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L’Anaphylaxie/Chapitre VI

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VI

DES SUBSTANCES ANAPHYLACTISANTES EN GÉNÉRAL.

Il convient d’abord d’éliminer les substances, toxiques ou non, qui par une première injection veineuse ne confèrent pas l’état anaphylactique. J’ai déjà rapporté plus haut l’expérience d’Aducco, qui, en 1894, avait vu que les chiens sont plus sensibles à l’action de la cocaïne quand on leur en a donné une dose antérieure. Mais il est impossible de dire au bout de 3 ou 4 jours qu’il n’y a pas là un phénomène d’accumulation, et l’expérience d’Aducco ne porte que sur l’élévation thermique, un peu plus rapide, pour des doses d’ailleurs très voisines.

J’ai essayé avec la cocaïne sur les lapins de reprendre l’expérience d’Aducco, et je n’ai pas pu trouver sur eux d’anaphylaxie véritable, non plus que sur les cobayes. Tout au moins les résultats sont-ils tellement faibles qu’on ne peut rien conclure. Pour l’apomorphine les résultats ont été un peu moins insignifiants.

En étudiant (par injection intrapéritonéale) sur le chien la dose émétisante, il m’a paru que la sensibilité augmentait quelque peu. Mais, comme la sensibilité individuelle varie plus que du simple au double chez les différents chiens (soit, en poids de chlorhydrate d’apomorphine, nécessaire pour amener le vomissement après injection péritonéale, de 0,0005 à 0,00019), il serait téméraire de conclure à une action anaphylactisante. Dœrr n’a pas vu davantage d’anaphylaxie après injection de strychnine. Rosenau et Anderson ont expérimenté aussi sans résultat avec la tyrosine et la leucine.

Peut-être quelque jour trouvera-t-on qu’il y a une légère anaphylaxie après injection de cristalloïdes ; mais jusqu’à présent tout semble prouver que les seuls colloïdes sont capables de la provoquer : de même que les colloïdes sont seuls capables de provoquer des réactions d’immunité. Il y a même des albuminoïdes cristallisés, comme l’édestine, sur laquelle Rosenau et Anderson ont expérimenté en employant un produit très pur, et ils n’ont pas pu voir (sur le cobaye) d’anaphylaxie.

Donc aucun cristalloïde ne provoque l’anaphylaxie ; mais d’autre part tous les colloïdes, à peu près sans exception, sont aptes à la provoquer. Je l’ai vue avec les congestines extraites du corps des actinies (Ammonia sulcata, Anthea cereus) ou des subérites (Suberites domuncula), ou des moules (Mytilus edulis). Arthus l’a vue avec le sérum de cheval ; et d’innombrables auteurs ont pu la constater avec tous les sérums hétérogènes sans exception (sérum de bœuf, d’anguille, de chèvre, etc.).

Le mot de sérum hétérogène veut dire sérum d’un animal d’une autre espèce. Mais il n’y a pas seulement les différences spécifiques ; il y a aussi des différences individuelles, de sorte que le sérum d’un individu est dans une certaine mesure hétérogène pour un autre individu, quoique l’espèce soit la même.

J’ai cherché à étudier cette question. Elle est fort intéressante, car elle introduirait dans la science ce qui n’a pas été encore (ou à peine) abordé jusqu’à présent, la physiologie individuelle, et je dois dire que les résultats ont été à peu près nuls.

À cet effet, j’injectais à des chiens par transfusion directe une certaine quantité de sang ; et un mois après au même chien transfusé je réinjectais le sang du même chien transfuseur. La quantité de sang qu’on peut injecter (sans déterminer la mort) par transfusion directe est d’environ 10 à 12 p. 100 du poids du corps (du transfusé). Or si, un mois après, on transfuse de nouveau, on peut injecter 5, 6, 7, 8 et même 9 p. 100 sans déterminer d’accident, sans qu’il y ait quelque symptôme d’anaphylaxie. Des expériences négatives ne comportent jamais de solution définitive ; pourtant il paraît bien que l’injection d’un sang spécifiquement homogène ne provoque pas l’anaphylaxie.

Les expériences, faites avec les sérums hétérogènes, sont innombrables. On en a fait aussi avec les substances albuminoïdes les plus diverses. Avec l’ovoalbumine (Magendie (1839) ; Vaughan et Wheeler), avec le lait (Arthus, Besredka), avec tous les extraits d’organes, quels qu’ils soient (hématies, spermatozoaires, cristallin), avec les albumines végétales extraites des haricots (Raubitschek) ; du Hura crepitans (Ch. Richet), avec l’extrait du riz, des haricots, du froment (Karasawa), avec l’huile de lin, l’huile de ricin, le beurre de cacao (Uhlenhuth et Haendel) ; avec les albumotoxines produites par les microbes (Kraus et Dœrr) ; avec les cellules de la levure (Rosenau et Anderson), avec les corps des microbes morts, etc. Toutes les substances albuminoïdes sont dans ce cas. Aussi, ce qui serait à chercher, ne serait-ce pas les substances albuminoïdes qui déterminent l’anaphylaxie, mais bien celles qui ne la déterminent pas. Car, s’il en existe, ce qui est douteux, elles sont assurément en petit nombre.

Abelous et Bardier ont extrait de l’urine humaine une substance hypotensive, insoluble dans l’alcool, soluble dans l’eau, précipitant par le sulfate d’ammoniaque et non dialysable, laquelle a été manifestement anaphylactisante chez le chien et le lapin.

Pozerski a constaté aussi l’anaphylaxie pour la papaïne, à la fois l’anaphylaxie locale et l’anaphylaxie générale.

Dungern et Hirschfeld ont vu l’injection du liquide testiculaire dans l’oreille des lapins, qui provoque une assez notable réaction quand c’est l’injection première, provoquer, en injection seconde, une réaction extrêmement forte.

Rosenau et Anderson avaient déjà noté que l’injection de l’extrait placentaire est anaphylactisante. Reprenant cette expérience, Gozony et Wiesinger ont trouvé un fait assez intéressant. Le sérum de deux femmes éclamptiques fut injecté à des cobayes, et, 48 heures après, ces cobayes furent soumis à l’injection de liquide amniotique normal, lequel détermina des phénomènes anaphylactiques mortels, alors que le liquide amniotique est sans action sur des cobayes normaux. On peut en inférer (encore que l’expérience doive être assurément répétée) que le sérum des femmes éclamptiques contient des substances anaphylactisantes contre les albuminoïdes du liquide amniotique. De là peut-être quelque rapport pathogénique avec l’éclampsie puerpérale.

J’avais pensé que l’émétine, substance cristallisable, que l’on peut préparer à l’état de très grande pureté, pourrait donner l’état anaphylactique. Et en effet l’émétine à la dose de 0,004 environ (en injection veineuse chez le chien) provoque des vomissements, de la diarrhée et la mort au bout de deux ou trois jours, avec des hémorrhagies intestinales, et une congestion intense de toute la muqueuse digestive. Pourtant il est presque impossible de constater régulièrement une anaphylaxie quelconque, encore que dans certains cas quelques phénomènes similaires apparaissent (prurit intense) lors de l’injection seconde, déchaînante, faite 30 à 50 jours après la première injection.

Quoique les substances définies cristallisables ne produisent pas d’anaphylaxie, il y a en apparence une exception pour quelques médicaments comme la quinine, l’antipyrine et l’iodoforme, qui, chez certains individus prédisposés, déterminent fatalement l’urticaire et le mal-être anaphylactique. Bruck a fait à cet effet une assez curieuse expérience. Le sang d’un malade (qui avait été reconnu sensible à l’iodoforme) a été injecté à des cobayes. Or ces cobayes ont eu des accidents anaphylactiques quand on leur a injecté de l’iodoforme, à des doses inoffensives pour les cobayes normaux. L’expérience a été répétée par Klausner avec le même résultat. Bruck pense qu’il s’agit d’une anaphylaxie, indirecte en quelque sorte, produite par des substances protéiques dérivant de l’action de l’iode sur les protéiques de l’organisme. Là encore, comme dans beaucoup des problèmes que nous indiquons ici, de nouvelles recherches, probablement fructueuses, sont à entreprendre.

H.-G. Wells a fait avec une albumine pure, extraite de l’œuf, et cristallisable, de très belles expériences. Il a constaté qu’il suffisait, pour sensibiliser un cobaye, de la quantité, colossalement faible, de 0,00000005 g, avec la quantité très faible de 0,00005 g en injection déchaînante. Chauffée à 100° pendant 45 minutes, cette albumine perd toute toxicité, mais elle peut encore sensibiliser. Wells a aussi étudié l’influence de la digestion tryptique sur cette albumine, et il a trouvé qu’au bout d’un temps extrêmement long le pouvoir sensibilisateur diminue. Mais la diminution est faible, surtout si l’on considère la prolongation de l’expérience. Au bout de 59 jours de digestion l’albumine cristallisable était encore sensibilisante à la dose de 0,1 g.

Dœrr, résumant judicieusement, comme d’habitude, ces expériences sur l’action chimique des matières albuminoïdes, en tant qu’anaphylactogènes, conclut ainsi :

1o Les substances anaphylactisantes sont des albumines : globulines, pour le sérum ; albumines, pour le blanc d’œuf.

2o Toutes actions chimiques détruisent rapidement ce pouvoir anaphylactisant, mais ne le détruisent qu’en partie. Les résidus, qui sont actifs, peuvent, suivant la quantité, agir comme sensibilisants, ou comme toxiques.

3o Nulle substance chimiquement définie ne peut agir comme anaphylactogène. (Abderhalden et Weichardt n’ont eu que des résultats négatifs avec les acides amidés.)

À la limite qui sépare les colloïdes des cristalloïdes il y a les peptones. Mais il est assez difficile d’expérimenter avec les peptones ; car les peptones du commerce (peptones de Witte) constituent un produit très complexe. Arthus, avec la peptone de Witte, a obtenu une anaphylaxie manifeste, mais légère (sur le lapin). Rosenau et Anderson n’ont jamais obtenu qu’une très faible anaphylaxie. Biedl et Kraus ont pensé aussi que l’anaphylaxie était produite par la peptone, et ils penchent même à croire — quoiqu’ils ne l’aient jamais formellement exprimé — que tous les phénomènes d’anaphylaxie sont dus uniquement à la peptone. C’est là une opinion qui semble absolument inacceptable, et sur laquelle il n’y a pas lieu d’insister, puisque aussi bien les quantités de peptone contenues dans le sérum sont minimes, d’un millième peut-être ; par conséquent, il faudrait admettre que la dose efficace de peptone serait dans certains cas de 0,000000001 g, ce qui est bien invraisemblable.

La gélatine est, comme la peptone, à peu près inefficace : Arthus a fait deux expériences qui ne sont pas très probantes.

Pick et Yamanouchi ont essayé de transformer par des actions chimiques les albuminoïdes, et ils ont vu que la digestion du sérum par la pepsine chlorhydrique n’empêchait pas l’anaphylaxie de se produire. Après la digestion tryptique du sérum, en milieu alcalin, il y a encore parfois des phénomènes anaphylactiques ; mais le plus souvent ils font défaut (682). Le précipité nitrique (xanthoprotéine) de l’albumine du sérum, de même que l’ioduration de cette albumine, n’empêchent pas l’anaphylaxie, encore qu’alors elle devienne assez irrégulière. Cela a été vu aussi par Rosenau et Anderson.

Hartoch et Ssirenskij ont été un peu plus loin. Ils ont vu qu’en mettant du sérum en contact avec la trypsine pancréatique, on obtient des produits qui, en première injection même, déterminent des symptômes toxiques plus ou moins analogues à ceux de l’anaphylaxie. Ils en arrivent à conclure que l’état anaphylactique est dû non pas à l’albumine elle-même, mais à certains produits de dédoublement de l’albumine (probablement plus ou moins analogues aux peptones).

On a beaucoup étudié cette action des divers agents chimiques sur l’antigène anaphylactisant, non seulement parce que l’intérêt théorique est très grand, mais encore, et surtout, parce qu’au point de vue pratique, il serait d’énorme importance d’annihiler ou tout au moins d’atténuer les effets anaphylactisants du sérum.

Rosenau et Anderson ont multiplié ces essais avec les agents chimiques les plus divers, en particulier avec le permanganate de soude (que j’ai aussi employé à la dose de 1 p. 100 sans résultat) ; de toutes leurs recherches, et de celles d’autres auteurs, il ressort en toute évidence que l’antigène anaphylactisant est extrêmement résistant aux actions chimiques. Tant que la molécule albuminoïde n’est pas complètement détruite, même lorsqu’elle est aussi fortement dédoublée que par la digestion tryptique, elle demeure anaphylactisante.

Il me suffira d’indiquer ici les différentes manutentions qu’on lui a fait subir (d’après Besredka), l’acide butyrique, le citrate de chaux, le chloroforme, l’invertine, la myrosine, l’émulsine, la morphine, la strychnine, l’eau oxygénée, les sels de magnésium et d’ammonium, la bile de bœuf, le formol, etc. L’antigène anaphylactisant passe par les bougies de porcelaine, diffuse par les sacs de collodion, n’est pas transformé par les rayons Röntgen, n’est pas absorbé par les cellules cérébrales, résiste à la congélation, et ne se fixe pas sur le noir animal.

La chaleur à 100°-105° n’empêche pas l’effet anaphylactisant des antigènes. Mais ce n’est là qu’un fait brut, et il importe de l’analyser dans ses détails qui sont multiples.

Il convient d’abord de bien préciser les termes, pour essayer de mettre un peu de clarté dans un sujet très obscur.

Il y a en effet deux phénomènes distincts qu’il faut dissocier. C’est d’abord la préparation de l’état anaphylactique ; c’est-à-dire l’injection de substances anaphylactisantes, que nous appellerons, pour simplifier, substances préparantes ; et en second lieu, par l’injection seconde, le déchaînement de l’anaphylaxie, avec production des symptômes foudroyants de l’anaphylaxie même : nous appellerons ces substances, les substances déchaînantes.

Il y a donc à envisager quelles sont les substances préparantes (ou anaphylactisantes) et quelles sont les substances déchaînantes (amenant le choc anaphylactique).

Dans la majeure partie des cas, la substance préparante est la même que la substance déchaînante, et il en serait toujours ainsi si la spécificité était absolue. Nous verrons tout à l’heure que, si extraordinairement limitée que soit la spécificité (c’est-à-dire l’identité entre la substance préparante et la substance déchaînante), on ne peut cependant prétendre qu’elle soit absolument complète.

Nous étudierons d’abord l’action de la chaleur sur les albumines en tant que substances préparantes.

Besredka, dans ses intéressantes études, appelle sensibilisines les substances qui déterminent l’état anaphylactique. Mais, comme ces substances sont, en somme, toutes les matières albuminoïdes, il me paraît plus justifié de leur donner un nom plus général, n’impliquant aucune analogie chimique dans leur structure, et de les appeler substances préparantes.

Tout d’abord un fait est évident, si l’on opère sur des albumines toxiques. C’est que la chaleur diminue énormément l’action toxique de la toxalbumine, même sans qu’il y ait coagulation. Or, malgré cette désintoxication de la toxine, elle n’en reste pas moins une substance anaphylactisante très efficace. Par exemple la crépitine non chauffée, qui est toxique à la dose de 0,001 g, après chauffage, est toxique à la dose de 0,030 g. De même la congestine. Et cependant ces toxines chauffées sont capables d’agir aussi bien lors de l’injection première (anaphylactisante) que lors de l’injection seconde (déchaînante). Même il m’a paru que, pour développer un état anaphylactique intense, il était avantageux d’employer des toxines chauffées ; car alors on peut les injecter en proportion très forte.

Il en est à peu près de même pour le sérum (de cheval ou de bœuf) dont on peut diminuer notablement la toxicité en le chauffant à 60°. (Rosenau et Anderson, Besredka, Dœrr, etc.)

Toutefois cette action de la chaleur sur les toxines est complexe. Car, si, au lieu de les chauffer à 50-60°, on les chauffe, en solution diluée et alcaline, à 45°-50° pendant quelques heures, on augmente la toxicité dans une proportion considérable, de 1 à 3 ou 4. Je n’oserais dire que le phénomène est général ; mais je l’ai constaté nettement pour les diverses variétés de crépito-congestine et d’actino-congestine. Par conséquent, au-dessus de 60°, l’activité des toxines est diminuée ; de 40° à 50° elle est augmentée.

Dans aucun cas le pouvoir anaphylactisant n’est alors aboli.

La limite de température à laquelle ce pouvoir est aboli n’a pas été fixé avec certitude, et il paraît qu’il varie suivant les diverses substances. J’ai vu que l’effet anaphylactisant de l’actino-congestine est diminué quand la substance a été chauffée à 103° pendant trois minutes. Ce n’est pas là une donnée générale ; car avec la crépitine on n’abolit pas le pouvoir préparant par le chauffage à 103° pendant trois minutes, comme l’indique le tableau suivant : (la dose préparante a été de la crépitine chauffée, la dose déchaînante a été de la crépitine non chauffée.)

NOMS
DES CHIENS
JOURS
d’intervalle
entre
les deux
injections.
DOSE
préparante
(en milligr.
par kg.).
DOSE
déchaînante
(en milligr.
par kg.).
ANAPHYLAXIE
Estremadure 50 11,4 4,00 Forte.
Madeira 37 23,0 1,00 Nulle.
Cayenne 34 03,3 4,00 Forte.
Ananasa 33 03,5 1,80 Assez forte.
Almeida 31 14,0 6,00 Faible.
Caraïbe 30 14,8 1,00 Assez forte.
Panama 29 16,8 0,280 Très forte.
Uruba 28 41,0 4,70 Faible.

Il est à noter que sur le chien Caraïbe l’anaphylaxie ne s’est manifestée que par des démangeaisons frénétiques, et un prurit exceptionnellement intense qui a duré près de vingt minutes.

Rosenau et Anderson (1908), ayant chauffé pendant une heure du sérum de cheval dilué dans trois volumes à 100°, ont vu disparaître les effets anaphylactisants presque complètement, mais non complètement, puisque, sur sept cobayes ainsi traités, il en est trois qui ont présenté des symptômes (douteux) d’anaphylaxie.

Ce qui rend la conclusion difficile, c’est, comme l’ont fait remarquer Rosenau et Anderson, que d’extrêmement petites quantités de sérum peuvent anaphylactiser, de sorte que l’effet anaphylactisant s’observe même si un centième seulement du sérum n’a pas été décomposé par la chaleur.

Ils ont alors supposé — et avec très juste raison, suivant nous — que l’action de la chaleur sur le sérum est due en grande partie à ce qu’il y a eu coagulation ; car, en opérant sur le sérum, l’albumine d’œufs et le lait desséchés, on peut les chauffer même à 170° sans leur faire perdre leurs propriétés préparantes. Du lait (desséché) et chauffé à 170° pendant dix minutes a été aussi anaphylactisant que du lait frais. Il en fut de même pour le sérum de cheval (desséché), qui resta préparant après avoir été chauffé tantôt deux heures à 130°, tantôt dix minutes à 170°.

Cette expérience ingénieuse concorde avec tout ce que nous savons sur la résistance des albumines desséchées à la chaleur.

Mais ce sont là des conditions toutes particulières, et, lorsqu’on parle d’une substance thermostable, on sous-entend : thermostable en solution aqueuse.

Tout rend l’expérience difficile à préciser ; car, pour éviter les coagulations, il faut diluer le sérum (ou la toxine) ; et puis comment, dans l’action de la chaleur, comparer la durée à l’élévation de la température. Une température de 120° pendant 3 minutes est-elle comparable à une température de 100° pendant 30 minutes et de 90° pendant une heure ?

On doit donc se contenter de cette indication générale, assez vague, mais certaine cependant ; que par le chauffage on diminue beaucoup la toxicité, et notablement l’effet anaphylactisant.

On peut alors en définitive supposer, avec Dœrr et avec Besredka, que la substance anaphylactisante (quelle qu’elle soit) est lentement et progressivement détruite par la chaleur (quand elle est en dissolution) ; elle est donc, dans une certaine mesure, en solution aqueuse, thermostable.

Si nous abordons maintenant l’étude de la substance déchaînante, nous nous heurterons aux mêmes difficultés.

Dans certains cas, la toxine chauffée à 103° pendant 3 minutes a gardé tout son pouvoir déchaînant, comme l’indique l’expérience suivante.

Trois chiens reçoivent le même jour, par kilogr. : Nemrod, 0,025 ; Enoch, 0,025 ; Balaam, 0,08 d’une congestine chauffée à 103° pendant 3 minutes. (Cette congestine non chauffée était toxique à 0,055.) Balaam, chien neuf, n’a aucun phénomène. Nemrod qui avait reçu, il y a 66 jours, 0,05 de cette congestine chauffée, est très légèrement malade ; Enoch qui avait reçu, il y a 66 jours, 0,05 de cette congestine non chauffée, meurt en deux heures, avec intenses hémorrhagies dans le tube digestif.

Mais, d’autre part, avec le chauffage du sérum on diminue énormément ses propriétés déchaînantes (Rosenau et Anderson ; Besredka).

Voici l’expérience de Besredka (loc. cit., p. 21). Trois portions de sérum ont été chauffées pendant 20 minutes à 76°, à 89°, à 95°, et de chaque échantillon il a été injecté 1/4 de centimètre cube dans le cerveau de deux cobayes sensibilisés (ce même sérum non chauffé tue des cobayes sensibilisés à la dose de 1/4 de centimètre cube). Or, des deux cobayes qui avaient reçu du sérum à 76°, l’un a été assez malade, mais a survécu ; l’autre n’a presque rien eu. Les quatre autres, ayant reçu du sérum à 89° et à 95° n’ont rien eu, ou à peine.

De même aussi Rosenau et Anderson ont vu qu’en chauffant du sérum à 100° pendant une heure, ils lui faisaient perdre tout son pouvoir déchaînant. Sur six cobayes réinjectés par ce sérum chauffé, aucun ne fut malade.

Besredka a donc admis, vu la thermostabilité (relative) des substances préparantes, et la thermolabilité (relative) des substances déchaînantes, qu’il y a dans le sérum deux substances différentes ; l’une préparante (sensibilisine), non détruite par la chaleur ; l’autre, déchaînante (antisensibilisine), qui est détruite par la chaleur.

Kraus et Volk ont fait quelques expériences qui confirment pleinement cette opinion de Besredka. Ils admettent aussi qu’il y a, dans le sérum de cheval, deux sortes de substances ; préparantes qui sont thermostables ; déchaînantes qui sont thermolabiles, celles-là probablement unies aux albuminoïdes, sinon elles-mêmes albuminoïdes, et disparaissant quand l’albuminoïde est coagulé. Par conséquent, lorsqu’un animal a été sensibilisé par du sérum chauffé, l’anaphylaxie ne peut être déchaînée que par du sérum non chauffé. D’autre part, chez les animaux passivement anaphylactisés, l’anaphylaxie n’est déchaînée que par du sérum non chauffé.

À vrai dire, ces dissociations par la chaleur du pouvoir préparant et du pouvoir déchaînant sont quelque peu fragiles. Même Dœrr et Rüss concluent de leurs recherches dans un sens tout à fait opposé aux conclusions de Besredka, de Kraus et Volk, et ils admettent que la substance déchaînante et la substance préparante sont identiques ; car elles se comportent de même lorsqu’elles sont chauffées ; c’est-à-dire que les sérums chauffés à 80° ont perdu à la fois leur pouvoir préparant et leur pouvoir déchaînant.

En tout cas, quand on parle de l’action de la chaleur sur les propriétés préparantes et déchaînantes des antigènes, il faut se bien garder de généraliser ; car les divers liquides organiques ne se comportent pas de même. Et puis le degré de dilution joue un rôle important. Le lait peut être chauffé à 130° sans perdre rien de son pouvoir soit préparant, soit déchaînant. (Est-ce parce que le lait chauffé à 130° ne se coagule pas, comme le font les sérums ?) Plus on étudie la question, plus on la trouve difficile à résoudre ; plus il est imprudent de formuler une théorie générale d’ensemble sur l’action de la chaleur.

À côté de toutes ces tentatives faites pour dissocier par la chaleur les substances préparantes et les substances déchaînantes contenues dans le sérum, il faut citer les importantes recherches de Gay et Adler, de Gay et Southard qui ont tenté la séparation chimique.

Ils ont employé le sulfate d’ammoniaque qui précipite les albumines. Si l’on précipite le sérum par le tiers de son volume d’une solution saturée de sulfate d’ammoniaque, on obtient un précipité qui a perdu ses propriétés déchaînantes, mais conservé ses propriétés préparantes. Gay et Adler ont appelé euglobuline cette substance qu’ils avaient précédemment appelée anaphylactine. Cette euglobuline est donc le type des substances préparantes, puisqu’elle ne contient pas la substance déchaînante. Il est à remarquer qu’elle provoque, plus rapidement que le sérum normal, en 5 jours au lieu de 10 jours, l’état anaphylactique.

Dœrr et Raubitschek (loc. cit., 883) ont traité le sérum de cheval dilué par CO2. Le précipité (globuline), redissous et injecté à des cobayes, s’est montré anaphylactisant, mais l’anaphylaxie a paru seulement au bout de 33 jours, tandis que d’autres cobayes, ayant reçu la partie non précipitée du sérum, étaient anaphylactisés déjà au 22e jour. Mais en somme l’expérience est moins probante que celle de Gay et Adler, puisque l’épreuve n’a pas été faite des propriétés déchaînantes de la globuline carbonique.

Vaughan et Wheeler ont aussi essayé de séparer par l’alcool dans le blanc d’œuf la substance toxique. Mais ils opéraient en ajoutant de la soude à 2 p. 100 et à une température de 78°. Cette substance toxique, soluble dans l’alcool, est préparante ; mais il ne me semble pas qu’elle soit déchaînante. En tout cas, même les propriétés préparantes de cet extrait alcoolique ne sont nullement comparables à celles de l’albumine d’œuf inaltérée.

J’ai pu, à ce qu’il me semble, réaliser avec netteté la séparation du pouvoir déchaînant et du pouvoir préparant des antigènes, et cela, avec l’actino-congestine.

Si l’on traite la congestine brute, précipitée de l’extrait aqueux des actinies, par quatre fois son volume d’alcool à 95° (et plusieurs fois redissoute et précipitée) par des proportions variables d’alcool, on peut, en fractionnant les précipitations, obtenir deux corps qui sont assez différents l’un de l’autre : l’un est grisâtre, mucoïde, insoluble dans des liqueurs contenant 35 p. 100 d’alcool, difficilement soluble dans l’eau ; l’autre est jaune, d’un beau dichroïsme, facilement soluble dans l’eau, et complètement soluble dans des liqueurs contenant 50 p. 100 d’alcool. Nous les appellerons, pour simplifier, congestine noire (insoluble dans 35 p. 100 d’alcool) et congestine jaune (soluble dans 50 p. 100 d’alcool).

Or ces deux congestines séchées et purifiées ont une force toxique à peu près identique. La limite de toxicité est voisine de 0,045 g pour la congestine noire) et 0,055 g pour la congestine jaune. Après diverses tentatives, trop nombreuses pour être indiquées ici, j’ai reconnu que la congestine noire n’est pas du tout déchaînante (quoique un peu plus toxique que la jaune) mais qu’elle est plus préparante que la jaune.

Voici l’expérience qui le prouve.

Quatre chiens reçoivent chacun 0,04 g (par kg) de congestine : deux chiens, Escarbagnas et Lexempt, de la congestine noire ; deux autres chiens, Cléante et Adrasta, de la congestine jaune. 35 jours après l’injection première, je fais une injection seconde de 0,01 g de congestine noire à Escarbagnas et à Cléante : nul effet. Au contraire, en injectant de la congestine jaune, 0,0029 à Adrasta, et seulement 0,0020 à Lexempt, je déchaîne chez ces deux chiens des accidents anaphylactiques formidables, surtout chez Lexempt qui meurt en trois heures, sans se remettre de la sidération initiale. Adrasta, après accidents très graves, semble se remettre, mais meurt dans la nuit.

Cette expérience comporte une conclusion importante et formelle ; c’est que la spécificité n’est pas absolue, autrement dit que la substance préparante et la substance déchaînante ne sont pas les mêmes ; car la congestine noire n’est pas du tout déchaînante et est plus préparante que la congestine jaune. Quand donc on parle de la spécificité des réactions anaphylactiques, c’est qu’on n’a pas affaire à des produits purs, homogènes, mais bien plutôt à des mélanges. Il est évident que, quand on emploie le sérum de cheval, on a un produit extrêmement complexe. Les congestines des actinies, du Hura crepitans, quoique plus homogènes, sont encore des mélanges de substances très voisines qu’on arrivera difficilement à dissocier. Tout nous autorise à admettre que le pouvoir sensibilisateur (ou préparant) et le pouvoir déchaînant appartiennent à deux groupements albuminoïdes ou albumoïdes voisins, mais non identiques. Il s’agit de savoir en faire la dissociation. C’est la chimie physiologique qui aura le dernier mot dans cette question de biologie ; mais c’est une chimie physiologique toute spéciale.

Si donc nous parlons de la spécificité des réactions anaphylactiques, c’est parce que, dans les liquides organiques que nous employons, et qui sont complexes, la substance préparante coexiste toujours avec la substance déchaînante. L’expérience faite avec la congestine des actinies est à ce point de vue très instructive. Si j’avais opéré avec la congestine brute, j’aurais pu conclure à la rigoureuse spécificité ; mais, en isolant dans cette complexe congestine deux substances différentes (quoique très analogues), on peut prouver que la spécificité n’est pas absolue, puisque la congestine qui est la plus active pour anaphylactiser n’a aucune action pour déchaîner.

Si donc il est vrai, comme le peuvent faire supposer les expériences de Besredka sur la chaleur, que des liquides organiques déterminés renferment ces deux substances conjointement, et toujours associées l’une à l’autre, on sera alors tenté de croire à la spécificité, puisque c’est le même liquide qu’on emploie. Le sérum de bœuf contient une substance préparante spéciale et une substance déchaînante qui est à côté d’elle ; le sérum de cheval contient une substance préparante spéciale, et une substance déchaînante spéciale qui est à côté d’elle. Aussi le sérum de bœuf ne prépare-t-il que contre le sérum de bœuf, et non contre le sérum de cheval ; le lait de vache ne prépare que contre le lait de vache et non contre le lait de jument. Voilà tout ce que l’on a le droit de conclure, et nullement que la substance préparante est la même que la substance déchaînante.

Dans un assez grand nombre de cas, il n’y a manifestement aucune spécificité absolue de la réaction anaphylactique. La spécificité ne s’exerce pas pour la nature de tel ou tel organe. Ranzi a injecté à des cobayes et à des lapins (sous la peau) des extraits d’organes de cheval, de mouton et d’homme, ainsi que des extraits de tumeurs malignes, et il a vu que les animaux anaphylactisés le sont pour tous les organes (et le sérum) d’animaux de même espèce, de telle sorte que l’anaphylaxie est limitée à l’espèce animale, mais non à la nature même (glandes, muscles, foie, sang) de la substance injectée.

Il n’y a à cet égard qu’une exception assez singulière ; c’est celle du cristallin. P. Andrejew a vu que les extraits de cristallins, quelle que soit l’espèce animale sur laquelle on les prend, sont anaphylactisants l’un vis-à-vis de l’autre, mais qu’ils n’anaphylactisent pas contre d’autres extraits d’organes, de sorte qu’ici c’est la spécificité de l’organe, et non la spécificité de l’espèce animale qui est en jeu.

Même les auteurs qui sont le plus nettement partisans de la spécificité de l’anaphylaxie, comme Rosenau et Anderson, reconnaissent qu’elle n’est que relative ; le lait de jument par exemple et le lait d’ânesse étant l’un pour l’autre anaphylactisants et réciproquement.

Quoique la crépitine et l’actino-congestine soient absolument différentes l’un de l’autre, par leur origine, leur dose toxique et leurs effets, cependant j’ai vu qu’elles produisaient quelque anaphylaxie l’une vis-à-vis de l’autre. Même il ma paru qu’on pouvait nettement la constater quand on attend très longtemps. Deux chiens (Panama et Kakatoa) qui avaient reçu de la crépitine depuis huit mois et étaient en parfait état de santé ont présenté des symptômes anaphylactiques très intenses, avec mort rapide (dans des convulsions, ce qui est exceptionnel chez le chien), dès qu’ils eurent reçu la congestine des actinies. Je dois dire que d’autres animaux anciennement traités par la crépitine, comme Kakatoa et Panama, n’ont rien présenté d’analogue. D’autre part, j’ai vu deux chiens ayant reçu de la congestine (Joas et Isaïe, loc. cit., 792) depuis longtemps, présenter des symptômes d’anaphylaxie intense par l’injection de crépitine, ce qui démontre bien que pour ces deux poisons si différents, crépitine et congestine, il y a interchange des phénomènes anaphylactiques.

Gay et Southard ont aussi beaucoup insisté sur la spécificité relative de l’anaphylaxie : 9 cobayes reçurent de l’albumine d’œuf en injection préparante. De ces 9 cobayes, 3 reçurent en injection déchaînante de l’albumine d’œuf : il y eut deux morts ; 3 reçurent du sérum de cheval : il y eut une mort et deux malades. 3 reçurent du lait : il y eut deux malades. De même sur 6 cobayes ayant reçu du lait en injection préparante, 2 reçurent en injection déchaînante du sérum de cheval et furent nettement malades ; 2 reçurent de l’albumine d’œuf et présentèrent de très légers symptômes anaphylactiques.

Aussi Gay et Southard, se fondant sur ces expériences et sur celles que j’ai mentionnées plus haut, avec l’euglobuline, concluent-ils que la substance qui sensibilise, anaphylactine, ou substance préparante, n’est pas identique avec la substance qui déchaîne et intoxique en injection seconde.

On a vu que nos expériences avec la congestine noire et la congestine jaune confirment pleinement cette opinion.

Or, dire que la substance déchaînante et la substance préparante ne sont pas identiques, c’est en réalité nier la spécificité de l’anaphylaxie.

Mais, au point de vue pratique, la spécificité est absolue ; car il se trouve, ainsi que nous l’avons déjà établi, que, dans les liquides complexes qu’on emploie (extraits d’organes, albumines animales ou végétales, sérums, liquides de cultures microbiennes, etc.), les deux substances, préparante et déchaînante, coexistent toujours, si l’on n’en a pas fait au préalable par divers agents chimiques quelque séparation imparfaite. Autrement dit, supposons que l’on appelle A la substance préparante ; B la substance déchaînante ; comme dans les liquides organiques il y a toujours A + B, on parle de spécificité ; car on n’a jamais affaire qu’au mélange A + B.

Avec cette réserve — qui est d’ailleurs formelle — les phénomènes anaphylactiques sont le plus souvent rigoureusement spécifiques, si bien qu’on peut distinguer l’anaphylaxie par sang de bœuf, ou de mouton, ou de chien ou d’homme ; par lait de vache, ou de jument, ou de femme, etc., avec assez de rigueur pour que ce procédé de diagnose puisse s’appliquer à la médecine légale.