L’An deux mille quatre cent quarante/15

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CHAPITRE XV.

Théologie & Jurisprudence.


Heureux mortels ! Vous n’avez donc plus de théologiens[1] ? Je ne vois plus ces gros volumes qui sembloient les piliers fondamentaux de nos bibliothèques, ces masses pesantes que l’imprimeur seul, je pense, avoit lues : mais enfin, la théologie est une science sublime &… — Comme nous ne parlons plus de l’Être Suprême que pour le bénir & l’adorer en silence, sans disputer sur ses divins attributs à jamais impénétrables, on est convenu de ne plus écrire sur cette question trop sublime & si fort au dessus de notre intelligence. C’est l’ame qui sent Dieu, elle n’a pas besoin de secours étrangers pour s’élancer jusqu’à lui[2].

Tous les livres de théologie, ainsi que ceux de jurisprudence, sont scellés sous de gros barreaux de fer dans les souterrains de la bibliothèque ; & si jamais nous sommes en guerre avec quelques nations voisines, au lieu de pointer des canons, nous leur enverrons ces livres dangereux. Nous conservons ces volcans de matière inflammable pour servir de vengeance contre nos ennemis : ils ne tarderont point à se détruire ; au moyen de ces poisons subtils qui saisissent à la fois la tête & le cœur.

— Vivre sans théologie, je conçois cela très-aisément ; mais sans jurisprudence, c’est ce que je ne conçois guères. — Nous avons une jurisprudence, mais différente de la vôtre, qui étoit gothique & bizarre. Vous portiez encore l’empreinte de votre antique servitude. Vous aviez adopté des loix qui n’étoient faites ni pour vos mœurs, ni pour vos climats. Comme la lumière est descendue par degrés dans presque toutes les têtes, on a réformé les abus qui faisoient du sanctuaire de la justice un antre de voleurs. On s’est étonné que le monstre noir qui dévore la veuve & l’orphelin, ait joui si longtems d’une coupable impunité. On ne conçoit pas qu’un procureur ait pû traverser paisiblement la ville sans être lapidé par quelque main desespérée.

Le bras auguste qui tenoit le glaive de la justice, a frappé cette foule de corps sans ame qui n’avoient que l’instinct du loup, la ruse du renard, & le croassement du corbeau : leurs propres clercs, qu’ils faisoient mourir de faim & d’ennui, ont été les premiers à révéler leurs iniquités & à s’armer contre eux. Thémis a parlé, & la race a disparu. Telle fut la fin tragique & effrayante de ces larrons qui ruinoient des familles entières en barbouillant du papier.

— De mon tems on prétendoit que sans leur ministère, une partie des citoyens resteroit oisive aux barrières des tribunaux, & que les tribunaux deviendroient peut-être le théâtre de la licence & de la fureur. — Assurément c’étoit la ferme du papier timbré qui parloit ainsi. — Mais comment les affaires se jugent elles ? que faire sans procureurs ? — Ah ! Les affaires se jugent le mieux du monde. Nous avons conservé l’ordre des avocats, qui connoit toute la noblesse & l’excellence de son institution ; encore plus désintéressé, il est devenu plus respectable. Ce sont eux qui se chargent d’exposer clairement & surtout d’un style laconique la cause de l’opprimée, le tout sans emphase, sans déclamation. On ne voit plus un long plaidoyé bien froid, bien nourri d’invectives, en les échauffant seuls, leur coûter la perte de la vie. Le méchant, dont la cause est injuste, ne trouve dans ces défenseurs intègres que des hommes incorruptibles : ils répondent sur leur honneur des causes qu’ils entreprennent ; ils abandonnent le coupable, déja condamné par le refus qu’ils font de le servir, s’excuser en tremblant devant les juges où il comparoit sans défenseur.

Chacun est rentré dans le droit primitif de plaider sa cause. On ne laisse jamais le tems au procès de s’embrouiller : ils sont éclaircis & jugés dans leur naissance ; & le plus longtems qu’on leur accorde, quand l’affaire est obscure, est l’espace d’une année. Mais aussi les juges ne reçoivent plus d’épices : ils ont rougi de ce droit honteux, modique en sa naissance[3], & qu’ils ont fait monter à des sommes exorbitantes : ils ont reconnu qu’ils donnoient eux-mêmes l’exemple de la rapacité, & que s’il est un cas où l’intérêt ne doit pas prévaloir, c’est le moment honorable & terrible où l’homme prononce au nom sacré de la justice. — Je vois que vous avez prodigieusement changé nos loix. — Vos loix ! encore un coup, pouviez-vous donner ce nom à ce ramas indigeste de coutumes opposées, à ces vieux lambeaux décousus, qui ne présentoient que des idées sans liaison & des imitations grotesques. Pouviez-vous adopter ce monument barbare, qui n’avoit ni plan, ni ordonnance, ni objet ; qui n’offroit qu’une compilation dégoûtante, où la patience du génie s’engloutissoit dans un abîme bourbeux ? Il est venu des hommes assez intelligens, assez amis de leurs semblables, assez courageux pour méditer une refonte entière, & d’une masse bizarre en faire une statue exacte & bien proportionnée.

Nos rois ont donné toute leur attention à ce vaste projet qui intéressoit des milliers d’hommes. On a reconnu que l’étude par excellence étoit celle de la législation. Les noms de Lycurgue, des Solon, & de ceux qui ont marché sur leurs traces, sont les plus respectables de tous. Le point lumineux a parti du fond du nord ; & comme si la nature avoit voulu humilier notre orgueil, c’est une femme qui a commencé cette importante révolution[4].

Alors la justice a parlé par la voix de la nature, souveraine législatrice, mère des vertus & de tout ce qui est bon sur la terre : appuyée sur la raison & l’humanité, ses préceptes ont été sages, clairs, distincts, en petit nombre. Tous les cas généraux ont été prévus & comme enchaînés par la loi. Les cas particuliers en dérivent naturellement, comme des branches qui sortent d’un tronc fertile ; & la droiture, plus savante que la jurisprudence elle-même, appliqua la probité pratique à tous les événemens.

Ces nouvelles loix sont avares sur-tout du sang des hommes : la peine est proportionnée au délit. Nous avons banni & vos interrogatoires captieux, & les tortures de la question, dignes d’un tribunal d’inquisiteurs, & vos supplices affreux faits pour un peuple de Cannibales. Nous ne mettons plus à mort le voleur, parce que c’est une injustice inhumaine de tuer celui qui n’a point donné la mort : tout l’or de la terre ne vaut pas la vie d’un homme ; nous le punissons par la perte de sa liberté. Le sang coule rarement, mais lorsqu’on est forcé de le verser pour l’effroi des scélérats, c’est avec le plus grand appareil. Par exemple, il n’y a pas de grace pour un ministre[5] qui abuse de la confiance du souverain, & qui se sert contre le peuple du pouvoir qui lui est confié. Mais le criminel ne languit point dans les cachots : la punition suit le forfait ; & si quelque doute s’élève, on aime mieux lui faire grace que de courir le risque horrible de retenir plus longtems un innocent.

Le coupable qu’on arrête est enchaîné publiquement. On peut le voir, parce qu’il doit être un exemple visible & éclatant de la vigilance de la justice. Au-dessus de la grille qui le renferme, demeure à perpétuité un écriteau qui porte la cause de son emprisonnement. Nous n’enfermons plus des hommes vivans dans la nuit des tombeaux, supplice infructueux & plus horrible que le trépas ! C’est en plein jour qu’il offre la honte du châtiment. Chaque citoyen sait pourquoi tel homme est condamné à la prison, & tel autre aux travaux publics. Celui que trois châtimens n’ont pû corriger, est marqué, non sur l’épaule, mais au front, & chassé pour jamais de la patrie.

— Eh ! Dites-moi, je vous prie, les lettres de cachet ? Qu’est devenu ce moyen prompt, infaillible, qui tranchoit toute difficulté, qui mettoit si à leur aise l’orgueil, la vengeance & la persécution ? — Si vous faisiez cette question sérieusement, me répondit mon guide d’un ton sévère, vous insulteriez au Monarque, à la nation, à moi-même. La question & les lettres de cachet[6] sont au même rang ; elles ne souillent plus que les pages de votre histoire.

  1. Il ne faut point ici confondre les moralistes avec les théologiens : lesmoralistes sont les bienfaiteurs du genre humain ; les Théologiens en sont l’opprobre & le fléau.
  2. Descendons en nous-mêmes, interrogeons notre ame, demandons-lui de qui elle tient le sentiment & la pensée ? Elle nous révélera son heureuse dépendance, elle nous attestera cette intelligence suprême, dont elle n’est qu’une foible émanation. Lorsqu’elle se replie sur elle-même, elle ne peut se dérober à ce Dieu dont elle est la fille & l’image ; elle ne peut méconnoître sa céleste origine. C’est une vérité de sentiment qui a été commune à tous les peuples. L’homme sensible sera ému du spectacle de la nature, & reconnoîtra sans peine un Dieu bienfaisant qui nous réserve d’autres largesses. L’homme insensible ne mêlera point à nos louanges le cantique de son admiration. Le cœur qui n’aima point, fut le premier athée.
  3. Il consistoit alors en quelques boëtes de dragées ou de confitures seches : Aujourd’hui il faut remplir ces mêmes boëtes en espèces d’or. Tels sont les goûts friands de ces augustes sénateurs, pères de la patrie.
  4. On a brûlé à Paris secrettement une édition entière du code de Catherine II. J’en conserve un exemplaire, échappé par hazard des flammes.
  5. La bonne farce à représenter que le tableau de nos ministres ! Celui-ci entre dans le ministère à l’aide de quelques vers galant ; celui-là, après avoir fait allumer des lanternes passe aux vaisseaux, & croit que les vaisseaux se font comme des lanternes : un autre, lorsque son père tient encore l’aune, gouverne les finances, &c. Il sembleroit qu’il y ait une gageure pour mettre à la tête des affaires des gens qui n’y entendent rien.
  6. Un citoyen est enlevé subitement à sa famille, à ses amis, à la société. Une feuille de papier est un trait de foudre invisible. L’ordre d’exil ou d’emprisonnement est expédié au nom du roi & motivé uniquement de son bon plaisir. Il n’est revêtu d’autres formes que de la signature des ministres. Des intendans, des évêques ont à leur disposition des liasses de lettres de cachet ; ils n’ont plus qu’à mettre le nom de celui qu’ils veulent perdre : la place est en blanc. On a vu des malheureux vieillir dans les prisons, oubliés de leurs persécuteurs ; & jamais le monarque n’a pu être informé de leur faute, de leur infortune & de leur existence. Il seroit à souhaiter que tous les parlemens du royaume se réunissent contre cet étrange abus du pouvoir ; il n’a aucun fondement dans nos loix. Cette cause importante ainsi éveillée seroit celle de la nation, & l’on ôteroit au despotisme son arme la plus redoutable.