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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/10

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X

Mais revenons à la question principale. Le comte Tolstoï déclare que personne n’a le droit d’exiger d’un chrétien de renier ses frères, ses sœurs, et moins encore son père et sa mère ; il déclare que cela est incompatible avec le vrai christianisme, non corrompu par les Églises et les gouvernements. Pour décider cette question, il nous faut chercher des indications dans les paroles mêmes de Jésus-Christ, qui se sont conservées jusqu’à nos jours dans les saints Évangiles. Eh bien, dans Saint Luc, xiv, verset 26, nous lisons les paroles suivantes du Christ :

« Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. »

Et encore Saint Luc, xii, versets 51-53 :

« Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je ; mais plutôt la division. Car désormais ils seront cinq dans une maison, divisés trois contre deux et deux contre trois. Le père sera en désaccord avec le fils, et le fils avec le père ; la mère avec la fille, et la fille avec la mère ; la belle-mère avec sa belle-fille, et la belle-fille avec sa belle-mère. »

Et ces paroles sont en complet accord avec la doctrine du Christ, car elle eut toujours et principalement en vue d’apprendre à l’humanité à vivre et mourir pour l’idée, à sacrifier tout et tous pour l’idée. C’est ainsi que le Christ, quand on lui annonça : « Voilà, ta mère et tes frères sont là, dehors, qui demandent à te parler », répondit lui-même à celui qui lui avait dit cela : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? »

Et, étendant la main sur ses disciples, il dit :

« Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fera la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est celui-là qui est mon frère et ma sœur et ma mère. »

Ainsi Jésus-Christ lui-même nous a montré que l’homme doit donner la première place dans sa vie à l’accomplissement de son devoir, au service d’une idée ; et par conséquent ce qu’a dit l’empereur Guillaume et ce que pensent les autres gouvernants est en complet accord avec la doctrine du Christ. Si je sers une idée quelconque, et si mon père, ma mère et mes frères entreprennent de combattre cette même idée pour l’exterminer, je dois rester fidèle à l’idée que j’ai décidé de servir pendant ma vie et je dois renier tous les liens physiques de parenté, de famille et d’amour.

Le caractère sublime du christianisme se manifeste surtout en ce qu’il fait consister le but de la vie dans le sacrifice des plaisirs et des besoins physiques, de l’amour physique et même de la vie physique, à la pure idée transcendantale ; et comme les plaisirs, les besoins physiques ou charnels sont, ainsi que la vie physique et l’amour, intimement liés avec l’égoïsme, le but de la vie réside, par cela même, dans la lutte incessante contre le mal et contre le péché, car l’égoïsme individuel et social est la source intarissable de toutes les formes infiniment variées du mal ou du péché. Grâce à ce caractère du christianisme, il apparaît essentiellement comme une religion libératrice, qui apprend à l’humanité à vivre pour et par les idées ou l’idéal ; et dans cette intellectualisation, dans cette spiritualisation de la nature physique et charnelle de l’humanité, l’homme apprend de plus en plus à vaincre par l’esprit toutes ses souffrances, toutes ses douleurs les plus atroces. Les annales historiques nous offrent par milliers des exemples de cette action libératrice de l’idée, car aux temps des persécutions, les premiers chrétiens marchaient joyeusement aux tortures les plus affreuses et à la mort, et c’était cette indifférence à l’égard de la mort, à l’égard des tourments, qui étonnait le plus le vieux monde païen.

Le comte Tolstoï veut nous convaincre que la vraie doctrine du Christ consiste principalement dans la non-résistance au mal par la violence ; il nous dit que nous devons, en notre qualité de vrais chrétiens, opposer une réaction passive à toutes les exigences de la vie politique, gouvernementale, en un mot à toutes les exigences de la vie sociale. D’après le comte Tolstoï, toute la vie sociale et politique doit aujourd’hui s’écrouler et disparaître, simplement parce que chacun de nous, hommes, se refusera à payer les impôts, à servir dans l’armée, dans la police, dans les cours de justice et ainsi de suite. Dès que les choses en seront venues au point que ce refus deviendra général, les souverains et tout le personnel gouvernemental, sénateurs, ministres, généraux, colonels, juges, etc., disparaîtront, ne trouvant plus personne pour leur obéir et pour exécuter leur volonté.

Le comte Tolstoï déclare que cet anéantissement de la société actuelle doit être obtenu par une résistance inerte et passive, car les chrétiens n’osent pas résister au mal par la violence ; et comme tous les souverains, tous les présidents de république et en général tous les personnages investis de quelque autorité, de quelque puissance, représentent, d’après le comte Tolstoï, un mal très réel et insupportable, on doit les éliminer : non pas par la violence, par la lutte, mais seulement par une résistance passive et inerte, en refusant d’obéir aux commandements, aux exigences du pouvoir officiel. Même la dispute, la contestation sont défendues aux chrétiens, d’après le comte Tolstoï ; mais alors beaucoup des passages de son dernier livre doivent être considérés comme antichrétiens, comme par exemple les expressions dont il se sert à l’égard de l’empereur Guillaume.

En un mot, l’humanité chrétienne, d’après le comte Tolstoï, doit prendre le hérisson pour idéal, car, lui aussi, il ne résiste pas par la violence au mal qu’on lui veut faire : il ne se défend pas, il ne fuit même pas, mais il se roule en une boule gênante et piquante, et il laisse à ses ennemis pleine liberté de lui faire tout ce qu’ils veulent. Le comte Tolstoï donne à entendre que les chrétiens passifs peuvent devenir aussi bien gênants, car chacun d’eux a des amis, des parents, des relations, des connaissances, dit-il avec beaucoup de conviction, en parlant des peines que le gouvernement pourrait infliger à ceux qui refusent de payer les impôts, de servir dans les armées, de prêter serment, etc. En lisant ce passage, chacun comprend que les chrétiens passifs peuvent devenir aussi gênants pour le gouvernement que le hérisson roulé en boule pour ses ennemis. Vive donc le hérisson et sa manière de résister au mal sans violence !