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L’Ami commun/IV/11

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Traduction par Henriette Loreau.
Hachette (tome 2p. 333-343).


XI

SUITE DE LA DÉCOUVERTE DE MISS WREN


Missis Rokesmith travaillait dans sa petite chambre ; elle avait près d’elle une corbeille remplie d’objets mignons, petits objets de toilette qui ressemblaient tellement à des habits de poupée, que la charmante couseuse paraissait faire concurrence à miss Wren. Il est probable que les sages conseils de la Ménagère anglaise n’avaient pas été réclamés ; car ce ténébreux oracle des familles britanniques ne s’apercevait nulle part. Toutefois, la jeune femme travaillait d’une main si habile qu’elle devait avoir pris des leçons de quelqu’un. L’amour est en toute chose un merveilleux professeur ; et peut-être celui-ci, obligé d’être nu par des motifs picturesques, mais cette fois vêtu d’un dé, avait-il enseigné à Bella cette nouvelle branche de travail à l’aiguille.

Rokesmith allait bientôt rentrer ; c’était l’heure où la jeune femme allait ordinairement à sa rencontre ; mais elle voulait finir avant le dîner un petit chef-d’œuvre, qui serait le triomphe de son adresse. Voilà pourquoi elle n’était pas sortie. La figure calme et souriante, elle produisait en cousant un son régulier, comme une sorte de petite pendule à fossettes, en porcelaine de Saxe, faite par le meilleur artiste.

Coup de marteau et coup de sonnette à la porte d’entrée. Ce n’était pas John : Bella aurait volé au-devant de lui. « Qui cela peut-il être ? » Comme elle se faisait cette question, sa petite servante arriva tout essoufflée et annonça mister Lightwood.

« Bonté divine ! »

Bella n’eut que le temps de jeter son tablier sur la corbeille avant l’entrée du gentleman.

« Quelque malheur, pensa-t-elle ; il est d’une gravité et d’une pâleur étranges. »

Il lui rappela en deux mots l’heureux temps où il avait eu l’honneur de la connaître ; et, lui apprenant l’affreux état de son pauvre ami, lui expliqua l’objet de sa visite : il venait de la part de miss Hexam, qui avait le plus vif désir d’avoir missis Rokesmith à son mariage. Cette nouvelle était si étonnante, le récit que Mortimer lui avait fait d’une voix émue l’avait tellement troublée, qu’il n’y a pas de flacon de sels arrivant plus juste à point que le coup de marteau qui venait de retentir. « Mon mari ! s’écria-t-elle ; je vais vous l’amener. » Mais c’était plus facile à dire qu’à faire ; au nom de Lightwood, John, qui allait ouvrir la porte, s’arrêta tout à coup.

« Monte avec moi, cher ange. »

Qu’est-ce que cela signifie ? pensa Bella en montant avec John.

« Maintenant, mon amour, dit-il en la prenant sur ses genoux, explique-moi la visite de mister Lightwood. »

C’est très-bien de demander qu’on vous explique, mais il faudrait écouter. John était distrait ; évidemment sa pensée était ailleurs. Elle savait pourtant combien il s’intéressait à Lizzie. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

« Tu viens avec moi, John ?

— Non, chère âme, je ne peux pas.

— Vous ne pouvez pas !

— Non, chérie, il ne faut pas y penser.

— J’irai donc toute seule ?

— Mister Lightwood t’accompagne.

— Dans tous les cas, il faudrait aller le rejoindre.

— Tu as raison ; descends, mon ange ; tu m’excuseras auprès de lui.

— Est-ce que tu ne vas pas lui parler ?

— Non, ma chère.

— Tu ne peux pas faire autrement ; je lui ai dit que tu étais là.

— Je le regrette ; mais, fâcheux ou non, il m’est impossible de le voir. »

Elle regarda son mari avec surprise et en faisant une petite moue. « Tu n’es pas jaloux de ce monsieur, John ?

— Moi ! s’écria-t-il en riant ; pourquoi serais-je jaloux de mister Lightwood ?

— Parce qu’autrefois il m’admirait un peu ; mais ce n’était pas ma faute.

— Au contraire, dit John ; c’est ta faute si je t’ai admirée ; pourquoi n’en serait-il pas de même de lui ? Mais si je devais être jaloux chaque fois qu’on t’admirera, j’en perdrais la raison.

— Je suis fâchée, monsieur, dit-elle en riant à demi ; vous dites cependant de bien jolies choses, comme si vous les pensiez. Voyons, pas de mystère : que vous a fait mister Lightwood ?

— Rien du tout, mon ange ; pas plus que mister Wrayburn, que je refuserais de voir également.

— Double énigme, John ! Savez-vous qu’un sphinx n’est pas un mari agréable, dit Bella en se détournant d’un air blessé.

— Regarde-moi, cher ange, il faut que je te parle.

— De la chambre secrète ? vilain Barbe-Bleue.

— C’est un secret, je le confesse ; mais te rappelles-tu qu’un soir tu demandais à être mise à l’épreuve ?

— Oui, je comprends, John, tu as raison.

— Le jour de l’épreuve n’est sans doute pas éloigné ; et mon triomphe ne sera complet que si tu as en moi toute confiance.

— De ce côté-là, John, tu n’as rien à craindre ; j’ai en toi une confiance aveugle. Il ne faut pas me juger d’après ce que je viens de dire ; tu sais, John, dans les petites choses, je ne suis pas toujours sérieuse ; mais dans les grandes, c’est différent. »

À la manière dont elle lui jeta les bras autour du cou, il en était plus certain qu’elle-même. Eût-il possédé toutes les richesses de son ancien maître, il aurait donné jusqu’au dernier farthing en garantie de la fidélité de ce cœur aimant et sincère, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune.

« Mais il faut que je parte, dit Bella en se levant tout à coup. Tu dois être le plus mauvais emballeur du monde ; cependant si tu voulais me promettre d’être bien soigneux, je te demanderais de me faire un petit paquet de nuit ; pendant ce temps-là, je mettrai mon chapeau. »

Tandis qu’il obéissait gaiement, elle enferma son menton à fossette dans un nœud prestement fait, tira les deux boucles des brides, secoua la tête, mit ses gants doigt par doigt, finit par les boutonner, dit adieu à son mari, et alla rejoindre Mortimer, dont l’impatience fut calmée en la voyant prête à partir.

« Mister Rokesmith vient avec nous ? dit-il en jetant les yeux vers la porte.

— Ah ! j’oubliais, répondit Bella. Mille compliments de sa part ; mais il a la figure horriblement enflée (deux fois son volume ordinaire), et il se met au lit, pauvre garçon ! il attend le docteur qui vient lui donner un coup de lancette.

— Chose curieuse, dit Lightwood, que je n’aie pas encore vu mister Rokesmith, surtout ayant été chargé des mêmes affaires.

— Vraiment ! s’écria Bella avec un front d’airain.

— Je commence à croire que je ne le verrai jamais.

— Il y a quelquefois des choses si étranges, dit-elle sans rougir, qu’on serait tenté d’y voir une sorte de fatalité ; mais je suis prête, monsieur. »

Ils montèrent dans une petite voiture que Lightwood avait prise à Greenwich, d’heureuse mémoire, et se rendirent au chemin de fer, où ils devaient trouver mister Milvey et sa petite femme, chez qui Mortimer était allé d’abord. Les dignes époux se firent un peu attendre, retenus qu’ils étaient par une ouaille du sexe féminin, l’un des fléaux de leur existence, fléau qu’ils supportaient avec une douceur exemplaire. Cette vieille brebis, d’autant plus à craindre que son absurdité chronique paraissait contagieuse, tenait à honneur de se distinguer des autres membres du troupeau en versant des larmes sonores à tout ce que disait en chaire le révérend Milvey, si consolantes d’ailleurs que pussent être les paroles du prêche. S’appliquant en outre les diverses lamentations de David, elle se plaignait d’une façon toute personnelle (bien après l’assistance) de ce que « ses ennemis l’entouraient de pièges, et l’avaient terrassée, en brisant sur elle leurs verges de fer. » Elle récitait cette partie de l’office du même ton qu’elle eût déposé une plainte devant un magistrat. Mais ce n’était pas son inconvénient le plus grave ; ce qui caractérisait surtout cette vieille veuve, c’était une idée qui, en général, la prenait au point du jour, surtout quand il faisait mauvais temps. Il lui semblait alors avoir sur la conscience, ou dans l’esprit, quelque chose qui lui créait le besoin immédiat de recourir au révérend Franck, pour qu’il la délivrât de ce fardeau incommode. Il était arrivé mainte fois à cet excellent homme de se lever dès l’aurore, et de se rendre chez missis Sprodkin (la disciple en question), étouffant, sous le sentiment du devoir, celui qu’il avait du ridicule de la brave dame, et sachant fort bien que le rhume qu’il allait prendre serait l’unique résultat de sa démarche. Toutefois, en dehors de leur tête-à-tête, le révérend Franck et sa petite femme en venaient bien rarement à insinuer que mistress Sprodkin ne valait pas l’embarras qu’elle donnait ; et ils supportaient ledit embarras comme ils faisaient de tous les autres. Enfin cette ouaille exigeante semblait posséder un sixième sens qui lui indiquait l’instant où sa visite pouvait être la plus importune, instant qu’elle ne manquait pas de choisir pour apparaître dans le vestibule du pasteur. Lors donc que le révérend Franck eût promis à Lightwood de l’accompagner avec missis Milvey, il dit à cette dernière : « Dépêchons-nous, Margaretta, ou nous serons pris par missis Sprodkin. — Oh ! oui ! car, c’est une gâte-projet ; et si assommante ! » avait répondu la chère petite femme avec sa gentille manière de souligner certains mots. Sa phrase n’était pas achevée qu’on vint lui dire que l’objet de ses craintes était en bas, et désirait consulter son pasteur sur une matière spirituelle.

Les divers points que la chère dame tenait à élucider ayant rarement un caractère d’urgence (par exemple, qui avait engendré un tel ? ou quelque renseignement à l’égard des Amorites), missis Milvey eut l’idée de congédier l’importune en lui faisant remettre du thé, du sucre et un petit pain au beurre. La veuve accepta ces dons ; mais ne voulant pas partir sans avoir salué le révérend, elle l’attendit au passage ; et mister Milvey, ayant eu l’imprudence de lui dire : « J’espère que vous allez bien » s’attira un long discours au sujet du thé et du sucre, du pain et du beurre, devenus pour la vieille femme « de la myrrhe et de l’encens, des sauterelles et du miel sauvage. » Ayant dit ces paroles intéressantes, missis Sprodkin fut laissée dans le vestibule ; et mister et missis Milvey coururent à la gare, où ils arrivèrent en nage.

Tout ce que nous rapportons là est dit à l’honneur de ce couple chrétien ; excellent couple, dont les pareils se comptent par centaines ; gens consciencieux, qui passent leur vie à se rendre utiles, et qui, noyant les petitesses de leur œuvre dans sa grandeur, ne croient pas déroger en se mettant à la disposition de sottes créatures aussi incompréhensibles qu’exigeantes.

« Retenu au dernier moment par quelqu’un qui avait le droit de se faire écouter, dit mister Milvey à Mortimer, en s’excusant de s’être fait attendre,

— Oh ! oui ! au dernier moment, ajouta Margaretta. Quant au droit de se faire écouter, cher Franck, je pense quelquefois, je dois le dire, que vous êtes trop bon ; et que vous permettez qu’on abuse un peu de vous. »

Bella, malgré sa foi aveugle dans le cher John, sentait que l’absence de son mari causerait aux Milvey une surprise désagréable pour elle, et parut un peu embarrassée quand la petite femme du révérend lui demanda comment allait mister Rokesmith. « Il est sans doute parti d’avance, poursuivit la chère âme. Non ? Alors, il va nous rejoindre ? »

Bella fut obligée de renvoyer John dans son lit, et de lui faire attendre un nouveau coup de lancette ; mais elle le fit avec moins d’assurance que la première fois ; car la répétition d’un mensonge innocent, quand on n’y est pas habitué, nous le fait paraître coupable.

« Oh ! ma chère ! dit missis Milvey, que je le regrette. Mister Rokesmith a donné à miss Hexam tant de marques d’intérêt ! Quel dommage que nous n’ayons pas su cela ! Je lui aurais envoyé quelque chose qui aurait calmé sa douleur, et il aurait pu vous accompagner. »

Bella se hâta de dire que son mari ne souffrait pas. « Oh ! tant mieux ! J’en suis enchantée. Je ne sais comment cela se fait ; mais il est certain que les membres du clergé et leurs femmes ont l’air d’avoir une influence qui fait gonfler les visages. À l’école, dès que je regarde un élève, il me semble voir enfler ses joues ; et Franck ne fait jamais la connaissance d’une vieille femme, sans qu’aussitôt la malheureuse gagne une fluxion. Encore une chose que je ne comprends pas : nous faisons renifler tous les enfants ; je ne sais pas pourquoi ; et cela me désole. Mais plus nous nous occupons d’eux, plus ils reniflent ; absolument comme ils font, quand le texte du sermon vient d’être prononcé. Franck, j’ai vu ce monsieur quelque part ; n’est-ce pas un maître de pension ? »

Ces derniers mots se rapportaient à un jeune homme réservé et d’un costume décent : habit et gilet noirs, pantalon poivre et sel. Il était entré dans le bureau au moment où Lightwood en sortait pour aller prendre un renseignement quelconque, et s’était précipité vers les affiches dont le mur était couvert. Il paraissait, en outre, prêter l’oreille à ce que disaient les allants et venants, et s’était rapproché de missis Milvey quand elle avait nommé Lizzie. Toutefois, il avait l’œil sur la porte par laquelle était sorti Lightwood, et tournait le dos au pasteur et à sa femme. En entendant la question de missis Milvey il éprouva un tel embarras, et cet embarras fut tellement visible, que le pasteur lui adressa la parole. « Je ne me souviens pas de votre nom, dit Franck, mais je me rappelle fort bien vous avoir vu.

— Bradley Headstone, dit celui-ci, en se retirant vers un endroit plus sombre.

— J’aurais dû m’en souvenir, reprit Franck en lui tendant la main. J’espère que votre santé n’est pas mauvaise ; mais vous paraissez fatigué : sans doute un excès de travail ?

— Oui, monsieur ; un travail accablant.

— Vous n’avez pas profité des vacances pour prendre quelque plaisir ?

— Non, monsieur.

— Toujours travailler, sans jamais se distraire, ne saurait émousser vos facultés ; ce n’est pas cela que je crains pour vous, monsieur ; mais prenez garde, cela amène la dyspepsie.

— Merci du conseil, monsieur ; j’en tiendrai compte. Pourrais-je vous dire deux mots à l’écart ?

— Certainement. »

La nuit était venue, et l’on avait allumé le gaz. Bradley, qui n’avait pas cessé de guetter le retour de Mortimer, sortit par une autre porte et emmena le révérend Milvey.

« L’une de vos dames, monsieur, dit-il en pinçant et en étirant ses gants, a prononcé tout à l’heure un nom qui m’est familier, celui d’un de mes anciens élèves — c’est-à-dire de sa sœur, de miss Hexam. »

Il avait l’air d’un homme très-timide qui cherche à dominer ses nerfs, et parlait avec contrainte. Il s’arrêta entre ces deux dernières phrases, et il y eut dans son silence quelque chose qui embarrassa le pasteur.

— Oui, monsieur ; nous allons même voir miss Hexam, dit celui-ci.

— C’est ce que j’ai cru entendre. J’espère qu’il ne lui est pas arrivé malheur. Est-ce qu’elle aurait perdu quelqu’un… de sa famille ? »

Mister Milvey trouva que le maître de pension avait des manières étranges, et le regard singulièrement noir ; il lui répondit néanmoins, avec sa bonté ordinaire, que miss Hexam n’avait personne à regretter. « Vous avez cru, ajouta-t-il, que j’allais là-bas pour un enterrement ?

— Il est possible, dit Bradley, qu’un enchaînement d’idées, ou votre caractère d’ecclésiastique, ait pu me le faire penser ; mais je n’en ai pas conscience. Ainsi donc vous n’allez enterrer personne ? »

Quel homme étrange, et quel regard inquiet ! On en est oppressé. « Non, monsieur, répondit le pasteur ; et puisque vous portez tant d’intérêt à la sœur de votre élève, je suis heureux de vous dire que je vais là-bas pour la marier. »

Bradley tressaillit et recula ; il saisit le pilier qui était derrière lui ; et si jamais le pasteur vit une figure livide, ce fut bien en ce moment. « Vous êtes malade, M. Headstone.

— Ce n’est rien, monsieur. Que je ne vous retienne pas ; j’ai souvent de ces vertiges, et je n’ai besoin de personne ; merci. Bien reconnaissant des quelques minutes que vous m’avez accordées. »

Mister Milvey qui n’avait pas de temps à perdre, répondit quelques mots et s’éloigna. Au moment de rentrer dans la salle il se retourna, et vit le maître de pension, qui, la tête nue, et toujours adossé au pilier, essayait d’arracher sa cravate.

« Il y a là-bas, dit-il à un employé de la gare en lui désignant Bradley, une personne qui est très-malade, et qui a besoin de secours. »

Lightwood, pendant ce temps-là, avait pris les billets ; on sonna la cloche, et le train commençait à s’ébranler, quand l’individu auquel Franck avait recommandé le malade, se mit à courir le long du convoi, en jetant les yeux dans tous les wagons.

« Monsieur ! dit-il en sautant sur le marchepied, et en s’accrochant du coude à la portière, le gentleman que vous m’avez montré a une crise nerveuse.

— D’après ce qu’il m’a dit, répliqua le pasteur, cela lui arrive souvent ; et il ne paraît pas s’en inquiéter. »

Jamais, cependant, l’employé de la gare n’a vu d’homme dans un pareil état : mordant et frappant avec rage tout ce qui l’entoure.

« Monsieur, continue le surveillant, voudrait-il bien dire son nom, puisque c’est lui qui, le premier, a vu ce gentleman. »

Mister Milvey donne sa carte, en faisant observer qu’il ne connaît pas le malade ; tout ce qu’il peut affirmer c’est que ce gentleman exerce une profession très-respectable, et lui a dit qu’il ne se portait pas bien ; ce qui est hors de doute.

L’employé prend la carte, épie l’instant favorable, se laisse glisser sur le trottoir ; et l’incident n’a pas d’autre suite.

Le convoi passe avec fracas au milieu des toitures et des maisons qu’on a déchirées pour lui livrer passage. Il roule au-dessus des rues populeuses, il roule sous la terre fertile, sort du tunnel, en éclatant comme une bombe, traverse la Tamise, et disparaît de nouveau, comme s’il avait fait explosion dans le jet de fumée, de lumière et de vapeur qui a franchi la rivière. Quelques minutes se passent ; il retraverse le fleuve, ainsi qu’une fusée, délaissant les courbes des rives, dont il s’éloigne avec mépris, et allant droit à son but comme le temps, auquel peu importe que les ondes vivantes s’élèvent ou s’abaissent, qu’elles réfléchissent les clartés célestes ou les ténèbres, les rayons ou les nuages, produisent leurs petites moissons d’herbe ou de fleurs, se courbent ici, fassent un détour là-bas, soient troublées ou limpides, calmes ou turbulentes ; car en dépit de la diversité de leurs sources et de leurs efforts, elles se dirigent toutes vers le même océan qu’elles ne peuvent éluder.

Après le chemin de fer, course en voiture au bord du fleuve, qui glisse dans la nuit avec solennité, comme toute chose qui, soit dans l’ombre, soit au grand jour, cède avec calme à l’attraction de l’aimant éternel.

Plus ils approchent de la chambre où est Eugène, plus ils craignent de n’y pas retrouver son délire. Enfin ils aperçoivent la petite clarté de sa fenêtre, et leur espoir se ranime, bien que Lightwood se dise que, s’il était mort, Elle n’en serait pas moins près de lui. Mais il est calme, et plongé dans un demi-sommeil. Bella entre dans la chambre, un index levé, pour imposer silence, et va embrasser Lizzie. Personne ne parle ; ils s’asseyent tous, et attendent sans rien dire.

Mêlées à l’écoulement du fleuve, et à la course du train, ces questions reviennent à l’esprit de Bella : « Que signifie cette énigme ? Pourquoi ne pas voir mister Lightwood, pourquoi toujours l’éviter ? Cette épreuve qu’elle doit subir, quand viendra-t-elle ? John a parlé d’un triomphe qui dépendait de la confiance qu’elle aurait en lui — rendre triomphant celui qu’elle aime, ! — il a dit ce mot-là, un mot qui ne sortira pas de son cœur. »

La nuit touche à sa fin quand Eugène ouvre les yeux. Il demande l’heure qu’il est, et si Mortimer est de retour. Lightwood s’approche, et lui dit que tout est prêt.

« Cher ami, reprend Eugène avec un sourire, nous te remercions tous les deux. Lizzie, dites-leur qu’ils sont les bienvenus, et que, si j’en avais la force, je les remercierais éloquemment.

— Nous le savons bien, dit le pasteur. Êtes-vous mieux, mister Wrayburn ?

— Je suis heureux, dit Eugène.

— Mieux aussi, j’espère ? » redemande mister Milvey.

Eugène indique Lizzie du regard, comme s’il voulait dire qu’il faut l’épargner, et ne répond rien.

Ils se sont levés tous ; le révérend Milvey profère les paroles consacrées, paroles si rarement unies aux ombres de la mort, si étroitement liées aux pensées joyeuses, à l’idée de vie, de santé et d’espoir. Bella se rappelle son mariage, si plein de joie et de soleil, et pleure tout bas.

Missis Milvey, suffoquée par la pitié, pleure également ; et Jenny, les mains jointes, fond en larmes derrière son rideau de cheveux. Penché au-dessus d’Eugène, les yeux fixés sur lui, et lisant à voix basse, mais d’une façon nette, le révérend Milvey exerce son ministère avec une simplicité convenable. Comme il est impossible au marié de mouvoir la main, le pasteur la lui touche avec l’anneau, et met celui-ci au doigt de l’épouse.

Après la cérémonie, tout le monde ayant quitté la chambre, Lizzie passe son bras sous la tête d’Eugène, et met la sienne sur l’oreiller.

« Va ouvrir les rideaux, lui dit-il au bout de quelques instants ; voyons notre jour de noces. »

Le soleil se levait, et ses premiers rayons traversaient la fenêtre au moment où Lizzie, revenue près du blessé, posait ses lèvres sur les siennes.

« Béni soit ce jour, dit Eugène.

— Je le bénis, répondit-elle.

— Un pauvre mariage que tu as fait-là, ma bien-aimée ; un corps sans mouvement, qui bientôt ne sera plus rien, même pour toi, pauvre veuve !

— Ce mariage, j’aurais donné tout au monde pour oser l’espérer.

— Tu t’es sacrifiée, reprit-il en secouant la tête ; mais tu as servi ton cœur ; ce qui m’excuse, c’est que d’abord tu l’avais jeté au vent.

— Non ; je vous l’avais donné.

— C’est la même chose, pauvre Lizzie.

— Pas du tout ; assez parlé d’ailleurs ; chut ! »

Elle vit ses yeux se mouiller de larmes, et le supplia de les fermer. « Non, dit-il ; laisse-moi te regarder pendant que je le peux encore, brave et noble fille, si dévouée, si grande ! »

Les yeux de Lizzie se mouillèrent à leur tour ; puis quand Eugène, réunissant toutes ses forces, posa sur elle sa tête blessée, elle ne put retenir ses larmes, et ils pleurèrent tous les deux.

« Quand tu me verras m’en aller, dit-il après un instant de silence, prononce mon nom, Lizzie ; et je reviendrai.

— Oui, cher Eugène,

— Tu vois, reprit-il en souriant, j’étais déjà parti. »

L’extrême faiblesse de ce corps fracturé, épave inerte et douloureuse, était ce qu’il y avait de plus alarmant ; cependant Eugène parut se sentir moins mal.

« Ah ! Lizzie, ma bien-aimée, dit-il, si j’allais en revenir, comment reconnaître ce que tu as fait ?

— N’ayez pas honte de moi, répondit-elle, et vous aurez tout payé ; et même bien davantage.

— Une vie entière n’y suffirait pas, Lizzie.

— Alors vivez longtemps ; vivez pour moi, Eugène, pour vous acquitter, pour voir comme je travaillerai, afin que vous ne rougissiez pas de mon ignorance.

— Pauvre chérie, dit-il avec un peu du ton d’autrefois, ce que j’ai de mieux à faire n’est-il pas de mourir ?

— Oui, pour me briser le cœur.

— Je ne songeais pas à cela ; je me disais que, dans ta compassion pour ce pauvre blessé, tu en pensais tant de bien, tu l’aimais si tendrement…

— Oh ! oui ; bien tendrement, Dieu le sait !

— Dieu sait aussi le prix que j’y attache ; et si je vivais, tu me verrais bien vite tel que je suis.

— Je verrais que mon Eugène a une foule de qualités, et la résolution d’en faire bon usage.

— Je le voudrais, ma Lizzie, dit-il d’un air mi-sérieux, mi-plaisant ; mais je n’ai pas la vanité de le croire ; comment le pourrais-je, en songeant à ce caractère frivole, à ma jeunesse gaspillée ?… Non ; ma conscience en a le pressentiment : si je vivais, je tromperais ton espoir et le mien, Lizzie. Tu vois bien qu’il faut que je meure. »