L’Ami commun/I/8

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Traduction par Henriette Loreau.
Hachette (tome 1p. 82-95).


VIII

MISTER BOFFIN EN CONSULTATION


Quiconque, à l’époque de notre histoire, était sorti de Fleetstreet pour entrer dans le Temple, et avait tristement erré dans ces lieux jusqu’à la rencontre d’un lugubre cimetière ; quiconque, de cet endroit, avait regardé les fenêtres sinistres qui donnent sur ce champ funèbre, et fini par découvrir, à la plus sinistre de toutes, un sinistre adolescent, avait contemplé dans le lointain le clerc principal, senior et junior, clerc du droit coutumier, clerc des transactions, clerc de chancellerie, clerc de tous les départements et raffinements de la cléricature, en un mot le clerc de mister Lightwood, l’éminent solicitor, ainsi que les journaux le qualifiaient depuis quelque temps.

Mister Boffin ayant vu plusieurs fois ce clerc multiple soit au cabinet du solicitor, soit au Bower, le reconnut sans difficulté dès qu’il l’aperçut dans son aire poudreuse. Très-préoccupé de la situation de l’empire, regrettant beaucoup l’aimable Pertinax, qui, la veille au soir, était mort victime de la fureur des prétoriens, et laissait les affaires impériales dans un affreux désordre, mister Boffin arriva au second étage, auquel appartenait ladite fenêtre.

« B’jour, b’jour, b’jour, dit-il lorsque la porte lui fut ouverte par le sinistre adolescent, qui répondait au nom fort juste de Blight[1] ; le gouverneur y est-il ?

— Mister Lightwood, je crois, vous a donné rendez-vous, monsieur ?

— Je n’ai pas besoin qu’il me le donne ; je payerai, mon garçon, je payerai.

— Je n’en doute pas, monsieur. Donnez-vous la peine d’entrer. Mister Lightwood est sorti pour affaires, il sera de retour dans une minute. Veuillez vous asseoir pendant que je vais consulter le registre où sont inscrits nos rendez-vous. »

Le jeune homme ouvrit son pupitre ; il en retira pompeusement un livre étroit et long, couvert de papier brun, et détailla la liste des rendez-vous du jour, qu’il suivit avec le doigt : MM. Aggs, Baggs, Caggs, Daggs, Faggs, Gaggs, M. Boffin. Oui, monsieur ; vous êtes seulement un peu en avance ; mais mister Lightwood sera ici dans un instant.

— Je ne suis pas pressé, dit Boffin.

— Je vous en rends grâce, monsieur. J’en profiterai, si vous voulez bien le permettre, pour inscrire votre nom sur le répertoire des clients du jour. »

Le jeune Blight changea de livre avec une importance croissante ; il prit une plume neuve, la suça à plusieurs reprises avant de la tremper dans l’encrier ; et, parcourant la liste qu’il avait sous les yeux, nomma précipitamment MM. Alley, Balley, Calley, Dalley, Falley, Galley, Halley, Lalley, Malley ; puis, ajouta M. Boffin.

— À cheval sur la règle, ici ! n’est-ce pas, mon garçon ? dit Boffin au moment où on l’enregistrait.

— Oui, monsieur, répondit Blight, sans cela je n’y tiendrais pas. »

Ce qui signifiait probablement que son esprit se dérangerait s’il ne se créait pas cette occupation fictive. N’ayant, dans sa réclusion, ni gobelet à sculpter, ni chaîne à limer ou à polir, il s’était ingéré d’inscrire des noms par ordre alphabétique sur les deux répertoires en question, ou d’en choisir dans le manuel, comme ayant affaire à mister Lightwood. Cette ressource lui était d’autant plus précieuse, que, susceptible par tempérament, il considérait le peu de clientèle de son patron comme une atteinte à sa propre dignité.

« Combien y a-t-il que vous êtes dans la procédure ? lui demanda Boffin, à brûle-pourpoint, avec sa curiosité ordinaire.

— Bientôt trois ans, monsieur.

— Autant dire que vous y êtes né ! répondit le bonhomme avec admiration. Aimez-vous ce métier-là ?

— Il m’est égal, répondit le jeune Blight en soupirant, comme si la chose avait perdu son amertume.

— Qu’est-ce que vous gagnez ici ?

— La moitié de ce que je voudrais avoir.

— Et quel est le chiffre de ce que vous désirez ?

— Quinze shellings par semaine, répondit le jeune clerc.

— Combien de temps à peu près faudra-t-il pour que vous fassiez un juge ? demanda Boffin après avoir mesuré du regard la taille du petit bonhomme

— Je n’ai pas encore fait ce calcul, répondit Blight.

— Rien, je suppose, ne vous empêche de le devenir ? » reprit Boffin.

Le jeune clerc répondit qu’ayant l’honneur d’être un Breton, à qui le mot jamais est inconnu, rien ne l’empêchait d’arriver un jour à la magistrature. Néanmoins, il parut sous-entendre que certaine chose pourrait y mettre obstacle.

« Une couple de livres, dit Boffin, vous y aiderait-elle un peu ? »

Le jeune Blight n’ayant pas le moindre doute à cet égard, mister Boffin lui remit ce petit présent, et le remercia des soins qu’il donnait à ses affaires (à lui, Boffin), lesquelles, ajouta le brave homme, devaient enfin être arrangées. Puis, la canne à l’oreille, comme si elle avait été un démon familier auquel il eût demandé l’explication de ce qui frappait ses regards, Boffin promena ses gros yeux autour du cabinet. Il vit une petite bibliothèque renfermant quelques livres de droit ; puis une fenêtre, un sac vide, une boîte de pains à cacheter, un bâton de cire rouge, une plume, une pomme, un sous-trait, une masse de taches d’encre, un fourreau de fusil ayant la prétention d’être un instrument judiciaire, mais imparfaitement déguisé ; tout cela revêtu d’une poussière épaisse ; et finalement, une boîte de fer portant cette étiquette : domaine harmon. Les yeux du bonhomme en étaient à cette boîte, lorsque apparut mister Lightwood. Il arrivait, disait-il, de chez le proctor[2]où il était allé précisément pour les affaires de mister Boffin.

« Et vous en êtes tout fatigué ! » dit celui-ci avec commisération.

Sans répondre que sa lassitude était chronique, mister Lightwood exposa que, toutes les formalités ayant été remplies, le testament approuvé, la mort de l’héritier direct bien et dûment reconnue, etc., etc., la cour de Chancellerie ayant statué, etc., etc., ledit Lightwood avait enfin la satisfaction, l’honneur, le bonheur, etc., de féliciter mister Boffin de son entrée en jouissance, comme légataire universel, etc., d’un capital de plus de cent mille livres déposé à la Banque d’Angleterre.

« Ce qu’il y a surtout d’agréable dans cette fortune, mister Boffin, c’est qu’elle ne donne aucun embarras, continua le solicitor. Pas de domaine à gérer, de capitaux à recouvrer dans les moments difficiles, et à raison de tant pour cent, ce qui est un moyen excessivement coûteux de faire mettre son nom dans les journaux. Pas d’élections qui vous échaudent ; pas de régisseurs qui écrèment le lait avant qu’il arrive sur votre table. Vous pouvez mettre le tout dans une cassette, et l’emporter avec vous demain matin… je dirai aux Montagnes Rocheuses : Puisque, ajoute Lightwood avec un indolent sourire, il n’est pas un homme que la fatalité ne contraigne un jour ou l’autre à parler familièrement de ces montagnes à l’un de ses semblables, j’espère que vous voudrez bien m’excuser si je vous envoie d’urgence à cette chaîne assommante, véritable scie géographique. »

Mister Boffin, qui n’avait pas suivi cette dernière phrase très-attentivement, jeta un regard perplexe tantôt au plafond, puis sur le tapis, où il l’arrêta.

« Je ne sais que répondre à tout cela, dit-il ; mais, voilà qui est sûr, je me trouvais aussi bien comme j’étais. C’est une affaire que de s’occuper d’une si grosse somme !

— Alors, cher monsieur, ne vous on occupez pas.

— Hein ? fit l’ancien boueur.

— Maintenant, reprit Lightwood, à vous parler avec la sottise irresponsable d’un homme privé, non avec la profonde sagesse d’un conseil judiciaire, je vous dirai que si le poids de cette fortune accable votre esprit, une consolation vous est offerte, car il est facile de l’amoindrir. Si vous redoutez l’embarras que peut vous causer cette dernière tâche, vous avez encore cette pensée consolante qu’une foule de gens seront trop heureux de vous l’épargner.

— Je ne vois pas la chose tout à fait comme vous, répondit Boffin avec une inquiétude croissante ; ce que vous dites là n’a rien de satisfaisant.

— Qu’y a-t-il de satisfaisant sur la terre ? demanda Lightwood en relevant les sourcils.

— Jusqu’alors tout l’avait été pour moi, répliqua Boffin d’un air pensif. Quand j’étais premier garçon là-bas, avant que ce fût le Bower, je regardais le métier comme très-satisfaisant. Le patron, sauf le respect que je dois à sa mémoire, était diablement rude ; mais c’était un plaisir de faire marcher la besogne depuis le matin avant le jour jusqu’après la nuit close. C’est presque dommage, poursuivit Boffin en se grattant l’oreille, qu’il ait gagné tant d’argent. Il aurait mieux valu pour lui qu’il n’eût pas été si riche. Vous pouvez en être sûr, ajouta le bonhomme frappé de cette découverte : lui aussi trouvait que c’était lourd d’avoir une si grosse fortune. »

Mister Lightwood, peu convaincu, toussa une ou deux fois.

« Prenons l’affaire en détail, continua mister Boffin. Que le Seigneur nous protège ! Où est la satisfaction qu’a donnée cet argent ? Voilà le bonhomme qui fait droit à son fils, et lui laisse tout ce qu’il a ; le pauvre garçon en est-il plus avancé ? Il a quitté ce monde au moment où il portait, comme on dit, la soucoupe à ses lèvres. Vous pouvez le croire, mister Lightwood, moi et ma vieille lady nous avons soutenu le cher enfant nombre de fois contre son père. Si bien que le bonhomme nous a jeté toutes les sottises qu’il a pu mettre au bout de sa langue. Je l’ai vu un jour où missis Boffin lui avait dit franc et net sa façon de penser, à propos de ce qu’un père est tenu envers son fils, je lui ai vu prendre le chapeau de missis Boffin et le lancer à l’autre bout de la cour ; un chapeau de paille noir qu’elle portait constamment, et qui était perché sur le haut de sa tête par manière de convenance. Je l’ai vu comme je vous le dis ; il allait avoir de moi une fameuse raclée, lorsque missis Boffin se plaça entre nous deux, et reçut le premier coup de poing qui la renversa net, mister Lightwood, mais net.

— Honore également la tête et le cœur de missis Boffin, murmura le gentleman.

— Vous comprenez, poursuivit le bonhomme ; je vous dis cela, maintenant que les affaires sont finies, pour vous montrer que nous avons toujours soutenu les enfants, comme c’était notre devoir. Nous avens été les amis de la fille, les amis du garçon ; les défendant contre le père, moi et ma femme, bien qu’à chaque instant nous nous disions : ça nous fera jeter à la porte. Quant à missis Boffin, ajouta le brave homme en baissant la voix, à présent qu’elle est fashionable, il se pourrait bien qu’elle n’aimât pas que la chose fût connue, mais elle a été jusqu’à lui dire en ma présence qu’il n’était qu’un scélérat, un vieux sans cœur.

— Noble esprit saxon, ancêtres de missis Boffin, — archers, — Azincourt et Crécy, — murmura Lightwood.

— La dernière fois que nous l’avons vu, reprit Boffin avec émotion, le pauvre petit avait sept ans ; car à l’époque où il est revenu au sujet de sa sœur, nous étions à la campagne, ma femme et moi, à surveiller une entreprise dont il fallait passer les cendres à la claie, avant d’en charger les tombereaux ; et, à notre retour, le pauvre gamin, qui n’avait fait qu’entrer et sortir, était déjà reparti. Je disais donc qu’il avait sept ans ; on l’envoyait tout seul à cette école d’un pays étranger. Comme il s’en allait (nous demeurions alors au bout de la cour du présent Bower), il entra chez nous pour se chauffer un peu. Il avait ses habits de voyage, qui n’étaient pas lourds ; et dehors, par un vent à tout briser, était sa petite caisse que je devais lui porter au paquebot, car le patron ne voulait pas entendre parler d’une voiture de six pence. Missis Boffin, qui alors était toute jeune, et ressemblait à une rose épanouie, le fit approcher du feu ; elle se mit à genoux à côté de l’enfant, se chauffa les deux mains, lui en frotta les joues ; puis, voyant que le pauvre petit pleurait, les larmes lui coulèrent des yeux. Elle l’entoura d’un de ses bras comme pour le protéger, et me dit en sanglotant : « Je donnerais tout au monde, oui, tout au monde pour m’en aller avec lui. » Je ne vous dirai pas tout le mal que me firent ces paroles, en même temps qu’elles augmentaient mon admiration pour missis Boffin. Le pauvre petit s’était suspendu à son cou ; et tandis qu’elle le pressait dans ses bras, comme le patron m’appelait. — « Il faut que je m’en aille, qu’il nous dit ; que le bon Dieu vous bénisse. » Il resta encore quelque temps dans les bras de missis Boffin, et il nous regarda tous les deux avec un chagrin ! une vraie agonie. Oh ! quel regard !

Je montai avec lui dans le bateau. En chemin d’abord, je l’avais régalé des quelques petites choses que je pensais qu’il aimait, et je ne le quittai pas avant qu’il fût endormi ; puis je revins à la maison. Mais j’eus beau dire à missis Boffin que je l’avais laissé bien tranquille, rien n’y faisait. Dans sa pensée, il y avait toujours ce regard qu’il nous avait jeté au moment de partir. Et tout de même, ce fut bon à quelque chose : missis Boffin et moi nous n’avions pas d’enfants, et nous l’avions toujours regretté ; mais actuellement, nous n’en désirions plus. « Que nous venions à mourir tous les deux, me disait missis Boffin, et les autres pourraient voir ce même regard dans les yeux de notre enfant. » Aussi la nuit, quand il faisait bien froid, qu’on entendait le vent gronder, ou qu’il pleuvait bien fort, elle se réveillait en sanglotant, et me disait tout éperdue : « Est-ce que tu ne vois pas sa pauvre figure ? Oh ! mon Dieu ! abritez le pauvre petit ! » Puis avec le temps cela a fini par s’user.

— Tout s’use et tombe en guenilles, mon cher monsieur, reprit Lightwood en riant.

— Tout, c’est beaucoup dire, reprit l’excellent homme que les manières du gentleman agaçaient. Il y a de ces choses que je n’ai jamais trouvées dans les balayures ; non, monsieur. Enfin, nous avons vieilli au service du bonhomme, vivant serré, et travaillant dur jusqu’au moment où on l’a trouvé mort dans son lit. Missis Boffin et moi, nous avons cacheté la boîte qu’il avait toujours sur sa table. Puis connaissant le Temple comme un lieu qui fournissait à l’entreprise les ordures des gens de loi, je m’y rendis pour chercher un homme du métier, afin de le consulter sur ce qu’il y avait à faire. C’est alors que j’ai aperçu votre jeune homme qui était à la fenêtre d’ici, où il tuait les mouches à coups de canif. « Ho ! hé ! » que je lui criai. À cette époque je n’avais pas le plaisir de vous connaître, et c’est comme cela que j’ai eu cet honneur. Alors, avec ce gentleman qui avait une cravate si peu confortable, et qui demeure sous la petite arcade du cimetière de Saint-Paul.

— Doctor’s Commons, dit Lightwood.

— Je croyais avoir entendu un autre nom ; mais vous le savez mieux que moi. Eh bien ! donc, vous vous êtes mis à l’ouvrage avec le docteur Scommons, et vous avez pris les mesures nécessaires, fait les pas et les démarches, enfin tout ce qu’il fallait pour découvrir ce pauvre garçon, que vous avez fini par trouver. — « Nous allons donc le revoir, me disait souvent missis Boffin ; et cette fois dans une bonne position. » Mais cela ne devait pas être. Le fâcheux, c’est qu’après tout, l’argent ne soit pas pour lui.

— Cet argent, remarqua Lightwood en inclinant la tête avec langueur, est tombé en d’excellentes mains.

— Le voilà seulement d’aujourd’hui entre les miennes et celles de missis Boffin ; et c’est pour cela que je suis venu, car j’attendais ce jour et cette heure pour m’occuper de ce que j’ai à vous dire. Voilà ce que c’est : un crime affreux a été commis ; la vieille lady et moi, ayant profité de ce crime abominable, qui est toujours un mystère, nous offrons, pour la recherche et la découverte de l’assassin, la dîme de la richesse qui nous arrive, ce qui fait une récompense d’un peu plus de dix mille livres.

— C’est beaucoup trop, mon cher monsieur.

— Non, mister Lightwood ; nous avons arrêté ce chiffre-là ensemble, missis Boffin et moi, et nous n’en démordrons pas.

— Laissez-moi vous dire, reprit le solicitor, et je parle maintenant, avec toute la profondeur du praticien, non avec l’imbécillité de l’homme du monde, laissez-moi vous dire que l’offre d’une telle récompense est une incitation aux faux témoignages, aux délations calomnieuses, aux révélations forgées ; en un mot, tout un arsenal de lames à deux tranchants.

— C’est pourtant la somme que nous voulons y mettre, dit Boffin, légèrement ébranlé. Reste à voir si dans les affiches que vous ferez faire en notre nom…

— En votre nom, mister Boffin, en votre nom.

— Oui, en mon nom, qui est celui de missis Boffin, et qui nous comprend tous les deux, reste à voir s’il faudra y mentionner la somme. On verra cela quand on fera les affiches. Mais ceci n’est que la première des instructions que je viens donner à mon homme de loi, comme possesseur de la fortune qui m’a été remise.

— Votre homme de loi, répondit Lightwood en écrivant avec une plume très-rouillée, prend note avec plaisir de l’instruction précédente. En ai-je d’autres à recevoir ?

— Encore une, pas davantage. Faites-moi un petit bout de testament, aussi serré que possible, par lequel je laisse toute la fortune à mon épouse bien-aimée, Henerietty Boffin. Qu’il soit très-court, dans les termes que je vous ai dits ; mais surtout bien serré. »

Ne sachant pas trop ce qu’entendait mister Boffin, par cette dernière expression, Lightwood sonda le terrain.

« Excusez-moi, dit-il, mais la profondeur judiciaire a besoin d’exactitude. Quand vous employez le mot serré…

— Je veux dire serré, expliqua Boffin.

— Parfaitement et rien n’est plus honorable. Mais par là entendez-vous lier missis Boffin en lui imposant…

— Lier missis Boffin ! interrompit le brave homme ; à quoi pensez-vous donc ! ce que je veux, c’est que la chose soit si bien serrée, qu’une fois qu’elle la tiendra, on ne puisse pas la défaire.

— Ainsi, vous lui donnez la totalité de votre fortune, afin qu’elle en dispose comme bon lui semblera. Vous voulez, n’est-ce pas, que tout soit à elle, absolument à elle ?

— Absolument ! répéta le mari avec un gros rire. Ah ! ah ! ah ! ce serait joli à moi de commencer aujourd’hui à lier missis Boffin. »

Ayant pris note de cette nouvelle instruction, Mortimer Lightwood reconduisit l’excellent homme qui, au moment de franchir la porte, faillit être renversé par Eugène.

« Permettez, dit Mortimer, d’un air glacial, que je vous présente l’un à l’autre ; et il ajouta que dans l’intérêt de l’affaire, autant que pour sa propre satisfaction, il avait communiqué à mister Wrayburn quelques-uns des curieux détails de la vie de son honorable client.

— Enchanté de connaître mister Boffin, dit Eugène, qui était loin d’en avoir l’air.

— Merci bien, retourna le brave homme. Le métier vous plaît-il ?

— Pas… excessivement, répondit Eugène.

— C’est trop sec pour vous, hein ? Je suppose qu’avant d’y être passé maître, il vous faudra piocher ferme encore plusieurs années. Mais, croyez-moi, il n’y a rien comme le travail ; regardez plutôt les abeilles.

— Veuillez m’excuser, répliqua Eugène, avec un sourire contraint ; mais permettez-moi de vous dire que je proteste toujours quand on me cite les abeilles.

— Vraiment ! s’écria le brave homme.

— Par principe, dit Eugène ; en ma qualité de bipède…

— De quoi ? demanda mister Boffin.

— De créature à deux pieds, répondit le gentleman. En ma qualité de bipède, je n’accepte pas qu’on me réfère aux insectes, ni aux animaux à quatre pattes. Je forme opposition à ce qu’on me requière de modeler ma conduite sur celle du chien, de l’araignée ou du chameau. J’admets pleinement que celui-ci, par exemple, est d’une sobriété excessive ; mais il a plusieurs estomacs pour se sustenter, et l’homme n’en a qu’un. En outre, je ne suis pas, comme lui, pourvu d’un cellier frais et commode où je puisse conserver ma boisson.

— Mais, reprit Boffin, à qui cette théorie causait quelque embarras, c’était de l’abeille que je parlais.

— Je me plais à le reconnaître ; puis-je néanmoins vous représenter que la citation est peu judicieuse ? Je vous concède pour un instant qu’il y ait de l’analogie entre une abeille et un homme qui porte chemise et pantalon (ce que je nie d’une manière formelle), et que ce soit à l’école de l’abeille que l’homme ait à s’instruire (ce que je suis loin d’admettre), la question reste pendante. Qu’est-ce que l’homme apprendra ? que devra-t-il imiter ? que faudra-t-il qu’il évite ? Quand nous voyons les abeilles se tourmenter à ce point au sujet de leur souveraine, et avoir la tête littéralement tournée du moindre incident monarchique, est-ce la sublimité de l’adulation des grands que ce tableau nous enseigne, ou la petitesse des faits et gestes de la Cour ? Il se pourrait bien, mon cher monsieur, que la ruche ne fût qu’une satire.

— Dans tous les cas, on y travaille, répondit le bonhomme.

— Ou…i, répliqua Eugène d’un ton dédaigneux ; les abeilles travaillent, et plus qu’il n’est besoin. Ne trouvez-vous pas qu’il y a excès ? Elles font plus de miel qu’elles n’en consomment ; elles vont sans cesse bourdonnant la même idée jusqu’à leur mort ; c’est dépasser les bornes. Ôterez-vous le dimanche aux ouvriers parce que les abeilles travaillent perpétuellement ? Devrai-je ne point changer d’air parce qu’elles ne voyagent pas ? J’avoue, mister Boffin, que le miel est excellent, surtout à déjeuner ; mais, envisagée comme moraliste et comme précepteur de l’homme, votre amie l’abeille me devient odieuse, et je proteste contre cette mystification tyrannique. J’ai néanmoins le plus profond respect pour vous.

— Merci, dit Boffin. B’jour, b’jour. »

Et le digne homme s’en alla, mais avec une impression pénible dont il aurait pu se dispenser. Outre les faits douloureux que lui avait rappelés l’héritage du père Harmon, il entrevoyait ici-bas une foule de choses très-peu satisfaisantes. Comme il cheminait dans Fleet street, sous l’influence de cette réflexion fâcheuse, mister Boffin s’aperçut qu’un homme, ayant l’extérieur d’un gentleman, le suivait et l’observait de très-près.

« Voyons, dit-il en s’arrêtant brusquement, ce qui rompit le fil de ses pensées, qu’y a-t-il pour votre service ?

— Veuillez m’excuser, mister Boffin…

— Mon nom ! C’est trop fort. Comment le savez-vous ? Est-ce que je vous connais ?

— Non, monsieur ; vous ne me connaissez pas. » Mister Boffin regarda l’inconnu en face.

« Non, dit-il, après avoir jeté les yeux sur le pavé, comme s’il y avait là une collection de visages parmi lesquels pût figurer celui de ce gentleman ; non, je ne sais pas qui vous êtes.

— Je suis trop peu de chose pour que l’on me connaisse, dit l’étranger ; mais la fortune de mister Boffin…

— Oh ! oh ! le bruit en court déjà, murmura celui-ci.

— Et la façon romanesque dont elle lui est venue, poursuivit le gentleman, l’ont mis en évidence. Vous m’avez été désigné l’autre jour…

— Eh bien ! dit Boffin, si votre civilité vous permet d’en convenir, vous avouerez qu’en me regardant vous avez été peu satisfait ; car je ne suis pas beau à voir. Mais qu’est-ce que vous me voulez ? Est-ce que vous êtes un homme de loi ?

— Non, monsieur.

— Vous n’avez pas à faire de révélations qui gagneraient une certaine récompense ?

— Non, monsieur. »

Peut-être un nuage avait-il assombri la figure de l’étranger quand celui-ci avait fait cette dernière réponse ; mais ce nuage s’était dissipé immédiatement.

« Si je ne me trompe, reprit Boffin, vous me suivez depuis que je suis sorti de chez mon homme de loi, et vous avez essayé d’attirer mon attention, avouez-le. C’est vrai, n’est-ce pas ? demanda Boffin un peu irrité.

— Oui, monsieur.

— Pourquoi cela ?

— Permettez-moi, monsieur, de faire quelques pas avec vous, et j’aurai l’honneur de vous le dire. Cela vous déplaira-t-il de venir à Clifford’s Inn ? Je crois que c’est ainsi qu’on nomme la place qui est à côté ; vous m’y entendrez mieux que dans cette rue si bruyante. »

S’il me propose une partie de quilles, pensa Boffin, s’il me met en présence d’un campagnard nouvellement enrichi, ou s’il me montre un bijou dont il vient de faire la trouvaille, il lui en cuira ; je lui donnerai une fameuse raclée. Ayant fait cette réflexion, et portant son bâton dans ses bras, à la façon de polichinelle, le brave homme entra dans l’Inn susdite.

« Ce matin, je vous ai aperçu dans Chancery-Lane, dit l’inconnu. J’ai pris la liberté de vous suivre ; j’allais vous adresser la parole, quand vous êtes entré chez votre solicitor ; je suis resté là pour vous attendre.

— Il ne parle pas de quilles, ni de compère, ni de bijoux, pensa Boffin ; mais où veut-il en venir ?

— Je crains d’être téméraire poursuivit l’étranger. Peut-être mon projet est-il impossible, j’en ai peur ; mais je vous le communique à tout hasard. Si vous vous demandez à vous même, ou, ce qui est plus probable, si vous me demandez d’où peut me venir tant de hardiesse, je vous répondrai que j’ai la ferme conviction que vous êtes un homme de sens, plein de droiture et de franchise, d’un cœur parfait entre tous, et que vous avez le bonheur de posséder une femme qui a toutes ces qualités.

— Pour missis Boffin, c’est la vérité pure, » répondit le brave homme, en examinant l’étranger.

Il y avait quelque chose de contraint dans les manières de celui-ci ; il parlait à voix basse, et ne levait pas les yeux, bien qu’il sentît que mister Boffin le regardait. Mais ses paroles coulaient avec aisance, et le timbre de sa voix était des plus agréables.

« Si j’ajoute que la fortune ne vous a nullement gâté, nullement enorgueilli, ce qui du reste est proclamé par tout le monde, ne pensez pas, monsieur, que j’aie l’intention de vous flatter ; je le dis simplement pour excuser mon audace. »

Il a besoin d’argent, pensa Boffin ; combien va-t-il demander ?

« Dans la situation où vous êtes, poursuivit l’inconnu, vous allez sans doute changer de manière de vivre. Il est probable que vous monterez votre maison sur un pied plus important. Vous aurez alors une foule de comptes à régler, une correspondance étendue ; et si vous consentiez à me prendre comme secrétaire…

— Comme secrétaire ? s’écria le brave homme en écarquillant les yeux.

— C’est mon plus grand désir.

— Voilà qui est singulier, dit Boffin en retenant son haleine.

— Ou bien, reprit l’inconnu tout étonné de l’étonnement du bonhomme, si vous vouliez essayer de moi comme homme d’affaires, ou sous tel nom qu’il vous plaira, vous trouveriez chez votre serviteur, non moins de fidélité que de reconnaissance ; et j’ose dire que je pourrais vous être utile. Vous devez croire, monsieur, qu’avant tout, ce qui me préoccupe est la question d’argent ; c’est une erreur. Je vous servirais volontiers pendant un an ou deux avant qu’il fût parlé de salaire. Vous fixeriez vous-même l’époque où nous aurions à y penser.

— D’où venez-vous ? demanda Boffin.

— De pays éloignés, » répondit l’inconnu, dont les yeux rencontrèrent ceux du brave homme.

Celui-ci, dont les connaissances à l’égard des contrées lointaines étaient fort restreintes et d’une qualité douteuse, employa cette fois des mots élastiques.

« Venez-vous, dit-il, de quelque endroit particulier ?

— Je suis allé en beaucoup d’endroits, répliqua le gentleman.

— Et qu’y faisiez-vous ? » reprit Boffin.

Cette question ne l’avança pas davantage, car l’inconnu répondit :

« Je voyageais pour m’instruire.

— Fort bien, dit le bonhomme ; mais si ce n’est pas là une trop grande liberté, je vous demanderai sans façon comment vous gagnez votre vie ?

— Tout à l’heure, répliqua l’autre en souriant, je vous ai confié quel était mon désir. J’avais certains projets qu’il m’est impossible d’exécuter maintenant ; et je peux dire que ma carrière est à commencer. »

Ne voyant pas trop comment se délivrer de ce postulant ; et d’autant plus embarrassé que les manières de ce gentleman réclamaient des égards, dont il craignait d’être incapable, le digne homme jeta un coup d’œil au bosquet moisi de Clifford’s Inn (une garenne de chats), dans l’espoir d’y trouver une idée. Il y rencontra les chats habituels, plus des moineaux, des branches mortes et du bois pourri ; mais pas la moindre inspiration.

« Jusqu’à présent, dit l’étranger en tirant une carte d’un petit portefeuille, je n’ai pas décliné mon nom ; je m’appelle Rokesmith, et je demeure à Holloway, chez un mister Wilfer. »

Boffin ouvrit de grands yeux.

« Le père de miss Bella ? s’écria-t-il.

— En effet, la personne chez laquelle je loge a une fille qu’on appelle ainsi. »

Depuis le matin, ce nom de Bella trottait dans l’esprit de Boffin, où il revenait souvent ; ce qui fit dire au brave homme, tandis que, la carte de Rokesmith à la main, il contemplait le gentleman, sans souci des convenances :

« Voilà qui est singulier ! Après tout, c’est quelqu’un des Wilfer qui vous aura dit qui j’étais ?

— Non, monsieur ; je ne suis jamais sorti avec personne de la famille.

— Mais c’est chez eux que vous avez entendu parler de moi ?

— Nullement. Je reste dans ma chambre ; et c’est à peine si je les ai entrevus.

— De plus en plus drôle, s’écria Boffin. Eh bien ! monsieur, pour être franc, je ne sais vraiment que vous dire.

— Ne dites rien, monsieur, répondit l’autre ; permettez-moi seulement de passer chez vous dans quelques jours. Je ne suis pas assez déraisonnable pour supposer que vous accepterez mes services de prime abord, et que vous me prendrez littéralement dans la rue. Permettez donc que j’aille vous voir, afin que vous puissiez, à loisir, vous faire une opinion sur moi.

— Rien de plus juste, dit Boffin, mais à une condition : vous ne me chanterez pas que j’ai besoin d’un gentleman pour secrétaire. Est-ce bien cela que vous avez dit ?

— Oui, monsieur. »

Boffin toisa de nouveau Rokesmith.

« C’est drôle, s’écria-t-il ; vous êtes bien sûr d’avoir dit secrétaire ? Bien sûr, bien sûr ?

— Très-sûr, monsieur.

— Pour secrétaire ! répéta Boffin d’un air méditatif. N’importe ; il est bien entendu que vous ne m’en parlerez pas plus que de l’homme qui est dans la lune. Nous ne voulons rien changer à notre manière de vivre ; c’est une chose arrêtée. Il est certain que, par goût, missis Boffin est entraînée vers tout ce qui est élégant ; mais elle est déjà installée au Bower d’une manière très-fashionable, et n’a pas besoin d’autre chose. Toutefois, monsieur, comme vous y mettez de la discrétion, et que vous ne vous imposez pas, je désire assez vous voir pour vous dire sans façon : Venez chez nous, si cela vous arrange. Venez quand il vous plaira ; dans quinze jours, dans huit jours ; enfin quand vous voudrez. À ce propos, je dois vous apprendre que depuis quelque temps j’ai à mon service un littérateur à jambe de bois, et que mon intention n’est pas de m’en séparer.

— Je regrette, monsieur, d’avoir été prévenu, répondit Rokesmith, visiblement surpris de ce qu’il venait d’entendre ; mais il est possible que d’autres fonctions se présentent.

— Voyez-vous, reprit Boffin d’un ton confidentiel, et avec un air de dignité, les fonctions de mon littérateur sont bien claires : professionnellement il me doit la décadence et la chute de l’empire ; amicalement, il tombe dans la poésie. »

Sans remarquer le moins du monde que ces deux fonctions ne paraissaient nullement claires à mister Rokesmith, Boffin ajouta :

« Et maintenant, bien le bonjour ; vous pouvez venir quand vous voudrez ; ce n’est pas loin de chez vous, guère plus d’un mille. Les Wilfer connaissent le chemin, ils vous l’indiqueront ; mais comme ils pourraient bien ne pas savoir qu’aujourd’hui ça se nomme Boffin’s-Bower, dites-leur que c’est pour aller chez Harmon ; ne l’oubliez pas.

— Harmoan ? répéta Rokesmith qui paraissait avoir mal entendu ? Harman ? comment écrivez-vous cela ?

— Comme ça se prononce, répondit Boffin avec assurance. Harmon, vous n’aurez pas autre chose à dire. B’jour, b’jour, b’jour. »

Et il s’éloigna sans regarder derrière lui.


  1. Blight, rouille, charbon, flétrissure, atteinte quelconque portée aux feuilles, aux fruits ou aux fleurs par le vent, le froid, l’humidité ou la sécheresse.
  2. Avoué près les tribunaux civils et ecclésiastiques.