L’Amitié d’un grand homme/03

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III. — LES TRAÎTRISES DU TÉLÉPHONE


Le 10 juin au matin, Mme Carlingue qui, paradoxale comme beaucoup de blondes, adorait se déguiser en japonaise, vêtue d’un kimono à la large ceinture et au nœud papillon, les cheveux entortillés dans des bigoudis, prenait son premier déjeuner en compagnie de son époux. Le minuscule M. Carlingue avait l’air d’un éphèbe desséché, d’un monsieur qui aurait pressé sa jeunesse entre deux feuilles d’un gros dictionnaire pour la garder toujours, mais pâlie et laminée, en souvenir d’anciens printemps. Ce jeune homme momifié dégustait d’un excellent appétit des rôties tartinées de confiture, quand la sonnette du téléphone retentit. Mme Carlingue alla à l’appareil, écouta, dit : « Je vais voir », et revint à son mari en donnant les signes de la plus vive agitation.

— On demande Mme Gélif ! s’écria-t-elle.

— Il y avait longtemps ! remarqua M. Carlingue.

Il avait conservé le numéro de téléphone de la maison Gélif et Carlingue. De vieux annuaires prêtaient à confusion ; un annuaire mondain s’obstinait à perpétuer l’erreur. Une ou deux fois par an, Mme Carlingue répondait aux lieu et place de Mme Gélif, dans l’espoir de surprendre quelque secret. Jusque-là, les communications avaient manqué d’intérêt : un bottier sollicitait un délai pour la livraison d’une paire de souliers, un invité s’excusait d’être empêché au dernier moment, à son vif regret…

— Ferme la porte à clef, commanda Mme Carlingue, et prends l’autre récepteur. On va peut-être rire, cette fois. Elle revint au téléphone.

— Allô ! qu’y a-t-il ?

Une voix répondit :

— Madame, vous voudrez bien nous excuser. C’est la maison. Leniotte et Brevet. Il s’agit du dîner que vous avez commandé pour le douze juin.

— Il y a erreur, fit Mme Carlingue, sans hésiter ; le dîner n’a pas lieu le douze juin, mais le quatorze juillet.

— Oh ! madame, que de pardons !… La personne qui a pris votre commande est toute nouvelle dans la maison. Nous disons pour le quatorze juillet, huit heures ?

— Huit heures, confirma Mme Carlingue, au comble de la joie.

— Mathilde, tu exagères, reprocha son mari. Et il raccrocha son récepteur pour ne point donner sa complicité à une mystification aussi déloyale.

Mais Mathilde lui fit, de sa main restée libre, ce geste en pince qui préconise le silence.

— Nous ne pouvons pas, reprit la maison Leniotte et Brevet, vous garantir les barquettes d’écrevisse à la diable.

— C’est bien ennuyeux ! regretta Mme Carlingue.

— Nous sommes les premiers désolés, vu que nous savons que vous attachez beaucoup d’importance à ce dîner et que vous nous l’avez recommandé spécialement. Au cas où les barquettes seraient absolument impossibles, voulez-vous des côtelettes de saumon au paprika ou du turbot bouilli sauce mousseline ?

— Le saumon me paraît préférable, opina Mme Carlingue. •— Nous en étions sûrs, étant donné le goût de madame. Alors, je répète : trente couverts, melon glacé, consommé Mireille, côtelettes de saumon au paprika, truite Leniotte, noisette de pré-salé Béatrix, filets de poulets au Xérès, caneton de Rouen au sang, salade duchesse, asperges d’Argenteuil sauce Chantilly, petits soufflés glacés au kummel, paniers de friandises. Faut-il envoyer des fruits ?

— Certainement. Je compte bien sur vous. Le quatorze juillet : c’est facile à retenir.

— Il n’y a pas d’erreur à craindre cette fois. Madame, je me permettrai de vous appeler de nouveau dans dix minutes pour avoir confirmation. Nous nous méfions du téléphone ; on profite, parfois, d’une erreur de numéro. Il y a des mauvais plaisants partout et des personnes profitent lâchement de ce qu’on ne les voit pas. Nous vous dérangerons encore tout à l’heure.

— Entendu. Bonsoir.

— Je m’amuse comme une folle ! jubila Mme Carlingue en retournant à son thé et à ses toasts ! La tête des Gélif, le douze juin, avec leur trente invités et pas de dîner ! Vois-tu, Adolphe, la méchanceté est toujours punie…

— Je ne t’approuve pas, riposta Adolphe. Certes, la plaisanterie est drôle, mais elle est un peu forte et il sera facile de nous découvrir, grâce au numéro de téléphone. Je ne sais pas même jusqu’à quel point tu ne t’exposes pas à des poursuites judiciaires.

Mme Carlingue, d’un geste dramatique, prit le plafond à témoin de son martyre :

— Voilà l’homme ! Voilà tout l’homme ! Il ne me donne aucune occasion de me distraire. Il refuse d’aller dans les petits théâtres, parce que ce n’est pas de sa dignité. Il m’empêche de danser, non parce qu’il est jaloux — ce serait trop beau ; ce serait sortir un peu de la monotonie ! — mais à cause de ma fille, comme si je n’avais pas l’air de sa sœur aînée, avec ma taille ! Il m’impose des amis à lui qui empoisonnent la maison avec leur tabac caporal. Et, pour une fois que j’ai une occasion de me divertir et de me venger !… Remarquez qu’il déteste les Gélif, mais il a peur, il tremble, parce que Gélif est plus fort que lui ! Si tu avais du sang dans les veines, vingt fois tu l’aurais traîné sur le terrain. Tiens, hier encore, hier encore Mme Pastrement m’a appris que Gélif te surnommait le ludion.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je n’en sais rien, mais Mme Pastrement était révoltée.

— Cherche le dictionnaire… Voyons : Ludie, Ludine, ludion : « Petite figure grotesque, à grosse tête, plongée dans une bouteille d’eau et qu’on peut à volonté faire descendre ou remonter… »

— Écoute, le téléphone va sonner… que dis-je ? Il sonne. Il en est temps encore. Je confirme ou je ne confirme pas ?

Fouetté par sa compagne, M. Carlingue ouvrit les bras, indécis.

— Allô ! dit Mathilde… Oui, c’est bien moi… Bon… Oui, oui… je confirme… le quatorze juillet ; mais je vous prie de ne plus me déranger… Bonsoir ! Mme Carlingue esquissa un petit pas fantaisiste, alla à son époux et le baisa au front.

— Va, fit-elle avec indulgence, va vendre tes casseroles et tes daubières, mon pauvre Bibi. Tu n’es bon qu’à cela. Et laisse-moi la direction de nos affaires mondaines. Tu n’y connais rien. Tu ne sais pas t’amuser. Tu vois petit. Ce n’est pas de ta faute : tu as eu des commencements difficiles. Quand on a eu des commencements difficiles, on voit toujours petit. Eh bien, file… tu restes là, planté sur tes jambes. Je t’hypnotise ?

M. Carlingue contemplait, en effet, sa femme, avec une admiration où entrait un peu d’effroi.