L’Angleterre et la vie anglaise/23

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L’Angleterre et la vie anglaise
Revue des Deux Mondes2e période, tome 48 (p. 399-441).
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L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE

XXII.
PAYSAGES ET MOEURS DE LA CORNOUAILLLE.
I. LES MINES DE CUIVRE ET D'ETAIN.



Un touriste anglais qui avait fait longtemps l’école buissonnière sur toutes les routes de la Grande-Bretagne et de l’Irlande m’expliquait un jour le motif de ses excursions. « Je voyage, me disait-il, pour me dépouiller de l’égoïsme. » Il serait téméraire d’affirmer que tel est le but auquel aspirent les innombrables touristes qui désertent Londres de la mi-août à la fin de septembre. La plupart d’entre eux voyagent pour s’instruire et pour connaître leur pays. Et pourtant étendre le cercle de ses connaissances, n’est-ce point élargir la sphère de ses sympathies ? Il entre du patriotisme dans leur enthousiasme à la vue des beautés très réelles que renferment les îles britanniques, nids de verdure entourés par des rochers et des tempêtes. À force de communiquer avec la nature, de se mêler aux mœurs des différentes provinces, aux usages des différentes classes qui composent un grand état, ils se renferment moins en eux-mêmes et participent plus largement à l’existence des autres.

Le caractère de l’Anglais en voyage subit par cette raison même une modification heureuse. Il y a bien çà et là des touristes taciturnes, inflexibles sur le chapitre de l’étiquette, et qui n’adressent jamais la parole aux personnes qui ne leur ont point été présentées, introduced ; mais ils constituent certainement une exception très rare. Le plus souvent la réserve habituelle des manières fait au contraire place à une joyeuse et cordiale expansion, surtout avec les étrangers. L’Anglais qui a voyagé n’est plus le même homme. Je parle surtout de celui qui a voyagé sur le continent ; mais ceux-là mêmes qui ont longtemps parcouru le royaume-uni ont tous secoué en chemin beaucoup de préjugés. L’influence du déplacement, le commerce avec des lieux nouveaux et des figures nouvelles agissent peut-être d’une manière encore plus frappante sur le caractère des Anglaises. Immédiatement après les noces, la lune de miel s’inaugure chez nos voisins par une excursion de quelques semaines (honey moon trip), destinée à consacrer par les fêtes de la nature les chastes joies de l’amour légitime. À partir de ce jour-là, les frais d’un voyage tous les automnes figurent généralement dans le budget des charges domestiques. Si, par un concours de circonstances fâcheuses, ce voyage n’a point lieu, et qu’une maladie survienne dans l’année, la mère de famille ne manque guère d’en accuser la privation du changement d’atmosphère. Il se peut d’ailleurs que le climat lourd et humide de la Grande-Bretagne exige le déplacement, et que les Anglais, en renouvelant leur colonne d’air, ne fassent qu’obéir à une des lois de l’hygiène nationale.

Cédant à un usage si répandu, je me dirigeai à la fin de l’été dernier (1863) vers la Cornouaille. Ce qui m’attirait de ce côté de l’Angleterre, c’est la curiosité du nouveau et de l’imprévu. Quoique traversé depuis quelques années par des lignes de chemin de fer, ce comté a conservé, comme on dit de nos jours, une individualité forte. En dépit de ses rochers sauvages et de ses côtes abruptes, il a été moins défloré que d’autres par les touristes. Un intérêt particulier ne s’attache-t-il point en outre à une contrée si justement célèbre pour la richesse de ses mines et pour les travaux héroïques de ses mineurs ? Avant de m’occuper de ce grand théâtre de faits, je voudrais étudier d’abord le caractère général du pays et la manière de vivre des habitans.


I

C’est par le bateau à vapeur qu’on doit entrer dans la vieille Cornouaille ; autrement par le chemin de fer on perdrait beaucoup trop là vue du Tamar. Cette rivière, qui prend sa source dans de froides bruyères, au nord-est du comté, se déroule avec mille plis et mille détours comme un serpent sur une longueur de soixante milles et va se jeter dans le détroit de Plymouth, où elle déploie à son embouchure toute la majesté d’un grand fleuve. La surface des vagues, larges et agitées presque comme celles de la mer, se montre couverte d’une flotte au repos. Il y a là des vaisseaux de toutes les tailles et de toutes les formes, depuis les fines canonnières jusqu’aux gigantesques trois-ponts, qui dorment à l’ombre de leurs mâts, « tous prêts, » ainsi que dit Canning, « à reprendre la ressemblance des êtres animés, à secouer leurs ailes et à réveiller leurs tonnerres. » De loin ces gros bâtimens présentent à fleur d’eau une masse peinte de larges bandes noires et blanches qui se succèdent alternativement ; la zone blanche indique la rangée des fenêtres. Parmi ces hommes de guerre (men of war, ainsi que les appelle la métaphore anglaise), il s’en trouve quelques-uns qui sont des invalides. Démâtés, désarmés, ignoblement peints en jaune clair et recouverts d’un toit, ces bâtimens de mer servent aujourd’hui de maisons flottantes aux marins anglais (sailor’s homes). Laissant à gauche, sur la rive de la Cornouaille, quelques curieux villages, le steamer arrive à Saltash. Ici le regard est frappé par une des merveilles de l’industrie moderne : je par le du viaduc qui réunit le comté du Devon à celui de la Cornouaille (Cormvall railiway bridge). À la fois puissant et léger, ce pont, ouvrage de I.-K. Brunel, enjambe l’orageuse rivière, appuyé au milieu sur une seule arche à double colonne, tandis que d’autres piliers droits et élancés le soutiennent de chaque côté sur les deux rives. Le viaduc a tout près d’un demi-mille de longueur. Pour juger du caractère de cette construction hardie, il faut parcourir le pont à pied dans l’intervalle d’un train à un autre train. Deux énormes tubes recourbés, ressemblant à deux voûtes aériennes, supportent vaillamment le poids des chaînes qui suspendent dans le vide le plancher de bois sur lequel court la voie ferrée. À peine est-on engagé dans ce défilé qu’on entend passer au-dessus de sa tête tous les sifflemens et toutes les voix de la tempête ; le vent hurle, frémit ou s’engouffre avec des notes plaintives dans les chaînes et les barres de fer vibrantes comme dans les cordes d’une immense harpe éolienne. À chaque instant, on croit entendre derrière soi, au milieu de ces mugissemens prolongés, le bruit foudroyant de la locomotive qui arrive à toute vapeur. De cette hauteur (plus de cent cinquante pieds), la rivière apparaît au fond comme un abîme. Vu de loin, le viaduc de Saltash, avec ses deux grandes voûtes de fer qui se détachent dans le ciel, ne ressemble pas mal à un arc de triomphe. C’est la porte d’entrée qui convenait à la Cornouaille, « cette terre sacrée des géans, » ainsi qu’on l’appelle dans le langage ambitieux des vieilles légendes.

Le Tamar, cette ceinture mouvante et sinueuse qui sépare la Cornouaille du Devonshire, est Une belle rivière qui, en s’éloignant de Saltash et en remontant aussi loin que Newbridge, baigne tantôt des rives singulièrement pittoresques, tantôt des murs de rochers recouverts d’une végétation sauvage. Le voyageur qui pénètre dans la Cornouaille a nécessairement traversé le Devon, et il ne tarde point à s’apercevoir d’un grand changement dans le style du paysage. Il existe un véritable contraste entre ces deux provinces. Aux traits doux et amollis d’une campagne fertile succède bientôt une contrée à physionomie sévère, qui se distingue surtout par la rudesse et la grandeur des lignes. Il y a peu de hauts arbres, et les habitans du Devon reprochent en riant à ceux de la Cornouaille de n’avoir point même chez eux assez de planches pour se construire un cercueil. Les voisins sont médisans : on rencontre çà et là, sur le versant rapide des hautes collines, quelques bois de jeunes chênes ; seulement ces arbrisseaux n’atteignent guère une taille vénérable, et sont coupés après un certain temps pour faire du charbon. Si l’on’ tient à comprendre la nature de cette végétation, qui diffère par tant de traits essentiels et frappans du caractère habituel d’un paysage anglais, il faut se faire une idée précisé de la position et de la forme géographique de la Cornouaille.

La carte de l’Angleterre a été comparée par des géographes humoristes à la figure d’une vieille femme qui se chauffe les mains et les pieds au soleil couchant, ou, si l’on veut, aux volcans éteints de l’Irlande. Ces pieds imaginaires se trouvent formés par un promontoire qui s’avance à plus de quatre-vingts milles dans l’Océan-Atlantique. Ce promontoire lui-même est la Cornouaille, divisée dans presque toute sa longueur par une arête centrale en deux larges versans qui se rétrécissent et se confondent vers la pointe [1]. L’un de ces versans fait face à l’ouverture du détroit de la Manche, et l’autre au détroit de Bristol. L’arête centrale se compose d’une série de collines plus ou moins élevées qui commencent dans le Devonshire, et qui continuent, malgré quelques dépressions, jusqu’au Land’s End, c’est-à-dire jusqu’à l’extrémité sud-ouest de l’Angleterre. Ces collines sont pour la plupart des bosses de granit qui se soulèvent de distance en distance. Elles ont été assimilées à d’énormes vertèbres qui relient entre elles les diverses parties de la province, et fortifient en même temps cette queue de terre contre les furieuses attaques des deux mers entre lesquelles elle se trouve répandue. Une telle chaîne de petites montagnes, embrassant dans l’ensemble une étendue de deux cents acres de landes plus ou moins stériles, est assez peu faite pour réjouir le voyageur. William Gilpin, un pasteur anglais de la fin du dernier siècle, écrivain descriptif et touriste [2], s’était avancé à la recherche du pittoresque sur la lisière de ces régions nues et désolées. Quel fut son désenchantement ! Il s’arrêta tout à coup, le cœur brisé, sur la route de Launceston à Bodmin, et tourna pour jamais le dos à la Cornouaille. Quant à moi, j’avais contracté dans le Kent, depuis plusieurs années, l’ennui du paysage fait à souhait pour le plaisir des yeux ; aussi, bien loin d’être rebuté par cette tristesse de la nature, je me félicitai de trouver chemin faisant comme une sombre apparition du désert dans un coin de la verte Angleterre, souvent un peu trop cultivée. Ces solitudes, avec leurs sommets couronnés de rochers à pic, leurs éternelles bruyères et leurs ravins sauvages, ont un caractère de grandeur désolée ; mais, quoi qu’il en soit, Gilpin se trompait fort en croyant que c’était là toute la Cornouaille. De ces hauteurs arides et sourcilleuses descendent de nombreuses vallées qui s’étendent sur les côtes de la mer, et qui, abritées par des collines contre les acres brisés, arrosées par de charmantes rivières ou des ruisseaux au cours lent et paresseux, favorisées d’ailleurs par une température douce et humide, se couvrent pendant presque toute l’année d’une végétation abondante. C’est là naturellement qu’il nous faut chercher les fermes, les vergers et les riches moissons, mais surtout ces jardins délicieux qui forment une des gloires de la Cornouaille, et qu’on pourrait appeler les paradis de l’ouest de l’Angleterre.

Les géographes doivent être aujourd’hui revenus d’une vieille erreur qui consistait à envisager le système céleste comme l’unique régulateur des climats. Mille influences tout à fait indépendantes des degrés de distance du méridien, mais surtout les rapports de la terre et de la mer, exercent une action souveraine sur la distribution du froid et de la chaleur à la surface de notre globe. Des causes entièrement locales créent ainsi très souvent une température particulière dans la température générale d’une contrée. Jusqu’à quel point, en est-il ainsi pour certaines parties de la Cornouaille ? Avant de répondre à une telle question, il nous faut consulter les fleurs, ces thermomètres organiques, dont le témoignage ne peut mentir. Dans divers endroits du comté, mais toujours près des bords de la mer, on est étonné de rencontrer le long des jardins qui ornent la façade des maisons [front gardens) des plantes d’agrément qui demeurent toute l’année dehors, et qui n’appartiennent plus du tout à la flore générale de l’Angleterre. Les myrtes, les lauriers, les fuchsias, les grenadiers, les hortensias, atteignent une taille remarquable, fleurissent bravement à ciel ouvert, et forment entre eux des haies, des buissons, des rideaux odorans qui garnissent avec élégance les fenêtres et les murailles. Bien d’autres surprises m’attendaient à Grove-Hill, la charmante propriété de M. Robert Were Fox, un savant très connu, membre de la Société royale. Sa maison contient de magnifiques tableaux, de rares porcelaines de Chine et une riche collection de minéraux ; mais on est encore plus frappé de la beauté de ses jardins, qui ont été comparés avec raison aux jardins des Hespérides. L’oranger, le dattier, le citronnier, passent ici l’hiver en plein air, fleurissent librement et donnent des fruits mûrs. J’ai vu un arbre sur lequel on avait cueilli jusqu’à cent vingt-trois citrons dans un jour, tous excellens, et beaucoup plus doux que ceux qu’on vend sur les marchés. On se croirait en Italie ou en Espagne ; mais c’est l’Espagne humide, car l’herbe croît en abondance, et le feuillage des arbres présente à l’œil les mêmes teintes vigoureuses de vert bleu foncé qui distingue la végétation dans les autres contrées de l’Angleterre. M. Fox a naturalisé chez lui plus de trois cents espèces exotiques ; il a ainsi rapproché côte à côte les plantes de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, les arbres des pays froids, les arbres des climats moyens, chargés toute l’année de fleurs et de fruits. Les grands aloès, non emprisonnés dans une caisse ou sous des maisons de verre, mais plantés hardiment dans le sol, forment des allées qu’on dirait naturelles. Le plus extraordinaire est que ces arbres n’ont point à Grove-Hill les airs malingres qu’on remarque d’ordinaire aux productions des climats chauds dont on a changé la patrie : ils croissent au contraire comme s’ils étaient chez eux. Outre Grove-Hill, qui s’élève sur une des dernières collines de Falmouth, M. R. Were Fox possède dans les environs une maison de campagne à Penjerrick, dont la situation est vraiment admirable, et où je passai quelques jours au milieu de toutes les attentions délicates de l’hospitalité anglaise. Devant la maison s’étend une vaste pelouse terminée par un massif de grands arbres qui s’écartent vers le milieu pour démasquer à distance la vue de la mer. Des forêts de rhododendrons et de camélias croissent avec une profusion sauvage dans les parterres, d’où s’élancent en même temps les plantes grasses et épineuses des zones brûlantes. La Cornouaille est bien située au sud-ouest de l’Angleterre, où elle forme une sorte de péninsule ; mais cette circonstance seule, quoique évidemment favorable, ne suffirait nullement à expliquer comment certains endroits de ce comté jouissent d’un climat à part et si fortement tranché dans le climat général de la Grande-Bretagne. Quelle est donc la principale cause de ces phénomènes de température que j’ai pu aussi remarquer à Carclew, dans les magnifiques jardins de sir Charles Lemon ? Cette côte de la Cornouaille se trouve réchauffée durant l’hiver par un courant sous-marin qui lui vient du golfe du Mexique, gulf-stream.

Il ne faudrait pourtant point, sur la foi des fleurs, exagérer le caractère méridional de la Cornouaille. Les plantes des tropiques y croissent sur une terre qui, après tout, n’a rien de tropical. Tout le secret de cette végétation acclimatée consiste dans l’absence de l’hiver, ou du moins dans un hiver dépouillé de toutes ses rigueurs. Durant cette saison-là, la mer est de quatre à cinq degrés plus chaude que la terre, et le peu de neige qui tombe quelquefois fond aussitôt sur les côtes. La Noël, si célèbre dans les autres comtés de la Grande-Bretagne pour sa couronne de frimas, apparaît au contraire le long des chemins creux et tièdes de la côte occidentale au milieu d’une véritable fête de la nature à laquelle il ne manque que le feuillage des arbres. Cette partie de la Cornouaille est par conséquent, on le devine, celle où se rencontrent au printemps les premières traces de végétation et où les fleurs sortent tout d’abord de leur sommeil d’hiver. D’après les observations que j’ai recueillies à Falmouth, à Polperro et à Penzance, la saison se montre alors plus avancée de quelques semaines que dans le nord de l’Italie : elle répond en général à celle de Naples. Cet avantage persiste jusqu’à la fin de mars : en avril, les conditions se trouvent à peu près égales ; mais dans les mois suivans la Cornouaille perd ce qu’elle avait gagné, et la supériorité tourne décidément en faveur des pays chauds. Il résulte de cette échelle comparative des climats que la côte sud-ouest de la Cornouaille est un des endroits du monde où il y a le moins de différence entre l’hiver et l’été. La mer exerce sur elle en un mot ce pouvoir d’égalité entre les saisons qui est souvent un des caractères de son commerce avec la terre. Une telle uniformité relative suggère naturellement l’idée d’un printemps perpétuel, et telle est à peu près l’année en Cornouaille ; mais je dois ajouter que c’est d’ordinaire un printemps pluvieux. Comment les plantes de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie et des Florides s’accommodent-elles aux conditions d’un pareil climat ? Il faut croire que même les arbres des tropiques ont moins besoin de chaleur qu’ils ne craignent le froid. En serait-il ainsi des animaux étrangers à nos contrées septentrionales ? Je regrette, dans l’intérêt de l’histoire naturelle, que l’expérience n’ait point été tentée, et que les savans de la Cornouaille, après avoir conquis les espèces végétales du sud, n’aient point étendu les mêmes soins à l’acclimatation de certains êtres vivans.

La culture, qui s’est partout modelée sur les lois de la température et du climat, devait évidemment tirer avantage des hivers doux et des printemps hâtifs de la Cornouaille. Elle s’est donc surtout attachée à ce que nous appelons les primeurs. Depuis Noël jusqu’au commencement de mai, elle envoie par le chemin de fer au marché de Covent-Garden des végétaux précoces qui se vendent naturellement un bon prix. Londres a de la sorte sur les côtes de l’ouest son potager d’hiver. À côté des somptueux jardins, consacrés surtout à la science et à l’agrément, s’élèvent en Cornouaille d’autres jardins qui ont plutôt en vue l’utilité. Il existe dans presque toutes les villes une société d’horticulture (cottage gardening society) qui, comme son nom l’indique, se propose d’encourager autour des chaumières la pratique du jardinage. Tous les ans ont lieu une exposition et un concours à la suite desquels un jury décerne solennellement des médailles aux fleurs, aux légumes et aux fruits les plus dignes. J’ai assisté à plusieurs de ces exhibitions intéressantes, qui ont tout à fait le caractère de fêtes champêtres. Il faut que l’exposant ait cultivé lui-même ses produits, et j’ai vu à Tavistock (sur la lisière du Devon et de la Cornouaille) un magnifique bouquet qui avait seulement le tort grave d’être frauduleux. Fiez-vous donc ensuite à l’innocence des fleurs ! Un placard annonçait que l’exposant était rayé de la liste des prix pour s’être attribué le travail et le mérite d’un autre. J’ai admiré aussi dans les corbeilles des fruits qui auraient fait honneur aux climats les plus fortunés : s’ils avaient un défaut à mes yeux, c’était en quelque sorte celui d’être trop beaux ; on les aurait pris volontiers pour des fruits artificiels. Ces institutions, auxquelles les femmes prennent dans certains endroits un intérêt particulier, rendent très certainement de grands services. L’horticulture pratiquée avec émulation ajoute ainsi beaucoup au bien-être et aux ornemens de la vie domestique dans les intérieurs d’ouvriers. Quelques-unes de ces sociétés ne se bornent point à répandre les bienfaits et le goût du jardinage dans toutes les classes, elles emploient en outre leur influence à obtenir pour les travailleurs des morceaux de terre, ce qui est souvent très difficile dans l’intérieur ou même dans le voisinage des villes.

La Cornouaille est le pays des fleurs, et au milieu de toutes ces fleurs on ne s’étonnera point de rencontrer l’abeille. La plupart des ruches sont grossièrement construites au moyen d’une botte de paille serrée par la tête ; mais il faut croire que l’insecte se soucie assez peu de la beauté extérieure de son logis, car il s’y attache avec fidélité. J’ai rencontré plusieurs de ces ruches dans le jardin d’un gentleman qui est quaker. Cette secte vénérable professe une sorte de bienveillance universelle qui s’étend à tous les animaux de la création ; aussi le propriétaire de ces abeilles se gardait-il bien de leur prendre le fruit de leur travail. Son principe est que celle qui fait le miel doit aussi le manger. Beaucoup d’autres habitans de la Cornouaille n’y mettent point tant de scrupules, et j’ai vu d’humbles cottages tirer un profit assez considérable de la culture de ces mouches industrieuses. La douceur des hivers attire aussi dans ce comté quantité d’oiseaux qui ajoutent soit aux plaisirs de la table, soit à la vie du paysage. Parmi ces derniers, il en est un curieux, tout à fait particulier à la Cornouaille, et que les habitans appellent chough. C’est un oiseau noir qui appartient très certainement à la famille des choucas, avec cette singularité qu’il a le bec et les pattes rouges. À l’état sauvage, il habite les rochers solitaires et inaccessibles ; mais comme il a le malheur d’être très recherché par les ornithologistes, les enfans de la campagne lui font tous une guerre acharnée et grimpent au printemps sur le bord des précipices les plus affreux pour dénicher sa couvée. Le chough, malgré son caractère ombrageux et la nature farouche des lieux qu’il fréquente à l’état libre, s’apprivoise très aisément : j’en ai vu un dans une maison du pays, et il semblait complètement réconcilié avec ses nouveaux hôtes. Cet oiseau pourchassé devient de plus en plus rare ; il est même à craindre qu’il ne disparaisse avec le temps. Une pauvre famille, ayant réussi à s’emparer d’une jeune paire de choughs, le frère et la sœur, les envoya dernièrement au prince de Galles, qui reconnut cet hommage par un cadeau de 5 liv. sterl. Il ne faut pas perdre de vue que le prince de Galles est en même temps duc de Cornouaille.

Je visitai à Lostwithiel les bureaux du duché [3]. Le nom de cette ville est une contraction de lost within the hills, perdue entre les collines, et c’est bien le nom qui lui convient, car elle est assise au bord de la rivière Fowey et dans un creux dominé tout à l’entour par des hauteurs verdoyantes. On y arrive en traversant un vieux pont d’une construction bizarre et surmonté d’un parapet en zigzags. Les bureaux du duché de Cornouaille sont dans un ancien château, dont une partie avait été pendant un temps convertie en prison, et qui présente encore jusque dans sa vieillesse une assez noble apparence avec ses hautes fenêtres et ses portes ogivales. Je vis là de grandes cartes dessinées avec un soin minutieux et indiquant par la différence des couleurs ce qui dans le comté appartient au duché et ce qui ne lui appartient point. La part de ce dernier est certainement très considérable. Quelle est maintenant l’origine de ce duché, et comment se trouve-t-il entre les mains du prince de Galles ? D’après la vieille loi anglaise, toutes les mines appartiennent à la couronne, et cela parce qu’elles fournissent les matériaux nécessaires pour frapper la monnaie, privilège qui n’est dévolu qu’au souverain. De là vient que les landes de Dartmoor et de la Cornouaille, si riches en métaux, étaient considérées depuis des siècles comme propriétés royales, lorsqu’en 1333 Edouard III en fit cadeau à son fils aîné, le prince Noir, et à ses héritiers, les fils aînés des rois et des reines d’Angleterre à perpétuité. Ainsi fut constitué par une charte le duché de Cornouaille, qui ne se composait pas seulement de terrains plus ou moins métallifères, mais aussi de châteaux, de parcs, de manoirs, de bourgs, de villes et d’une forêt toute peuplée de daims. Parmi les domaines qui s’y rattachent aujourd’hui, je signalerai seulement une promenade charmante qui conduit de Lostwithiel aux ruines du château de Restormel, Restormel-Castle. Cet édifice servait autrefois de résidence aux comtes de Cornouaille. Il n’en reste plus aujourd’hui que les murs circulaires, ayant neuf pieds anglais d’épaisseur et posés comme une couronne sur le front d’une colline herbue. Ces ruines, recouvertes par des masses de lierre qui les pénètrent, forment bien ce que les Anglais appellent une scène romantique. On y vient des environs faire des pique-niques et des parties de plaisir. J’avais vu le lierre, dans plusieurs endroits de la Grande-Bretagne, cultivé le long des murs des jardins, ou croissant de lui-même parmi les ruines avec cet avantage que lui donne un climat humide ; mais je ne l’avais jamais vu si vigoureux qu’à Restormel-Castle. Il montre une sorte d’amitié touchante pour les restes de cet ancien château qu’il entoure de ses bras puissans, et dont il soutient à moitié dans le vide les pans de muraille détachés. Le lierre est une des plantes favorites de l’Anglais. Il y voit un symbole de ces affections fortes et tenaces, mais surtout de ces pieux sentimens de famille qui relient comme des pierres disjointes les souvenirs du passé.

Au moment où je visitai la Cornouaille, — du milieu d’août au milieu de septembre, — la moisson se montrait à tous ses divers états de développement [4]. On voyait, chemin faisant, les blés murs encore sur pied, les blés couchés à terre par le tranchant de la faux, les blés liés en gerbes et rangés à des distances égales. Il existe ici une coutume qui ne se rencontre point du tout dans les autres comtés. Après que le champ a été fauché, on réserve une poignée d’épis qui restent debout sur leurs tiges et qu’on appelle le cou, neck. Couper le cou de la moisson est une cérémonie qui se pratique avec une solennité naïve. Les moissonneurs sont rangés en cercle, et avant que l’un d’entre eux porte la faucille sur cette dernière gerbe, on chante ou plutôt on crie : « J’en ai un ! j’en ai un ! j’en ai un ! — Qu’avez-vous ? qu’avez-vous ? qu’avez-vous ? — Un cou ! un cou ! un cou ! » Le chœur pousse trois vigoureux hourrahs, et le cou, décoré de fleurs et de rubans, est emporté à la ferme, où la journée se termine d’ordinaire par quelques libations d’ale ou même par un banquet rustique, durant lequel fume au milieu de la table un gâteau cuit avec des raisins de Corinthe. Cette particularité, dont l’usage remonte à un temps immémorial, n’est pas la seule qui distingue une moisson de la Cornouaille. Au lieu de construire immédiatement des meules de grain, comme cela se pratique dans les autres comtés de l’Angleterre, on élève dans le champ des tas de gerbes provisoires qu’on appelle arrish ou windmows (meules de vent). Ces tas sont de forme conique, ont environ douze pieds de hauteur, et contiennent de deux cents à trois cents gerbes, dont la tête est toujours tournée vers l’intérieur. Un ou plusieurs hommes les disposent ainsi le jour même de la moisson, au moyen d’une fourche en bois ; on coiffe ensuite ces cônes d’un toit de paille ou de roseaux. Les mows, disposés dans les champs au nombre de vingt ou trente, font songer, vus de loin, à un village de Hurons. Cette coutume toute locale est évidemment fondée sur l’incertitude du climat ; le grain placé dans une telle situation se trouve entièrement à l’abri de la pluie, tandis que les tiges, le plus souvent grasses et humides au moment du fauchage, ont le temps de sécher sous l’influence du vent et du soleil. On les laisse ainsi dans le champ pendant quelques semaines, au bout desquelles le fermier, choisissant alors son jour et son heure, se met en devoir de les rentrer et de construire la meule définitive. Cette dernière s’élève plus volontiers dans les dépendances de la ferme ; elle s’appuie à la base sur un plancher soutenu par de très courts piliers à tête ronde, — énormes champignons de granit, — et présente alors une masse considérable, d’une architecture beaucoup plus solide et beaucoup plus régulière. Dans certains endroits de la Cornouaille, par exemple autour de Saint-Just, les champs de blé offrent encore une autre singularité remarquable. Au milieu s’élève une corbeille de choux, dont la verdure crue et les larges feuilles contrastent bizarrement avec la couleur dorée des épis mûrissans. Sous ces tertres, qui ont à peu près la forme d’une soucoupe renversée, les paysans enterrent les chaumes de la dernière moisson et toute sorte de détritus végétaux qui forment, dit-on, en se décomposant, un assez bon engrais.

Les Anglais se proposent surtout, dans leur agriculture, deux genres de produits, le pain et la viande. C’est naturellement aux prairies qu’ils demandent le moyen d’élever les bêtes à cornes. Malgré une surface couverte en grande partie par les rochers et par les bruyères, la Cornouaille possède des vallées fertiles, merveilleusement abritées et arrosées par de petites rivières qui présentent un caractère étrange. Comme elles sont presque toutes soumises au flux et au reflux, de la mer, elles revêtent un aspect tout différent selon l’heure de la journée à laquelle on les envisage. Il y a des momens où elles semblent absolument évanouies ; du frais courant d’eau qu’on a rencontré le matin, il ne reste plus qu’un lit de sable humide et boueux. J’ai vu des chevaux libres traverser alors comme par défi ces rivières à sec et brouter les brins d’herbe qui croissent, — on le dirait, — entre deux marées. Dans les prairies qui avoisinent de tels cours d’eau capricieux, on rencontre volontiers les vaches à cornes très courtes du Durham, les belles races du Devonshire aux formes gracieuses et symétriques, mais surtout la petite espèce de la Cornouaille, qui, étant après tout mieux adaptée aux conditions du climat et à la nature des pâturages, fournit un lait abondant et renommé. C’est avec ce lait qu’on fait dans l’intérieur des fermes la célèbre crème connue sous le nom de clolled cream, dont on prétend, à tort ou à raison, que le prince de Galles conserve un souvenir délicieux parmi ses autres souvenirs d’enfance. Côte à côte avec les bêtes à cornes paissent tranquillement le cheval trapu des Wales, dont on se sert pour tirer les lourds chariots, et le petit cheval gris, originaire de la Cornouaille, qui, croisé avec des étalons pur sang, se livre aux travaux plus légers ; mais ce qui m’étonna davantage fut de trouver au milieu de cet enclos de verdure de gros moutons rouges dont la vue me fit songer aux moutons de Candide dans le pays d’Eldorado. Je crus d’abord que cette couleur provenait de la teinte ferrugineuse des terres sur lesquelles ils vivent ; mais j’appris plus tard que c’était le résultat d’un procédé artificiel destiné à les préserver contre les insectes qui s’attachent à la laine des brebis.

Les fermes sont généralement peu étendues, surtout si on les compare à celles qui existent dans d’autres comtés de l’Angleterre. Une partie des terres se trouve entre les mains d’une respectable classe de fermiers qui les ont louées pour trois vies d’homme, et dont le bail se renouvelle ordinairement à perpétuité. Ce système est néanmoins en grande décadence, et la plupart des fermes se confient aujourd’hui pour sept ou quatorze ans. Les bâtimens, construits en larges pierres dont la contexture varie selon le caractère géologique du district, se distinguent dans tous les cas par un air de solidité inébranlable. Là demeure une famille, le plus souvent nombreuse, au sein de laquelle s’échelonnent tous les âges de l’humanité, depuis l’aïeul jusqu’au nouveau-né dans les bras de sa mère. Leur manière de vivre est extrêmement simple ; les domestiques et les ouvriers de la ferme mangent à la même table avec la famille du fermier. Cette table est très frugale : de la viande ou du poisson salé, des dumplings [5], du gruau, mais surtout des pommes de terre bouillies, en font généralement tous les frais. Les fermiers, ainsi que les laboureurs, ne boivent que de l’eau ou du thé, si ce n’est peut-être à l’époque de la moisson, où ils se permettent un peu de bière. À côté de cela, on est surpris de trouver dans de tels intérieurs un grand air d’aisance et de propreté délicate. Les fils ont très souvent reçu de l’éducation ; les filles, alertes et coquettes, font aux étrangers les honneurs de la maison avec une modestie qui n’a rien de gauche ni d’emprunté. On peut dire dans un certain sens qu’il n’y a plus de paysans. Les modes de Londres se retrouvent dans les plus humbles métairies. Ne s’est-on point moqué des tableaux et des dessus de porte où les bergères du dernier siècle gardent leurs troupeaux habillées avec des robes à paniers ? Eh bien ! j’ai vu traire les vaches dans la Cornouaille par des jeunes filles aux mêmes contours artificiels ; les cerceaux d’acier à la mode avaient seulement remplacé les anciens paniers sous leur jupe flottante. Toute cette toilette ne les empêche point de se livrer bravement au travail. Dans quelques-unes de ces fermes, on engraisse à la fois jusqu’à trente et quarante bœufs ; il faut surveiller en même temps les étables, la basse-cour et la laiterie. Il est vrai que les machines font aussi une grande partie de l’ouvrage et viennent au secours des bras industrieux : il y en a pour battre le grain, pour couper la paille, pour émonder l’orge ou l’avoine, et pour préparer la nourriture des bestiaux. La force motrice qui donne la vie à ces instrumens de travail est le plus souvent une chute d’eau. Cette eau babillarde agite une grande roue (water-wheel), située à côté des ateliers de la ferme, et qui, en tournant, fait agir tout le reste.

Dans tous les pays, deux circonstances ont influé d’une manière très notable sur l’architecture des maisons, le caractère géologique de la contrée et le climat. Quant au caractère géologique, la Cornouaille repose sur d’antiques roches siluriennes et devoniennes, qui déchirent dans plus d’un endroit la surface du sol et qui offrent à l’industrie des carrières de pierre en quelque sorte inépuisables. Le calcaire grossier, qu’on ne trouve guère qu’à Plymouth et aux environs, le porphyre, dont on se sert surtout pour les ouvrages d’art, les roches schisteuses ou ardoisières, ce qu’on appelle ici la pierre-verte (greenstone), les elvans, excellentes pierres à bâtir, ont tour à tour fourni de nombreux et solides matériaux aux habitations de l’homme. Les maisons bâties avec ces pierres de couleurs variées forment dans les villes et les villages des groupes intéressans. Quelques-unes de ces maisons sont construites avec goût ; d’autres se montrent au contraire, comme on dit, faites de pièces et de morceaux. Ce ne sont point après tout les moins curieuses : là l’industrie humaine s’est contentée de réunir des pierres irrégulières et à peine dégrossies, puis de les lier au moyen d’un ciment fait avec de la terre de porcelaine. Ces lignes blanches courent entre les masses sombres, et forment ainsi comme les caractères d’un alphabet mystérieux sur la façade rugueuse des cottages. À mesure qu’on avance vers le Land’s End, on rencontre le granit. Cette pierre royale ne coûte, dans certains endroits, que la peine de la ramasser. On doit donc s’attendre à voir les plus humbles chaumières et jusqu’aux huttes à cochons construites avec les massifs débris d’une telle roche cyclopéenne. Les maisons de brique, à Londres une nécessité du sol, ne figurent là que comme les fantaisies d’hommes riches qui tiennent à se distinguer de la foule. Le granit a en effet dans là Cornouaille le tort d’être trop commun : au lieu de se montrer fier de la beauté de cette roche, dont le grain serré et les paillettes de mica étincellent au soleil, on la dissimule trop souvent sous un ignoble badigeon. Une des qualités de la pierre est dans tous les cas, on le devine, de communiquer aux habitations un caractère de solidité formidable. À Saint-Just et dans d’autres villes, les épaisses cheminées ont sur les toits des airs de bastion, et il fallait cela pour résister aux bourrasques de la mer. Ces maisons durent des siècles, et il n’est pas rare de rencontrer dans l’intérieur des vieillards qui se souviennent que leur père et leur grand-père ont vu le jour et sont morts sous le même toit hospitalier. Le granit n’exerce-t-il point non plus une influence sur la manière de bâtir et sur le style architectural ? Étant par lui-même une roche sévère, dure et rebelle au ciseau, il devait naturellement engendrer dans les beaux-arts un caractère de grandeur et de simplicité : tels sont en effet les traits qu’on remarque à Penzance dans l’architecture des maisons riches.

Le climat a été aussi consulté par les architectes. Les naturalistes ont découvert dans ces derniers temps que le tégument des animaux était en grande partie déterminé par les conditions du milieu extérieur dans lequel ils vivent. En serait-il ainsi, jusqu’à un certain point, pour le revêtement externe des maisons ? Avant même de toucher le sol de la Cornouaille, on est fort étonné de trouver, dans les Wilts et dans le Devon, de vieilles maisons tout écaillées de tuiles, non-seulement sur les toits, ce qui n’aurait rien d’extraordinaire, mais sur les pignons et sur la façade qui regarde la rue. De telles devantures donnent à ces habitations des airs d’immenses reptiles, et il faut ajouter, à cause du calme qui règne dans ces anciennes demeurés, des airs de reptiles endormis. C’est évidemment là une armure contre les pluies furieuses du printemps et de l’automne. En Cornouaille, le même système a été souvent adopté pour la même cause ; toute la différence est dans le caractère des matériaux que fournit le sol. Dans cette dernière province, les roches ardoisières abondent : aussi doit-on s’attendre à trouver la cuirasse de tuiles remplacée par un manteau d’ardoises qui recouvre la face extérieure des maisons. Par une raison également fondée sur la nature des lieux, les massives chaumières de granit du Land’s End se montrent percées de fenêtres basses et étroites comme les meurtrières d’une forteresse. Qui ne voit là une précaution des habitans contre la violence des vents de mer ? Les architectes modernes ont, il est vrai, néglige ces diverses indications du climat dans la construction des maisons riches, mais c’est qu’ils s’appuient sur la science et sur des ressources plus étendues pour tenir tête aux intempéries des saisons.

Ne voudrait-on pas maintenant pénétrer dans l’intérieur de ces habitations et connaître ce qui s’y fait ? Je choisirai d’abord le type d’une famille de gentleman. Un des grands avantages de la Cornouaille est que les propriétaires fonciers résident très volontiers sur leurs terres et surveillent eux-mêmes les améliorations de l’agriculture. En France, les personnes riches vont passer quelques mois d’été dans leur château, puis reviennent à Paris briguer les places du gouvernement ou se livrer aux divertissements d’hiver. En Angleterre, où il y a peu de places à donner et où Londres n’est pas une ville de plaisirs, les choses se passent tout autrement. Ce qu’on appelle chez nous les manières provinciales ne se rencontre guère dans le royaume-uni. On trouve dans le fond des provinces des femmes tout aussi distinguées, des esprits tout aussi cultivés que dans la métropole. Il y a des classes, je l’avoue, mais il n’y a point de distances ; le gentleman est le même d’une extrémité à l’autre de la Grande-Bretagne. La préoccupation de ce dernier à la campagne est de se créer une indépendance morale ; au lieu d’aller à Londres, il attire Londres dans sa maison. Pour cela, il reçoit les livres nouveaux, les revues, les journaux ; il accueille volontiers à sa table les voyageurs qu’il connaît ou qui lui sont recommandés. L’ordonnance de sa maison présente un caractère de grandeur et de simplicité dans la richesse. À huit ou neuf heures du matin, tout le monde est debout. On se réunit dans la salle du déjeuner, où les filles de la maison donnent au père et à la mère le baiser du matin, — baiser à l’anglaise, sur une seule joue, — et où l’étranger reçoit les salutations graves et affectueuses de la famille. Cependant une porte s’ouvre, et toutes les servantes de la maison, quelquefois au nombre de sept ou huit, entrent l’une après l’autre et en silence. Quand tout le monde est rassemblé, on récite la prière, ou bien, selon le rite particulier à d’autres sectes, on lit assis un chapitre de la Bible. Ces pratiques religieuses peuvent étonner un étranger ; mais en Angleterre, où la différence des rangs est si marquée, n’y a-t-il point quelque chose de touchant dans cette admission des domestiques au sein de la famille, pour remplir en commun ce qu’on regarde comme un devoir envers la Divinité ? Cette lecture terminée, on se met à table, et l’on prend du thé ou du café. Après le déjeuner, pendant que le maître de la maison se livre généralement à ses études et à ses affaires, l’étranger a d’ordinaire, pour occuper agréablement ses heures, une vaste bibliothèque, des collections scientifiques, des serres embellies de plantes rares et les jardins qui entourent la maison. Vers une heure, on prend le lunch, ce que nous appelons en France le second déjeuner. Dans l’après-midi, la famille sort en voiture pour rendre des visites, pour explorer les environs, ou pour entretenir avec les fermes et les chaumières ces relations de bienveillance qui comblent jusqu’à un certain point, dans la société anglaise, la distance des conditions et des personnes. À six heures, on dîne ; les femmes ont changé de toilette, et les hommes sont en habit noir. La conversation, moins animée, moins pétillante qu’en France, roule habituellement sur des sujets plus sérieux. Une des particularités d’un dîner anglais est qu’après le dessert les femmes se lèvent et quittent la salle à manger, tandis que les hommes se rassoient et continuent à boire quelques verres de vin de Xérès et de Porto. On ne trinque jamais ; mais le maître de la maison qui veut faire honneur à son hôte l’invite à remplir son verre : il en fait autant de son côté, et tous les deux échangent une inclination de tête avant de tremper leurs lèvres. Environ une demi-heure après, toute la société se trouve réunie dans le salon, où vers onze heures les servantes entrent processionnellement : on fait alors la prière ou la lecture du soir, puis chacun se retire dans sa chambre après avoir reçu un serrement de main amical de la part de tous les membres de la maison. Je crains fort que ce genre de vie ne paraisse bien solennel et bien réglé, si on le juge au point de vue de nos mœurs françaises, et pourtant on respire dans ces intérieurs si dignes comme un parfum de famille et d’hospitalité. Il est peut-être curieux d’opposer à de telles maisons bourgeoises, où trône une honnête opulence, la vie dans les cottages de labourers ; c’est le nom général qu’on donne ici à tous les ouvriers de la terre. Une seule chambre au rez-de-chaussée sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon. Une grande cheminée, dont l’âtre est ouvert et sans grille, circonstance rare de l’autre côté du détroit, montre bien qu’elle n’était pas destinée d’abord à brûler du charbon de terre. Le combustible autrefois en usage était des ajoncs, du genêt épineux et du gazon sec qui forme, levé en mottes, une sorte de tourbe. Aujourd’hui ce chauffage est plus ou moins mêlé à de la houille. Un banc de bois ou de pierre, placé dans l’intérieur de la cheminée, sert comme de nid à la famille durant les froides veillées d’hiver. Les laboureurs obtiennent souvent du fermier leur provision de broussailles et d’herbes sèches, à la condition de lui rendre les cendres. Une table de bois blanc sans nappe, mais frottée avec soin, reçoit les mets grossiers et substantiels qu’on a fait cuire devant le feu sur une plaque de fer rouge. Toute la famille s’assoit autour de cette table sur des bancs massifs et le plus souvent fixés au mur ; s’il y a par hasard une chaise ou un vieux fauteuil dans la maison, ce siège est réservé à la grand’ mère. Les enfans sont plus ou moins bien tenus, selon le caractère des lieux et des personnes ; j’ai vu dans quelques pauvres chaumières des petites filles, pieds nus et les cheveux flottans en désordre derrière le dos, qui faisaient songer à l’Irlande, et pourtant l’étranger est frappé de la beauté de toute cette marmaille jusque sous les haillons. Leurs grands yeux noirs, leur teint plutôt fleuri que hâlé par le soleil, leurs membres déjà robustes et bien proportionnés, dénotent évidemment une grande race. Quelle que soit la toilette plus ou moins négligée des personnes, la chambre est généralement très propre ; le pavé, lavé à grande eau tous les matins, est le plus souvent saupoudré d’un sable fin qui laisse transparaître la blancheur de la dalle. Les femmes et les filles, dès qu’elles ont acquis la force nécessaire, se livrent, hors de la maison, dans les étables ou dans les champs, à toute sorte de travaux rustiques ; aussi n’est-il pas rare de trouver pendant le jour ces cottages gardés seulement par une ménagère de onze à douze ans. Encore n’est-ce pas le mot, car la porte reste du matin au soir ouverte à tout venant, avec cette confiance naïve de personnes qui n’ont rien à défendre. Les laboureurs employés constamment par un fermier reçoivent assez habituellement leur grain à un prix modéré et fixé d’avance pour toute l’année ; ceux au contraire qui ne sont point employés régulièrement s’arrangent avec le fermier pour obtenir un morceau de terre qu’ils cultivent. Dans ce cas ils paient naturellement un droit ou cèdent une partie de la récolte. Avec cette moitié de récolte, qui consiste le plus souvent en pommes de terre, le laboureur trouve moyen de nourrir un cochon, de payer le loyer de la chaumière et d’élever même quelques volailles. La famille, plus ou moins dispersée pendant la semaine, ne se réunit guère que le samedi soir et le dimanche ; j’ai vainement cherché, même alors, ces scènes de joie et de bonheur domestique si volontiers décrites par les poètes anglais. Les paysans parlent peu d’ordinaire, et il est assez difficile de deviner la raison de ce silence qui ressemble quelquefois à de la froideur. Est-ce indifférence pour leur genre de vie ? Est-ce résignation, ou bien cette sorte de contentement tacite que donne à l’homme la conscience d’un sévère devoir accompli ?

Dans les villes, plusieurs sociétés savantes ont beaucoup contribué, depuis quelques années, à développer l’agriculture ainsi qu’à élever les connaissances et le moral de la population. Londres n’est point du tout, comme Paris, un centre absorbant qui attire plus ou moins les intelligences d’élite, et, en dépit du mot de Voltaire, les académies de province sont dans plus d’un endroit de la Grande-Bretagne des filles sages qui font beaucoup parler d’elles. Parmi de telles institutions, je citerai seulement la Société polytechnique (Polytechnic society), fondée en 1833. Quoique devant son origine à deux sœurs, cette société n’a rien de féminin : elle tient à Falmouth des séances annuelles où se discutent toutes les questions de science, d’économie politique et d’industrie. De son sein partirent même, dans ces derniers temps, plusieurs découvertes et plusieurs améliorations utiles. La charmante ville de Falmouth était d’ailleurs bien choisie pour servir de cadre à ces réunions de savans, à ces lectures, à ces concours et à ces expositions annuelles qui attirent de tous les environs un très grand nombre de curieux. Située à l’embouchure de la rivière Fal, qui forme en cet endroit un magnifique estuaire, et sur les rives ondoyantes d’une baie étroite et profonde, elle jouit naturellement d’un excellent port, dominé par de gracieuses collines, entre lesquelles s’ouvrent ça et là des échappées de verdure. La nature a beaucoup fait pour Falmouth : ses habitans ont fait encore plus que la nature. Ils aiment leur ville, — c’est le mot d’un d’entre eux, — comme on aime une femme. Aussi n’ont-ils reculé devant aucun sacrifice pour ajouter à la beauté de la situation des travaux utiles qui doivent attirer les vaisseaux dans un port déjà commode et spacieux. Le nombre de ces vaisseaux, qui n’était en 1850 que de 1,519, s’est élevé en 1860 à 2,800. Les docks, qui ne sont point encore terminés, présentent néanmoins un ensemble de constructions imposantes. Deux digues (break waters) appuyées sur une double rangée de charpentes toute chargée à l’intérieur de pierres massives, s’avancent à une distance de 1,028 pieds dans la mer et protègent l’intérieur du port en brisant l’impétuosité des lames. Deux graving docks, vastes bassins de granit, servent à réparer les vaisseaux, tandis que de vastes quais s’étendent sur un espace de six cent quarante pieds, et couvrent de leur armure de pierre des terrains récemment conquis sur la mer. Comment une population de cinq ou six mille habitans a-t-elle pu trouver les ressources nécessaires pour achever ces grands ouvrages, sans compter ceux qui sont maintenant en cours d’exécution ? C’est une énigme dont il faut demander l’explication à cet esprit de confiance en soi-même, fruit de la décentralisation et de la liberté, qui fait en Angleterre la force des provinces.

Au moment où j’arrivai à Falmouth, toute la population était à la veille d’une fête. Il s’agissait de célébrer l’ouverture du chemin de fer qui devait relier dans quelques jours cette ville à Truro et à la grande artère de la Cornouaille. La longue rue étroite qui traverse toute la ville en décrivant une courbe ondoyante, et dont les pâtés de maisons s’entr’ouvrent quelquefois sur la gauche pour découvrir le port, était déjà décorée de distance en distance par des arcs de feuillage. Des marins de toutes les nations et parlant toutes les langues, depuis le russe jusqu’au grec et à l’arménien, se promenaient par bandes au milieu de ces joyeux préparatifs. Le premier train qui atteignit le débarcadère de Falmouth fut salué par les énergiques hourras des matelots, des volontaires, des foresters, des good fellows (ordres maçonniques d’ouvriers) et de tous les bons citoyens de la ville. Un banquet, auquel j’eus l’honneur d’être invité, avait réuni les principaux habitans de Falmouth et plusieurs membres du parlement dans une grande maison en bois ornée de guirlandes. Les toasts, qui furent prononcés avec une chaleur tout anglaise, auraient un peu égayé, je le crains, la verve humoristique de l’auteur de Pickwick ; mais cette ambition des localités qui veulent tout faire par elles-mêmes et qui se promettent à leur manière l’empire du monde a quelque chose au fond de respectable. Le jour même de l’inauguration de la ligne, une baleine morte arriva dans le port, remorquée par des bateliers de Falmouth. Elle s’était prise elle-même entre les rochers de Cagewith (un petit village à quelques lieues de là sur le bord de la mer), où elle s’était sans doute donné la mort en se débattant. Cet événement fut interprété par plusieurs comme un présage des grandeurs futures de Falmouth et comme un hommage du monstre envers cette cité maritime : ipse capi voluit ! Il est certain du reste que la voie ferrée récemment ouverte fera de Falmouth une ville nouvelle ; il ne lui manque plus maintenant que de ressaisir le service des paquebots transatlantiques [6].

Le commerce des villes s’est beaucoup accru, la navigation s’est étendue le long des côtes, l’agriculture a fait dans les campagnes des progrès considérables ; mais tout cela ne représente encore que la moindre partie des richesses de la Cornouaille. Ses champs de travail les plus productifs, ses moissons les plus abondantes reposent dans les entrailles de la terre et quelquefois même sous le lit de l’Océan.


II

La Cornouaille est la terre des métaux. Le plomb, le fer, le cobalt, le bismuth, l’uranium, s’y trouvent en plus ou moins grande quantité. Près de Lostwithiel, j’ai visité, sur une colline d’où la vue embrasse un horizon de verdure et un panorama de vallées brusquement soulevées çà et là par des mouvemens de terrain, une mine d’argent mêlé au cuivre et à l’antimoine. Après le désastre d’une première compagnie, cette mine a été reprise, il y a trois ans, par une nouvelle société. Une machine à vapeur pour pomper les eaux a été appliquée aux travaux souterrains. Or il est arrivé plus d’une fois que des mines qui ne valaient rien sont devenues bonnes par l’intervention des forces supérieures dont dispose aujourd’hui l’industrie. Celle-ci donne à présent 20 tonnes de minerai par mois, et la valeur de chaque tonne est estimée à 10 livres sterling. L’argent s’extrait aussi, et même en plus grande quantité, des mines de plomb. J’ai vu chez M. Fox une large théière d’argent qui avait été coulée avec un lingot de la Cornouaille. Ce qui caractérise néanmoins la minéralogie du comté est la présence du cuivre et surtout de l’étain.

L’abondance de ces deux derniers métaux a favorisé en Cornouaille, depuis un temps immémorial, le développement de l’industrie des mines. Diodore de Sicile dit que les anciens Bretons chargeaient l’étain sur des bateaux d’osier recouverts de cuir et le conduisaient ainsi vers l’île d’Ictis. Quelle est maintenant cette Ictis ? On a cru la reconnaître dans le Mont-Saint-Michel, Saint Michael’s mount, une île quand la marée est haute et une presqu’île lorsque les eaux se retirent [7]. L’historien Timée, qui vivait du temps de Pline, nous apprend aussi que ces mêmes Bretons arrachaient l’étain du sein des rochers et le transportaient sur des chariots, à la marée basse, dans les îles voisines. Une de ces îles, outre celle du Mont-Saint-Michel, était sans doute Looe island, située près de la côte, à quelques milles de Liskeard. De ces divers points d’embarquement, l’étain était chargé sur les vaisseaux phéniciens, qui l’exportaient ensuite à Tyr et à Sidon. On croit que les bronzes d’Assyrie et d’Égypte étaient faits avec ce métal, employé de très bonne heure dans les arts. Le commerce de l’étain avait de même appelé les Juifs sur la côte ouest de l’Angleterre bien avant la conquête des Normands, peut-être même avant la prise de Jérusalem. Il existe dans la Cornouaille beaucoup d’anciennes localités qui portent leur nom, comme Bojewyan (en langue celtique la demeure des Juifs), Trejewas (le village des Juifs), Marazion, l’amère Sion (mara ou amara Zion). Quoi de plus amer en effet que l’idée de la patrie absente ou déchue ? Ce dernier village était autrefois entre les mains des Israélites un grand marché pour les métaux. J’ai vu dans une collection de minéraux et d’antiquités quelques curieux spécimens de blocs d’étain, tels qu’ils étaient préparés pour le commerce à l’époque de l’enfance des mines. Parmi ces échantillons, il est une masse de pierre recouverte ou plutôt dissimulée à dessein par une mince couche de métal, proclamant ainsi que la fraude est ancienne dans le monde. On retrouve dans plusieurs endroits quelques traces des fouilles entreprises soit par les Bretons eux-mêmes, soit par leurs successeurs, les Romains et les Saxons, mais qui remontent dans tous les cas à une antiquité assez reculée. Ces excavations, pratiquées près de la surface du sol, sont fort curieuses et très pittoresques ; elles forment après des siècles des cavernes plus ou moins obscures, obstruées souvent à l’ouverture par des ronces, quelquefois décorées à l’intérieur de stalactites et tapissées d’élégantes fougères qui croissent entre les rochers. Quelques-unes de ces galeries sont assez étendues, mais elles manquent tout à fait de profondeur ; on ignorait alors l’art de creuser des fosses à air, shafts, et celui de se débarrasser des eaux souterraines.

On reconnaît de loin les mines d’étain ou de cuivre à une maison étroite et recouverte d’un toit pointu, qui ne ressemble pas mal à un moulin à vent. Devant cette maison s’élèvent à une hauteur assez considérable deux grosses charpentes qui, écartées l’une de l’autre à la base, se trouvent réunies vers la pointe par une poutre transversale et forment ainsi un angle tronqué. Le sommet de cette construction en bois se montre tantôt nu, tantôt surmonté d’une branche d’arbre au feuillage sec, d’une bannière ou d’une girouette. Le soir, dans les bruyères désertes et sauvages, on dirait des instrumens de supplice, d’énormes gibets qui se dressent au front des collines pour menacer le voyageur. Autour de cette charpente s’amoncellent des bourrelets de terre, des tas de pierres et de décombres, des quartiers de roche brisés par le marteau. Ce sont les entrailles mêmes de la mine. Ces déblais indiquent à la surface l’étendue et la direction des travaux souterrains ainsi que la nature du sous-sol. La marche des mineurs dans la terre a été comparée avec raison à celle de la taupe rejetant au dehors les matériaux qu’elle déplace pour s’ouvrir un passage. De grossiers aqueducs en bois, appuyés sur de rudes piliers, conduisent quelquefois à une distance extraordinaire les eaux qui sortent de l’intérieur de la terre. Vues de loin, ces mines semblent désertes et silencieuses ; quelquefois pourtant il s’en échappe un rugissement de vapeur. Chemin faisant, on rencontre des travaux à tous les états imaginables de développement ou de décadence ; il y a des mines embryonnaires, des mines qui, comme on dit ici, ont atteint l’âge de la virilité, des mines caduques, des mines mortes. Ces dernières, avec leur maison vide qui tombe en ruine, leurs puits abandonnés d’où sort une odeur de tombe, leurs chantiers de travail envahis par l’herbe, éveillent un sentiment de profonde mélancolie. Si l’on s’approche des mines en activité, sortes de forteresses entourées par des remparts de débris, on se trouve au milieu de machines qui étonnent par la grandeur et qui exécutent d’elles-mêmes une série de mouvemens mystérieux. Les unes agitent dans le ciel leurs bras de bois avec les gestes de nos anciens télégraphes, d’autres en fer avancent et reculent à la surface du sol. Toutes ces manœuvres, dont on ne se rend point compte, peuvent donner lieu aux idées les plus fantastiques : on se croirait transporté dans une autre planète, au milieu d’êtres doués très certainement de la faculté d’agir, mais à la vie desquels nous ne saurions rien comprendre. Certains bruits ramènent bientôt le visiteur à la réalité. Du fond des ateliers s’échappent quelquefois des chants frais comme des chants d’église, où l’on reconnaît la voix des jeunes filles et des enfans. Çà et là se montre un homme au pas fatigué, dont les habits de toile sont tout humides et trempés d’une boue rougeâtre : c’est le mineur qui sort de la fosse. La situation des mines ajoute encore beaucoup au caractère des travaux. Quelques-unes se détachent au milieu de frais paysages dont elles déchirent la surface ; mais en général les principaux groupes se trouvent placés dans d’immenses bruyères assombries par un ciel blafard et terminées par des collines nues qui ondoient derrière des collines. Dès qu’on s’approche des grands centres métalliques, la végétation disparaît, soit que l’homme, occupé de recueillir les richesses du sous-sol, ait négligé les soins de l’agriculture, soit que la terre se refuse à se montrer deux fois féconde. Plusieurs des mines de cuivre et d’étain se présentent même au milieu des scènes les plus sauvages de la nature.

Une des plus curieuses est celle de Carclaze, à trois milles de Saint-Austel, petite ville avec une belle et vieille église. Une route d’abord accidentée conduit à un grand terrain vague (common) tout couvert de genêts épineux et de bruyères. Comme les bruyères étaient en fleur et les genêts tout parsemés d’or, je ne me plaignis point de l’infertilité du sol, et puis la mer se découvre à une certaine distance dans toute sa grandeur. Tout à coup sur la sombre commune s’entr’ouvre un abîme devant lequel on s’arrête stupéfait. L’origine de cette prodigieuse excavation, ayant au moins un mille de circonférence et plus de cent cinquante pieds de profondeur, a été attribuée par les ignorans à l’intervention du diable, par les érudits aux Romains ou aux Anglo-Saxons. Ce n’est point une mine proprement dite, c’est une carrière, une fosse à ciel ouvert ; les ouvriers sont des streamers, c’est-à-dire des hommes qui obtiennent l’étain en lavant les dépôts formés par la désagrégation des roches primitives. L’intérieur de cet abîme, dont la blancheur grisâtre contraste avec la couleur de la bruyère et avec la surface brune des landes qui l’environnent, met à nu des masses de granit ; mais c’est un granit ramolli et décomposé par certaines influences qui ne sont pas encore très connues. Le long des flancs du précipice courent à divers étages des sentiers étroits sur lesquels montent ou descendent les ouvriers, tandis que d’autres fouillent l’épaisseur des roches pour y trouver le métal. De distance en distance s’élèvent aussi dans ces profondeurs des roues, des tramways, des conduits en bois remplis d’eau. Ces roues font mouvoir des marteaux qui broient le minerai ; l’eau coule et entraîne cette matière pulvérisée dans des réservoirs où l’étain se sépare du granit. Le métal ainsi purifié et reposé forme sous l’eau des couches que l’on pêche ensuite avec la bêche. Des quantités très considérables d’étain ont été extraites, depuis des siècles par ces procédés si simples. Les ouvriers se plaignent néanmoins que la mine ne veut plus donner autant qu’elle donnait autrefois ; aussi plusieurs d’entre eux ont-ils tourné leurs regards vers un autre ordre de produits.

Dans la même excavation, mais de l’autre côté de la carrière et en face des travaux d’étain (tin works), un torrent d’abord jaunâtre, qui change bientôt de couleur et devient d’une blancheur de lait, descend entre les anfractuosités d’un rocher. Des hommes armés de bêches nourrissent ce torrent en y jetant des pelletées de terre blanche. Après avoir ainsi coulé jusqu’au fond de l’abîme, qu’il traverse en courant, le ruisseau disparaît tout à coup sous une voûte. On le croirait perdu ; mais il est facile de le retrouver : il suffit pour cela de faire cinq ou six cents pas sur la bruyère et de se diriger vers un nouveau théâtre de travaux. Là le ruisseau blanc reparaît, et il est reçu dans des réservoirs ou des citernes. Le liquide laiteux, en restant immobile, dépose au fond de ces réservoirs une sorte de crème au-dessus de laquelle flotte une couche d’eau parfaitement limpide et bleuâtre. L’action du vent et du soleil suffit pour que l’eau s’évapore au bout de quelques mois. On coupe alors l’argile blanche avec un couteau ou avec la bêche, et on la transporte dans des maisons de bois bien ouvertes pour la faire sécher ; elle se durcit en moellons et forme la matière avec laquelle se pétrit la porcelaine.

Jusqu’au milieu du dernier siècle ; l’art de faire de la porcelaine était à peu près inconnu en Angleterre. On manquait pour cela d’une terre blanche, le kaolin, qu’on avait crue longtemps particulière à la Chine. En 1745, un aventurier rapporta de la Virginie cette même substance, qui, à cause de la rareté du fait, se vendit alors 13 livres sterling la tonne. Dix ans après, un quaker de Plymouth, William Cookworthy, s’associait avec lord Camelford pour exploiter de concert sur les propriétés de ce dernier, à Saint-Stephen, ’une veine d’argile blanche connue depuis sous le nom de kaolin de la Cornouaille. L’expérience ayant réussi, il établit à Plymouth une manufacture de porcelaine qui fut ensuite transférée à Bristol. Cookworthy avait ainsi jeté les fondemens d’une industrie qui ne tarda point à se développer. Aujourd’hui ces travaux d’argile (clay works) sont très répandus dans certaines parties de la Cornouaille, et surtout aux environs de Saint-Austel. La matière première des fabriques se présente à l’état de nature sous deux formes bien distinctes : china clay (terre de porcelaine) et china stone (pierre de porcelaine). On a vu comment se recueillait la première, et les procédés varient seulement dans les détails, selon les lieux ou la nature des eaux. Quelques-unes de ces exploitations sont très intéressantes, et emploient un assez grand nombre de personnes, hommes, femmes et enfans. Les femmes ont des chapeaux blancs, des manches blanches, des tabliers blancs, et il est curieux de les voir porter sur les collines environnantes une argile plus blanche encore, qu’elles exposent avec art aux rayons du soleil. La pierre de porcelaine s’obtient au contraire par les moyens employés le plus souvent dans les carrières ; c’est-à-dire en faisant sauter la roche. Quand elle a été taillée, on la charge sur des tombereaux, et on la dirige vers le port le plus voisin, d’où elle est ensuite transportée dans des navires aux manufactures du Straffordshire et du Worcestershire. Plus de 80,000 tonnes sont ainsi exportées tous les ans de la Cornouaille, représentant une valeur de 240,000 livres sterling, et environ sept mille personnes se trouvent employées soit à l’extraction, soit au transport de ce produit. Qu’il se présente sous la forme d’argile ou sous la forme de pierre, le kaolin de la Cornouaille provient dans tous les cas de la décomposition du granit, ou tout au moins du feldspath, qui entre dans la texture du granit. On peut observer à Carclaze les différens états de cette décomposition dans les roches plus ou moins molles, plus ou moins solides, le long desquelles les ouvriers recueillent soit l’étain, soit la terre de porcelaine.

Les mines proprement dites diffèrent des travaux de Carclaze (stream works), en ce qu’au lieu de chercher le métal dans une excavation à ciel ouvert, les ouvriers le poursuivent au contraire sous terre dans des galeries ténébreuses. Les plus pittoresques sont sans contredit les fameuses mines sous-marines exploitées sur la côte nord-ouest de la Cornouaille, aux environs de Saint-Just. Parmi ces dernières, qui ont toutes un caractère grandiose, il faut citer d’abord les mines unies (united mines) ; elles s’étendent tout près du cap de Cornouaille, un vaste entassement de rochers qui s’avancent fièrement dans la mer. Un groupe de maisons destinées à loger les machines à vapeur s’élèvent perchées sur le front de hautes falaises déchirées par la poudre à canon ou attaquées par le marteau. Ces rochers ont défié la mer, ils sont brisés par l’homme. Leurs ruines rougeâtres contrastent avec la surface noire des autres récifs qui les avoisinent, battus par la tempête. La mine oppose à la mer de ce côté-là une sorte de plate-forme ressemblant à la proue d’un navire. Les travaux s’étendent le long de précipices affreux au fond desquels écument les lourdes vagues de l’Atlantique. De distance en distance, un ouvrier pousse sur un sentier étroit, ou même sur une planche fragile, un petit chariot chargé de pierres, profitant des pentes rapides pour économiser ses forces. Sur le bord des abîmes béans apparaissent comme suspendus des lacs d’eau rougie par une terre ocreuse, ou, si l’on veut, pour l’oxyde d’étain, et dans lesquels s’enfoncent jusqu’aux genoux des hommes et des enfans. Ce liquide coule ensuite dans la mer : on dirait le sang des mines, et il colore les vagues à une distance assez considérable, ajoutant ainsi une zone rouge aux zones d’écume et de vert foncé qui se déroulent avec fracas. Cette côte est sévère ; mais les mineurs paraissent si bien familiarisés avec les beautés farouches de la nature, que, leur tâche terminée, ils vont prendre l’air et se chauffer au soleil, avec leurs femmes, dans les crevasses de Pornanven-Head, un rude promontoire, droit comme un mur, et auquel il faut s’accrocher des pieds et des mains. La mine du Levant (Levant mine) présente dans certaines places un caractère encore plus formidable. Là, dans des gorges de rochers qui s’entr’ouvrent comme pour défier toute communication, les ouvriers ont trouvé moyen de se faire un passage d’une pointe à l’autre, sur de grossiers viaducs suspendus entre le ciel et l’Océan. Et pourtant, malgré le danger, malgré un ensemble de traits sinistres, quelle scène de mouvement et d’activité !

De toutes les mines dites sous-marines, parce qu’elles s’étendent sous le lit de l’Atlantique, celle qui attire le plus de touristes et de curieux est encore Botallack mine. Sur le livre où les visiteurs écrivent leur nom, je trouvai les signatures du duc d’Àumale, du prince de Joinville et du comte de Paris. On se souvient encore sur les lieux de les avoir vus descendre dans la fosse en habits de mineurs et avec des instrumens de travail, puis sortir tout trempés de boue en rapportant des minerais de cuivre et d’étain qu’ils avaient brisés eux-mêmes. Botallack mine emploie plus de six cents ouvriers, qui travaillent les uns à la surface, les autres dans l’intérieur de la terre, le long d’une côte hérissée de rochers et battue, on pourrait même dire ébranlée, par la fureur des vents et des flots. Dans la nature ainsi que dans les arts, il y a des beautés qui effraient, et tel est le caractère de ces bords de la mer. Au milieu de précipices qui donnent le vertige, c’est un grand spectacle de voir l’homme, cet être faible, fort seulement de la puissance de son cerveau, s’apprêtant à conquérir et à dominer la turbulence aveugle des élémens. Le vent siffle sur sa tête, la terre manque en quelque sorte sous ses pieds, les vagues s’entr’ouvrent à une profondeur immense pour le dévorer : il ne tremble point. Il descend par des sentiers ardus, des escaliers de bois chancelans, des échelles droites et raides. Où va-t-il ? Sous la face des rochers sans doute ? Plus bas, plus bas encore. Il va sous la mer, sous ce grand abîme d’eau dont il entend distinctement rouler au-dessus de sa tête les lourds galets et rugir les tempêtes. Une bande de ces hardis mineurs rencontra un jour dans les galeries sous-marines un beau morceau de cuivre qui n’était que de trois pieds au-dessous de l’eau. Avec ce dédain du péril qui caractérise les hommes de leur profession, ils attaquèrent le plafond de la mine, creusèrent un trou et le tamponnèrent avec du ciment. Quelques-unes des galeries souterraines s’étendent à plus d’un demi-mille au-dessous de la mer. Pour descendre dans ces sombres passages, il a fallu naturellement creuser des fosses le long de la côte, et ces fosses se trouvent recouvertes par des maisons blanches, engine houses (maisons de machines à vapeur), juchées çà et là sur le sommet ou sur les pentes des noirs rochers, dont la surface inégale ressemble à l’écorce rugueuse d’un arbre centenaire [8]. Pour conduire le minerai au sortir de la fosse dans les ateliers de la mine, on a dû en outre construire des galeries de bois avec des tramways où courent de petites voitures. De tels ouvrages jetés sur des abîmes sont bien faits pour confondre l’imagination : comment ont-ils pu s’élever ? comment peuvent-ils se maintenir ? Ces structures, d’un caractère relativement fragile, semblent à chaque instant tout près de s’engloutir sous les masses énormes de roche qui surplombent. Ce n’est du reste point impunément que l’homme méprise le danger. Au moment où je visitai Botallack, le souvenir d’une catastrophe encore assez récente pesait comme un nuage sur les sublimes horreurs de cette mine. Neuf hommes et un enfant remontaient du fond des travaux souterrains dans un chariot (tram wagon), quand au moment où ils allaient atteindre la surface une chaîne se brisa, et ils furent tous précipités dans l’éternelle nuit. De tels accidens n’ébranlent point d’ailleurs la témérité des mineurs, et en dépit de désastres peut-être inévitables qui n’admirerait dans la mine de Botallack les grandeurs de l’industrie associées aux grandeurs de la nature ?

Non contens de s’introduire par des chemins détournés sous le lit de l’Océan, il y a quelques années des aventuriers poussèrent encore bien plus loin l’audace. Tout près de Penzance, dans une baie profonde (Mount’s bay), qui baigne la charmante promenade de l’esplanade, ils avaient ouvert la bouche d’une mine au sein même des vagues de la mer. Cette mine, connue sous le nom de Wherry mine, avait été commencée à sept cent vingt pieds du rivage, et les ouvriers travaillaient à cent pieds au-dessous de l’eau. L’entrée de la fosse (shaft) était dans l’intérieur même de la baie, et à chaque retour de la marée elle se trouvait enveloppée par les lames bouillonnantes. La partie supérieure du puits consistait en un caisson qui s’élevait à douze pieds au-dessus du niveau de la mer, debout au milieu des débris qu’on avait tirés des entrailles de la mine. Les mineurs descendaient ainsi à travers les Ilots dans le théâtre de leurs travaux souterrains ; l’eau suintait continuellement et tombait goutte à goutte du plafond des galeries, tandis qu’ils entendaient distinctement au-dessus de leur tête rouler le tonnerre des vagues. Une machine à vapeur avait été établie sur le rivage ; au moyen de tuyaux, elle communiquait avec l’intérieur de la fosse et pompait ainsi les eaux de la mine, qui, ramenées à la surface, se rejetaient bientôt dans la baie. Ces tuyaux passaient le long d’une plate-forme appuyée sur des piliers. Un jour il arriva qu’un vaisseau chassé par la tempête heurta contre cette plate-forme et emporta une partie de la construction. Le minerai de cuivre recueilli par cette entreprise hardie était de bonne qualité ; mais les frais d’extraction étaient énormes et mangèrent peu à peu les profits. Cette mine a donc été abandonnée. Elle a pourtant donné son nom à un faubourg de la ville qui s’appelle aujourd’hui Wherry-Town.

Toutes les mines n’ont point le même caractère dramatique. Ce que les entrepreneurs leur demandent n’est pas, on le devine, de fournir des inspirations aux artistes [9], c’est de payer de bons dividendes. Les plus riches se groupent entre Camborne et Redruth, sur des collines qui s’élèvent de trois à quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Au bas de ces chaînes de collines se déroulent de fertiles vallées, en sorte que la terre se partage d’une manière plus ou moins inégale entre, les fermiers et les mineurs. La sombre nudité du sol se rencontre pour ainsi dire côte à côte avec la verdure la plus éclatante. Cependant la campagne elle-même est littéralement parsemée de cottages. Ces maisons blanches, tantôt seules, tantôt distribuées par groupes de deux ou trois, se montrent solidement construites en pierre, et servent de demeure aux titans des mines. Ceux-ci aiment assez, quand ils en trouvent l’occasion, à s’éloigner des villages ; c’est un moyen pour eux d’obtenir à bon marché une demi-acre de terre dont ils font un champ ou un jardin. Ce qui frappe le plus dans les districts de mineurs (mimngs districts), surtout à certaines heures de la journée, c’est la solitude. Tout annonce que la contrée est très peuplée, mais où sont les habitans ? Sous la terre. On ne rencontre guère sur les routes et dans les maisons que de vieilles femmes ou de petits enfans. Camborne et Redruth sont deux centres qui doivent toute leur importance au cuivre et à l’étain. De nouveaux quartiers ont surgi comme par enchantement depuis ces dernières années ; de longues rangées de maisons, toutes uniformes et présentant de loin l’apparence d’une caserne, s’étendent dans différentes directions autour de l’ancien noyau de la ville. Ces maisons, ainsi que me disait un Anglais, sont les champignons de la mine ; elles ont poussé là uniquement à cause du voisinage des travaux. Qu’on monte sur une colline, et l’on ne découvrira tout à l’entour que de grandes cheminées en forme d’obélisques, qui sont aux mines ce que le mât est aux vaisseaux. Quelques-unes sont des mines d’étain, d’autres des mines de cuivre ; le plus souvent encore elles fournissent l’un et l’autre métal. Il y en a qui présentent encore un caractère de grandeur et de poésie à cause de l’association avec les traits romantiques du paysage. Telle est celle de Carn-Brea, située près d’une colline nue et sévère, couronnée au sommet par d’immenses quartiers de roche aplatis et couchés les uns sur les autres, dont les antiquaires rapportent l’origine aux anciens druides, et les géologues aux convulsions de la nature. Près du sommet, un large rocher dentelé ou pour mieux dire digité est, selon les vieilles traditions du pays, la main pétrifiée d’un géant qui d’une seule enjambée atteignait Saint-Agnès, situé à cinq milles de Carn-Brea. Laissant le fabuleux pour la réalité, nous nous dirigeons vers la mine de Dolcoath (Dolcoalh mine), près de Camborne, où nous serons à même d’étudier de près le caractère des fouilles et la série des travaux métallurgiques.

Cette mine, aujourd’hui l’une des plus florissantes et qui donne à ses actionnaires un million net de livres sterling, avait été regardée pendant un temps comme épuisée. Tout le monde en désespérait, et les actions étaient tombées à rien, lorsqu’on eut le bonheur de trouver une veine d’une richesse extraordinaire. Ces vicissitudes ne sont point rares dans la fortune des mines ; celle de Botallack avait pareillement été abandonnée. On rencontre encore d’autres alternatives curieuses. La mine de Dolcoath avait été pendant un temps extrêmement riche en cuivre : elle ne donne plus aujourd’hui que de l’étain ; il est vrai que les travaux se développaient alors dans la roche ardoisière, tandis qu’ils pénètrent maintenant dans le granit. Percer le granit était regardé autrefois comme une entreprise impossible, ou tout au moins improductive ; mais à présent l’art des mineurs ne connaît plus d’obstacles. Les travaux sont situés tout près de la ville dans une contrée triste et découverte ; on croit qu’il y avait anciennement des arbres, peut-être même des forêts, mais que ces arbres et ces forêts ont été brûlés pour fondre le métal dans un temps où l’on ne faisait point usage du charbon de terre. Je fus d’abord introduit dans la chambre où le comité tient ses séances, committee room. Presque toutes les mines de cuivre et d’étain appartiennent à des compagnies. Quand quelques individus croient avoir trouvé du minerai dans un terrain et qu’ils réussissent à faire partager aux autres leur conviction, ils forment généralement une société qui lance, alors des actions pour réaliser un capital. Ces actions sont soumises, surtout dans les commencemens, à toutes les vicissitudes du marché. Celles des great Devon Consols, grandes mines du Devonshire, qui servent depuis plusieurs années d’énormes dividendes [10], avaient été fort dépréciées à l’origine : personne n’en voulait. Je connais aussi un habitant de la Cornouaille qui aurait pu faire une fortune, s’il eût seulement voulu donner son nom à une société qui lui offrait en échange des morceaux de papier ayant aujourd’hui une valeur de plusieurs milliers de livres sterling. Ces transactions ont tout le caractère d’un jeu et d’une loterie ; les uns y recueillent l’opulence, les autres la ruine. Le marché des actions de mines présente en Cornouaille les fluctuations les plus étranges, et il n’est pas très rare de voir ces valeurs varier de 200 et même 300 pour 100 en une semaine. Souvent, quand une mine baisse, les chefs de l’entreprise, qui ont intérêt à se débarrasser de leurs actions, essaient de faire croire à une prospérité factice. Les meilleures pièces de minerai qu’on tenait en réserve pour la circonstance sont alors rapportées en triomphe du sein de la fosse comme si on venait de tomber sur une nouvelle veine. Les sages se défient et appellent cela dans le langage du pays « arracher les yeux de la mine. »

Dans la chambre du comité, je vis des cartes indiquant à merveille le plan et la structure intérieure d’une mine. Il existe pour tout le district une véritable géographie souterraine ; les arrondissemens et les limites de ces noirs royaumes sont nettement tracés avec l’étendue et la profondeur de chaque mine, le nombre de puits, les noms des filons, lodes, la direction des rues et des galeries qui n’ont jamais vu la lumière du jour. L’intérieur de la terre est partagé tout aussi bien que la surface. Le principe de la loi anglaise est que tout terrain métallique appartient à la couronne, à moins qu’elle n’abandonne ce privilège, comme en Cornouaille, au propriétaire du sol. Avant d’ouvrir une mine, les aventuriers (c’est le nom significatif qu’on donne aux entrepreneurs de ces travaux) ont donc à payer un droit dit de royauté (royalty). Ce droit se paie soit au prince de Galles comme duc de Cornouaille, si le métal qu’on veut poursuivre se trouve sous un terrain vague et inculte, soit, dans le cas contraire, au maître de la propriété dont il s’agit d’attaquer le sous-sol. Le droit de royauté varie beaucoup, selon les circonstances ; mais il consiste généralement en une part convenue sur le minerai qui se découvrira plus tard. Ceci fait, les travaux commencent. Ce qu’on se propose en ouvrant une mine est d’atteindre dans le sein de la terre, c’est-à-dire dans les fentes et les crevasses des rochers, les veines du métal qui en Cornouaille se dirigent vers l’est ou vers l’ouest. Pour cela, on creuse d’abord un puits perpendiculaire à une profondeur d’environ soixante pieds. Alors on pratique des galeries appelées niveaux, levels. Le tracé de ces galeries se trouve déterminé par la direction bien connue des veines ; un groupe de mineurs travaille donc vers l’est tandis qu’un autre fouille vers l’ouest, de manière à former deux tunnels d’une tendance tout opposée. Quand on a ainsi ouvert une centaine de mètres, il se présente un obstacle, le manque d’air. Cet obstacle a été prévu : aussi deux autres troupes d’ouvriers se mettent à l’ouvrage pour creuser de la surface deux autres puits qui iront rejoindre et ventiler les deux premières galeries souterraines. On peut continuer, en vertu de ce système, les niveaux à n’importe quelle longueur, la seule condition étant d’ouvrir une fosse à air de 100 mètres en 100 mètres. Il s’en faut pourtant de beaucoup que les mines puissent s’étendre*indéfiniment ; elles rencontrent, chemin faisant, une limite infranchissable dans la lisière des autres mines environnantes. Ne pouvant s’accroître en longueur, elles doivent alors s’accroître en profondeur. Un troisième corps d’ouvriers reprend le puits originel, appelé d’ordinaire engine shaft, et le conduit à soixante pieds plus bas dans le sein de la terre. Ici la construction des tunnels ou niveaux se poursuit d’après les mêmes principes que nous avons indiqués, et le second étage souterrain reçoit comme le premier l’air par le moyen de puits ouverts de distance en distance. Ce second étage est quelquefois suivi d’un troisième ou même d’un quatrième ; qui peut dire où s’arrêtera avec le temps la profondeur des fosses ? C’est l’ensemble de ces travaux, accrus et multipliés depuis des années, que j’allais visiter dans la mine de Dolcoath.

Une mine est un être ; elle vit, elle travaille, elle respire ; les puits sont des poumons, les tuyaux de la pompe son système circulatoire : elle mange du charbon de terre qu’on lui jette par tonnes ; elle a un nom, une personnalité, un sexe. Les Anglais, qui n’ont point comme nous dans leur langue le masculin et le féminin pour les choses inanimées, mais qui les rangent toutes dans le genre neutre, ont fait une exception en faveur de la mine, ainsi qu’ils en en avaient déjà fait une autre pour le vaisseau, ship. Elle est une femme, une sorte de sombre Proserpine aux traits d’une beauté farouche et glaciale. Les ouvriers en parlent avec respect ; elle les tue et ils l’aiment. C’est pour eux la mystérieuse puissance du bien et du mal. Elle s’arrache les entrailles pour enrichir le genre humain : chaque jour, elle élargit ses plaies, d’où coulent l’étain et le cuivre ; mais elle a des souffles empoisonnés qui abrègent la vie du mineur et des abîmes qui l’engloutissent. De tous les organes qui frappent et étonnent à première vue le voyageur dans le gigantesque mécanisme d’une mine de la Cornouaille, le plus remarquable est encore la pompe à vapeur, pump engine. Douée d’une taille et d’une force colossales, elle va chercher l’eau à des profondeurs extraordinaires, et pourtant cette machine à haute pression est si admirablement docile, qu’elle se laisse conduire par la main d’un enfant. Elle habite une chambre élégante et tenue aussi proprement que le boudoir d’une lady. Au moyen d’une sorte de montre, counter, elle marque elle-même le nombre de ses vibrations et indique ainsi la somme de travail qu’elle accomplit. Le résultat de ces calculs est publié une fois par mois dans les journaux de la localité. Pour comprendre l’utilité de telles machines, sans lesquelles il n’y aurait point de travaux possibles, ou tout au moins de travaux profonds, il faut savoir que la mine est, selon le langage d’un poète de la Cornouaille, une grande désolée, qui verse des larmes éternelles. Ces larmes, tombant goutte à goutte des voûtes et des piliers, s’amassent bientôt au fond en lacs, en mares tièdes et ténébreuses. Si l’on ne se débarrassait des eaux par des moyens mécaniques, toute la mine serait successivement noyée. La quantité de ces eaux souterraines varie d’ailleurs avec la nature des lieux ; aux environs de Camborne, où le district est soumis à un drainage perpétuel, elle est moins considérable que dans d’autres endroits, qui ne sont point occupés par les mêmes travaux. Il ne faudrait pas croire au reste que les pompes ramènent toutes ces eaux à la surface : il y a des mines qui ne ramènent que la quantité nécessaire à leur consommation ; il y en a même d’autres, comme celle de Dolcoath, qui ont recours à une source voisine pour arroser leurs travaux extérieurs. Élever les eaux à de telles hauteurs est une énorme dépense, et la science, d’accord avec l’économie, a suggéré aux ingénieurs des mines d’autres moyens d’écoulement. On cherche en pareil cas un niveau d’où les ondes mortes puissent s’échapper d’elles-mêmes vers une rivière ou vers la mer. De telles ouvertures ou tranchées s’appellent adits. La fonction de la pompe est alors de pousser les eaux vers ces conduits artificiels. Il arrive souvent que de pareils ouvrages présentent un caractère stupéfiant de hardiesse. Le great adit (grande sortie) qui reçoit les eaux de plusieurs mines dans les arrondissemens de Gwennap et de Redruth s’étend, en comptant les ramifications, sur une longueur de plus de trente milles, et dans quelques endroits il est à quatre cents pieds de la surface du sol. La principale branche parcourt à elle seule une distance de cinq milles et demi, et elle s’ouvre dans la mer à Restronget-Creek (la crique de Restronget). Voilà, si je ne me trompe, des travaux de terrassement et de construction qui donnent une assez grande idée de la Cornouaille.

Ces eaux, attirées du fond des mines, donnent à toute la province une physionomie singulière ; on les reconnaît aisément à la couleur. Dans certains endroits, par exemple à Helston, je les ai vues courir des deux côtés de la rue dans des conduits de pierre où elles forment autant de ruisseaux qui nettoient et rafraîchissent la ville. Elles deviennent même des rivières et des lacs. À un mille d’Helston, on trouve une prairie humide et grasse traversée au milieu par un courant d’une couleur de brique dont le sédiment déteint sur la verdure de l’herbe. Ce courant grossit et vase perdre dans un lac, Looe-Pool, entouré de bancs de sable qui se trouvent tout à fait submergés durant la saison des crues. La surface du lac, ayant environ sept milles de circonférence, se ride et s’agite ; l’onde est refoulée avec plus ou moins de violence par une brise fraîche qui vient de la mer. Peu à peu le rivage se relève en une berge escarpée et se trouve couvert par un bois à droite duquel s’élève la charmante propriété de Penrose, où demeure M. Rogers, un membre du parlement. Ces feuillages contrastent d’une manière pittoresque avec la couleur rouge du Looe-Pool, à la surface duquel nagent des cygnes blancs. On quitte le bois par un sentier ardu qui serpente entre les rochers, et l’on se trouve bientôt en face d’un des spectacles les plus extraordinaires de la nature. À l’extrémité du lac se montre la mer, dont il n’est séparé que par un banc de sable appelé la Barrière (Bar). Cette lisière de sable fin a environ deux cents pas de largeur, et elle ferme toute communication entre la mer et le Lobe-Pool. « En se promenant sur la barre, on a devant soi l’Océan, masse verdâtre et obscure avec une frange d’écume ; derrière soi le lac, qui chemin faisant a un peu changé de couleur : il est maintenant d’un rose glacé d’argent. Ce contraste est saisissant : ici le calme ou tout au plus un léger frémissement de l’onde, là le sombre abîme où s’engendrent les tempêtes. Le Looe-Pool n’est pourtant pas toujours aussi tranquille. Il arrive souvent, surtout pendant l’hiver, que la masse des eaux descendant des collines surpasse de beaucoup celle que laisse filtrer en tout temps dans la mer la barre de sable. Le lac grossit, déborde, arrête le travail des moulins, inonde les chemins et la partie basse de la ville. En pareil cas, la corporation d’Helston se rend chez le maître du manoir (M. Rogers), et, selon une très ancienne coutume, lui présente une bourse de cuivre contenant trois demi-deniers ; elle demande en même temps la permission de couper la barre. Ceci fait, les ouvriers se mettent à l’œuvrer on ouvre dans le sable une petite tranchée qu’élargit bientôt la violence du courant, et un immense fleuve se précipite dans la mer, non sans livrer un combat terrible avec les puissantes vagues marines qui le repoussent. C’est, dit-on, une scène étrange et grandiose, surtout au clair de lune, que le passage tumultueux de toutes ces eaux. La nouvelle en arrive jusqu’aux îles Scilly, apportée en quelque sorte par la couleur rouge de la mer. La barre coupée se reforme et se répare au bout de quelques jours au moyen des sables que chassent les vagues de l’Océan, surtout par les temps de tempête. La mer, ainsi que la liberté, se limite elle-même.

Revenons à la mine de Dolcoath, Les ouvriers de ces grandes entreprises se partagent en deux ordres de travaux bien distincts, les travaux souterrains, underground works, et les travaux qui s’exécutent à la surface du sol, ground works. Occupons-nous d’abord des premiers, qui présentent un intérêt particulier à cause des dangers qui s’y attachent. La mine de Dolcoath a deux mille pieds de profondeur. Elle se développe sur un espace de trois quarts de milles carrés, et l’une de ses branches passe par-dessous le chemin de fer. Il n’y en a guère de plus profondes, mais il y en a de beaucoup plus étendues ; les consolidated mines (mines consolidées) se prolongent sous terre à soixante-trois milles ! On descend dans l’intérieur le plus souvent par des échelles fixées aux parois de la fosse ; à Dolcoath pourtant et dans quelques autres mines, il y a une man-engine (machine pour descendre et pour faire monter les hommes), sorte d’escalier mouvant, dont l’excellente invention a pris naissance, il y a quelques années, dans la Société polytechnique de Falmouth. Quiconque désire visiter les noires régions d’une mine, fût-il le prince de Galles lui-même, doit avant tout revêtir les habits de mineur. Ces habits consistent en un pantalon de toile, une veste doublée de grosse flanelle, un serre-tête et un chapeau rond, véritable casque destiné à protéger le crâne contre les pierres et les quartiers de roche qui tombent çà et là des plafonds de la mine. Chaque mineur a dans une chambre commune une grande valise de bois où il serre ses habits de ville, et où il prend, avant d’entrer dans la mine, ses habits de travail. Ainsi accoutré, une lumière fixée sur le rebord de son chapeau dans un morceau d’argile molle, un paquet de chandelles attaché à la boutonnière de sa veste, il s’enfonce et disparaît bientôt dans la bouche du puits. Il descend d’étage en étage jusqu’à ce qu’il ait atteint la veine sur laquelle il travaille. L’intérieur des mines d’étain ou de cuivre présente un aspect lugubre. On y marche, tantôt debout, tantôt courbé, quelquefois même on y rampe, selon l’élévation ou l’écrasement des voûtes. Au fond de ces solitudes, où l’on entend en quelque sorte frémir à ses oreilles le sombre bourdonnement de la nuit, se rencontrent de distance en distance les athlétiques enfans de la Cornouaille dans les attitudes les plus étranges et les plus tourmentées ; on dirait, à la faible lueur des chandelles, les cariatides vivantes de la mine. Au reste, ces lieux sinistres n’ont point du tout pour les mineurs ce caractère d’horreur sépulcrale qui produit une impression si forte de mélancolie sur l’esprit d’un étranger. Ils se plaignent seulement de l’élévation de la température et de l’air stagnant qu’on respire dans certains espaces bas et resserrés. Dans les mines qui s’étendent sous la mer, la chaleur est quelquefois si forte et l’air si comprimé, que les ouvriers se font jeter sur le corps des seaux d’eau pour se rafraîchir et pour être à même de continuer leur travail. Les accidens sont fréquens et terribles ; ils proviennent le plus souvent de la chute des blocs qui se détachent et écrasent les mineurs ; d’autres fois c’est le pied qui glisse le long des fatales échelles, ou bien la poudre qui éclate tout à coup à la face des ouvriers au moment où ils croyaient la charge avortée dans les trous de la roche. À Saint-Just, j’ai rencontré sur les chemins au moins une dizaine de mineurs aveugles ou défigurés. Parmi ces accidens, il en est sans doute d’inévitables ; mais il en est aussi qu’on pourrait aisément prévenir. Déjà quelques réformes utiles ont été introduites dans ces dernières années ; les échelles ont été raccourcies, la situation de ces échelles est moins perpendiculaire, et des plates-formes ont été établies de distance en distance pour que les hommes puissent se reposer. On comprendra tout de suite à quelles rudes épreuves ce mode d’ascension met les forces humaines, quand on saura qu’il faut quelquefois une heure aux ouvriers pour remonter du fond des travaux à la surface de la terre. Les améliorations trouvent malheureusement un obstacle dans la force de la routine et trop souvent aussi dans la parcimonie des actionnaires. La man-engine, qui remplace les échelles si avantageusement, coûte environ 1,200 livres sterling à établir ; il faut construire un shaft (puits) tout exprès pour l’adapter, et souvent les entreprises les plus riches se refusent à de telles dépenses. Les accidens causés par la poudre à canon et par le forage des roches pourraient aussi être atténués par de récentes inventions que j’ai vues trop rarement employées dans les mines de la Cornouaille.

Les mineurs restent six ou huit heures sous terre. Leur tâche, — et elle est dure, — consiste naturellement à arracher le métal et à le séparer de la roche qui le recèle. Tandis que les hommes brisent ainsi les masses d’ardoise ou de granit, d’énormes seaux, kibbles, glissent lourdement le long des chaînes et rapportent à la surface par toutes les bouches de la mine, le plus souvent au nombre de sept ou huit, le produit des travaux. Au bout de ce temps-là, le premier groupe d’ouvriers a fini ce qu’on appelle une ronde, et il est remplacé sur les lieux, comme disent les Anglais, par de nouvelles mains. Dans les exploitations où l’on travaille huit heures de suite, il y a par conséquent trois rondes successives de mineurs toutes les vingt-quatre heures. La mine ne se repose jamais, et certains ouvriers préfèrent même de beaucoup être employés aux heures de nuit ; il est vrai que la nuit est de la même couleur que le jour dans ces mornes souterrains. Au moment où les hommes se rassemblent pour remonter, on voit se former dans les coins obscurs et dans les voies de sortie quelques groupes mouvans de chandelles allumées, sorte d’étoiles filantes. Revenir à la surface pour les mineurs, c’est revenir à l’herbe, to grass. On les voit alors sortir un à un pâles, couverts de sueur, altérés d’air frais. Avec quelle joie ils respirent le premier souffle de la brise qui vient dilater les poumons ! Et pourtant ce brusque changement d’atmosphère, ce passage subit de l’air chaud et stagnant à un courant d’air vif, surtout durant les nuits froides et glacées, est une source de maladies souvent mortelles. Les mains, le visage, les habits tout couverts d’une terre rougeâtre, ils courent pour se laver vers un bassin rempli d’eau tiède qui coule toujours en abondance de la machine à vapeur. Quelques minutes après, ils ont changé d’apparence et reprennent d’un pas lent le chemin de leurs cottages. Ce n’est point parmi les mineurs qu’il faut chercher des exemples de longévité. Ils ne vivent point en moyenne au-delà de quarante ans. Le vicaire de Saint-Just, M. Hadow, me résumait ainsi le mélancolique résultat de ses observations et de son expérience : « J’ai vu, me disait-il, beaucoup de veuves parmi les femmes de mineurs ; mais parmi eux je n’ai jamais vu un homme veuf. » Ceux qui n’ont point été tués par des accidens périssent d’épuisement et d’excès de travail : la roche est si dure et les échelles sont si longues ! Ce qu’il y a d’admirable est le sang-froid stoïque avec lequel ils envisagent leur sort. La Cornouaille est fière et avec raison de ses mineurs. Qui dira jamais ce que l’Angleterre doit à ces hommes ? Ils enfantent des richesses, et ils jouissent à peine du nécessaire.

Parmi les mineurs, les uns travaillent à la pièce, les autres à ce qu’on appelle tribute. Il nous faut expliquer le sens de ces deux mots. Quand on ouvre une mine, les travaux s’exécutent tous à la pièce, ce qui veut dire à tant par toise. Plus tard, quand la mine est arrivée à l’état d’exploitation, les mêmes arrangemens se continuent ; mais il se présente aussi un autre mode de rémunération qui constitue un véritable progrès sur le système habituel des salaires. À côté des ouvriers à la tâche, appelés ici tutmen, il y a les tributers. Ces derniers n’ont point du tout une règle de paiement fixe, ils entreprennent à leurs risques et périls. L’intérieur de la mine se trouve alors ouvert à l’inspection de tous les mineurs qui vivent dans la localité, et chaque compartiment ou pitch est adjugé par voie d’enchères à deux ou à quatre hommes. Cet arrangement n’est d’ailleurs que pour deux mois, et à l’expiration de ce terme les travaux se rouvrent à la concurrence. La raison d’un bail si court est dans l’incertitude qu’offrent de telles entreprises. Les filons de métal paraissent et disparaissent. Ils ressemblent, comme me disait un savant ingénieur des mines de la Cornouaille, à ces veines noires qu’on voit courir sur le marbre et qui s’évanouissent tout à coup. Qui sait à quelle profondeur et dans quelle direction il faut les poursuivre ? La nature et la densité de la roche changent aussi de distance en distance. Il y a donc là un ensemble de chances qui défient tous les calculs. Le tributer peut fouiller pendant des mois sans trouver de métal, tandis qu’il peut avoir le bonheur de tomber au bout de quelques jours sur une veine très riche. D’autres fois encore un filon très riche à l’origine s’appauvrit soudainement, ou bien il prend, comme on dit ici, « le mors aux dents, » c’est-à-dire qu’il se rompt et se cabre dans l’intérieur de la roche. Il en résulte que les gains des tributers se trouvent soumis aux variations les plus étranges, depuis 1 shilling jusqu’à 200 et même 300 livres sterling par mois. Je donne évidemment les deux extrémités de l’échelle, mais les degrés n’en sont pas moins très inégaux. La part du tributer sur la quantité de minerai qu’il brise diffère aussi considérablement selon les terrains et selon la nature des travaux. On voit par là que la vie du tributer est exposée à bien des désenchantemens, souvent même à des revers qui engloutissent son travail et ses petites économies. Et pourtant sa situation, comparée à celle des autres mineurs, a quelque chose de princier (princely tributer). Il se trouve associé dans une certaine proportion aux bénéfices de la mine, il est son maître, et si, tout compte fait, il ne gagne guère plus qu’un autre, il accroît par ce mode de rémunération libre ce que l’homme met avec raison bien au-dessus des gros profits, — la dignité. Malheureusement les entrepreneurs des mines n’utilisent guère les tributers que dans les mauvais filons ; ils font exploiter les meilleurs par des ouvriers à la tâche.

Les travaux de surface (ground works) présentent un caractère tout différent de ceux qui s’accomplissent dans l’intérieur de la mine. Il s’agit maintenant de préparer pour le commerce le minerai arraché aux entrailles de la terre. Si ce minerai est du cuivre, et s’il est riche en métal, les travaux se trouvent très simplifiés ; si au contraire c’est à l’étain que nous avons affaire, il faut le dégager à travers une série d’opérations. Dans les deux cas, la main-d’œuvre est confiée aux femmes et aux enfans. Ces ouvrages s’accomplissent moitié en plein air et moitié dans de grands hangars de bois (sheds) qu’il est curieux de visiter. Les procédés différens et successifs se réduisent d’ailleurs à casser, à broyer, à laver et à brûler le minerai [11]. Le minerai est cassé à l’aide de marteaux par des femmes, ou, s’il se montre trop dur, par des hommes. Les femmes se distinguent surtout par une coiffure particulière : un fond de carton recouvert d’une pièce de calicot à dessins et à couleurs variés, maintenu autour de la tête par des rubans, tandis que de grandes ailes tombent et flottent autour de la figure. Un tel appareil de toilette remplit à la fois le rôle d’un chapeau, d’un bonnet et d’un voile ; il protège merveilleusement le visage contre le soleil, et les filles des mines tiennent beaucoup à conserver la fraîcheur de leur teint. Le second procédé, le broyage du minerai, est accompli par une machine (stamping machine). De lourdes poutres perpendiculaires à tête carrée, qui se succèdent sur une même ligne comme des tuyaux d’orgue, tombent l’une après l’autre avec une force énorme, et pulvérisent l’étain mêlé à la roche. Le bruit de cette machine est assourdissant. Dans les mines situées sur le bord de la mer, c’est le seul qui puisse lutter avec la voix des grandes eaux. Le minerai est maintenant de la poudre ; mais il s’en faut de beaucoup que cette poudre soit pure. Pour séparer l’étain de la poussière humide des roches, on a recours aux divers procédés du lavage. Cette troisième opération est beaucoup plus compliquée que les deux autres. L’eau se montre naturellement le principal agent des travaux ; elle forme çà et là des réservoirs où, mêlée à l’oxyde d’étain qui la colore en rouge, elle se trouve agitée constamment, à l’aide de râteaux, de balais et d’autres instrumens, par la main des femmes.

Une des pratiques les plus intéressantes est celle qu’on appelle framing ou racking. Le rach ou hand-frame présente assez exactement la figure d’un ancien bois de lit tel qu’on en rencontre encore dans les hôpitaux et les casernes. Il se compose d’un cadre ou bordure au fond duquel est une large planche en forme de table placée sur un plan incliné. La poudre de minerai est posée sur ce que j’appellerai la tête du lit ; l’eau coule et entraîne indifféremment avec elle toute cette matière ; l’ouvrière ramène alors l’étain vers le haut de la planche, et le distribue sur la partie supérieure au moyen d’un râteau plat. Le métal finit par rester à cause de sa pesanteur, tandis que l’eau boueuse s’échappe vers le bas par une fente, et tombe dans un réceptacle. Ceci fait, la table tourne sur ses axes, c’est-à-dire sur deux pivots situés à droite et à gauche, puis se renverse de côté : le dépôt de métal qui reste seul alors à la surface est chassé par l’eau dans des boîtes destinées à le recevoir. Les autres appareils, quoique fort nombreux et très divers, sont tous des applications d’une même loi naturelle, la loi de gravité spécifique. L’étain étant le corps le plus lourd de tous ceux qu’on traite dans les ateliers de la mine, la science pratique s’est emparée de cette circonstance pour le recueillir et le dépouiller des matières étrangères.

Il reste au minerai une dernière épreuve à subir, la calcination. On le brûle dans des fours d’où s’échappe une fumée blanche, indice de la présence de l’arsenic. Les murs eux-mêmes distillent le poison ; l’air en est chargé. Des hommes, les habits tout couverts d’une poussière grisâtre si fatale à la vie animale, un mouchoir de poche serré contre les lèvres, passent comme des ombres devant les bouches de la fournaise. Près de la maison où l’on brûle le minerai (burning house), au milieu des vapeurs et des tas d’arsenic, j’ai pourtant vu une belle jeune fille dont les hautes couleurs et l’air de santé florissante semblaient défier ces influences pernicieuses. Après tout, les poisons ont leur valeur ; l’arsenic se recueille avec grand soin et se vend ensuite une livre sterling la tonne. — A l’extrémité des hangars (sheds), je rencontrai enfin un tas de minerai qui était le résultat de tous les travaux précédons, et qui se trouvait suffisamment préparé pour le commerce. Chemin faisant, il avait un peu changé de couleur : de rouge, il était devenu brun par l’action du feu. Il y en avait dans ce tas pour 1,000 livres sterling.

La mine de Dolcoath emploie treize cents personnes, cinq cents dans les travaux souterrains et huit cents à la surface du sol. Ces ouvriers et ouvrières sont payés une fois par mois. Tous les moralistes de la Cornouaille condamnent ce système de paiement à longs intervalles, qui contraste d’une manière si pénible avec l’habitude généralement adoptée en Angleterre de remettre chaque semaine à l’ouvrier le fruit de son travail. J’ai assisté dans la mine de Botallack à la distribution des salaires ; la table du bureau était littéralement couverte d’or ; près de 1,500 livres sterling allaient se disperser en quelques heures. Bien peu de cette pluie d’or tombe d’ailleurs dans la main de chacun ; le gain d’un mineur est en moyenne de 17 shillings par semaine. Le grand jour du paiement est en même temps celui où a lieu pour le mois suivant ce qu’on pourrait appeler le marché des travaux. Le régisseur de la mine, general manager, s’avance dans la chambre vers une fenêtre dont le vasistas supérieur a été abaissé, et, montant sur une chaise, il s’adresse de là comme d’une tribune à l’assemblée des mineurs, qui sont restés en plein air. Un registre à la main, il lit à haute voix les demandes d’argent qui ont été faites par les ouvriers pour tant de toises de travail, et ce que la mine est décidée à leur offrir. La réduction est en général très considérable ; mais elle est presque toujours acceptée. Les ouvriers savent très bien qu’ils rencontreraient ailleurs les mêmes conditions.

Cependant le minerai, que nous avons vu préparer dans les ateliers de la mine, sort bientôt des hangars pour se rendre sur un autre théâtre de travaux. Si c’est de l’étain, il est acheté par les fonderies de la Cornouaille, tin smelting works. La plus importante de ces fonderies est celle de M. Bolitho à Penzance. Là le minerai, apporté dans des sacs sur de lourds chariots, est soumis à un examen et payé selon sa valeur ; il passe ensuite par une nouvelle série d’épreuves très intéressantes jusqu’à ce qu’il devienne métal. La Cornouaille produit environ par mois 1,300 tonnes de minerai d’étain, qui se réduisent par la fonte à 850 tonnes de métal, et représentent par an un capital d’un million de livres sterling. L’étain fondu en Cornouaille est ensuite dirigé vers la principauté de Galles et le Stradfordshire, où il est converti en lames et appliqué aux divers besoins de l’industrie. S’il s’agit du cuivre au contraire, le minerai se vend d’abord à Redruth ou à Truro, selon un mode particulier de transactions auquel on a donné le nom de ticketing. Dans une salle consacrée à cet usage, on annonce la quantité de minerai qui est arrivée ce jour-là sur le marché et la qualité telle qu’elle a été déterminée par des essais faits d’avance sur les échantillons, samples. Les enchérisseurs, bidders, rangés autour d’une table, écrivent sans mot dire leurs offres sur un morceau de papier, ticket, qu’ils plient et déposent dans un verre. Un commis, clerk of the ticketings, ouvre alors les bulletins et proclame le plus haut chiffre auquel le minerai doit être adjugé. C’est, on le voit, une sorte de vente aux enchères, mais conduite avec le plus parfait silence. Le résultat du scrutin, c’est-à-dire le prix des marchandises, est publié le lendemain par les journaux. Le cuivre ainsi acheté est plus tard envoyé par eau dans la principauté de Galles, le plus souvent à Swansea, où s’élèvent d’immenses fonderies, copper smelting works. La raison pour laquelle le cuivre n’est point fondu en Cornouaille est que ce comté ne fournit point de charbon de terre.

L’ouest de l’Angleterre doit très certainement la plus grande partie de ses richesses à la présence des métaux ; mais que serait ce capital dormant dans le sein de la terre sans l’énergie et l’habileté de ses mineurs ? Ceux de la Cornouaille constituent surtout une race d’élite ; on reconnaît encore à première vue des paysans, tant ils se distinguent par la stature et par un air de réflexion et de confiance en eux-mêmes. Cette supériorité physique et morale tient à la nature de leurs travaux, qui développent les forces du corps, mais qui exercent encore plus le jugement, l’intelligence et toutes les facultés de l’esprit. Les enfans de mineurs vont généralement à l’école jusqu’à dix ou douze ans. Passé cet âge, ils entrent dans la mine, où ils travaillent d’abord à la surface ; puis, la jeunesse et les forces venant, ils descendent peu à peu sous terre. Au bout de quelque temps, ils connaissent aussi bien la valeur des minerais et la manière de les poursuivre que les savans eux-mêmes. On a dit des mineurs de la Cornouaille qu’ils possédaient les mathématiques de la taupe. Doués en effet d’une sorte d’instinct et d’un coup d’œil admirable, ils trouvent moyen de résoudre dans la pratique certains problèmes qui semblent exiger tous les calculs de la géométrie. À quelle hauteur atteindrait cette pénétration d’esprit, si elle était aidée par l’étude ? Malheureusement c’est une question à laquelle il est difficile de répondre, car à peine ont-ils mis le pied dans la mine qu’ils n’ont plus, pour compléter une éducation bien imparfaite, que les cours du soir et les écoles du dimanche, sunday schools. Dans ces dernières, ils apprennent tout au plus à lire la Bible. Depuis quelques années, un professeur de Londres, M. Robert Hunt, archiviste du Practical geology Muséum, a établi en Cornouaille une association des mineurs, miners association, dont les membres peuvent assister à des cours de chimie, de minéralogie et de géologie. Cette institution rend des services, mais elle rencontre plus d’un obstacle dans certains préjugés retranchés derrière l’ignorance et la routine. Chez lui, le mineur s’occupe plus ou moins de son jardin, où il cultive des fleurs et des légumes. Sa maison, qu’il a très souvent bâtie lui-même, n’a point du tout une mauvaise apparence. L’ameublement en est simple ; mais on y trouve généralement deux choses qui constituent l’orgueil d’un intérieur anglais, des escaliers recouverts d’un beau tapis et des fenêtres bien claires garnies de frais rideaux. Avec les étrangers, il se montre bon et hospitalier, quoique sous une écorce rude et un peu grossière. Sa manière de vivre est extrêmement sobre ; il ne mange jamais de viande qu’aux jours de grandes fêtes. On peut se faire une idée de la cuisine des mineurs, même sans entrer chez eux. Dans les hangars de la mine de Dolcoath, il est une salle où les ouvriers font sécher leurs habits et cuire leur dîner dans un four. Ce dîner consiste dans un pâté de navets, turnip pic, ou un peu de farine et de raisins de Corinthe délayés ensemble et que l’on dore ensuite au moyen d’une plaque de fer chaud. Le long des côtes, les mineurs ajoutent à cet ordinaire si frugal quelques poissons. Ayant vu de sang-froid la mine et ses horreurs, ils ne tremblent point devant la mer. Montés sur de frêles barques, ils vont pêcher eux-mêmes leur provision d’hiver. Ils salent ce poisson, — le plus souvent de grandes anguilles de mer, — et le suspendent au plafond pour le faire sécher : c’est le jambon de ces cottages [12]. Avec tout cela, ils sont assez contens de leur sort. Si leur régime est austère, ils ont peu de besoins, et puis ils jouissent d’un avantage inestimable à leurs yeux, l’indépendance. Dormant peu, occupés le plus souvent aux heures de nuit, ils se promènent durant la journée seuls ou avec leurs femmes ; on les prendrait volontiers pour des artistes. Payés d’après ce qu’ils font, ayant un contrat qui détermine la nature et l’étendue du travail, ils ne reconnaissent guère d’autre maître que leur devoir. Veulent-ils émigrer, le monde entier leur est ouvert. En Californie, en Australie, dans la Nouvelle-Zélande, partout où il y a des mines, on rencontre des mineurs de la Cornouaille. Au moment de la fièvre d’or, la ville de Camborne se trouva tout à coup presque déserte ; on fut obligé de faire venir des ouvriers de l’Irlande. Si d’ailleurs le travail seul enrichit peu le mineur, il n’en est plus du tout de même du travail associé à la spéculation. Les grandes fortunes de la Cornouaille sont très souvent sorties du fond des mines, et plus d’un ancien ouvrier est aujourd’hui un riche propriétaire.

On connaîtrait mal la vie des mineurs, si l’on ne s’occupait aussi de leurs femmes. Les filles, ainsi que les garçons, entrent dans les ateliers à la fleur de l’âge. Leur tâche est, on l’a vu, de casser et de préparer le minerai. L’exercice du marteau et du râteau élargit leurs épaules, développe leurs formes ; aussi sont-elles généralement bien faites, et elles le savent. Sur le théâtre de leurs occupations journalières, elles se montrent propres et bien vêtues ; si, par hasard, quelques-unes d’entre elles n’ont pas des souliers cirés et luisans, elles les cachent avec un air de honte sous leur jupe trop courte, quand un étranger visite les travaux. Au moment de quitter l’atelier, elles réparent à la hâte, mais avec art, le désordre que le lavage des minerais a introduit dans leur toilette. Elles s’avancent alors par groupes à travers les champs. Ces groupes présentent plus d’un contraste : les jeunes filles rient, chantent et agacent les jeunes gens, les enfans jouent, tandis que les vieux mineurs marchent en silence et d’un air absorbé, songeant à leur souper. À mesure qu’on passe devant les cottages rangés sur le bord de la route, la troupe joyeuse diminue naturellement, et celui où celle qui demeure le plus loin de la mine, ainsi que le dernier survivant d’une nombreuse famille, continue son chemin dans la solitude. Les jeunes filles ont travaillé toute la journée pour un bien faible salaire, généralement sept ou huit pence. Quelquefois cet argent est honorablement employé à soutenir une vieille mère, ou bien à accroître dans une proportion quelconque le bien-être de la famille ; mais trop souvent aussi ce mince et pauvre gain ne sert qu’à satisfaire la coquetterie. En vain les parens cherchent-ils à combattre ce penchant funeste ; les jeunes filles sortent de la maison mises avec simplicité, mais au détour d’une haie elles tirent de leur poche un voile, une broche ou tout autre ornement qu’elles ajoutent à leur toilette. Les ouvrières des mines ont d’ailleurs un ennemi intime, c’est le packman. On donne ce nom à un colporteur qui vend quelquefois de tout, du sucre, du café, du thé, mais surtout des étoffes et des habits. Comme il reparaît tous les quinze jours, on l’appelle aussi, dans le langage familier, Jonhny fortnight (Jean-la-quinzaine). Cet homme tente les jeunes filles par leur côté faible, la vanité. Comme il ne demande point en argent comptant la valeur de ses marchandises, et qu’il se contente au contraire d’un léger paiement par quinzaine ou par mois, le marché est bientôt conclu. À quoi bon être jolie, si l’on ne fait point aussi quelques frais pour aider et relever la nature ? La jeune fille est-elle sur le point de se marier, le packman lui persuade qu’elle a besoin d’une corbeille de noces. Elle paiera plus tard cette dette sur les gains de son mari, et la transaction sera tenue secrète, car Jonhny fortnight se représente comme un modèle de discrétion. C’est toujours la même histoire, le pacte de la jeune fille qui se donne au diable. À partir de ce jour en effet, elle tombe sous la dépendance de cet homme, qui la menace de tout révéler, si elle ne tient point ses engagemens, ou si elle refuse les marchandises offertes par la suite. Il est vrai que les mineurs ont recours, de leur côté, aux mêmes moyens pour se procurer les habits du dimanche. En Cornouaille, le dimanche est aux jours de la semaine ce qu’est aux pantomimes anglaises la scène finale de la transformation. Vous ne reconnaîtriez plus dès le matin la population ordinaire des mineurs, larves sous terre pendant la semaine, papillons au soleil du sabbat. Les hommes ont ce jour-là des habits noirs, leurs femmes des robes de soie et des chapeaux à fleurs. Après tout, cette tendance est-elle blâmable ? L’élégance étant un des fruits de la civilisation, tout le monde veut y atteindre, comme au signe extérieur d’une vie honorable et laborieuse. Les Anglais ne comprennent guère que l’égalité par en haut, l’égalité qui aspire. À celle-là, ils sacrifient beaucoup ; aussi, malgré de profondes différences de rang et de fortune, la Grande-Bretagne est-elle de toutes les nations celle où le costume se montre le plus uniforme et se rapproche le plus du luxe.

Les mines de la Cornouaille sont pour le royaume-uni une source toujours renaissante de richesses. Les Anglais attribuent ces richesses à la nature du sous-sol, mais aussi en grande partie au système de libre exploitation par les compagnies. Ils ne professent, je dois le déclarer, qu’une estime médiocre pour notre administration française des mines, toute chargée de règlemens et de lisières. Ce n’est point qu’ils ne reconnaissent beaucoup de science et de talent à nos élèves de l’École des mines, mais ils accusent l’état de trop intervenir et d’exercer ainsi une pression funeste sur l’esprit d’initiative et sur les ressources morales du pays dans l’exécution des travaux. Notre belle organisation, avec le service ordinaire, le service extraordinaire et le service détaché ne les tente nullement. On voit trop, disent-ils encore, au-dessus de tous ces rouages la main du pouvoir ; on ne distingue point assez l’action des individus, ni la force impulsive des capitaux associés. Que voulez-vous ? ces malheureux Anglais n’entendent rien aux bienfaits d’un gouvernement paternel. Se croyant assez grands pour traiter eux-mêmes leurs affaires, ils ont écarté la protection de l’état, et, mettant vigoureusement la main à l’œuvre, ils ont forcé les entrailles de la terre à les enrichir. Si l’on jugeait des deux systèmes par les conséquences, comme l’Évangile nous recommande de juger l’arbre aux fruits, on n’hésiterait point à se prononcer pour le dernier. Le self government appliqué à l’industrie des mines a produit en Cornouaille des fortunes auxquelles on ne peut rien comparer ; il donne du travail à quinze ou vingt mille ouvriers, et d’une pointe de terre à laquelle la nature avait beaucoup refusé, il a fait une corne d’abondance pour la Grande-Bretagne.


ALPHONSE ESQUIROS.

  1. L’étymologie de Cornouaille est pointe ou corne de Waël, Corn-Wall.
  2. Autenr de Remarks on forest scenery et d’Observations on picturesque Beauty. Il était vicaire de Boldre, dans New-Forest, Hampshire.
  3. L’administration centrale est à Londres. À la tête de la partie qui concerne les mines se trouve placé M. Warington Smyth, professeur au musée de géologie pratique, practical geology Muséum. C’est à lui que je dois d’avoir pu étudier la Cornouaille dans certains détails qui ne sont guère accessibles aux étrangers.
  4. Cette époque reculée de la moisson indique assez qu’à un printemps très précoce succède en Cornouaille un été tardif.
  5. Boules de farine délayées avec du lait et cuites dans l’eau.
  6. Ses grands docks, son port admirable, sa situation avancée dans le détroit de la Manche, ont autorisé Falmouth à réclamer de nouveau ce privilège, qui lui a été enlevé il y a quelques années.
  7. On a souvent confondu dans l’histoire le Mont-Saint-Michel de la Cornouaille avec notre Mont-Saint-Michel, près de Saint-Malo. Tous les deux sont alternativement séparés du rivage ou rejoints à la côte par les mouvemens de la mer, tous les deux ont été un couvent ; mais, plus heureux que le nôtre, le Saint-Michel des Anglais n’a jamais été une prison.
  8. La plus curieuse de ces maisons est encore celle qu’on désigne sous le nom de Crown Engine, et qui a été descendue de la pointe des rochers à deux cents pieds plus bas, sur la face dès écueils, pour permettre aux mineurs de descendre dans les galeries sous-marines.
  9. Un des meilleurs peintres anglais prépare en ce moment même pour l’exposition prochaine un tableau représentant une des vues de Botallack mine.
  10. On les appelle dans le Devonshire les lionnes des mines à cause de la grandeur et de la puissance des travaux. Elles sont situées à deux ou trois milles de Tavistock, sur la lisière des moors ou terres vagues et incultes.
  11. On se fera une idée de la quantité de matières étrangères qui se trouvent d’abord associées à l’étain, quand on saura que le minerai ne donne guère en métal que 1 1/2 pour 100.
  12. Dans les environs de Saint-Just, quelques mineurs ont encore recours a un autre moyen pour accroître leur bien-être domestique : ils louent une vache ou la moitié d’une vache, c’est-à-dire que le lait de la bête se divise entre deux familles, qui la traient alternativement.