussi vif que celui de 1831 ; ce n’était certes pas celui-là que les auteurs du mouvement catholique attendaient.

De 1833 à 1839, la première chambre, encouragée par l’affaiblissement de la seconde, avait déjà donné des preuves significatives de ses tendances ; elle avait défendu pied à pied l’établissement aristocratique, et traîné l’administration après elle dans cette voie si contraire à tous les intérêts administratifs. C’est ainsi qu’en 1836 ces riches propriétaires empêchèrent qu’on ne fît une loi sur l’expropriation pour cause d’utilité publique. La même année, le cabinet, inspiré par la sagesse libérale du roi, avait proposé le rachat des droits féodaux sous des conditions équitables : obligés de céder à l’unanime désir de toute la nation, les grands seigneurs wurtembergeois vendirent leur consentement à si haut prix, que les orateurs les plus modérés de la seconde chambre les menaçaient presque d’une guerre de paysans. Enfin, en 1839, ils profitèrent de la révision du code pénal pour y insérer les dispositions les plus exorbitantes contre le braconnage, et protégèrent leur droit de chasse avec autant de rigueur que la dukery britannique. A soutenir de pareilles causes, on ne se rend pas aisément populaire ; la noblesse souabe finit par le sentir, et depuis 1840 elle a su trouver un meilleur terrain pour donner carrière à ses ambitions : elle a porté tout le débat sur la question religieuse ; les jésuites de Munich sont bien pour quelque chose dans cette habile conversion.

Le Wurtemberg était l’un des pays qui avaient joui le plus tranquillement de cette paix ecclésiastique décrétée depuis 1803 par les autorités temporelles ; on eût pu douter qu’elle y dût être si solide. Napoléon, en augmentant les états du duc Frédéric, dont il faisait un roi, avait tenu plus de compte des arrangemens territoriaux que des affinités religieuses ; il était entré près d’un tiers de nouveaux sujets catholiques dans cette récente monarchie, dont le centre primitif avait été de tout temps le foyer du protestantisme au midi de l’Allemagne. La modération et la fermeté du gouvernement parèrent aux embarras qui pouvaient résulter d’une situation si délicate. Des édits, successivement proclamés de 1803 à 1811, organisèrent l’église catholique du Wurtemberg sous la direction d’un vicaire-général et d’un conseil supérieur, l’un et l’autre à la nomination du roi. On régla tout en vue d’une mutuelle tolérance ; on s’appliqua plutôt à rapprocher qu’à diviser, mais sans rien forcer, et par conséquent sans rien aigrir ; ce fut l’esprit de M. de Wessenberg qui dicta cette noble politique. Son empire dura même plus long-temps en Wurtemberg qu’en Bade ; lorsque l’évêché de Rottenbourg fut érigé par le pape en 1827 comme l’un des quatre de la province du Haut-Rhin, le gouvernement ne voulut pourtant pas de concordat avec Rome ; il s’en tint aux édits de Frédéric, et le conseil ecclésiastique garda ses fonctions sous la surveillance immédiate du ministre de l’intérieur. Des années se passèrent avant que personne songeât à s’en plaindre. L’évêque était un personnage assez nul auquel chacune des deux parties s’était rabattue faute de pouvoir imposer à l’autre un candidat qui fût tout-à-fait de son choix. Le conseil agissait en pleine liberté ; il agissait bien ; la reconnaissance générale le défend aujourd’hui contre des attaques systématiques ; ses adversaires eux-mêmes ont sans doute commencé par oublier ce qu’ils lui doivent : une faculté de théologie catholique établie à Tubingue, un grand collége et deux petits, organisés sur le modèle des fameux séminaires protestans, l’excellent emploi des revenus ecclésiastiques, le développement des écoles paroissiales, enfin l’amélioration constante du sort des curés, si maltraités par les anciens seigneurs du spirituel. Tout cela malheureusement s’accomplissait d’un point de vue trop libéral et trop élevé : on ne cherchait point dans les institutions religieuses un moyen de propagande dogmatique à l’usage des masses ; on les regardait comme une satisfaction d’ordre public pour la conscience des particuliers ; ce n’était point ainsi qu’on pouvait contenter Rome. Elle remua sourdement ; elle attendit ; puis un jour l’évêque wurtembergeois fut mandé à Munich auprès du légat du pape ; il était parti fort indifférent, il revint ultramontain ; tout éclata. Le moment arrivait en Allemagne pour la réaction catholique. Mûrie par les persécutions de Frédéric-Guillaume III, elle acceptait dédaigneusement les concessions de Frédéric-Guillaume IV, et, marchant droit à son triomphe, préparait de loin les miracles de Trèves ; elle savait à point sur qui compter : l’aristocratie de la Haute-Souabe devint tout aussitôt l’un de ses instrumens.

Il était, à vrai dire, assez difficile de fabriquer une agitation religieuse en Wurtemberg ; le gouvernement n’avait pas imité les violences prussiennes ; il n’avait point détruit l’ordre antique qui déterminait les rapports respectifs des cultes. On sait comment le vieux Frédéric-Guillaume, ayant ordonné que désormais tous les enfans suivissent la religion du père, n’avait bientôt plus mis sur le Rhin que des employés protestans pour y faire la souche d’une nouvelle église, en même temps que de familles nouvelles. Le roi de Wurtemberg n’avait jamais prétendu conquérir ses sujets dissidens à la foi de la majorité : il avait seulement voulu maintenir l’entière liberté des mariages mixtes, et sur ce point il restait inébranlable. Les membres de son conseil ecclésiastique n’étaient pas gens à l’y tracasser, et les curés, nommés sous leurs auspices, se conformaient sans scrupule à ces pacifiques intentions. Les fidèles ne se trouvaient pas scandalisés de cette indulgence de leurs pasteurs, et ne semblaient point d’ailleurs très disposés à s’émouvoir beaucoup en faveur des démonstrations du prosélytisme romain. Le catéchisme populaire n’était pas précisément rédigé pour le servir, et l’enseignement religieux des campagnes avait peu à peu ruiné ses moyens d’action les plus sûrs ; on y passait assez vite sur l’adoration des saints et des reliques, on ne recommandait guère les pèlerinages, et personne pourtant ne se croyait opprimé.

A peine revenu de Munich, l’évêque de Rottenbourg, dans un accès de ferveur qui ne devait point avoir de suite, dénonça cette oppression jusqu’alors ignorée. Nos prélats nous ont transmis l’écho de ses plaintes. Il les apporta lui-même à la seconde chambre des états de 1842 ; l’éloquence et la majorité lui firent défaut pour les soutenir, mais la première chambre ramassa le gant qu’il n’avait pas su jeter, et les seigneurs médiatisés se présentèrent à sa place comme les champions de l’église. Aussitôt les pétitions circulèrent à travers tout le pays, lancées jusque dans les derniers villages par cette haute influence des grands propriétaires, répandues par l’activité des plus jeunes prêtres, exaltées par les journaux bavarois. On acheta des gazettes, on multiplia les pamphlets ; on vint presque à bout de créer une inquiétude publique, et de persuader aux catholiques troublés qu’on attentait à leur foi ; on leur apprit tout ce qu’ils avaient souffert, et l’on dressa de leurs griefs une liste formidable. On réclamait purement et simplement ce qu’on réclame aujourd’hui partout de ce côté-là, l’autonomie de l’église, c’est-à-dire, au sens vrai dans lequel il faut l’entendre, l’abdication du temporel en l’honneur et pour le plus grand profit du spirituel. Les meneurs criaient à la persécution, parce qu’on ne dépensait pas à leur gré tous les revenus ecclésiastiques, parce qu’on ne permettait pas aux prêtres de rompre la paix des mariages mixtes, parce qu’on n’abandonnait pas toute influence sur l’éducation du clergé et sur la distribution des fonctions curiales. En Bavière, la population protestante de Franconie est livrée sans merci aux entreprises des jésuites ; en Autriche, les habitans des vallées protestantes du Tyrol ont été forcés de s’expatrier, et les protestans de la Bohème n’ont encore que des chapelles de tolérance (Gnadenkapellen) ; le pacte fédéral qui a décrété l’égalité des trois confessions reconnues est à chaque instant violé par les puissances catholiques : tout cela n’était plus rien à côté de cette grande tyrannie qui accablait, disait-on, les catholiques du Wurtemberg. Ce fut avec ces clameurs qu’on se précipita dans le champ-clos politique, et le plus vite qu’il fut possible on fit de la question religieuse une question électorale. J’imagine que c’est là le programme absolu de la faction ultramontaine, puisqu’elle le suit maintenant partout ; il serait bon pourtant qu’elle y prît garde : qui combat avec l’épée périra par l’épée.

La législature de 1839 allait justement expirer, et la chambre devait être renouvelée à la fin de 1844. De compagnie avec le jeune clergé, la noblesse se mit en mouvement et chercha des candidats. Le gouvernement laissa beaucoup faire et la censure beaucoup passer ; ce fut sa seule tactique, il n’en fallait pas davantage ; l’ancien parti libéral releva tout aussitôt la tête ; c’était bien sur quoi l’on comptait, c’était la diversion qui devait dominer l’agitation catholique, et ressusciter la seconde chambre vis-à-vis de la première, du jour où elle y serait franchement représentée. Voilà comment le pouvoir parlementaire fut tout d’un coup restauré : les opinions se prononcèrent, et la vie reparut ; on avait menacé le gouvernement d’une opposition, il y en eut deux, dont l’une absorba l’autre. L’opposition ultramontaine manoeuvrait en Wurtemberg comme en Belgique et comme en France : au nom de la liberté, elle offrait son alliance à l’opposition libérale ; celle-ci accepta sous bénéfice d’inventaire, et toute cette année du moins elle a commencé par s’occuper de ses propres intérêts ; c’étaient ceux du temps et du pays. La session a été très véritablement une session constitutionnelle. Jamais, depuis 1833, on n’avait vu de préoccupations politiques plus sérieuses ; jamais aussi élections n’avaient été plus contestées. Le gouvernement garda, bien entendu, l’avantage, mais il était arrivé à la chambre près d’un tiers de membres indépendans, et parmi ceux-là les radicaux de 1831. Ces derniers du reste avaient subi, comme tout le monde, l’effet du cours des ans ; ils étaient pénétrés de ce besoin de modération qui règne aujourd’hui en Allemagne, de ce ferme bon sens dont s’honorent les caractères les plus décidés : « L’esprit de liberté, disait Paul Pfizer, un ardent démagogue d’autrefois, l’esprit immortel ne s’est pas endormi ; seulement il a pris de lui-même une conscience plus claire, il est plus calme et plus sobre. » Le mot est juste autant que profond ; l’Allemagne se dérobe à l’ivresse des songes.

Ouverts sous de tels auspices, les états de 1845 ne les ont pas démentis, et cette sage conduite a porté ses fruits. On y a gagné de tous les côtés. Grace à la popularité d’une chambre devenue plus nationale sans être moins éclairée, le cabinet wurtembergeois a fait accepter une loi de chemin de fer qu’il avait jusqu’alors forcément ajournée, de peur d’échouer dans l’exécution contre l’entêtement des préjugés rustiques. Le parti constitutionnel n’a pas été moins heureux ; ses principes ont eu leur victoire. Il a presque dicté l’adresse ; il y a inséré ses vœux les plus significatifs ; il a parlé d’unité allemande, mais dans quels termes et avec quelle nouvelle pensée, c’est là ce qui m’a par-dessus tout instruit en même temps qu’étonné. Le discours de la couronne annonçait, suivant l’usage, le progrès continu des travaux militaires de la citadelle d’ Ulm : la construction de cette forteresse fédérale est pour le Wurtemberg une charge d’autant plus onéreuse qu’elle ne peut guère jamais servir qu’à la défense de l’Autriche ; créé par la France, le royaume de Wurtemberg n’aura jamais rien à craindre de la France, naturellement intéressée à la conservation des petits états germaniques du sud ; la forteresse d’Ulm n’est donc rien qu’un gage exigé par les grandes puissances, et ceux qui le donnent ont bien le droit de réclamer du retour. Ce fut ainsi que l’entendit la chambre, et voici la remarquable réponse qu’elle fit au roi : « Nous nous réjouissons de ces grands travaux comme d’un signe croissant de l’unité allemande ; puisse cette unité assurer au dehors la considération de la patrie commune ! puisse-t-elle à l’intérieur amener un développement plus complet pour ces institutions qui, en garantissant les intérêts moraux et matériels des peuples, font la force et l’honneur des états ! C’est dans cette espérance que nous comptons particulièrement sur les bons soins de votre majesté pour le rétablissement de la liberté de la presse en Allemagne. » Le roi s’excusa d’écouter un vœu si formel, en se couvrant des obligations qui lui étaient imposées par sa qualité de membre du corps germanique. C’est là, comme on le sait, en Allemagne, le suprême refuge des princes contre les peuples ; c’est, au-delà du Rhin, l’expédient ordinaire de cette fiction constitutionnelle qui veut que les personnes royales, pour rester toujours agréables, n’aient jamais l’air de dire non. Les députés wurtembergeois ne se payèrent point d’un déclinatoire trop commode, et, quand vint la discussion du budget, ils refusèrent, à une majorité considérable, de voter les frais de censure. Le ministère essaya bien d’invoquer à son tour les nécessités du pacte fédéral : puisqu’il n’y avait qu’une langue et qu’une littérature en Allemagne, il ne devait y avoir qu’une seule et même loi pour en réprimer les écarts, et, puisqu’il était dans l’ordre que cette loi fît faite à Francfort, il fallait bien l’accepter telle quelle ; on n’y pouvait rien. La chambre ne se rendit point, et, sans plus d’égards pour ces superbes exigences de la diète, elle attaqua vivement tous les abus qu’elles servaient à justifier. Elle voulut traiter publiquement toutes les questions d’affaires extérieures, malgré le cabinet qui prétendait les enterrer à huis-clos ; elle blâma sévèrement les dépenses croissantes du service diplomatique et du service militaire, les unes et les autres déterminées pourtant, disait-on, par les convenances générales de l’empire allemand ; enfin, d’accord avec la chambre saxonne et la chambre badaise, elle protesta contre les articles secrets signés à Vienne en 1834, et dernièrement publiés pour l’éternelle humiliation des petits états germaniques. Ce fut toute une politique très nette, très ferme et très sensée, qui releva le moral du pays sans nuire à l’action du gouvernement.

Quant à l’opposition ultramontaine, ses griefs perdirent de leur retentissement aussitôt que l’attention publique fut sérieusement distraite par les débats constitutionnels ; à peine si ses réclamations, de longue main préparées, sont arrivées jusqu’à la tribune ; elles y échouèrent sans résultats ; la division se mit dans ce camp dévot, et le ruina si bien, qu’il ne compta presque plus à la chambre. Le 29 avril, il demandait encore, mais pour ne rien obtenir, de nouveaux séminaires et de nouvelles chaires de théologie ; le 30, la chambre votait une augmentation considérable sur le budget du culte israélite, et sollicitait l’entière émancipation des Juifs. Etait-ce là ce qu’avait espéré la vieille aristocratie de la Souabe quand elle s’était si fort appliquée aux intrigues électorales ? Pensant travailler contre le siècle, elle avait travaillé pour lui.


Cet épisode d’histoire parlementaire, tel qu’il m’était raconté par des témoins fort proches et fort équitables, m’en avait appris beaucoup sur ces allures nouvelles des bons esprits politiques. J’eus occasion, d’en mieux juger encore, et de les voir à l’œuvre, lorsque l’abbé Ronge et ses amis arrivèrent à Stuttgart. Je m’étais beaucoup attardé pour ne pas manquer une pareille rencontre ; j’ai suivi très assidument la pièce à toutes les scènes, et, je le déclare avec grande sincérité, ce qu’il y avait là de plus intéressant, ce n’était ni le rôle ni le personnage des acteurs, c’était l’attitude des spectateurs et des critiques. Ce qui me donnait le plus d’espérance dans l’Allemagne du présent, ce n’était pas ce que disaient les orateurs de l’église insurgée, c’était ce que j’entendais dire d’eux et de leur mission. Jusque sous le feu de leur parole, il y avait, même parmi les plus simples, autre chose que de l’enthousiasme aveugle pour des idées passionnées, il y avait le besoin réfléchi de faire acte d’émancipation publique ; et quant aux hommes graves, quelle que fût leur opinion sur la valeur théorique de la doctrine, tous restaient d’abord et surtout attentifs à la portée sociale de l’événement. Profonde révolution qu’on ne remarque point assez ! Voici qu’un système se produit dans ce pays des systèmes ; il est armé de pied en cap ; il interroge la philosophie et l’histoire pour emprunter des titres à l’une, à l’autre un droit de cité ; il descend de la spéculation dans la pratique, et déclare qu’il va réformer le monde par la double vertu des vieilles traditions et de la science moderne ; ce système s’appelle hautement une religion ! et du système lu même, de la pure conception, l’Allemagne chercheuse, érudite et pédantesque, ne s’en occupe pas, ou bien s’en occupe-t-elle, c’est pour la prendre en dédain et passer outre ; mais c’est aux effets qu’elle s’arrête, c’est aux influences extérieures de ce vaste mouvement des consciences : ce qui la frappe, ce sont les résultats positifs ; c’est par les résultats qu’elle découvre et mesure les principes.

Que l’on ne s’y trompe pas, les résultats sont considérables : l’Allemagne se façonne à la vie réelle qui lui manquait ; elle est tout entière comme traversée par un même courant, et tous les esprits sont tendus en même temps vers un même but, vers un but immédiat et possible ; ç’a été là le premier fruit de cette récente agitation. L’on est sorti de l’isolement et de l’apathie des petites existences ; on est entré en foule sur les grands chemins par où marchent les grands peuples. Blessé pour ainsi dire à l’endroit le plus délicat, à l’endroit des convictions religieuses, le sens commun se réveille et s’inquiète ; il réclame satisfaction pour tout ce qu’on lui refuse, et on lui refusait beaucoup ; il ne se tourmente plus seulement de quelques articles de foi ; toutes les libertés sont en jeu, et l’on s’en est enfin aperçu. Il ne fallait qu’une occasion pour éclairer l’instinct des masses, pour leur apprendre quelles étaient au juste ces tristes lacunes des institutions qui les gouvernent : cette occasion, les rongiens l’ont fournie ; la pensée publique voulait un point de repère, ils le lui ont donné ; on leur a su un gré infini d’avoir appelé la nation à se prononcer elle-même en quelque chose, selon la mode des nations libres, et, sous ombre de discuter des matières de for intérieur, on a pénétré jusqu’au plus vif de tout l’établissement politique. On a bientôt acquis l’habitude des pétitions générales, des assemblées, des associations ; on a gagné presque d’un coup cette admirable force qui vient aux hommes quand ils se réunissent ; on a scruté tous les droits qu’on possédait déjà pour leur demander tout l’usage qu’ils comportaient ; les communes ont mis à profit l’indépendance qui leur était garantie dans la plupart des constitutions germaniques, comme un dernier bienfait du moyen-âge ; les chambres enfin, soit à Carlsruhe, soit à Dresde, se sont attaquées aux problèmes les plus difficiles de la société moderne ; elles ont souvent remué, tranché parfois cet antique débat du spirituel et du temporel, dont la sincère et complète solution sera certainement le devoir le plus grave des législateurs futurs.

Qu’on se rappelle ces eaux stagnantes sur lesquelles l’Allemagne s’était endormie après 1833, pour se bercer des rêves malsains de cet absurde idéalisme d’où le canon de 1840 l’avait à peine retirée. Que l’on contemple ensuite ce mouvement si profond, si puissant, si régulier, qui, depuis tout à l’heure deux ans, la porte comme sur un grand fleuve : niera-t-on le changement, et ne sont-ce pas là des résultats ? A qui maintenant les faut-il attribuer ? J’ai vu de près l’abbé Ronge, j’ai entendu ses plus renommés adeptes, ses plus fervens panégyristes, je n’ai trouvé là que de pauvres discours, de pauvres idées et de pauvres gens ; mais, si petits que fussent les hommes, ils étaient couverts par un grand principe auquel ils s’appuyaient comme sans le savoir, et c’est lui qui combattait pour eux. La cause qu’ils songeaient le moins à plaider, c’est justement celle dont ils restaient à vrai dire les instrumens plutôt que les champions, celle-là pourtant qui leur valait l’as : sentiment spontané de tout un peuple, la cause victorieuse de l’état moderne contre l’état du passé. Je m’explique.

L’état du moyen-âge, l’état catholique, reposait uniquement sur la sanction du culte, la seule force morale qui conduisît alors le monde. Alors, en effet, l’état naissait presque toujours du hasard ou de la violence, il n’avait ni origines raisonnées, ni fondemens raisonnables ; on le subissait, on ne le constituait pas. L’oeuvre de la révolution française, c’est proprement d’avoir constitué l’état, d’en avoir, pour ainsi dire, fait jouer les ressorts en plein soleil, d’avoir montré tout exprès comment l’intelligence humaine produisait d’elle-même, à son goût et à son heure, le plus glorieux monument qui pût attester sa liberté créatrice. Un pareil effort porte avec lui sa moralité. L’état est donc légitimement sorti de la tutelle religieuse, du jour où il a trouvé dans la conscience réfléchie le droit d’être par lui-même. Malheureusement pour eux, les princes allemands ont repoussé le plus loin qu’ils ont pu ce legs impérissable de notre révolution, et, voulant garder toute l’intégrité de leur autorité personnelle, ils ont privé les peuples de cette activité souveraine hors de laquelle il n’y a plus désormais ni titre certain ni justification valable pour les gouvernemens. Il est advenu de cet isolement orgueilleux de leur majesté qu’elle a été obligée, pour se rassurer et se couvrir, d’implorer l’appui de la vieille loi sociale détruite en 89 après qu’elle avait jusque-là guidé la longue suite des âges. Ils ont toujours prétendu identifier l’église avec l’état ; ils ont encore soutenu que l’état et le culte se confondaient en une seule et même force indivisible par essence, et que l’état n’était point, s’il n’était ou païen, ou juif, ou chrétien. Dire comme chez nous : L’état, c’est l’état, un corps à part, un pouvoir distinct doué d’une vertu intrinsèque, — ils avaient raison de ne pas l’oser, car cela, chez nous, ne signifie rien de moins que le grand ensemble des idées et des vouloirs de tous, rangés sous l’ordre providentiel dont leur concours fait la justice ; mais cela chez eux n’eût rien signifié, sinon : L’état, c’est la force. Il n’y a jamais eu de tyrannie qui ait crûment divulgué son secret ; celle-ci, pour cacher le sien, résolut donc de se béatifier. C’était tout simplement continuer, avec la bonne foi de moins, un expédient déjà vieux de trois siècles. La réforme, il est vrai, lorsqu’elle rompit l’unité spirituelle, avait en principe dégagé la société civile de l’enveloppement ecclésiastique. Ce grand principe de l’avenir, Luther lui-même, au milieu des contradictions de son génie, l’avait solennellement proclamé : « On naît homme et citoyen avant de devenir chrétien. Es-tu prince, juge, seigneur ou dame ; as-tu des gens sous toi et veux-tu savoir le droit qui te revient sur eux, n’interroge pas la loi chrétienne, interroge la loi de César ou la loi du pays ; c’est celle-là qui est la règle ; tu commandes comme magistrat et non pas comme chrétien. » Mais on n’échappe pas si vite à l’empire des traditions séculaires, et le propre des novateurs, c’est souvent de croire conserver. La réforme conserva dans la pratique cette identité du temporel et du spirituel, contre laquelle pourtant elle était comme une protestation vivante, protestation stérile jusqu’au jour où l’esprit du XVIIIe siècle la traduisit dans ses œuvres. La réforme aggrava même la situation qu’elle semblait appelée à changer : elle maintenait la nécessité absolue d’un état chrétien ; ce fut le prince et non pas le prêtre qu’elle institua le ministre souverain de cette nécessité, le gardien de la foi devenue plus que jamais une obligation politique. Ne voulant pas renoncer à cette intime union de l’église et de l’état qui avait été le patrimoine et la force du moyen-âge, ne pouvant pas faire que l’état abdiquât devant elle comme il avait abdiqué devant Rome, elle donna la première cet exemple funeste de mettre l’église au service de l’état. Mieux valait encore le contraire ; la dignité humaine en souffrait moins. Par quelles extrémités celle-ci dut alors passer, afin qu’il restât quelque chose de cet étrange accouplement des deux puissances où l’on voyait très sincèrement tout le salut des trônes, quelles humiliations furent imposées à la conscience des peuples, quelles violences, quelles iniquités ; c’est là l’histoire du XVIIe siècle. Les princes eurent ce terrible droit de réformation inscrit au traité de Westphalie, jus reformandi ; il s’introduisit dans le droit public ce monstrueux axiome : Ejus est religio cujus regio, et quatre fois en quarante ans les pauvres habitans du Palatinat durent changer de religion.

Le mince mérite des traités de Vienne en cette matière, ce fut de donner aux trois confessions reconnues droit de bourgeoisie, non plus seulement comme autrefois dans l’empire en général, mais dans chacune des parties de l’empire ; chaque prince s’obligea plus ou moins à souffrir trois cultes chez lui, tandis qu’auparavant il pouvait tout ramener au sien. Au fond, la différence fut petite, il y eut trois religions d’état au lieu d’une ; le système ne changea pas, et pour une bonne raison : l’état, toujours personnifié dans une volonté individuelle, toujours soustrait à cette intervention commune du peuple qui crée sa vertu et sa moralité, l’état, pour demeurer vieux en dépit de son siècle, se réfugia derrière la vieille garantie, comme si la nouvelle n’existait pas. Décidés à ne point régner par l’accord et l’action de la raison publique, les souverains exploitèrent au profit de leur autorité particulière cette grande autorité du spirituel et du surnaturel qu’ils s’étaient jadis à tout prix arrogée, parce qu’alors le monde n’en voulait pas d’autre. Ordonner l’égalité des cultes reconnus, ce n’était point décerner à l’état un caractère purement rationnel, tant que cette reconnaissance entraînait une alliance intime et nécessaire avec eux : on faisait pour ceux-là ce qu’on eût fait pour un seul, on leur demandait en retour les mêmes offices, on mettait presque toute la vie civile sous leur sauvegarde, et l’on évitait pieusement par là de lui fournir de meilleures bases politiques. C’est ainsi que les Juifs se trouvent exclus de la cité allemande, et c’est pour cela que le libéralisme allemand veut les y faire entrer ; mais la cause des Juifs n’était pas suffisamment favorable ; malgré d’incontestables progrès, ils ne sentent pas encore eux-mêmes en Allemagne, aussi bien qu’en France, tout ce qu’ils gagnent à devenir une église au lieu de rester une nation. C’est alors que sont arrivés ces nouveaux catholiques, disant hautement par la force des choses plus encore que par la claire notion des idées : « Notre culte n’est pas le vôtre, on ne lui a marqué de place ni en 1648, ni en 1815 ; il est né d’hier ; en sommes-nous moins vos compatriotes, et perdrons-nous nos droits publics pour embrasser notre foi religieuse ? Parce que nous ne voulons être ni catholiques romains, ni luthériens, ni calvinistes, ni même évangéliques, faut-il que nous restions hors la loi, qui ne reconnaît de sujets et de citoyens que sous l’une on l’autre de ces quatre conditions ? faut-il que nos familles ne soient plus des familles légales, ou bien faut-il acheter cette légalité qui nous manque au prix de notre conscience, et, puisque vous n’admettez point encore de pacte civil sans l’intervention sacerdotale, faut-il donc aller chercher vos prêtres ? »

A cette grave et décisive question, le bon sens universel a déjà répondu dans toute l’Allemagne. Proclamer au sein de la diète de Francfort une cinquième communion privilégiée, ce serait le comble du ridicule ; supprimer tout ascendant positif de la société religieuse sur la société laïque, organiser la société laïque par elle-même, c’est l’ordre du temps et le vœu de la raison, c’est la vraie nécessité déterminée par l’apparition des catholiques allemands. Quoi donc ! le pouvoir matériel du souverain politique va régler les liens les plus délicats de l’humanité, présider à l’œuvre sainte de la famille ! Oui, sans doute, si le souverain n’est qu’un individu, être variable et caduc comme toute créature vivant en elle seule, oui, ce sera tyrannie pure ; mais, si pour souverain on n’a que la volonté générale régulièrement et constamment exprimée, ce sera justice et harmonie, ce sera le plus beau, le plus fécond, le plus pacifique triomphe d’une grande révolution. Le premier jour où dans la commune allemande un simple magistrat joindra valablement l’homme à la femme et leur donnera la bénédiction civile, ce jour-là ne sera pas loin de cet autre jour si impatiemment attendu où il y aura une tribune à Berlin : le souverain aura changé.

Voilà de quels nobles principes l’Allemagne est aujourd’hui préoccupée à l’occasion de la secte nouvelle, voilà ce qui donne tant d’importance à des manifestations en elles-mêmes assez mesquines. Je ne sais si elles sont un cri profond de la conscience religieuse ; je suis sûr qu’elles répondent à un besoin profond de la pensée sociale. Supposez l’état civil constitué au-delà du Rhin comme chez nous, l’état civil avec toutes ses conséquences politiques : l’abbé Ronge n’eût été que l’abbé Chatel. On s’est beaucoup inquiété à Rome de notre église française ; c’est la meilleure preuve qu’on n’y connaît rien de la France. Il y avait quelque chose qui nous préservait de l’hérésie, ce n’étaient peut-être pas les foudres du Vatican, c’était à coup sûr le titre II au livre Ier du code Napoléon. Une hérésie de plus et ce code-là de moins, certaines gens, il est vrai, accepteraient vite le marché. Je doute pourtant qu’il vienne désormais beaucoup d’hérésies sérieuses ; il n’y aura pas plus d’hérésies que de conciles : les uns en diraient trop, les autres ne signifient rien ; j’en ai bien eu la preuve il m’a suffi d’aller écouter des hérétiques.

C’était à Canstatt, une petite ville de plaisance qui est au bout du parc de Stuttgart. L’abbé Ronge et ses amis sont restés là trois jours, prêchant et discutant. Le gouvernement wurtembergeois leur avait à peu près donné toutes les tolérances qu’ils demandaient. Il s’était bien gardé de les appuyer directement, comme avait d’abord fait le roi de Prusse : le roi Guillaume respecte avec trop de sang-froid et de sincérité les droits positifs et les susceptibilités équitables de ses sujets catholiques ; mais il ne s’était pas davantage avisé de tourmenter assez mal à propos les nouveaux dissidens, comme on a fait depuis dans le cabinet de Berlin ; encore moins les aurait-il poursuivis comme le grand-duc de Bade, proscrits comme le roi de Bavière, qui les déclare communistes et criminels de lèse-majesté ; traqués comme l’Autriche, qui veille sans cesse à l’entrée de cette inflammable Bohème, d’où elle a déjà jeté plus d’un suspect au carcere duro. Le roi Guillaume est de meilleur sens et jouit surtout d’une situation meilleure. Si l’âge ne l’empêchait maintenant, il eût aspiré de grand cœur à devenir le chef politique du protestantisme allemand, il eût ambitionné cette belle place que le roi de Prusse, dont elle était le patrimoine naturel, semble aujourd’hui risquer à plaisir. A n’y pas regarder de trop près, les réformateurs de 1845 ont un peu l’air de fraterniser avec les réformateurs du XVIe siècle. Toutes les bonnes ames de l’église évangélique s’y sont laissé prendre ; il n’y a que les piétistes qui aient vu plus clair et dénoncé fort justement les sectaires catholiques comme les ennemis assurés de toute espèce d’orthodoxie. Cette fois pourtant on n’a pas donné raison aux piétistes. Les rongiens n’ont point eu le choix de la tribune, on ne pouvait leur ouvrir les églises du culte de la majorité sans blesser la minorité ; mais ils ont eu la liberté de la parole, qu’on ne pouvait leur refuser sans mentir à l’esprit même du protestantisme. C’eût été néanmoins leur intérêt qu’on les empêchât de s’exposer encore au grand jour d’une solennité si publique. Ce beau nom de concile dont ils ont décidé de parer leurs assemblées est bien pesant à porter dans ce temps-ci. Le concile de Leipsig n’a pas été précisément un modèle d’éloquence et d’union ; celui de Canstatt n’était ni mieux doué ni mieux d’accord.

Il ne faut trop s’arrêter à la mine, et cependant comment se défendre d’une sympathie tout instinctive, quand on contemple cette puissante figure de Luther, telle que Lucas Cranach la peignit si souvent ? Je vois encore ce beau tableau, qui est à Weimar : Luther au pied de la croix avec l’apôtre saint Jean et son ami Cranach ; le sang régénérateur a jailli du flanc divin, et coule sur sa tête comme pour la consacrer par un nouveau baptême : c’est la tête inspirée d’un héros. Je me rappelle l’impression que me laissa son portrait dans la petite cellule où il avait habité, au vieux couvent des augustins d’Erfurt, une pauvre cellule de moine avec une étroite fenêtre sur l’étroit préau d’un cloître où l’herbe cachait des tombes. Quelle grande physionomie ! quelle force et quelle douceur ! le plus indomptable courage et la plus inépuisable tendresse, les violences d’une nature emportée, les charmes d’un cœur délicat, un œil si ouvert et si franc, une si généreuse simplicité dans le regard et sur les lèvres ! L’abbé Ronge a fort peu de ces glorieux traits, et, si l’un lui manque plus que les autres, c’est assurément la simplicité ; il y a bien moins de bonhomie que de finesse sur son visage pâle, et on lui croirait plutôt l’esprit d’affaires que la passion du vrai. Il est actif, remuant, toujours prêt à payer de sa personne, et cependant sa pose, sa coiffure, sa mise, tout est, chez lui, prétentieux comme chez un oisif. On lui a déjà reproché la coquetterie de ses habits et de sa chevelure ; il s’en est défendu avec plus d’esprit que de sincérité. Au fait, il m’a paru, pour un Allemand, le plus élégant du monde. Cette élégance n’est pas, du reste, une condition essentielle du nouvel apostolat : les autres missionnaires seraient loin de la remplir ; ce n’est pas cela qu’ils ont gardé du maître, c’est seulement l’affectation. Chacun en use comme il peut. Je n’ai jamais rencontré de plus piètre figure plus vaniteusement drapée que celle de l’abbé Kerbler, le premier des orateurs de la propagande. J’ai passé toute une journée avec lui et ses amis sur le bateau à vapeur de Heilbronn à Heidelberg ; ils étaient fort en gaieté : Luther et ses disciples vivaient d’habitude très familièrement ensemble, mais il y avait sans doute plus de tact et moins de vulgarité dans leur abandon.

Tels étaient les pères du concile de Canstatt ; ce qu’ils y firent, en vérité, ce sera bientôt dit. A Leipsig, on s’était un peu tard repenti d’avoir provoqué la publicité de la discussion sur des points de dogme ; les réformateurs avaient failli se diviser, et, pour contenter tout le monde, philosophes et mystiques, on avait glissé sur une équivoque à l’endroit le plus difficile ; on avait défini le Christ, non pas le fils de Dieu au sens orthodoxe, non pas un sage divin au sens rationaliste, mais l’envoyé de Dieu, Gottgesandte ; c’était à chacun d’entendre le mot comme il lui plaisait. Pour plus de sûreté, on ne voulut traiter à Canstatt que des points de discipline ; on ne fut pas plus heureux. Il y eut une imposante minorité qui ne voulut pas consentir à donner voix délibérative aux femmes sur les choses de la religion : c’était pourtant une utile galanterie à l’adresse des dames protestantes, auxquelles on devait beaucoup de reconnaissance. Il y eut une autre minorité qui menaça de quitter la place, si on la forçait à communier sous les deux espèces. Pour sortir d’embarras, on décréta que les canons des conciles généraux ne seraient absolument obligatoires dans aucune commune en particulier ; autant valait n’en pas faire. A Leipsig, du moins, leur avait-on attribué force de loi, sous la seule condition d’être adoptés par la majorité des communes. Voilà donc déjà, dans une église d’hier, des antinomies à résoudre et des concordances à trouver.

Après ces arrangemens de famille, le concile se tourna tout-à-fait vers le public, et voulut profiter de l’occasion pour confesser encore sa foi ; ce fut la dernière journée. Les orateurs se succédèrent à la tribune improvisée dans la salle de conversation des bains de Canstatt ; ils parlèrent de tout autre chose que du fond même de leur religion, avec le même aplomb que nos prédicateurs à la mode, lorsqu’ils mettent l’orthodoxie sous forme romantique. Ils démontrèrent l’un après l’autre les rapports prédestinés de leur catholicisme avec la vie domestique, avec la commune, avec l’état, avec l’histoire du monde. Ce discours-là surtout fut curieux : l’apparition de l’abbé Ronge servait de but et de clé à tout l’enchaînement des siècles ; c’était l’idée de Bossuet habillée des langes hégéliens, et détournée de sa large route pour aller étouffer dans un petit chemin de traverse. — Au commencement était Dieu, c’est-à-dire l’idée de Dieu en l’homme ; et Dieu, pour l’homme, ce fut d’abord la matière inanimée ou inintelligente, l’eau, le feu, l’animal ; puis ce fut l’homme lui-même, mais l’homme monstrueux, le Brahma couché sur le lotus, avec son pied dans la bouche (vieille étrangeté, même pour nous qui la lisons aujourd’hui partout), et Dieu devint le type humain de la perfection sensuelle, le Dieu marbre de la Grèce ; enfin l’homme se vit tout entier dans la divinité, et ce fut Jésus. Obscurci et ensanglanté par Rome, épuré, mais appauvri par Luther, le culte de Jésus est définitivement restauré par M. Ronge, qui lui rend à la fois et sa simplicité raisonnable et ses beautés plastiques, une liturgie par exemple, des tableaux, des statues et les pompes de la messe en musique. — Je me figure que, si l’écolier du Faust voulut répéter à ses camarades cette leçon de Méphistophélès qui lui avait tant troublé la cervelle, il s’y prit à peu près de cette manière-là. Je demandai quel était ce doucereux jeune homme qui se regardait si précieusement pérorer, comme s’il se fût miré dans sa parole ; on me répondit que c’était l’illustre M. Dowiatt, le saint Jean du nouveau messie, la bouche d’or de la nouvelle église.

Aurais-je, par hasard, trop sévèrement ici jugé les personnes après avoir commencé par réserver avec tant d’éloge les principes et les résultats d’une couvre où les personnes ont cependant une place si marquée ? Je ne le crois pas. Les personnes sont ce qu’elles peuvent dans ce vaste mouvement ; l’œuvre reste, l’œuvre de tous et non pas celle d’un individu, tant que ce n’est pas un individu de génie ; elle reste avec ce que chacun y a porté dans la mesure de son esprit, et ce ne sont pas toujours les plus grands qui fraient la voie. C’est là surtout le caractère de notre époque ; il n’y a plus besoin de juges, comme en Israël, pour sauver le peuple, le peuple aux mille têtes se sauve lui-même, et, si les héros deviennent rares, ce n’est pas que les ressources de l’humanité baissent, c’est que le niveau de la foule monte. Les rongiens ne sont pas des héros ; où est le tort ? Ils ne font pas le siècle, ils le suivent, et plus ils sont en eux-mêmes insignifians et chétifs, plus leur succès doit donner à penser aux gens qui voudraient l’arrêter par la violence : il faut une force immense dans le public pour compenser cette réelle faiblesse de ses chefs apparens. La force existe ; ces quelques ames pleines de contradictions et de misères, poussées au dehors soit par un premier hasard, soit par un coup de providence, ont rencontré là cette grande ame de tous qui les attendait, qui les a lancées et soutenues. Il n’y a de révolutions véritables que celles qui sont complètes avant d’éclater ; c’est justement pour cela qu’elles éclatent, et c’est bien encore ici le cas. Qu’est-ce, en effet, qu’on demande ? Une église nationale et raisonnable. Or, cette église nationale, vingt-cinq ans d’indépendance l’avaient déjà constituée ; elle avait beau se dire toujours catholique : lorsqu’on inventa de la mener à Trèves pour adorer la sainte robe, elle s’aperçut bien que son catholicisme n’était point celui du pape. Cette église raisonnable, ce dogme de plus en plus mitigé par l’intervention du sens naturel, c’était là l’entreprise universelle de tout un siècle, et plus mûre encore en Allemagne qu’ailleurs ; — mais l’illusion des rongiens, mais ce que je sens comme leur petitesse, comme leur vanité personnelle, c’est d’avoir prétendu intervertir subitement ce développement logique de la pensée humaine : rationalistes bornés, ils ont voulu changer une doctrine en catéchisme, et improviser une religion de plus avec la raison, au lieu de laisser la raison pénétrer et pénétrer encore les anciennes. Ils ont voulu refaire une règle de nature immuable, tandis que l’effort de toutes les sociétés modernes, c’est de sortir de cette immobilité de la règle, c’est de la remplacer par les progrès et les perfectionnemens de la vie. Le propre de l’avenir en ces délicates matières, c’est peut-être qu’il pourra se passer de symboles officiels, ou les rendra toujours d’ordre plus intime, en les multipliant toujours. Le symbole de Leipsig accepte sans doute avec une exemplaire modestie ces infaillibles vicissitudes qui l’attendent ; il eût été plus sûr de ne pas le proclamer à si grand bruit. Des esprits mieux instruits auraient compté davantage sur la pente du siècle ; ils auraient mis moins d’orgueil à se donner pour des fondateurs ; ils n’auraient pas affiché cette étrange ambition de décréter encore la croyance humaine à la majorité des voix ! Après tout pourtant, cette sotte présomption, c’est l’infirmité de quelques individus, ce n’est pas la ruine du grand travail commun. Le cours des choses en souffre peu ; qui sait même s’il ne faut pas de ces gens qui viennent parfois brutalement l’aider à leurs dépens plus qu’à leur honneur ? Qui sait s’il ne faut pas de ces enfans perdus dans toutes les batailles ?

Singulier contraste ! cet établissement officiel que je reproche aux rongiens d’avoir tenté faute de sens et de simplicité, c’est ce que certains en Allemagne leur reprochent d’avoir manqué faute des lumières de l’école. La nouvelle philosophie hégélienne n’est pas seulement une philosophie, c’est une église ; elle possède la vérité absolue, elle a le secret du monde, et pourrait, au besoin, remonter la machine ; c’est bien le moins qu’elle la conduise à tout jamais, avec tout empire et toute sécurité, suivant ces lois éternelles qui lui ont été révélées, non plus par l’inspiration mystique, mais par la connaissance de l’être en soi. Ces grands docteurs qui ont découvert de si magnifiques constructions pour gouverner du fond de leur cerveau jusqu’aux plus menus détails des choses, ces maîtres intrépides de la science, ont eu honte d’un édifice aussi peu savant que l’était celui de l’abbé Ronge : ils ont admiré cette profonde ignorance qui ne savait pas rattacher un système aux trois momens de la dialectique hégélienne, cette simplicité qui n’usait pas, dans une démonstration chrétienne, de ces curieuses combinaisons de l’être et du néant engendrant le devenir ; ils ont ravalé jusqu’au plus bas tant d’impuissance et de vulgarité. Ils ne se doutent pas que l’Allemagne se bat aujourd’hui par-dessus leurs têtes dans cette arène vulgaire qu’ils dédaignent si fort. Ce qui justement a donné gain de cause aux rongiens, c’est d’avoir plaidé les lieux communs et les argumens populaires ; c’est d’être descendus sur la place publique, d’avoir été des orateurs de carrefour en un pays où la parole parlée, bien plus neuve que la parole écrite, exerce un empire dont on ne peut encore apprécier tous les effets. J’ai vu des hommes pleurer en écoutant le beau dire des pères du concile de Canstatt. Ronge lui-même sait à propos rappeler les victoires de 1813 et les gloires de l’émancipation nationale pour encourager ses auditeurs à rechercher celles de l’émancipation religieuse. Il se sert avec industrie des immortels ressentimens de l’Allemagne contre Rome, et à ce seul nom, prononcé devant la foule, on s’aperçoit qu’il y fermente encore des rancunes séculaires. Il semble que ce soit toujours hier que le vaillant capitaine Fronsberg s’en allait à Rome avec sa chaîne d’or au cou pour en étrangler le pape.

Aussi ai-je rencontré des esprits distingués qui, croyant désormais à la possibilité d’une fusion complète entre les différentes communions établies sur le sol germanique, saluent aujourd’hui dans la propagande rongienne un nouvel espoir d’unité pour l’Allemagne, une nouvelle garantie de grandeur publique. Telle est notamment l’opinion de M. Gervinus, qui l’a publiée dans un petit livre, plein de faits et d’idées, intitulé : La Mission des catholiques allemands. Quelle que soit la gravité d’un témoignage si compétent, je me permets encore de douter de l’avenir et surtout de l’importance d’une semblable révolution. Je ne sais pas s’il est à présent de la plus entière nécessité pour un peuple d’avoir une religion proprement nationale : c’était la condition rigoureuse de toute existence politique aux premiers temps de la cité barbare ; est-ce à dire qu’après trois mille ans passés, cette condition soit indispensable à la cité moderne ? Et quand celle-ci n’a point par origine cette unité de religion qu’on suppose une force, pense-t-on beaucoup gagner à la lui procurer ? A-t-il beaucoup servi d’avoir fait des évangéliques avec les luthériens et les calvinistes ? J’ai vu la société de Gustave-Adolphe siéger à Stuttgart quelques jours avant les rongiens ; ces honnêtes orthodoxes n’avaient pas en eux plus de consistance que les hérétiques. Enfin même, cette aptitude générale, cette valeur politique, qui leur manquaient à tous, appartiennent-elles du moins encore à l’église dans les pays où l’église se trouve naturellement nationale ? Non, car l’église ne doit plus nulle part agir comme pouvoir public ; elle ne réussit qu’à compromettre sa sainteté en se jetant sur un terrain qui n’est plus prêt pour ses pas ; tout aussitôt ses charités deviennent intrigues ; ses amitiés, coteries ; ses antipathies, factions et guerres civiles. L’église maintenant ne saurait plus être qu’une autorité morale, et son domaine, que le domaine particulier des consciences individuelles. Lorsqu’elle régnait sur la société, elle en organisait tout l’ordre pour le soumettre à une vérité absolue d’où elle avait tiré la loi suprême ; il n’y avait point de place pour la libre pensée dans le monde extérieur des institutions ; la libre pensée se perpétuait dans le monde intérieur des ames. Les rôles sont désormais changés ; rien n’arrête l’action privée de l’église enseignant sa doctrine, mais elle a perdu qualité pour commander au nom du droit public. Le droit public ne relève plus de son principe d’infaillibilité ; la société n’est plus théocratique ; elle admet l’excellence de telle ou telle règle, elle ne prononce pas que cette règle soit le tout de l’humanité, qu’après celle-là trouvée il ne reste plus rien à faire qu’à se croiser les bras dans une muette et perpétuelle observance ; elle ne gouverne point de par une immuable sagesse, recours obligé de toute église qui gouverne. La raison laïque reconnaît qu’elle se trompe et se précautionne contre ses fautes ; la raison ecclésiastique ne doit jamais se tromper. On se lasse pourtant, on s’alarme de cette radicale perfection : si ce n’est le miracle de Dieu, c’est le froid de la mort et la correction de la matière brute. Mieux valent encore les chances, les erreurs même de la liberté ; l’erreur, c’est le mouvement ; errer, c’est vivre ; et voilà comment s’est formé l’état nouveau, comment, à travers bien des angoisses et bien des chutes, il a grandi et marché, gagné peu à peu les esprits, réconcilié les cœurs et préparé toujours ses forces à des épreuves qui recommencent toujours. C’est là sa gloire ; c’est cette activité souveraine perpétuellement appliquée à l’amélioration de lui-même ; c’est cette facile promptitude à recevoir dans son sein des élémens contraires qui l’enrichissent sans le troubler ; il n’exclue rien, il ne supprime rien, il s’approprie tout ; il faut être exclusif quand on est à soi seul la vérité tout entière ; l’état n’est plus que la voie vivante par où l’on y va, la route infinie de l’infinie vérité.

On aurait beaucoup à traduire pour montrer combien cette notion de l’état moderne se propage en Allemagne, pour exprimer tout ce qu’elle y répand de bon esprit et de saines pensées. J’ai sous les yeux une œuvre excellente publiée par M. Charles Weil dans ses Annales constitutionnelles, l’un des trois ou quatre recueils politiques qui se sont produits dans ces dernières années, et qui présentent leur vif libéralisme sous des formes assez graves pour défier la censure. M. Weil trace un tableau frappant des révolutions, des complications ecclésiastiques de l’Allemagne (Die kirchlichen Wirren in Deutschland). C’est une étude aussi claire que profonde, et d’un bout à l’autre dominée par ce sage esprit, si positif et si net, qui caractérise à l’avance les futurs publicistes de l’Allemagne constitutionnelle. Je voudrais dire quelle force cet esprit sent en lui-même, avec quelle confiance il attend l’avenir : je ne saurais mieux faire que n’a fait M. Weil en citant pour couronnement et conclusion de son esquisse ce beau passage de Milton :

« Il me semble que je vois en ma pensée une noble et puissante nation se levant comme un homme fort après son sommeil, et secouant son invincible chevelure ; il me semble que je la vois, comme un aigle, renouveler sa puissante jeunesse en fixant son regard immobile sur le plein soleil de midi, et rafraîchir ses yeux trop long-temps abusés à la source même des célestes lumières. Cependant la troupe timide de ces oiseaux honteux qui n’aiment que le crépuscule vole lourdement à l’entour, et dans son étonnement pousse des cris envieux, comme si elle annonçait une ère de schismes et de discordes. »