L’Ancienne Foi (Verhaeren)

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Les Flammes hautesMercure de France (p. 29-33).
L’ANCIENNE FOI


Si ton nom sonne creux dans ma ferme poitrine,
Si mon âme est un lieu de décombres rempli
Où ma croyance ancienne est vouée à l’oubli,
Seigneur, je n’ai rien fait pour hâter ma ruine.

Je t’ai longtemps servi d’un cœur timide et doux,
Criant vers ton silence et ma joie et ma crainte ;
Et, dans ma chair, longtemps a perduré l’empreinte
Du rebord de la chaise où l’on prie à genoux.


Les soirs, quand ma ferveur s’en allait à confesse,
Mon être était si fort soulevé par sa foi
Qu’à travers l’infini, il dardait jusqu’à toi
Le haut brasier d’amour dont brûlait sa jeunesse.

J’étais si simple et pur, si humble et clair, Seigneur !
Je faisais tant pour mériter un peu ta grâce,
Et j’effaçais avec mes pleurs la moindre trace
Que le mal aurait pu imprimer dans mon cœur.

Je croyais que le ciel, que l’air et que la terre
Jusqu’au fond de l’abîme étaient pleins de mon Dieu,
Que les siècles marchaient à son geste de feu
Et que son pas sonnait dans leur pas centenaire.

Tu dominais, Seigneur, sur l’heure et sur l’instant ;
Dans chaque aurore neuve, on surprenait ta gloire ;
Quoi qu’on dît, je ne voulais penser ni croire
Que ta présence, un jour, me quitterait. Pourtant,


Que ne répondais-tu quand je cherchais la vie
À la lueur brusque et rouge des jours nouveaux ?
Ton ciel semblait éteint et l’homme en ses travaux
Érigeait contre toi sa force inassouvie.

Ma voix te suppliait quand même, éperdument ;
Mais j’appris qu’en nos temps de pensée errabonde,
Ta face n’était plus le visage du monde
Et je fis mon péché de mon étonnement.

Je tourmentai mon cœur pour qu’il fût encor digne
De t’émouvoir par sa souffrance et ses combats,
Je te l’ouvris béant, mais tu n’y rentras pas
Et tu laissas moisir le raisin sur la vigne.

Seigneur, toi seul connais ce qui s’est fait en moi ;
Et comme il a fallu que l’urgence de vivre
Éperonnât mon être et l’incitât à suivre
Le montueux chemin qui m’éloignait de toi.


J’ignorais jusqu’alors et la clarté réelle
Et la splendeur visible et la haute bonté,
Et la lucide ardeur de la ténacité
Et l’orgueil qui s’impose à la terre rebelle.

J’entendais retentir tous les bonds de l’essor
Avec leurs sabots clairs sur le seuil de mon âme
Et je suivis leur course et leur galop de flamme
Vers les neuves cités d’où s’exaltait l’effort.

La passion me vint et de l’homme et du monde,
Un rythme formidable en mon cerveau chantait.
Doutes, affres, fureurs, tout ce qui tourmentait
Faisait l’œuvre de tous plus large et plus féconde.

Un peu de l’avenir reposant dans ma main,
J’y imprimai le sceau de ma tendresse fière ;
Et l’ombre m’était autre et autre la lumière ;
J’étais ivre de me sentir un être humain.


Et maintenant encor ma plus ferme pensée
Pour y puiser l’amour s’élève de mon cœur ;
Car, bien que vous m’ayez abandonné, Seigneur,
Ma ferveur d’autrefois ne s’est point apaisée.