L’Anarchie, son but, ses moyens/18

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L'ANARCHIE, SON BUT, SES MOYENS
CHAPITRE XVIII

Les syndicats et les socialistes bourgeois


XVIII

LES SYNDICATS ET LES SOCIALISTES BOURGEOIS

Revirement des bourgeois. — Les difficultés de s’adonner aux œuvres de longue haleine en France. — Réactionnarisme des chambres syndicales. — Découverte des Trades-Unions. — Les bienfaits qu’elles ont réalisés pour leurs membres. — Leurs méfaits au point de vue de l’émancipation générale. — Les comités mixtes. — Ombres au tableau. — Tampons entre la bourgeoisie et le prolétariat. — Ce sont les faibles et les moins favorisés qui paient. — Solidarité corporative et solidarité de classe. — L’émancipation ne peut se faire individuellement. — Châtiment. — La grève des mécaniciens anglais. — Où mène le calme. — Bataille de millions! — La leçon des faits.

Un autre genre de groupement où les anarchistes peuvent faire de la bonne besogne, ce sont les groupements ouvriers que, jusqu’à présent, ils ont totalement négligés.

Aujourd’hui, il se crée un courant nouveau qui tendrait à y faire employer tous les efforts de la classe ouvrière. Il est bon de voir la besogne qu’on leur a fait faire, celle que l’on en attend, celle que pourraient y faire des anarchistes.

Il fut une époque où les socialistes bourgeois s’évertuèrent à présenter les chambres syndicales et les sociétés coopératives comme des panacées devant guérir tous les maux dont souffrent les travailleurs.

Mais les gens n’aiment pas à s’atteler à des besognes dont ils ne prévoient pas la fin. Cotiser pour des luttes probables, mais qui ne sont pas encore décidées, et peuvent n’avoir jamais lieu, n’est pas leur fort; aussi, en France, à part quelques exceptions, les chambres syndicales ne furent jamais qu’un noyau très infime dans leurs corporations, prenant quelque importance au moment d’une grève, mais désertées encore une fois, la lutte finie.

D’autre part, les statuts et règlements absurdes, arbitraires de ces organisations, les agissements, de la plupart de leurs organisateurs qui s’en étaient fait des fromages, ou espéraient en tirer des profits futurs, suaient tellement l’ambition mesquine, que beaucoup de travailleurs, cherchant leur émancipation en dehors des voies officielles, s’en écartèrent, convaincus de l’impuissance de ces organisations.

Dans ces parlements au petit pied, on étouffait la voix des indépendants ; à l’aide de grandes phrases et de mots sonores, on y enlevait le vote de majorités inconscientes. Sous prétexte que les syndicats ou les coopératives ne doivent pas s’occuper de politique, encore maintenant, on n’y laisse parler que les endormeurs qui, réprouvant les revendications sociales complètes, se font les défenseurs des mesures qui laissent intacte la prétention des possédants à exploiter les travailleurs.

On empêche d’y discuter les mesures énergiques et décisives; on n’y laisse parler que de calme et de temporisation au plus grand profit de ces exploiteurs qui, ayant le capital et la force légale pour eux finissent toujours par triompher, tant que les revendications se tiennent dans la légalité.

Mais comme il n’y a pas de contrainte qui puisse empêcher la vérité de se faire jour, certains syndicats prirent une attitude plus ou moins révolutionnaire, puis, comme après tout, les syndicats menaient la lutte contre le patronat pour la défense des salaires, les bourgeois qui n’aiment pas à voir les esclaves s’unir et se concerter pour leur résister et faire leurs affaires eux-mêmes, suscitèrent toutes sortes d’entraves à la formation des chambres syndicales, les tolérant plutôt qu’ils ne les autorisaient, jusqu’à ce que, enfin, une loi leur accordât droit de cité, tout en les maintenant sous la surveillance de la haute police.


Après les avoir eu en abomination, après les avoir subies, certains bourgeois, à l’heure actuelle, ayant compris que leur système, pour se maintenir, devait faire la part du feu, accorder quelques concessions, ou semblant telles, aux revendications qui surgissent de toutes parts, se sont mis à faire du socialisme, et, ayant, par hasard, découvert les Trades-Unions anglaises, se sont enthousiasmés des résultats qu’ils constataient en étudiant leur fonctionnement, ont fini par apercevoir, dans le syndicalisme, l’organisation qui devait faciliter l’entente entre employeurs et employés, cette utopie que poursuivent depuis si longtemps ceux qui voudraient bien accorder les désirs d’émancipation de la foule, avec le respect des institutions sociales actuelles.

Et, de fait, le travail accompli par les Trades-Unions avait de quoi les enthousiasmer en leur faisant espérer l’enraiement de la révolution, s’ils réussissaient à acclimater en France leur idéal avec ses façons de procéder.

Sans s’embarrasser des « utopies » de transformation sociale, de reprise de possession, d’abolition de l’autorité, de l’exploitation, et autres idées qui ont cours, avec l’idée de défense des salaires, parmi les ouvriers en France, les travailleurs anglais n’ont, jusqu’ici, lutté que pour la défense seule de leurs salaires, pour la diminution des heures de travail, et la défense de leurs droits de coalition.

Ils reconnaissaient implicitement aux patrons le droit de les tondre, pourvu que ce ne soit pas de trop près. Le droit d’exploitation, ils ne le mirent jamais en péril, ni même en doute; leurs discussions avec les patrons étant toujours restées des discussions d’individus, dont l’un vend, et l’autre achète, chacun cherchant à faire la meilleure affaire possible, mais ne contestant pas à l’autre le droit d’y réussir s’il en a la possibilité.

Les grèves, le plus souvent, lorsque l’existence légale des Trades-Unions fut reconnue, furent une lutte courtoise; c’était presque toujours après une entente cordiale entre les deux parties que se terminaient les différends. — C’est du moins, tels que nous les présente, un volume d’enquête publié par le Musée social[1] qui, sans doute, appuie davantage sur le coté qui lui plait, mais me paraît assez près de la vérité.

Plus d’une fois, on vit les bureaux des Trades-Unions intervenir contre les ouvriers pour faire respecter les contrats conclus avec les employeurs, les empêchant de profiter de circonstances favorables dans l’industrie, pour obtenir des conditions de travail ou de salaires meilleures, sous prétexte que des engagements antérieurs les liaient encore pour une époque déterminée.


Or, tant que l’on ne fait que discuter le taux des salaires, cela ne met pas en péril l’exploitation. Des gens qui acceptent l’état de choses existant, satisfaits des concessions que vous voulez bien leur faire, il y a tout intérêt à discuter avec eux, à leur laisser croire qu’ils remportent de grandes victoires, lorsque, en définitive, la concession consentie n’entame aucun de vos privilèges.

Et si, en faisant miroiter, aux yeux des travailleurs français, la possibilité d’obtenir à l’amiable, des salaires élevés, des conditions meilleures de travail, on pouvait les détourner de leurs idées inquiétantes d’émancipation totale, ce serait une bonne affaire pour le capitalisme qui se voit harcelé de toutes parts.

Et alors, on nous a sorti, sur des tons dithyrambiques, les bienfaits que le Trade-Unionisme avait apportés aux travailleurs anglais : salaires élevés, diminution des heures de travail, secours pendant les maladies et le chômage, élévation du caractère, souci de la dignité, élévation morale, individuelle, et intellectuelle ! Rien n’y manquait. Et ce n’était pas tout.

Certaines Unions étaient assez riches pour assurer des traitements de fonctionnaires bourgeois à ceux que leur confiance plaçait à la tête de leurs organisations. Certains d’entre eux marchent de pair avec les plus riches patrons, et traitent avec eux, sur le pied d’égalité !

Les plus intelligents peuvent espérer et arriver à la députation. D’autres, même, ont été nommés juges de paix, par la reine, fonction qui, jusqu’alors, avait été réservée aux membres de la noblesse locale.

Que pouvaient désirer de plus les travailleurs ? N’était-ce pas là, un noble but à leur légitime ambition, et la véritable émancipation ? La certitude de se hausser au niveau de ses exploiteurs, ne valait-elle pas mieux que de rêver une transformation sociale impossible ?

Et voilà comment les bourgeois se sont faits les apôtres du néo-syndicalisme, nous vantant l’esprit de solidarité des travailleurs anglais, les services rendus par les comités mixtes, sortis de l’entente des patrons et des travailleurs, composés, mi-partie d’employeurs, mi-partie d’employés, et dont les fonctions sont d’aplanir les difficultés qui peuvent naître entre les uns et les autres, et arriver à une conciliation parfaite.

A les célébrer, ils n’avaient pas de termes assez élogieux pour vanter la force de cohésion de leurs Trades-Unions, le bien-être acquis par leurs membres et prêcher aux travailleurs français de 14

l modler leurs syndicats sur ce patron pour en obtenir les mêmes bienfaits.

Ce qu’ils oubliaient d’ajouter, c’est que tout ce riant tableau n’est vrai que pour une petite partie du prolétariat anglais, et n’avait été réalisé, justement, que parce que ces travailleurs, profitant de l’extension industrielle qui se faisait sentir, avaient, avant tout, considéré leur seul avantage particulier, ne craignant pas de faire, au besoin, la guerre aux travailleurs moins favorisés qu’eux; faisant de leur corporation une caste fermée, bourgeoise par sa situation.


Les Trades-Unions sont — il serait puéril de le nier, — une force qui a grandement contribué à améliorer le sort des membres de certaines corporations.

Dans les métiers exigeant un apprentissage sérieux, le travailleur qualifié, (skilled), est arrivé à travailler moins de temps (cinquante-quatre heures au plus par semaine); il gagne davantage que le travailleur français; et, en Angleterre, les objets de consommation sont, pour la plupart meilleur marché. C’est à la force des Trades-Unions qu’il a constituées que le travailleur anglais doit ces avantages.

Et, de ces avantages immédiats, en découlent d’autres, tant matériels que moraux : ayant plus de loisirs, il est plus cultivé parce qu’il a le temps de lire et d’étudier. Plus cultivé, il prend davantage le sentiment de sa dignité et de sa force, sait se faire respecter de ses exploiteurs, en sachant se respecter lui-même. Plus à son aise, son genre de vie s’élève, et le rapproche ainsi de la classe bourgeoise.

De fait, ceux qui arrivent à cette situation ne sont que des demi-bourgeois; non seulement matériellement ce qui est très bien, mais moralement, ce qui est mauvais; car, ayant des tendances bourgeoises, ils sont beaucoup plus portés à se solidariser avec les bourgeois qu’avec les travailleurs moins favorisés.

Mais il y a une autre ombre au tableau. Ce bien-être n’a été acquis qu’en répudiant, sous prétexte d’être pratiques, les aspirations du prolétariat entier, qu’en se séparant de sa caste, ou en en créant une nouvelle, intermédiaire entre le prolétariat et le capitalisme, aussi étroite et aussi fermée que ce dernier.

Car, sous ce prolétariat privilégié, grouille un autre prolétariat misérable, crevant de faim et de misère, chômant le plus souvent, pour fournir ensuite des périodes de travail depuis onze jusqu’à quatorze, et même plus, d’heures de travail par jour, en échange d’un salaire dérisoire. Ce sont les travailleurs non qualifiés (unskilled) comme les nomment les Anglais; ce qui équivaut à ce que nous nommons les « hommes de peine », ainsi qu’à ceux dont le métier ne demande que de l’habitude, du tour de main, n’exigeant aucun apprentissage régulier.

Ceux-là, sont le nombre dans les grandes villes, formant cette population si misérable décrite par quelques écrivains. Ce sont les éternels sacrifiés qui, quelquefois, dans leurs luttes contre leurs exploiteurs, virent se ranger du côté de l’exploitation, les travailleurs plus favorisés.

Et cela est fatal; car, étant donné l’organisation sociale actuelle, les individus n’arrivent à s’élever au-dessus des autres qu’en les exploitant et on luttant contre eux.

Si le capitaliste est amené à payer un prix élevé à une catégorie de travailleurs, il faut qu’il se rattrape d’un côté ou d’un autre, la concurrence ne lui permettant pas de dépasser un certain prix pour ses produits. C’est, forcément, contre ceux qui ont le moins de force de résistance qu’il se retournera. C’est ce qui s’est produit partout, mais d’une façon plus tranchée en Angleterre.


D’autre part, les corporations privilégiées, pour pouvoir résister plus efficacement, avaient entouré d’un tas de conditions restrictives, l’entrée du métier aux apprentis, en avaient fait une caste fermée, exigeant une somme assez élevée pour leur entrée, ou bien prolongeaient la durée de l’apprentissage, ou bien encore en limitant le nombre des apprentis.

Toutes mesures qui, sans doute, leur permettaient de lutter avec efficacité contre la rapacité patronale en restreignant la concurrence parmi eux, mais qui, aussi, traitaient en adversaires ceux qu’elles forçaient à rester dans le prolétariat sacrifié.

Ils ont pratiqué au plus haut point la solidarité corporative, mais ils ont totalement méconnu celle de classe. Et c’est là où ils ont péché.

Parce qu’ils arrivaient à allonger personnellement leur chaîne, ils se croyaient libres !

Erreur, l’émancipation individuelle ne peut être complète et durable tant que l’exploitation existe, tant qu’il y a une autorité pour réglementer vos actes.

Toute faute se paie, et c’est ce qui arrive en ce moment aux Trades-Unions anglaises. L’industrialisme a pris de l’extension, l’outillage mécanique remplace l’habileté de main, et rend nulles les restrictions de l’apprentissage, fournissant aux patrons la facilité de se passer des services des ouvriers, skilled, et d’avoir recours à ceux de l'unskilled.

Les bras se sont fait abondants sur le marché, les restrictions qui défendaient l’accès des corporations ont dû tomber une à une; aussi, battues en brèche, loin d’obtenir de nouveaux avantages, les Trades-Unions ont bien du mal à défendre ceux qu’elles ont acquis antérieurement. C’est ce qu’est venue démontrer la grande grève des mécaniciens de 1897-98.

Cette grève qui dura six mois, pendant laquelle on paya aux grévistes des salaires dont la totalité s’éleva à plusieurs dizaines de millions, donna la mesure de la puissance acquise par les Trades-Unions; mais aussi de leur impuissance devant le nouvel ordre de choses, puisqu’elle avorta et que les travailleurs durent se plier aux conditions patronales.

Les corporations avaient cependant senti qu’elles devaient être solidaires. On savait que la grève était provoquée par les patrons qui s’étaient juré de briser la puissance unioniste. Toutes avaient apporté leur appui aux mécaniciens.

Les souscriptions affluèrent de toutes parts. Non pas des 0,25 et des 0,50 comme celles qui figurent dans les listes de souscriptions françaises, mais des souscriptions de vingt-cinq, trente et cinquante mille francs ! dons de bourgeois anonymes qui sympathisaient avec les grévistes.

N’y eut-il pas jusqu’aux professeurs de l’Université qui ne tinssent à leur apporter la manifestation de leur sympathie. Mais, il faut bien le dire, cette sympathie ne leur était acquise que parce qu’ils se montraient calmes, forts de la puissance de leurs caisses; c’étaient des encouragements à rester calmes qui leur venaient de toutes parts.

Calmes ! ils le furent tout le long de la grève. Pendant six mois que dura la lutte, pas la moindre violence ne fut relevée contre eux; c’est avec calme et dignité qu’ils rentrèrent vaincus à l’atelier, leur force de résistance brisée pour longtemps.

Les millions capitalistes avaient vaincu les millions prolétariens, venant prouver, une fois de plus, que, sur le terrain légal, ils sont les maîtres, puisque c’est par eux et pour eux qu’est faite la loi.


En venant au secours des mécaniciens les autres corporations ont montré qu’elles commencent à comprendre que la solidarité doit s’étendre plus loin qu’aux membres affiliés du groupe, plus loin qu’à la corporation. Mais la défaite leur a enseigné qu’il était trop tard déjà, que les patrons, eux aussi, savent s’unir pour la défense de leurs intérêts, et que dans la lutte à coups de millions, ce sont eux qui sont les maîtres.

Les faits sont venus leur apprendre que, dans la société actuelle, certains individus peuvent bien arriver à s’émanciper, mais qu’il est infime le nombre de ceux qui y réussissent; et, encore, que ce n’est qu’en montant sur le dos des autres, et, de plus, que cette émancipation est si instable qu’ils ne sont même pas assurés de la maintenir.

Ils auront appris, s’ils savent voir clair dans les événements, que cette possibilité d’émancipation, n’est, pour la majorité, qu’un leurre destiné à leur faire perdre de vue les véritables moyens d’émancipation, et à les maintenir indéfiniment dans l’esclavage, en leur faisant miroiter des espérances trompeuses.

Le travailleur ne peut s’émanciper que collectivement. Tant qu’il ne l’aura pas compris, la majorité des siens ne feront que le jeu d’une infime minorité d’intrigants.

Ils sont venus démontrer encore, les faits, que la véritable « utopie » était dans les revendications dites « pratiques »; que l’augmentation des salaires n’avait qu’une valeur momentanée dont les travailleurs ont raison de profiter au cours de la lutte, mais que là ne doivent pas se borner leurs revendications.

Que le véritable but à atteindre, c’est la suppression du salariat, de l’exploitation, la mise au service de tous de l’outillage et des moyens de production.

Que l’émancipation des travailleurs ne sera effective que lorsqu’il n’y aura plus de lois pour les entraver, de parasites pour absorber le meilleur de leur production.


  1. Trade Unionisme en Angleterre, 1 vol. chez Colin.