L’Amitié (Nemo)/IX

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Nemo
Petrot-Garnier (p. 22-25).


CHAPITRE IX

Rareté de l’Amitié.


La vraie et solide amitié, celle qui, seule, mérite ce beau nom, n’est que l’amitié contractée peu à peu, par la pratique et quand le caractère est fait.

Elle est rare.

Les attaches de l’enfance ne sont point la vraie amitié ; la raison étant à peine formée et la vertu n’étant point encore affermie, on ne se peut connaître tout entier.

On est exposé d’ailleurs à trop d’écueils : la contention, l’intérêt, le changement dans la conduite, les mœurs. Il faut être en âge d’homme, à cette époque de la vie où l’on ne change pas.

Outre qu’elle n’existe guère qu’entre égaux, des éléments divers, dont la rencontre est difficile, sont de rigueur.

Il faut indispensablement quatre choses : la sympathie, les bonnes mœurs, même culte du vrai Dieu, même politique. En dehors de cette essentielle réunion, point de vrais amis, point la vraie, parfaite amitié.

Parce que l’on se voit, parce que les affairés mettent en relation, tout le monde a sur les lèvres le mot d’ami. N’est-ce pas que la justification du banal et vieil adage : Autant est commun le nom, autant est rare la chose ?

Tout homme qui entre en réflexion ou remue avec quelque sérieux les annales du genre humain, en fait l’affligeante remarque. La longue antiquité, entre les générations de bientôt soixante siècles, compte les amis, savoir : chez le peuple choisi, un David et un Jonathas… par les nations païennes, un Thésée et un Pirithoüs ; un Achille et un Patrocle ; un Épaminondas et un Pélopidas… peut-être, un Oreste et un Pylade, avec un Damon et un Pythias, moins connus et non moins dignes de l’être.

Ils étaient, ces deux derniers, lisons-nous, liés par une si étroite et constante amitié, qu’ils étaient disposés à mourir l’un pour l’autre.

L’un d’eux, condamné par Denis le tyran, ayant obtenu du temps pour aller dans sa famille mettre ordre à ses affaires, l’autre ne craignit de se rendre caution de son retour, de sorte que, s’il ne venait pas au temps marqué, il devait subir la mort à sa place.

Tout le monde, surtout Denis, attendait avec impatience l’issue d’un engagement aussi extraordinaire que hasardé. Le jour approchait et Damon ne paraissait pas. Chacun condamnait la folie du téméraire garant.

Mais Pythias publiait hautement qu’il était sûr de son ami.

Enfin, il arrive au jour convenu.

Le tyran, surpris et frappé d’une pareille fidélité, les pria de vouloir bien le recevoir en tiers dans leur amitié et fit grâce à Damon.

Depuis sont-ils venus en plus grand nombre ?

Peut-être citerez-vous, comme modèles des jeunes gens, un Basile et un Grégoire de Naziance…

Dans la légion des martyrs, un Épipode et un Alexandre…

À nos temps modernes, un Henri IV et un Sully ;

Un grand soldat couronné et l’un de ses héros de Marengo…

Non, ils ne sont venus en plus grand nombre ; non, ils ne sont aujourd’hui plus nombreux, s’ils ne le sont moins. Trop peu ont assez dans le caractère d’élévation, de consistance et d’énergie.

En ses effroyables malheurs, Job en compta combien ?… Trois : Éliphas, Baldad et Sophar. En pareilles épreuves, êtes-vous sûr d’autant ?…

Regardez un beau champ de blé. Fauchez, mettez en javelles, en gerbes, enlevez…

Après, entre les épis qui restent, ramassez les plus beaux, les plus pleins, voilà comme il y a des amis.

Vous auriez une lanterne grosse comme les tours de Notre-Dame avec une vie de Mathusalem que vous n’en trouveriez davantage.