L’Allemagne du présent/05

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L'ALLEMAGNE


DU PRESENT




AU PRINCE DE METTERNICH




V. – DRESDE. [1]

J’avais vu la clôture des chambres wurtembergeoises ; je me trouvais en Saxe au commencement de la session ; les débats parlementaires allaient m’offrir plus d’intérêt encore à Dresde qu’à Stuttgart, parce que les questions du moment s’y présentaient sous une forme plus neuve et dans des circonstances plus critiques. L’un des torts que nous ayons vis-à-vis de l’Allemagne, et, pour nous comme pour elle, ce n’est pas le moins nuisible, c’est de prêter trop peu d’attention à l’histoire journalière de ses petits états. Nous voulons d’habitude apprendre vite, et nous croyons vite savoir plus que nous n’avons appris. Nous avons déjà beaucoup fait quand nous connaissons quelque chose de Vienne ou de Berlin, et nous oublions pourtant qu’il n’y a de tribune qu’ailleurs ; si grand que soit l’empire exercé par les cabinets absolus sur ces tribunes populaires, nous le supposons toujours plus grand, parce que nous comptons pour rien celui que les délibérations publiques exercent à leur tour sur les secrètes décisions des cabinets. Le jeu des institutions libérales n’est nulle part sans doute au-delà du Rhin ni très complet ni très sincère, mais elles subsistent du moins, et se sont elles-mêmes jusqu’ici défendues contre la haine acharnée des autocraties. Il y a mieux, elles reprennent vie, maintenant que le temps les aide, et ce serait encore les aider que de nous montrer touchés de leur réveil. Les événemens de 1815 et de 1830 avaient valu presque partout aux nations germaniques des garanties et des chartes ; c’était comme un réseau qui menaçait d’envelopper les monarchies pures ; le réseau est aujourd’hui rompu par maintes places ; qu’importe, s’il en reste assez pour qu’on en puisse relier les morceaux ? Je n’ignore pas que ces principes de gouvernement n’ont plus le mérite d’exciter chez nous d’affections bien ardentes ; nous nous prétendons ou désabusés ou dégoûtés, et beaucoup même ne veulent plus voir là que des vérités de convention dont il est sage pour l’instant de ne pas sembler très enthousiaste ; mais ceux qui ont appris à notre école ces grandes règles politiques les tiennent heureusement en meilleure estime : leur plus cher espoir est de les conquérir tout entières, et nous avons beau maintenant dédaigner ou regretter pareille victoire, le prix qu’ils y mettent doit nous donner à réfléchir.

La Saxe est l’un des états de la confédération qui participe le plus au mouvement d’aujourd’hui ; elle y était mieux préparée qu’aucun autre. Le génie même de sa population, les conditions particulières que lui faisait son voisinage, l’exercice à peu près illimité des droits inscrits dans la charte de 1831, tout la disposait à l’avance pour cette ère nouvelle dont je raconte le début ; elle était armée pour la lutte.

La Saxe est toujours demeurée plus ou moins en dehors du romantisme allemand ; il n’y a point là les emportemens de l’humeur souabe, il n’y en a pas non plus la distinction poétique ; on y pense un peu terre à terre, bien loin de s’égarer dans les nuages ; c’est un pays d’esprits froids et sensés ; c’est déjà l’Allemagne du nord, et, quand on a tout à l’heure à peine quitté les fougueuses natures du midi, la différence vous frappe d’un coup. Je n’ai pas de penchant pour ces théories trop faciles qui parquent l’espèce humaine suivant la loi des races et des climats ; il y a quelque chose en l’homme qui suffit à corriger les influences fatales du monde extérieur, j’entends la conscience de sa liberté, et cependant, de degrés à degrés, de peuple à peuple, de province à province, il est de ces diversités providentielles contre lesquelles la volonté ne prévaut guère. Pendant qu’il se formait en Souabe comme une autre école de maîtres-chanteurs, la Saxe n’a produit que deux poètes depuis 1813 et n’a pas même su leur être hospitalière. Pendant qu’Overbeck jetait hardiment à ses contemporains les anachronismes de son pinceau et réussissait à mettre de l’originalité jusque dans le pastiche, les peintres de Dresde ne sortaient pas de leur honnête médiocrité. Dresde possède l’un des plus magnifiques musées de l’Europe, et ses collections précieuses ont un éclat sans pareil ; Dresde, pourtant, n’est pas une ville d’art comme Munich ; le goût manque dans l’ordonnance de tous ces trésors, et les chinoiseries y tiennent trop de place. On est peu sensible à l’inspiration du beau, on ne l’est pas davantage aux idées purement spéculatives. Les sciences naturelles sont fort en crédit, et l’école des mines de Freyberg est une institution de premier ordre ; mais on n’aime pas beaucoup aller au-delà de cette sphère positive. La métaphysique de Schelling et de Hegel n’a point eu d’assez vifs entraînemens pour enlever ces raisonneurs prosaïques, et personne n’est moins près d’un philosophe hégélien qu’un théologien saxon. Il y a de l’un à l’autre tout le chemin qui sépare le critique de sang-froid du révolutionnaire passionné ; c’est ce que je devais bientôt comprendre en faisant connaissance à Halle avec les amis protestans. La domination trop exclusive du simple bon sens a certainement ses ennuis et suppose peut-être quelque infirmité ; toujours est-il qu’elle façonne presque nécessairement aux choses pratiques, et c’est un grand point, en Allemagne surtout. La Saxe, inclinant très décidément de ce côté-là, n’était pas à même de fournir son contingent de héros dans toutes ces conspirations teutonnes qui n’aboutirent point : la politique d’imagination lui allait mal ; en revanche, quand elle eut une fois une charte, elle en tira le meilleur parti possible, et, les circonstances aidant, l’aptitude lui vint très vite pour une politique plus sérieuse.

La vie publique n’est pas seulement chez elle une affaire de tempérament, c’est une nécessité de défense nationale, clairement aperçue par l’instinct populaire. En Bade, en Wurtemberg, les lois modernes, aussitôt établies, avaient été plus ou moins garanties par le seul effet du voisinage. Il sera toujours bien difficile d’empêcher que le contact de la France ne profite un peu aux jeunes libertés qui sont nées à l’ombre de sa révolution. La Saxe n’a point à sa frontière de relations si favorables ; il semble qu’elle soit étouffée par la pression des deux grands états absolus de l’Allemagne, et, serrée, pour ainsi parler, entre les deux, elle éprouve d’autant plus le besoin de leur échapper. De là naît cette susceptibilité jalouse qui se manifeste dans les chambres aussitôt que le gouvernement paraît séduit ou menacé par l’ascendant d’une des hautes puissances. De là cette attitude encore assez ferme que les membres d’un cabinet de second ordre doivent prendre parfois dans leurs rapports officiels avec les ministres de Vienne ou de Berlin ; de là cette sympathie plus générale, plus active qu’ailleurs pour toutes les questions dans lesquelles la patrie allemande subit à son détriment l’influence égoïste de ces dominateurs qui se sont arrogé le droit de la conduire seuls. Puis enfin, comme s’il fallait, pour fortifier le sentiment national, qu’il passât par l’appréhension de toutes les tyrannies, Dresde a vu défiler le long et triste cortége des martyrs polonais : de Pologne en France, Dresde est pour eux la première étape libérale sur le chemin de l’exil ; aussi l’espionnage moscovite s’y tient-il en permanence, et trop fréquemment il y commande par des agens attitrés. Chose singulière, pas une diplomatie n’y pèse d’un poids si lourd que la sienne. Le pays s’indigne de ces exigences implacables, et l’opinion venge les proscrits des rigueurs de la police. Le nom russe soulève là presque autant d’horreur qu’à Kœnigsberg. Contre Pétersbourg, contre Vienne, contre Berlin, la Saxe n’a de recours que dans sa charte, qui la fait d’un autre monde ; plus solidement elle s’y rattache, mieux elle s’unit à cette fédération constitutionnelle qui pourrait bien un jour s’ériger au sein de la fédération allemande et la diviser, si la Prusse hésitait encore beaucoup avant d’adopter les mêmes couleurs.

La charte saxonne ressemble d’assez près à celles de Bade, de Wurtemberg ou de Bavière ; elle n’est absolument ni meilleure ni pire. Les chambres ne sont convoquées que de trois ans en trois ans ; Bade est le seul état qui ne mette qu’une année d’intervalle entre leurs sessions ; mais la législature badoise est de toutes les législatures allemandes celle qui s’écarte le plus, par son organisation, des souvenirs du moyen-âge elle ne leur laisse de place que dans la première chambre, où les membres des anciennes familles seigneuriales viennent former un corps ; tous les députés de la seconde sont nommés sans distinction de classe ni de caste. Cette distinction, plus tenace en Wurtemberg, où les propriétaires-chevaliers ont leurs élections à part, l’est encore davantage en Bavière, où le privilège aristocratique conserve de nombreux représentans, où les villes et les campagnes ne votent jamais en commun, et restent isolées les unes des autres, ainsi qu’en Angleterre les bourgs et les comtés. En Saxe, ces différences sont bien autrement marquées, la seconde chambre saxonne n’est guère qu’une assemblée d’états, et, si la force du temps n’obligeait les élémens qui la composent à se fondre dans un même esprit, ils s’useraient peut-être en rivalités misérables, tant on les a soigneusement opposés. L’article 68 de la constitution porte expressément : « Il entre dans la seconde chambre vingt députés des propriétaires de biens nobles, vingt-cinq députés des villes, vingt-cinq députés des paysans, cinq députés du commerce et des fabriques. » - On aime à croire, sans doute, qu’on donne ainsi une voix plus assurée à tous les intérêts sociaux. En somme, on ne fait rien que les grouper, comme s’il était bon que leur diversité créât toujours des dissidences politiques. Vis-à-vis de l’état moderne, il n’y a plus ni gentilhommerie, ni marchandise, ni labourage ; il n’y a que des citoyens. L’erreur est fâcheuse ; elle l’est moins pourtant dans un pays où l’on ne compte pas deux millions d’ames, qu’elle ne le serait en Prusse, où l’espoir le plus glorieux dont on flatte le public, c’est de voir ce système réalisé sur de grandes proportions.

La charte saxonne offre d’ailleurs des compensations précieuses, et, sans même sortir du texte légal, on pourrait y trouver des garanties dont la charte bavaroise et la charte badoise écartent jusqu’à l’apparence. La diète de Francfort ne veut point avoir affaire aux assemblées délibérantes ; elle n’admet point de partage dans l’exercice de la souveraineté, et l’attribue tout entière à la seule personne du prince. C’est au prince seul qu’elle demande l’argent dont elle a besoin pour les services fédéraux, et le prince est assuré de n’en jamais manquer, puisque les chambres n’ont pas le droit de refuser le budget. En Bade et en Bavière, on a subi sans restriction ce régime rigoureux. En Saxe comme en Wurtemberg, l’auteur de la constitution a été mieux inspiré, dans l’intérêt même de la couronne ; il a senti que les libertés qu’on laisserait aux sujets seraient pour le monarque un contrepoids utile en face des exigences de la diète. On a donc permis aux chambres d’apporter des conditions, non pas, il est vrai, au vote de l’impôt, mais du moins à la nature et à l’emploi des dépenses (art. 102) ; les chambres ne participent point à la promulgation des arrêtés fédéraux, mais encore peuvent-elles aviser aux moyens de les exécuter (art. 89). De pareilles clauses mènent loin. Je ne m’étonnerais point que l’esprit de résistance profitât un jour de cette double réserve littéralement inscrite dans la charte de 1831 pour gagner beaucoup du terrain qu’elle ouvre ; et qui sait si ce n’est pas là le chemin par où l’on ira battre en brèche les article fondamentaux du pacte de Vienne ? Il suffit contre ceux-ci d’une majorité décidée qui sache commenter à propos les articles 89 et 102 de la constitution saxonne ; or, cette année même, il s’est déjà trouvé des pétitionnaires pour réclamer une interprétation si délicate.

D’autre part, la grande frayeur de la diète, c’est la publicité des discussions politiques ; elle a toujours tâché de la restreindre quand elle ne la prohibait pas. Elle a multiplié les précautions, gêné l’orateur la tribune, coupé ses paroles dans la presse. Les ministres et les commissaires du gouvernement jouissent partout du droit de contraindra les chambres à se former en comité secret ; ni les pairs ni les députée n ont l’initiative pour la proposition des lois. Soumise, comme tous le états allemands, à ces ombrageuses défiances qui entravent le système représentatif, la Saxe a cependant trouvé moyen de s’y dérober en partie, grace à un règlement qui lui est propre. Le parlement saxon a son Moniteur. Une commission qu’il nomme et qu’il compose lui même rédige en entier les délibérations, les soustrait à tout autre contrôle, et les fait textuellement imprimer. Si la censure voulait, comme il lui arrive quelquefois ailleurs, en Bade par exemple, rayer tel ou tel discours du procès-verbal pour en renfermer l’effet dans l’enceinte où il a été prononcé, l’entreprise serait assez difficile. Au lieu d’avoir devant elle le concessionnaire de quelque pauvre feuille dont la fortune dépend de son caprice, il lui faudrait traiter avec un des grands pouvoirs du pays. Elle a jusqu’à présent reculé ; les séances des chambres sont fidèlement rendues, et ces communications régulières entretiennent le goût de la vie publique.

Une cause plus notable encore a contribué beaucoup au développement politique de la Saxe : celle-ci mérite toute notre attention. Les deux princes qui se sont succédé depuis 1831 ont régné presque à la façon des vrais souverains constitutionnels, régné sans trop engager leur personne. Il faut dire que l’Allemagne, sur ce chapitre fort scabreux, est naturellement moins ombrageuse et se contente plus aisément que la France. Qu’un roi choisît ses conseillers à sa seule fantaisie, qu’il les gardât tant que durerait son bon plaisir, que les défaites du scrutin ne changeassent rien à ses affections, cela sûrement nous fâcherait un peu, même aujourd’hui ; cela n’est point du tout extraordinaire pour nos voisins, et les hautes puissances entendent qu’il en soit ainsi chez les petites. Les dispositions particulières du chef de l’état, ses goûts, ses passions, ses théories, ses intérêts privés, deviennent ainsi de grosses affaires. C’est lui qui dans toutes rencontres se porte en avant ; les ministres demeurent respectueusement à l’écart. Voilà, qui s’appelle gouverner ! Les princes saxons n’ont pas du moins gouverné de cette manière-là ; ils ont usé plus discrètement de leur autorité ; leur confiance une fois placée dans un cabinet responsable, ils ont travaillé loyalement avec lui sans disputer sur le légitime exercice de ses droits, et de toute l’Allemagne la Saxe est le pays où les conseillers de la couronne ressemblent le moins à des commis. Le roi Antoine se contentait, par caractère et par habitude, d’un rôle qui le compromettait peu ; le roi régnant, Frédéric-Auguste, s’y tient par raison, et, très capable d’exercer une influence plus directe sur la marche des choses, il a jusqu’ici montré assez d’abnégation pour ne point déchirer la fiction constitutionnelle. Aussi le peuple saxon l’a prise plus au sérieux, et, toutes les questions étant réellement débattues entre les chambres et le ministère, c’est au ministère surtout que l’opinion s’adresse ; elle ne remonte pas jusqu’à la personne royale, comme en Prusse, où les choses se passent exactement de la façon contraire. Le champ de la discussion reste ainsi plus libre et plus large.

Enfin, et c’est le principal, la Saxe a fait son éducation politique sous un noble maître ; elle a eu le bonheur d’être dirigée jusqu’en 1843 par l’un des hommes les plus distingués qui aient représenté la sagesse libérale, en Allemagne depuis 1830 ; je veux parler de M. de Lindenau. L’histoire de son administration, celle de sa retraite, jettent trop de lumières sur la crise actuelle pour qu’on puisse n’en rien dire. La session parlementaire de 1845 ne s’expliquerait point sans la session précédente.

M. Bernard de Lindenau avait été pendant de nombreuses années au service du petit duché de Saxe-Altenbourg et de Saxe-Gotha, lorsqu’il fut appelé en 1830 sur un plus vaste théâtre. C’était par excellence un choix populaire. La réputation du nouveau ministre le devançait au pouvoir ; on lui savait l’ame d’un grand citoyen. M. de Lindenau possédait toutes les qualités du bureaucrate sans avoir l’esprit sec et rétréci. A vrai dire, il se fiait plus au gouvernement du soin d’améliorer le peuple qu’il ne s’en rapportait au peuple lui-même : il eût assez volontiers plus fait pour lui que par lui ; mais il comprenait aussi que l’on s’attache mal à des biens dont on n’est pas l’artisan, et il ne refusait point au pays tout l’usage de ses facultés. Il n’appartenait donc pas précisément à l’école du despotisme éclairé ; sauf la différence des époques, il était plutôt de cette généreuse famille des illustres patriotes qui, après 1807, sauvèrent la Prusse en la régénérant. Comme Stein, comme Hardenberg, il voulait par-dessus tout supprimer les dures injustices de l’ancienne organisation sociale, il voulait l’abolition des privilèges, l’égalité devant la loi, l’affranchissement des classes inférieures ; il avait besoin de règle et d’uniformité dans les fonctions publiques ; il tenait à voir clair partout, dans l’état, dans la commune ; en un mot, s’il lui fallait une réforme politique, c’était proprement par le désir d’une réforme plus radicale du droit administratif et du droit civil. Ce fut là tout le sens de la constitution de 1831. Il n’était pas encore si commode d’appliquer en Saxe ces justes idées de l’ordre moderne ; elles y trouvaient autant de contradicteurs qu’elles en avaient eu jadis en Prusse. On ne s’imagine pas combien de résistances Frédéric-Guillaume III dut briser sous lui. M. de Lindenau fut aussi réduit à lutter contre le vieux corps féodal, contre les municipalités, contre la noblesse surtout, dont il ruinait l’autorité dans les campagnes et diminuait l’affluence dans les emplois. Celle-ci ne lui pardonna jamais. Il l’emporta de guerre lasse ; soutenu par le concours énergique de l’opinion générale. La masse du peuple déchargée, grace à lui, des fardeaux qui l’accablaient, débarrassée de l’odieuse suprématie des grandes familles, le salua pour son libérateur. Au milieu de ce bien-être inattendu dont on jouissait, dans l’orgueil de cette dignité désormais attachée au simple titre de citoyen saxon, personne ne s’avisa d’en demander davantage, et de reprocher au ministre d’avoir gardé par-devers lui des pouvoirs trop considérables, quand il s’en servait d’une façon si méritoire. La session de 1833 fut un triomphe pour M. de Lindenau. Accusé, menacé par un membre de la faction aristocratique, il vit les paysans se lever en masse à la chambre pour le défendre dans un vote d’enthousiasme, et, comme le bruit courait qu’il allait peut-être quitter la place à ses ennemis, la seconde chambre tout entière déclara solennellement que sa retraite serait une calamité nationale. Enfin sa position devint tout-à-fait éminente, lorsqu’en 1834 il céda le département de l’intérieur pour ne plus avoir que la présidence du conseil. Donnant alors un bel exemple du désintéressement qui lui était familier, il résignait son traitement et ne conservait qu’une pension de mille thalers.

Cependant l’esprit du pays allait insensiblement changer : la révolution avait accompli sa première période, et la société, rétablie sur de meilleures bases matérielles, aspirait au mouvement. Ce n’était point assez d’avoir rompu la veille les entraves du moyen-âge ; on exigeait le lendemain la réalité de la vie constitutionnelle. De ces deux conquêtes, la première s’était fait attendre si long-temps, qu’on était déjà mûr pour la seconde : c’est là l’histoire des pays qui n’ont point passé par nos siècles d’épreuves ; nous avons travaillé pour eux et pour nous ; on marche vite sur une route frayée. M. de Lindenau n’acceptait pas ce rapide progrès ; il croyait que la charte dont il était l’auteur répondait suffisamment aux besoins légitimes de l’activité publique ; il n’admettait le droit de pétition que dans des limites sévères, la presse qu’avec la censure, la franchise électorale et la représentation du peuple que sous des conditions assez rigoureuses pour en restreindre l’efficacité politique. Du reste, il aimait en toute sincérité le système parlementaire, il pratiquait fidèlement les obligations attribuées par ce système au pouvoir exécutif ; il reconnaissait le contrôle du pouvoir délibérant dans tout le cercle de sa compétence légale ; il ne l’éluda jamais, et le cabinet qu’il a si long-temps présidé mérite tout entier le même éloge. Jamais, par exemple, depuis 1830, on n’a vu de ministre saxon ordonnancer à son gré les dépenses avant d’avoir porté son budget à la tribune, refuser ensuite de les motiver, et déclarer l’emploi des fonds très valable, par cela seul qu’ils sont employés. C’est pourtant chose qui se rencontre souvent en Allemagne. Le ministre des finances badoises, M. Bœckh, ne se gênait guère, il y a deux ans, pour jeter à la face des chambres ces hautaines paroles : « Vous ne voulez pas voter la somme que je demande ; à quoi bon, et où prétendez-vous en venir ? Elle est payée, elle restera payée. » M. de Lindenau professait au contraire et enseignait à ses collègues, aussi bien qu’au pays, la doctrine constitutionnelle des budgets spéciaux ; il déclarait à plusieurs reprises qu’une dépense faite sans l’aveu du parlement n’engageait pas l’état ; plaisait-il au parlement de la condamner, c’était à celui qui l’avait décétée de rétablir au trésor les deniers qu’il en avait mal à propos distraits. L’administrateur consciencieux s’élevait ainsi, dans la loyauté de son zèle, jusqu’à la hauteur de la politique la plus libérale. Et cependant, comme M. de Lindenau réclamait l’intégrité, mais non l’extension de la charte, il fut bientôt de plus en plus délaissé par cette popularité qui l’avait couronné jadis ; il n’exerça plus dans la seconde chambre son ascendant habituel, il s’irritait de l’avoir perdu, et ses opinions, d’abord si respectées, finirent par soulever une opposition si personnelle, que tout le cabinet dut une fois, en 1839, les prendre à son compte et s’en déclarer solidairement responsable.

Le cabinet lui-même était bien divisé. Tandis que la Saxe faisait effort pour aller au-delà de sa constitution nouvelle, il y avait certains de ses gouvernans qui voulaient reculer en-deçà. M. de Lindenau, combattant l’une et l’autre tendance, ne craignait pas de rester seul ente : les deux camps. Ainsi M. de Koenneritz, le ministre de la justice, s’opiniâtrait à conserver l’ancienne organisation judiciaire ; M. de Lindenau, qui dans la charte même avait promis de la changer, s’obstinait à rappeler sa parole. D’autres membres du ministère, issus de vieille race, favorisaient outre mesure les intérêts aristocratiques ; M. de Lindenau ne cessait de repousser cette invasion des privilégiés qu’il avait si décidément arrêtée. Voilà comment il usait ses forces dans l’intérieur du conseil sans en tirer grand profit pour le dehors, s’aliénant ses collègues sans reconquérir beaucoup l’affection nationale.

Telle était la situation lorsque s’ouvrit la session de 1842-43 ; celle-ci trancha tout. Il devint évident que M. de Lindenau était abandonné par les autres ministres, qui le mettaient en avant et le sacrifiaient pour exploiter ou ruiner son reste d’influence, et lui-même, jouant son dernier enjeu, se compromit plus qu’il n’avait jamais fait vis-à-vis du parlement. Il succomba sous deux questions, qu’il jugeait toujours avec la même rigueur que dix ans plus tôt. Il menaça la presse de quelque grand coup, et, pour mieux combattre la seconde chambre qui réclamait déjà le droit de porter au monarque une adresse officielle, il empêcha la chambre haute de présenter, suivant l’usage, des complimens officieux. M. de Lindenau ne satisfaisait ainsi personne ; il exaspérait toute l’aristocratie, en même temps qu’il blessait au plus vif l’esprit nouveau des démocrates constitutionnels. Appesanti par l’âge et la fatigue, d’une humeur bien plus naturellement conciliante qu’intraitable, M. de Lindenau n’avait point la vigueur qu’il fallait dans un rôle si difficile, et il échoua pour n’avoir consenti ni aux progrès que sollicitait le peuple saxon, ni à la réaction qui se préparait sourdement au sein du cabinet ; il fut écrasé entre ces deux forces aux prises. C’était un libéral sincère, qui malheureusement se retranchait dans un âge déjà écoulé, tout en souffrant de se voir si dépaysé dans celui-ci : triste impasse où les hommes les mieux intentionnés viennent se perdre, quand ils ne savent pas rajeunir à propos leurs bons sentimens. Le 4 septembre 1843, la Gazette de Leipzig annonça que M. de Lindenau, quittant à la fois les affaires et la Saxe, allait vivre en Altenbourg comme simple particulier ; il consacrait généreusement toute sa pension de retraite à des fondations littéraires et scientifiques. La gazette publiait aussi la démission du ministre déchu, ou il disait en propres termes « s’être aperçu, dans ces derniers temps, qu’il ne pouvait plus suffire au gouvernement de la Saxe de la manière qu’il eût désiré. » Était-ce un retour mélancolique sur lui-même, ou bien une plainte secrète qui lui échappait au souvenir de la défection de ses collègues, à l’idée de sa popularité perdue ? Il y avait douze ans à pareil jour que M. de Lindenau, entouré, de toutes les joies d’une fête nationale, de tout l’éclat de la faveur publique, déposait en grande pompe, dans les archives de l’état, le texte même de la constitution dont il était le père. Aussitôt, du reste, qu’il fut rentré dans la vie privée, l’opinion se refit vite à son égard, et la Saxe entière se montra reconnaissante de ses services passés. Beaucoup de villes lui envoyèrent des lettres de bourgeoisie ; et aujourd’hui même l’opposition parlementaire s’appuie souvent de son nom contre ses successeurs.

Un ministère en Allemagne n’est point du tout, comme en Angleterre ou comme en France, identifié nécessairement avec la personne de son chef, le prince le compose à son gré, choisissant les hommes beaucoup moins en général d’après leur importance ou leur drapeau dans les chambres que d’après leur place hiérarchique ou leurs mérites spéciaux dans l’administration. Il arrive ainsi qu’un même cabinet peut renfermer des tendances politiques assez diverses, sans pourtant qu’elles se confondent et suspendent leur lutte naturelle. M. de Lindenau sortait du conseil, non point parce qu’il avait repoussé devant le parlement la réforme des élections ou de la censure, également repoussée par ses collègues, mais surtout parce qu’auprès du roi il n’avait pu défendre assez contre eux le juste développement des lois modernes dans la société civile. Obsédé des instances étrangères, alarmé lui-même par l’agitation dont il voyait les approches, le gouvernement saxon ne voulait plus toucher à l’ordre ancien que pour l’affermir. Les deux colonnes qui en supportaient encore le mieux l’édifice, c’étaient la justice et l’église ; il ne fallait pas les ébranler. La nomination de M. de Koenneritz à la présidence était décisive. M. de Lindenau n’avait pas dans le cabinet d’adversaire plus résolu, quand il se prononçait pour la publicité des débats judiciaires ou pour la liberté de conscience.

On commenta donc à réagir contre le siècle plus vivement qu’on ne avait pu sous la direction précédente, non point avec l’esprit patriarcal et les formes persuasives de M. de Lindenau, mais avec la raideur de la domination aristocratique, avec la précision de la tactique parlementaire. La noblesse, ouvertement favorisée, reprit tout de suite une importance considérable. On affecta de servir entre mesure les intérêts du culte catholique, pour contrarier d’autant l’irrésistible progrès de la critique protestante. La charte ferme le territoire saxon à tous les ordres religieux et nominalement aux jésuites ; on toléra certaines associations de bienfaisance qui ressemblaient trop à des confréries. Enfin on dépassa de beaucoup les rigueurs dont la presse avait pu jusqu’alors se croire menacée. La session qui venait de finir ne lui avait certainement pas été très profitable ; mais on avait obtenu ce qui est à peu près de droit commun en Allemagne, l’affranchissement de la censure pour tout écrit comptant plus de vingt feuilles d’impression. La censure respecta de moins en moins cette limite qui lui était imposée par la loi, et elle prétendit obliger les écrivains à quitter l’anonyme, seule protection du journalisme allemand. Le ministère était sorti victorieux de la querelle qu’on lui avait faite dans les chambres pour avoir supprimé les Annales hégéliennes, à peine établies à Leipzig ; il avait facilement : épouvanté le bon sens saxon des entraînemens d’une philosophie qui mettait tout à néant. Il crut qu’il pourrait aller plus loin, et il entra fort imprudemment en campagne contre ce rationalisme positif que les amis protestans, et plus tard à leur suite les nouveaux catholiques, prêchaient ouvertement dans le pays. L’esprit national était par nature entièrement porté de ce côté-là ; les préoccupations religieuses augmentaient tous les jours à mesure que le cabinet semblait redouter davantage l’activité politique ; il y avait jusque dans les villages des conférences et des réunions où l’on discutait publiquement la réforme de l’église et du dogme. La résistance que l’ambition des piétistes berlinois avait provoquée par toute la province prussienne de Magdebourg était énergiquement appuyée sur le concours fraternel de la Saxe royale ; le principe de libre examen se relevait avec plus de vigueur que jamais sur la terre où il avait eu son berceau. Le gouvernement saxon éprouva pour sa tranquillité toutes les inquiétudes, que lui témoignaient pour leur compte les gouvernemens catholiques ; il voulut arrêter le courant et lança l’ordonnance du 17 juillet 1845. Cette ordonnance défendait les assemblées où l’on attaquerait la confession d’Augsbourg, elle déclarait que l’état ne pouvait se passer d’un symbole obligatoire, et que renier ouvertement le symbole de l’état, ce n’était point user, mais abuser de la liberté de conscience.

Le roi de Saxe, comme tous les princes protestans, est chef de l’église ; il possède les deux suprématies, non pas seulement l’autorité temporelle (jus circà sacra), mais aussi l’autorité spirituelle sur tout son territoire (jus episcopale). Le roi régnant n’appartenant pas à la religion de la majorité, la commission des affaires évangéliques exerce à sa place cette souveraineté délicate. Cette commission, formée par le ministre des cultes et deux de ses collègues, n’est qu’une institution administrative et n’a qu’un caractère purement bureaucratique. Qu’était-ce donc qu’une simple circulaire émanée de pareille source contre le mouvement général des intelligences ? un obstacle inutile qui devait le provoquer et l’étendre plutôt que l’empêcher. Issu lui-même de la doctrine protestante, le pouvoir n’avait pas qualité morale pour en supprimer le développement légitime. L’agitation devint universelle et plus vive qu’on ne l’avait vue dans les premiers temps de la constitution. On réclamait au nom de la liberté de conscience garantie par la charte, et l’on demandait s’il pouvait y avoir des bornes à cette liberté-là ; on demandait si les auteurs du symbole d’Augsbourg avaient entendu délivrer la chrétienté du pape pour se mettre à sa place ; on demandait enfin s’il était conséquent de proscrire en Saxe les réunions des amis protestans, pendant qu’on y encourageait celles des frères de la divine angoisse de Jésus. Des frontières de la Prusse à celles de la Bohême, il n’y avait qu’une pensée, et toutes les villes de l’Erzgebirge l’exprimèrent en masse à peu près dans les mêmes termes. C’était cette effervescence qui à Leipzig, au milieu d’une population trop excitable, avait produit les événemens du 12 août 1845. Une fois les états assemblés à Dresde, elle prit une marche plus régulière et se traduisit plus sûrement par l’intermédiaire des organes légaux.

L’ouverture de la session était attendue avec impatience ; les extrémités déplorables auxquelles la situation religieuse avait dernièrement poussé le pays réveillaient les anciens griefs politiques, et l’on poursuivait de plus belle les nombreux démêlés restés indécis en 1843 ; l’opinion publique se prononçait par des manifestations multipliées. M. de Lindenau avait jadis essayé de limiter l’usage du droit de pétition ; les nécessités du moment en découvraient aujourd’hui la valeur, et il y eut plus de requêtes adressées au parlement, pour la session de 1845, qu’il n’y en avait eu dans les quatre autres ensemble. Vainement le cabinet se précautionnait contre ce débordement pacifique par des mesures militaires, rappelant les soldats en congé sous leurs drapeaux, et maintenant Dresde en état de siège. L’émeute de Leipzig n’avait été qu’un accident ; ce qu’il y avait au fond des esprits, ce n’était point de la turbulence stérile. L’ordonnance du 17 juillet avait prohibé les discussions religieuses ; l’ordonnance du 26 août prohiba les discussions politiques, celle-ci fermait les vieilles sociétés bourgeoises (Bürgervereine), comme l’autre avait fermé les sociétés protestantes on avait interdit les unes par respect pour la confession d’Augsbourg, on employa contre les autres un argument plus péremptoire, et l’on invoqua les arrêtés fédéraux de 1832 ; mais on n’étouffe plus la vie politique lorsqu’elle est, pour ainsi dire, descendue dans la famille. Le 4 septembre, anniversaire du jour où la charte avait été promulguée, la fête nationale fut célébrée partout avec un redoublement de patriotisme, et les harangues débitées dans chaque ville, à l’occasion de la solennité, annoncèrent clairement avec quelle mûre résolution l’on voulait enfin la jouissance sincère des prérogatives constitutionnelles. On comptait dernièrement qu’il y avait à Dresde mille fonctionnaires, cinq mille dépendans, plus encore d’indifférens ; c’est le lot accoutumé des petites capitales. Voici pourtant ce qui s’y disait alors dans un banquet public : « Il en est trop parmi nous qui se croient des employés ou des commis en face de leurs supérieurs ; ils ne se rappellent pas assez que la loi les a fais citoyens ; ils n’osent point agir dans les limites de la charte sans regarder au-dessus d’eux si la charte n’est point là chose déplaisante, et, pour peu qu’ils invoquent cette autorité sainte, ils tremblent aussitôt qu’on n’inscrive leur nom sur le livre noir des démagogues, qu’on ne les prenne pour ennemis personnels du ministère et du roi ; ils ont le mal de l’humilité politique, ce péché originel de la nature allemande. Faut-il donc ne jamais guérir ? D’autre part, le gouvernement ne se fie point au pays ; il ne sait pas la force qu’il y trouverait : nous ne réclamons pas la souveraineté de tous, mais il est bien permis de penser que l’appui d’un gouvernement constitutionnel est dans la nation et non pas hors de la nation. Il est bien dur de songer que, si gouvernans et gouvernés se donnaient à propos la main, les intérêts particuliers des cabinets étrangers ne franchiraient point notre frontière pour commander chez nous. Faut-il donc toujours obéir aux ordres que nous envoie la grande plume qui écrit à Francfort ? »

Le 14 septembre 1845, le roi venait ouvrir les chambres ; à côté du discours qu’on vient de lire, le sien est curieux : on croirait là deux sociétés sans contact. Les ministres avaient mis dans la bouche du monarque un réquisitoire formel contre le temps présent ; je n’entendis personne lui en imputer la faute. « Messieurs, disait-il, les troubles qui se produisent menacent de dépasser toute mesure, de renverser tout ordre légal ; vous m’aiderez, j’en ai le ferme espoir, à garantir l’église de cet ébranlement, si vous ne voulez pas que les piliers de l’état, les fondemens de l’existence humaine, la religion et la foi, s’affaissent et s’écroulent. » L’auteur responsable de cet acte d’accusation se présenta franchement devant les chambres pour en assumer la défense. M. de Koenneritz traça lui-même un exposé général de la conduite du cabinet, et des motifs qui l’avaient dictée. Le gouvernement n’ambitionnait qu’un triomphe et le proclamait tout haut : c’était d’empêcher « les idées fugitives d’un moment périssable de détrôner la parole éternelle de Dieu. » Élevés dans ces régions plus sublimes que pratiques, les débats constitutionnels auraient porté peu de fruits, s’ils s’y étaient renfermés ; mais il fallait cependant redescendre à terre et transiger avec le siècle tout en le maudissant. La position du ministère se trouvait ainsi vraiment originale et piquante ; il jouait un rôle de transition et le jouait avec talent ; à la manière dont il s’en acquitta dès les premières rencontres, je devinai mieux que jamais le passage d’une époque à l’autre. Quand M. de Koenneritz prêchait en pleine chambre ses argumens d’orthodoxie, quand il morigénait si vertement ses contemporains, il parlait comme parle quelquefois sa majesté prussienne, avec l’assurance un peu despotique du pouvoir paternel. Puis, s’agissait-il d’arriver des principes aux résultats, il oubliait la rigueur pédantesque de son dogmatisme officiel et marchait en tacticien, cédant à propos quelque chose pour mieux guider le reste ; on n’est point encore si savant à Berlin. Grace à cette méthode toute parlementaire, le ministère saxon devait finir, comme il y a presque aujourd’hui réussi, par neutraliser les effets d’une législature qui s’annonçait si menaçante. On s’était prémuni contre la dureté de ses anciennes exigences, il alla lui-même au-devant de celles du public, c’était le meilleur moyen de ne les contenter qu’à moitié.

J’assistais avec intérêt à cette lutte ainsi engagée sur un terrain presque imprévu. M. de Lindenau s’était retiré pour avoir dénié aux mandataires de la nation le droit de répondre directement à la personne du monarque ; le droit d’adresse était, cette fois, reconnu, mais on n’en voulait qu’une seule pour les deux chambres, et on leur imposait l’embarras d’une rédaction commune. M. de Koenneritz, à la session précédente, avait, durant dix séances, défendu contre tout le parlement les institutions judiciaires de l’ancien droit germanique ; il s’était énergiquement opposé aux moindres réformes ; dans un nouveau projet de loi, il se refusait toujours à laisser juger en public, mais il consentait à laisser juger sur plaidoirie et non plus seulement sur pièces. Enfin, après s’être prononcé dès l’abord avec tant de sévérité contre le mouvement de l’église catholique et l’église protestante, il offrait de lui-même une sorte de protection légale aux rongiens et une constitution presbytérienne aux évangéliques. Ajoutons maintenant qu’on s’est donné trois ans pour étudier suffisamment cette constitution, que les rongiens doivent participer aux frais du culte romain pour garder leurs droits civils, et se faire assister d’un pasteur protestant pour baptiser et marier ; que les états ont rejeté le projet d’ordonnance judiciaire, et que M. de Koenneritz en a été quitte pour abandonner son département sans perdre la présidence ; que les deux chambres n’ont pu s’entendre sur les termes d’une adresse unique, et qu’il n’y a pas eu d’adresse, comme il n’y a pas eu de réforme dans la procédure. Voilà bien un succès de ministres parlementaires ! Ajoutons aussi cependant qu’au milieu de toutes ces habiletés, on ne se faisait pas faute des vieilles ressources de la rhétorique absolutiste : l’esprit humain était malade ; il avait sans doute des besoins nouveaux, mais, comme ces besoins se traduisaient par le désordre, ils ne pouvaient être un gage de santé ; si les intelligences étaient saines, elles accepteraient la règle et reconnaîtraient des droits avant d’en demander. Voilà bien des ministres allemands et du style de chancellerie !

Au fond, le débat restait sur tous les points un débat d’autorité ; les plus clairs ennemis qu’on eût en face de soi, c’étaient ceux qui niaient directement le principe d’obéissance aveugle. On suivait donc d’un œil sévère les agitateurs de Halle qui avaient si fort contribué à soulever les embarras dont on était assiégé depuis un an. Le gouvernement saxon, ne pouvant les atteindre lui-même, les signalait, du haut de la tribune, comme des fauteurs d’athéisme. Placée aux portes de Leipzig, la ville de Halle exerce peut-être une influence plus entière sur la Saxe que sur la Prusse. Elle remue à son gré la province de Hagdebourg mais son action se heurte à la marche de Brandebourg contre les résistances de la noblesse et du clergé, tandis qu’elle pénètre sans obstacle par la frontière saxonne. Halle est aujourd’hui l’un des endroits les plus vivans de l’Allemagne ; dans cette conspiration à ciel ouvert qui se trame maintenant partout de tant de façons, la petite université prussienne joue plus ou moins le rôle aventureux qu’avait pris Iéna dans les conspirations secrètes d’autrefois. Iéna semble déshérité à son profit. Je ne voulus point aller jusqu’à Berlin sans faire encore cette station sur ma route. Halle est à quelques heures de Wittemberg, et l’on me disait qu’il y avait là plus d’un nouveau Luther capable de soutenir contre l’ancien deux ou trois fois autant de propositions que celui-ci en avait jadis affiché contre le pape sur la porte de sa vieille cathédrale. J’étais très désireux d’aborder chez eux ces amis protestans, qui continuaient le protestantisme à leur manière, comme Luther avait continué le catholicisme à la sienne. Halle est leur citadelle, et, forteresse contre forteresse, Halle contre le Spielberg ou Spandau, je sais bien laquelle démolira l’autre.


HALLE

S’il est un fait qui prouve jusqu’à l’évidence le grand changement accompli depuis peu d’années dans la pensée allemande, c’est assurément l’agitation nouvelle récemment sortie de Halle, tant elle diffère, de celle qu’elle y a remplacée. Halle s’est, en effet, trouvée, dans un intervalle assez court, le foyer, le centre de deux mouvemens presque contraires, malgré leur faux semblant de parenté : les jeunes hégéliens y ont fondé leurs annales, et les amis protestans sont venus régulièrement s’y réunir. Les premiers ont fourni leur carrière plus vite et moins glorieusement qu’ils ne l’imaginaient, ils s’étaient annoncés comme les souverains maîtres de l’intelligence humaine, qui a dédaigneusement repoussé leur despotisme ; les autres ne se donnent point pour des conquérans, mais ils sont, à vrai dire, cette suprême et modeste puissance qu’on appelle tout le monde. Ils n’ont ni inventions propres, ni système original, ils ne prétendent ni à la science ni à l’empire : ce sont des gens simples et de bonne foi qui ont dit tout haut ce qui se disait tout bas autour d’eux. Il y a, dans la situation qu’ils se sont choisie, trop de courage, trop de loyauté, pour ne pas mériter notre plus sincère estime. Cette situation est tellement logique, tellement nette et déterminée, qu’il est peut-être malaisé de l’apprécier en un pays et dans un temps où des convenances factices atténuent presque forcément les caractères les plus naturels des personnes et des choses ; je veux pourtant l’expliquer ici avec autant de franchise qu’on en a mis à la confesser là-bas.

Le christianisme a introduit sur la terre une morale nouvelle et un dogme nouveau : le Christ a enseigné qu’il fallait aimer son prochain comme soi-même ; l’église a déclaré que le Christ était Dieu fait homme et miraculeusement incarné dans le sein d’une vierge. L’enseignement du Christ a traversé les siècles en les améliorant, toujours plus fécond à mesure qu’il était mieux compris. La tradition de l’église, signe visible de son unité matérielle, a provoqué dans tous les âges les inquiétudes de la libre raison. Or, l’église, dépositaire du dogme, le proclame inséparable de la morale ; il n’en est pas à ses yeux l’enveloppe extérieure et symbolique, il en est le fonds même et la substance ; croire aux merveilles intelligibles de la charité, ce n’est point pour cela être chrétien, si l’on ne croit du même coup aux merveilles surnaturelles de la foi. Ni Luther ni Calvin ne rompirent cet accord en se retirant de la communion catholique, et le protestantisme commença par exalter plutôt que par diminuer la souveraine nécessité des mystères ; mais il portait en lui un principe qui devait changer la société tout entière, parce qu’il venait déjà de briser la loi d’autorité, le principe d’examen ; en outre, il voulait rétablir des rapports plus étroits entre l’ordre sacerdotal et l’état laïque : il voulait isoler le moins possible le prêtre du peuple. Il arriva de là que la théologie protestante fut obligée de faire une grande part, soit à l’esprit d’investigation, soit au mouvement général des idées. Le charme du surnaturel ne tint pas contre cette double puissance ; la raison, plus maîtresse d’elle-même, distingua les vertus chrétiennes du merveilleux chrétien, et prétendit contester l’un sans être obligée d’abdiquer les autres. C’est là toute l’histoire de la théologie allemande depuis la révolution philosophique du XVIIIe siècle, tout le fondement du rationalisme positif dont elle a long-temps su vivre avant de s’abandonner aux entraînemens périlleux de la métaphysique transcendante. On fit alors pour les livres saints ce qu’on faisait pour les latins et les grecs, on discuta les textes, on écarta le prestige qu’ils tiraient de leur origine, on jugea les événemens et les personnes avec une entière liberté, réduisant les choses au plus essentiel et substituant toujours à la notion révélée la pure notion d’ordre humain. Pendant que le clergé catholique, décimé par le martyre, après s’être annulé lui-même dans l’oisiveté, gardait chez nous un mortel silence, cette véritable école protestante se formait, se perpétuait au-delà du Rhin. Des esprits érudits et droits ramenèrent l’enseignement religieux à ses fonctions les plus pratiques, à ses objets les plus clairs : l’ame immortelle et responsable, Dieu distinct et agissant. Leur science de la lettre les attachait peut-être quelquefois aux détails d’une critique stérile ; mais, le sens commun l’emportant chez eux sur l’imagination, ils suivaient du moins les sûrs erremens de la conscience universelle, et glorifiaient par-dessus tout, dans l’Évangile, l’expression adorable des vérités qui sont le salut et la loi du monde. Il reste encore aujourd’hui quelques-uns de ces maîtres qui avaient façonné la théologie allemande aux habitudes sévères de la philosophie kantienne : Paulus à Heidelberg, Bretschneider à Gotha, Wegscheider à Halle ; leur influence a toujours été plus sérieuse qu’éclatante ; elle a pénétré lentement les générations, on peut dire qu’elle a constitué la croyance vulgaire.

Ce fut justement là le grief qui souleva contre eux ces génies originaux dont la puissance créatrice s’accommodait mal du peu d’efforts qu’il y avait à faire dans un chemin si uni. A côté de l’idéalisme passionné de Schleiermacher, des vastes spéculations de Hegel, qu’était-ce que ce plat rationalisme (platter Rationalismus), comme on le nomma bientôt par mépris ? Les deux illustres rivaux témoignaient presque un égal dédain pour cette humble faculté de l’entendement (Verstand) qui s’arrêtait à des bornes si étroites, et ne lui reconnaissaient pas le droit de monter jusqu’aux sphères où plane la raison (Vernunft). Puis arrivaient les romantiques avec leurs intentions de profondeur et leurs méditations sentimentales, et ceux-ci répugnaient par nature à la sécheresse de la discussion. Ils aimaient la foi primitive en artistes, pendant que les hégéliens la défendaient à titre de politiques indifférens ou de logiciens supérieurs. Enfin les classes populaires, surtout, comme je l’ai déjà rapporté, dans le midi de l’Allemagne, inclinaient vers ce mysticisme assez grossier dont les piétistes ont tiré si bon parti. C’étaient là les obstacles contre lesquels avait à se débattre l’exégèse libérale.

Tel est pourtant le suprême mérite des idées claires qu’à travers tous les accidens de leur fortune elles gagnent invinciblement les majorités la théologie critique tomba comme science, comme système ; mais son esprit s’implanta dans la conscience publique, et la vieille orthodoxie n’obtint pas grand bénéfice de l’accord momentané, du pacte à peu près fictif qu’elle avait conclu avec les philosophes sublimes. Le triomphe de Schleiermacher s’épuisa, celui de Hegel fut subitement interverti et gâté par la cohorte indisciplinée qui marchait à sa suite. Aussitôt que ces glorieux dominateurs ont eu perdu de leur empire, on a bien vu qu’il avait été plus absolu que général. Les coups qu’ils frappaient sur les intelligences d’élite passaient au-dessus de la foule, sans presque la toucher ; le bruit une fois dissipé, la foule s’est retrouvée debout, calme, raisonneuse, et toujours retranchée derrière ce simple bon sens qui la sauve à temps des étreintes du génie. Elle avait même quelque peu profité des agitations d’en haut ; le retentissement qui lui en parvenait lui donnait du goût et de l’estime pour les questions religieuses ; elle saisissait ce qu’il y avait pour elle de saisissable, la tendresse du dieu de Schleiermacher, la majesté du monde hégélien, mais elle ne s’était point enfoncée dans les routes ardues de la métaphysique. Elle lisait encore l’Écriture, ainsi qu’elle l’avait lue depuis trois siècles, et, si elle n’y croyait plus à la façon d’autrefois, elle ne l’interprétait pas non plus comme les doctes du jour, de cette façon subtile dont les alexandrins interprétaient la théologie d’Homère. Elle en recueillait avec gravité les histoires et les préceptes, cherchant l’intérêt moral bien plus que la portée dogmatique, songeant à perfectionner les œuvres et non point à réglementer la foi. On alla donc librement dans ce large sentier, les uns plus vite et plus loin des croyances antiques, les autres plus doucement et plus près du passé, tous unis par un même besoin d’indépendance, toits laissant à la raison de chacun le droit de diriger sa prière.

Cette situation est particulièrement celle de la Saxe, plus particulièrement encore celle de la Saxe prussienne ; les piétistes de Berlin, malgré leurs efforts, n’ont point entamé ces durs esprits, où les convictions sont d’autant plus solides, qu’elles sont étudiées sans être raffinées. La Saxe est toujours le pays de Luther, la foi du charbonnier n’y régnera jamais ; le fidèle veut juger son pasteur. Les théologiens de l’orthodoxie n’attirèrent sous leur joug qu’un petit nombre d’ames. L’humeur sérieuse du peuple se prêtait médiocrement à l’onction larmoyante des convertisseurs. Cependant, avec le nouveau prince, la religion de la cour de Prusse se rapprochait peu à peu du rigorisme ; l’aveugle servilité des pratiques menaçait d’écraser toute pensée vivifiante. En même temps, les jeunes hégéliens, depuis leur établissement à Halle, élevaient aux nues ce rationalisme vulgaire dont ils trouvaient là le siège, et, pour faire pièce à l’idéalisme qu’ils accablaient de leurs cruautés, ils lui opposaient constamment cette doctrine jusqu’alors déclarée si mesquine et si triviale. Les piétistes s’alarmèrent tout de bon ; leur grand moniteur, la Gazette évangélique de Berlin, se remplit de dénonciations et d’injures ; des hommes comme Wegscheider et Gesenius furent désignés à la sévérité du pouvoir ; une vive polémique s’engagea. Enfin un pasteur de Magdebourg ayant accusé publiquement ses adversaires orthodoxes de donner au Christ seul toute la place de Dieu, le consistoire dut lui faire son procès et faillit le destituer ; ou entrait en guerre. La commune et l’église du pasteur condamné prirent son parti, et forcèrent le tribunal à se contenter d’ume simple réprimande ; sur quoi l’un de ses collègues, un pauvre ecclésiastique de campagne, réunit les théologiens de son voisinage, qui, au nombre de seize, arrêtèrent entre eux la résolution suivante : « La victoire de la prétendue orthodoxie n’est point chose à souhaiter pour l’église, et nous devons lui résister. » Cette obscure assemblée se tint à Gnadau, le 29 juillet 1841. Celui qui en avait eu l’idée s’appelait Uhlich. Il allait être l’auteur de ce grand mouvement qui en si peu d’années devait changer la face de l’église évangélique ; les amis protestans le reconnaissent pour leur père.

On a naturellement comparé le pasteur Uhlich à l’abbé Ronge, comme on a comparé les amis protestans aux nouveaux catholiques. Il était si commode d’en rester à l’analogie, qu’on a vite effacé les différences. Elles s’expliqueront d’elles-mêmes à mesure que je vais raconter les faits ; mais il en est une que j’ai besoin de signaler tout de suite, parce que c’est plaisir d’honorer un beau caractère et de lui rendre prompte justice : M. Uhlich ne ressemble en rien à M. Ronge. Parmi les nombreux portraits pour lesquels avait posé le docteur de Laurahütte, je me rappelle une image qui le représentait certainement au moral. Enfermé dans une cellule qu’on eût prise volontiers pour la chambre de Faust, plongé dans une vaste chaise gothique, il méditait d’un air sombre, le poing fermé sur la Bible ; la table qui portait le saint livre était couverte d’un tapis magnifique, où l’artiste avait eu la complaisance de dessiner un Hercule aux prises avec l’hydre de Lerne. Ce tapis-là me remit en mémoire la draperie sans fin où Catulle s’amuse à broder les amours d’Ariane au beau milieu du récit des noces de Thétys ; il me parut que l’épisode tenait trop de place dans le poème pour n’être pas le poème lui-même, et l’hydre avait assez l’air de monseigneur de Trèves, pour que M. Ronge fît penser au vainqueur de Lerne. M. Uhlich n’a jamais eu la prétention d’abattre les monstres. On lui sent de premier abord une ame noble et simple, pleine à la fois de chaleur et de gravité. M. Uhlich n’est point un savant, c’est un homme d’action trempé pour la vie réelle, doux dans ses jugemens, inébranlable dans sa conduite, allant droit aux résultats et ne perdant pas son temps aux prémisses, n’allant point où les résultats manquent. Il a su parler de lui-même sans petitesse et sans emphase : la profession de foi (Bekenntnisse von Uhlich) qu’il a publiée en réponse aux violences de ses adversaires est vraiment un chef-d’œuvre de droiture et de dignité. Je le laisserai donc souvent se défendre tout seul ; je rapporterai de même en leur forme les argumens du parti contraire. Peut-être me pardonnera-t-on ensuite ma prédilection.

J’ai tâché d’exposer l’origine et l’état de la croyance rationaliste dans toute cette partie de l’Allemagne. M. Uhlich, en nous disant quelques mots de sa vie, jette un grand jour sur ce progrès caché des opinions ; c’est encore de l’histoire générale dans un individu. « Mes parens étaient des gens pieux, et ma pensée fut dirigée de très bonne heure vers les choses de la religion. La notion libérale du christianisme qui m’avait été donnée, soit à l’école, soit à l’université, me semblait la bonne ; par la suite, j’appris à discerner que le vieil enseignement avait aussi bien des points considérables. J’examinai, j’examinai toujours ; mais je m’affermis d’autant plus dans mes convictions, que j’aperçus comment la force de vie du système ancien s’unissait également avec le christianisme rationnel, et le pouvait pénétrer. Il était en effet très naturel que la libre intelligence, dont l’essor commençait dans l’autre siècle, se montrât d’abord plus disposée pour la critique et la négation, par conséquent aride et froide ; mais rien n’empêchait qu’elle ne s’échauffât insensiblement, et je crus que c’était la mission de notre temps de mêler à ce qu’on appelle le rationalisme tout ce qu’il y a d’intérieur (innigkeit) dans ce qu’on appelle le piétisme. Aussi ai-je passé bien des années pour un piétiste auprès des gens qui ne me connaissaient pas. C’est alors qu’il arriva, voici maintenant plus de trois ans, qu’un ecclésiastique de Magdebourg fut menacé de destitution pour s’être publiquement prononcé contre l’adoration de Jésus. Cela m’émut beaucoup. En est-il ainsi ? pensai-je. Il faut donc que les pasteurs qui veulent croire librement se rassemblent, soit pour ne pas être seuls quand ils auront besoin de conseils dans les positions difficiles, soit pour s’entendre sur le développement et la constitution du christianisme. »

Il ne s’agissait point là de conspirer en règle, de fonder une association qui eût des statuts et donnât des signatures, de s’engager à la découverte d’une église nouvelle. Il s’agissait uniquement, comme l’avait écrit M. Uhlich à ses collègues, « de se tenir plusieurs par la main pour éviter les faux pas et marcher avec une ame plus sereine ; » il s’agissait de conserver le principe même du protestantisme, le droit d’examen et d’interprétation, « de repousser toutes les puissances ennemies de la libre éducation du genre humain, de continuer en toute indépendance à édifier le royaume de Dieu. » - « Le monde, me dit-on, n’a plus à présent de Luther, et je n’en suis pas un ! Oh ! c’est très bien parlé, continue M. Uhlich, non, le monde protestant n’a plus besoin d’un Luther, car il possède son trésor, il le connaît et l’apprécie ; il ne se laissera point ravir son bien par quelques hommes égarés. Qu’est-ce que l’église évangélique ? Ce n’est point une maison de pierre où les fils doivent se contenter de la place que leurs ancêtres leur ont faite ; c’est là l’église du pape. L’église du Christ est la communauté des hommes aujourd’hui vivans qui invoquent Jésus pour leur maître, et gardent leur cœur grand ouvert aux instructions de l’esprit qu’il a promis. Tel enseignement qu’on ne comprenait pas bien hier, on le comprendra mieux demain ; le sens de la parole se révèle tous les jours, plus à celui d’entre nos frères, moins à celui-là. Je sais, et je l’avoue, qu’il est difficile de concilier ce développement individuel et successif de la croyance avec l’établissement d’un ordre général, avec l’unité d’un travail d’édification ; c’est là le problème, et, si notre siècle s’occupe tant de l’église, c’est qu’il est destiné à le résoudre : quelle que soit la solution de l’avenir, l’expérience est consommée pour l’église du passé ; les chaînes qui attachaient le corps étaient si resserrées, que les membres s’atrophiaient faute de mouvement ; qu’on leur rende donc le mouvement et la vie. Dieu fera le reste, il n’a point peur de la liberté. » - A présent déjà que voyons-nous ? Les idées religieuses coulent-elles encore de source comme le lait de la mère sur les lèvres de l’enfant ? ou bien les reçoit-on peut-être en esclave avec la muette docilité du monde antique ? Ni l’un ni l’autre. La croyance ne se forme pas dans le troupeau tout ensemble, elle se forme dans l’individu ; il y a là nécessairement une œuvre réfléchie et non pas une tradition de servitude ou d’instinct. L’éloquent pasteur s’exprime quelque part avec une justesse admirable sur cet inévitable apprentissage de la foi raisonnée dont il défendait les franchises. « De notre temps, dit-il, on est obligé de conquérir sa foi sur soi-même ; pour peu qu’on y mette de sérieux, pour peu qu’on ne veuille pas l’emprunter toute faite, il en coûte beaucoup de réflexions, beaucoup de combats intérieurs ; nous ne sommes possesseurs assurés qu’après de longues expériences, et la possession suppose de nombreuses tentatives, des motifs et des antécédens de toute sorte. La religion de l’homme consciencieux et convaincu est comme un fruit bon à cueillir ; depuis le moment où le bourgeon a paru, combien n’a-t-il pas fallu, pour l’amener à maturité, de beaux jours et de jours d’orage, de soleil et de pluie, d’invisibles mouvemens dans la sève, de progrès et de transformations cachées ! »

Jusqu’où ces vicissitudes salutaires de la pensée avaient-elles conduit les opinions du pasteur Uhlich et de ses amis ? ils le déclarèrent bientôt sans vouloir pour cela rédiger des canons, ni rien écrire sous forme dogmatique, mais seulement pour publier ce que tant de milliers de leurs compatriotes avaient au fond du cœur. Rassemblés à Halle, le 28 septembre 1841, au nombre de cinquante-six, soit ecclésiastiques, soit laïques, ils fondèrent un journal pour l’édification chrétienne (Blätter fur christliche Erbauung) et convinrent entre eux de quelques points essentiels : « Nous voulons, en nous réunissant, nous fortifier et nous instruire dans notre croyance ; notre croyance est le simple christianisme évangélique basé sur ces paroles mêmes de Jésus : La vie éternelle, c’est de vous connaître, mon Dieu, pour seul Dieu véritable, et de connaître le Christ que vous avez envoyé. Nous regardons comme notre droit et notre devoir d’examiner et de travailler avec notre raison tout ce qui se présente à titre de religion. Nous estimons qu’il y a eu, depuis les apôtres, différentes manières d’entendre le christianisme, et qu’il en doit être ainsi d’après la diversité de l’esprit humain, que c’est donc la volonté, de Dieu ; nous honorons toute opinion qui mène à des œuvres honnêtes, et, la tenant pour légitime, nous n’accusons personne d’hérésie. Nous pensons que trois choses suffisent à la perpétuité du christianisme et au développement de ses bénédictions : la divinité de son caractère, l’éternel besoin du cœur humain, la liberté de l’esprit ; nous pensons qu’il ne lui faut pas d’autre secours pour qu’il se forme bientôt en accord avec le temps une seule église et un seul troupeau. Nous considérons comme notre première et plus importante obligation de persévérer fidèlement et purement dans notre charge et dans notre vie. Nous nous le promettons les uns aux autres comme nous l’avons depuis long-temps promis à Dieu. Nous nous réjouissons à l’idée que notre croyance et nos efforts s’appuient sur le fondement de l’église protestante, lequel est toujours Christ, suivant ce que dit l’apôtre : Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, et celui-là est Jésus-Christ. Voilà pourquoi nous nous appelons les amis protestans. »

L’abbé Ronge fit vraiment un bien autre fracas le jour où il apparut dans le monde. Il fulmina contre Rome avec la violence de Luther, comme si Luther, revenant de ce temps-ci, eût encore dû se mettre en ces terribles colères. Il y eut un moment de surprise. On s’arrêta autour du déclamateur, puis on passa, et il se retrouve dans le désert. C’est une idée profonde de M. de Maistre que les grandes choses commencent toujours à petit bruit. Ces obscurs pasteurs de campagne conférant ainsi dans l’ombre et la retraite, sans vues lointaines, sans ambition systématique, uniquement pour sauvegarder leur conscience, ce sont les premiers instigateurs de cette vaste réforme ecclésiastique qui préoccupe aujourd’hui tous les gouvernemens de l’Allemagne, et dont il est impossible de prévoir tous les résultats. Qu’était-ce cependant que la base de leur communauté naissante ? Une règle de conduite beaucoup plus qu’une règle de foi. Ils n’affectaient aucunement la rigueur des prescriptions dogmatiques, ils se laissaient guider par cette sagesse vulgaire de leur siècle, qui en est arrivée, dans ces graves questions, à saisir les points par où les opinions religieuses se rejoignent, en négligeant, en oubliant les points où elles s’écartent. Ils traçaient une large route que tous pouvaient suivre, parce que chacun y avait la place qui lui convenait sans être obligé de s’isoler. Si maintenant ou veut voir plus avant dans le cœur des amis protestans et s’éclairer davantage sur leurs sentimens intimes, il faut prendre encore les Bekenntnisse d’Uhlich. Les amis étant assemblés à Leipzig en 1842, le jour de la Pentecôte, le pasteur Uhlich leur lut un certain nombre d’articles qu’il acceptait comme exprimant plus particulièrement sa croyance ; il se défendait de vouloir jamais les imposer aux autres ; on ne les enregistra nulle part, et nulle part on n’imagina de les transfigurer en symbole, parce que les symboles, disait-on, provoquent nécessairement la discorde. Quoi qu’il en soit, Uhlich n’aurait pas eu tant d’ascendant sur ses frères, si leurs idées avaient beaucoup différé des siennes, et presque tous marchaient alors évidemment sur le même sol que lui. Voici ces articles :

« I. Élevé comme je le suis entre les créatures par ma seule qualité d’homme, je me sens néanmoins un être imparfait et défectueux : il me manque certainement quelque chose ; mais ce qui ne me manque pas, c’est un désir ardent de vérité, de paix et de vertu. — 2. Je ne trouve où satisfaire ce désir que dans le christianisme, et Jésus-Christ, son fondateur, en est pour moi la doctrine vivante. — 3. Je salue dans sa personne le plus sublime des envoyés de Dieu parmi les hommes, l’homme tel qu’il doit être, le seigneur et le maître auquel j’abandonne mon ame avec pleine confiance. — 4. Je crois aux points capitaux de son histoire, mais ma croyance repose avant tout sur la pureté de sa vie, sur la vérité de son enseignement, et, comme dernier et plus irrésistible motif, sur la conviction que je gagne, à le suivre, un bonheur éternel. — 5. Par Jésus, je connais Dieu pour mon père, et je m’efforce de l’honorer en esprit et en vérité avec un dévouement filial. — 6. Par les commandemens de Jésus, je prends l’amour pour guide dans toutes mes œuvres. – 7. Par Jésus, je sais que le but de ma vie est la sanctification, et qu’il faut s’en approcher toujours sans prétendre jamais y être arrivé. — 8. Ai-je failli sur ma voie et suis-je attristé de ma chute, c’est Jésus qui m’encourage en m’annonçant mon pardon pour prix du changement de mon cœur. — 9. C’est de Jésus que je tiens la promesse d’un esprit saint, d’une force divine qui circule dans toute la chrétienté, pénétrant aussi mon ame quand elle est assez pieuse pour s’élever en haut. — 10. Au terme de la lutte, de l’autre côté du tombeau, c’est Jésus qui me montre un plus sublime royaume de Dieu, où il y a des récompenses et des peines qui commencent déjà dans cette vie. »

Cette profession de foi de 1842 est inscrite tout au long dans les Bekenntnisse, publiés en 1845 ; elle y est étendue, éclaircie, commentée avec une franchise qui ne cache ni les objections ni les scrupules. Le langage du pasteur Uhlich a partout cet accent de sincérité qui est le plus grand charme des ames honnêtes ; il révèle sa pensée jusqu’au fond, non point qu’elle lui paraisse une règle absolue pour celle des autres, mais parce qu’il ne saurait la déguiser ou la restreindre, tant il a d’ouverture et de généreuse passion. « Les propositions que j’avance là, dit-il en les citant, se rapportent étroitement à Jésus, car telle est la foi qui remplit mon cœur. En songeant à la doctrine, je ne puis m’empêcher de songer à celui qui nous l’a donnée et qui nous a précédés dans la pratique ; je suis heureux que le christianisme ne soit pas seulement une doctrine, qu’il soit encore une personne, la personne du Sauveur, et je le prêche à ma communauté. Je sais qu’il en est beaucoup qui s’en tiennent à la doctrine et n’ont point ce ferme attachement à la personne ; c’est mon avis qu’ils peuvent être d’aussi bons chrétiens que les autres. Jésus s’en explique assez clairement ; tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas pour cela dans le royaume céleste, mais seulement ceux qui font la volonté de mon père qui est dans les cieux. » Comment le pieux pasteur se figurait-il cette personne admirable, l’unique objet de ses affections ? Quelle idée se faisait-il de la nature du Christ ? Et d’abord il n’est point, bien entendu, de l’école de Strauss : il n’eût pas voulu que l’érudition moderne révoquât toute l’histoire évangélique en doute, il n’aperçoit là qu’un abus de la critique, qui pourrait nier ainsi l’histoire entière ; mais il sait bien pourtant que la vie de Jésus n’a pas été rédigée par protocole, qu’il n’a rien écrit lui-même, et qu’on a long-temps attendu pour écrire. Il expose alors l’état de son ame avec une singulière candeur, et se sauve à l’aide de cette précieuse simplicité du bon sens et de la bonne foi. « Il y a deux côtés dans Jésus : l’un me concerne et je le vois sans nuages ; Jésus est mon Sauveur, parce que je ne trouve chez personne ce que je trouve en lui de recours et d’appui ; l’autre ne concerne que Dieu à qui Jésus est lié plus intimement que moi et tous les êtres semblables à moi : c’est là le côté de l’énigme. Il me paraît sec et froid de dire que Jésus était un homme comme nous, lorsqu’il diffère tant de ce que nous sommes, lorsqu’il est si pur, lorsqu’il a si claire conscience de l’union de son cœur avec le père. J’ai donc déjà fait cette déclaration publique : si l’on me demande qui était Jésus en lui-même, je n’en sais rien, et la réponse me manque ; mais ce qu’il est pour moi, cela je le sais, et je m’en réjouis, il est mon Sauveur. Je ne m’exprime point ainsi par prudence ou par timidité, par envie de cacher mes vraies opinions ; je dis simplement ce que je découvre en moi. Quand l’intraitable raison me force d’assigner à Jésus une place parmi les hommes, aussitôt le sentiment proteste, et me crie que je n’ai point encore résolu l’énigme. Des deux parts, on me traitera d’esprit faible, les uns parce que je ne prononce point que Jésus était un homme, les autres parce que je ne m’avance pas davantage et n’admets point sa divinité. Qu’il y ait en moi de la faiblesse, soit ; celui qui écrit des confessions doit se donner en tout tel qu’il est. »

Cette naïveté d’indécision fera peut-être sourire de pitié quelqu’un de ces croyans superbes qui ont plié si savamment leur intelligence à l’humilité ; il n’y a chez moi que du respect pour ce logicien populaire arrêté par son cœur au milieu de sa logique et cherchant aux dépens de sa méthode, au rebours de ses conclusions, une satisfaction quelconque pour son invincible besoin d’admirer et d’aimer un maître. L’étrangeté même de l’expédient ne l’empêche pas d’être naturel, et montre plus à nu le mouvement général dont le pasteur Uhlich était, bien réellement, le représentant très direct. Plus la raison a retranché, plus elle s’éprend de ce qu’elle garde, s’enthousiasmant par réflexion, comme avant par imagination. Du reste, il était évident qu’avec cette notion sur la personne de Jésus, le dogme de la trinité tombait, et après celui-là le dogme de l’expiation sanglante, et avec celui-ci tout le fond même de l’ancien protestantisme, qui reposait sur l’exaltation des mérites infinis d’un sacrifice divin. Luther avait dit qu’il n’y a de justification que par la foi, la foi étant pour lui le seul moyen d’appeler cette grace du Rédempteur qui s’applique où bon lui semble. Calvin avait été jusqu’à proclamer qu’elle s’appliquait avant la naissance, tant il méprisait l’efficacité des œuvres. Uhlich, au contraire, sans jamais cesser de compter sur le secours universel d’un esprit saint, admet que ce sont les œuvres qui sanctifient ; en face du principe exclusif de la grace luthérienne, qui déclare tout perdu si la croix du Christ n’avait tout racheté, le ministre évangélique, voyant combien le temps modifiait et atténuait la doctrine jusque dans l’église qu’elle avait bâtie, est venu hautement professer qu’il ne fallait pas déguiser, comme les jésuites, cette doctrine rigoureuse, mais la rejeter ouvertement par cela seul qu’elle faussait l’homme. « Vous voulez, dit-il aux orthodoxes, vous voulez éveiller chez tous le profond sentiment de leur condamnation et de leur ruine ; mais ce sentiment ne peut exister avec tant de force que chez les méchans qui ont foulé sous leurs pieds toutes les lois divines et humaines. Vous voulez provoquer un tel désir de réconciliation, une telle joie, une telle gratitude, que le cœur soit tout entier dominé, possédé, renversé par des impressions si violentes, et cependant la plupart des hommes sont faits de cette manière qu’ils restent à jamais étrangers aux sensations fortes. Le Christ n’a-t-il donc pas prêché l’évangile pour qu’il fût tout à tous ? » Qui combattait ainsi le dogme de l’expiation supprimait nécessairement le péché originel ; si l’on ne croit point à la rémission douloureusement achetée par l’immolation d’un Dieu, c’est qu’on ne croit plus à l’irrémissible transmission de la faute d’Adam, à la corruption héréditaire de la race humaine. « Je cherche en moi, je regarde dans mes enfans, j’y vois le mal et le bien mêlés ; je m’afflige en découvrant quelquefois des inclinations mauvaises à l’âge le plus tendre, mais j’ai la joie d’en voir souvent de bonnes qui germent d’elles-mêmes à ma propre surprise. Il en est ainsi par tout le monde ; je ne trouve point d’homme si méchant qui n’ait quelque bon côté, ni d’homme vertueux qui ne pèche. Je pense donc que l’homme n’est en lui-même ni bon ni méchant, mais qu’il a seulement la capacité d’être l’un ou l’autre, et j’éprouve en même temps la conviction irrésistible que sa destinée, la destinée de l’individu comme de la société, c’est de s’élever toujours plus vers le bien. »

Voilà sans doute une pauvre théologie ; c’est du rationalisme tout pur, c’est la science banale du sens commun ; les adversaires d’Uhlich lui refusent le droit de se dire chrétien, et certes ils n’ont pas tort, si le christianisme est tout entier dans le dogme ; ils le flétrissent du reproche d’incrédulité. « On nous appelle des incrédules, répond-il, parce que nous croyons au Sauveur et non point à l’homme-dieu, à Dieu et non point à la trinité, à notre imperfection et non point au péché originel, au pardon des péchés et non point à la réconciliation par le sang ! Ne veut-on pas ou ne peut-on pas s’apercevoir qu’il y a tout un abîme profond comme le ciel entre la croyance en Dieu et la croyance à la trinité ? Les deux objets sont, il est vrai, également, incompréhensibles, mais, si je ne crois point en Dieu, je suis infidèle à ma raison, qui me pousse par tous les chemins jusqu’à l’être des êtres, et ma raison, au contraire, se révolte si je crois à la trinité, de qui elle m’éloigne par d’innombrables argumens. Que Jésus ait vécu, qu’il ait été une personne unique sur la terre, ma raison me force à le croire, car on le connaît assez aux fruits qu’il a laissés derrière lui ; mais qu’il faille le connaître comme Dieu, toutes les forces de ma raison se soulèvent. N’est-il donc pas bien injuste et bien frivole de vouloir nous dire que, si l’on ne croit pas au Jésus de la vieille orthodoxie, l’on n’a plus du tout de croyance ? » Il est impossible de réclamer avec une plus fière simplicité le droit imprescriptible de la foi naturelle vis-à-vis de la foi révélée, de se reposer avec une plus ferme confiance dans les strictes données de la seule raison. Y a-t-il donc là de quoi remplir l’ame et guider la vie ? La règle rationnelle est-elle une attache qui vaille la règle dogmatique ? Je ne puis m’empêcher de citer encore cette belle page des Bekenntnisse :

« Je me demande souvent : d’où vient qu’au milieu de tous ces troubles mon cœur reste tranquille ? car, si vraiment mes adversaires ont pris pour eux la seule doctrine qui fasse l’homme heureux et saint, tandis que moi j’en suis le contradicteur, comment se peut-il que la paix soit en mon ame ? Et la paix ne m’a cependant point manqué jusqu’à ce jour, Dieu soit loué ! Autant que j’aie encore observé les hommes, je suis plus riche de cette béatitude intérieure que beaucoup d’entre eux. Depuis dix-sept ans je suis père de famille, depuis vingt et un fuis j’ai charge d’ames ; le cours de cette vie active m’a lié nécessairement à bien des personnes : ce sont là des situations qui mettent le cœur à l’épreuve. Si ma croyance était tellement nulle et contraire à Dieu, comment se ferait-il que dans toutes ces occasions, avec l’appui de ma croyance, je ne me sois jamais trouvé sans force et sans conseil ? et pourtant je suis songeur par nature, et dès ma jeunesse il m’est arrivé rarement de terminer la soirée sans avoir examiné ma conscience. Mon Dieu ne m’a pas non plus laissé manquer de sévères passages dans ma vie ; mais l’espoir et la confiance, pour avoir chancelé quelquefois, n’ont point défailli. J’ai visité beaucoup les fidèles de ma communauté ; je ne suis jamais allé dans leur famille lorsque leur maison était en deuil, je ne me suis jamais assis près de leur lit de douleur ou de leur lit d’agonie sans que ma simple notion du christianisme ne m’ait fourni le secours dont ils avaient besoin, la satisfaction après laquelle soupirait leur ame soit dans la vie, soit dans la mort. La croyance qui m’a soutenu parmi toutes ces rencontres n’est donc ni si pauvre ni si fausse que le veulent mes ennemis. » Et l’honnête pasteur ajoutait : « Moi qui depuis quelques années suis devenu riche en amitiés, oh ! j’ai le bonheur de connaître et d’honorer du fond de l’ame bon nombre de personnes qui sont gens pleins d’amour, d’humilité, de justice et de piété ; ceux-là pourtant ont rejeté loin d’eux la vieille dogmatique, plus loin peut-être que je ne la rejette moi-même. Osera-t-on affirmer que de pareilles vertus sont seulement d’éclatans fardeaux, comme les anciens chrétiens le disaient des plus nobles d’entre les Romains et les Grecs, comme les catholiques le disent des protestans ? On ne réussira qu’à prouver qu’on n’avait pas d’argument plus raisonnable.

Tous ces bons sentimens, tous ces solides principes, ne font cependant pas une église ; mais quoi ? l’église était faite, et l’on s’y tenait. On restait membre de la confession évangélique. Le pasteur Uhlich et ses amis n’entendaient pas fonder une nouvelle société religieuse sur un dogmatisme nouveau ; c’est en cela surtout qu’ils diffèrent des rongiens. Ils ont eu le sens de comprendre que le temps est passé où l’on remplaçait des symboles par des symboles. La forme impérative du symbole ne convient qu’aux traditions surnaturelles, parce qu’elle les met ainsi tout aussitôt sous la protection d’une règle d’autorité. Prétendre recommencer l’autorité quand on vient soi-même d’en récuser le témoignage, c’est la pire inconséquence d’un esprit court ; prétendre user d’autorité en matière de foi rationnelle, c’est troubler la simplicité des intelligences et provoquer les divisions à plaisir, en affirmant par système ce qui se trouve déjà spontanément affirmé par l’instinctif élan des ames ; c’est tomber sans profit sous la contradiction, tandis que la foi révélée ne s’y expose point, par cela seul qu’elle ne comporte pas la discussion. La foi rationnelle manque-t-elle donc ainsi de consistance et de liens positifs ? On peut facilement énumérer les divergences, on peut affecter de grossir les diversités nécessaires qui séparent heureusement toutes les notions conquises par le libre travail des individus ; mais, tant que l’humanité gardera la conscience de son imperfection jointe à l’idée d’une perfection toujours plus grande, il lui restera sûrement un fonds commun pour y asseoir son édifice religieux. Les amis protestans ont bien connu cette loi du présent : autant les rongiens se sont empressés de s’isoler et de se singulariser, autant ceux-ci avaient évité tout ce qui pouvait les constituer à l’état de schismatiques. Les rongiens ont voulu tout de suite faire souche à part, et sans doute, l’église catholique n’admettant pas le même droit d’interprétation que l’église protestante, il était plus gênant d’y demeurer enfermés ; mais les impatiences et les vanités personnelles ont pris trop de place dans l’établissement dissident pour qu’il n’en portât pas la peine. La situation des amis protestans était moins difficile ; ils ont su ne pas la gâter. Vainement les orthodoxes ont essayé de les rejeter hors de la grande communauté évangélique ; ils ont répondu qu’ils n’étaient point une secte, mais l’église elle-même, puisque la majorité des fidèles pensait comme la majorité des pasteurs. On a reproché aux pasteurs de mentir à leur conscience en prononçant, dans l’office divin, des paroles auxquelles, ils ne croyaient pas ; ils ont montré que leur troupeau les acceptait au même sens qu’eux, et s’unissait à eux pour supplier le gouvernement temporel de ne pas imposer davantage un formulaire désormais vide. On les accusait de violer leur serment, en repoussant une confession qu’ils avaient solennellement jurée ; ils renvoyèrent l’accusation aux autorités officielles, qui exigent encore ce serment à l’ordination, du prêtre, sans oser exiger, à l’examen du candidat, une déclaration authentique de sa foi. Le candidat, à l’examen, peut se donner pour rationaliste ; on l’admet comme tel à l’ordination ; là l’autorité publique l’oblige à se dire l’homme du symbole qu’il vient justement de combattre devant elle, cérémonie pure qui ne trompe personne et ne prouve qu’une chose : c’est que l’état voit son intérêt à maintenir l’église dans le culte de la lettre antique, tandis que l’église juge de son devoir d’y substituer l’esprit nouveau. S’il y a là des positions fausses, à qui le tort ? et se prononcer hautement pour rétablir la vérité aux lieu et place des apparences, est-ce sortir de l’église, n’est-ce pas plutôt y rentrer ?

Il était un autre dogmatisme plus dangereux, plus séduisant peut-être que celui de la théologie, c’était le dogmatisme philosophique ; changer une école en église ne valait pas mieux que créer une église de plus. Le grand nombre des amis protestans réussit encore à tourner cet écueil, auquel les attiraient pourtant le voisinage et l’alliance des hégéliens de Halle. Tout radoucis qu’ils étaient depuis l’émigration forcée des Annales, les hégéliens auraient bien désiré que le mouvement religieux s’appuyât sur les doctrines de la science, et qu’on éclaircît à leur façon la nature de l’homme-dieu. Parler toujours du libre progrès de l’esprit humain vers les choses divines, ce n’était point assez si l’on n’expliquait que ce progrès consistait pour l’esprit à se reconnaître toujours mieux comme étant lui-même la chose divine par excellence, si l’on ne démontrait la marche souveraine, le processus de l’idée, se retrouvant et s’adorant dans l’homme, où elle s’incarnait perpétuellement pour avoir enfin conscience d’elle. Le pasteur Uhlich et les simples compagnons qu’il avait d’abord associés à son entreprise reculèrent devant ce despotisme d’une autre sorte, comme ils avaient reculé devant la rigueur littérale de l’orthodoxie. Les hégéliens eurent beau dire qu’ils n’étaient plus ces inventeurs absolus qui prétendaient tirer la vérité tout entière de leur cerveau et supprimer la réalité en l’honneur de la logique, ils eurent beau protester de leur respect pour l’histoire et le sens commun, aussitôt qu’ils parurent dans les assemblées, en septembre 1843, on les pria de débattre en particulier ces nouveaux articles de foi qu’ils apportaient à la foule, et le pasteur Uhlich se chargea de traduire au besoin, sous forme plus pratique et plus populaire, les délibérations du cénacle savant. « N’avons-nous donc qu’à nous incliner, s’écriait-il, toutes les fois qu’une école philosophique viendra nous annoncer qu’elle a notre salut dans les mains ? » L’immense majorité professait les mêmes sentimens ; l’archidiacre Fischer s’exprimait ainsi dans la grande réunion de Coethen de 1844, en s’adressant aux philosophes : « Bâtissez votre édifice, bâtissez-le avec toutes vos forces ; nous vous suivons d’un œil ami, mais n’exigez point de nous d’y entrer avant d’avoir éprouvé s’il est solide. »’Qu’y avait-il donc de solide pour ces intelligences nettes et droites ? Laissons encore parler Uhlich « Jésus n’a point donné d’enseignement précis ou n’en a même pas donné du tout sur ces questions difficiles auxquelles conduit la science religieuse : sur l’origine du péché, sur le libre arbitre, sur le rapport de l’amour divin avec la justice divine, sur l’essence intérieure de la divinité. Il a énoncé avec pleine clarté les principes fondamentaux de toute religion, l’existence de Dieu, la providence de Dieu dans l’homme, le royaume éternel de Dieu ; ce que dit Jésus, on peut tout aussitôt l’appliquer dans la vie active ; il est le premier de ces prédicateurs de, morale qu’on cherche maintenant à décrier si fort. »

De plus doctes cependant voulaient mieux que cette simplicité pratique du rationalisme vulgaire, et cherchaient toujours un principe auquel ils pussent rattacher un système ; ils crurent le rencontrer chez le pasteur Wislicenus. Celui-ci, dans la grande assemblée tenue à Coethen le jour de la Pentecôte 1844, prononça un discours solennel qu’il publia plus tard sous ce titre : L’Écriture ou l’Esprit ? (ob Sehrift ? ob Geist ? ) Luther s’était élevé contre la tradition au nom de l’Écriture, et le texte de la Bible avait hérité de l’autorité du pape. Wislicenus s’élevait contre l’Écriture au nom de l’Esprit ; la règle n’était point gravée dans la Bible, la Bible n’était elle-même qu’un produit de l’Esprit, dont le libre développement constituait la règle unique, le but absolu de la vie humaine. Qu’était-ce que cet esprit ? Wislicenus, sans le désigner encore avec les termes de l’école, sans entrer dans la définition métaphysique, s’expliquait assez par des périphrases : « c’était l’Esprit qui animait le Christ et ses apôtres, qui sanctifie toute l’humanité, qui produit les grandes choses ; » ce n’était donc pas une personne de la trinité des orthodoxes ; ce n’était pas seulement ce besoin d’amour et de vérité que les rationalistes attribuaient à l’homme comme un don de Dieu ; c’était vraiment l’idée absolue des hégéliens, suivant son cours fatal à travers le monde et s’imposant en droit par cela seul qu’elle régnait en fait. Pour garder enfin l’expression même de Wislicenus, c’était « la vie divine dans l’humanité. » Qu’arriva-t-il pourtant de cette prétention scientifique ? Un grand scandale s’était produit chez tous les protestans, même chez les protestans libéraux, quand on avait vu la Bible si complètement effacée ; le pasteur Wislicenus, suspendu de ses fonctions, était poursuivi par la justice ecclésiastique, qui l’a récemment condamné [2]. La sagesse d’Uhlich se montra bien dans cette occasion ; il sut à la fois maintenir la liberté d’investigation, qu’il regardait comme le souverain exercice du protestantisme, et se défendre des extrémités dogmatiques de Wislicenus. A la Pentecôte de 1845, présidant l’assemblée de Coethen, il fit signer une déclaration qui substituait les appréciations toujours modérées du bon sens à la raideur des systèmes. — Les amis protestans reconnaissaient publiquement le pasteur Wislicenus pour un des leurs et jugeaient qu’il avait usé de son droit : la Bible n’était pas à leurs yeux plus qu’aux siens une règle absolue, puisque tous les détails n’y étaient pas d’une absolue vérité ; mais ils l’aimaient, l’honoraient, et s’en servaient comme d’un témoignage vivant de la foi primitive, comme d’un lien visible auquel se rattachaient tous les développemens successifs du christianisme, comme d’un livre populaire à l’usage continuel du chrétien. — Si l’on eût dit au pasteur Uhlich que la sentence était bien superficielle, il eût répondu sans doute avec les Bekenntnisse : « Celui-là est vraiment un pauvre et superficiel esprit qui se laisse persuader que le royaume infini de la vérité tient tout entier dans les étroites limites de sa tête et de son système, prenant tout ce qui dépasse pour folie et pour absurdité. Celui-là est un esprit bien médiocre qui ne sait pas reconnaître que des idées et des enseignemens qui ont eu jadis une autorité si sacrée devaient pourtant répondre à quelque besoin du cœur et contenir quelque bon principe. »

Dirigés avec cette prudence entre le dogmatisme de l’ancienne orthodoxie et le dogmatisme des philosophes, les amis protestans ont, en peu d’années, fait un grand chemin. Ils ont multiplié leurs réunions générales soit à Coethen, soit à Halle, au centre des lignes de fer de l’Allemagne du nord ; ils ont fondé partout des réunions auxiliaires, évitant toujours les discussions, à l’opposé des rongiens, qui les cherchèrent, s’appliquant à les concentrer quand elles étaient inévitables, procédant volontiers par voie d’instructions populaires, et s’efforçant de propager des notions rationnelles sur les principaux points de la croyance religieuse, au lieu de décréter des canons. Dès 1843, il y eut quatre mille abonnés aux Feuilles d’édification ; à Magdebourg, la grande salle de la bourse ne pouvait contenir les auditeurs ; à Halle, il fallut établir deux conférences par jour, l’une pour la masse du public, l’autre pour les lettrés. Halle même était cependant disputé par les plus énergiques résistances à la domination des amis. Comme il arrive souvent, c’était au cœur de leur empire qu’ils avaient à soutenir le plus rude assaut. Quelques individus isolés, M. Guericke, mais surtout M. Leo, relevaient tant qu’ils pouvaient le drapeau du passé dans cette université tout entière emportée vers la réforme. Comment auraient-ils réussi ? Le séminaire évangélique, surveillé par le rigide Harnish, qui voulait absolument former des pasteurs orthodoxes, n’avait empêché personne de suivre le siècle. Les pasteurs se trouvaient en communication toujours plus intime avec leurs troupeaux ; les laïques s’immiscèrent ainsi de plus en plus aux choses de l’église : on les vit prendre fait et cause pour toutes les questions de juridiction ecclésiastique ; la communauté de Halle intervint auprès du roi lui-même en faveur de Wislicenus, l’un de ses chefs spirituels. Ce fut ainsi qu’on s’attaqua bientôt à la hiérarchie, gardienne naturelle du dogmatisme ; on réclama de toutes parts, avec une force toujours croissante, une constitution meilleure pour l’église ; on demanda que les fidèles ne fussent plus si fort éloignés du prêtre, ni le prêtre lui-même si fort soumis au gouvernement.

L’agitation eut ainsi un double but : elle prétendit ramener tout l’ordre religieux à sa simplicité première, soit quant au fond même de la croyance, soit quant à l’exercice du pouvoir spirituel ; on voulut trancher tous les compromis et toutes les réticences, non point par amour des extrêmes, mais au nom de la bonne foi, mais par un sincère désir d’ordre et de paix. Que les amis protestans aient compté parmi eux des gens frivoles et des brouillons, où ne s’en trouve-t-il pas ? Leur murmure n’a cependant point couvert cette voix sérieuse, qui partait de la masse ; la masse était et est encore ce que j’ai dit. La hiérarchie et l’orthodoxie ont d’ailleurs compromis leur cause par la manière dont elles la servent. Tout ce qu’il y a de douceur et de conciliation dans l’ame d’Uhlich ressortit bien davantage, quand on le vit en butte aux attaques les plus indécentes. « C’est un démagogue, écrivait-on dans la Gazette Evangélique de M. Hengstenberg, un tribun adroit, qui sait trouver un auditoire à sa convenance et ressusciter le rationalisme vulgaire sur le seul théâtre où il puisse maintenant déployer son talent, auprès de gens qui, n’ayant qu’une demi-instruction, se plaisent à des moitiés d’idées ; une ménagerie qui n’a plus qu’un singe et un chameau ne doit pas se faire voir dans les villes, mais traîner dans les villages. »

Les villes aussi s’en mêlaient, quoi qu’en eût dit M. Hengstenberg. Le mouvement gagnait toujours, le roi même semblait y avoir cédé ; l’arrêté du 10 juillet 1843 autorisait toutes les espérances ; ce n’était pas seulement parce qu’il ordonnait la réunion des ecclésiastiques en synodes, c’était parce qu’il professait hautement que le salut de l’église devait venir de l’église même, sortir du sein de la communauté, et non pas descendre des régions officielles. On s’est cependant bientôt effrayé de la vivacité avec laquelle de pareilles questions remuaient les esprits ; .on a craint pour le peuple l’habitude de ces assemblées, le contact des passions et des sympathies, l’influence de la parole. On a changé ; rien aujourd’hui n’est si fréquent en Prusse. Tout d’un coup, au mois d’août 1845, les réunions des amis protestans ont été supprimées ; par ordre du cabinet ; on a cru imposer, le silence et l’immobilité de ce côté-là, comme on devait l’imposer aux nouveaux catholiques ; on a empêché les voyages du pasteur Uhlich, comme on allait empêcher ceux de l’abbé Ronge. Celui-ci une fois rejeté dans son obscurité première, le bruit qu’il avait causé s’est éteint, et les dissidens dont il était le chef ont laissé tranquillement les pouvoirs politiques résoudre pour eux la question de droit public soulevée par leur apparition : est-il aujourd’hui possible qu’un sujet allemand perde sa qualité de citoyen pour embrasser un culte non reconnu en 1815 ? Voilà sans doute un grave intérêt en jeu. Il en est un plus grave, et c’est celui-ci : sera-t-il possible que la force, la vertu, la vie morale d’une nation, se conservent sous la tutelle d’un clergé qui ne veut plus accepter les notions d’ordre surnaturel comme élément obligatoire de la foi religieuse ? Tel est, au plus court le débat ouvert par le pasteur Uhlich. Uhlich est maintenant renfermé à Magdebourg, où l’ont appelé les vœux unanimes d’une grande communauté son nom n’est plus si souvent prononcé dans le public ; mais l’œuvre qu’il a commencée se continue sur d’immenses proportions et avec un retentissement considérable en Allemagne. Les grandes réunions ecclésiastiques qui se tiennent à Berlin depuis quelques mois se rattachent par les liens les plus directs à son humble entreprise ; elles ne sont qu’une suite des assemblées de Coethen et de Halle.

On s’étonne maintenant ici de ces manifestations devenues officielles ; on en comprend mal le caractère et le but, parce qu’on ne sait pas assez l’état actuel de l’église prussienne, et particulièrement celui de l’église berlinoise. Il sera peut-être curieux pour un lecteur français d’être introduit au milieu de ces démêlés dont aucune époque de notre histoire ecclésiastique ne saurait nous rendre l’idée. J’arrivais à Berlin au moment où M. Hengstenberg, le suprême censeur de l’orthodoxie évangélique, entamait une nouvelle campagne ; il n’avait plus seulement devant lui ces pauvres pasteurs de village, ces amis protestans, qu’il nommait avec une ironie si dédaigneuse des amis de la lumière, qu’il représentait si facilement comme des radicaux et des communistes : il s’attaquait plus haut, il gourmandait les premiers dignitaires de son culte, les ministres les plus renommés et les plus éclairés de la Prusse. Le gouvernement, que tout le monde savait derrière lui, déclarait par sa bouche à l’église entière qu’elle n’était point à son gré suffisamment religieuse ; l’état donnait à son clergé des leçons d’orthodoxie.



  1. Voyez les livraisons des 1er février, du 1er mars, du 1er avril et du 1er mai.
  2. On trouve partout dans son jugement le sentiment d’une situation provisoire ; il est condamné non point comme prêtre hérétique, mais comme fonctionnaire sorti de la lettre de ses fonctions.