L’Allemagne pendant le congrès de Paris/01

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L’ALLEMAGNE
PENDANT
LE CONGRÈS DE PARIS

LA PRUSSE, L’AUTRICHE ET LES ÉTATS SECONDAIRES.


Le traité de Paris inaugure une phase nouvelle pour les grandes puissances. Le péril qui menaçait l’indépendance commune a été écarté, et quoiqu’il reste à traiter plus d’une question de détail, quoiqu’il y ait encore bien des iniquités à faire disparaître et bien des complications à prévoir, il semble que d’ici à longtemps aucune guerre générale ne puisse venir entraver le pacifique développement de la civilisation. C’est une heure solennelle dans l’histoire politique de notre XIXe siècle. Quelle est à cet instant décisif la situation des principaux états du centre de l’Europe ? Qu’ont-ils perdu ou gagné pendant la crise qui vient de finir ? Tandis que les uns, mieux inspirés, rentrent aujourd’hui dans la carrière avec des ressources agrandies, quelle a été pour les autres la leçon des événemens ? Et si ces derniers ne veulent pas déchoir du rang qu’ils occupaient, quelles fautes, quelles imprudences, quelles défaites morales, sont-ils tenus de réparer ? Je voudrais fournir ma part à cette curieuse enquête. Je viens de parcourir l’Allemagne aux jours mêmes où les plénipotentiaires des grandes puissances, réunis à Paris, réglaient solennellement les conditions de la paix, et fixaient le droit nouveau de l’Europe. Le temps était bien choisi pour lire comme à livre ouvert les plus secrètes pensées des nations allemandes. À Vienne et à Berlin, à Munich et à Dresde, tous les yeux étaient tournés vers Paris. Au milieu de l’attente universelle, les préoccupations publiques se manifestaient sans détour. Condamnée, par la politique irrésolue de ses gouvernemens, à une neutralité qui la faisait déchoir, l’Allemagne ne dissimulait pas sa tristesse. Toutes les paroles en un tel moment avaient une signification plus expressive ; regrets et sympathies, récriminations amères et douloureuses inquiétudes, tous les sentimens se produisaient en liberté. J’ai vu, au midi et au nord, l’élite intellectuelle de ce grand pays ; je me suis entretenu avec la plupart des hommes qui reflètent ou qui dirigent l’opinion nationale. À Berlin, au milieu des humiliations et des douleurs d’un grand peuple ; à Vienne, où quelques ministres éminens poursuivent sans fracas les réformes de 1848, et inspirent à l’esprit public, malgré de fâcheux symptômes de réaction, une sorte de joyeuse confiance dans l’avenir ; à Dresde, à Leipzig, à Munich, où se déploient aujourd’hui, sous une administration paternelle, les meilleures forces littéraires du pays ; à Augsbourg, où de laborieux publicistes, enfermés dans leur couvent comme des bénédictins, dépouillent chaque jour une correspondance venue des points les plus éloignés du globe, et font pénétrer en Allemagne, à travers mille difficultés, et sous des conditions qui leur pèsent, tout ce que les gouvernemens peuvent supporter de pensées libérales et de paroles bienfaisantes ; — dans toutes ces villes, dans tous ces foyers de l’opinion, sans parler des autres cités secondaires, j’ai reçu des confidences, j’ai recueilli des symptômes, j’ai vu s’ouvrir à moi des âmes à qui la grandeur des circonstances arrachait leurs secrets.

Tous les états de l’Allemagne, on le sait trop, n’ont pas joué le même rôle dans la crise que vient de traverser la société européenne. La rivalité de la Prusse et de l’Autriche, qui se produit sans cesse au sein des affaires intérieures, a reparu alors sur un plus grand théâtre. Ce continuel antagonisme du midi et du nord trace une direction naturelle à notre étude. Malgré nos sympathies pour tous les nobles cœurs, pour tous les esprits élevés et généreux qui honorent la race germanique, du Rhin jusqu’au Danube et de la Baltique aux Alpes ; malgré notre désir de ne froisser aucun patriotisme, de ne faire saigner aucune blessure, nous sommes bien obligé de comparer entre eux les différens états qui se disputent la prééminence en Allemagne. Un dédommagement de cette division funeste qui vient de réduire à l’immobilité une nation de quarante millions de citoyens, c’est que la vie intellectuelle et morale y circule dans le corps tout entier. Point de capitale qui absorbe tout, point de centralisation oppressive qui dessèche les extrémités : la suprématie au contraire est perpétuellement au concours, et il peut résulter de là une émulation salutaire ; mais pour que ce dédommagement soit efficace, il ne faut pas craindre de proclamer, à de certains intervalles, les résultats de la lutte. Si un état qui conduisait naguère les esprits et inspirait au patriotisme une légitime confiance lutte péniblement aujourd’hui contre des influences pernicieuses, pourquoi ne pas constater ce que sa situation a de critique ? S’il en est d’autres qui se relèvent, qui grandissent, qui déploient une activité inattendue, n’est-ce pas un devoir de mettre ces transformations en lumière ? C’est ce devoir que je veux remplir. Je placerai en regard la Prusse, l’Autriche, le groupe des états secondaires, et si j’offense çà et là des vanités aveugles, je suis bien sûr de ne pas déplaire à ceux qui se préoccupent, non pas de l’est ou de l’ouest, du midi ou du nord, mais du génie même de la race germanique. Il est des choses qu’un publiciste allemand ne peut pas dire, parce qu’elles coûteraient trop à son cœur. L’Allemagne me saura gré de les avoir exprimées sans parti pris et sans passion.


I

Il y a une quinzaine d’années environ, il était impossible à un observateur impartial de ne pas être frappé de la prééminence de la Prusse au sein de l’Allemagne. Si elle n’avait pas donné une force nouvelle aux principes et aux traditions qu’elle représenté, du moins ne les reniait-elle pas. Elle était encore en possession de tous ses glorieux souvenirs. C’était toujours la Prusse du grand électeur et de Frédéric II ; c’était cette fière dynastie de Brandebourg qui avait continué l’œuvre de Gustave-Adolphe, qui avait gagné sa couronne en se battant pour la liberté de conscience, et que Louis XIV avait été obligé de reconnaître en même temps qu’il reconnaissait Guillaume d’Orange comme le souverain d’un pays libre. Bien que la race des chefs résolus semblât éteinte avec Frédéric II, l’esprit de la Prusse n’avait pas disparu. Un roi vénérable, au milieu de ses indécisions et de ses faiblesses, avait montré en de graves circonstances une fermeté d’âme vraiment digne de son trône et de son peuple. Abattue à Iéna et à Auerstaedt, la Prusse de Frédéric-Guillaume III n’avait pas désespéré ; on l’avait vue, au contraire, faire appel aux forces de l’esprit, c’est-à-dire à son principe même, et se fier vaillamment aux ressources morales de la nation. L’université de Berlin, fondée en 1810, au lendemain des catastrophes qui pouvaient faire rayer de la carte le royaume de Frédéric II, attestait éloquemment cette foi dans les viriles destinées du pays. Aussi, d’un bout de l’Allemagne à l’autre, quelle confiance dans la Prusse ! comme tous les esprits libéraux étaient tournés vers elle ! Que de pétitions même, pétitions ardentes et impérieuses, on lui adressait sans cesse au nom du peuple allemand ! Tandis que l’Autriche, endormie dans l’insouciance et les plaisirs, ne représentait plus que le passé, la Prusse était chargée des intérêts du présent et des espérances de l’avenir. On lui demandait maintes choses impossibles : on exigeait qu’elle constituât l’unité allemande, et bien avant que le parlement de Francfort donnât à ce vœu des esprits sa consécration officielle, une sorte de consentement tacite et unanime décernait à la Prusse la couronne impériale. C’est surtout à l’avènement de Frédéric-Guillaume IV qu’on vit éclater ces exigences. Pendant les dernières années du vieux roi, la vénération qu’inspiraient son âge et ses malheurs avait été un frein pour les esprits ; en face du nouveau souverain, ce mouvement national fit explosion de toutes parts. Chimères ! dira-t-on. Oui, sans doute, ces pétitions de patriotisme, le plus grand nombre au moins, ne pouvaient raisonnablement aller à leur adresse ; mais le sentiment qui les dictait, l’appellera-t-on aussi une chimère ? C’était la reconnaissance la plus complète, la plus éclatante, de la suprématie acquise à la Prusse au sein de la famille germanique. Jamais roi n’est monté sur le trône au milieu d’un pareil cortège d’acclamations et d’espérances. L’héritier de Frédéric-Guillaume III parut accepter avec joie cette situation nouvelle, et malgré la défiance de quelques esprits chagrins ou clairvoyans, la brillante rhétorique du souverain enthousiasmait les cœurs. Qui ne se rappelle ces solennelles harangues de 1840 ? qui a oublié ces paroles enivrantes, ces promesses de gloire et de liberté ? En 1848 encore, il lui suffisait de jeter au peuple quelques mots heureux pour triompher des passions. Je serai le roi allemand ! disait-il en face des barricades de mars, et la ville insurgée rentrait dans l’ordre.

Combien tout est changé à l’heure qu’il est ! A voir la Prusse d’aujourd’hui, on ne soupçonnerait guère ce qu’elle fut il y a seize ans. L’Allemagne semble éprouver à son égard une méfiance qui va parfois jusqu’à l’injustice, et la Prusse elle-même offre à l’observateur impartial bien des symptômes de découragement. On dirait que sa juste fierté l’abandonne, et que, dans sa lassitude, elle en est venue à douter de sa mission. Hâtons-nous d’ajouter que le mal n’est pas irréparable. La faute de quelques hommes n’est pas la faute de tout un peuple. Malgré les influences fatales qui pèsent sur ce pays, la Prusse contient trop de ressources, elle a derrière elle une histoire trop glorieuse, des traditions trop vivaces, elle est gouvernée par un souverain trop éclairé et trop loyal, pour qu’elle ne reprenne pas un jour le rang qui lui appartient en Allemagne. Je ne me résoudrais pas facilement à constater l’éclipse de son génie, si je ne faisais mes réserves pour l’avenir. Le principe qui est le fondement même de la Prusse a beau être renié par un parti puissant, c’est un principe inaliénable. Les hommes passent, les générations disparaissent ; le droit, abandonné un jour par ceux qui devaient le servir, reparaît tôt ou tard sous une forme nouvelle. L’esprit de la Prusse est nécessaire à l’Allemagne et à l’Europe. Cet esprit peut s’effacer quelque temps, il peut perdre courage et douter de lui-même ; il ne périra pas.

D’où vient donc cette éclipse momentanée de la Prusse ? Je suis de ceux qui jusqu’ici ont eu confiance dans les destinées politiques et morales de Berlin. Quand je commençai à étudier l’Allemagne, la Prusse m’apparut tout d’abord comme le foyer de cette vie intellectuelle, de ce travail libre et désintéressé qui attirait mes sympathies. Je partageais l’espérance commune. Je venais de voir d’éminens esprits, disgraciés ou mal à l’aise sur d’autres points du territoire, généreusement protégés par un roi capable de juger en maître les plus sévères comme les plus délicates productions du génie de l’homme ; j’avais vu Jacob et Wilhelm Grimm, j’avais vu Schelling, Tieck, Cornélius, et bien d’autres encore, appelés à Berlin et mis à la haute place qui leur était due ; je me rappelais l’amitié du souverain pour M. Alexandre de Humboldt, pour M. de Radowitz, et l’estime profonde qu’il témoignait à M. de Bunsen ; qu’importait alors que d’autres amitiés moins rassurantes vinssent jeter quelque ombre sur ce tableau ? Je croyais sincèrement que le gouvernement prussien avait un vif sentiment de l’esprit moderne ; je le croyais, j’étais autorisé à le croire, et quelles que fussent les hésitations du monarque au moment d’accorder enfin à ses sujets cette constitution libérale appelée par tous les vœux, je ne cessais pas de regarder le pays de Frédéric-Guillaume IV comme la tête et le cœur de l’Allemagne. On me permettra bien aujourd’hui de raconter la chute de ces espérances. Je suis de ceux qui ont combattu avec le plus de persévérance et d’énergie les désordres de cette philosophie insensée qui usurpait le grand nom de Hegel pour propager l’athéisme et enflammer les convoitises brutales ; maintenant que cette ténébreuse milice est en déroute, maintenant que le péril est ailleurs, j’ai bien le droit, ce me semble, de pousser un nouveau cri d’alarme. D’où vient donc, encore une fois, la triste situation de la Prusse ? Je tâcherai de l’expliquer aussi clairement que possible. Écoutez une singulière histoire.

L’anarchie était vaincue. L’agitation de 1848 avait fait place à un ordre nouveau, et toutes les questions pendantes allaient être débattues à la tribune, au lieu d’être abandonnées au hasard. Deux hommes surtout avaient triomphé des insurrections, le général de Wrangel par la force des armes, le directeur de la police, M. de Hinckeldey, par une vigilance, une présence d’esprit, une intrépidité égales à la grandeur du péril. Or, une fois l’ordre rétabli dans la rue, on vit paraître tout un régiment assez étrangement composé, qui s’était tenu à l’écart au moment de la bataille. C’étaient ces seigneurs de la Poméranie qui avaient joué un rôle si fâcheux à la diète de 1847. On les appelle à Berlin les Junker, c’est-à-dire en français les hobereaux. Ce terme de dédain n’est que trop bien justifié ; le parti des hobereaux ne brille ni par l’intelligence politique, ni même, assure-t-on, par le prestige de la fortune. Quand on n’a pas le sentiment du temps où l’on vit et qu’on ne rachète pas cette ignorance par l’éclat des glorieux souvenirs, quel office peut-on remplir au sein de l’état ? Les hobereaux suppléèrent à l’esprit politique par la violence, au prestige personnel par la hardiesse des prétentions. Déclarer ouvertement la guerre au régime constitutionnel, insulter en toute occasion les principes qui sont la base même des sociétés modernes, rejeter l’égalité civile comme une victoire de l’esprit du mal, réclamer les privilèges féodaux, vouloir ramener l’état six cents ans en arrière, et par là renier avec une fureur insensée, non pas seulement le XIXe siècle, mais le XVIe voilà en quelques mots l’intelligent programme de ce parti. Mais quoi ! dira-t-on ; de telles prétentions sont-elles dangereuses ? Ne suffit-il pas, pour les écarter à jamais, d’apprendre aux seigneurs poméraniens les premiers élémens de l’histoire de leur pays ? Ces brillans gentilshommes, figures imberbes ou têtes à barbe grise, ne paraissent pas savoir très exactement ce qu’était la Prusse avant la réforme ; faites-leur dire par un écolier que la Prusse n’existait pas au moyen âge, et que sans la révolution religieuse, premier fondement des libertés modernes, elle ne serait rien encore aujourd’hui. — Prenez garde, la chose n’est pas aussi simple. Le roi de Prusse est un artiste, un archéologue, à la pensée brillante et à l’imagination mystique. Il aime le moyen âge comme l’aimait Novalis ; il l’aime en savant et en illuminé. Restaurer des cathédrales, rien de mieux ; mais s’il était possible de fonder, au sein même du protestantisme, des institutions politiques analogues à celles du moyen âge, cette espèce d’archéologie ne serait-elle pas bien préférable à l’autre ? Tel est le rêve de Frédéric-Guillaume IV. Il voudrait que le protestantisme pût créer en Prusse ce que le catholicisme avait organisé dans l’Europe du XIIIe siècle ; il y ajouterait même des amendemens, et l’œuvre féodale serait corrigée sur bien des points. Quel spectacle pour la pensée éblouie ! quelle cathédrale merveilleuse ! Les quatre ordres, paysans, bourgeois, noblesse, clergé, superposés l’un à l’autre, et au-dessus de l’édifice, le roi, médiateur entre le ciel et la terre ! Les hobereaux, en flattant les poétiques fantaisies de Frédéric-Guillaume, n’eurent pas de peine à s’assurer l’influence qu’ils convoitaient. Ils trouvèrent bientôt d’ailleurs de doctes et ingénieux publicistes qui se chargèrent de donner une apparence scientifique à leurs prétentions grossières. Un Juif converti, très grand ennemi des Juifs, mais parfaitement en mesure d’introduire l’esprit judaïque au sein de l’église protestante, devint le théologien du parti ; j’ai nommé M. Stahl.

Parlerai-je de M. Stahl ? J’ai dit ce que veulent les hobereaux ; marquons rapidement l’attitude de leur plus ardent interprète, et tâchons d’expliquer comment un homme de cette valeur a pu accepter un pareil rôle. L’illustre chef du parti constitutionnel en Allemagne, l’historien Dahlmann, s’est écrié un jour dans un moment de dépit : Il n’est pas d’homme plus dangereux au monde qu’un jurisconsulte théologien… Cette sentence n’était qu’une boutade, mais on dirait que M. Stahl s’est chargé d’en démontrer l’exactitude. Jurisconsulte, il a faussé et perverti le sentiment religieux ; théologien, il a défiguré la science du droit. Sous prétexte d’organiser ce qu’il appelle l’état chrétien et germanique, il a imaginé une philosophie sociale où il ne reste des traditions allemandes et des inspirations chrétiennes que l’enveloppe extérieure ; allez au fond, c’est le judaïsme. Également hostile au catholicisme et à la philosophie, M. Stahl s’est emparé de la confession de Luther, et il en a fait une table d’airain où il a gravé l’inflexible loi des consciences. Pour soutenir ses doctrines, il lui a fallu bien des ressources d’esprit et de dialectique ; M. Stahl a un esprit très souple, une dialectique consommée, et une ambition qui vaut à elle seule sa dialectique et son esprit. Voyez-le dans sa chaire de professeur, voyez-le surtout à la tribune de la seconde chambre, avec ses yeux petits et perçans, avec son pâle visage encadré de cheveux noirs. Il se joue au milieu des subtilités et des sophismes avec une merveilleuse prestesse. Protestant, il attaque la liberté de conscience ; Israélite, il déclame contre l’émancipation des Juifs, sans être jamais embarrassé de son rôle. Quelle aisance ! comme il est maître de sa parole ! L’élévation même, une certaine élévation religieuse et morale, est un élément de succès qui ne lui manque pas. Au reste, on doit le reconnaître à sa louange, la dialectique de M. Stahl, avec ses subtilités et ses finesses, ne suffirait pas aux hobereaux ; il faut aux seigneurs poméraniens des champions qui disent les choses plus carrément. M. Stahl a des émules ou des disciples qui font très bien cette besogne-là. À la fin d’une excellente étude sur le comte Joseph de Maistre [1], M. Sainte-Beuve ajoute ces mots : « De Maistre me paraît de tous les écrivains le moins fait pour le disciple servile et qui le prend à la lettre ; il l’égare. Et, pour parler à sa manière, on ne craindrait pas de dire que le disciple qui s’attache aux termes mêmes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est bête. La bête a l’inconvénient de ne venir jamais seule… » Les disciples de M. Stahl rédigent à Berlin la Gazette de la Croix.

Tandis que le parti des hobereaux, exploitant à sa façon une victoire qu’il n’avait pas remportée, gagnait chaque jour du terrain à force d’arrogance et d’audace, tandis qu’il prenait plaisir à irriter, à scandaliser la conscience publique par mille outrages à l’esprit moderne, le vrai vainqueur, l’homme qui avait le plus intrépidement lutté contre l’anarchie, M. de Hinckeldey, se donnait noblement un rôle nouveau en face d’une situation nouvelle. Cette victoire de l’ordre, obtenue par la force, devait être consolidée par des victoires morales. Ce n’était pas assez d’avoir dompté l’insurrection, il fallait ramener les cœurs, éclairer les esprits, effacer les vieilles haines, il fallait surtout décourager le socialisme en prenant l’initiative du bien et des améliorations fécondes. C’est la tâche que s’imposa le directeur général de la police. M. de Hinckeldey n’était pas un préfet de police ordinaire, il ne songeait pas seulement à réprimer le mal, mais à produire le bien. Son esprit organisateur, sa fertile et bienfaisante activité lui assuraient un rôle supérieur à ses fonctions. Bien qu’il n’eût pas rang de ministre, il avait su, en réalité, se créer à lui-même un ministère, le ministère de l’action et du progrès social.

La même transformation s’opérait dans la sphère des idées ; ce contraste que je viens de signaler entre l’arrogance des hobereaux et les généreux efforts du directeur de la police éclatait plus visiblement encore entre les publicistes de la réaction féodale et les esprits distingués qui avaient le mieux servi la cause de l’ordre intellectuel et moral. M. de Bunsen avait été, à l’heure des crises de la science, en face du matérialisme et de l’impiété, l’un des plus dignes soutiens de la philosophie religieuse. Les corps-francs de l’athéisme une fois anéantis, M. de Bunsen ne voulut pas que ce triomphe profitât au parti des ténèbres. Il se hâta de prendre en main la cause sacrée de la liberté de conscience, car, voyant bien que le panthéisme était toujours là, qu’il infectait encore les intelligences et exerçait dans l’ombre ses séductions grossières, il avait compris qu’on ne réussirait à conjurer le péril que par un large et puissant développement de la vie chrétienne. Et comment ranimer la vie chrétienne ? comment rendre à la pensée évangélique sa vertu et son efficace ? La liberté seule le peut. Tel fut le système de M. de Bunsen. Ces Joseph de Maistre du protestantisme qui prêchaient si effrontément l’intolérance lui apparurent comme les plus dangereux auxiliaires de l’athéisme, et tandis que M. Stahl s’efforçait de constituer en Prusse une église judaïque, l’ancien représentant du piétisme modéré, l’ancien confident du roi de Prusse et du général de Radowitz, M. de Bunsen en un mot, se confiait hardiment à l’église de l’avenir. Autour de lui se groupait l’élite du royaume ; sans multiplier ici les noms propres, me sera-t-il permis de nommer au moins le frère du roi, Frédéric-Guillaume-Louis, prince de Prusse, et surtout la noble compagne de sa vie, la fille du grand-duc de Weimar Charles-Frédéric, la princesse Augusta ?

C’est ainsi que ces deux directions se dessinaient chaque jour davantage. Jamais contraste ne fut plus expressif et plus complet. Ici, les prétentions du parti féodal en face de l’activité intelligente et féconde de M. de Hinckeldey ; là, l’intolérance et le judaïsme de M. Stahl en face de la libérale piété de M. de Bunsen. Les deux partis ne pouvaient manquer de se rencontrer un jour ; il fallait que l’un des deux abandonnât la place. La rupture entre les puissances occidentales et la Russie amena de nouveaux conflits et précipita les événemens. Le parti féodal et piétiste, le parti des hobereaux et de M. Stahl était nécessairement dévoué aux intérêts de la Russie ; les hobereaux sont presque tous des Prussiens de la frontière russe qui enragent de ne pas être des boyards. Les hommes qui réclament le droit de haute et basse justice dans leurs domaines, les hommes qui déclament à la tribune des deux chambres contre le principe de l’égalité civile, pouvaient-ils hésiter entre la Russie et les puissances occidentales ? Quant à M. Stahl, malgré son ardeur à défendre le protestantisme, j’ai dit qu’il était juif avant toute chose, et les circonstances le firent assez voir. Ce fervent apôtre des dogmes luthériens s’accommode parfaitement de la domination de l’esprit moscovite. Il fallait l’entendre glorifier la Russie comme la protectrice de l’ordre et de la religion en Europe. La Russie, par la réunion sur une seule tête du pouvoir politique et de la majesté religieuse, est la plus haute forme de l’autorité sur la terre ; la Russie doit être le modèle de la Prusse. Surtout défions-nous de l’Angleterre et de la France ! L’Angleterre est protestante, mais révolutionnaire ; la France n’est ni protestante ni catholique, c’est la philosophie en pratique et en acte, c’est la révolution qui s’est faite homme. Voilà ce que M. Stahl répétait sur tous les tons à la tribune de la seconde chambre, et jamais on ne déploya plus d’esprit, plus de ressources, une dialectique plus résolue et plus subtile, pour défendre, quoi ? l’abaissement du protestantisme prussien sous la main qui persécutait naguère les catholiques de Pologne et les luthériens de la Courlande. M. Stahl, dans cette discussion, a mis à nu le fond de sa pensée ; il a déclaré, sans le vouloir, qu’il tenait peu à la dignité de cette église dont il s’est fait le champion, et que l’exaltation piétiste n’est pour lui qu’un moyen de gouvernement et de police, instrumentum regni

Que faisait le roi au milieu des partis qui divisaient son royaume ? Son embarras devait être grand, car ces deux partis se composaient d’hommes qui se disaient également ses amis. D’un côté, c’était un des écrivains avec lesquels son esprit avait le plus de sympathies ; c’était une âme élevée, une docte et pieuse intelligence, M. le chevalier de Bunsen, et auprès de lui des hommes tels que M. de Hinckeldey, sauveur de la monarchie prussienne en 1848, le vieux général de Bonin, illustré par ses brillans services dans la guerre de 1813, bien d’autres encore, moins connus sans doute, mais qui occupaient avec dévouement et honneur tous les degrés de l’administration civile. De l’autre côté, c’était ce parti féodal qui a, dit-on, un chef des plus turbulens sur les marches du trône, je veux dire le neveu même du roi, le fils de sa sœur Alexandrine, le prince Guillaume de Mecklembourg ; c’étaient surtout les conseillers occultes, le comte Dohna, le général Léopold de Gerlach, et, à quelque distance, les représentans du parti à la tribune ou dans la presse, — M. Louis de Gerlach, frère aîné du général, et M. Stahl.

Je voudrais ne rien dire qui diminuât le respect dû à une personne souveraine ; mais pourra-t-on jamais écrire l’histoire de la Prusse au XIXe siècle sans signaler la funeste indécision de Frédéric-Guillaume IV ? Le roi hésitait donc entre ses plus dévoués serviteurs et cette réaction insensée qui rêvait le retour du XIIIe siècle. Livré à lui-même, éclairé par la nécessité, il serait peut-être parvenu à écarter les fantaisies de son imagination ; l’homme d’état aurait peut-être triomphé de l’archéologue, et on l’eût vu se prononcer enfin pour le parti du droit commun et des réformes libérales : la guerre de Crimée, en excitant ses appréhensions et ses défiances, le rejeta violemment de l’autre côté. Frédéric-Guillaume ne comprit pas la politique de la France ; bien qu’il désapprouvât au fond de l’âme les prétentions de son beau-frère le tsar Nicolas, bien qu’il eût essayé d’abord de faire entendre de sages représentations dans les conseils de Saint-Pétersbourg, il ne fut pas difficile de lui inspirer de vives alarmes sur l’alliance que lui offraient la France et l’Angleterre. Il se dit qu’il allait être exposé le premier aux coups de la Russie, que le tsar, pour se venger de ses défaites en Crimée, n’attendait que l’occasion de prendre une éclatante revanche à Berlin. À dater de ce moment, le parti féodal, qui est en même temps le parti moscovite, s’empara de l’imagination du roi ; M. le comte Dohna, M. le général de Gerlach, M. Stahl étaient assurés de la victoire, et les fonctionnaires qui s’efforçaient de faire prévaloir une politique contraire furent frappés sans pitié, M. de Manteuffel, l’homme des compromis par excellence, louvoyait de son mieux parmi les écueils ; d’autres esprits furent plus francs et allèrent au-devant de la tempête. Le général de Bonin, ministre de la guerre, fut brusquement destitué ; M. de Bunsen, ministre de Prusse auprès du cabinet de Saint-James, perdit aussi son ambassade ; la princesse de Prusse quitta la cour et alla résider à Coblentz.

Si fâcheuse que fût l’impression produite par de tels symptômes, ces choses-là se passaient dans les régions d’en haut. Le peuple n’était pas initié à tous les secrets. Il entendait parler d’une camarilla, il savait que les noms du comte Dohna, du général de Gerlach, du professeur Stahl, représentaient la réaction ; mais le but que cette réaction voulait atteindre, son programme, ses efforts, ses luttes de chaque jour, il les ignorait encore. L’incertitude ne dura pas longtemps. Le conflit, secrètement soulevé, à propos de la politique extérieure, entre le parti féodal et les membres les plus distingués du ministère et de la diplomatie, devait se prolonger bientôt sur un théâtre tout différent. La lutte, la grande lutte allait éclater enfin, avec des circonstances bien autrement dramatiques, et de façon à saisir la nation tout entière, entre les hobereaux et le directeur général de la police.

Je venais d’arriver à Berlin aux premiers jours du mois de mars, et je n’oublierai jamais l’espèce de stupeur dont la ville entière fut frappée, lorsqu’un matin ces simples mots furent imprimés en gros caractères par une feuille berlinoise [2] : « Le roi et le pays viennent défaire une grande perte. M. de Hinckeldey, directeur de la police générale du royaume, a été tué hier en duel. Nous nous réservons de donner de plus amples détails sur ce douloureux événement. L’adversaire de M. de Hinckeldey était M. de Rochow. » En un instant, la nouvelle parcourut la ville avec la rapidité de l’éclair, sombre éclair par malheur, et qui jetait subitement une lueur sinistre sur la situation de la Prusse. Les moindres détails de cette affaire sont connus aujourd’hui, toutes les personnes intéressées ont pris la parole l’une après l’autre ; mais si l’on cherche dans ce tragique événement une indication sur l’état général de la Prusse, qu’importe le duel en lui-même ? qu’importent les détails ? à quoi bon les lettres de M. de Marwitz, de M. de Munchausen, de M. de Bulow, du prince de Hohenlohe, du frère de M. de Rochow ? Que toutes les pièces du procès aient été analysées, commentées, discutées par la presse allemande comme par un accusateur public, c’est un point qui fait honneur à la haute moralité de l’esprit prussien ; pour l’observateur qui cherche à lire l’histoire générale d’une période dans les événemens particuliers, il y a un point plus grave encore : ce ne sont pas les incidens qu’il veut connaître, ce ne sont pas les causes immédiates du duel, mais la cause profonde, ancienne, inévitable, la cause dont la presse allemande ne disait rien et dont s’entretenait toute la Prusse. Qu’on ne s’attache pas ici à l’insignifiante personne de M. de Rochow, qu’on ne s’occupe ni des détails de l’enquête ni des prétextes de la lutte. Le duel de M. de Rochow et de M. de Hinckeldey, c’est le duel des hobereaux contre les fonctionnaires, de l’arbitraire contre la loi, du privilège contre le droit commun.

Aussi comment dépeindre la stupeur et l’indignation de la ville ? Les hobereaux s’efforçaient en vain d’atténuer la gravité de l’événement ; tout lui donnait un caractère public. L’exposition du corps de M. de Hinckeldey à l’hôtel de la police générale, cette longue et lugubre procession qui, pendant deux jours, ne cessa de défiler respectueusement devant le cadavre, l’immense concours de peuple qui se pressait aux funérailles, la présence du roi au milieu de la famille en larmes, la présence même des plus implacables ennemis de M. de Hinckeldey, venus là évidemment sur un ordre du souverain, tant de personnages illustres confondus avec la multitude dans une même affliction, M. Alexandre de Humboldt pleurant le fonctionnaire libéral et intègre, l’ouvrier pleurant l’homme redouté dont il avait senti le bras de fer en 1848, et qui, depuis le rétablissement de l’ordre, était devenu son soutien contre l’aristocratie : c’étaient là autant de contrastes qui ne laissaient de doute à personne sur la signification de cette dramatique aventure. La situation de la politique intérieure était subitement démasquée à tous les regards. Qu’on n’essaie plus de cacher l’évidence ; laissez là les vains subterfuges, c’en est fait pour longtemps des hypocrisies de la Gazette de la Croix. La balle qui a percé le cœur de M. de Hinckeldey a déchiré tous les voiles.

La situation est tellement grave, la lutte éclatante des hobereaux et des fonctionnaires, l’antagonisme moins connu du ministère officiel et du ministère occulte est aujourd’hui pour l’Allemagne entière un fait si manifeste, que l’esprit public, bon gré, mal gré, y trouve l’explication des plus mystérieux incidens. Un jour à Potsdam, dans le palais même du roi, un paquet de dépêches adressées à un aide de camp de Frédéric-Guillaume IV, M. le général de Gerlach, est soustrait par des mains audacieuses. Ces dépêches venaient surtout de Saint-Pétersbourg ; il y avait des lettres de M. le comte Munster, contenant des notes sur la situation de la cour de Russie depuis la mort du tsar Nicolas. On soupçonne d’abord quelque agent trop zélé de la légation française ; mais cette ridicule accusation est écartée immédiatement, et toutes les conjectures, toutes les suppositions qui se croisent, ne font qu’épaissir les ténèbres dont cette étrange affaire est enveloppée. Depuis la mort de M. de Hinckeldey, on veut absolument que le mystère ait disparu, et bon nombre de gens signalent dans ce bizarre imbroglio une preuve nouvelle des influences hostiles qui se surveillent et se combattent au sein même du pouvoir [3].

Le président du conseil des ministres ne devait pas sortir ébranlé de cette lutte. M. de Manteuffel rend d’incontestables services ; un tel homme ne se remplace pas aisément. Il est accoutumé depuis longues années déjà à toutes les difficultés de sa situation ; il s’en accommode, il s’y trouve à l’aise, et déploie de merveilleux efforts pour atténuer le mal que font ses adversaires. Si M. de Manteuffel quittait la présidence du conseil, quels cris de triomphe dans le camp des hobereaux ! Le ministère, qui renferme déjà dans son sein plusieurs membres du parti piétiste, passerait inévitablement sous l’influence des hommes qui veulent rayer de la constitution ce simple article, principe et fondement de la société moderne : « Tous les Prussiens sont égaux devant la loi. » J’étais à Berlin lorsque M. Wagner, ancien rédacteur de la Gazette de la Croix, portait cette proposition à la tribune de la seconde chambre ; j’ai entendu ce singulier homme d’état, j’ai entendu M. Louis de Gerlach et M. Stahl déclamer pendant deux jours contre cette satanique égalité, et je crois pouvoir dire que, sans la résistance de M. de Manteuffel, la proposition était à peu près assurée du triomphe. Malgré son mystique enthousiasme pour les magnificences du moyen âge, le petitneveu de Frédéric le Grand prétend bien ne pas se livrer sans réserve à cette réaction étourdie. « Nous marchons à un 93, » disait récemment le prince de Prusse. De telles paroles font réfléchir. La mort de M. de Hinckeldey a dû toucher aussi le noble cœur de Frédéric-Guillaume IV. De pareilles catastrophes ont une influence décisive, et en voyant disparaître l’un des meilleurs soutiens de son trône, en voyant ce deuil, cette indignation de tout un peuple, il est impossible que le roi ne se rattache pas aux hommes qui partageaient les convictions et suivaient la politique de M. de Hinckeldey. Les sentimens élevés d’une âme sincère et droite triompheront des fantaisies de l’intelligence. L’enquête ne produira rien, les accusations de M. Seiffart seront oubliées, M. de Manteuffel restera premier ministre.

Cependant, il faut bien le reconnaître, quelle que soit l’issue de l’affaire de Potsdam, il en reste et il en restera longtemps une impression des plus fâcheuses. Ajouté à tant d’autres, le scandale de ces accusations a jeté un découragement profond dans les esprits. J’ai entendu les hommes les plus graves, les serviteurs les plus dévoués de la monarchie prussienne, en exprimer leur confusion avec une tristesse navrante. À quel moment se déroulaient ces édifiantes aventures ? Au moment même où le congrès se réunissait à Paris, où d’un côté la France et l’Angleterre, l’Autriche, le Piémont, la Turquie, de l’autre l’empire des tsars, discutant les conditions de la paix, ouvraient une carrière nouvelle à l’Europe et au monde. Toutes les grandes puissances, des puissances même du second ordre, prenaient part aux débats ; la Prusse seule n’était pas là et n’avait pas le droit d’y être. Les bases de la paix une fois posées, le congrès a fait appel à la Prusse, car il fallait bien la signature de la Prusse pour que le traité du 30 mars 1856 fût l’annulation complète des traités de 1815 ; mais ce dédommagement arrivait trop tard, et la douleur publique ne fut pas consolée. Qu’importe que les diplomates prussiens aient assisté encore à d’importantes séances ? qu’importe que M. de Manteuffel et M. le comte d’Hatzfeld aient pu faire entendre des paroles sages et utiles ? On sentait bien à Berlin que, sans les hobereaux et les piétistes, le pays de Frédéric le Grand aurait joué un autre rôle dans ces grandes affaires qui tenaient le monde en suspens.

Encore une fois, l’humiliation nationale a été profondément sentie. C’est en vain qu’on s’efforce de tromper la douleur d’un grand peuple ; c’est en vain que le président de la seconde chambre a osé faire honneur des résultats du congrès au gouvernement de Frédéric-Guillaume IV : cette maladresse insigne n’était propre qu’à irriter la blessure. Cette fière nation, dans sa loyauté et sa franchise, aime mieux s’avouer à elle-même la diminution de son influence. Aussi voyez le résultat de cet abattement moral ! On sait quel était autrefois le légitime orgueil de Berlin. Cette docte cité a toujours eu confiance en elle-même ; elle était fière de son université et de ses écrivains illustres, elle était accoutumée depuis un demi-siècle à se considérer comme la capitale intellectuelle de l’Allemagne : aujourd’hui l’activité littéraire a presque disparu ; sous la compression du piétisme, le vide s’est fait par toute la Prusse. Certes l’université est toujours honorée par des maîtres éminens, l’académie des sciences de Berlin est toujours un cénacle vénéré ; mais cette littérature libre, indépendante, qui se nourrit, non pas d’érudition, mais de la vie même du siècle, qui exprime, non le passé, mais le présent et l’avenir, où est-elle encore ? Je citerai deux ou trois noms, et rien de plus. Varnhagen d’Ense est triste et irrité ; Adolphe Stahr tourne les yeux vers Paris ; la littérature prussienne a émigré, le mouvement des esprits semble se porter ailleurs. Il est à Heidelbérg avec M. de Bunsen, il est à Dresde au milieu d’une société brillante d’écrivains et d’artistes, il est à Leipzig, où deux Prussiens, deux écrivains de talent, M. Julien Schmidt et M. Gustave Freytag, rédigent le Messager de la Frontière.

Croit-on que les hommes politiques soient moins découragés que les écrivains ? Sur le champ de bataille des luttes électorales, les libéraux constitutionnels ne protestent plus que par leur abstention, et le chef éloquent de ce parti, l’ancien défenseur des droits des souverains au parlement de Francfort, le noble comte de Vincke, a abandonné son siége à la seconde chambre. J’ai vu même, qui l’aurait cru il y a seize ans ? j’ai vu des publicistes prussiens qui jetaient un regard d’envie sur l’Autriche. « C’en est fait, me disait-on, c’en est fait pour longtemps de la suprématie de la Prusse en Allemagne. Si nous sommes Allemands ayant d’être Prussiens, si nous souhaitons par-dessus tout la prospérité de la grande patrie, nous devons nous attacher de préférence à l’état qui est le plus en mesure de servir la cause générale. Qu’on approuve ou non tous ses actes, l’Autriche a joué un rôle important dans la question d’Orient, et la paix va lui ouvrir une carrière immense. Placée entre les puissances de l’ouest et l’Europe orientale, c’est elle qui profitera surtout de la liberté du Danube. Son activité industrielle et commerciale, si agrandie déjà depuis la fondation de la société du Lloyd, prendra de nouveaux accroissemens sons l’impulsion du ministre qui dirige ses finances. C’est là que sont les ressources vivaces et les promesses de l’avenir. — Mais la vie intellectuelle ? disais-je ; mais l’esprit, les lettres, les sciences, la liberté, la philosophie ? — Hélas ! me répondait-on, l’Allemagne est lasse de la philosophie ; elle a abusé de l’abstraction, elle la redoute aujourd’hui comme une ennemie mortelle. L’Allemagne veut agir ; les hommes qui l’aideront à atteindre ce but seront les chefs des générations qui se lèvent. Le commerce, l’industrie, c’est l’action ; c’est du moins un moyen sûr d’éveiller chez nous l’esprit d’initiative, je dirais volontiers l’esprit anglo-saxon, cet esprit net, sensé, intrépidement pratique, dont notre chère Allemagne a tant besoin pour se régénérer. Abandonnons nos cabinets d’étude pour nous retremper au grand air. Un savant historien, Gervinus, ne nous a-t-il pas donné ce conseil sur tous les tons ? C’est l’Autriche, encore une fois, qui ouvre le marché le plus vaste à l’esprit nouveau qui s’éveille. Attachons-nous à la monarchie autrichienne, c’est par elle que nous relèverons l’Allemagne. »

Certes, pour que de telles paroles soient prononcées à Berlin, il faut que l’humiliation du patriotisme prussien soit bien profonde. J’applaudis à ce besoin d’agir, j’approuve et j’aime cette généreuse ardeur ; il est trop évident toutefois que l’activité matérielle n’est pas le seul remède aux défaillances de la pensée publique. Il est une autre forme d’action que celle de l’industrie et du commerce ; l’esprit aussi a une vie qui lui est propre, et le marché de l’intelligence n’est pas moins riche que l’autre. En face de la philosophie du vide, qui énerve l’âme et l’endort, il y a la philosophie de la réalité, celle qui ne se sépare pas du monde, qui le voit et l’étudie tel qu’il est, et qui prépare les intelligences à des conquêtes utiles. Je ne puis croire que la Prusse oublie jamais ce qui fait sa mission dans le monde, et si elle s’abandonnait à ce point, les audacieuses prétentions de sa rivale la rappelleraient bientôt à elle-même. Une discussion théologique s’est ouverte, il y a déjà quelques mois, entre M. Stahl et M. de Bunsen ; le moment n’est pas venu d’en parler, puisqu’on attend encore une réplique de M. de Bunsen et un ouvrage de M. l’archevêque de Breslau, qui doit intervenir dans la lutte au nom des intérêts catholiques ; j’emprunterai seulement à ce solennel débat un détail bien significatif, et qui se rapporte à mon sujet. Un ancien diplomate autrichien a cru devoir se mêler à la controverse avec une brochure qui porte ce titre : le Concordat autrichien et M. le chevalier de Bunsen. Après force injures contre M. de Bunsen, le diplomate, ou soi-disant tel, entonne un hymne à la gloire du concordat, et prédit que son influence s’étendra bientôt sur l’Allemagne tout entière. « L’empereur a parlé, s’écrie-t-il, et lorsque l’empereur parle, les margraves le suivent ! » Le margrave, vous le connaissez, c’est Frédéric-Guillaume IV. Cette parole doit être signalée et aux partis insensés qui ont conduit la Prusse où elle est, et aux esprits libéraux qui paraissent disposés à perdre toute, confiance dans les destinées de leur patrie. Personne, il y a seize ans, n’eût osé tenir un pareil langage. Cette proclamation de l’affaiblissement de la Prusse rappellera à tous quel est le fondement de ce royaume, c’est-à-dire son principe et son droit d’existence. Le gouvernement s’arrêtera sur une pente fatale, la domination des piétistes disparaîtra, les hobereaux entreront dans les ténèbres d’où ils sortent, et à supposer même que cette crise dût se prolonger encore en expiation des délires de la démagogie, le parti sensé, libéral, en un mot l’immense majorité de la nation, ne désespérera plus de ses destinées. M. de Vincke reprendra son poste à la seconde chambre, les électeurs ne renonceront pas à leurs droits ; orateurs et publicistes, dans la mesure de ce qui est permis, combattront le mal, défendront le bien, et tiendront haut et ferme jusqu’au dernier jour ce drapeau de la liberté de conscience sous lequel a grandi la Prusse.


II

Si ce tableau de la Prusse attriste votre esprit, allez à Vienne : jamais contraste plus inattendu n’aura frappé vos regards. À Berlin, tout paraît languir sous de fâcheuses influences ; tout semble s’éveiller dans la capitale des Habsbourg. Je ne prétends pas assurément justifier tous les actes du ministère impérial ; on peut avoir des doutes sur bien des points de la politique générale, et certaines tendances trop manifestes doivent exciter de justes appréhensions : comment nier cependant l’espèce d’entrain avec lequel se poursuit d’heure en heure la transformation du peuple autrichien ? De toutes les puissances de l’Allemagne, l’Autriche est la seule qui ait gagné à la révolution de 1848. C’est celle en effet qui avait le plus besoin de se renouveler de fond en comble : elle a compris dès le premier jour cette nécessité impérieuse, et elle s’est mise résolument à l’œuvre. Un esprit audacieux, le prince Félix de Schwarzenberg, sentant bien que la politique expectante de M. de Metternich ne pouvait plus conjurer tant de périls et résoudre tant de problèmes, a osé prendre l’initiative des réformes. C’était un homme à vastes projets. Une ambition toute patriotique éclairait son intelligence et donnait l’essor à son audace. Il lui arriva de dire un jour : « Il n’y a place en Europe que pour trois grands empires, la France, la Russie et l’Autriche. » C’était là sans doute un chimérique programme, mais du moins le prince de Schwarzenberg avait eu le mérite de concevoir pour son pays une existence glorieusement active. L’Autriche s’endormait ; il lui a ordonné de marcher. Surtout il a donné l’exemple de l’action, il a laissé des traditions fécondes. Après l’impulsion efficace qu’il avait imprimée à tous les services, il n’était plus permis à ses successeurs de revenir à ce système de temporisation éternelle pratiqué pendant trente-sept ans par l’indolente et spirituelle, finesse du prince de Metternich.

L’ardeur du prince de Schwarzenberg était si impétueuse, qu’il ne reculait pas devant la violation du droit quand il s’agissait d’humilier l’orgueil de la Prusse. Au moment où je signale les services du prince de Schwarzenberg, je manquerais à mon devoir d’historien si je ne rappelais aussi avec quelle arrogance altière il brisait ce qui arrêtait sa marche. Les iniquités protégées par lui dans la Hesse électorale sont restées comme une tache sur sa mémoire. Un jour, au printemps de 1850, l’électeur de Hesse, décidé à décréter l’impôt lui-même sans le soumettre au vote de la chambre, cherche un ministre complaisant qui veuille bien signer ses ordonnances ; il n’en trouve pas dans la Hesse, mais il fait venir de Prusse un homme prêt à tous les rôles, qui avait subi la prison à Berlin pour je ne sais quelle accusation. Le prince Frédéric-Guillaume Ier, électeur de Hesse, est le fils de ce Guillaume II qui avait livré l’administration de ses états aux caprices d’une courtisane, et qui, en 1831, fut chassé avec elle. À l’arrivée du nouveau ministre, M. Hassenpflug, vous devinez l’indignation de ce peuple loyal et fier ; la résistance légale s’organise. La chambre refuse de voter un emprunt qu’on lui demande, et le ministre la dissout. Une nouvelle chambre refuse encore, elle est encore dissoute ; M. Hassenpflug se passera de l’assentiment du pays. Alors le peuple tout entier continue le rôle de la chambre ; l’administration, la magistrature, l’armée elle-même, refusent leur concours à l’audacieux ministre, et l’électeur, accompagné de son noble agent, est obligé de prendre la fuite devant cette pacifique insurrection. Certes, si jamais mouvement populaire fut légitime, c’est celui-là. Or c’était le moment où la Prusse, après avoir refusé l’empire d’Allemagne en 1849, essayait cependant de reprendre la première place en fondant une diète nouvelle, où son influence régnerait sans partage. Si la Prusse réussissait, l’Autriche était à peu près exclue de la confédération germanique. En face de cette diète nouvelle ; qui prenait le titre d’union restreinte, le prince Félix de Schwarzenberg venait de relever précipitamment l’ancienne diète de Francfort, supprimée depuis 1848. Quel était désormais le vrai pouvoir central de l’Allemagne ? Était-ce l’union restreinte ou la diète restaurée ? La question était pendante. L’Autriche avait déjà détaché de l’union restreinte plusieurs des petits états ; en détachant encore du faisceau prussien la Hesse électorale, elle déjouait les plans de son ennemie. Les Hessois invoquaient l’union restreinte ; l’électeur fugitif fit appel à l’Autriche, et demanda que l’affaire fût portée devant la diète de Francfort. L’occasion était belle pour le prince de Schwarzenberg ; il la saisit avec l’impétuosité qui lui était propre, sans se demander de quel côté étaient le droit et la moralité. Il ne voyait dans tout cela qu’un moyen de relever l’Autriche et de faire reculer la Prusse. La diète de Francfort, présidée par un diplomate autrichien, ordonna à l’électeur de rentrer dans ses états ; fidèle exécuteur des volontés de la diète, le prince de Schwarzenberg jette une armée dans la Hesse, y entraîne l’armée bavaroise, et terrifie le cabinet de Berlin, qui s’empresse d’abandonner les Hessois. La Prusse craignit même de paraître exclue à son tour des affaires intérieures de l’Allemagne, et, n’osant venir en aide à ce vaillant peuple de Hesse, elle s’associa misérablement à ceux qui lui ramenaient ses despotes.

Telles étaient les impérieuses allures du prince de Schwarzenberg. L’homme qui n’avait pas hésité à protéger une injustice flagrante et à s’attirer les imprécations de l’Allemagne ne devait pas être moins ardent à relever sur tous les points l’influence autrichienne. Il faut se rappeler cette saisissante histoire, si l’on veut connaître sous toutes ses faces l’inflexible hardiesse du successeur de M. de Metternich. Ce qu’il avait fait contre la Prusse en marchant sur le corps de la Hesse, il l’aurait fait deux ans plus tard contre la Russie elle-même. Le bien et le mal, l’iniquité et le droit, tout disparaissait à ses yeux devant la restauration de la monarchie des Habsbourg ; salua populi suprema lex. Figurez-vous maintenant cette résolution impétueuse dans les circonstances où elle pourra légitimement s’exercer : quelle impulsion donnée aux services publics ! quel accord établi entre toutes les forces du pays ! Brillant gentilhomme, accoutumé jusque-là à une vie de luxe et de plaisir, c’est le prince de Schwarzenberg qui apprend à l’Autriche la vertu du travail. Les plus hauts dignitaires de l’état, l’empereur lui-même ont subi l’ascendant de cette activité infatigable. On sait que l’empereur : François-Joseph préside régulièrement le conseil, qu’il surveille de près les travaux de ses ministres, et que, donnant l’exemple du zèle, il s’est réservé pour lui-même le département de la guerre. Le prince de Schwarzenberg a fondé une école ; frappé d’une mort subite le 5 avril 1852, il s’en faut bien qu’il ait disparu tout entier ; tous les conseillers de la monarchie autrichienne sont aujourd’hui encore animés de son esprit.

Il en est un surtout qui a fait prospérer son héritage, et qui, joignant à son activité, à son patriotisme, une moralité supérieure et des lumières spéciales, tient dans ses mains, à l’heure qu’il est, la fortune de l’empire. J’ai nommé M. le baron de Bruck, ministre des finances. M. de Bruck est un des esprits les plus élevés et les plus patriotiques de l’Allemagne. Je parlais tout à l’heure des hommes qui, des différens points de la confédération germanique, tournent leurs regards vers l’Autriche et y voient un théâtre propice où l’Allemagne entière peut se relever : M. de Bruck est en quelque sorte le représentant de ce parti-là. M. de Bruck n’est pas Autrichien ; il appartient à la Prusse, il est né dans cette province de Westphalie qui est fière aussi d’avoir donné le jour, il y a cent ans, à un autre grand citoyen, l’auteur des Idées patriotiques, celui qui a mérité le surnom de Franklin allemand, Justus Moeser. Il y a longtemps du reste que M. de Bruck a quitté son pays natal pour s’établir en Autriche. Ce n’était pas alors le baron de Bruck, c’était un pauvre apprenti, le fils d’un artisan qui gagnait son pain à la sueur de son front. Venu à Trieste pour y chercher de l’ouvrage, il s’éleva peu à peu ; à force de patience, de travail, d’économie, et grâce à une intelligence supérieure, l’ouvrier devint, négociant, et le négociant fut bientôt une puissance dans son pays d’adoption. C’est là que les événemens vinrent le trouver. Si j’ai cité auprès de son nom le nom du Franklin allemand, ne croyez pas que ce soit un rapprochement fortuit. M. de Bruck a aussi quelque chose de Franklin, le bon sens, la droiture, l’esprit pratique et un sérieux amour de sa patrie ; ajoutez-y l’ardeur et l’enthousiasme. Dévoué aux intérêts de l’Autriche, il ne l’est pas moins à la prospérité et à la gloire de l’Allemagne. De 1848 à 1856, son rôle a été grandissant de jour en jour ; personne n’était mieux préparé que lui à servir la politique nouvelle de l’Autriche, c’est-à-dire à transformer le pays par le travail. Chargé du département du commerce dans le ministère formé le 21 novembre 1848 sous la présidence du prince de Schwarzenberg, M. de Bruck fut un des plus vaillans auxiliaires du prince et signala son administration par des mesures fécondes. Au mois de juin 1853, quelques semaines après la fastueuse ambassade du prince Menchikof à Constantinople et sa rupture hautaine avec la Porte-Ottomane, l’Autriche, en vue de la crise qui se préparait, avait besoin d’être représentée auprès de la Turquie par un homme éminent. M. de Bruck fut choisi, et l’Europe sait avec quelle intelligence il a rempli sa mission. Tandis que lord Redcliffe, on peut le dire aujourd’hui, semblait prendre plaisir, à intimider, à décourager le gouvernement d’Abdul-Medjid par la hauteur de ses allures, M. de Bruck, d’accord en cela avec les représentans de la France, s’appliquait en toute occasion à relever moralement la Turquie, persuadé que par cette politique il prêtait un appui plus efficace à la double cause de l’équilibre européen et du christianisme oriental. Depuis le 10 mars 1855, M. de Bruck a repris place dans le cabinet de Vienne ; il y est chargé de l’administration des finances, et l’on peut affirmer qu’il inspire au pays tout entier une confiance sans réserve. Ses actes surtout parlent pour lui. Avant 1848 et pendant les journées qui ont suivi la révolution, les finances de l’Autriche offraient un spectacle déplorable : la situation, sans être brillante, s’améliore de mois en mois, et ce qui est particulièrement digne de remarque, c’est la complète sécurité que le ministre a su communiquer aux esprits. On sent qu’on a affaire à un caractère intègre, à une intelligence active, résolue, pleine de ressources. Et quelle richesse qu’une telle sécurité au milieu de la carrière féconde que le traité du 30 mars vient d’ouvrir à l’Autriche !

L’Autriche, en effet, a été admirablement partagée, et c’est un singulier bonheur pour elle que ses intérêts particuliers se confondent si étroitement avec les intérêts de la civilisation et du monde. La liberté du Danube, la neutralisation de la Mer-Noire, les principes du nouveau droit maritime, tous ces grands résultats de la paix du 30 mars ont un double prix pour la monarchie des Habsbourg. Dans le temps même où la Mer-Noire et le Danube n’étaient pas encore affranchis, une immense activité commerciale s’était déployée dans ces riches contrées. Il avait suffi d’une paix de trente années pour créer de vastes ports, pour y attirer de toutes parts le commerce et la navigation : que sera-ce sous le régime nouveau consacré par l’Europe ? Trieste surtout, légitime orgueil de l’Autriche, semble appelée à une prospérité merveilleuse, et l’on n’a qu’à interroger son passé pour conjecturer ce qu’elle doit être dans l’avenir. C’est par elle que la plus grande moitié des contrées danubiennes est mise en rapport avec l’Europe méridionale et les pays du Levant. Trieste, en 1750, ne possédait pas plus de six mille habitans ; en 1810, elle en avait vingt-neuf mille, quarante-quatre mille en 1830, et près de quatre-vingt-dix mille au commencement de 1848. La société du Lloyd autrichien, qui a donné aux relations de l’Allemagne avec l’Orient une impulsion si énergique, a traversé des crises désastreuses après 1848. Pendant des mois entiers, la ville de Trieste a été en quelque sorte réduite à l’inaction. Isolée de Venise, qui lui rend de si précieux services, elle voyait ses opérations entravées par la guerre d’Italie, tandis que le port de Pesth, entrepôt si utile au commerce des principautés, était paralysé de son côté par les guerres de Hongrie. La société du Lloyd avait de grandes pertes à réparer ; elle a repris sa position sous l’influence de M. de Bruck, et elle est en mesure de mettre largement à profit les conquêtes du traité de Paris. Ne sont-ce pas là de grands événemens ? Voilà la route du Levant ouverte à l’Allemagne par l’initiative de l’Autriche, voilà l’Autriche rappelée à son vrai rôle, qui est de marcher vers l’Orient, d’y porter la culture et le commerce, d’y déployer ses forces pour neutraliser l’influence russe, et non pas de garder en Italie une position qui lui crée mille embarras, et qui, en soulevant contre elle des haines trop légitimes, fournit aussi un abri commode aux conspirations démagogiques.

Oui, ce sont là de grands faits ; il faut se défier pourtant de l’aventureuse ardeur que peut exciter chez certains esprits cette renaissance matérielle de l’Autriche. On se préoccupe beaucoup à Vienne de l’état des finances. Dans les cercles et dans les salons, il n’est pas une conversation sérieuse où ne reparaisse à tout propos cette question inévitable. C’est le souci de la pensée publique, c’est le tourment des hommes d’état, et de telles inquiétudes expliquent trop bien les hésitations apparentes que l’Europe pendant ces dernières années s’est crue en droit de reprocher à la monarchie des Habsbourg. Or de hardis spéculateurs offrent aujourd’hui à ce pays des tentations bien séduisantes. M. de Schwarzenberg et M. de Bruck avaient commencé la restauration des finances autrichiennes par la réforme de l’impôt, et l’abolition des privilèges féodaux de la Hongrie inaugurait sagement cette politique. Ce système de réformes, qui peut s’étendre encore, assure des avantages infaillibles ; il créera d’une manière lente, mais certaine, de précieuses ressources. Négligera-t-on une œuvre déjà si habilement conduite pour recueillir des bénéfices immédiats qui ne présenteraient pas les mêmes garanties de certitude et de durée ? Il est incontestable que les grands établissemens de crédit, les grandes entreprises industrielles pourraient combler provisoirement, pour une grande part du moins, le déficit du budget ; malgré des résultats si désirables, j’ai entendu les juges les plus expérimentés exprimer sur ce point de vives appréhensions. La fièvre d’activité qui a succédé en Autriche à un calme séculaire alarme de très bons esprits. Je consigne ici, en observateur impartial, des sentimens dont l’expression m’a frappé, et néanmoins, je le répète, ces inquiétudes dont je parle n’altéraient pas la confiance qu’inspire l’administration de M. de Bruck ; elles révèlent seulement les difficultés de toute nature que le ministre est chargé de résoudre.

Quoi qu’il en soit, cette crainte d’une précipitation aventureuse est un symptôme qui atteste d’une façon significative le changement radical de ce pays ; on n’aurait jamais cru, il y a huit ans, qu’il pût être nécessaire de lui conseiller la circonspection et la mesure. Est-ce assez pourtant de cette activité matérielle pour justifier la faveur que l’Autriche a reconquise en Allemagne ? Voici un des points les plus curieux et certainement les plus inattendus de cette transformation que j’ai signalée. Avant 1848, il n’y avait pas, à proprement parler, de littérature autrichienne. Il y avait des poètes éminens, un Grillparzer, un Nicolas Lenau, un Anastasius Grün, un Maurice Hartmann ; il y avait des savans illustres comme le baron de Hammer-Purgstall ; il y avait à l’académie des érudits de premier ordre, tels que M. Ferdinand Wolf et M. de Karajan ; mais tous ces hommes, les poètes surtout, semblaient isolés et perdus au milieu d’une société indolente et affamée de plaisirs. Anastasius Grün ne se disait poète viennois que pour avoir le droit de parler à ses concitoyens et de protester contre la direction politique du pays ; en réalité, par la grâce de l’imagination, par l’énergie et la franchise du langage, il appartenait, ainsi que Maurice Hartmann, au groupe des chanteurs souabes, tandis que Nicolas Lenau, par la sombre ardeur de sa pensée, se rattachait manifestement à la poésie du Nord. Quant à Grillparzer, osait-on jouer seulement ses drames, l’Aïeule, Sapho, la Toison d’Or, Ottocar, repris tout récemment avec un légitime succès ? Encore une fois, ces poètes étaient isolés au milieu du matérialisme de l’Autriche. Nicolas Lenau devenait fou, Anastasius Grün se réfugiait comme un aigle blessé dans les montagnes du Tyrol, et le vieux Grillparzer, triste et taciturne, avait besoin de toute la noblesse de son âme pour ne pas tomber dans la misanthropie. Point de mouvement autour d’eux, point de public pour les entendre, la presse n’existait pas ; voudrait-on donner ce titre à ces feuilles ridicules qui ne contenaient que les nouvelles du jour, l’arrivée ou le départ d’un archiduc, l’annonce d’un concert de Strauss, et d’insupportables bouffonneries tristement imitées de nos petits journaux ? Aujourd’hui il y a une presse sérieuse, il y a des journaux qui parlent un langage élevé et qui trouvent des lecteurs ; un public nouveau a fait son avènement. C’est merveille de voir comme ce public, si insouciant naguère, a été renouvelé par la révolution et façonné aux occupations viriles. Il ne s’enferme plus dans l’étroit horizon de la ville et des faubourgs, il sait que l’Allemagne existe, et il se préoccupe des destinées de l’Allemagne ; il sait que l’Europe accomplit de grandes choses, et il a l’ambition de jouer un rôle en Europe. Autrefois les promenades du Prater, les courses dans les montagnes, la table, la danse, la musique enivrante et sensuelle, en un mot l’art de jouir, l’art de se divertir à toute heure, c’était l’unique affaire des Viennois. Comme les épreuves de 1848 ont métamorphosé le bon peuple du prince de Metternich ! Je le dis très sérieusement : il a appris à lire et à écrire.

Voici un symptôme plus intéressant encore : ce n’est pas seulement le peuple qui se transforme par un progrès spontané du siècle ; les hommes d’état eux-mêmes encouragent ce travail de l’opinion. Il y a deux ministres, — le ministre de l’intérieur, M. le baron de Bach, et le ministre de l’instruction publique, M. le comte Léo de Thun, — qui rivalisent d’ardeur pour susciter une littérature autrichienne. M. le baron de Bach et M. le comte de Thun ont plus d’une faute à se faire pardonner. M. de Bach, grand démocrate autrefois, l’un des auteurs de la révolution de mars, avait été fidèle, dans les premières années de son ministère, à l’esprit libéral que représentait son nom. Depuis lors, gêné peut-être par les souvenirs de sa vie, il s’est rapproché peu à peu du parti opposé, et s’il y a eu des mesures regrettables à signaler, presque toujours c’est de lui qu’elles émanaient. M. le comte de Thun se reproche aussi sans doute, au fond de la conscience, d’avoir été jadis le chef enthousiaste des Tchèques de Bohême, et d’avoir si complètement oublié les intérêts de ses frères. Les hommes qui, avant d’arriver au pouvoir, ont été franchement et décidément libéraux sans courtiser jamais les passions populaires, sont bien autrement à l’aise pour accomplir le bien ; telle est la situation de M. de Bruck en face de ses deux collègues. Je disais donc que M. de Bach et M. de Thun n’étaient pas et ne pouvaient pas être les hommes les plus libéraux du ministère ; ils déploient cependant le plus grand zèle à protéger les travaux littéraires. Protéger, ce n’est pas assez dire ; ils les sollicitent, ils les provoquent ; ils veulent que Vienne, comme Leipzig et Berlin, devienne aussi une capitale dans le royaume des livres. Ce zèle est parfois singulier et de nature à faire sourire ; le meilleur moyen de se recommander auprès de M. le comte de Thun, c’est de publier un ouvrage. L’ouvrage est-il bon, tant mieux ; il est faible, vulgaire, insignifiant, n’importe : cela fait nombre. Ce nombre en effet va s’accroissant de jour en jour. M. le baron de Bach vient de faire dresser, par le bibliothécaire du ministère de l’intérieur, une statistique complète des livres parus en 1854 dans la monarchie autrichienne, et il annonce qu’un travail semblable sera publié régulièrement chaque année. Tous les états, toutes les nationalités de l’empire sont représentés dans ce vaste cadre ; les Italiens y tiennent leur place à côté des Magyares, et les Tchèques en face des Allemands. Cette statistique, rédigée avec beaucoup ’de soin par M. Wurzbach, révèle la sollicitude littéraire et l’intention politique du ministre. Au lieu d’un simple catalogue, M. Wurzbach a donné une sorte de tableau comparé de la vie intellectuelle dans les états de l’empire. Cette sympathique attention accordée à des littératures si diverses, ce soin de les réunir, de les confronter, de les compléter l’une par l’autre, n’est-ce pas un excellent moyen de préparer, s’il est possible, l’unité de la monarchie autrichienne ? On me demandera si ces encouragemens de M. de Bach et de M. le comte de Thun ont déjà produit des écrivains d’élite ; non, certes, et je me défierais d’une réputation qui ne reposerait pas sur d’autres bases. Les gouvernemens ne sont pas chargés de susciter les hommes de génie, les ministres n’ont pas le secret qui fait naître les penseurs et les poètes ; mais ils peuvent éveiller le goût des choses élevées, ils peuvent tracer une voie, donner des exemples, entretenir le zèle de tous. C’est ainsi que M. de Bach et M. de Thun ont compris leur tâche, et leurs efforts, on peut l’espérer, ne resteront pas stériles.

Et le concordat ? L’objection est sérieuse. Pour ma part, je n’ai pas manqué de l’adresser à ceux qui se félicitaient avec moi des progrès inespérés de l’esprit libéral en Autriche. Or la réponse qu’on me faisait est un symptôme de plus qui atteste la confiance de l’opinion. — Le concordat, me disaient les hommes les plus graves, ne sera jamais un obstacle au développement du siècle ; c’est une affaire particulière entre l’état et l’église. Le traité que l’Autriche et le saint-siège ont conclu l’année dernière, s’il est interprété comme il doit l’être, ne produira que des résultats heureux ; ne convient-il pas que l’église soit libre dans tout ce qui est du domaine de la foi ? Si elle sort de son domaine, si elle aspire à une action temporelle, si elle prétend régler les intérêts d’ici-bas, gêner les religions rivales et tyranniser les consciences, elle rencontrera dans l’esprit de la société moderne une insurmontable barrière. Il y a plus, et c’étaient des libéraux très intelligens qui tenaient ce langage, le concordat est un bénéfice inespéré pour la société autrichienne. Avant les concessions de 1855, le gouvernement était disposé à céder en toutes choses aux exigences de l’église. Maintenant que des concessions exorbitantes ont été faites, maintenant que la politique envahissante de certains hommes exploite avec une sorte de triomphe cette condescendance de l’état, l’état est sur ses gardes. Il livrait tout hier ; aujourd’hui le voilà défiant, et déjà il s’apprête à résister. — Un grand évêque, il y a deux siècles, proclamait sur ce point les vrais principes avec l’autorité du génie et de la foi : « Ces deux puissances d’un ordre si différent ne s’unissent pas, mais s’embarrassent mutuellement quand on les confond ensemble. » Cet embarras dont parle Bossuet a commencé à se faire sentir en Autriche ; voilà le résultat inattendu dont se réjouissent les libéraux. Ils ont la ferme confiance que cette crise servira à marquer avec plus de précision les rapports de l’état et de l’église, à distinguer plus nettement le double domaine, à fixer enfin la sainte liberté de la religion catholique et la liberté toute différente acquise pour toujours aux sociétés modernes. Les hommes qui regrettent le plus vivement le concordat, ce sont, parmi les catholiques eux-mêmes, ceux que j’appellerai les politiques, je veux dire les esprits pratiques et sensés, depuis les conseillers supérieurs de l’état jusqu’aux plus humbles des fonctionnaires. Quelle faute ! s’écrient-ils ; quelle source de difficultés et de conflits ! Je comprends cette plainte, car ce seront eux surtout qui auront à prévenir ou à terminer ces conflits, à se débattre au milieu de ces difficultés incessantes. Quant à l’esprit public, je le répète, ces difficultés ne l’inquiètent pas. Une partie de la société autrichienne y est indifférente, l’autre s’en réjouit. Il y aurait sans doute bien des choses à dire sur cette manière de considérer la question. Le texte du concordat à la main, il serait facile de prouver que cette indifférence et cette joie ne sont pas complètement justifiées. Il faut signaler toutefois ces dispositions comme une preuve éclatante de la jeunesse et de l’intrépidité d’esprit qui se déclarent de plus en plus au sein de cette société en travail.

Cette confiance de l’esprit public, que l’on peut remarquer partout, est entretenue par le sentiment du rôle que l’Autriche a joué dans les affaires d’Orient. On a pu juger les choses autrement de ce côté-ci du Rhin ; on a pu regretter que l’Autriche n’eût pas tenu plus complètement ses promesses du 2 décembre 1854 ; à Vienne, on est surtout frappé de la résolution avec laquelle l’empereur François-Joseph a rompu avec la Russie. « L’Autriche, disait le prince Schwarzenberg, étonnera le monde par son ingratitude. » Si l’on y regarde bien en effet, n’y a-t-il pas eu dans sa politique une étonnante audace ? ne faut-il pas tenir compte de la position de l’Autriche en face des influences russes ? Ce qui nous semble de sa part une coopération insuffisante, n’était-ce pas une démarche décisive ? n’est-ce pas elle qui a occupé les principautés, qui a obligé une partie considérable de l’armée ennemie à rester en observation sur ses frontières ? Ce traité du 2 décembre, qu’il ait produit ou non tout ce qu’on avait espéré, n’était-ce pas un blâme solennel de la politique russe et de l’empereur Nicolas ? Enfin au dernier moment n’est-ce pas elle encore qui a fait entendre des paroles décisives et amené la conclusion de la paix ? Tout cela n’est rien, disiez-vous, tant que l’Autriche n’aura pas tiré l’épée : demandez à Saint-Pétersbourg si l’on attache si peu d’importance à la conduite de M. de Buol ; demandez à Vienne si, en présence de résultats pareils, on ne rend pas justice à l’habileté, à la sagesse de M. le baron de Bourqueney ? L’Autriche, malgré toutes nos réserves sur telle où telle circonstance de détail, a donc joué en définitive un rôle considérable dans la lutte où se débattaient les destinées du monde ; elle le sait, elle s’en réjouit, et cette satisfaction, interdite à la Prusse, augmente encore son impatiente ardeur et sa foi dans l’avenir.

Telle est l’espèce de renaissance qu’il est impossible de ne pas signaler dans la société autrichienne, sans doute un pays si affaissé naguère a encore bien des progrès à accomplir, ce ne sont là que des commencemens et des ébauches ; mais si l’esprit public s’affermit dans la voie où il est entré, l’Autriche rendra de précieux services à l’Allemagne. Qu’elle marche donc et qu’elle déploie ses forces ! Elle ne raiera pas la Prusse de la carte d’Europe, elle n’effacera pas l’esprit, les principes, les traditions que représente la monarchie de Frédéric le Grand ; au contraire elle ranimera la vie autour d’elle, et produira peut-être chez sa rivale une généreuse émulation.


III

Si l’on ne jugeait les états secondaires de l’Allemagne que d’après leur conduite dans les affaires d’Orient, on serait obligé de leur faire entendre un langage sévère. Mettez à part le grand-duché de Bade, surtout le duché de Saxe-Cobourg-Gotha, qui n’ont pas dissimulé leurs sympathies pour les puissances occidentales : tous les autres gouvernemens faisaient des vœux pour nos ennemis. À Dresde et à Munich, à Stuttgart et à Hanovre, les cabinets étaient enveloppés par les influences russes au moins autant que le cabinet de Berlin, et ils n’essayaient même pas de résister comme M. de Manteuffel. On sait que la Bavière et la Saxe dominent ce groupe d’états inférieurs qui, en face de l’Autriche et de la Prusse, forment pour ainsi dire une troisième Allemagne. Deux ministres, M. le baron de Beust à Dresde et M. de Pfordten à Munich, avaient pris parti contre nous dès le commencement de la lutte, et entraînaient sans peine dans cette malheureuse voie les états de cinquième et de sixième ordre. On peut affirmer que sous l’action de ces deux hommes, et contrairement au vœu manifeste des populations, il y a eu pendant deux ou trois ans une sorte de petite Russie au milieu même de la race germanique.

M. le baron Frédéric-Ferdinand de Beust est un homme de quarante-sept ans, dans toute la force et l’audace de ses facultés brillantes. C’est un esprit d’élite, actif, résolu, sérieusement dévoué à son pays, mais qui ne se défie pas assez de son ardeur. Au milieu des crises qui agitèrent l’Allemagne pendant la dernière période du parlement de Francfort, lorsque la Prusse et l’Autriche, se disputant l’hégémonie, semblaient disposer à leur gré du groupe des états secondaires, M. de Beust, nommé par le roi de Saxe ministre des affaires étrangères le 24 février 1849, annonça hautement le projet de maintenir le fédéralisme contre les prétentions des Habsbourg et des Hohenzollern. C’était le temps où le ministre des affaires étrangères du royaume de Bavière, M. de Pfordten, parvenu à ce poste après de bien singulières péripéties, arborait le même drapeau à Munich. M. de Pfordten, démocrate avant 1848, avait joué un rôle dans la révolution ; promptement converti à la monarchie constitutionnelle, il n’avait pas encore rompu avec les libéraux. Spirituel, plein de ressources, doué d’un rare talent de parole, M. de Pfordten exerçait une influence incontestable ; un tel homme devait servir utilement la politique saxonne, et M. de Beust ne négligea rien pour le gagner. Les négociations n’étaient pas difficiles. Les relations que la nature des choses établit entre la Bavière et la Saxe étaient comme personnifiées dans M. de Pfordten. Jurisconsulte savant, jadis privat-docent à Würzbourg, professeur de droit romain à l’université de Leipzig, M. de Pfordten avait trente-sept ans à peine, lorsque la révolution de 1848 le porta à une place supérieure dans le gouvernement de la Saxe. C’était au mois de mars ; l’agitation allait croissant, et le roi était obligé de demander ses conseillers à la démocratie. Parmi les hommes que lui désignait le vœu général, M. de Pfordten brillait au premier rang ; le jeune et ardent professeur de l’université de Leipzig, l’orateur véhément qui passionnait avec Robert Blum les sociétés populaires, fut chargé du ministère de l’instruction publique et des cultes. Nommé à ces fonctions le 16 mars, il les occupa pendant toute l’année 1848. J’ai dit que M. de Pfordten s’était converti sans peine à la monarchie constitutionnelle, mais tous ses collègues n’avaient pas suivi son exemple ; au mois de février 1849, le ministère saxon, composé d’élémens trop disparates et ne se sentant plus en mesure de dominer le péril, fit accepter sa démission au roi Frédéric-Auguste. Deux mois après, le roi de Bavière, Maximilien II, profitant de la retraite de M. de Pfordten, le rappelait dans son pays natal et lui confiait le ministère des relations extérieures. C’est ainsi que l’ami de Robert Blum passa presque sans transition des conseils du roi de Saxe aux conseils du roi de Bavière. L’ancien ministre saxon ne se fit pas faute d’annoncer une politique virile et féconde, assez pareille à celle dont le prince de Schwarzenberg s’était fait le promoteur en Autriche. Il voulait relever la dynastie des Wittelsbach, il voulait imprimer un vigoureux élan à la Bavière, ranimer par l’exemple le groupe des petits états, en former un faisceau, et obliger la Prusse et l’Autriche à compter avec eux. Unis déjà par tant de liens, associés spontanément à une œuvre commune, M. de Beust et M. de Pfordten n’eurent pas de peine à s’entendre.

Cette politique, dont il n’y aurait qu’à louer la sagesse et l’audace, si les faits eussent toujours répondu aux paroles, obtint plus d’une fois de légitimes succès. Le Wurtemberg, le Hanovre, le grand-duché de Bade, les Saxes ducales, se rallièrent bientôt à ces chefs résolus ; le groupe des états secondaires eut conscience de sa force. Pourquoi faut-il que cette force n’ait pas été toujours au service du droit ? M. de Pfordten, qui avait annoncé si hautement l’intention de maintenir l’indépendance de la Bavière en face des deux grandes puissances de l’Allemagne, eut le tort de subir l’impérieuse volonté du prince de Schwarzenberg au moment où le ministre autrichien, emporté par sa colère contre la Prusse, consacrait dans la Hesse électorale l’odieuse iniquité dont j’ai parlé plus haut. Se faire dans une telle circonstance l’auxiliaire et l’instrument de l’Autriche, c’était donner un étrange démenti à son programme. L’influence de M. de Pfordten en reçut une grave atteinte. On se rappela ses origines démocratiques, on commença à se défier de ses promesses, et l’on pressentit déjà le rôle si fâcheux qu’il allait jouer dans la politique intérieure. Bientôt cependant, surtout après la mort du prince de Schwarzenberg, M. de Pfordten reprit une attitude plus libre vis-à-vis du cabinet de Vienne. Il revint à son programme et l’exécuta avec une certaine résolution. D’importans résultats furent obtenus, cela est incontestable. La Prusse et l’Autriche ne pouvaient plus faire entendre une voix impérieuse dans les délibérations de la diète ; elles avaient en face d’elles une troisième Allemagne bien décidée à maintenir ses droits. Les conférences de Dresde en 1851, la coalition de Darmstadt en 1852, attestèrent hautement les résultats obtenus par l’énergique habileté des deux ministres saxon et bavarois. Or M. de Beust et M. de Pfordten venaient à peine de remporter cette victoire, quand la guerre de Crimée éclata. Ce fut là l’écueil des deux ministres. Le parti russe, toujours prêt à exploiter les divisions de l’Allemagne, fit à Munich et à Dresde ce qu’il faisait en Grèce, en Bohême, en Hongrie, dans les principautés danubiennes, partout enfin où il y avait des antipathies nationales à mettre en jeu ; il représentait le gouvernement de Saint-Pétersbourg comme l’appui naturel du faible contre le fort. — Votre soutien contre la Prusse et l’Autriche, disaient les diplomates russes à M. de Beust, c’est le tsar. — Déjà mécontent de l’Autriche, mécontent même de la Prusse, qui blâmait ses prétentions sans oser les combattre, l’empereur Nicolas multipliait les séductions auprès des cabinets de Dresde et de Munich. C’était lui qui serait le médiateur, c’était lui qui protégerait l’indépendance des états secondaires de l’Allemagne. Entraînés par leur politique antérieure et impatiens d’en consolider le succès, les deux ministres n’écoutèrent que trop facilement ces conseils. Les agens officiels de la Russie n’étaient pas d’ailleurs les seuls à leur faire entendre ce langage ; la cour, les princes, l’aristocratie féodale et militaire, exerçaient sur eux une influence irrésistible. C’est ainsi qu’au moment où l’Autriche se séparait nettement de la Russie, au moment où la Prusse semblait s’unir à l’Autriche par le traité du 20 avril 1854, les états secondaires, représentés aux conférences de Bamberg, organisaient une neutralité armée, manifestement favorable à la Russie.

Ce fut là certes une grande faute de la part de M. de Beust et de M. de Pfordten. Heureusement tout n’est pas perdu. La leçon des événemens profitera aux cabinets de Dresde et de Munich. L’influence de la Russie a reçu un grave échec ; les hommes d’état qui aiment sérieusement leur patrie comprendront enfin que leur point d’appui n’est pas là. Le principal mobile de ce dévouement des états secondaires à la politique des tsars, c’était, nous l’avons vu, le désir de créer en Allemagne un groupe d’états indépendans qui n’eussent rien à redouter des envahissemens de la Prusse et de l’Autriche. Le but est excellent ; mais fallait-il, pour l’atteindre, s’engager dans une voie toute semée de pièges et de périls ? Il y a ici d’étranges contradictions. Vous voulez maintenir votre indépendance, et vous commencez par l’aliéner au profit d’une puissance étrangère. Vous êtes décidés à repousser les usurpations de l’Autriche et de la Prusse, et vous oubliez que le moindre changement dans la politique de ces deux monarchies peut vous livrer à elles sans résistance. Sans doute c’est l’intérêt de la Russie qu’il y ait des divisions en Allemagne, et que les états secondaires, à un moment donné, puissent soutenir la politique moscovite contre Vienne ou Berlin ; mais supposez aussi une complication où la Russie ait besoin de fortifier la Prusse en Allemagne, aussitôt votre appui vous abandonne. Le vrai soutien des états secondaires, ce n’est pas la Russie, c’est l’esprit national. Le jour où le roi Louis, par la protection qu’il accordait aux arts, par les trésors dont il a décoré Munich, a fait d’une ville de troisième ordre une des capitales intellectuelles de la patrie allemande, il a soustrait pour longtemps la dynastie de Wittelsbach aux usurpations des dynasties rivales. Suivez cet exemple dans tout ce qu’il a de sérieux. Demandez aux progrès de vos peuples la garantie dont vous avez besoin. Profitez des fautes de vos rivaux, ou, inspirés par l’émulation, engagez avec eux ces luttes généreuses dans lesquelles il n’y a pas de vaincus. La Prusse semble abandonner sa mission ; c’est le moment de relever chez vous l’esprit public, d’encourager les sciences et les lettres, de faire appel aux ressources du pays. L’Autriche déploie hardiment toutes ses forces ; laisserez-vous sommeiller celles que vous possédez ? Vous n’êtes pas réduits à susciter une littérature, vous avez sous la main des élémens précieux, vous avez une bonne part des richesses morales de l’Allemagne ; c’est là qu’est votre salut.

Ces conseils si naturels, c’est la situation de la Bavière et de la Saxe qui me les suggère. Les blâmes que j’ai adressés à la politique extérieure de ces deux états me font un devoir de signaler avec la sympathie la plus franche tout ce que le spectacle de leur vie intérieure offre de satisfaisant à la pensée. Pendant que j’étais à Berlin, un homme très considérable, qui ne m’avait pas caché sa tristesse au sujet de la politique de la Prusse, me dit un jour avec un sentiment d’orgueil et de joie : « Vous serez content de Munich ! » Je n’avais pas compris d’abord l’accent particulier qu’il avait mis dans ces paroles ; ce souvenir me revint bientôt à l’esprit lorsque je visitai la capitale de la Bavière. J’avais vu Munich il y a quinze ans : quelle différence entre la Bavière de Louis Ier et la Bavière de Maximilien II ! Sous le roi Louis, les arts étaient l’objet d’une protection enthousiaste, et cependant cette protection avait je ne sais quoi de suspect pour les esprits élevés, car les magnifiques œuvres de Cornélius et de Wilhelm Kaulbach n’empêchaient pas de voir clairement la pensée des hommes qui dirigeaient ou exploitaient cette renaissance des écoles germaniques. Cette pensée secrète, qui apparaissait surtout chez les artistes de second et de troisième ordre, c’était le retour au moyen âge, c’était la reproduction artificielle des formes et de l’esprit du XIIe siècle. Et comment n’eût-on pas éprouvé de graves défiances en voyant ce protecteur des arts abandonner aux ultramontains le gouvernement de ses états ? C’était là sans doute le caprice d’une imagination fantasque plutôt qu’un parti pris et un système ; il est certain toutefois que Munich, il y a quelques années, présentait un spectacle assez triste. La philosophie et la science y étaient mal à l’aise, et tandis que les ascétiques figures du moyen âge revivaient sur les murailles des églises, une faction intolérante réglait les destinées du pays. Aujourd’hui tout est changé, l’église est libre dans le domaine de la foi, la religion est entourée de respects et d’honneurs, mais les hommes qui faisaient du catholicisme l’enseigne et le programme d’un parti sont réduits à l’impuissance. Plusieurs des privilèges que s’étaient arrogés les ultramontains ont disparu depuis 1848, sans que la religion en ait éprouvé aucun dommage. Un roi sage, loyal, avide d’instruction et de lumières, a réuni à Munich des écrivains éminens, non par une sorte de luxe et d’étalage princier, mais pour profiter lui-même des richesses qu’il donne à son royaume. C’est toute une pléiade d’historiens, de philosophes, de savans et de jurisconsultes. Lorsqu’on voit de tels hommes rassemblés là de tous les points de l’Allemagne, lorsqu’on voit à Munich un chimiste comme Liebig, un historien comme Fallmerayer, un critique littéraire comme Adolphe de Schack, un philosophe comme Maurice Carrière, un jurisconsulte comme Bluntschli, il est impossible de regretter le temps où peintres et architectes représentaient presque seuls, et nous avons dit dans quel sens, la vie intellectuelle de la Bavière. Ce sont les poètes surtout que le roi de Bavière semble se plaire à grouper autour de lui. On parle en Allemagne de conférences intimes où Maximilien II, entouré de l’élite de ses sujets, écoute disserter les savans, les philosophes, les historiens, indiqué lui-même les matières à traiter, provoque la discussion, et se tient ainsi, sans prétention aucune, au courant des découvertes de la science et du mouvement des idées. Les savans et les historiens n’assistent pas à toutes ces réunions ; les poètes y sont toujours, comme pour avertir que la Muse doit présider à la causerie familière, que le savoir doit s’y défier du pédantisme, et que la liberté des allures ne doit faire oublier ni la dignité ni la grâce. L’Allemagne connaît les trois poètes du roi de Bavière : c’est M. Emmanuel Geibel, un des maîtres du langage et l’un des chanteurs les plus aimés depuis qu’Uhland se tait ; M. Paul Heyse, tout jeune encore et célèbre déjà par quelques poèmes pleins d’originalité et de feu, comme aussi par ses doctes et brillantes études sur les littératures romanes ; enfin M. Frédéric Bodenstedt, l’historien des peuples du Caucase, le traducteur de Pouchkine et de Lermontof, l’auteur des chansons si gracieuses, si originales, publiées sous le nom de Mirza-Schaffy, le poète qui a donné à la scène allemande le beau drame de Démétrius.

Un point important, c’est que tous ces hommes appartiennent à différens pays de l’Allemagne, et que le roi, avant de les appeler à lui, ne leur a pas demandé s’ils étaient protestans ou catholiques. Il ne leur a pas imposé non plus telle ou telle route à suivre ; beaucoup d’entre eux sont professeurs à l’université, mais on en cite plus d’un qui reçoit un traitement de l’état sans contracter d’autre obligation que d’habiter Munich et d’y travailler à ses heures. Il en est même qui ont rang parmi les favoris de la fortune, et qui, n’ayant pas besoin des encouragemens du roi, viennent chaque année passer l’hiver à Munich pour répondre à son invitation expresse. Tel est ce gentilhomme du Mecklembourg, M. le baron de Schack, à la fois érudit et poète, le traducteur habile de Firdousi, l’homme qui connaît le mieux dans son histoire générale et dans ses détails intimes le théâtre de Torrès Naharro et de Gil Vicente, de Lope de Vega et de Calderon. On devine quelle variété d’élémens cette pléiade d’écrivains introduit à Munich, que d’idées, que de principes, quelle vie originale et libre, et combien on est loin de l’époque ou les arts muets du dessin avaient seuls la parole. Or, sans que le roi y eût songé, il s’est trouvé que la plupart de ces hommes appartenaient à la religion protestante. Cela seul a fourni un texte d’accusations et de plaintes aux partisans de l’ancien roi. Les hommes qui regrettent le régime déchu, la fraction du clergé qui aspire à dominer l’état, en un mot tous ceux à qui les événemens du mois de mars 1848 ont enlevé l’influence et le pouvoir, vont répétant partout que Maximilien II veut protestantiser la Bavière. On prétend même que le roi Louis, désespéré aujourd’hui d’avoir abdiqué trop vite, ne garde pas sur ce point toute la réserve convenable. On affirme que sa vivacité fantasque lui donne souvent de singuliers conseils ; on raconte qu’il est sorti plus d’une fois de son palais de Wittelsbach pour se mêler aux joyeuses assemblées du peuple et semer la défiance contre le roi son fils… Mais que vais-je dire ? Laissons là ces propos de Munich. Je veux croire qu’il y a beaucoup d’exagérations dans de pareils récits. Ce qui est bien certain, c’est que le roi Maximilien II est aimé, respecté, et que, simple sans affectation, grave et studieux sans pédanterie, il a su exciter l’attention et conquérir les sympathies de l’Allemagne.

Je n’ignore pas qu’il y a çà et là des symptômes très fâcheux dans la politique extérieure de la Bavière. Quelques-unes des réformes accomplies en 1848 ont été supprimées. La loi qui établissait l’élection des députés sur des bases libérales a été attaquée par le ministère, et le nouveau projet ayant rencontré une vive opposition dans la chambre élective, la chambre a été dissoute le 24 mars 1855. Osons dire toute la vérité sur M. de Pfordten. J’ai indiqué déjà les fautes qu’il avait commises, en violant lui-même son programme dans l’affaire de la Hesse électorale. La direction qu’il a imprimée à la politique intérieure, comme président du conseil des ministres, a justifié malheureusement toutes les craintes qu’on avait conçues dès-lors. Homme de parole brillante, esprit rompu à tous les manèges de l’intrigue, M. de Pfordten s’est appliqué surtout à flatter ses adversaires, sans s’inquiéter s’il trahissait ses amis. On serait bien embarrassé de trouver un principe sérieux dans les actes de l’administration qu’il dirige. De belles paroles, des discours sonores, de merveilleuses promesses, trop souvent oubliées le lendemain, voilà le résumé de sa politique. Je sais bien que les partis sont tellement morcelés en Bavière, qu’il est difficile d’y trouver un point d’appui solide. Entre les catholiques et les protestans, les libéraux et les ultramontains, l’aristocratie et les parlementaires, aucun parti n’étant assez fort pour dominer les autres, il faudrait un ministre résolu qui montrât franchement son drapeau, et, par une activité féconde, neutralisât peu à peu les influences hostiles. On avait espéré que M. de Pfordten remplirait ce rôle. Il a mieux aimé courtiser tour à tour les libéraux, les ultramontains et l’aristocratie. C’est pour complaire à ce dernier parti qu’il fausse et annule en ce moment le régime constitutionnel. Si M. de Pfordten a fait preuve d’habileté au milieu de ces transformations perpétuelles, croit-il avoir bien servi sa renommée ? Croit-il surtout s’être assuré une influence efficace et durable ? Il a réussi, je l’avoue, à devenir un personnage nécessaire. Les ultramontains, qui savent bien que sous Maximilien II le pouvoir ne leur appartiendra jamais, soutiennent assez volontiers M. de Pfordten, dont le caractère maniable convient à leurs intrigues ; le parti féodal n’est pas fâché non plus d’accomplir par ses mains certaines choses qu’il n’oserait faire ouvertement ; le parti libéral le préfère encore aux ultramontains et aux partisans du privilège ; le roi, qui craint les difficultés et les luttes, le laisse manœuvrer à sa guise à travers les partis. Il a donc l’appui de tout le monde, mais il est malheureusement trop certain qu’il n’a plus la confiance de personne. Il n’est peut-être pas dans tous les rangs de la société de Munich un homme plus isolé que le président du conseil. Le souverain, son ami naguère, n’a plus avec lui que des rapports officiels ; la noblesse se sert de lui, mais se garde bien de lui ouvrir ses salons ; le monde littéraire d’où il est sorti, ce monde spirituel et brillant qui entoure Maximilien II, ne connaît pas M. de Pfordten. Ses amis avaient conçu pour lui une destinée bien différente. Avec des antécédens comme les siens, avec une jeunesse si studieuse, des triomphes si éclatans, un si merveilleux talent de parole, quel rôle il aurait pu jouer, s’il avait voulu être un ministre et non un homme d’affaires ! C’est la manie de l’habileté qui l’a perdu. Plus simple, plus naïf, si l’on veut, et loyalement fidèle à son programme des premiers jours, il aurait dans sa main ce même pouvoir auquel il a sacrifié ses principes, et il en pourrait faire un usage bien autrement efficace. Qu’a-t-il produit en effet ? Le contraire de ce qu’il avait annoncé si haut. Il a neutralisé les partis l’un par l’autre, il les a tous servis, tous trompés tour à tour ; mais il n’a pas su, comme le prince de Schwarzenberg en Autriche, devenir le promoteur d’une rénovation nationale, et l’homme qui prendra un jour sa place retrouvera les esprits aussi divisés qu’au lendemain des crises de 1848. Ce successeur appartiendra-t-il au parti qui regrette le moyen âge ? Cette conjecture est permise. Quand un homme tel que M. de Pfordten travaille pour la réaction féodale, il travaille à se rendre inutile. M. de Pfordten, avec toutes ses finesses d’avocat, n’a pas songé à ce dénoûment.

Voilà de tristes détails, il faut l’avouer, et toutefois la présence du souverain nous rassure. Le Berlinois qui me disait : Vous serez content de Munich ! avait raison de parler ainsi. Les esprits sérieux qui déplorent la conduite de M. de Pfordten sont les premiers à honorer l’inspiration libérale et humaine de Maximilien II. Nous ferons comme eux, et tant que nous verrons sur le trône un souverain qu’animent les intentions les plus droites, entouré de l’élite intellectuelle du pays, nous ne désespérerons pas de la Bavière.

J’en dirai autant de la cour de Dresde. Si M. de Pfordten, malgré son origine démocratique, a pu céder à la pression des préjugés aristocratiques, personne ne s’étonnera que M. de Beust ait secondé aussi dans ces derniers temps le parti qui veut faire disparaître les plus légitimes conquêtes de 1848. M. de Beust a succédé le 24 février 1849 au ministère où siégeait M. de Pfordten ; il a fait partie d’une administration résolue dès le premier jour à repousser le flot montant de la démocratie. Ce ministère a lutté avec ardeur, et après de dramatiques péripéties, aidé par la réaction générale de l’Europe, il a fini par triompher ; on lui saurait gré aujourd’hui de ne pas confondre les factions anarchiques avec ce tiers-état libéral, honnête, laborieux, qui est la force de l’Allemagne, et dont l’avènement régulier serait une garantie d’ordre public et de prospérité nationale. Comment ne pas se consoler toutefois ? Une administration paternelle tâche de se faire pardonner les tendances rétrogrades que j’ai dû signaler. Le roi Jean, qui a succédé à son frère au mois de juillet 1854, représente sur le trône la science et la moralité germaniques. Le studieux écrivain qui a donné sous le nom de Philaléthès une si estimable traduction, un si intelligent commentaire de la Divine Comédie, est le digne souverain de cette Saxe de tout temps si hospitalière pour les poètes et les artistes. C’est de Dresde et de Leipzig que sont sortis depuis quelques années les meilleurs travaux littéraires de l’Allemagne. Lorsque j’aurai à peindre la situation intellectuelle de ce grand pays, je parlerai plus longuement des hommes qui sont l’honneur de Leipzig et de Dresde ; citons au moins un esprit aussi élevé que pratique, M. Berthold Auerbach, qui, frayant une voie nouvelle à son talent, vient de se faire l’instituteur politique et moral de sa patrie dans un livre véritablement populaire que Franklin lui eût envié. Avec un roi si parfaitement initié aux travaux de l’intelligence, avec une population éclairée et libérale, il est impossible que l’action de tant d’écrivains éminens ne se fasse pas sentir jusque dans la politique. La Saxe aussi, comme la Bavière, comprendra qu’elle a fait fausse route en prêtant un appui si empressé au gouvernement des tsars. Un des hommes qui connaissent le mieux les affaires de l’Europe, M. de Seebach, gendre de M. de Nesselrode et ministre de Saxe à Paris, a effacé du moins certains souvenirs fâcheux en travaillant avec zèle au rétablissement de la paix. Ce n’est pas encore assez ; j’oserai répéter au ministère saxon ce que je disais tout à l’heure aux hommes d’état de la Bavière : Votre point d’appui n’est pas à Saint-Pétersbourg, mais dans le cœur même de l’Allemagne. Ne retirez pas ce qui a été légitimement acquis en 1848. Les peuples germaniques avaient désiré ardemment l’unité de la patrie ; dédommagez-les de leurs vains efforts en leur faisant apprécier les avantages d’une fédération qu’animent des rivalités fécondes. C’est ainsi que l’Autriche a compris sa tâche, et l’Autriche s’est renouvelée. Le concours est ouvert ; servez l’esprit moderne, l’esprit moderne vous le rendra au centuple.

Les mêmes conseils s’adressent aux états qui ont encore assez d’importance pour aspirer à un certain rôle dans la confédération. Je parle surtout ici du royaume de Wurtemberg, du royaume de Hanovre et du grand-duché de Bade. Le traité de Paris leur assure une situation plus libre et leur permet de poursuivre leur développement intérieur. J’ai pu voir avec quel sentiment de joie la paix a été accueillie en Allemagne ; cette paix du 30 mars 1856, qui est un bienfait pour le monde, ne devait-elle pas être deux fois plus précieuse encore au-delà du Rhin, puisqu’elle mettait fin, pour la nation allemande, à une situation humiliante ? Il est certain aussi qu’elle a dû réjouir le noble cœur du roi de Wurtemberg ; le roi Guillaume Ier est un esprit élevé qui connaît son époque ; il a tenu en maintes occasions un langage dont les peuples germaniques n’ont pas perdu le souvenir. Lorsque le prince Schwarzenberg, dans sa lutte contre la Prusse, se laissait entraîner jusqu’à dépasser le but, et menaçait l’indépendance des petits états, on se rappelle que le roi Guillaume Ier lui adressa une lettre éloquente et libérale, dont sa vieille expérience doublait l’autorité. Or la guerre qui vient de finir avait engagé le roi de Wurtemberg dans une position fausse ; attaché à la Russie par des liens de famille, il avait écouté trop vite la voix imprudente de son cœur, tandis que les tendances de son esprit le rendaient plutôt sympathique à la cause de la civilisation et du droit. Quant aux souverains du Hanovre et du grand-duché de Bade, on savait d’avance qu’ils ne se plaindraient pas de voir l’influence russe ébranlée en Allemagne. Le roi de Hanovre George V a déjà eu plus d’une fois à lutter contre l’action envahissante du cabinet de Berlin ; le grand-duché de Bade, après avoir été défendu contre la révolution par les armes de la Prusse, n’a pas tardé à sentir le poids de cette protection ; l’échec de l’influence moscovite et par suite la défaite morale de la Prusse n’avaient donc rien qui pût affliger les cours de Hanovre et de Carlsruhe. On n’ignore pas d’ailleurs que si le roi de Hanovre, entraîné par la Bavière et la Saxe, avait paru d’abord hostile à notre cause, le grand-duché de Bade n’avait pas attendu la prise de Sébastopol pour tourner ses regards vers la France. Voilà donc le Wurtemberg, le Hanovre et Bade libres désormais dans leur action. N’en profiteront-ils pas pour effacer de fâcheux souvenirs ? Est-ce une bonne inspiration de la part du roi de Hanovre que de laisser dominer dans ses états le parti de l’aristocratie féodale ? Quelques-unes des lois qui régissent encore le Wurtemberg, ces lois odieuses qui établissent la peine du bâton pour certains délits de presse, ne seront-elles pas rayées d’une législation d’ailleurs libérale et humaine ? L’esprit qui anime le traité du 30 mars est un esprit de conciliation et de sagesse. Tout n’a pas été dit assurément dans les séances du congrès ; mais il a été donné de solennelles indications dont chaque état digne de ce nom est tenu de faire son profit. L’Allemagne a cruellement souffert pendant cette lutte où le sort du monde était réglé sans elle ; sachez au moins la dédommager aujourd’hui, et relevez les trônes en relevant les nations !

J’ai parlé de la Prusse et de l’Autriche, de la Bavière et de la Saxe, du Wurtemberg, du Hanovre, du grand-duché de Bade ; parlerai-je aussi des trente et un petits états, duchés, principautés, électorats, landgraviats, villes libres, au milieu desquels s’éparpillent les forces de l’Allemagne ? Suivrai-je le rôle qu’ils ont joué, soit dans le domaine restreint de leur activité particulière, soit sur le théâtre plus imposant de la diète de Francfort ? Ce serait se perdre dans des complications sans nombre, ce serait surtout s’exposer à d’inutiles redites. La situation de ces petits états, c’est la situation même des trois Allemagnes que je viens de décrire ; ceux-ci se sont attachés à la Prusse, ceux-là ont suivi le mouvement de l’Autriche ; d’autres enfin, plus sagement inspirés ou moins gênés dans leurs allures, se sont groupés, pour toutes les questions extérieures, autour du nouveau centre politique constitué en Bavière et en Saxe. La grande affaire qui domine toutes les autres, c’est la lutte du parti aristocratique et de la bourgeoisie libérale. Dans les pays même où cette lutte semble finie, où l’esprit du tiers-état paraît étouffé par la violence, une sombre irritation gronde toujours au fond des cœurs. Je voulais éviter les détails, mais comment taire les indignités commises dans la Hesse électorale ? comment refuser une parole de sympathie et d’encouragement à ce vaillant peuple hessois, si honnête, si loyal, et livré comme une proie à des hommes justement repoussés par l’opinion ? J’ai déjà dit avec quelle passion, avec quelle furieuse ardeur à combattre les usurpations de la Prusse, le prince de Schwarzenberg avait sacrifié ici la cause du droit et de la morale à son inflexible politique ; j’ai déjà montré M. de Pfordten violant ses propres principes d’indépendance nationale et se résignant à n’être que l’aveugle instrument des rancunes autrichiennes : il faut ajouter que cette déplorable affaire de la Hesse est pour l’Allemagne entière une blessure qui saigne toujours. Demandez à un Allemand quels ont été pendant ces dernières années les faits les plus graves, les circonstances les plus décisives, celles qui ont le plus agité l’opinion et qui l’agiteront encore : il vous citera aussitôt l’odieuse iniquité dont le peuple hessois est victime. Rien n’est changé en effet. M. Hassenpflug, puisqu’il faut le nommer, gouverne toujours ce malheureux pays. Opposons à ce douloureux spectacle des tableaux consolans. Dans les Saxes ducales, principalement dans le duché de Saxe-Cobourg-Gotha, des traditions généreuses, entretenues par le souverain lui-même, donnent une physionomie particulière à ce coin privilégié de l’Allemagne. Tout récemment encore, un écrivain d’origine prussienne, M. Gustave Freytag, ayant eu l’intention de peindre dans un émouvant récit la force et la moralité allemandes, dédia ce roman du travail au grand-duc de Saxe-Cobourg-Gotha. L’Allemagne a lu ce beau livre avec un empressement sympathique, et en voyant ce cordial hommage rendu à l’un de ses princes elle a été fière de penser qu’elle possédait encore tant de ressources précieuses. Ce prince si noblement glorifié par M. Freytag, ce prince qui conseillait à l’écrivain de peindre l’Allemagne honnête, laborieuse, morale, de mettre en lumière toute les richesses qu’elle contient, de la relever enfin à ses propres yeux, c’est le même qui, dès le début de la guerre de Crimée, a manifesté hautement ses sympathies pour l’Europe libérale.

La paix mettra mieux en lumière les tendances et l’esprit de chacun des petits états ; le bien et le mal seront visibles à tous les yeux. Il ne faut pas se le dissimuler, les esprits depuis 1848 ont profité des dures leçons de l’expérience ; ils ne se paient plus de rêveries ni de chimères ; ils se défient de la démagogie, mais ils n’en sont pas moins attachés aux principes de la société moderne. Ce progrès général n’a pas été assez remarqué ; il existe cependant, et la conscience publique va reprendre sa légitime autorité. On a pu, dans la confusion de ces dernières années, s’abandonner sur certains points à une réaction inintelligente qui ramènerait les tempêtes ; c’est le moment aujourd’hui de compter avec l’opinion et de rassurer l’esprit public. Telle sera pour les petits états de l’Allemagne une des conséquences inévitables de la paix du 30 mars.

Un autre symptôme à constater dans la situation des petits états, c’est un mouvement remarquable vers l’unité des sentimens et des principes. Les moindres incidens y font éclater dans la presse libérale des manifestations unanimes [4]. Aussi le rôle d’une feuille politique qui saurait s’inspirer de ce mouvement pour le diriger et l’étendre serait-il considérable. Ne serait-il pas à désirer en effet que l’opinion générale eût en Allemagne un organe commun au pays tout entier ? Dans la constitution du Wurtemberg, lorsque la session est finie et que les chambres se séparent, elles ont le droit de nommer une commission de six membres chargée de surveiller les actes du gouvernement, et de les déférer, s’il y a lieu, au jugement de la diète ; cette commission, en l’absence des chambres, est la gardienne du droit public. Or, en l’absence d’un parlement national, où sera la commission des peuples germaniques ? A la place de l’impossible unité du nord et du midi, qui exprimera publiquement l’unité des principes ? C’est le devoir de la presse ; mais la presse en Allemagne n’a jamais eu qu’une influence locale. Les journaux qu’on lit le plus à Berlin ne sont guère répandus à Vienne ou à Munich. Chaque ville a ses journaux, et souvent des journaux animés d’un excellent esprit, rédigés avec un vrai talent ; pourquoi faut-il qu’on ne les connaisse pas hors de la ville ou de la province ? Que de bonnes inspirations perdues ! que d’échanges interdits ! Je me trompe : il y a un organe qui depuis deux tiers de siècle s’est efforcé d’être le lien de toutes ces feuilles éparses, il y a une tribune de publicistes d’où l’on a toujours eu l’ambition de parler à l’Allemagne et au monde. Le fondateur de ce journal était un libraire justement célèbre, M. Cotta. On comprend que je parle de la Gazette universelle (Allgemeine Zeitung), connue en France et en Europe sous le nom de Gazette d’Augsbourg. Par le lieu de sa publication et l’esprit qui l’anime, cette feuille appartient au tableau des états secondaires. Tous les esprits libéraux, et même les démocrates modérés, se rattachent à la Gazette d’Augsbourg, parce qu’elle seule aujourd’hui représente l’unité de la pensée allemande. Si la Gazette d’Augsbourg comprend et accomplit la tâche qui lui est dévolue par la conscience publique, elle deviendra, s’il est permis de le dire, une sorte d’institution nationale [5]. Elle peut-être, intellectuellement du moins, ce centre politique qui fait défaut au pays ; elle sera un point de ralliement pour bien des esprits divisés qui aspirent à une action commune. Son rôle est de surveiller les gouvernemens, de les éclairer par une discussion sage, par des conseils désintéressés, de donner un organe aux sentimens légitimes des peuples, et de neutraliser ainsi les tentatives secrètes de la démagogie. Pour arriver à ce résultat, il ne faut pas de compromis qui affaiblissent l’autorité du publiciste ; il ne faut pas non pas qu’on puisse croire que des liens trop étroits enchaînent le journal à telle ou telle puissance. L’impartialité est ici le premier des devoirs. Est-ce une bonne inspiration, par exemple, de vouloir approuver indistinctement tous les actes de l’Autriche dans sa politique extérieure ? Est-il prudent d’insister sur les affaires d’Italie et de jeter des défis au Piémont ? La situation que nous venons de décrire prouve qu’il y a, sans sortir de l’Allemagne, des questions plus utiles à traiter. La Gazette d’Augsbourg a l’ambition de donner chaque matin un tableau résumé du monde entier ; elle aura beau faire, ses correspondances extérieures, sauf de rares exceptions, seront toujours la partie la plus contestable de sa rédaction. Qu’elle s’attache donc, avant tout, à l’action qu’elle doit exercer sur l’Allemagne elle-même ; qu’elle s’efforce de concilier les gouvernemens et les peuples, qu’elle propage l’esprit moderne, l’esprit de modération et de liberté ! C’est ainsi que les publicistes d’Augsbourg accompliront d’une manière efficace le noble programme qu’ils ont adopté, et qu’ils prépareront par un enseignement sans fracas les transformations nécessaires de la patrie.

Que conclure de tout ce tableau ? J’ai essayé de peindre l’Allemagne en face du traité de Paris, car c’est le dénoûment de la guerre, c’est le traité du 30 mars qui a éclairé la situation de ce pays, qui a mieux fait comprendre le fort et le faible de chacun des états germaniques. Or un fait principal a frappé nos regards. De 1848 à 1856, les progrès du parti féodal, les hésitations, les divergences trop visibles dans la politique extérieure des états germaniques, avaient tristement accusé l’action persistante de l’influence russe au-delà du Rhin. Aujourd’hui cette action fait place à un mouvement d’opinion qui, sous des aspects divers, — en Prusse, en Autriche et dans les états secondaires, — paraît devoir servir la cause des idées libérales aussi bien que celle des intérêts matériels. La politique extérieure et intérieure de l’Allemagne est donc appelée, par les vœux même des populations, dans une voie nouvelle. C’est aux gouvernemens de l’y introduire et de l’y diriger. Pour la politique extérieure, s’ils veulent suivre ce mouvement de l’opinion, leur premier devoir est de ne pas se séparer de l’Occident. Les traditions de l’Allemagne, l’intérêt du présent et de l’avenir lui marquent sa place dans cette société romano-germanique dont elle a été la souche à l’origine des nations modernes, et dont elle est toujours un membre si considérable. On ne lui demande pas de s’appuyer sur la France et l’Angleterre ; on lui demande de rester elle-même et de reprendre une position qu’elle n’aurait jamais dû abandonner. La guerre d’Orient a montré quel rôle elle jouerait aujourd’hui, si elle était demeurée fidèle au rôle que lui assigne l’histoire. Sur ce point, l’accord semble facile entre les gouvernemens, car il est déjà établi dans les pensées des peuples. Pour la politique intérieure, les questions peuvent varier suivant qu’on se place en Prusse, en Autriche ou dans les états secondaires. En Prusse, c’est le parti féodal qu’il s’agit de combattre. En Autriche, c’est une activité un peu aventureuse qu’il faut discipliner. Dans les états secondaires, c’est une alliance plus étroite qu’il faut réaliser, et l’on y réussira surtout à l’aide d’un organe politique défenseur de tous les droits et gardien de l’unité. Mais si les questions varient, les intérêts sont les mêmes. Partout il est urgent de mettre un terme à la révolte de l’aristocratie contre le tiers-état, du privilège contre le droit commun, de l’esprit du moyen âge contre l’esprit moderne. Partout en effet où une aristocratie infatuée a paralysé le sentiment national, les peuples allemands ont vu les conséquences de cette politique funeste. L’exemple de la Prusse est un avertissement qui n’a pas besoin de commentaires. On peut donc, sans trop d’illusion, reprendre confiance dans l’avenir de ce pays. La carrière qui s’ouvre pour l’Allemagne ne saurait ressembler à la période qui vient de finir ; plus de troubles anarchiques, plus de prétextes pour se rejeter violemment en arrière, et en même temps la Russie, dépouillée de son prestige, ne peut plus essayer sur les esprits son action subtile et dissolvante. Une situation calme, une atmosphère purifiée où chaque chose se montre sous son vrai jour, voilà ce que la paix apporte, et l’un des premiers symptômes de l’ère meilleure que nous entrevoyons, c’est le réveil, désormais certain, de la conscience populaire.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez la Revue du 15 juillet et 1er août 1843.
  2. La Gazette de Voss du 11 mars 1856.
  3. On comprendra sans peine les raisons de haute convenance qui nous défendent d’insister sur ce point. Les journaux allemands ont seuls pu discuter les accusations vraiment incroyables qu’on a prétendu faire peser sur quelques-uns des premiers personnages de l’état. Nous essayons de tracer un fragment de l’histoire politique de notre siècle ; nous n’avons pas le goût des questions inquisitoriales et des personnalités irritantes. Comment ne pas signaler cependant l’étrange justification attribuée à M. Seiffart, vice-président de la cour des comptes ? Il parait que M. Seiffart, peu de temps après le vol des dépêches, et au moment où l’on soupçonnait si follement la légation française, avait été vaguement accusé d’avoir favorisé cette singulière opération diplomatique, en haine de la Russie et dans l’intérêt des puissances occidentales. M. Seiffart n’a pas cru pouvoir garder plus longtemps le silence, et, obligé de se défendre contre une accusation si grave, il a dit ce qu’il savait. Or M. Seiffart affirme qu’il savait tout, et ses révélations sont de telle nature que j’hésite même à y faire allusion. Consignées dans des mémoires secrets et mises au jour après la disparition des acteurs, elles auraient pu exercer la sagacité contentieuse des érudits ; publiées aujourd’hui, personne n’ose y toucher. S’il est un pays au monde où le président du conseil des ministres se croie obligé de surveiller son souverain, de faire épier ses démarches et surprendre ses lettres ; s’il est un pays où les conseillers secrets du monarque aient aussi leurs agens auprès des conseillers officiels, où l’espionnage enfin soit organisé dans tous les sens et amène des imbroglios à s’y perdre, ce n’est pas de la Prusse ; ce n’est pas de la cour de Berlin qu’il est question ; laissons ces choses dans le domaine qui leur est propre : ne confondons pas la comédie politique avec l’histoire.
  4. On peut citer à ce propos l’accueil fait à un livre publié récemment à Dresde sous ce titre : le Livre noir de Dresde, indicateur de la police politique de l’Allemagne, embrassant toute la période qui s’étend depuis le 1er janvier 1848 jusqu’en 1855 ; manuel pour tous les employés de la police allemande. Ce livre donne une liste détaillée de tous les personnages que la police doit surveiller avec le plus de rigueur, et cette liste ne contient pas moins de six mille noms. Or dans cette armée de la démagogie savez-vous quels soldats on signale ? Des poètes vénérés, des professeurs illustres, des conseillers d’état ! C’est le noble poète Uhland, accusé d’être un mauvais citoyen ; c’est M. de Hermann, conseiller d’état au service du roi de Bavière et qualifié d’anarchiste ; c’est M. Sylvestre Jordan, ancien membre du centre droit au parlement de Francfort ; c’est l’intègre historien Louis Hausser ; c’est M. Welcker, M. le comte de Vincke, les plus fermes défenseurs de l’ordre pendant les crises de 1848. On ne sait en vérité ce qu’il faut admirer le plus ici, ou la stupide violence des jugemens, ou la légèreté inouïe de la rédaction. On a cru voir en Allemagne dans cette œuvre cynique l’inspiration du parti féodal, qui, encouragé par l’exemple des hobereaux de Berlin, redouble d’audace et de violence dans les petits états. Quelle que soit la valeur de cette supposition, il est certain que l’auteur du livre le destinait aux agens de la police, puisque pendant près d’une année cet incroyable manuel d’outrages et de mensonges était resté inconnu à la foule. Ce que nous voulions surtout constater, c’est l’indignation unanime que cette publication a soulevée dans le pays, et dont la presse libérale a été l’organe.
  5. La Gazette universelle a traversé sans doute des destinées bien diverses depuis 89. Établi d’abord à Tubingue sous ce titre naïf, les Nouvelles les plus récentes du monde, transporté ensuite à Stuttgart sous le titre qu’il porte aujourd’hui, installé enfin dans sa paisible solitude d’Augsbourg, le journal de M. Cotta a pris part à toutes les discussions qu’ont soulevées en Europe les grandes péripéties de notre âge. Quel journal oserait se flatter de n’avoir pas commis d’erreurs au milieu d’une période si bien remplie ? Je crois pouvoir dire du moins que, pour tout ce qui concerne la politique intérieure de l’Allemagne, la Gazette universelle a toujours obéi à des inspirations généreuses, et si j’ai eu raison de signaler les progrès de l’esprit public depuis quelques années, c’est à elle surtout que profitera cette direction nouvelle. J’ai pu, en maintes rencontres, combattre sa politique, j’ai eu et je garde encore des doutes sur tel ou tel point de détail, sur les informations et les principes de tel ou tel correspondant ; un journal qui publie chaque matin des lettres envoyées de tous les points du globe n’est-il pas exposé à de singulières contradictions ? On doit reconnaître toutefois qu’une pensée élevée dirige la rédaction centrale. Les publicistes réunis à Augsbourg sont des hommes dévoués à leur pays. Le chef qui les préside, M. Gustave Kolb, est un esprit et un cœur d’élite qui a su inspirer à ses collaborateurs une confiance sans réserve. Les principes de M. Kolb, du moins pour toutes les affaires intérieures, peuvent se résumer ainsi : « Nous sommes libéraux, nous voulons le progrès de la liberté en Allemagne ; c’est pourquoi nous nous défions avant tout de la démagogie. Les gens qui vocifèrent au nom de la liberté sont bien sûrs de n’être entendus qu’en bas ; nous au contraire, nous voulons parler aux souverains, aux ministres, aux personnages éminens, à tous ceux qui règlent les destinées du pays. Que vous le vouliez ou non, les choses sont ainsi : pendant longtemps encore, c’est par en haut que seront accomplies les réformes. Républicains ou monarchistes, tenons donc compte de la réalité, acceptons l’Allemagne telle qu’elle est, et tâchons d’y propager les principes qui la régénéreront peu à peu. Il y a souvent dans nos colonnes tel article officiel qui n’a d’autre but que de couvrir l’article sérieux, l’article libéral et bienfaisant que liront trente souverains. Nous ne sommes pas pour la Prusse contre l’Autriche, pour l’Autriche contre les états secondaires ; nous sommes dévoués à tous les intérêts germaniques… » Quand on voit de tels principes proclamés dans le plus important des journaux allemands, on peut bien oublier quelques dissentimens de détail.