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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/21

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(Marie de Manacéïne)
Félix Alcan (p. 154-159).
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XXI

Non, plus on y réfléchit, plus on arrive à cette seule conclusion possible au regard d’un homme aussi intelligent et d’un talent aussi éminent que le comte Léon Tolstoï : c’est qu’il n’est pas complètement sincère dans son livre le Salut est en vous ; on arrive à considérer cette œuvre simplement comme une œuvre d’occasion, écrite dans un but déterminé, comme tant d’autres pamphlets politiques.

À ce point de vue, tout s’explique ; mais alors l’hypocrisie avec laquelle le comte Tolstoï tâche de se couvrir du christianisme devient parfaitement odieuse, et d’autant plus que lui n’avait pas besoin de cela pour se faire entendre, ou pour s’ouvrir une petite porte sur le chemin de l’Académie, comme l’a fait le poète imaginaire Choulette dans le roman de M. Anatole France, le Lys rouge qui ne fait que préconiser les mêmes idées que Tolstoï.

Le comte Tolstoï n’avait pas besoin de se couvrir du manteau d’un chrétien pour se faire entendre, car son nom d’écrivain est si connu qu’on l’aurait écouté dans tous les cas.

Au contraire, même, le nom du comte Tolstoï a un tel prestige, qu’on pourrait lui reprocher d’abuser de la puissance que lui a donnée son talent, et de donner au monde des livres qui ne se lisent que parce qu’ils portent son nom. Un homme qui se pose en ennemi acharné de toute violence, devrait s’abstenir soigneusement d’abuser de son pouvoir sur le monde intellectuel. Ce même livre le Salut est en vous, signé d’un nom inconnu, au lieu du nom de notre romancier favori, aurait sombré dans le silence général, sans même avoir vécu un jour, tandis que le Salut est en vous du comte Tolstoï se lit partout et donne lieu à des discussions sérieuses.

La doctrine que le comte Tolstoï nous propose sous le nom ambigu de vrai christianisme, n’est qu’une copie pervertie et fausse de la doctrine du Christ ; car au lieu d’être le principe d’une vie riche, d’une vie infinie et susceptible de développement et de perfectionnement continuels, comme le christianisme, elle n’est qu’un principe de mort inévitable et définitive : si en effet cette doctrine l’emportait, elle tuerait l’humanité entière, elle la tuerait corps et âme, car, comme nous l’avons dit et comme la science biologique nous le démontre, la vie organique est intimement liée avec la lutte incessante, non seulement contre le milieu ambiant, mais aussi contre le monde intérieur, tout personnel, des penchants, des désirs, des pensées opposés. La science nous apprend que dans chacun de nous il y a toujours, grâce à l’hérédité et à la variabilité organiques, comme deux natures différentes : l’une toute physique et égoïste, l’autre tout idéale et altruiste ; et ces deux natures différentes ne font que lutter entre elles, et selon la prédominance de l’une ou de l’autre, l’homme peut ou se développer progressivement et se perfectionner à l’infini, ou déchoir et tomber en proie aux différents processus pathologiques de la dégénérescence.

Le livre le Salut est en vous doit être considéré comme le poème de l’anarchie passive ; au point de vue scientifique, il doit être rangé, comme tous les actes des anarchistes militants, comme tous les suicides, tous les crimes, parmi les phénomènes pathologiques de la vie humaine, parmi les différents symptômes de la dégénérescence de l’humanité. Ce livre de Tolstoï, le Salut est en vous, ne fait en somme que proposer le suicide de l’humanité entière, et sous ce rapport il va même plus loin que le philosophe pessimiste d’Allemagne, Arthur Schopenhauer, qui voudrait arrêter la vie de l’humanité sur la terre par le refus volontaire et universel de procréer, tandis que le comte Tolstoï veut l’arrêter par l’abrutissement de l’anarchie passive et par conséquent absolue. Entre l’anarchie active qui se sert de sa volonté et de ses muscles pour accomplir l’œuvre horrible des meurtres, des assassinats, des massacres et des rapines, et l’anarchie passive qui veut arriver à son but par l’inertie absolue, il y a la même différence qui existe entre les dégénérés criminels d’une part et, de l’autre, les dégénérés atteints de la paralysie générale des fous. Les uns et les autres sont des produits pathologiques, des formes dégénérées ; mais les premiers nous présentent le tableau d’une activité désordonnée, mise en mouvement par des impulsions non disciplinées, tandis que les derniers nous offrent le spectacle de l’impuissance complète, de la déchéance finale.

La conclusion à laquelle nous arrivons en ce qui concerne le Salut est en vous ne serait pas modifiée si notre supposition se trouvait fondée, que ce livre n’est qu’une œuvre d’occasion, comme tant de pamphlets politiques ; dans tous les cas, c’est une œuvre malsaine et pathologique.

Il est vrai, chacun de nous peut devenir la victime des processus pathologiques, des processus de la dégénérescence, et même les grands hommes, les hommes de génie sont exposés à se survivre ; mais on ne saurait admettre cela du grand génie synthétique qui nous a donné des œuvres comme la Guerre et la Paix, comme Anna Karénine ; on ne saurait admettre cela, car le Salut est en vous, dans beaucoup de ses pages, nous éblouit par des images, par des pensées d’une telle puissance, d’une telle beauté, d’une telle originalité, qu’elles nous apparaissent comme les éclairs génials d’un esprit souverain. Et alors on se souvient involontairement que, dans la vie psychique, on constate aussi de ces états temporaires et passagers, des états anormaux pendant lesquels l’homme perd sa faculté d’embrasser les diverses faces des idées et devient, sous ce rapport, pareil à un sujet infecté par la santonine ou atteint de daltonisme, qui voit le monde entier en jaune, ou qui ne perçoit du monde infiniment varié des couleurs que le blanc, le gris et le noir. Mais ces états-là sont souvent passagers ; la santonine une fois éliminée du corps, l’homme reprend sa faculté de voir le monde entier en toutes les nuances variées des multiples couleurs délicieuses, dont notre planète aime à se parer.