L’Amitié (Nemo)/XII

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Nemo
Petrot-Garnier (p. 30-32).


CHAPITRE XII

L’Amitié, consolation du dernier âge, ange des derniers moments.


Au seuil de la vieillesse, les avantages de l’amitié sont d’autres sortes.

Pour vivre moins malheureux jusques aux extrêmes limites, la sagesse des hommes saurait-elle jamais trouver mieux ?

Avec elle, on est toujours jeune ou l’on vieillit sans trop s’en apercevoir.

Avec elle, le cœur conserve sa chaleur ; l’esprit, sa lucidité ; la mémoire, sa fraîcheur. Un ami trouve son ami toujours le même. Un octogénaire, avec sa couronne de cheveux blancs, conserve, dans le cercle de ses aînés, sa dénomination d’enfant.

Avec elle, on supporte avec plus de patience ses infirmités.

Avec elle, on conjure les inévitables tristesses et l’on semble fuir les inconvénients de la caducité.

Avec elle, reste, en le naufrage du bon sens et de la raison des masses, la force de lever la tête, de se raidir contre les courants souvent irrésistibles pour les êtres isolés, de se redresser et retrouver l’étoile polaire.

Si, sous le vent grondant de l’impiété, au milieu d’une multitude agitée, affolée par des êtres entre lesquels passe et repasse l’implacable gouverneur des ténèbres, Satan, on faiblit ; si, aux cris confus de mille effrontés vermisseaux de la pullulante incrédulité, sans abdiquer sa foi, ses espérances, son avenir de la vie future, on passe sans aspirations vives et soutenues pour l’aurore de par de là, sans les œuvres, arrhes indispensables comme assurées de bienvenue ;

Si, seulement, on voit, on approuve…

Si, jusque sur le lit de l’agonie, on demeure entouré de l’air contagieux et manquant de forces pour s’en dégager, qu’elle est autrement précieuse !

« Aimer dans la brièveté du temps est trop peu, si l’on n’aime dans la longueur de l’éternité.

À la région des archanges, à la grande, à la glorieuse assemblée des esprits ! À l’immortalité dans les cieux, fait l’ami qui aime comme son âme, ne fût-il point encore lui-même tout ce qu’il doit ! »

Et chaleureusement il presse, il conjure pour la réconciliation avec le père commun et miséricordieux, juge suprême de l’instant qui va suivre.

« Réparation, amende honorable ! Tout désir, toute pensée vers le ciel ! » Et, montrant la croix :

« Le Christ est l’unique fondement de notre espérance. Lui seul est la voie, la vérité, la vie… Celui, celui qui, de sa part, a puissance, a charge de lier et de délier… »

Pour le trouver, rien ne lui coûte, rien ne lui fait obstacle. S’il le fallait, il affronterait la mort.

Ô généreuse, ô magnanime amitié ! Il est donc vrai, avec la consolation des jours difficiles et que de minutes, tu recelles, en toi tu portes le gage des jours heureux et interminables.

Et s’il reste à l’humaine fragilité des expiations dues, à la prière de qui seront-elles abrégées ?

À qui la garde de la mémoire ?

Ô vous qui lisez, puissiez-vous, pleins de jours, à votre dernière heure, posséder, sur la douce terre de la Patrie, un ami qui reçoive votre dernier soupir et vous ferme les yeux !