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L’Amour qui saigne/La Tentation de St-Antoine

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Henry Kistemaeckers (p. 51-66).


LA TENTATION
DE SAINT-ANTOINE


I



Des quatre années de pensionnaire qu’elle avait passées sur les bancs capitonnés d’un couvent parisien, Mlle Andrée Boisselet gardait d’enfantines ferveurs de première communiante, l’habitude de s’agenouiller, dans sa chambre, devant ces Notre-Dame mièvres qui ouvrent leurs bras avec un geste de douce attirance, de murmurer des actes de foi, la tête humblement baissée, à l’église, tandis que le prêtre soulève l’ostensoir et que les orgues chantent les adagios graves d’Haydn ou de Palestrina. Elle n’enlevait son scapulaire bleu que pour se décolleter et elle se confessait de cela comme d’une faute sacrilège. Elle croyait aux miracles, à tout le bric-à-brac mystique qu’on apprend dans les catéchismes et qu’on répète en oraisons dans les livres de messe. Elle ignorait l’amour.

C’était pour elle le souvenir vague des billets échangés au couvent avec les petites amies, des lettres à emblèmes bébêtes lues derrière un pupitre, des mots jolis de romance murmurés deux à deux en se tenant les mains, pendant les récréations. Et parfois, maintenant, l’émoi furtif qui lui restait au cœur d’une valse longue ou d’un bouquet de cotillon galamment offert par quelque danseur préféré. Cependant, elle avait un désir profond de tendresses intimes, un instinctif besoin d’aimer et de se sentir aimée. Quand ses prunelles se fixaient sur le portrait de sa mère, morte en couches à dix-huit ans — morte à cause d’elle, — un pastel rose et blond où la chère absente souriait avec du bonheur calme dans les yeux et comme une bonté native émanant de son fin profil délicat et charmant, elle souffrait ne sachant pourquoi. Combien elles se seraient adorées toutes les deux, presque aussi jeunes, presque sœurs ! La vie eût été un enchantement. Et son abandon, sa solitude lui paraissaient alors plus cruels. Elle avait été élevée par une vieille gouvernante anglaise. Puis le couvent. Personne pour la soutenir, pour lui montrer la route, pour lui donner des conseils. Des tantes enterrées dans un trou de province. La gouvernante qui dormait ou enseignait le God save à son perroquet. Des amies de rencontre. Un père qui ne quittait pas la Bourse et qu’elle entrevoyait à peine, de-ci, de-là, à table, perpétuellement affairé, inquiet, griffonnant des chiffres, feuilletant des journaux, brassant des millions, obéissant aux moindres fantaisies de sa fille, la comblant de cadeaux, lui laissant la bride sur le cou comme à une miss de Regent-Street, mais ne s’occupant jamais d’elle, l’effleurant au front d’un baiser tous les trente-six du mois et ne pensant pas que l’esprit vient brusquement aux Renée Maupérin d’aujourd’hui, sans qu’il soit besoin pour cela de frère Philippe et de ses oies. Rien ne manquait au tableau.

Un dimanche, Andrée se fit conduire à la Trinité, où le R. P. Laterrade prêchait l’Avent. Ce moine avait conquis Paris par son audace farouche et sa parole ardente. On courait curieusement à ses sermons comme à une première de Sardou, comme à un concert de la Patti. Les reporters en rendaient compte. Les chaises se vendaient des prix invraisemblables. Cette église moderne, qui semble un théâtre avec son autel italien entouré d’élégantes colonnades, ses lustres à gaz, ses dorures trop neuves, était bien le décor indiqué à de pareilles représentations. Les femmes surtout raffolaient de ces homélies passionnées dont la rudesse violente les remuait et les domptait. Autour de la chaire, le froufrou des robes, le piétinement des talons s’assourdissaient discrètement. Et un remous troublant d’odeurs mondaines, la tiédeur musquée des fourrures, le parfum des violettes traînant dans les dentelles, des essences subtiles imprégnant la peau, montait aux narines du prédicateur.

Il parlait de l’amour triomphant dans la vie, de l’amour dédaigné par tant d’imbéciles, qui emporte en des Paradis inconnus, qui joint les lèvres ravies, qui unit pour l’éternité humaine et nous laisse la joie mélancolique du rappel pour les heures mauvaises. Il en parlait éperdûment, comme un ascète des Thébaïdes secoué par la tentation, qui se délivre en clamant vers le ciel sa nostalgie coupable, sa soif de béatitudes défendues. Son masque austère de Savonarole rayonnait comme allumé par la braise rouge d’un bûcher. Il s’exaltait. Il se grisait de ses tirades enthousiastes. On eût cru qu’il prêchait pour une sainte Thérèse inconnue, perdue dans la foule. Ses gestes planaient avec une envergure d’ailes. Son froc de bure blanche lui donnait une grandeur surhumaine. Et lorsqu’il termina son sermon par une âpre apostrophe à ces mères de famille qui renient l’amour comme une chose inutile, qui assimilent le mariage à un échange de parchemins ou de gros sous, qui vendent leurs enfants au plus offrant et préparent ainsi l’adultère et les deuils futurs, tous, même les prêtres effarés au fond de leurs stalles, frémissaient, haletaient, voulaient acclamer l’apôtre nouveau !


II


Mlle Boisselet revint toute songeuse de ce sermon. Son cœur battait. Elle cherchait à comprendre ce que les phrases éloquentes du moine ne lui avaient pas révélé. Elle voulait savoir, interroger cet homme qui commandait d’aimer, et le voir seul et lui avouer à voix basse, le visage collé aux grilles d’un confessionnal, ses rêves, ses aspirations, ses peines. Celui-là peut-être la consolerait, adoucirait l’amertume de son isolement et lui apprendrait la vie. Elle écrivit au prédicateur huit pages d’une sentimentalité naïve où le mot d’idéal revenait comme une roulade monotone de cavatine où elle se lamentait, ainsi qu’une colombe blessée, et racontait les angoisses de son âme. Il lui répondit aussitôt sur le même ton, l’alanguissant encore de citations bibliques, de comparaisons familières où il était question de cerfs qui soupirent après l’eau des fontaines, de lis immaculés embaumant les jardins de Sâron et d’un au delà bleu, d’un infini chimérique, traversé par l’envolement des anges.

« Venez, mon enfant, venez, écrivait-il en finissant, celles qui souffrent sont les bienvenues, celles qui rêvent sont les élues. Vous êtes de la race choisie de cette Marie, qui délaissait ses travaux pour écouter les paraboles de notre divin Sauveur. Je saurai trouver dans mon cœur du réconfort pour votre cœur meurtri ! »

Andrée lut et relut cette lettre timbrée d’un A.M.D.G. très pieux. Et chaque semaine elle alla s’asseoir, durant des heures entières, dans le parloir étroit où le P. Laterrade recevait tour à tour ses pénitentes accoutumées. Il avait quelque chose de plus recueilli, de plus imposant entre ces quatre murs nus, blanchis à la chaux que barrait le bois noir d’un grand crucifix et qu’éclairait un jour pâle de cour, filtré par des rideaux de cotonnade. Les conversations étaient des chuchotements. Et la jeune fille, immobile, ne se lassait pas de l’écouter, demeurait comme clouée à sa chaise de paille. Elle sortait de ces entrevues interminables énervée, fiévreuse.

Peu à peu, ce contact renaissant, ces obéissances molles, cette admiration surexcitée par une pensée unique, opéraient une métamorphose étrange dans son être. Le moine absorba toute sa vie. Elle devint jalouse des autres femmes qu’il accueillait avec un sourire affable, de la règle sévère la séparant sans espoir de la seule personne qui l’eût comprise, qui l’eût guérie. Elle n’en dormait plus. Dans ces maladives insomnies, elle rêvait d’être si belle, si tendre, si suppliante qu’il oublierait ses vœux, qu’il l’épouserait et qu’ils se sauveraient de Paris ensemble, dédaignant les médisances et oublieux du monde entier. Et, vaincue à la fin, elle avoua au P. Laterrade le mal qui la torturait, l’amour profond, désespéré qui la brûlait comme une plaie mortelle. Elle se traîna à ses genoux, balayant le plancher de sa toilette élégante, l’implorant de ses grands yeux bleus trempés de larmes, cherchant à lui prendre les mains, affolée, inconsciente de ce qu’elle disait, de ce qu’elle faisait. Le sang affluait à ses joues, les marquant de plaques rouges. Ses cheveux, comme une crinière d’or de Madeleine, se dénouaient. Le moine s’était détourné avec un dégoût implacable. Il glaçait de son regard méprisant la pauvre amoureuse prosternée. Sa haute taille se redressait. On eût dit d’un justicier inflexible rendant un arrêt. Il releva Andrée et durement il s’écria :

— Nous ne devons plus nous revoir après cette scène ridicule. Je vous plains, mademoiselle, et je prierai pour vous.


III


Andrée est retournée vingt fois au parloir. On l’a toujours éconduite. Elle n’espère plus, mais elle aime et aimera jusqu’à la mort. Elle s’affaiblit insensiblement, ne sortant pas de sa chambre, s’hypnotisant dans la contemplation silencieuse d’une photographie du R. P. Laterrade qu’il lui envoya jadis. Nuit et jour, elle lacère de coups d’aiguille son corps amaigri. Les piqûres de morphine l’enveloppent d’une somnolence morbide, lui donnent une jouissance lourde de folie, des hallucinations où elle le revoit, où elle l’entend. Un matin, ses grands yeux bleus ne se rouvriront pas et ce sera fini.

Le moine recommencera au carême ses prédications énervantes et il flétrira le péché d’une voix sonore, étalant son orgueil de prêtre chaste.

M. Boisselet ne s’aperçoit pas de l’agonie lente de sa fille. Il a gagné trois millions, l’autre mois, sur la Banque moldave.