L’Amour aux Colonies/XXXII

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CHAPITRE III


Formes de l’amour dans la race Canaque. — La Popinée, propriété du Chef. — Le mariage Canaque. — La polyandrie. — Condition de la Popinée. — Le Casser-bois Canaque, forme habituelle du coït. — Accouchement. — Déformations vulvaires produites par le coït répété des Popinées Canaques. — Punition originale de l’adultère. — Une Putiphar et un Joseph Canaques. — Goût du Canaque pour la femme blanche. — Le grand Chef Ataï et Mme F***.



La Popinée, propriété du Chef. — Toute fille de la tribu naît propriété du Chef, qui ne cesse d’avoir droit sur elle qu’au moment où il la donne à ses guerriers. Avant cela, il les vend, il les loue et même les mange, si tel est son plaisir. Le Chef de Koné ne voulait pas vendre de femmes aux Européens, mais il les louait. Le Chef de Canala, Kaké, moins exclusif, en a, dit-on, vendu à certains colons. On m’a assuré qu’il y a à peine une dizaine d’années, on voyait encore, dans plusieurs tribus de l’intérieur, des pilous-pilous où l’on mangeait des filles captives, provenant de tribus rebelles. J’ai déjà dit que la malheureuse Popinée Canaque était chargée des travaux de la cuisine et de satisfaire à tous les besoins de l’escouade ; il me reste à expliquer la chose.

Le mariage Canaque. — La polyandrie. — Par le fait, le mariage Canaque n’existe pas. Le Chef donne des femmes à ceux de ses guerriers dont il est content : c’est en cela que consiste toute la cérémonie du mariage. Mais, comme le nombre des femmes est très inférieur à celui des hommes, il en résulte qu’une seule femme est la propriété de plusieurs maris. C’est ce groupe de maris, ayant une femme commune, que j’ai désigné sous le nom d’escouade. Ils habitent ensemble une case, avec l’épouse commune.

Condition de la Popinée. — Tous les jours, la Popinée travaille comme une véritable bête de somme et, la nuit, elle a à satisfaire les désirs de ses mâles. Comment font ceux-ci pour avoir chacun leur part du gâteau conjugal ? je n’ai pu obtenir là-dessus de renseignements précis. Ces Messieurs prennent-ils un jour spécial pour visiter Madame, comme les gandins Parisiens qui entretiennent à quatre ou à huit une cocotte ? ou bien, les plus forts et les plus vigoureux se font-ils la part du lion, ne laissant à leurs associés que les débris du festin, quand ils sont complètement rassasiés ? Je n’ai pu avoir là-dessus de détails exacts. Il est probable que l’amour, ce sentiment si noble du cœur humain, n’est pour rien dans les ménages Canaques. La pauvre Popinée subit les approches des mâles, quand ceux-ci sont en rut. La grossesse n’est point un empêchement ; l’allaitement non plus, prolongé pendant trois ou quatre années.

Le Casser-bois Canaque. — On conçoit qu’il ne faille pas demander au Canaque beaucoup de ménagements pour la femelle commune, d’autant plus que la Popinée est réellement laide à faire peur. Aussi, l’amour se fait-il sans aucune préparation préliminaire. Le Canaque en rut allonge la femme sur le dos sur un paquet de broussailles et d’herbe qui lui sert de litière (le mot peint fort bien ma pensée), et la besogne tout bonnement dans la position classique de l’humanité entière. On appelle cet acte, casser bois. Peut-être ce nom vient-il de ce que les Canaques font quelquefois l’amour dans la brousse, au milieu des buissons. Après une journée de fatigue, il arrive souvent que la malheureuse Popinée est obligée, toute la nuit, de supporter les assauts amoureux de son escouade de maris.

Accouchement — L’accouchement a lieu sans aucune sorte de cérémonies. Les voisines aident l’accouchée. Après un jour ou deux de repos, la femme reprend le travail commun. Quant au labeur amoureux, c’est à peine si on donne aux organes génitaux le temps de se raffermir et de se rétablir des désordres causés par l’accouchement. Il y a toujours un des maris plus impatient que les autres, qui n’a pas le temps d’attendre. Et souvent, au risque d’estropier la femme, il recommence le coït avec elle. Aussi, à ce petit jeu, la femme exténuée met rarement au monde plus de deux enfants et quoique mariée à vingt ou vingt-cinq ans au plus, elle est vite usée ; à trente ans, c’est une créature décrépite qui fait horreur à voir.

Déformations vulvaires, suite du coït répété. — Ce coït incessant et sans relâche produit, chez la Popinée Canaque, des déformations vulvaires très caractéristiques. En général, les Popinées de vingt-cinq à trente ans, ayant mis au monde un ou deux enfants, présentent à l’examen médical les mêmes symptômes que les vieilles prostituées Européennes au bout de plusieurs années de stage dans les couvents d’amour. Mes observations concordent parfaitement avec celles du docteur Charpy, dont je reproduis ici les conclusions publiées dans les Annales de dermatologie et de syphiligraphie, en 1871-72 :

« De toutes les beautés de la femme publique » dit-il, celle qui parfois décline la première, c’est la beauté de ses organes génitaux. La prostituée a encore ses seins fermes, ses flancs sans coutures, et c’est à peine si la veille ou l’orgie commencent à la dépouiller de ses cheveux, que déjà son appareil de relation par excellence, mécaniquement délabré, a subi les outrages irréparables du travail et de l’usure. »

Ces déformations, qui résultent, pour le Dr Charpy, de plus de huit cents observations recueillies chez des prostituées de tout âge, consistent dans une hypertrophie, et parfois dans une atrophie des grandes et des petites lèvres ; dans l’aspect ridé, dans la coloration brunâtre des petites lèvres : elles consistent dans l’apparition très fréquente sur ces organes d’éruptions acnéique ou herpétique, dans l’élongation du clitoris et dans le refoulement en haut du méat urinaire, refoulement dû, en partie, à la saillie du bulbe vaginal, par suite du développement de son tissu érectile, à la procidence de la partie vaginale et en partie au gonflement des follicules qui entourent l’entrée de ce méat. À ces déformations, s’ajoutent l’évasement de l’orifice vaginal, par suite de la perte de l’élasticité des tissus et de la tonicité du muscle constricteur ; l’épaississement de la muqueuse de l’orifice vaginal qui est jaunâtre, comme tannée ; un état fongueux du canal de l’urètre avec inflammation chronique des follicules situés à la partie antérieure et inférieure de ce canal, résultant du frottement et par suite des urétrites anciennes. Comme conséquence, la muqueuse se tuméfie, se détache et vient faire saillie à l’extérieur sous forme d’une masse fongueuse, violacée, facilement ulcérée.

Je n’ajouterai que quelques mots pour compléter ce tableau, dont tous les traits peuvent s’appliquer à la Popinée Canaque épuisée par le coït incessant avec plusieurs hommes. J’ai trouvé chez quelques-unes, ayant déjà eu deux enfants, et âgées de vingt-cinq à trente ans, une vulve et un vagin énormément dilatés, à tel point qu’on pouvait introduire sans difficulté un spéculum du plus grand modèle. Je n’exagère pas en disant que le vagin pouvait recevoir un pénis de la grosseur d’une demi-bouteille de champagne. J’attribue cette déformation à ce que, très peu de temps après l’accouchement, et quand les parties génitales n’ont point encore eu le temps de revenir à leur état normal, la femme est obligée de subir à nouveau les approches du mâle. Le vagin, n’ayant pu reprendre sa consistance normale, reste dilaté par un effet absolument mécanique.

Punition originale de l’adultère. — On pourrait croire qu’avec le métier incessant de vendeuse ou plutôt de procureuse d’amour qu’elle fait presque chaque nuit, la Popinée, rassasiée des plaisirs du coït, ne commet jamais le délit d’adultère. Ce serait compter sans la fantaisie et le caprice du cerveau féminin. L’adultère existe, et il est puni d’une manière originale, qui est, je crois, unique dans le monde entier.

Quand une femme est convaincue d’adultère, le Chef la condamne à périr de la même manière qu’elle a commis la faute. Je m’explique. La femme est attachée dans une case, de telle façon qu’elle ne puisse bouger. Ses mains sont liées derrière le dos, ses jambes repliées contre ses cuisses, et, à l’aide d’un lien qui passe autour de la cuisse et de la jambe, lien qu’on attache ensuite à celui des bras et des mains, la femme, jetée sur le dos, écarte les cuisses et montre béante l’ouverture de la vulve. La description n’est peut-être pas très nette : il faudrait une photographie pour bien montrer et préciser la position. Mais je ne connais pas de photographe qui ait pu prendre une pareille épreuve, car je raconte d’après les confidences de Kaké, le Chef de Canala. Ainsi mise dans l’impuissance de bouger, la femme est livrée aux jeunes guerriers de la tribu, qui entrent à tour de rôle dans la case. Les hommes dansent le pilou-pilou, en attendant leur tour. L’opération ou plutôt l’exécution amoureuse continue sans relâche ni trêve, jusqu’à la mort de la victime, dont on conçoit les souffrances horribles. D’après Kaké, une femme arrive presque à la centaine d’assauts avant d’expirer.

Une Putiphar et un Joseph Canaques. — Branda raconte d’une manière très imagée, l’histoire d’une Putiphar Canaque :

« Le fils du terrible Bouarate est venu se plaindre au chef d’arrondissement du viol d’une de ses épouses par six de ses sujets. Signe du temps ! on perd le respect des souverains, même en Nouvelle-Calédonie. Qui eût osé toucher une épouse du noble seigneur Bouarate ? En d’autre temps, le noble seigneur, au lieu de venir pleurnicher près de l’autorité Française, eût fait assommer le délinquant d’un coup de casse-tête et l’aurait mangé, sauf, suivant le cas, à manger ensuite l’épouse infidèle. Philippe, plus débonnaire, après d’ailleurs s’être fait payer l’amende autant qu’il a pu, a demandé la condamnation des coupables aux travaux forcés pour huit jours. Du reste, il résulte de l’enquête que, s’il y a eu viol, c’est celui des six jouvenceaux par la Messaline de Hienghen. J’ai assisté à l’interrogatoire de l’un des accusés, un beau jeune homme de seize à dix-sept ans, à peau fine, et relativement claire, au visage modeste, aux yeux fort doux. Apollon adolescent, il se défendit avec énergie de cet acte d’irrévérence envers son chef : la dame avait été la vraie coupable ; lui n’avait été que l’instrument passif. Toutes les fois qu’il rencontrait Mme Philippe, celle-ci, lui lançait de terribles œillades et lui demandait du feu pour allumer sa pipe, lui mettait la main sur l’épaule, le caressait… Lui ne voulait rien comprendre. Enfin, elle s’expliqua plus catégoriquement et invita le bel enfant à venir avec elle dans la brousse casser bois. » Le Joseph Calédonien répondit à Mme Putiphar par un refus formel. Malheureusement, un jour la dame (toujours sous le prétexte d’allumer sa pipe) saisit Joseph par le pan de son manteau : j’entends le manteau Calédonien, qui se remplace avantageusement, les jours de pluie, par une feuille roulée en cornet et maintenue par un brin d’herbe. Ce manteau s’appelle moineau dans le pays. La suprême élégance est de porter un très grand manteau. L’infortuné jeune homme, saisi par le pan de son moineau, n’osa s’enfuir dans un état de honteuse nudité. La jeune femme l’entraîna dans le bocage, et le dépouilla elle-même de son manteau. »

Goût du Canaque pour la femme Blanche. — La femme Européenne, si modeste que soit son costume et si médiocre que soit sa beauté, semble une déesse descendue de l’Olympe à côté de l’horrible Popinée, véritable caricature de la femme. On conçoit a priori que le Canaque trouve peu d’occasions de satisfaire sa fringale amoureuse, car il est fort désireux de casser bois avec une femme blanche. Autrefois, il l’eût savourée avec délices, dans un pilou-pilou ; aujourd’hui, plus modeste il se contenterait de ses faveurs. Malheureusement pour lui, les femmes et filles des colons, généralement de race Anglaise, tout au moins par leur mères venues d’Australie, sont de mœurs pures, et à part de très rares exceptions, le Canaque est considéré par la femme blanche comme un animal à deux pattes indigne de son attention. Cependant, je tiens d’un vieux colon qui avait longtemps habité dans la Poya et avait sauvé sa vie de l’insurrection, qu’il avait essayé à plusieurs reprises d’élever de jeunes Canaques achetés au chef des Farinos, et que ces garçons, devenus pubères, étaient une gêne et se trouvaient tout le temps dans les jupes des femmes et des filles ; que, pour ce motif, il avait été obligé de les renvoyer pour prendre à leur place des engagés Néo-Hébridais. Ce fut d’ailleurs ce qui lui sauva la vie ainsi qu’à sa famille. Il arma ses Néo-Hébridais avec quatre ou cinq vieux fusils qu’il avait dans sa ferme, et les Canaques, le voyant sur ses gardes, n’osèrent pas l’attaquer.

Le grand Chef Ataï et Madame F***. — Le commandant Rivière donne de curieux détails sur l’amour d’Ataï, le grand chef de la révolte, pour madame F***, la veuve d’un capitaine d’artillerie, qui exploitait une concession.

« Mme F*** plut à Ataï le grand promoteur de la révolte. Il était son voisin et venait souvent la voir. Il lui apportait des fruits et elle lui offrait du café, du pain et du vin. Il fumait sa pipe sous la véranda, pendant qu’elle s’occupait à quelque ouvrage de femme, et ils causaient. Dans ces jours de cérémonie, il avait une tunique d’officier d’infanterie, avec des galons d’or et un képi comme la plupart des chefs, mais le plus ordinairement il était nu. D’ailleurs cette nudité d’un rouge noir, un peu cuivré, à laquelle elles sont très habituées dans la brousse, ne choque plus les femmes. Ataï était grand, très fortement constitué, et très intelligent ; mais il avait quarante-cinq ans, ce qui n’est plus la jeunesse pour un Canaque, la tête grosse, le sommet du crâne chauve et les oreilles pendantes et largement percées à la mode du pays. Il s’éprit de Mme F*** et, un beau jour, il lui proposa tout à coup et fort tranquillement de l’épouser. Mme F*** demeura stupéfaite et refusa. Ataï, à plusieurs reprises, revint à sa proposition et ne fut pas plus heureux. Son dépit fut peut-être quelque chose dans sa révolte. Il y a presque toujours une raison féminine qui détermine les grands projets. J’ai dit plusieurs fois à Mme F*** qu’elle aurait dû se dévouer et qu’elle aurait empêché l’insurrection. Elle n’y a pas contredit, mais elle a ajouté qu’elle n’aurait pu s’y résoudre, à ce point qu’elle préférait à ce mariage tous les hasards que pourrait courir la colonie. »