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L’Amour qui saigne/La Margarîdo

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Henry Kistemaeckers (p. 25-47).


LA MARGARÎDO


I



Bien des mois et des mois, Marius Barantane — Moussû Marius, ainsi qu’on le dénommait familièrement dans tous les villages — n’avait jamais aimé que ses trois arpents de vigne et sa baraque en briques juchée comme un pigeonnier sur les coteaux brûlés de soleil qui trempaient leurs verdures dans la paresseuse coulée du Mœou. Il était si calme, si bienheureusement endormi, le Mas-Jelus, avec son toit de tuiles envahi par les jaunes floraisons des pariétaires et son grand ormeau dont les branches entrelacées cachaient l’azur du vaste ciel ! Les vignes dégringolaient vers la berge pierreuse, bordées de cerisiers sauvages, où les grives gourmandes s’appelaient au temps parfumé des vendanges. On eût dit d’une tapisserie enluminée de colorations franches qui accrochait ses plis fantasques à la terre blonde. Et sur l’autre rive, pressées les unes contre les autres comme de bonnes voisines lassées qui se soutiennent, noyées dans la houle fougueuse des feuillages, les masures de Montélhijas-sur-Mœou bouchaient l’horizon…

Moussû Marius vivait là, avec une vieille servante du pays. Il portait des sabots, une blouse rapiécée de ménager, et jouissait placidement de la vie sans songer aux lendemains pleins d’ombres. Il philosophait sans le savoir, ayant désappris depuis longtemps toutes les choses savantes, toutes les radotailles latines qu’il avait ramassées en son enfance sur les bancs usés des écoles. Son coin de terre lui semblait un paradis de joie.

Il avait écrit dans son testament : « Je veux être enterré au milieu de la vigne, sous une souche. » Et il pensait en souriant jouisseusement que son sang refluerait plus jeune, plus rouge dans les pampres luisants, que toutes ses forces vives renaîtraient dans la grande nature. Son haleine deviendrait l’arome exquis des grappes mûres, ses cheveux, les filaments légers qui se tordent au milieu des feuilles nouvelles. Cela le faisait rêver profondément chaque soir, tandis qu’il soupait, et, son dernier verre lampé d’une main lente, il s’arrêtait à contempler les constellations épanouies dans le noir comme des fleurs d’or.


II


À la fin, il allait se coucher, pas à pas, avec d’interminables flâneries, se retournant pour entrevoir les fenêtres du village qui s’éteignaient, la rivière qui roulait des poignées d’astres. Et avant de s’endormir, il saluait gravement les antiques portraits suspendus aux murs. Le lendemain, la même vie recommençait, monotone, heureuse, mais de ce bonheur parfait qui fatigue. Et voici ce qui se passa certain soir de juin où les rossignols amoureux égrenaient leurs trilles aigus sous les feuilles immobiles.

Les ténèbres tombaient ; toutes les haleines de la campagne pâmée se fondaient en une musique assoupissante. Les cigales ne bruissaient plus. Et le charme infini des nuits d’été planait dans l’air vibrant comme une large bénédiction. Moussû Marius allait s’asseoir devant la nappe blanche sur laquelle fumait déjà la soupière pleine, lorsque derrière les cerisiers s’éleva une voix claire d’enfant qui chantait.

Des rires espiègles, de ces rires fous qui montrent les dents luisantes, palpitaient dans cette aubade sonore.

Et c’était aux dernières notes un roucoulement assourdi, plein de tristesses vagues, des appels pareils qui s’apaisaient tendrement. Marius était sorti. Il écoutait, les yeux entreclos par une jouissance étrange. Et brusquement une gamine blonde, toute décoiffée, apparut dans le fouillis des branches écartées. Elle était adorable avec ses lèvres trop rouges, entr’ouvertes par un sourire éternel, ses yeux larges, dont le regard effronté s’adoucissait en une langueur troublante, et son casque d’or de cheveux emmêlés. Les bras nus, la gorge nue dressant ses pointes roses, elle se cambrait comme une déesse victorieuse dans ses loques sales. Et des chèvres noires d’une odeur très forte se serraient autour d’elle, broutant les folioles des haies.

— Bonsoir, moussû Marius, cria-t-elle en lui envoyant un baiser de bienvenue du bout des doigts.

— Bonsoir, Margarîdo, répondit Marius extasié.

Que de fois cette gardeuse de chèvres était passée ainsi à l’aube des étoiles, lui disant bonsoir d’un ton joyeux !

Que de fois il avait entendu la complainte agreste qu’elle clamait à pleines lèvres en ramenant son troupeau de la lande ! Et pourtant, à travers ce flux de parfums qui montaient de la terre amoureuse, parmi le calme mystérieux des premières ombres, il se sentit, en la revoyant, remué dans tout son être.

Il remarqua combien elle était belle, combien elle rayonnait dans la puberté inviolée de ses seize ans en fleur.

— Bonsoir, Margarîdo, répéta-t-il encore. — Sa voix tremblait un peu. — Le soleil a bien flambé cette journée, n’est-ce pas ?

— Beau temps pour les cigales ! fit-elle, songeant aux bruyantes chanteuses des bois d’oliviers.

— Que tes lèvres doivent être sèches ! Veux-tu goûter les cerises du Mas-Jelus ?

— Il est trop tard ! Le maître me battra si les chèvres ne sont pas au bourg à la sonnerie des offices.

Elle prononça ces paroles avec des regrets. Les prunelles allumées de désirs gourmands, elle regardait les cerisiers de Moussû Marius. Ils se dressaient sur les bleus assombris du ciel avec leurs feuilles resplendissantes piquetées de taches rouges. Les rameaux pliaient sous les fruits, et des frelons attardés bourdonnaient autour de cette vendange printanière.

— Si vous permettez cependant, balbutia Margarîdo ; et, sautant par un trou de la haie, elle entra dans l’enclos.


III


Marius était monté sur l’arbre. Margarîdo recevait les cerises dans sa jupe relevée. Et les fruits tombaient comme une pluie embaumée dans l’herbe épaisse, dans la jupe, dans le cou de l’enfant. Ils s’en réjouissaient tous les deux. Elle avait accroché des cerises à ses oreilles, et elle s’arrêtait pour mordre les plus grosses de la cueillette.

— Merci, moussû Marius, merci !

La jupe était pleine. Il descendit et ils allèrent s’asseoir, tout haletants de leur travail, sur le banc de pierre accoté à la porte du Mas-Jelus. Alors, ils bavardèrent comme des amis anciens. Margarîdo lui contait son histoire. La mort de son père, un pauvre diable de bûcheron que la chute d’un chêne avait écrasé dans le bois. Puis, ses longues stations au milieu de la lande, sous le ciel blanc de midi et pendant les grises journées d’automne, tout cela pour un mauvais tortillon de pain noir qu’on lui donnait en rechignant au village et pour dormir la nuit auprès des chèvres. Le dimanche, les beaux danseurs se détournaient d’elle parce qu’elle était mal accoutrée dans ses défroques et elle se lamentait de ne pas avoir encore d’amoureux comme les autres filles du village. Quand elle eut fini, Marius lui prit les mains :

— Écoute, Margarîdo, dit-il gravement en patois. Je suis seul, et tu souffres. Veux-tu rester toujours au Mas-Jelus ? Ton rire réveillera ma maison. Ton haleine fera fleurir mes vignes. Veux-tu ?

L’enfant ne put répondre. Une grande joie illuminait ses yeux étonnés. Et, avec une innocence souveraine, enlaçant Marius dans ses bras, elle appuya longuement sur sa joue ses lèvres rouges encore du sang des cerises. Les rossignols chantaient plus éperdûment dans l’ormeau enseveli sous les ombres croissantes, et le lendemain les chèvres revinrent seules au village.


IV


Les commères en jasèrent beaucoup sur leurs portes. Elles se confiaient la chose tout bas, en ébauchant d’hypocrites signes de croix. Une fille si jeune, Jésus-Diou, si sauvage, qui eût pu croire cela ? Et se perdre avec un hérétique comme Moussû Marius, un paroissien qui ne croyait pas, qui n’allait jamais aux offices ! Les jeunes filles se montraient du doigt le Mas-Jelus avec des gestes insolents. Puis chacun oublia les deux amoureux. Et un jour — à pointe d’aube — les sonneuses entonnèrent le cantique allègre de la Notre-Dame-d’Août. On avait orné le portail de l’église des tapisseries antiques toujours endormies dans la sacristie. De longues guirlandes tressées de myrthe et de buis festonnaient le portail. Devant toutes les maisons, les cailloux luisants disparaissaient sous les jonchées florales.

Tout le monde était en fête. On avait déjà commencé la messe solennelle des jours fériés. Le chœur flambait auréolé de cierges qui faisaient danser des étoiles d’or sur les vitraux. Les gens recueillis écoutaient les jeunes garçons qui psalmodiaient au lutrin les antiennes virginales. Et, au moment où le curé articulait fortement, en encensant l’autel : « Assumpta est Virgo ! » Margarîdo entra dans l’église accompagnant Moussû Marius. Elle était très changée, plus rose qu’autrefois sous son bonnet blanc, les cheveux lissés et retenus par un peigne d’écaille. Et elle marchait indolemment avec une paresse suprême, qui la rendait encore plus femme. L’officiant s’arrêta interdit, embrouillant sa prière latine. Les chantres se penchaient par-dessus le lutrin pour mieux voir. Les vieilles marmottaient des malédictions confuses et les hommes s’écartaient du couple comme devant des lépreux. Moussû Marius haussa les épaules avec un sourire triste. Et il traversa toute la nef, les yeux fixés sur le Christ noir dont les bras se tordaient désespérément dans la lumière éclatante. Ils s’assirent au premier banc, impassibles, sans baisser le front.

— Tu vois, lui dit seulement alors Marius d’une voix douce ; que ne sommes-nous restés au Mas-Jelus, où nous étions si bien, loin de tous ces mauvais !…

Elle fléchissait peu à peu sous ces regards haineux qui l’oppressaient. Elle écoutait avec des frissons cruels les insultes que ces gens lui jetaient par derrière comme de la boue. Elle avait donc failli ? La malheureuse était donc condamnée à des afflictions éternisées, à la honte, parce qu’elle avait aimé comme s’aiment tous les êtres vivants ? Elle songea à son enfance sous bois. Elle se rappela son père, le puissant bûcheron qu’un arbre avait écrasé. Et toutes les misères de misères dans ce village maudit, et les chimères rêvées dans la lande aux heures où le soleil endort. Puis, le soir où elle avait cueilli les cerises, les joies grisantes du Mas-Jelus auprès de cet homme qu’elle aimait. Ainsi il y avait au monde des fronts marqués de naissance pour souffrir. Elle ne pourrait jamais être heureuse. Elle sentit qu’elle allait pleurer et, essuyant vivement ses paupières cernées, elle défia d’un regard révolté ce prêtre qui disait des mots inconnus, ce Christ toujours muet dans sa douleur sombre, et les croyants inflexibles qu’elle osait mépriser maintenant.

— Viens, Marius, murmura-t-elle avec un accent farouche ; tu avais raison. Tout cela est mort, bien mort, je n’y crois plus !

Et ils sortirent à grandes enjambées de l’église.

— Marius, lui dit-elle le soir, si tu souffrais, n’aimerais-tu pas dormir pour toujours sous la terre fleurie ?

Ses yeux brillaient dilatés par des visions nouvelles. Marius se taisait. Dormir ! Se sentir bercer éternellement par la paix infinie des choses ! Avait-il souvent souhaité cette accalmie divine ! Mais aujourd’hui, il se délectait de la vie. Il la désirait sans fin, près de sa caressante bien-aimée. Elle le regarda avec une fixité maladive.

— Tu es heureux, c’est vrai ! continua-t-elle âprement.

Alors, il lui avoua toutes ses tendresses débordantes, toutes les béatitudes que sa robe blanche mettait dans le Mas-Jelus. Elle était tout pour lui. Elle lui avait fait connaître des joies inoubliables. Leur enlacement était si doux qu’ils semblaient avoir oublié tous les deux l’église où elle avait été martyrisée. Mais Margarîdo souffrait sans le dire. Cette indomptée haletait des colères anciennes. Elle avait assez de son écœurement malsain et sa résolution était prise.

Un matin, Moussû Marius partit sur son bourriquet, au petit jour. Il y avait foire à Saint-Aventin, et Saint-Aventin était loin. Margarîdo le suivit des yeux jusqu’au tournant de la route. Elle monta ensuite sur le banc pour le voir encore, et quand il eut disparu dans la buée poussiéreuse, elle se tourna vers le Mas-Jelus et vers les cerisiers. Ses regards glissaient comme des baisers d’adieux sur les feuilles et sur les fenêtres ouvertes au soleil. Et, pas à pas, elle descendit par les vignes le chemin qui conduisait à la rivière.

Le village s’éveillait : des envolées de pigeons s’éparpillaient dans le ciel rose. Et l’eau coulait paresseusement, avec des sanglots sourds qui attiraient.

Margarîdo s’arrêta sur la berge. Elle avait cueilli un gros bouquet de tubéreuses ; et, respirant l’odeur énervante des fleurs, elle pensa au bon sommeil qu’elle allait dormir pour l’éternité au fond de la rivière, claire comme un berceau d’enfant.

— Pauvre Marius ! fit-elle une dernière fois.

Et elle se laissa glisser dans l’eau les yeux ouverts.

On retrouva le corps deux jours après. Les vêtements s’étaient déchirés dans les herbes. Et elle paraissait plus belle avec ses chairs d’une pâleur mate et ses cheveux ruisselants. Les lèvres décolorées se tendaient comme vers un baiser d’amour, et elle serrait étroitement dans sa main crispée son bouquet effeuillé. Moussû Marius avait espéré ainsi qu’un enfant. Il l’avait attendue nuit et jour sur le banc accoté à la porte. Et quand on rapporta au Mas-Jelus le cadavre de l’adorée, il devint comme fou. Il lui fit un linceul de toutes les fleurs du Mas-Jelus, et, ayant creusé une fosse au milieu de la vigne, il l’enterra lui-même. Les cigales et les grillons crécellaient. Les fenouils, les roses jetaient leur encensement musqué dans l’air. Et la fosse refermée, le cousin reprit le chemin du Mas-Jelus, courbé comme un vieillard par son immense douleur. Depuis, chaque jour, au crépuscule, il va s’asseoir sur le banc. Les rossignols égrènent leurs trilles aigus dans les branches. Mais Moussû Marius écoute le tintement lointain qui sonne aux clochettes des chèvres, par-delà les landes endormies.