L’Amour aux Colonies/XXX

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

QUATRIÈME PARTIE


OCÉANIE

NOUVELLE-CALÉDONIE
NOUVELLES HÉBRIDES — TAHITI


CHAPITRE PREMIER

Mon séjour en Nouvelle-Calédonie. — Caractères anthropologiques du Canaque Néo-Calédonien. — La Popinée Canaque. — Degré d’avilissement de la Popinée. — Les organes génitaux de la race Canaque. — Circoncision des pubères. — La vierge Canaque. — Division de la race Canaque en tribus indépendantes et ennemies. — Le manou de l’homme. — Pudeur bizarre du Canaque. — Ceinture de la Popinée. — Quelques lignes sur les mœurs et coutumes. — Rôle du Chef dans l’état social. — Habitations. — Nourriture. — Le four Canaque. — Superstitions et croyances. — Le Sorcier-médecin (Takata).



Mon séjour en Nouvelle-Calédonie. — J’arrivai à la Nouvelle-Calédonie au moment où la féroce insurrection des indigènes, commencée en 1878, venait de finir. Elle avait coûté deux ans de luttes à la Colonie. Les souvenirs en étaient présents à tous les esprits, et j’ai pu recueillir nombre de renseignements de la bouche de témoins oculaires, dignes de foi.

Afin de ne pas allonger ce travail outre mesure, je passerai sous silence ce qui concerne les Européens en Nouvelle-Calédonie, sauf les pensionnaires de la Transportation, qui ont des mœurs spéciales.

Caractères anthropologiques du Canaque Néo-Calédonien. — La Nouvelle-Calédonie a été colonisée par le Nègre Mélanésien, d’abord, et a reçu ensuite un apport d’une race supérieure, la race Maorie. Selon l’infusion plus ou moins grande du sang Maori, variable selon les tribus, le teint varie sensiblement du noir fuligineux au chocolat et au bronze Florentin sombre, à reflets cuivrés. C’est sur la côte orientale que l’on trouve surtout les tribus de couleur claire. Le Canaque est donc plutôt un métis de Nègre qu’un Nègre véritable, et, lors même que son teint est le plus foncé, il est impossible de le confondre avec le Nègre d’Afrique. En effet, sa tête diffère notablement de celle de l’Africain. Elle est asymétrique, l’angle facial est plus ouvert, le front est découvert, haut, étroit et convexe. Le crâne est aplati en travers, surtout à la région temporale. Il est recouvert d’une chevelure laineuse plus raide et moins frisée que celle du Nègre et qui se tient souvent hérissée, ce que ne fait jamais la toison du premier. Les yeux sont largement ouverts, mais la conjonctive, souvent injectée de filets de sang, donne au regard une expression farouche. Les pommettes sont légèrement saillantes, la mâchoire prognathe. Les lèvres sont assez grosses et renversées, la bouche largement fendue, les dents bien alignées et superbes. Le Canaque a presque toujours des moustaches, et souvent une barbe bien fournie, ce qui est rarement le cas de l’Africain. La couleur des cheveux et des poils est noir foncé, mais on trouve souvent des sujets qui ont cheveux et barbe d’un beau roux de cuivre, aussi franc et aussi net que chez un Européen.

C’est surtout par l’exactitude de proportions et la régularité des formes du corps que brille le Néo-Calédonien. Cette race est généralement élancée et svelte ; jamais l’embonpoint de l’Européen ne vient vulgariser ses formes. Les bras et les jambes ne sont pas d’une longueur disproportionnée comme chez le Nègre. Les muscles, fondus dans la chair pendant la jeunesse, ressortent en saillie vigoureuse dans l’âge viril ; ceux des bras sont souvent aussi développés que chez un robuste Européen ; ceux des cuisses et des jambes le sont moins, mais ils sont secs et nerveux. Le Canaque est infatigable à la marche, alors surtout que le plaisir ou la passion l’anime.

La Popinée Canaque. — C’est le nom que l’on donne, en Nouvelle-Calédonie, à la plus belle moitié du genre humain, qui est, dans ce pays, la plus laide incontestablement. Il existe, en effet, une différence frappante entre les deux sexes, sous le rapport de la beauté ; on a presque envie de se demander si le Canaque mâle n’a pas le droit de considérer une semblable compagne comme beaucoup au-dessous de lui, ou si c’est au contraire le degré d’avilissement dans lequel vit la femme qui l’enlaidit ainsi. La chevelure des femmes est courte et crépue, en forme de bombe, comme la chenille du casque d’un Bavarois. Quand elle est jeune fillette, on peut encore jeter un regard sur la Popinée. Les seins, de forme ogivale, sont durs et, quoique en général svelte, ses formes sont assez arrondies et sa peau fine et douce. Mais cette fugitive floraison n’a que la durée d’un éclair, et la Popinée se flétrit bientôt sous la rude existence qui lui est faite par la vie sauvage. La peau se sèche, les cicatrices dont elle se couvre en signe de deuil, la rendent repoussante et la maternité l’achève. L’allaitement développe beaucoup le sein qui s’allonge et tombe naturellement, quoique la pratique de l’incision sous-cutanée lui soit inconnue. Le bouton du sein est noir et gros. L’allaitement terminé, le sein reste flasque et ridé, tombant comme une mamelle de chèvre. Le ventre présente plusieurs rides parallèles, et la peau pend sur le pubis comme un vieux tablier de cuisine. Une vieille Popinée Canaque est un objet de dégoût, tandis que le mâle, même âgé, conserve toujours une certaine prestance. Un jeune Canaque de vingt ans est au contraire un magnifique spécimen de la race et ressemble à un bronze antique,

Degré d’avilissement de la Popinée. — Tous les jours, la malheureuse Popinée travaille comme une bête de somme. Elle fait toutes les corvées de l’escouade (j’emploie à dessein ce mot), de la culture, de la guerre. En marche, elle porte les provisions, les ustensiles culinaires, les outils. On la voit marcher indéfiniment, ployant sous le faix ; si elle faiblit, un bon coup de manche de casse-tête lui rend des forces. La nuit, si l’ânesse à quatre pattes peut dormir sur sa litière, la Popinée ne le peut pas. Il faut qu’elle satisfasse les passions de l’escouade et, quand elle est enceinte, elle continue ce double métier à peine interrompu par l’accouchement.

La taille moyenne des femmes est bien inférieure à celle des hommes, et il existe à ce point de vue entre les deux sexes à peu près le même rapport que dans notre race. Les femmes allaitent leurs enfants pendant fort longtemps, de trois à cinq ans. L’oppression sous laquelle elles gémissent, l’excès de travaux qu’on leur impose, les privations qui sont souvent leur lot, épuisent rapidement la vigueur de leur constitution.

Les organes génitaux de la race Canaque. — Les organes génitaux de l’homme sont bien proportionnés, mais beaucoup moins développés que ceux du Nègre. Ils se rapprochent davantage de la moyenne des Européens du Midi, comme forme et dimension dans les divers états de flaccidité et d’érection, quoique un peu supérieurs. Le pénis en érection a de quatorze à dix-huit centimètres de longueur sur trois et demi à cinq de diamètre, rarement plus. Une seule fois, j’ai trouvé un pénis de dix-neuf centimètres. Cette dimension est très fréquente, au contraire, chez le Nègre d’Afrique. La moyenne paraît être de seize centimètres sur quatre. Les testicules sont aussi développés en longueur que chez l’Européen, mais m’ont paru un peu plus plats. C’est également par la couleur de la muqueuse des lèvres, du gland et de la vulve, que le Canaque se rapproche de l’Européen. Chez les sujets à peau d’un noir fuligineux, cette muqueuse n’est jamais noire comme celle du Nègre. Elle est d’un rouge assez vif, assombrie par une pointe de sépia. Chez ceux qui ont la peau couleur bronze Florentin (ce sont alors des Maoris presque purs), la muqueuse est d’un rouge vif atténué par de la terre de Sienne claire, couleur presque de brique rouge.

Si le lecteur veut bien s’en souvenir, il faut aller jusqu’au Quarteron (trois quarts de Blanc), pour trouver une teinte de muqueuse encore moins claire et moins vive que celle du Canaque. Je reviendrai sur cette question quand je comparerai l’organe du Nègre d’Afrique à celui du Noir Mélanésien d’Australie. On peut dire que sur l’homme de couleur, métis du Noir et du Blanc, la muqueuse du gland est plus foncée que la peau du pénis. C’est absolument tout le contraire chez le Canaque, et ce caractère anthropologique le rapproche de l’Italien du Midi, du Sicilien, par exemple, qui a souvent la peau du pénis et du scrotum très brune et le gland rouge vif. Le pubis est ombragé par un poil noir et frisé, roux chez les individus de cette couleur, et assez abondant.

Circoncision des pubères. — En général, chez le garçon impubère, le prépuce est assez long. Au moment de la puberté, dans certaines tribus, en général chez celles qui ont la peau la plus foncée et qui habitent la côte occidentale (telle est la tribu de Koné), on fait subir aux jeunes pubères qui ont le phimosis et dont le gland ne se décalotte pas facilement, une sorte de demi-circoncision. Le chirurgien-sorcier de la tribu fend la partie supérieure du prépuce avec une pointe de quartz aiguisée et polie, sur une longueur de deux à trois centimètres, jusqu’à la couronne du gland.

Cette opération, bien moins douloureuse que la circoncision complète du Nègre, produit presque le même effet, et le gland, même à l’état de flaccidité, reste complètement dégagé. Le prépuce, ainsi divisé, est entouré de feuilles de bourao, enduites du suc de certaines herbes que mâche le chirurgien-sorcier, et qui le font vite cicatriser, tout en le rétractant en arrière du gland. Mais, au moment de l’érection, le prépuce opéré de la sorte présente une espèce de crête double (en forme d’oreilles de chien coupées) qui fait une saillie disgracieuse au-dessus du pénis. Ce serait une gêne pour le coït, si les Canaques étaient des gens délicats. Cette pseudo-circoncision est une simple mesure d’hygiène et nullement une coutume religieuse.

La vierge Canaque. — Tant qu’elle est fillette, les organes de la jeune Canaque sont assez peu développés, et lorsqu’elle est pubère, le mont de Vénus, peu proéminent, est fourni d’un poil assez rare, quoique l’épilation soit une pratique inconnue. En général, le clitoris est normal, la vulve et le vagin sont d’un développement proportionné à la grosseur des organes mâles, plus inclinés d’avant en arrière que chez l’Européenne, mais bien moins que chez la Négresse d’Afrique. Quand l’hymen existe, il a habituellement la forme annulaire. Mais il n’existe pas toujours, car l’enfant est souvent déflorée de très bonne heure. Une fois femme, la nécessité de se donner à plusieurs hommes déforme vite les organes génitaux. Il n’y a en effet qu’une Popinée pour cinq ou six Canaques et, dans certaines tribus, il y a même huit ou neuf hommes pour une femme. C’est là l’unique cause de la polyandrie, et l’on conçoit que la malheureuse Popinée, entre une bonne demi-douzaine de maris qui la font travailler le jour à coups de manche de casse-tête et la nuit l’empêchent de dormir à coups de cet instrument de labour que nos pères appelaient le doigt sans ongle, n’a guère de repos et de tranquillité. Généralement, après deux enfants, la Popinée est épuisée. Aussi la dépopulation de la Nouvelle-Calédonie marche à grands pas, surtout depuis la guerre de 1878, qui a détruit presque toutes les tribus de la côte Ouest, à l’exception de celles de Koné et de quelques autres sans importance.

Division de la race Canaque en tribus indépendantes et ennemies — Les peuplements successifs de l’île par migrations successives du Noir, venant de l’Ouest, et du Maori, venant de l’Est, la forme allongée de l’île qui ressemble à une chaîne de montagnes émergeant de l’eau, et séparant complètement les deux côtes Est et Ouest, la division des bassins des rivières par de nombreux contreforts d’accès assez difficile, tout a concouru à séparer la race Néo-Calédonienne en une série de tribus souvent ennemies. Néanmoins, le fond du langage est commun, et les mœurs sont les mêmes. Une tribu est constituée par plusieurs villages, dont les chefs relèvent du chef de la tribu. C’est une véritable féodalité organisée comme les clans de l’ancienne Écosse.

Le manou de l’homme. — L’habillement du Canaque est d’une simplicité primitive. L’homme se coiffe la tête d’un mouchoir noué en turban avec sa fronde, et l’embellit souvent de plumes et de verdure. Il se pare le corps avec des colliers en poil de roussette, des bracelets de coquillage aux bras et aux jambes. Le lobe de l’oreille est souvent percé d’un trou, dans lequel on met un rond de bois gros comme un bouchon. Le ventre est serré avec une ceinture de cuir et de corde, et le comble du high-life consiste à se frotter la poitrine avec un mélange de suie et d’huile de coco. Mais le véritable costume du Canaque est le manou, accoutrement en étoffe de couleur voyante, rouge généralement. Voici en quoi le manou consiste. Je ne sais plus quel est le vaudevilliste Parisien qui a fait dire à un officier de marine revenant de la Nouvelle-Calédonie, qu’avec une paire de gants on pourrait habiller dix Canaques. Il aurait fallu pour cela des doigts de gant au-dessus de la moyenne. Un autre boulevardier non moins plaisant a dit que rien ne ressemblait plus à un Canaque qu’un monsieur allant en soirée dans le grand monde, car tous deux portaient des habits à queue. Je demande pardon au lecteur de cet affreux jeu de mots, mais il est typique.

L’habit unique s’appelle le manou, que le Français a traduit par le mot moineau. Pour fabriquer son manou, le Canaque prend un mouchoir de coton de couleur vive, l’enroule, l’entortille autour de sa verge, de manière à lui faire un capuchon conique dont la pointe tombe jusqu’au genou, puis il passe les deux bouts opposés au-dessous des bourses et les attache sur le pubis à la base de la verge. On conçoit le singulier effet que produit ce bizarre accoutrement, quand on le voit pour la première fois. On s’y fait vite, même les dames Européennes de la brousse. Dans les sauts et bonds que fait le Canaque en dansant le pilou-pilou, sa danse nationale, le manou saute et se balance dans tous les sens comme un battant de cloche, ce qui est d’un comique irrésistible. Quand deux chefs se rencontrent, c’est une marque de courtoisie et de haut goût que d’échanger les manous de l’un à l’autre, échange de bons procédés qui en vaut un autre. Le Canaque se trouve de la sorte aussi bien et aussi décemment habillé qu’un Européen en caleçon de bain ou en chemise. C’est lui faire une grave injure que de saisir le bout de son manou, et de le lui dérouler : vous risquez de recevoir un bon coup de casse-tête. Il m’était très difficile d’obtenir qu’un Canaque quittât son manou et me montrât ses organes génitaux. Il ne le faisait jamais en public, mais toujours dans une case, à l’abri des regards indiscrets. Il pousse même le scrupule à ce point qu’il est choqué de voir un Européen prendre un bain tout nu. J’en sais quelque chose. Je voulus un beau matin prendre un bain dans la rivière de Thio et, me voyant seul dans la brousse, loin de tout sergent de ville civilisé pouvant me dresser procès-verbal pour manque de caleçon, je me mis à l’eau dans le costume de notre père Adam. J’en sortis en présence d’un groupe de Canaques réunis sur la rive pendant mon bain. Ma nudité les choqua extrêmement, et ils me montrèrent du doigt en se moquant de moi.

Un Père de la Mission nous a certifié l’authenticité de l’historiette suivante : des matelots se baignaient tout nus près d’un village, sans se douter combien ils scandalisaient les habitants. Tout à coup, ils poussent des cris, se sentant pris par les parties génitales. C’étaient des plongeurs Canaques qui étaient venus coiffer leurs verges avec un cornet de feuille enroulée.

Pudeur bizarre du Canaque. — Le Canaque pousse plus loin la pudibonderie. L’Européen civilisé urine contre un mur, souvent en se cachant à peine, quand il n’a pas une colonne Rambuteau à sa disposition ; jamais je n’ai vu un Canaque uriner en public. Il va se cacher, s’accroupir dans un buisson ou derrière une case pour ôter son manou, qui le gênerait pour l’opération. À ce point de vue, le Néo-Calédonien pourrait rendre des points à un Anglais.

Ceinture des femmes. — Le costume des femmes est aussi rudimentaire que celui des hommes. Il consiste en une simple ceinture qui entoure les reins et cache à peine les fesses.

Quelques lignes sur les mœurs et coutumes. — Je serai très bref sur ce qui ne concerne pas directement l’amour.

Rôle du Chef dans l’état social. — Le Chef de tribu est un monarque omnipotent, monarque de droit divin, par hérédité. La loi salique est en vigueur dans toute l’île. Le chef est une sorte de Dieu, un fétiche. Les hommes se courbent à son approche. Les femmes sont encore plus indignes de contempler sa face vénérée. Pour se présenter devant lui, elles commencent au moins à cent pas de distance à marcher à quatre pattes, et pour compléter la ressemblance avec un animal, on ajoute à leur ceinture un paquet de filasse qui pend par derrière comme une queue de cheval.

Le Chef a une sorte de Conseil suprême composé des guerriers les plus renommés et des vieillards, gens prudents et avisés. On décide en conseil la paix et la guerre ; les cultures et récoltes qui se font en commun. Le Grand Chef de droit divin a une sorte de Maire du Palais qu’on nomme le Chef de Guerre : il forme les guerriers à la tactique militaire et les conduit au combat pendant que le Grand Chef reste prudemment sous sa tente, à l’abri des coups. À la mort du Grand Chef, tout le monde, dans la tribu, prend le deuil, qui consiste, pour les femmes, à se blanchir le haut du corps à la chaux et à se barbouiller le visage de noir avec une raie blanche sur l’arête du nez et les sourcils peints en blanc. On conçoit que cette mascarade funèbre enlaidisse les jeunes et rende les vieilles Popinées horribles. Avant l’occupation Française, on assommait à coups de casse-tête les plus grasses femmes du chef défunt, et on les mangeait dans un pilou-pilou funèbre célébré en son honneur.

Habitation. — La case Canaque a la forme d’une ruche d’abeilles, n’ayant comme ouverture qu’une porte basse et étroite. Au centre de la ruche brûle incessamment un feu sur lequel on jette de la bourre de coco, pour chasser les moustiques, véritable fléau de ce pays. Il est impossible à un Européen de rester dans ces cases, à cause de la vermine et de la puanteur. Le Chef a une case plus élevée que les autres, ainsi que la case-palais du Conseil des Anciens. Au sommet, on plante un fétiche, homme ou femme, taillé grossièrement avec ses parties génitales démesurées. Le tout est couronné par une immense girouette de quatre ou six mètres de flèche, avec une étoile, symbole de la puissance du Chef.

Nourriture. — La nourriture du Néo-Calédonien est presque exclusivement végétale (taro, igname, patates, traits). Les tribus de la côte y ajoutent le poisson, qui est une grande ressource. Avant l’arrivée des Européens, à part quelques oiseaux, la chauve-souris roussette, le rat et le chien, il n’y avait point d’animaux. L’introduction du porc et de la volaille a été un bienfait pour les Canaques, car ces animaux ne demandent presque pas de soins.

Le four Canaque. — Pour faire rôtir un poisson ou un cochon, le Canaque n’a pas besoin d’une broche, d’une rôtissoire ou d’une poêle. Le cuisinier sauvage allume un grand feu et fait rougir dedans des pierres dures, puis creuse un trou ovale en terre, de la dimension du rôti, où il met les pierres rouges. Il dépose sur les pierres le poisson ou le cochon, bien enveloppé, avec des aromates, dans des feuilles de bananier. Par-dessus, il met des feuilles de miaouli mouillées, puis il recouvre le tout de terre et laisse cuire dans cette chaleur concentrée. La vapeur s’empare de l’arome âcre du miaouli, semblable à celui du laurier, et le rôti a un fumet délicieux. C’est de cette manière que l’anthropophage fait cuire son dîner.

Superstitions et croyances. — Le Canaque a une vague idée de l’immortalité d’un esprit, qui survivra au corps et ira dans un autre monde, véritable paradis à la mode de Mahomet, où l’on dansera de formidables pilous-pilous, en se gavant d’ignames à plein bedon, chacun ayant des femmes à volonté. Il croit aussi aux esprits ou mânes de ses aïeux, des étrangers, qui interviennent en bien ou en mal dans ce monde et sont la cause des événements favorables ou défavorables. Parmi ces esprits des morts, ceux des chefs ont le plus grand pouvoir : aussi leur adresse-t-on des prières publiques pour faire pousser la récolte des ignames ou rendre la pêche fructueuse. On conçoit combien l’autorité du Chef doit être incontestée parmi ses sujets.

Le sorcier-médecin (Takata). — Le Takata est à la fois le sorcier, le médecin et le bouffon du Chef qu’il amuse ; interprète des Génies, auxquels il est censé parler, il soigne en même temps toute la tribu, il est également envoûteur et jeteur de sorts, comme nos sorciers du Moyen-Age. Pour faire mourir un ennemi, on s’adresse au Takata, qui fabrique une statuette, la porte au cimetière et l’enterre avec toutes sortes d’invocations aux esprits des morts. Veut-il faire chavirer la pirogue d’un ennemi ? il enterre une petite pirogue. Veut-il nouer l’aiguillette à un rival trop aimé ? le Takata fabrique un Priape monstrueux sur lequel le demandeur urine en prononçant des paroles mystérieuses que lui apprend le sorcier, etc. Le charme opère, si l’on peut glisser, pendant son sommeil, l’image du Priape entre les jambes de l’ennemi. Pour faire manquer la pêche à ceux d’une tribu voisine, une jeune fille se dépouille de sa ceinture sur la grève. Si un seul des hommes a des désirs érotiques, la pêche est ratée. Cela se passe surtout sur la côte Est.