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L’Ami commun/IV/7

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Traduction par Henriette Loreau.
Hachette (tome 2p. 297-307).


VII

MIEUX VAUT ÊTRE ABEL QUE CAÏN


Le jour commençait à poindre à l’écluse de Plashwater. On apercevait encore les étoiles ; mais il y avait au levant une pâle clarté qui n’appartenait pas à la nuit. La lune était couchée, et vue à travers le brouillard qui rampait sur la Tamise, l’eau et les arbres apparaissaient comme des ombres de fleuve et de feuillage. La terre, ainsi que les étoiles pâlissantes, avait un air de spectre, et la clarté du levant, inerte et blafarde, pouvait se comparer au regard vitreux des morts. Cette comparaison vint peut-être à l’esprit du batelier, qui se trouvait seul en ce moment au bord de l’écluse. Ce qu’il y a de certain c’est qu’il tressaillit quand une bouffée d’air passa en murmurant, et sembla dire tout bas quelque chose qui fit trembler le fleuve et les arbres, ou les rendit menaçants, car l’imagination pouvait se figurer l’un et l’autre.

Le batelier se détourna, et se dirigea vers la loge de l’éclusier, dont il essaya d’ouvrir la porte ; mais celle-ci était fermée au verrou.

« Il a peur de moi », se dit-il en frappant.

Riderhood, immédiatement réveillé, ne tarda pas à lui ouvrir.

« Ah ! c’est vous, troisième gouverneur. J’ vous croyais perdu : deux nuits dehors ! J’avais quasi envie d’ met’ un mot dans le journal, pour faire courir après vous. »

Bradley devint tellement sombre, en entendant ces paroles, que Riderhood jugea à propos de les tourner en compliment.

« C’est pas que j’ l’aurais fait, mon gouverneur, poursuivit-il en secouant bêtement la tête ; car, après m’êt’ amusé de c’ qui avait d’ comique dans c’t’ idée là, qu’est-ce que j’ me suis dit à moi-même ? J’ me suis dit : c’ è un homme d’honneur ; v’là c’ que j’ me suis dit : un homme d’honneur, et i reviendra. »

Chose remarquable : Riderhood ne lui adressa pas la moindre question. Il l’avait regardé en lui ouvrant la porte ; il le regarda de nouveau, cette fois à la dérobée, et ne l’interrogea pas. « Autant que j’ peu croire, vous seriez ben encore deux jours sans penser à déjeuner », dit-il, lorsque Bradley se fut assis, le menton dans ses mains, les yeux fixés à terre.

Autre chose digne de remarque : Riderhood, en lui parlant, feignait de ranger la chambre, afin d’avoir un prétexte pour ne pas le regarder.

« Oui, répondit Bradley sans changer d’attitude, je n’ai pas faim, je ferais mieux de dormir.

— Assurément, gouverneur ; j’allais vous l’ proposer ; mais peut-êt’ qu’vous avez soif ?

— Oui, » dit-il d’un air distrait.

Riderhood sortit la bouteille de gin, alla chercher de l’eau fraîche, et versa à boire à son hôte. Puis il arrangea son lit, dont il secoua la couverture, et Bradley s’y jeta tout habillé.

« D’mon côté, j’vas r’prend’ mon somme et en gratter les os », dit poétiquement Riderhood. Il alla en effet s’asseoir près de la fenêtre, dans le fauteuil où nous l’avons déjà vu ; mais loin de fermer les yeux, il guetta l’instant où son hôte serait profondément endormi. Se levant alors, et marchant à pas de loup, Riderhood examina le dormeur avec une attention minutieuse ; puis, il sortit pour récapituler ses découvertes.

« L’une de ses manches est déchirée au-dessus du coude, l’ morceau est arraché, se dit-il ; l’aut’ a un fameux accroc à l’épaule ; pour la chemise, on l’a rudement secouée : pus qu’une guenille à partir du col. Il a roulé su l’herbe ; il a eu les pieds dans l’eau. Puis taché partout ; et j’ sais d’ quoi, et d’ qui qu’ça vient ; hourrahr ! »

Bradley dormait toujours. Une barque descendant la rivière se présenta dans le courant de la journée. L’éclusier avait ouvert sans rien dire à tous les bateaux qui étaient passés le matin ; mais il héla celui-ci et demanda des nouvelles ; d’après ses calculs, cette barque avait eu le temps d’en apprendre. Les bargemen lui dirent ce qu’ils savaient du meurtre, et s’arrêtèrent pour en causer.

Il y avait environ douze heures que Bradley s’était couché lorsqu’il sortit de la maison. « I’ n’ me fera pas avaler qu’il a dormi tout ce temps-là », dit Riderhood en jetant ses yeux louches vers l’écluse. Bradley vint à lui, et s’asseyant sur le levier qui faisait mouvoir les portes, il lui demanda l’heure qu’il était. « Ent’ deux et trois, répondit l’honnête homme.

— Quand vient-on vous relever ? reprit Bradley.

— Après-demain, gouverneur.

— Pas plus tôt ?

— Pas seulement d’une minute. » Ils semblaient tous deux attacher à cette question une importance réelle. « Pas seulement d’un’ minute, répéta Riderhood, qui prolongea son hochement de tête négatif.

— Vous ai-je dit que je partais ce soir ? demanda Bradley.

— Non, gouverneur, répondit gaiement l’honnête homme, vous ne m’avez pas dit ça ; vous en auré eu l’intention, et vous l’auré oublié.

— Je partirai au coucher du soleil, dit Bradley.

— Pas sans une becquée, toujours, répondit l’autre ; faut manger un morceau. »

La mise de la nappe étant chose inconnue dans la maison, la becquée fut servie en un instant. Un immense plat, allant au four et contenant les trois quarts d’un énorme pâté, apparut sur la table où il fut suivi de deux couteaux de poche, d’une cruche d’eau et d’un pot de bière. Ils mangèrent tous les deux, mais l’éclusier infiniment plus que son hôte.

Riderhood ayant coupé deux morceaux de la grosse croûte, les avait placés, le premier devant Bradley, le second devant lui ; puis il avait mis sur chacun de ces triangles une forte portion de l’intérieur du pâté, se donnant ainsi la jouissance peu commune d’entamer sou assiette, et de l’absorber avec le contenu, sans parler du plaisir de poursuivre les gouttes de gelée qui fuyaient sur la table, et de les faire passer, de la pointe de son couteau dans sa bouche, lorsque toutefois elles ne glissaient pas. Bradley était si maladroit à ces différents exercices que Riderhood en fit la remarque. « Attention ! s’écria-t-il, vous allez vous couper, gouverneur. »

Mais l’avertissement venait trop tard ; le dernier mot n’était pas prononcé que Bradley s’était fait à la main une profonde estafilade. Ce qu’il y eut de plus grave, c’est qu’en demandant à Riderhood de lui mettre un linge, et en s’approchant de lui à cet effet, il secoua vivement la main, sans doute sous l’impression de la douleur, et aspergea de sang les habits de l’honnête homme.

Après le repas, quand les débris des assiettes et le reste de la gelée, ramassés sur la table, eurent été mis dans le pâté qui servait de récipient aux reliefs de toute nature, Riderhood remplit sa tasse et but jusqu’à la dernière goutte ; puis attachant sur Bradley un mauvais regard. « Troisième gouverneur », dit-il d’une voix enrouée, en s’appuyant sur une main, et en s’avançant pour lui toucher le bras, « la nouvelle a descendu la rivière.

— Quelle nouvelle ?

— Qui croyez-vous, reprit-il en secouant la tête, comme s’il eût rejeté la feinte avec dédain, qui croyez-vous qu’a repêché le corps ? Devinez voir.

— Je ne sais pas deviner.

— Eh ben, c’est elle ; la fille à Hexam ; hourrahr ! vous pouvé y aller : c’te fois encore, vous les trouverez ensemb’. »

Sa vive rougeur et le mouvement convulsif de ses lèvres annoncèrent à quel point cette nouvelle le touchait ; mais il ne dit pas un mot ; il alla s’appuyer à la fenêtre, et regarda au dehors. Riderhood le suivit des yeux, examina ses habits, les taches de sang dont ils étaient parsemés, et parut meilleur devin que Bradley.

« J’ai été si longtemps sans dormir, dit enfin celui-ci, que je me recoucherais volontiers ; permettez-vous ?

— Avec plaisir ; faites donc, » répondit l’honnête homme.

Il était déjà sur le lit, et y resta jusqu’au soleil couché. En s’en allant, il trouva Riderhood assis au bord du chemin et qui paraissait l’attendre.

« Quand il sera nécessaire que nous ayons de nouveaux rapports, dit Bradley, je reviendrai ; bonsoir.

— En c’cas-là, puisqu’ign’y a pas mieux pour aujourd’hui, bonsoir, » répondit Riderhood, qui reprit la route de l’écluse. Mais il se retourna l’instant d’après et grommela entre ses dents : « Faut pas croire qu’vous seriez parti comme ça si mon remplaçant n’était pas là, ou tout comme. Vous n’aurez pas fai un mille que vous s’rez rattrapé ; t’nez-vous ben ça pour dit. »

En effet, devant être relevé après le coucher du soleil, il vit arriver son remplaçant au bout de quelques minutes ; et sans compléter sa corvée, faisant à l’autre un emprunt d’une demi-heure qu’il lui rendrait plus tard, il se mit immédiatement sur la piste de Bradley.

Toute sa vie s’était passée à guetter, à ramper dans l’ombre, à suivre les uns, à dérouter les autres, à flairer les traces de ceux qu’il cherchait ou dont il fuyait la rencontre ; c’était la seule chose qu’il eût apprise, et il la savait bien. Bref, il avait rejoint son homme, c’est-à-dire il n’en était plus qu’à la distance convenable, avant que Bradley eût gagné l’écluse suivante.

Le maître de pension regardait souvent derrière lui, mais sans rien voir qui pût éveiller ses craintes. L’honnête homme savait tirer parti de la disposition des lieux ; il savait où il fallait passer de l’autre côté de la haie, se glisser derrière le mur, se baisser tout à coup, presser le pas ou le ralentir : un millier d’expédients que la conception lente du malheureux Bradley n’aurait jamais trouvés. Mais il les suspendit, et s’arrêta en voyant son homme tourner dans un chemin couvert situé au bord de l’eau : un endroit isolé, envahi par les ronces, les orties, les épines, et qui, placé à la lisière d’un bois en exploitation, était encombré d’arbres abattus. Bradley marcha sur ces troncs d’arbres, en descendit, y remonta comme aurait fait un écolier ; mais dans un but assurément que n’aurait pas eu celui-ci.

« À quoi est-ce qu’i’ pense ? » murmura Riderhood, qui, tapi dans le fossé, écartait légèrement les broussailles. « Par saint Georges et le dragon ! vllà ti pas qu’i’va prend’ un bain ? »

Bradley avait refranchi les troncs d’arbres, était venu au bord de l’eau, et commençait à se déshabiller. Cela pouvait être un suicide, arrangé de manière à passer pour un accident ? « Mais si c’était là vot’ jeu, pensa l’éclusier, vous n’auriez pas sous l’ bras un paquet qu’vous avez été prend’ dans ce fouillis. » Néanmoins Riderhood se sentit soulagé quand il vit son homme sortir de l’eau peu de temps après. « Car, dit-il avec émotion, j’aurais du chagrin d’vous perd’ avant d’avoir tiré de vous quéque argent. »

Accroupi dans un autre fossé (il en avait changé quand Bradley lui-même avait changé de direction), et n’écartant de la haie qu’une si faible partie que la vue la plus perçante ne l’aurait pas découvert, l’honnête personnage guettait le baigneur, qui probablement faisait sa toilette. Mais quelle surprise quand il le vit reparaître !

« Ah ! ben, dit Riderhood, c’est comme ça qu’vous étiez c’fameux soir, quand j’vous ai vu à la porte du Temp’. Je n’vous quitte pas : vous êtes fin ; mais y a pus fin qu’vous. »

Sa toilette achevée, le baigneur s’accroupit, fit usage de ses deux mains, et se releva tenant un paquet. Il regarda autour de lui avec une grande attention, se rapprocha de la rivière, et y jeta son paquet le plus loin qu’il put, en faisant le moins de bruit possible.

Toujours dans son fossé, Riderhood ne se remit en marche que lorsque le maître de pension eut reprit son chemin d’une manière définitive, et lui fut caché par un coude de la rivière. « Maintenant, se dit l’honnête homme, faut-i’ le suiv’ ou l’lâcher c’te fois, et m’en aller à la pêche ? »

La question n’étant pas résolue, il poursuivit sa course, tout en continuant les débats. « Supposition qu’je l’lâche à c’te heure, j’peux le faire revenir ou me rend’ chez lui. J’saurai toujours ben le r’trouver ; tandis que l’paquet, c’est pas la même chose, i’ pourrait tomber ent’ les mains d’un aut’. V’là qu’est dit, j’vas à la pêche. »

Le malheureux qu’il abandonnait provisoirement continuait à se diriger vers Londres, tremblant au moindre bruit, se défiant de tous les visages, et n’ayant aucun soupçon du danger qui le menaçait. Il pensait bien à Riderhood, il y pensait constamment depuis leur première entrevue ; mais la place que l’éclusier occupait dans son esprit n’était pas celle d’un homme qui se mettait à sa poursuite. Il s’était donné tant de mal pour lui en forger une, et pour l’y faire entrer, qu’il n’admettait pas que Riderhood pût en occuper une autre. Tout meurtrier subit le même aveuglement, c’est une chose fatale contre laquelle il lutte en vain. La découverte du crime peut se faire par cinquante portes ; il parvient, à force de peine et de ruse, à en fermer quarante-neuf, et ne voit pas que la cinquantième est ouverte à deux battants.

Bradley n’avait pas de repentir ; mais il était en proie à une situation morale plus douloureuse, plus consumante que le remords. Le criminel qui parvient à étouffer celui-ci, ne peut pas échapper à ce supplice de recommencer toujours son crime et de le refaire d’une manière plus efficace. L’ombre de cette torture s’aperçoit dans toutes les paroles des meurtriers, dans leurs défenses, dans leurs aveux, jusque dans leurs mensonges. « Si j’avais fait ce dont on m’accuse, est-il croyable que j’aurais commis telle ou telle maladresse ? Aurais-je dégarni cette place qui donnait accès à la dénonciation, fourni ce prétexte aux paroles de ce faux témoin ? »

Voir continuellement les côtés faibles de son crime, s’efforcer d’y remédier, alors que cette faiblesse est irrémédiable, aggrave l’attentat en le faisant accomplir mille fois au lieu d’une ; mais cette obsession porte en elle-même son châtiment et l’inflige à toute heure.

Bradley vivait ainsi, enchaîné à l’idée de sa haine et de sa vengeance, et se disant sans cesse qu’il aurait dû les assouvir par d’autres moyens que ceux qu’il avait employés. L’arme aurait pu être meilleure, le moment et l’endroit mieux choisis. Frapper son homme par derrière et dans l’ombre n’était pas mal, surtout au bord d’un fleuve ; mais il fallait l’assommer du premier coup, le mettre au moins hors d’état de se défendre ; tandis qu’il s’était retourné et avait engagé une lutte dangereuse. De même, pour en finir avant que le hasard n’eût fait arriver du secours, il l’avait poussé dans la Tamise sans lui avoir complètement arraché la vie. Si cela pouvait se refaire ! ce n’est pas ainsi qu’il faudrait agir. Supposez qu’on l’eût maintenu sous l’eau pendant quelques instants ; supposez que le premier coup eût été plus ferme ; supposez qu’on lui eût tiré une balle, ou qu’on l’eût étranglé. Supposez tel moyen, supposez tel autre, supposez tout au monde, excepté de pouvoir se délivrer de cette pensée dévorante, car c’est inexorablement impossible.

La réouverture des classes avait lieu le lendemain. Les élèves trouvèrent la figure du maître peu ou point changée ; elle exprimait toujours le travail pénible d’une intelligence opiniâtre et peu active. Mais tout en donnant ses leçons, Bradley recommençait le meurtre, et il le faisait mieux. La craie à la main, il s’arrêtait avant d’écrire au tableau, et pensait à l’endroit où il avait attaqué sa victime. Un peu plus haut, ou un peu plus bas, la rivière n’était-elle pas plus profonde, la berge plus élevée, plus abrupte ? Il avait presque envie de dessiner la rive, et de se démontrer à lui-même ce qu’il voulait dire. Pendant la prière, pendant la dictée, pendant le calcul, pendant les questions et les réponses, il refaisait l’assassinat, le faisait autrement, s’y prenait mieux et recommençait toujours.

C’était le soir ; Bradley se promenait dans son jardin, où la petite miss Peecher, cachée derrière sa jalousie, le suivait des yeux, et, dans sa contemplation, lui envoyait comme offrande le parfum de son flacon de sels, bons contre les maux de tête, quand l’élève favorite, sa fidèle compagne, leva le bras. « Qu’est-ce que c’est, Mary-Anne ?

— S’il vous plaît, madame, le jeune mister Hexam qui vient voir mister Headstone (Charley était maintenant professeur dans un autre pensionnat).

— Très-bien, Mary-Anne. »

Nouvelle requête du bras de l’élève. « Vous pouvez parler, Mary-Anne.

— Mister Headstone, madame, a fait signe de venir à mister Hexam ; puis il est rentré sans l’avoir attendu. Lui aussi, madame, il vient d’entrer ; et il a fermé la porte. »

Ainsi que mon cœur, pensa miss Peecher.

L’élève agita de nouveau son bras télégraphique.

« Qu’est-ce que c’est, Mary-Anne ?

— Il doit faire bien sombre autour d’eux, madame ; car les jalousies sont baissées, et ni l’un ni l’autre ne les remonte.

— Des goûts et des couleurs, dit la bonne petite miss en portant la main à son petit corsage méthodique pour étouffer un soupir, des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer, Mary-Anne. »

À la vue de son ami, qu’enveloppait l’ombre jaune du parloir, Charley s’arrêta au seuil de la porte.

« Entrez, lui dit Bradley, entrez. »

Hexam se dirigea vers la main qui lui était tendue, mais s’arrêta de nouveau sans la prendre. Les yeux injectés de sang du malheureux Bradloy se levèrent avec effort, et rencontrèrent le regard de son ancien élève.

« Savez-vous la nouvelle, mister Headstone ?

— Quelle nouvelle ?

— À propos de ce Wrayburn ; on dit qu’il a été tué.

— Il est donc mort ! » s’écria Bradley.

Hexam le regardait toujours. Bradley se passa la langue sur les lèvres, jeta les yeux autour du parloir, puis sur le jeune homme et les baissa vivement. « J’ai entendu dire qu’on l’avait attaqué, reprit-il en s’efforçant de dominer ses lèvres convulsives, mais je n’en savais pas le résultat.

— Où étiez-vous alors ? observa Charley en s’avançant ; ne dites rien, je ne demande pas de réponse ; la confidence que vous m’obligeriez à recevoir serait répétée mot pour mot, je vous en avertis, monsieur ; prenez garde, mot pour mot. »

Ces paroles semblèrent causer une vive douleur au malheureux maître ; l’air désolé qui naît d’un complet abandon, tomba sur lui comme une ombre visible.

« À moi la parole, continua Charley, pas à vous ; si vous la prenez, c’est à vos risques et périls. Je ne suis pas venu ici pour vous entendre, mais pour vous mettre sous les yeux votre effroyable égoïsme, et vous montrer que je ne peux plus et ne veux plus avoir rien de commun avec vous. »

Il regarda son élève comme s’il eût attendu que celui-ci continuât de réciter une leçon que lui, Bradley, savait par cœur et dont il était fatigué ; mais il n’articula pas un mot.

« Si vous avez pris à cet assassinat une part quelconque, je ne dis pas laquelle, poursuivit Hexam, si vous étiez dans le secret, ou seulement, — je ne vais pas plus loin, — si vous connaissez le coupable, vous m’avez fait un tort que je ne vous pardonnerai jamais. Vous étiez avec moi, vous le savez, lorsque je suis allé chez lui ; vous étiez avec moi quand j’épiais ses démarches, dans le but d’arracher ma sœur à son influence et de la ramener à la raison. J’ai consenti à vous mêler à cette affaire, pour faciliter votre mariage ; et sachant cela, vous n’avez pas craint de vous livrer à toute la violence de votre nature. Est-ce là votre gratitude ? »

Bradley était assis, et attachait dans le vide un regard fixe et distrait ; chaque fois que son ancien élève faisait une pause, il tournait les yeux vers lui comme s’il lui eût fait répéter une leçon, et reprenait son regard fixe dès que le jeune homme reprenait la parole.

« Je vous parlerai avec franchise, monsieur, continua Hexam en secouant la tête d’un air quasi menaçant, non pas de certaines choses auxquelles il serait dangereux pour vous de faire allusion, mais de ce que je ne peux ignorer. Si vous avez été un bon maître j’ai été un bon élève ; mes succès vous ont fait honneur, et la réputation que je me suis créée ne vous a pas moins servi qu’à moi : à cet égard nous sommes quittes. Maintenant de quelle façon m’avez-vous payé mon entremise auprès de ma sœur ? Vous m’avez compromis en vous montrant avec moi à la poursuite de ce Wrayburn. Si, grâce à ma réputation et à l’absence de tout rapport avec vous, j’échappe à cette souillure, ce sera à moi seul que je le devrai ; donc pas de remercîments pour cela. »

Il regarda Charley qui venait de s’arrêter. « Je continue, monsieur ; n’ayez pas peur, j’irai jusqu’au bout. Vous connaissez mon histoire ; vous savez que j’ai eu des antécédents avec lesquels il m’a fallu rompre. Je vous ai dit, et vous l’avez su par vous-même, que la maison paternelle, d’où je me suis vu contraint de fuir, n’était pas des plus honorables. Mon père étant mort, on devait croire que j’arriverais sans obstacle à la respectabilité ; mais non, vous savez ce que fit ma sœur. »

Il parlait avec assurance, d’une voix sèche, d’un air froid, la joue et le regard aussi peu animés que si le passé n’avait rien eu pour lui d’attendrissant. Le fait est que son cœur était vide, et que se souvenir n’éveillait en lui nulle émotion. En dehors de soi, qu’y a-t-il pour l’égoïsme qui regarde en arrière ?

« À propos de ma sœur, reprit Charley, je regrette vivement que vous l’ayez connue ; c’est une chose faite, il n’y a pas à y revenir. Vous m’inspiriez toute confiance ; je vous ai parlé d’elle, expliqué son caractère, vous ai dit comment elle contrecarrait, par des idées absurdes, tous les efforts que je faisais pour nous rendre respectables. Vous l’avez aimée ; j’ai fait tout mon possible pour vous seconder auprès d’elle ; rien n’a pu la contraindre à accepter votre amour, et nous sommes entrés en lutte avec ce Wrayburn. Qu’avez-vous fait, je vous le demande, sinon de justifier ma sœur et de me mettre dans mon tort, en motivant les préventions qu’elle avait contre vous ? Tout cela, monsieur, parce que vous êtes tellement égoïste, tellement absorbé par vos passions, que vous n’avez pas même songé à moi. »

De tous les vices que présente la nature humaine, cet égoïsme prodigieux, dont il accusait son maître, pouvait seul donner à Hexam la conviction profonde avec laquelle il se posait en victime, et soutenait son rôle d’offensé. « Chose extraordinaire, s’écria-t-il avec de véritables larmes, qu’à chaque effort que je fais pour atteindre une respectabilité complète, je me trouve arrêté par quelqu’un, sans qu’il y ait de ma part la moindre faute. Non content d’avoir fait tout ce que je viens de dire, il faut que vous me déshonoriez en faisant rejaillir sur moi la honte de ma sœur, si mes soupçons, comme j’ai tout lieu de le craindre, ont le moindre fondement ; et plus votre culpabilité sera grande, plus il me sera difficile d’empêcher les autres de m’associer à vous dans leur esprit. »

Après un dernier sanglot donné à ses infortunes, il s’essuya les yeux, et se dirigea vers la porte. « Néanmoins, dit-il en se retournant, je suis bien résolu, quoi qu’il arrive, à me créer une position respectable ; et il ne sera pas dit qu’on me fera déchoir du rang que j’aurai conquis dans l’échelle sociale. J’ai rompu avec ma sœur, aussi bien qu’avec vous. Puisqu’elle s’inquiète assez peu de moi pour ne pas craindre de miner ma respectabilité, qu’elle suive sa route, je suivrai la mienne. J’ai une brillante perspective, et j’en profiterai seul, puisqu’au lieu de m’aider, c’est à qui s’efforcera de me nuire. Je ne parle pas de ce que vous avez sur la conscience, mister Headstone ; je l’ignore et ne désire pas le savoir ; mais vous sentirez qu’il est juste de vous éloigner de moi. J’espère donc que vous vous tiendrez à l’écart, et que vous trouverez une consolation à ne faire retomber que sur vous-même la responsabilité de vos actes. Il est probable que, d’ici à quelques années, je dirigerai les études de la pension où je me trouve ; la maîtresse de l’établissement étant veuve, j’ai l’espoir, bien qu’elle soit plus âgée que moi, j’ai l’espoir, dis-je, de l’épouser un jour. Si cela peut être pour vous une satisfaction de connaître l’avenir qui m’est ouvert, je suis heureux de vous annoncer que telle est la position à laquelle j’ai le droit de prétendre, pourvu que je conserve ma respectabilité. Enfin, monsieur, je me résume en vous disant que si vous avez le sentiment de vos torts envers moi, et le désir de les expier, ne fût-ce que légèrement, j’espère que vous songerez à la vie respectable que vous auriez pu avoir ; et que vous la comparerez avec la misérable existence que vous vous êtes faite par votre faute. »

N’est-il pas étrange que le malheureux Bradley prît à cœur de telles paroles, et en souffrît amèrement ? Peut-être s’était-il attaché à ce garçon pendant les longues années de travail qu’ils avaient passées ensemble ? Peut-être avait-il trouvé un allégement à sa tâche quotidienne dans ses rapports avec un esprit plus vif, plus pénétrant que le sien ? Peut-être un air de famille entre le frère et la sœur, quelque ressemblance dans la voix ? — Toujours est-il que lorsque Hexam eut fermé la porte, le malheureux Bradley courba la tête ; et pressant à deux mains ses tempes brûlantes, il rampa sur le plancher dans une agonie indescriptible, sans pouvoir répandre une larme.

Ce jour-là, Roger Riderhood ne s’était occupé que de la rivière. Il avait pêché la veille avec ardeur ; mais il avait commencé tard, la nuit était venue, la pêche n’avait pas été heureuse. Il s’y était remis dès le matin, cette fois avec plus de chance, et il avait rapporté à l’écluse le poisson qu’il avait pris, c’est-à-dire le paquet jeté la veille dans la Tamise par le faux batelier.