L’An mille…/08

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Albin Michel (p. 237-253).

CHAPITRE VIII


PLUS FORT QUE LA MORT


Le lendemain dès l’aube qui semblait faire une radieuse promesse à la journée de printemps qui commençait, la fille du maire des Gargantes exposait au soleil levant, sur une branche de lilas en fleurs, l’écharpe tricolore de son père, Césaire Garnier.

La porte d’une vaste cuisine était ouverte et il était déjà assis à son petit établi, devant la croisée qu’ornait une caisse de géraniums, car il était cordonnier.

Il pouvait avoir soixante-cinq ans et sa femme était morte en donnant le jour à Thérèse, leur fille qui s’occupait du ménage.

Il ressemblait à Raspail ou à Victor Hugo vieux, avec son grand front, ses cheveux drus taillés en brosse et sa barbe blanche.

Dans son rude visage pensif, les yeux de Garnier étaient d’un azur pareil à celui dont les bleus candides s’effacent sur les anciennes faïences.

On l’avait choisi parce que le Président l’aimait beaucoup et parce que le dimanche soir, au café après une partie de boules ou de cartes, on l’écoutait avec profit quand on discutait autour d’une bouteille de vin blanc.

Il s’était laissé nommer malgré sa timidité, se disant que ce n’était point la mairie de Lyon ni celle de Marseille… Deux cent quatre-vingts feux et une noce de temps en temps.

Sans doute, ce magistrat rustique ignorait bien des choses que son cœur et sa raison de paysan et d’artisan n’auraient pu comprendre, mais il était réfléchi, droit, bon, et quand il nouait à sa ceinture l’écharpe des vieux consuls républicains, il ne manquait pas de prestige.

Il était le maire. Il avait les clefs de la Maison Commune, de la salle où l’on gardait les registres de l’état civil, le cadastre, la carte et les humbles archives qui certifiaient simplement que la prairie dite des Trois-Fayards et portant le numéro douze, appartenait, avec ses violettes du printemps et ses colchiques d’automne, à Durand Antoine ; que le champ vingt-huit, avec son blé vert et sa luzerne était à Durand Anselme ; que le bois des Pierres était bien communal, au pied de la montagne dont les roches à pic, les précipices, les sources glacées, les chardons blancs et les gentianes n’étaient certainement qu’à Dieu.

Les finances du village n’étaient pas difficiles à administrer. La commune ne dépensait pas plus qu’un paysan économe.

Il savait que les vieilles valeurs n’existaient plus beaucoup depuis un demi-siècle, mais il avait confiance. La France demeurait tout de même la France.

Jamais il n’avait quitté le pays. Ses jours s’étaient écoulés là : vingt-trois ou vingt-quatre mille jours monotones, tissés de soleil et de pluie ; des aubes balsamiques, du vent, de la neige, sans un événement, sans une surprise, avec seulement un cercueil posé, un matin, sur deux chaises devant la porte.

Les mots qu’il employait étaient simples et naturels ; ils semblaient usés et doux comme le manche de son marteau, brillants comme l’acier de ses alènes, clairs comme le verre dans lequel il buvait l’eau de sa source et qu’il lavait lui-même.

C’était un brave homme et, au-dessus de sa porte, l’ancêtre qui avait bâti la maison avait gravé ses initiales, qui étaient aussi les siennes :


C.​G.
1848


Il sortit sur le seuil, ôtant son tablier de cuir.

— Thérésou, dit-il, c’est fini pour aujourd’hui. Je viens d’achever le ressemelage de monsieur le curé. Sa servante va venir à dix heures. Je ne travaille plus. C’est le plus grand jour de ma vie.

Thérèse Garnier sourit, brune, fine, les cheveux crespelés comme une sarrasine, et l’écharpe tricolore qu’elle venait de prendre sur la branche de lilas pour la déplisser, mettait dans ses mains une gloire de drapeau.

— C’est cela, père, dit-elle, vous avez bien le temps de travailler ; aujourd’hui c’est fête et c’est un grand jour, comme vous dites. Jamais un maire n’aura procédé à pareil mariage. Tout est prêt dans la chambre ; votre vêtement noir est sur le lit et voici votre écharpe qui semble neuve.

Césaire Garnier emporta la soie tricolore en disant qu’il avait le temps de s’habiller, qu’il ne devait être à la mairie qu’un peu avant midi, mais dès dix heures, il avait revêtu le costume qu’il ne portait que le dimanche et sur son gilet noir éclatait, bleue, blanche et rouge, l’écharpe municipale.

Incapable de rester désœuvré, il sortit dans le jardin qui était derrière sa maison et se mit à débarrasser le potager de quelques herbes qui y poussaient depuis huit jours.

— Père ! cria Thérèse de la fenêtre, vous n’y songez pas ?… Habillé comme vous l’êtes !… Laissez donc cela et reposez-vous…

Il alla s’asseoir sur un banc de bois adossé au lilas pareil à un immense bouquet.

La veille, il y avait oublié le journal du chef-lieu. Il l’ouvrit, relut un article, tirant sa grosse montre d’argent toutes les dix minutes, puis il découpa maladroitement, avec un sécateur qui traînait, un bout de la feuille.

Ce petit écho était intitulé : « Les Gargantes, — État civil :

« Décès : Veuve Chapon Rosine, âgée de 78 ans ; Prat Alphonse, âgé de 8 mois.

« Naissances : Loubières Justin ; Chantelle Marie.

« Mariage : À la mairie de notre commune sera célébré samedi prochain le mariage de Pierre-Dominique Dorval, président du Conseil, et de Claire-Hélène Danglars, sans profession. Nos vœux les plus respectueux. »

Césaire Garnier serra ce bout de papier dans son portefeuille, se leva, fit un tour dans le jardin, et, n’y tenant plus, poussa la barrière à claire-voie et se dirigea du côté de la mairie, se donnant à lui-même l’excuse de vouloir se rendre compte si rien ne traînait, si tout était en ordre.

Lorsqu’il arriva sur la petite place du village qui paraissait obscure, dès qu’il y avait des feuilles aux six marronniers si touffus qui l’abritaient, en juillet, des averses, il ne reconnut pas la vieille maison rustique où il se rendait tous les jours, à la même heure, depuis vingt ans.

Pendant la nuit, les jeunes gens des Gargantes l’avaient décorée, en grand mystère, et pour franchir l’humble seuil de cet hôtel de ville campagnard, on devait passer sous un arc de triomphe fait de rameaux de lauriers garrottés de rubans de soie tricolore, semés de lilas et de bouquets de primevères. Le pauvre petit drapeau décoloré qui pendait au-dessus de la porte disparaissait sous un pavois de banderoles et d’étendards neufs.

Le maire, ému, ôta son chapeau en passant sous ce porche de feuillages et de fleurs !…

La cérémonie fut presque aussi simple que lorsque Césaire Garnier mariait deux jeunes fiancés de la commune.

Le Président et Hélène Danglars arrivèrent en compagnie de M. Duthiers-Boislin, de sa femme et de François Laurières qui leur servaient de témoins.

Dominique Dorval vêtu comme tous les jours, pendant qu’il était aux Gargantes, d’un costume gris, marchait à côté d’Hélène, nu-tête, ses lourds cheveux noués en un chignon massif sur la nuque, un peu plus pâle que de coutume mais plus belle que jamais dans sa robe de laine blanche.

Derrière eux venaient madame Duthiers-Boislin entre son mari et le nouveau propriétaire du domaine des Cyprières, le grand poète qui ne voulait plus que cette solitude de chartreuse.

Le maire se leva. Il avait mis ses besicles et il ressemblait, près de sa table de chêne ciré, à un vieil instituteur dans une salle d’école villageoise. Ses mains d’artisan qu’il ne parvenait pas à blanchir tremblaient en prenant l’acte de l’état civil.

Sa voix tremblait aussi quand il prononça les formules d’usage :

— Pierre-Dominique Dorval, acceptez-vous de prendre pour femme Claire-Hélène Danglars ?

— Oui…

— Claire-Hélène Danglars, reprit Césaire Garnier, acceptez-vous de prendre pour époux Pierre-Dominique Dorval ?

— Oui.

— Au nom de la loi, je vous déclare unis, dit le maire.

Debout, ils se taisaient. Un hanneton se cognait contre une vitre ; le soleil emplissait la salle, éblouissait les murs passés au lait de chaux sur lesquels il n’y avait rien qu’un buste de la République, deux affiches portant la signature prestigieuse du chef qui était venu se marier dans son village natal, comme le plus obscur des hommes.

Le maire voulut parler.

— Madame, Monsieur le Président, commença-t-il, jamais magistrat municipal n’a procédé à une plus illustre union. Je vous exprime ici les vœux…

L’émotion étrangla sa voix et Dominique le sauva, alla vers lui.

— Monsieur le Maire, dit-il, vous m’avez embrassé le jour où mon père est mort, je voudrais ce matin…

Dans un de ces élans dont les hommes timides et doux sont capables, Césaire Garnier étreignit le Président et frotta maladroitement contre ses joues son visage barbu brusquement trempé de larmes, puis ils quittèrent la mairie pour se rendre à l’église.

Ils n’avaient qu’une cinquantaine de mètres à parcourir, et la jeune femme qui sortit la première se retourna vers son mari.

« Dominique, s’exclama-t-elle, regarde ! … » Pendant les quelques instants qu’avait duré la cérémonie, les gens du pays massés de chaque côté des arbres avaient semé la place de fleurs.

Depuis la veille, tous les bois, tous les jardins des Gargantes et des villages voisins avaient été dépouillés et, de ce tapis, qui était un pourpris embaumé, montaient des ondes de parfums, sous les marronniers qui paraissaient lumineux, éclairés par les grappes blanches et roses de leurs fleurs semblables à des lustres.

Ils passèrent devant la petite école où le père Dorval avait enseigné, où Dominique avait fait ses premières classes.

Les fenêtres de la grande salle étaient largement ouvertes et rien n’avait beaucoup changé depuis le temps où le Président n’était qu’un enfant appliqué et pensif.

Il revit le tableau noir, l’armoire de chêne dont les vitres montraient des mesures d’étain, un globe terrestre, une boîte pleine de papillons secs comme des feuilles et piqués sur des bouchons, les cartes de France et d’Europe aux murs peints à la chaux, la chaire du maître sur une estrade, les bancs vides et les pupitres des écoliers.

Le vieil abbé Daniel, curé des Gargantes, les attendait au seuil de l’église qui n’eût été qu’une grange sans le clocher.

Hélène qui n’était jamais entrée dans une chapelle rustique retrouvait là une émotion qui devait venir du fond de la race.

Le vieux latin du rituel séculaire chanta, le latin réfugié dans les cloîtres et sauvé par les abbés et les moines, quand l’Empire romain craquait de toutes parts et que les Barbares se ruaient, courbés sur des chevaux poilus de hordes.

Les mots chantaient, solennels et doux, et l’on pouvait croire que l’odeur d’encens qu’on respirait venait des antiques syllabes mortes, des paroles saintes macérées dans les aromates de l’église.

Un enfant de chœur, charmant avec sa jupe rouge et son rochet de dentelles, tenait à deux mains un plateau d’argent dans lequel brillaient deux anneaux.

Le vieux prêtre les bénit, les passa aux doigts des époux, en prononçant les mots liturgiques, et il n’y eut pas autre chose.

Dominique et Hélène se mariaient ainsi qu’un couple de villageois, il y avait deux cents ans, dans la vieille église dont le lierre, pareil à un rideau, cachait une fenêtre.

Sur le chemin bordé d’églantiers en fleurs qui conduisait à la maison où la Guiraude avait préparé le déjeuner, comme ils marchaient un peu en avant de leurs témoins, Dominique Dorval dit :

— Qu’allons-nous faire, maintenant, Hélène ? Je voudrais demeurer ici…

Elle le regarda.

— Je le voudrais aussi, dit-elle gravement, mais tu n’en as pas le droit. Je suis sûre que notre amour a sauvé encore le monde. Sans lui, ce matin de mai ne serait pas ce qu’il est pour des millions d’êtres. Il faut trouver une foi nouvelle, Dominique, l’humanité ne vit que de songes, et ses âges tragiques, inquiets et bouleversés sont ceux où les chimères qu’elle avait créées sont mortes et où celles qui doivent les remplacer ne sont pas encore venues… Je t’aiderai… »

Elle lui serra le bras et poussa un cri de surprise.

La maison venait d’apparaître au tournant du chemin, à cinquante mètres d’eux, et sur le banc de pierre, entre les deux portes-fenêtres, trois hommes assis les attendaient. Celui qui était au milieu montrait, sur son gilet, une écharpe tricolore qui le désignait de loin. C’était Césaire Garnier, le maire de la commune. À sa droite il y avait un maigre personnage à cheveux blancs qui avait l’air d’un prêtre à cause de son visage glabre et de sa pèlerine noire. À sa gauche, on eût dit un vieux paysan barbu. C’étaient le général Malglève et Jacques Santeuil qui, sans s’être concertés, avaient voulu venir assister au repas nuptial et offrir leurs vœux aux nouveaux mariés. L’Agitateur serra longuement la jeune femme dans ses bras et, quand il tendit la main à Dominique Dorval, on put voir qu’il pleurait.


fin