L’Amour qui saigne/Rien ne va plus

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Henry Kistemaeckers (p. 179-191).


RIEN NE VA PLUS !


I



JOLI HÔTEL à vendre immédiatement. — 375.000 fr, — Jardin, belle vue, deux salons, bon air, écurie, remise. — 85, rue Quatre-Étoiles, Passy.



Vous avez lu cette annonce à la quatrième page des journaux. Elle sonne lugubrement, comme une lamentation d’agonie, comme le bruit sourd et lent d’une vieille baraque vermoulue qui s’effondre. Et cela réveille en moi — ainsi qu’un coup de mistral soulevant les poussières blondes de la route — des souvenirs presque d’hier dont l’intime douceur est navrante, maintenant que rien ne va plus, comme disent les croupiers.

C’était en octobre. Le grand Falgéras — un vieux camarade d’école qui a dégringolé dans la Corbeille — m’avait invité à dîner. Impossible de refuser quand on ne s’est pas revu depuis des siècles, de jouer la scène raillarde de Grévin. Vous savez bien. Deux amis qui se rencontrent sur le boulevard. Bonheur de se retrouver et dialogue. « Nous dînons ensemble, n’est-ce pas ? — Impossible, mon bon : rendez-vous d’amour. — Alors demain ? — Encore moins : la fête de ma belle-mère. » — Les sept jours de la semaine y passent ainsi, si bien qu’on se quitte sur ce mot : « Je t’écrirai. » Falgéras rayonnait comme s’il eût touché du front le cinquième ciel. Il avait enfin sauté en croupe de la Fortune sur la fameuse roue éblouissante à laquelle tant de malchanceux cherchent vainement à se cramponner. Lui qui gagnottait péniblement de quoi vivre comme un bourgeois de la rue du Temple, de quoi avoir un intérieur modeste dans les quinze cents, avait dans la curée conquis comme les autres son morceau de Timbale. Il possédait des millions. Qui n’en eut pas, d’ailleurs, en ce temps de comptes fantastiques ? Et il avait acheté à Passy, dans une rue calme, bordée de jardins comme un coin de faubourg provincial, un hôtel tout neuf, coquet, propret, tel que la bonbonnière mignarde de quelque duchesse gourmande.


II


Cette fin d’après-midi fut exquise. Leur béatitude confiante me gagnait comme le charme enveloppant d’une causerie lente. Il y avait des rires dans l’air, et la tendresse molle des accalmies. Et il fallut visiter l’hôtel pièce par pièce, écouter les projets, discuter les moindres détails, donner des conseils. Falgéras m’expliquait ses plans fantaisistes. Lorsque les enfants auraient grandi, on transformerait la « nursery » en atelier. On ouvrirait le petit salon sur une vaste serre pleine de plantes vertes et de fleurs, avec des boudhas énormes, arrondissant leur panse dorée dans l’épaisseur luisante des feuillages. Ce serait là le coin familier de madame où elle aurait ses oiseaux et ses livres préférés.

Et, tandis qu’il parlait, se grisant de ses rêves, je regardais avec une mélancolie profonde, leurs meubles d’autrefois, leurs meubles d’acajou fanés, vulgaires, qui couraient à la débandade dans les vastes appartements. Les fauteuils ensevelis sous les housses en cretonne, les petites étagères encombrées de babioles, les photographies accrochées aux tentures de peluche, et la garniture de cheminée classique en bronze doré. Ils paraissaient étonnés de se trouver là, d’envahir ce décor élégant. Ils gardaient dans leurs plis le souvenir des soirées anciennes, des logis aux fenêtres louches s’ouvrant sur les cours, des voitures de déménagement où tant de fois ils avaient roulé, pressés comme des épaves. Et le soleil couchant, qui les inondait de clartés tièdes, les hauts plafonds aux moulures d’or, la large cheminée les épouvantait, les effarait comme de pauvres petits employés jetés brusquement dans un palais de féerie.

Je n’oublierai jamais l’impression ironique qui se dégageait de ce mobilier condamné à disparaître comme sur les cartes de parvenus le vrai nom familial qui précède d’abord le titre acheté à beaux deniers comptants.

Après le dîner, on s’accouda à la fenêtre. Une bande de jour ourlait encore les collines prochaines. Il faisait bon comme aux soirs d’avril où les premiers rossignols préludent dans les arbres reverdis. La fumée des cigarettes s’éparpillait comme chassée par un souffle d’éventail. Une odeur pénétrante et amère de feuilles mortes jonchant les pelouses montait au-dessus des murs d’un grand parc voisin. Paris s’allongeait dans la brume vague comme une bête mystérieuse. La Seine s’endormait. Et les réverbères flambaient un à un, avec des frissons d’étoiles, tandis que, pareille à un fanal mourant, la coupole d’or des Invalides se fondait lentement dans les gris décroissants du ciel crépusculaire. J’enviais malgré moi le bonheur de cet homme qui avait gagné le gros lot à l’aventureuse loterie de la vie, qui pouvait désormais paresser à loisir et ne songer qu’au présent, entre sa femme blonde et ses enfants aux rires querelleurs.

— Pourquoi n’entres-tu pas à la Bourse ? répétait Falgéras avec un entêtement amical ; on n’a qu’à se baisser pour ramasser ?

Je ne savais que répondre, et la tentation me prenait de l’imiter, de juivasser comme tout le monde !


III


Mais voici que le château de cartes s’est écroulé brutalement. À la mer, tous les beaux projets ! On reprend son rang dans la mêlée farouche, mais avec un dégoût insurmontable, une lassitude de tous les membres, cassés comme par une cinglée de houssine. Les millionnaires d’occasion crachent leurs millions. La féerie est jouée. Le rêve s’enfuit. On ferme, messieurs, on ferme !

Et, comme en une vision douloureuse, je revois l’intérieur de là-bas où je n’ose pas retourner, l’intérieur lumineux, fleuri, qu’ils avaient empli de bibelots et de jolies choses, les glaces sans tain qui regardent le décor imposant de Paris. C’est là que le malheureux se demande comment il paiera ses différences, qu’il songe à la misère inévitable. La femme geint nerveusement. Elle a dans ses yeux rougis par l’insomnie l’accablement morne, l’hébétude du coup brusque qui la frappe dans son indolente jouissance. Ils ne se disent pas une parole. Lui n’ose pas prévoir la suite du drame. Il a le vertige du gouffre comme un homme ballotté dans la houle. La tentation d’en finir l’étreint sans trêve. Les babies inquiets comprennent vaguement qu’il se passe quelque chose de grave qu’on leur cache, et ils restent immobiles, délaissant même leurs joujoux épars.

À l’office, la valetaille escompte la ruine des maîtres avec des moqueries haineuses et des commentaires mauvais. Les chevaux sont « lavés ». Demain les diamants de madame et les tableaux du salon partiront pour l’hôtel Drouot. Au-dessus de la porte cochère, comme un écriteau de deuil, se balance la pancarte :

À vendre, immédiatement !

Et les petits meubles relégués au grenier, les meubles d’acajou, vulgaires, fanés, vont reprendre leurs habitudes perdues, vont retrouver le logis au cinquième, où l’on ne voit pas clair, où les fenêtres s’ouvrent sur des cours ténébreuses…

Rien ne va plus !