L’Anarchie, son but, ses moyens/14

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L'ANARCHIE, SON BUT, SES MOYENS
CHAPITRE XIV

L’initiative individuelle


Chapitre XIV - L'initiative individuelle


Théorie et pratique — Les outranciers de l'anarchie — Initiative et groupement — Vieux jeu — A théorie nouvelle, tactique nouvelle — Napoléon 1er et l'Espagne — La force de l'initiative — Le Mexique et Napoléon III — La prise de la Bastille — L'absence de chefs — La marche des femmes sur Versailles et Maillard — Le 10 août 1792 — Spontanéité des faits révolutionnaires — Le siège et la Commune de 1871 — Battus faute d'initiative — La malfaisance de la croyance aux chefs — Clairvoyance et manque d'initiative de la foule — Initiative et coordination — L'internationalisme — Identité de souffrances de tous les peuples — La misère est le fait de la richesse en produits — Maladresse des gouvernants bourgeois — La révolution est maintenant — L'exemple

Agir par soi-même, ne pas s'inféoder à tel individu, à tel groupement ; agir comme l'on pense, comme l'on sent, sans s'occuper des criailleries ou des anathèmes, voilà ce qui, théoriquement, s'est fait jour dans les conceptions anarchistes.

«Théoriquement,» car il s'en faut que, dans la pratique, on ne soit absolument débarrassé des vieux errements de notre éducation et des groupements par lesquels nous avons passé.

On se réclame de la liberté individuelle, on proclame la libre initiative de l'individu ; mais lorsqu'il faut agir on ne bouge guère. Si l'on s'est réuni en groupe, on s'habitue à entendre pérorer deux ou trois individus, toujours les mêmes ; on se repose toujours sur les mêmes, de ce qui est à faire dans le groupement : ceux qui se montrent les plus actifs, que l'on est habitué à voir agir ; et, souvent, l'on se montre assez intolérant contre ceux qui ne pensent pas comme vous.

En somme, peu de chose de changé en apparence.

Peu de chose en apparence, mais, cependant, beaucoup en réalité : De nouvelles aspirations se sont fait jour dans les cerveaux humains. Les hommes-providence ont perdu de leur prestige ; une faible lueur, dans le fin fond de l'entendement humain commence à luire sur le rôle de la personnalité humaine en marche vers son affranchissement.

Cette idée comme toute autre n'a pas manqué d'avoir ses outranciers : «Initiative ! autonomie ! » se sont écriés certains, « cela veut dire que je dois marcher seul, sans m'occuper des autres ; groupes, sociétés, tout cela c'est vieux jeu, il n'en faut plus. Il n'existe plus que mon «Moi» : je fais ce que je veux, tant pis pour les autres».

Nous aurons à voir que l'initiative et l'autonomie se concilient fort bien avec le groupement. Ici, je ne veux m'attacher à répondre qu'à ceux qui, tout en reconnaissant le principe d'initiative et d'autonomie individuelle, ajoutent cependant qu'elles ne sont applicables que dans une société transformée ; que, pour le moment, pour lutter avec efficacité contre l'ordre social actuel, ils doivent se subordonner au principe de discipline, seul apte à nous permettre de lutter avec fruit contre les forces organisées du monde bourgeois.

Envisageant la révolution comme une lutte d'armées, «ce serait joli,» disent-ils, «ayant des forces organisées à combattre, de lancer contre elles, une foule sans cohésion, d'agir sans coordination, sans plan mûrement combiné, chacun agissant de son côté, à l'aventure. Une volonté centrale, est nécessaire pour combiner les efforts, savoir profiter des points faibles de l'ennemi et y diriger les forces révolutionnaires qui seraient impuissantes en restant éparses.»

Influencés par ce qu'ils ont sous les yeux, ces individus oublient ce que doit être une révolution économique ; ils ne peuvent concevoir qu'à une théorie nouvelle doit correspondre une tactique nouvelle.

En présence des armes formidables que mettent sur pied les gouvernements actuels, les individus se demandent comment il serait possible de leur résister sans leur opposer des forces pareilles ? comment parer à leur tactique, si on ne leur en opposait pas une autre possédant la même précision, le même mécanisme ?

Si, pour combattre le pouvoir les révolutionnaires s'amusent à le singer, à jouer aux soldats en livrant des batailles rangées, il est certain qu'il leur faudra adopter sa tactique, sa hiérarchie. Et la Commune de 71 nous est un exemple que, quelles que soient les forces dont on dispose, c'est se mettre en infériorité évidente que d'accepter la lutte en des conditions où la pratique les fait nos maîtres.

Il ne faut pas oublier non plus qu'une révolution n'est possible que lorsque les idées ayant plus ou moins contaminé tout le monde, elles sont pour ainsi dire dans l'air, où l'armée elle-même en est ébranlée, et n'offre plus l'état d'esprit qui en fait un instrument passif aux mains de ceux qui la mènent.

Et pour finir de les désorganiser, il s'agit moins d'user de stratégie que d'accomplir des faits qui achèvent de les troubler dans leur obéissance passive, en leur ouvrant les yeux sur un nouvel état de chose.

Chaque fois que les peuples ont voulu sérieusement résister à leurs envahisseurs, s'ils ont cherché à concentrer leurs forces en corps d'armées, c'est que, aveuglés par l'erreur du militarisme, ils ne croyaient qu'en l'efficacité des grandes batailles, mais ces concentrations de leurs forces militaires ne leur furent rendues possibles qu'après qu'ils eurent vaincu par une guerre de détail, acharnée, continue, de chaque jour.

Militairement, l'Espagne fut vaincue par Napoléon. Ses armées détruites, son gouvernements dispersé, son territoire envahi, partout l'ennemi maître de la situation.

Mais les espagnols n'avaient pas renoncé à la lutte : chaque maison devint une forteresse, chaque coin de rocher, chaque buisson, une embuscade contre l'envahisseur ; chaque paysan un soldat qui, patiemment, attendait sa victime pour disparaître le coup fait, devenant insaisissable, protégé par la complicité de tous, et recommençant l'occasion propice venue.

Le soldat isolé était sûr qu'une balle viendrait le frapper au coin d'un bois, au détour d'un chemin, ou qu'un coup de couteau s'abattrait sur lui au moment où il s'y attendrait le moins.

En entrant dans un village, la compagnie, le détachement, savaient qu'ils n'y trouveraient ni eau, ni vivres, la solitude, le vide se faisant devant le vainqueur, pendant que derrière se reformait le flot des persécuteurs invisibles.

Et cela, sans qu'il fût besoin d'ordres ni de pouvoir central. — Si, il y avait bien une junte directrice, mais vu qu'elle était forcée de se dissimuler, ses ordres n'auraient eu aucun effet, ou seraient arrivés bien trop tard, si l'état d'esprit de la population n'avait inspiré lui-même cette tactique.

Celle de Napoléon finit par s'y briser. Les vainqueurs finirent par être les vaincus.

De même au Mexique, où Badingue était allé réaliser la «grande pensée du règne». La situation fut la même : des batailles rangées donnèrent la victoire à l'envahisseur, des villes furent emportées d'assaut ; mais les escarmouches, les guerillas eurent vite fait d'user l'armée victorieuse en détail. Les conquérants durent renoncer à leur proie.

Ce qui prouve que la véritable force est en la volonté de l'individu, en son énergie, en son initiative appliquée à propos, avec persévérance et continuité.

Si nous prenons les faits des révolutions passées n'y voyons-nous pas que le peuple n'est vainqueur que lorsqu'il agit par lui-même, sous la poussée des événements ? et n'est battu que lorsqu'il s'est donné des chefs.

Chaque fois que la masse se soulève, agit, la première explosion est toujours le fait d'un mouvement spontané. Sans chefs, sans mot d'ordre, c'est sous la seule impulsion des circonstances qui se font sentir, que la foule s'est levée, qu'elle accomplit les actes dont la nécessité s'impose. Ce n'est qu'après la victoire, qu'apparaissent les chefs !

En 89, pendant que les États Généraux, discutent, ergotent avec la royauté, que fait la foule soulevée ? — Une parole est sortie on ne sait d'où. Une bouche inconnue a crié : à la Bastille ! — la Bastille passait pour le rempart de la royauté, incarnait la légende de la tyrannie. — Aussitôt la foule, sans ordres, sans chefs, se rue à l'assaut de la forteresse, organise l'attaque, et la Bastille est prise.

Quelques noms surnagent bien de la foule, mais ce ne sont pas des chefs, ceux qui paient d'initiative seulement ; dont les avis, et non des ordres, ne sont suivis que parce qu'ils concordent avec le sentiment de la foule, et dont la personnalité disparaît l'action accomplie.

Si on débarrasse le fait de sa légende, on reconnaît que la prise de la Bastille, fut, matériellement une chose insignifiante, mais importante par son effet moral ; car elle fit trembler la royauté, donna du cœur au ventre du Tiers qui, peut-être, sans cela, n'aurait pas su parler en maître au roi et à sa séquelle.

Et la marche des femmes sur Versailles ! — La fermentation soulevait Paris. On accusait la Cour d'être, par son éloignement de Paris, cause de la cherté des vivres. On murmurait, disant qu'il fallait forcer le roi de revenir à Paris.

Un matin, une jeune fille s'empare d'un tambour au poste Saint-Eustache, se met à battre de la caisse à travers les rues, la foule s'amasse et la suit, et une armée de femmes s'organise, envahissant l'Hôtel de Ville, bousculant, tant soit peu, les membres de la Commune, les traitant de mauvais citoyens, et ne parlant rien moins que de mettre le feu aux paperasses et au bâtiment.

Ici, arrive Maillard qui les détourne de mettre leur idée à exécution ; mais n'y parvient qu'en leur conseillant de marcher sur Versailles, et en s'y laissant entraîner avec elles, d'où elles ramenèrent le roi et sa famille, ce qui, en les mettant sous la surveillance directe de la population, apporta plus d'une entrave à leurs menées contre-révolutionnaires.

Et ce Maillard qui surgit on ne sait d'où disparaît ensuite dans la foule, pour ne reparaître qu'une autre fois, lors des fameuses journées de septembre. L'histoire n'en reparle plus ensuite.

Au 10 août 92, lorsque les Parisiens s'emparent des Tuileries et font la famille royale prisonnière, où étaient les chefs : les Danton, les Marat, etc ? Éclipsés, la foule est soulevée. On sait que l'obstacle c'est le roi, son entourage. Un cri part des rangs : Aux Tuileries ! — Et la foule se rue sur la maison royale, passe sur le ventre des gardes du corps et des Suisses, défonce les portes, force le roi à se constituer prisonnier de l'assemblée nationale qui ne s'en dessaisira que pour le livrer à l'échafaud.

A ce moment-là personne ne commandait. Celui qui eut la compréhension plus vive ou plus nette des choses, indiqua où il fallait frapper, ne faisant que préciser, ce que toute la ville sentait.

En ces moments l'individu ne compte pas, c'est l'inspiration que l'on suit. La meilleure preuve, c'est que, l'action passée, on ignore d'où est venue l'initiative. Elle était dans l'air.

En 1830, 1848, le 18 mars 1871, à chaque date, c'est la victoire de la foule anonyme qui descelle les pavés, renverse ceux qui l'oppriment, va elle-même où il faut frapper, et n'est vaincue que de l'instant où, ivre de sa victoire, elle est assez bête de confier sa direction à des chefs qui hésitent, tergiversent, brisent son impulsion, alors qu'elle attend la leur, et n'ont plus qu'un but, remettre sur ses épaules, le licou qu'elle vient de briser.

Cela me rappelle d'autres faits moins saillants, mais tout aussi probants qui se passèrent pendant la période révolutionnaire de 70-71.

Tout le monde connaît l'avortement piteux du soulèvement du 31 octobre qui, d'abord triomphant, échoua par l'impéritie du nouveau gouvernement qu'avaient nommé les révolutionnaires, et qui perdit son temps à discuter, à rédiger des décrets et des proclamations, oubliant la chose la plus élémentaire, faire descendre à l'Hôtel de Ville, les bataillons sur lesquels ils pouvaient compter, négligeant de mettre dans l'impossibilité de nuire le gouvernement précédent.

D'un autre côté, les gardes nationaux fiers d'avoir des chefs, crurent que tout allait pour le mieux, qu'il n'y avait plus qu'à rentrer chacun chez soi, ce qu'ils firent tous en chœur !

Le lendemain, leurs chefs étaient prisonniers du gouvernement démoli la veille, mais qui s'était employé à concentrer les forces réactionnaires, à balayer ceux qui l'avaient remplacé et s'était mis en état de répondre à un nouveau mouvement, s'il s'était produit.

C'est déjà typique comme malfaisance de la foi en les chefs ; mais voici un autre fait qui prouve l'utilité qu'il y a à ce que les individus sachent agir sous leur propre inspiration, sans demander d'avis à ceux qui se croient autorisés à les mener.

Le fait m'a été raconté par un ami qui en fut témoin. Je ne me rappelle plus des noms, mais ils importent peu.

C'était le soir du 31 octobre, dans le XIIIe arrondissement. La nouvelle de la prise de l'hôtel de Ville avait fait mettre en marche les bataillons révolutionnaires de l'arrondissement vers la place de la Grève.

Mais l'état-major de l'arrondissement se trouvait réuni à la mairie. Les bataillons eurent le tort de se laisser arrêter et d'envoyer des délégués à la parlotte que formait l'état-major en l'une des salles.

Là, un monsieur galonné leur débita je ne sais plus quelle harangue, les encourageant à retourner chez eux, leur affirment que tout allait le mieux du monde à l'Hôtel de Ville, qu'il n'y avait nul besoin d'eux, etc., etc.

L'un de ceux qui étaient montés, porta la main à la crosse de son revolver, le sortit à moitié de la ceinture, et, interrogeant du regard, l'un des chefs les plus acclamés du XIIIe, fit signe s'il fallait brûler la cervelle du discoureur.

L'interpellé fit signe que non, et le revolver resta à la ceinture ; le discoureur persuada aux bataillons de rentrer chez eux ; l'Hôtel de Ville dégarni de défenseurs, fut repris par les mobiles bretons et les gardes nationaux de Langlois.

Si, au lieu de demander une approbation, l'homme au revolver eût simplement cassé la tête à l'endormeur, les choses auraient pu changer de face, les bataillons descendant à l'Hôtel de Ville auraient tenu tête à la réaction. En serait-il résulté mieux ou pire que les événements qui suivirent, on ne sait.

En tous cas, ce que voulaient à ce moment les Parisiens, c'était de défendre contre l'Allemagne, ils auraient pu y réussir en se débarrassant des bourgeois de la Défense Nationale qui, eux, n'avaient qu'un but : sauvegarder les droits du capital, en désarmant une population qui les rendait inquiets sur les possibilités futures.

Même chose au lendemain du 18 mars. Cela je me le rappelle, mon imagination en avait été frappée, les bataillons de l'arrondissement que j'habitais, (le Ve) pendant huit jours, réveillés toutes les nuits, se rendirent sur la place du Panthéon, y attendre les ordres du Comité Central.

«C'est pour marcher sur Versailles», disaient les hommes. — «Il faut marcher sur les Versailles, il n'y a pas de troupes», c'était là le cri de tous. Et des heures entières on attendait, en rangs, sur la place, des ordres qui ne vinrent pas.

Et, cela, je l'avais bien remarqués, les premiers jours, les bataillons étaient au complet, non seulement les ouvriers, mais les commerçants du quartier, tous étaient présents et ne demandaient qu'à marcher ! Le Comité Central ne sut pas profiter de l'enthousiasme. Au lieu d'agir, il discuta sur sa propre légalité ! Il ne donna pas d'ordres, l'enthousiasme déclina, et lorsqu'il voulut faire marcher les hommes, beaucoup qui avaient repris possession d'eux-mêmes, se dérobèrent, voyant l'ancien gouvernement reprendre des forces.

Si les hommes, ou simplement, parmi eux une minorité fermement décidée, avait été bien pénétrée de l'idée d'initiative, au lieu d'attendre passivement avaient fait comme la femme de 1789, entraînant ses compagnes à la recherche du « boulanger, de la boulangère et du petit mitron, » ils se seraient mis à la tête de leur compagnie.

«Qu'avons-nous besoin d'ordres pour nous rendre à Versailles ?» auraient-ils dit. «Mettons-nous en marche, entraînant tous ceux que nous trouverons sur notre route».

Et, comme en effet, le gouvernement de Versailles n'était défendu que par quelques gendarmes, s'il avait été balayé ou forcé de fuir encore, c'était le triomphe de l'idée communaliste. Nous aurions sans doute évité cette saignée de 35.000 hommes faisant disparaître les plus énergiques, et que, aujourd'hui, nous payons par cette dépression morale qui fait que l'on accepte les pires ignominies, sans que les pavés se soulèvent d'eux-mêmes.

Peut-être nous aurait-il fallu, par la suite, combattre la Commune comme trop autoritaire et réactionnaire. Mais je me place ici à son point de vue, et je constate que plus d'initiative de la part de ses défenseurs aurait contribué à la faire triompher, tandis qu'elle fut battue pour avoir voulu trop bien jouer aux soldats.

Pour nous, anarchistes, la révolution sociale ne doit pas consister en un simple changement de pouvoirs ; mais dans la transformation la plus complète possible de l'état social ; dans l'abolition de toutes les institutions politiques, et économiques de l'heure actuelle ; dans la mise à la disposition de chacun, du sol et de l'outillage.

Ce n'est pas à élever une autorité de leur choix que devront s'exercer ceux qui voudront s'affranchir ; mais bien à détruire toutes celles qui tenteront de se substituer aux anciennes.

La lutte sera partout où il y aura une autorité à renverser ; municipale ou centrale ; partout où il y aura du sol à mettre en valeur, une exploitation à empêcher, un signe de servitude politique ou économique à détruire.

Et, pour cette lutte, on comprendra sans peine qu'il n'y ait pas d'ordres à attendre, aucune autorité centrale à consulter, mais seulement à agir partout où il y aura des individus soucieux de s'affranchir.

C'est partout à la fois, sur tous les points que devra s'étendre la lutte. Battue ici, triomphante plus loin, la révolution fera son chemin pour ne s'arrêter que lorsque la dernière tentative d'autorité aura été brisée, le dernier vertige d'exploitation détruit.

Ce travail ne peut être l'œuvre d'une population servile ou routinière ; ce ne peut être que l'oeuvre d'hommes dégagés de toute servitude, fortement imbus d'idées d'indépendance, conscients de leur force, sachant agir eux-mêmes.

Il est bien évident que lorsque je dis que l'initiative seule doit présider à la nouvelle tactique, je ne veux pas dire que ces efforts spontanés ne doivent pas ce concerter, se combiner. Si je repousse l'unité venant des chefs, d'un commandement d'en haut, je crois que la coordination peut sortir de l'entente des initiatives naissant du sein de la foule, et que c'est la seule efficace, car elle est la seule, si elle ne le fait pas toujours, qui puisse respecter l'initiative des dissidents.

Mais, cela est de toute évidence, pour vaincre, la prochaine révolution devra être internationale. Si elle se localisait, elle ne tarderait pas à être vaincue par la coalition de toutes les forces bourgeoises qui n'ont plus de frontières lorsque leurs intérêts sont menacés. Il faudra que chaque gouvernement ait assez à faire chez lui pour qu'il n'ait pas loisir de mettre le nez dans ce qui se passera chez ses voisins.

Cette lutte universelle, ce sont les événements qui doivent l'amener. Aux hommes d'initiative à savoir en profiter. La misère sévit partout, le mécontentement est général. Loin de s'amoindrir, cela ne peut que s'accentuer.

Nous souffrons de misère parce que les magasins regorgent de produits, et le développement de l'outillage mécanique ne peut qu'accélérer encore les mauvais effets de l'organisation sociale actuelle. Les actes de révolte se multiplient en toutes les contrées, et le seul remède que, jusqu'ici, on ait su y apporter, sont des lois restrictives, remède peu propre à guérir la misère.

Les bourgeois eux-mêmes commencent à reconnaître que leur état social a besoin d'être rafistolé, qu'il aurait besoin de céder quelque os à ronger aux réclamations ouvrières ; mais comme ils ne peuvent donner rien d'efficace sans toucher à leurs privilèges, ce à quoi ils ne peuvent se résoudre, ils en sont réduits aux expédients et à forcer leurs gouvernants à faire de la réaction.

Ils accélèrent ainsi le mouvement de mécontentement. Nombre d'entre eux sont entachés plus ou moins des idées nouvelles. Leur désintéressement ne va pas à s'en faire les champions bien dévoués ; nombre savent se reprendre lorsque cela va trop loin ; mais la force de résistance du système bourgeois en est entamée. La brèche est ouverte.

Ce n'est donc que par l'initiative que triompheront les idées nouvelles, car la guerre qu'elles auront à mener, différera absolument des guerres qui mettent les États politiques aux prises, différera aussi des révolutions politiques passées.

Ce n'est pas en un espace déterminé que devront se porter les efforts des révoltés, le champ de bataille est partout, dès aujourd'hui, où il y a un abus à combattre, une exploitation à détruire, un préjugé à arracher.

La guerre est de tous les jours, de tous les instants. Le combat commence à être mené par un plus impatient. Imité par d'autres, il se continue par de plus nombreux jusqu'à ce que l'intensité de la lutte fasse pouvoir les foules.

Quel est donc le chef qui pourrait surveiller l'immense et continuel combat ? C'est à chaque lutteur, à chaque groupe solidaire de prendre conseil de son initiative, de se force, de ses ressources pour la lutte, et de savoir utiliser les éléments de succès lorsqu'ils se présenteront.

Ce n'est pas dans une seule nation, c'est dans toutes que travaillent nos sapeurs et mineurs, sans cesse occupés à déchausser les murs de l'édifice vermoulu.

Partout où il y a des opprimés : pauvres, salariés, esprits assoiffés d'indépendance, chacun apporte sa part de désirs et d'aspirations à l'œuvre de transformation.

C'est à eux de savoir agir quand l'occasion s'en présente. Dans la prochaine révolution, à ceux qui penseront plus vite à prêcher d’exemple, à ceux qui auront plus d’enthousiasme, plus de force, plus de vitalité, plus d’élan, à montrer le chemin, à ceux-là d’entraîner la foule.

Mais aussi, à celle-ci de savoir user d’initiative à son tour, en renversant les piédestaux où voudraient se jucher ceux qui ne demanderaient qu’à faire les maîtres.

Quand la société capitaliste se sentira attaquées de toutes parts : dans les usines, dans les champs, à l’école, dans les casernes mêmes ; quand de toutes parts, se dressera le famélique réclamant sa part de festin, l’opprimé réclamant sa part d’espace ; quand les gouvernants se sauront plus où lancer leurs armées, ils seront près de la fin. À quelle institution s’adresser pour s’y réfugier avec leurs privilèges, puisque, de tous côtés, il n’y aura plus place que pour l’initiative personnelle ?