L’Ami commun/I/15

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Traduction par Henriette Loreau .
Hachette (tome 1pp. 173-186).


XV

DEUX NOUVEAUX SERVITEURS


En proie à la fortune, mister et missis Boffin étaient assis, après déjeuner, dans la salle du Bower. La figure du mari exprimait l’attention ; l’excellent homme avait devant lui une masse de papiers en désordre, et il les contemplait du même œil qu’un malheureux civil considérerait des troupes nombreuses qu’il serait requis de passer en revue, et de faire manœuvrer sur la champ. Il avait essayé plusieurs fois de prendre des notes au sujet de ces papiers. Mais, ainsi que la plupart des hommes de sa trempe, il était doué d’un pouce excessivement défiant ; et ce membre actif avait suivi si fréquemment chacune des lignes, et l’avait fait de si près, qu’il n’était pas moins difficile de déchiffrer les notes du bonhomme que les barbouillages qui lui couvraient le nez et le front.

Il est curieux de voir combien, dans la circonstance où était notre écrivain, l’encre est un article bon marché, et qui peut durer longtemps. De même qu’un grain de musc parfumera un tiroir pendant des années, sans aucune perte appréciable, de même un demi-penny d’encre barbouillera mister Boffin jusqu’à la racine des cheveux, mollets compris, avant qu’il y ait une ligne d’écrite, et sans que la quantité de liquide renfermée dans l’encrier ait baissé d’une manière apparente.

Mister Boffin se trouvait en face de difficultés si graves qu’il en avait les yeux hors de la tête, et l’haleine oppressée, lorsqu’au grand soulagement de sa femme qui observait ces symptômes avec effroi, la sonnette de la cour s’ébranla.

« Qu’est-ce qui peut venir ? je me le demande, » dit l’excellente créature.

Noddy Boffin respira largement ; il posa sa plume, regarda ses notes d’un air de doute, comme pour savoir s’il devait en être satisfait, et paraissait trouver qu’il n’avait pas lieu de s’en applaudir lorsque le garçon à tête de marteau annonça mister Rokesmith.

« Vraiment ! s’écria Boffin ; notre ami commun, aux Wilfer et à nous ! Tu sais ma chère. Oui, oui ; dites-lui d’entrer. » Et mister Rokesmith apparut.

« Asseyez-vous, monsieur, reprit le bonhomme en lui serrant la main. Voilà missis Boffin ; vous la connaissez déjà. Eh ! bien, monsieur, je ne m’attendais pas à vous voir. Il faut vous dire que j’ai été si occupé tous ces jours-ci, de choses et d’autres, que je n’ai plus songé à votre affaire ; je n’ai pas eu le temps.

— Cette excuse devra servir pour nous deux, ajouta missis Boffin. Mais, Seigneur ! qui nous empêche d’y penser aujourd’hui ? pourquoi n’en parlerait-on pas ? » Mister Rokesmith s’inclina, et dit que pour son compte il y était tout disposé.

« Parlons-en donc, reprit Boffin en se tenant le menton ; vous demandiez à être secrétaire, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Il faut vous dire que ce mot-là m’a un peu embarrassé ; et qu’ensuite, lorsque j’en ai causé avec missis Boffin, elle en a été également surprise. Nous avions toujours cru, je ne vous le cache pas, qu’un secrétaire était un meuble, le plus souvent en acajou, doublé de cuir ou de drap vert, avec un tas de petits tiroirs dedans ; et je ne prends pas trop de liberté en vous disant que ce n’est pas ce que vous êtes.

— Assurément non, » répondit le jeune homme, qui expliqua le genre de fonctions qu’il cherchait à remplir : celles de régisseur, d’intendant, de délégué, d’homme d’affaires.

« Ainsi, par exemple, — voyons ! si je vous prenais, qu’est-ce que vous feriez, dit Boffin avec sa franchise naturelle.

— Je tiendrais note exacte des dépenses, des fournitures que vous auriez approuvées ; je réglerais les comptes avec vos gens, vos ouvriers, vos fournisseurs. Enfin j’aurais soin de vos papiers, » ajouta Rokesmith, en jetant sur la table un coup d’œil suivi d’un léger sourire.

Mister Boffin porta la main à son oreille tachée d’encre, et se la gratta en regardant sa femme.

« Je les classerais par ordre, poursuivit le gentleman ; et sur la couverture je mettrais une note qui en rappellerait le contenu afin de trouver immédiatement celui qu’on voudrait avoir.

— Que je vous dise, reprit Boffin, en chiffonnant dans sa main son propre griffonnage ; si vous vouliez mettre le nez dans les papiers que voilà, et regarder un peu ce qu’il y aurait à en faire, je comprendrais mieux ce que je pourrais tirer de vous. »

Débarrassé en un clin d’œil de son chapeau et de ses gants, Rokesmith se plaça devant la table, réunit les papiers, y jeta les yeux, et les classa par matière. Il tira ensuite de sa poche un bout de ficelle, et chacune des liasses, dûment étiquetée, fut attachée d’une main extrêmement adroite à faire les nœuds coulants.

« Bien ! très-bien ! s’écria mister Boffin. Dites-nous maintenant de quoi il s’agit dans tout ça. Voulez-vous avoir cette bonté ? »

John Rokesmith prit chacun des papiers, et lut à haute voix la note qu’il y avait mise. Tous se rapportaient à la nouvelle demeure. Devis du peintre, tant. Estimation du menuisier, de l’ébéniste, du tapissier, tant. Estimation du carrossier, du sellier, du marchand de chevaux, tant. Estimation de l’orfèvre, tant. Total général, tant. Venait ensuite la correspondance : Acceptation de l’offre de mister Boffin, à telle date, et à tel effet. Rejet de la proposition précédente, etc. Concernant tel projet, etc., etc. Tout cela bref et méthodique.

« Ordre parfait ; première catégorie ! » s’écria Boffin, qui à chacune des phrases de Rokesmith avait fait le geste d’un homme qui bat la mesure. « Et je ne devine pas ce que vous avez fait de votre encre ! Après avoir écrit tout ça, vous voilà propre comme un sifflet. Voyons ! ajouta le brave homme en se frottant les mains avec une joie enfantine, maintenant essayons d’une lettre ; voulez-vous ?

— À qui faut-il l’écrire ?

— Ça m’est égal ; à vous, si vous voulez. »

Rokesmith écrivit rapidement, et lut bientôt la lettre suivante : « Mister Boffin présente ses compliments à mister John Rokesmith, et lui annonce qu’il est décidé à faire l’essai dont mister Rokesmith lui a parlé, au sujet de l’emploi que celui-ci désirerait avoir. Mister Boffin prend mister Rokesmith au mot, à l’égard des émoluments, dont il ne sera question qu’à une époque indéterminée. Il est bien entendu que, sous ce rapport, mister Boffin n’est engagé d’aucune manière. Il ajoute simplement qu’il compte sur l’assurance que lui a donnée mister Rokesmith de se montrer fidèle, et de se rendre utile. Mister Rokesmith voudra bien, s’il lui plaît, entrer immédiatement en fonctions. »

« Eh ! Noddy, s’écria missis Boffin en frappant dans ses mains, voilà qui est joliment tourné ! » Boffin n’était pas moins ravi du fond que de la forme. On peut dire qu’il regardait ce morceau comme un témoignage éclatant du génie humain.

« Sans compter, chéri, laisse-moi te le dire, ajouta missis Boffin, que si tu ne t’arranges pas dès à présent avec monsieur, et si tu continues à vouloir te mêler d’un tas de choses qui n’ont jamais été faites pour toi, pas plus que toi pour elles, tu y gagneras une apoplexie, et que j’en mourrai de chagrin. Sans parler de ton linge qui sera tout mangé de rouille par les taches d’encre. »

Ces paroles pleines de sagesse valurent à missis Boffin un double baiser du chéri. Puis ayant félicité Rokesmith de la façon brillante dont il avait subi cette épreuve, mister Boffin lui tendit la main, comme gage de leurs nouvelles relations. Missis Boffin en fit autant.

« Maintenant, dit l’excellent homme à qui, dans sa loyauté, il ne convenait pas d’avoir un gentleman à son service depuis cinq minutes sans lui accorder une entière confiance, maintenant Rokesmith, il faut que vous soyez au courant de nos petites affaires. Je vous ai dit, quand j’ai fait votre connaissance, ou plutôt quand vous avez fait la mienne, que les goûts de missis Boffin la poussaient vers la fashion, et que je ne savais pas si elle reculerait, ou si j’avancerais. Eh bien ! c’est elle qui l’a emporté ; et nous y voilà par dessus la tête.

— Je l’avais compris, monsieur, en voyant sur quel pied vous montez votre maison.

— Oui, dit Boffin ; ce sera superbe. Voilà comment la chose s’est faite : mon littérateur m’a parlé d’une habitation à laquelle il est pour ainsi dire attaché ; il y a un intérêt.

— Co-propriétaire ? demanda Rokesmith.

— Non ; c’est une sorte de lien de famille.

— Associé ? dit le gentleman.

— Peut-être bien. Dans tous les cas il me dit un jour qu’il y avait un écriteau sur la porte, et qu’on y lisait : « Hôtel éminemment aristocratique. » Bien qu’un peu haut et un peu triste (il est possible que ça fasse partie de la chose), nous avons acheté la maison. Mon littérateur nous a fait l’amitié de composer à ce sujet-là, une charmante poésie dans laquelle il complimente missis Boffin d’entrer en possession de… de… comment est-ce dit ma chère ?

Du gai, du gai théâtre des fêtes resplendissantes,
Et des salles, des salles de lumière éblouissantes.

Justement ; la poésie est d’autant plus belle qu’il y a réellement deux salles dans la maison : une par devant, une par derrière, sans compter celle des domestiques. Mon littérateur nous a encore fait des vers très-jolis au sujet de la peine qu’il est tout disposé à prendre pour égayer missis Boffin, dans le cas où elle s’ennuierait dans cette maison. Veux-tu nous les répéter, ma chère ? »

Et missis Boffin s’empressa de répéter les vers où cette offre obligeante lui avait été faite :

Je te dirai les pleurs qu’elle a versés, missis Boffin,
Quand son fidèle amant lui fut ravi, madame.
Comment son cœur désespéré, missis Boffin,
S’endormit dans la tombe, et ne s’éveilla plus, madame.
Je te dirai, si toutefois le permet mister Boffin,
Comment le jeune chevalier resta dans la poussière,
Tandis qu’approchait son coursier.

Et si mon triste récit (que pourra, je l’espère, excuser mister Boffin)

Te faisait soupirer,
Je jouerais de ma guitare légère.

« C’est à la lettre, s’écria Boffin ; elle a une mémoire étonnante. Pour moi, je considère comme très-remarquable la façon dont mon littérateur nous a casés tous les deux dans ce morceau de poésie. »

Ledit morceau ayant évidemment beaucoup étonné le secrétaire, mister Boffin se trouva confirmé dans la haute opinion qu’il avait de son poëte, et fut enchanté.

« Mais voyez-vous, poursuivit-il, un littérateur à jambe de bois, est susceptible de jalousie. Il faut donc que je m’arrange de façon à ne pas éveiller celle de Wegg, et pour cela il faut que vous ayez chacun votre département ?

— Eh ! Seigneur, s’écria missis Boffin, est-ce que le soleil ne luit pas pour tout le monde ?

— Oui, ma chère, répondit le brave homme ; c’est vrai partout, excepté dans la littérature. Il faut se rappeler ensuite que j’ai pris Wegg à une époque où je ne pensais pas à devenir fashionable et à quitter le Bower ; lui témoigner aujourd’hui moins d’estime qu’autrefois serait agir comme si les salles de lumière éblouissante m’avaient tourné la tête, ce qui ne sera jamais. Dieu m’en préserve ! Pour lors, Rokesmith, si je vous proposais de venir loger chez nous, qu’est-ce que vous répondriez ?

— Ici, monsieur ?

— Non, j’ai d’autres projets pour le Bower ; ce serait dans la nouvelle demeure.

— Comme il vous plaira, monsieur ; je suis tout à vos ordres.

— Eh bien, reprit Boffin après un instant de réflexion, nous reparlerons de ça plus tard. Supposons pour le quart d’heure que vous restez où vous êtes, que vous entrez tout de suite dans votre emploi, et que vous surveillez tout ce qu’on fait dans l’autre maison. Ça vous va-t-il ?

— Parfaitement ; je commencerai aujourd’hui même. Voulez-vous me dire où est l’hôtel ? »

Le secrétaire écrivit l’adresse qui lui était donnée, et missis Boffin en profita pour examiner Rokesmith avec plus d’attention. La physionomie du jeune homme l’impressionna sans doute d’une manière favorable, car elle fit à son mari un signe de tête qui disait évidemment : « Sa figure me convient. »

« Soyez sans crainte, monsieur, dit le secrétaire, je veillerai à ce que tout s’achève avec promptitude.

— Je vous en serai obligé, répondit Boffin. Mais pendant que vous êtes là, vous serait-il agréable de faire un tour dans le Bower ?

— Très-agréable, monsieur ; on en a tant parlé depuis quelques mois ! »

Une triste demeure, offrant partout les traces de l’avarice qui l’avait possédée. Ni peinture, ni papier sur les murailles ; aucun meuble, aucune trace de la vie humaine. Ainsi que les créations de la nature, celles de l’homme doivent accomplir leur destinée, ou bientôt dépérir, et chaque année de désuétude avait plus dégradé le Bower que ne l’auraient fait vingt ans d’usage. Cette espèce de rachitisme auquel arrivent les maisons que la vie n’imprègne pas suffisamment, comme si elles se nourrissaient du mouvement qu’elles renferment, se révélait partout dans la demeure du vieil Harmon : l’escalier, les balustres, la rampe avaient un air décharné, qui se retrouvait aux panneaux des boiseries, aux jambages des portes, aux châssis des fenêtres. Sans l’extrême propreté des nouveaux habitants, le peu de meubles qui étaient là aurait couvert le plancher d’une épaisse vermoulure, et l’étoffe qui garnissait quelques-uns d’entre eux était ratatinée et flétrie, comme la figure des vieillards qui ont vécu longtemps seuls.

La chambre où le vieux grippe-sou avait rendu l’âme était encore telle qu’il l’avait laissée : vieux lit à quenouilles et sans rideaux, à corniche en fer, surmontée de fers de lance comme une grille de prison ; vieille courte-pointe à carreaux d’étoffes diverses ; vieux secrétaire à sommet fuyant, comme un front mauvais et fourbe ; vieille table massive à colonnes torses, placée à côté du lit, et portant le vieux coffret où l’on avait trouvé le testament. Contre le mur, deux ou trois vieux fauteuils affublés de housses à carreaux de diverses couleurs, et dont l’étoffe plus précieuse, cachée pour être conservée, s’était minée lentement sans avoir fait la joie d’aucun regard. Vieilleries sordides, revêtues de la livrée d’avarice comme d’un air de famille.

« C’était comme ça, dit Boffin ; on n’y a pas touché. parce qu’on attendait le fils. On avait gardé toute la maison telle qu’elle était, pour qu’à son retour le pauvre jeune homme pût la voir et approuver la donation. Même aujourd’hui, à part la salle d’en bas, où nous étions tout à l’heure, rien n’a été changé. La dernière fois que le fils est venu, c’est dans cette pièce qu’il a trouvé son père, et c’est là qu’ils ont dû se quitter, pour ne jamais se revoir. »

Les yeux de Rokesmith firent le tour de la chambre et s’arrêtèrent sur une porte qui se trouvait dans un coin.

« Là c’est un autre escalier, dit le brave homme en ouvrant cette dernière porte. Nous pouvons le prendre ; vous serez bien aise de voir la cour, et il y mène tout droit. Quand il était petit, c’était par là que le pauvre enfant montait. Il avait grand’peur du patron, et je l’ai vu arrêté là bien des fois, l’air tout craintif ; nous deux, moi et ma femme, nous l’avons souvent consolé sur cette marche-là, où il s’asseyait avec son petit livre.

— Et sa pauvre sœur ! dit missis Boffin. Tenez, vous voyez bien où le soleil donne sur la muraille, c’est là qu’un jour ils se sont mesurés tous les deux ; leurs petites mains y ont écrit leurs signatures. C’était seulement avec un crayon ; mais les noms y sont toujours, et les pauvres chéris ne sont plus de ce monde.

— Nous en aurons soin, ma vieille, de ces noms-là, reprit le bonhomme, nous en aurons soin. Il ne faut pas qu’ils s’effacent de notre vivant, pas même après nous, s’il y a moyen de l’empêcher. Pauvres chers petits enfants !

— Pauvres mignons ! dit missis Boffin. »

Ils avaient ouvert la porte, qui, au bas de l’escalier, donnait sur la cour ; et, baignés de soleil, ils regardaient les deux noms que les petites mains tremblantes du frère et de la sœur avaient écrits sur le mur. Il y avait dans ce simple souvenir d’une enfance flétrie, et dans l’attendrissement de missis Boffin, quelque chose de touchant dont Rokesmith fut ému.

Noddy montra ensuite à son secrétaire les monceaux d’ordures qui se trouvaient dans la cour, surtout celui dont il avait hérité avant la mort du jeune Harmon. « C’était bien assez pour nous, dit-il ; et, s’il avait plu à Dieu d’épargner ces chers enfants, nous aurions été assez riches ; il n’y avait pas besoin du reste. »

Le jeune homme regardait et écoutait d’un air attentif. Trésors de la cour, extérieur de la maison, jusqu’au réduit qu’avaient occupé les Boffin à l’époque où ils travaillaient, tout cela paraissait l’intéresser vivement, et ce ne fut que lorsque Noddy lui eut montré deux fois les merveilles du Bower qu’il se souvint des devoirs qui l’appelaient ailleurs. « Vous n’avez pas d’instructions particulières à me donner ? dit-il.

— Aucune, répondit Boffin.

— Puis-je vous demander si votre intention est de vendre le Bower ?

— Non, certes, jamais, jamais ; et de plus, ma vieille et moi, nous voulons le conserver tel quel, en mémoire de notre ancien maître, des chers petits qui ne sont plus, et de tout le temps que nous y avons travaillé. »

Les yeux de Rokesmith lancèrent du côté des monticules un regard tellement significatif que Boffin lui répondit :

« Quant à cela, c’est autre chose ; il est possible que je les vende ; pourtant ça me ferait de la peine d’en priver le quartier ; ce sera si plat quand il n’y aura plus rien ! Cependant je ne dis pas que je les garderai toujours, par considération pour le paysage. Mais rien ne presse ; voilà tout ce que je puis dire. Voyez-vous, Rokesmith, je ne sais pas grand’chose de ce qui s’apprend à l’école ; mais je suis savant en fait de balayures. Je peux vous estimer, à un schelling près, tous les tas qui sont là, vous donner le moyen d’en tirer le plus de profit ; et vous pouvez me croire quand je vous dis qu’ils ne perdent pas pour attendre. Viendrez-vous demain, Rokesmith ?

— Tous les jours, monsieur, et je ferai tout mon possible pour que vous entriez bientôt dans votre nouvelle maison.

— Ce n’est pas que je sois pressé, dit le bonhomme ; mais quand on paye les gens pour qu’ils se dépêchent, il vaut mieux savoir qu’ils ne flânent pas. Êtes-vous de cet avis-là ?

— Tout à fait, » répondit Rokesmith, qui salua et partit.

« Maintenant, se dit Boffin en tournant dans la cour, si je peux m’arranger avec Silas, tout marchera comme sur des roulettes. »

Naturellement l’aigrefin dominait la créature simple et droite ; l’homme cupide l’emportait sur l’homme généreux. De pareilles victoires se voient chaque jour, c’est un fait ordinaire. Mister Podsnap lui-même ne saurait le faire disparaître. Seulement, quelle en est la durée ? Ceci est autre chose. Toujours est-il que l’honnête Boffin était si bien tombé dans les filets de Silas Wegg, qu’il croyait manquer de franchise à l’égard de celui-ci en cherchant à lui être agréable. Il lui semblait, tant le rusé compère avait été habile, qu’il tramait un complot ténébreux on s’efforçant d’amener à bien ce que le madré cherchait à lui faire faire. Ainsi, tandis qu’en imagination il faisait à Wegg le meilleur des visages, il craignait de mériter qu’on ne l’accusât de lui tourner le dos. Ce fut donc au milieu des plus vives inquiétudes qu’il passa la fin de la journée, et qu’il attendit l’heure où mister Wegg s’achemina d’un pas tranquille vers la Rome impériale.

À cette époque, Noddy Boffin s’intéressait particulièrement à la fortune d’un grand capitaine qu’il appelait Bully-Saurius, et qu’il est plus facile de reconnaître sous le nom moins britannique de Belisarius. Mais l’intérêt que lui imposait la carrière de ce général, pâlissait, pour Boffin, devant le besoin qu’il avait d’acquitter sa conscience à l’égard de Wegg. Il en résulta qu’au moment où celui-ci, après avoir bu et mangé de manière à en être écarlate, prit son livre et prononça la phrase sacramentelle : « Arrivons maintenant à la décadence, » mister Boffin l’arrêta tout court.

« Wegg, lui demanda-t-il, vous rappelez-vous la première fois où je vous ai dit que j’avais une proposition à vous faire ?

— Une minute ; le temps de consulter mon bonnet, répondit Wegg, en retournant son livre sur la table. La première fois que vous m’avez dit… j’ai une proposition… Permettez que je réfléchisse (comme s’il en avait eu besoin). Oui, certainement ; oui, je me rappelle. J’étais à ma boutique ; vous m’avez demandé si votre nom me plaisait ; et la franchise m’a obligé de vous dire que non. J’étais loin de penser alors qu’il me deviendrait si familier.

— J’espère vous familiariser avec lui de plus en plus, mon cher Wegg.

— Vraiment ? mister Boffin ; je vous en serai très-obligé. Commençons-nous la décadence ? (Il feignit de vouloir prendre le livre.)

— Un petit moment, Wegg ; j’ai à vous faire une nouvelle proposition. » Le littérateur, qui ne pensait pas à autre chose, ôta ses lunettes avec un air de profonde surprise.

« Et j’espère que cela vous conviendra.

— Je le souhaite également, répondit l’autre d’un air froid et réservé.

— Si on vous parlait de fermer boutique ? voyons ; qu’en diriez-vous ?

— Je demanderais d’abord à voir le gentleman qui voudrait me dédommager d’un pareil sacrifice.

— Il est ici, Wegg, sous vos yeux. »

— Mon bienfaiteur ! » allait s’écrier mister Wegg ; et déjà il en avait proféré la moitié, quand un revirement d’une haute éloquence s’opéra dans ses paroles.

« Non, mister Boffin, non, dit-il. J’accepterais de n’importe qui ; mais jamais de votre part. Ne craignez pas, mister Boffin, que je souille de ma présence les lieux que votre or vous a permis d’acquérir par mon entremise. Je n’ignore pas, monsieur, qu’il serait indécent de continuer mon petit commerce sous les fenêtres de votre hôtel. J’y ai déjà pensé, et j’ai pris toutes mes mesures. Il n’est pas besoin, monsieur, de me chasser à prix d’or. Considérez-vous Stepney-Fields comme assez éloigné ? Si vous trouvez que c’est trop près, monsieur, je ne refuse pas d’aller plus loin. Je dirai, en empruntant les chants du poëte, dont je ne me rappelle pas exactement les paroles :

Jeté seul ici-bas, condamné à vivre errant,
Banni de mon asile, privé de mes parents ;
Étranger au bonheur, à tout ce qu’on nomme joie,
Voyez ce pauvre enfant, à la douleur en proie.

— Allons, Wegg, allons ! reprit l’excellent Boffin, vous êtes trop susceptible.

— Je le sais, monsieur, répondit l’autre avec une dignité opiniâtre. Je connais mes défauts ; j’ai toujours été susceptible ; oui, monsieur, dès ma plus tendre enfance.

— Écoutez moi, Silas. Vous vous fourrez dans la tête que je veux vous offrir de l’argent afin de vous éloigner ?

— Oui, monsieur, répondit Wegg de plus en plus digne. Je ne nie pas mes défauts ; je me le suis fourré dans la tête.

— Mais ce n’est pas là mon intention, Wegg. »

Cette assurance ne parut pas aussi agréable au littérateur que Noddy l’avait espéré ; ce fut même avec une figure de plus en plus longue que mister Wegg lui demanda si vraiment ce n’était pas là ce qu’il prétendait ? « Pas du tout, répliqua Boffin ; cela voudrait dire que je ne vous crois pas capable de gagner votre argent ; et vous l’êtes plus que personne.

— S’il en est ainsi, reprit Wegg sans dissimuler sa joie, c’est une autre paire de manches. Dès que je conserve mon indépendance, ma dignité d’homme est à couvert.

Et je ne maudis plus l’instant,
Où me trouvant chez les Boffins,
Le seigneur de la vallée s’approchant
Me fit une offre superfine.
Et la lune, ce soir,
Ne cache plus sa lumière,
Et ne pleure plus, derrière son voile noir,
Sur la honte du poëte qui est maintenant au Bower.

Veuillez continuer, mister Boffin.

— Il faut d’abord que je vous remercie, Wegg, de la confiance que vous me témoignez, et de votre fréquent retour à la poésie ; c’est une preuve d’amitié dont je vous suis bien reconnaissant. Je désirerais donc vous voir quitter votre commerce pour vous installer au Bower, dont vous auriez la garde. C’est un joli endroit ; et un homme, qui, en surplus du logement, y aurait le feu, la chandelle et une livre par semaine, y vivrait à gogo.

— Cet homme devra-t-il (nous disons cet homme pour faciliter la discussion), reprit Wegg en souriant avec malice, devra-t-il comprendre dans sa nouvelle charge les fonctions dont il s’acquittait précédemment, ou ces dernières seront-elles regardées comme extra ? Supposons, par exemple, que cet homme se soit engagé à faire la lecture ; disons même, pour faciliter la discussion, que cette lecture devait être faite le soir, la paye que cet homme recevait en qualité de lecteur s’ajoutera-t-elle au chiffre du gogo, ou bien y sera-t-elle confondue ?

— Elle doit s’y ajouter, répondit Boffin.

— Vous avez raison ; c’est ainsi que je le comprends. »

L’aigrefin quitta sa chaise, se mit en équilibre sur son pilon, étendit la main, et l’agita sur sa proie.

« Mister Boffin, dit-il, la chose est faite ; pas un mot de plus. J’abandonne le commerce ; j’y renonce à tout jamais. Je ne conserve que les ballades pour mes études personnelles, avec l’intention de rendre la poésie tributaire (il fut si heureux d’avoir trouvé ce mot, qu’il le répéta avec une majuscule), Tributaire de l’amitié. Ne vous inquiétez pas, mister Boffin, de la douleur que j’éprouve à me séparer de ma boutique. Mon père eut à supporter le même coup, lorsque, par l’effet de son mérite, il passa de l’état de marinier, qui était le sien, à un emploi du gouvernement. Il s’appelait Thomas de son nom de baptême, et je me souviens de ses paroles comme si c’était hier. Je n’étais qu’un enfant ; mais l’impression fut si vive, que je me les rappelle encore.

Adieu donc, ô ma barque bien faite !
Adieu mes avirons, ma plaque et ma jaquette.
Jamais, au grand jamais, ô Chelsea Ferry,
Votre pauvre Thomas ne ramera de sa vie.

Mon père a triomphé de son chagrin ; et je ferai comme lui, mister Boffin. »

Tout en se livrant à ces adieux poétiques, Silas Wegg, gesticulant toujours, enlevait sa main à Boffin chaque fois que ce dernier s’efforçait de la saisir. Tout à coup il la jeta au brave homme, qui, la recueillant au vol, se sentit la conscience déchargée d’un grand poids.

Maintenant que ses affaires étaient arrangées, et qu’elles avaient pris cette tournure satisfaisante, il désirait s’occuper de celles de Bully-Saurius, dont il était inquiet. Il les avait laissées la veille dans un état peu florissant, et le temps qu’il avait fait toute la journée avait dû nuire à l’expédition projetée contre les Perses. Mister Wegg remit donc ses lunettes ; mais il était dit que ce soir-là Bélisaire ne serait pas de la partie. Avant que le lecteur eût retrouvé la place où il en était resté la veille, les pas de missis Boffin retentirent dans l’escalier avec une telle précipitation, que Noddy serait accouru, alors même que sa femme ne l’aurait pas appelé avec effroi. Il la trouva sur le palier, sa chandelle à la main, et toute tremblante.

« Qu’y a-t-il, ma chère ?

— Je ne sais pas ; mais, je t’en prie, viens voir toi-même. »

Très-étonné, mister Boffin alla rejoindre sa femme, et la suivit dans leur chambre, une grande pièce, située en face de celle où était mort le vieil Harmon. Boffin regarda autour de lui, et n’aperçut, en fait de choses extraordinaires, que des draps et des serviettes que sa femme était en train de serrer.

« Qu’est-ce qui a pu t’effrayer, ma vieille ?

— Je ne suis pourtant pas peureuse, répondit missis Boffin ; mais c’est tellement fort !

— Voyons, ma chère, qu’est-ce que c’est ?

— Ce soir, Noddy, le patron et les deux enfants sont revenus dans la maison.

— Quelle idée, » s’écria Boffin, non toutefois sans éprouver dans le dos une sensation pénible.

« À quelle place as-tu cru les voir ?

— Je ne peux pas dire que je les ai vus, mais je les ai sentis.

— Tu les a touchés ?

— Non ; je les ai sentis dans l’air. J’étais, là en train de serrer le linge, ne pensant pas plus aux enfants qu’au patron. Je chantonnais en rangeant les serviettes, quand tout à coup j’ai senti qu’une figure sortait de l’obscurité.

— Quelle figure ? demanda le bonhomme en regardant autour de la chambre.

— D’abord celle du vieux, qui ensuite a rajeuni ; puis celles des deux enfants, qui se sont mises à vieillir ; puis une figure étrangère, et puis, toutes à la fois.

— Ont-elles disparu ?

— Oui, un instant après.

— Et dans ce moment-là, où étals-tu, ma vieille ?

— J’étais là, devant l’armoire. Elles disparaissent donc, et me voilà remise. C’est bien, je reprends mon linge et ma chanson, je continue à trier mes serviettes, et je me dis : Seigneur ! il faut penser à autre chose pour m’ôter ça de la tête. Je me mets alors à songer à la nouvelle maison, à miss Wilfer, et mon esprit trottait, il fallait voir, quand subitement (je tenais une paire de draps) les figures semblent cachées dans les plis, et la paire de draps m’échappe. » Elle était toujours par terre ; Boffin la ramassa, et la mit dans l’armoire.

« C’est alors que tu es descendue ? demanda-t-il.

— Non ; je voulais encore essayer. Je me dis en moi-même : je vais aller dans la chambre du patron, je la parcourrai trois fois d’un bout à l’autre, bien lentement, et cela me remettra. J’y entre donc avec ma chandelle ; et, quand je suis près du lit, les voilà tous dans l’air.

— Avec leurs figures ?

— Oui ; et même je les sentais dans l’ombre, derrière la porte du coin ; ensuite elles ont glissé dans l’escalier et sont allées dans la cour. »

Mister Boffin, tout ébahi, regarda sa femme, qui, de son côté, le regardait tout éperdue. « Ma chère, dit-il enfin, je crois que ce soir nous ferons bien de congédier Wegg ; il doit venir habiter le Bower, tout cela pourrait lui fourrer dans la tête qu’il y a des revenants dans la maison, le bruit n’aurait qu’à s’en répandre, et ce serait faux ; n’est-ce pas ma vieille ?

— Jusqu’à présent, Noddy, je n’y avais jamais pensé. J’étais dans la maison quand la mort y est venue ; je m’y trouvais dans le temps de l’assassinat ; jamais je n’avais eu peur.

— C’est fini, ma vieille, et cela ne reviendra pas. On est dans l’endroit, vois-tu, on y pense toujours, et voilà.

— Je sais bien ; mais pourquoi n’était-ce jamais arrivé ? »

À ce billet tiré à vue sur sa métaphysique, le mari ne put répondre qu’une chose, à savoir : que tout ce qui existe a commencé un jour ou l’autre. Passant alors sous son bras celui de missis Boffin, il descendit avec cette dernière pour congédier son lecteur. Silas Wegg, légèrement endormi par son copieux souper, et d’ailleurs escroc par tempérament, fut ravi de partir sans avoir fait la chose qui lui était payée comme si elle avait été faite.

Le mari prit son chapeau, la femme prit son châle ; et, pourvus d’un trousseau de clefs et d’une lanterne, ils parcoururent la maison de la cave au grenier ; maison affreuse du haut en bas, à l’exception des deux pièces occupées par le digne couple. Non content d’avoir donné cette chasse aux visions d’Henrietty, ils poussèrent leur examen jusqu’à visiter la cour, les hangars, les tas d’ordures. Les recherches terminées, ils posèrent la lanterne au pied de l’un des monticules, et se promenèrent tranquillement afin de dissiper les nuages qui pouvaient rester dans l’esprit de missis Boffin. « Eh bien ! ma chère, reprit l’excellent homme en rentrant pour souper, tu vois que ce n’était rien ; un peu de distraction, voilà ce qu’il te fallait. Te voilà calmée, n’est-ce pas ?

— Oui, chéri, dit missis Boffin en ôtant son châle ; me voilà bien ; je ne sens plus mes nerfs ; j’irais partout comme d’habitude. Mais…

— Encore ? s’écria le mari.

— Je n’ai qu’à fermer les yeux…

— Eh bien ! qu’est-ce qui arrive ?

— Eh bien ! reprit-elle les yeux fermés et en se touchant le front d’un air pensif, ils sont là ; je les vois toujours : le patron qui rajeunit, les enfants qui vieillissent ; ensuite un étranger, et puis tous à la fois. »

Elle rouvrit les paupières, vit son mari en face d’elle, de l’autre côté de la table, se pencha pour le taper sur la joue, et déclara, en s’asseyant, qu’il n’y avait pas au monde de meilleure figure que celle-là.