L’Angleterre et la vie anglaise/22

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L’Angleterre et la vie anglaise
Revue des Deux Mondes2e période, tome 45 (p. 636-669).
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L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE

XXI.
LE CRISTAL PALACE ET LES PALAIS DU PEUPLE.



À peine les arbres ont-ils revêtu leur couronne de fleurs blanches et cette légère dentelle de verdure, robe nuptiale du printemps, que les habitans de Londres (les Londoners) se précipitent en foule vers la campagne. Milton, qui avait passé à Londres les années de l’âge mûr, décrit admirablement dans son Paradis perdu les délices qu’éprouve le captif des cités populeuses à sortir par une matinée d’été et à respirer librement, au milieu des charmans villages et des fermes environnantes, l’odeur du grain, de l’herbe fanée, des vaches et des laiteries. Le goût des cockneys pour les points de vue et les scènes rustiques n’est point nouveau ; mais ce goût a dû nécessairement se développer à mesure que, Londres s’agrandissant, les faubourgs et la banlieue s’éloignaient en quelque sorte du cœur de la métropole, et avec eux les charmes de la nature. Qui ne devine que les chemins de fer ont aussi puissamment contribué à servir et à étendre les rapports de Londres avec les environs de la ville ? Ce qui était une inclination est devenu depuis quelques années une habitude, soumise, ainsi que presque toutes les autres coutumes anglaises, à l’influence des fêtes périodiques.

Les excursions commencent invariablement au vendredi saint (good friday). Ce jour-là n’a point du tout en Angleterre la tristesse solennelle qu’il revêt dans les pays catholiques, c’est à la fois un jour.de repos et de plaisir ; on pourrait dire que c’est un dimanche gai, si cette alliance de mots n’était condamnée par les idées religieuses de la Grande-Bretagne. Vient immédiatement après le vendredi saint le lundi de Pâques (Easter-monday), amenant à sa suite des parties de campagne qui se continuent plus ou moins durant toute la semaine. La fièvre des excursions éclate de nouveau dans l’été avec le lundi de la Pentecôte (Whit-monday). Il faut alors ou n’être pas Anglais ou avoir des occupations bien graves pour être vu de jour dans les rues de Londres. La Fête des Fèves (Bean-Feast), qui tombe vers le mois de juin, agit aussi sur l’humeur champêtre des Londoners, surtout dans la classe ouvrière, et enlève à l’intérieur de la ville des milliers de familles. Non-seulement ces excursions populaires obéissent comme les marées à des influences zodiacales, mais encore l’endroit du rendez-vous se trouve le plus souvent désigné par certains jours de l’année. C’est ainsi que la fête du printemps et du soleil ressuscites se célèbre le lundi de Pâques sur les collines de Blackheath. Au milieu des jeux d’adresse, des courses d’ânes et des tentes de gipsies s’élève le parc de Greenwich avec son vénérable observatoire, ce temple élevé à l’étude des astres qui conduisent dans le ciel la marche des saisons.

Il est curieux de visiter en de pareils jours l’embarcadère des railways, surtout celui de London-Bridge. Il semble que toutes les forces de la vapeur soient mises au défi d’emporter avec elles les flots d’excursionnists. Les femmes et les enfans sont naturellement de la fête et se précipitent d’un pas inégal vers les voitures ouvertes. Il y a beaucoup de voyageurs et très peu de bagages, à peine çà et là quelques corbeilles contenant des provisions de bouche. Enfin le signal du départ est donné, et le train glisse comme un serpent déroulant ses anneaux de wagons. Où vont-ils ? Plusieurs des habitans de Londres professent une sorte de culte pour Margate, Ramsgate et Sheerness. Cette dernière plage est sablonneuse et désolée, l’Océan ne s’y déploie guère dans toute sa grandeur ; mais après tout c’est la mer, un spectacle qui parle toujours au cœur des Anglais. Il y a quelques mois, les évêques de l’église anglicane ont écrit une lettre aux directeurs de chemins de fer pour obtenir qu’on ne lançât plus de trains d’excursion dans la journée du dimanche (sunday-excursion-trains). Cette lettre a été assez mal accueillie par l’opinion publique, et il y a très peu de chances que la mesure proposée soit mise à exécution. Les ouvriers témoignent ce jour-là pendant l’été une préférence invincible pour la grande église de la nature, et aiment, comme ils disent, à entendre au bord de la mer la voix majestueuse du vent qui prêche sur les eaux. Cette mode des excursions (nos voisins eux-mêmes l’appellent ainsi, fashion) s’appuie sur un besoin et sur un fait hygiénique. Un médecin qui a étudié la question depuis plusieurs années, le docteur Letheby, proclame avec l’autorité des chiffres que la mortalité dans la Cité de Londres est double de celle qui sévit dans les campagnes. Comment donc s’étonner que la grande cage de pierre s’ouvre à certains jours, et laisse partir des volées d’habitans qui s’en vont respirer la vie à travers champs et bois ? Les centres d’attraction varient pour les excursionistes, ainsi qu’on peut s’y attendre, suivant les temps de l’année et selon les goûts de chacun ; mais il se trouve aux environs de Londres un village qui a le privilège d’attirer constamment la foule. Ce village est Sydenham, où s’élève le Palais de Cristal. C’est là que nous voudrions conduire le lecteur et nous arrêter.


I

Aller au Cristal Palace répond à plus d’un besoin. D’abord c’est un but d’excursion et un lieu de promenade. Pour y arriver, on traverse en wagon de riches villages anglais, New-Cross, Forest-Hill, Lower-Sydenham ; on entrevoit d’agréables paysages du Surrey avec des tapis d’herbe verte et des bouquets d’arbres ; on côtoie des maisons de campagne qui s’avancent jusqu’au bord du chemin de fer, mais qui avec des airs de coquetterie féminine se montrent et se dérobent à demi sous un voile de feuillage et de fleurs. Avant même de descendre du wagon, on aperçoit les jardins du Valais de Cristal, où l’art a voulu marier le style italien et le style anglais sans trop contrarier la nature, qui triomphe après tout dans la libre et fière venue des grands arbres. Le principal centre d’attraction est pourtant, on le devine, le palais lui-même.

Cet édifice de fer et de verre est à peu près le même qui figurait en 1851 dans Hyde-Park, et qui abrita la première exposition universelle. Après avoir été démoli en 1852, il se releva sur les hauteurs de Penge, à Sydenham, d’après un nouveau plan qui modifia, agrandit et embellit à quelques égards les dispositions extérieures [1]. Dans les légendes du moyen âge, il est parlé de maisons transportées à de grandes distances sur les ailes des anges. Il était réservé à notre siècle d’industrie et à un nouveau système d’architecture de réaliser, — aux anges près, — ce rêve du merveilleux. Un caractère distinctif des constructions qui représentent en architecture le style anglais moderne est la mobilité ; elles se déplacent au besoin, se renouvellent et se transforment. Un autre avantage, auquel on s’attendrait beaucoup moins, est la solidité. Malgré son apparence fragile, le Crystal Palace a soutenu sans broncher le choc des élémens. Il y a quelques années, il fut assailli par une trombe, une tempête furieuse qui ébranla toute la toiture ; il résista. Ce palais a la force des choses légères et aériennes : incorruptible comme la lumière dont il est tout rempli, il défie le temps par la nature inaltérable des matériaux, le verre et le fer galvanisé. De loin, à quatre, ou cinq milles, il reluit au soleil comme un fouillis de diamans : on dirait plutôt un rêve d’édifice qu’un édifice lui-même, quelque chose de construit avec de l’air et avec des rayons. Vu de près, il développe une immense façade qui s’avance entrecoupée de galeries, de nervures de fer soutenant des arcades, d’éventails de cristal qui se déploient en forme de cintre. Cette façade est flanquée de deux ailes qui s’étendent sur une prodigieuse longueur, et de tours de verre qui sembleraient très hautes, si elles ne répondaient aux proportions gigantesques de l’ensemble. « Si les monumens ressuscitaient, ils auraient cette forme-là, » s’écriait un Anglais enthousiaste à la vue de cette architecture féerique et de ces hautes murailles de cristal qui laissent transparaître la couleur du ciel. Au fond, la beauté d’une telle, construction ne consiste pourtant que dans la hardiesse et la grandeur des lignes. L’intérieur, vu de la nef, ressemble tout d’abord à un immense jardin couvert. Il s’y forme pendant l’hiver des brouillards qui montent lentement vers le ciel de verre, et qui retombent en rosée. On y parcourt en quelque sorte des climats différens. Un jour de grande gelée, je passai successivement d’une température bien au-dessous de zéro dans une salle très chaude où les contrées équatoriales se trouvaient représentées par des palmiers, des bambous et des cocotiers. En toute saison d’ailleurs, ce jardin a ses bosquets, ses lianes qui courent et s’accrochent d’arbre en arbre, ses pièces d’eau couvertes, parées des larges feuilles des nénufars, ses oiseaux, merles, rossignols, fauvettes, rouges-gorges, qui font leurs nids dans les branches, qui volent et chantent sans même s’apercevoir de leur demi-captivité, ou qui se reposent familièrement sur l’épaule des statues. Dans cette colossale promenade, les foules disparaissent. Un Français exprimait devant moi son admiration pour le Crystal Palace ; il regrettait seulement qu’il n’y eût personne le jour où il l’avait visité. Il n’y avait en effet ce jour-là, d’après le rapport des feuilles anglaises, que cinq mille admissions.

Cet établissement, ainsi que presque toutes les grandes institutions en Angleterre, fut fondé par une compagnie. Cette compagnie de directeurs lança un prospectus annonçant qu’elle se proposait de lever un capital de 500,000 livres sterling, et d’émettre à cet effet cent mille actions de 5 livres chacune. Quinze jours après, l’argent était trouvé. Les fondateurs avaient résolu d’élever un palais à une idée. Quelle était cette idée ? Instruire les masses tout en les amusant. Pour mettre ce plan à exécution, la compagnie offrit à sir Joseph Paxton, l’architecte du palais de cristal dans Hyde-Park, la charge de directeur du jardin d’hiver, du parc et des serres. Son devoir était de placer le visiteur au milieu des arbres, des fleurs et des plantes de toutes les contrées, et d’attirer ainsi la multitude vers l’étude des sciences naturelles, en lui montrant par des exemples l’influence des climats sur la végétation. MM. Owen Jones et Digby Wyat, qui s’étaient distingués par leurs travaux dans l’exposition de 1851, furent nommés directeurs du département des beaux-arts. Leur mission consistait à décorer le nouveau palais et à réunir les chefs-d’œuvre de tous les temps, de toutes les civilisations et de toutes les écoles, de manière à former un cours d’enseignement qui pénétrât en quelque sorte par les yeux dans l’âme du peuple. Ils furent envoyés à cet effet sur le continent, où ils trouvèrent généralement un accueil favorable, excepté pourtant à Rome, à Padoue et à Vienne ; dans ces dernières villes, la jalousie étroite du gouvernement papal et les vues ombrageuses du gouvernement autrichien les empêchèrent de calquer certains monumens célèbres. Les départemens de la géologie, de l’ethnologie et de la zoologie furent confiés aux professeurs Edward Forbes et Ansted, au docteur Latham, à MM. Waterhouse, Gould, et à d’autres personnes bien connues dans le monde savant. Il ne s’agissait plus cette fois de former un simple musée d’histoire naturelle : la science devait parler aux regards et à l’imagination. C’est ainsi qu’au risque d’imposer certains sacrifices à l’authenticité des faits, M. Waterhouse Hawkins, sous les yeux du professeur Owen, entreprit de redonner une forme aux animaux disparus de l’ancien monde, au lieu d’exposer seulement des débris fossiles. Le travail étant ainsi divisé, et les architectes, MM. Fox et Henderson, ayant terminé la reconstruction du nouvel édifice de verre avec les matériaux de l’ancien, le Crystal Palace de Sydenham fut enfin ouvert le 10 juin 1854.

Depuis lors a-t-il atteint le but pour lequel il avait été construit ? A-t-il été, comme le voulait le programme même de la compagnie, un palais d’éducation pour le peuple ? Certes il y a beaucoup à apprendre dans cette riche collection de curiosités et d’objets d’art, dans cette histoire de la nature et du genre humain racontée par des monumens. C’est même à ce point de vue que nous signalons le palais de Sydenham comme un établissement unique dont nous voudrions voir l’idée s’étendre et se reproduire ailleurs. Et quel pays plus que la France aurait le droit et peut-être le devoir de la mettre à exécution ? On a beaucoup parlé chez nous de l’instruction du peuple ; on a très peu fait pour elle. Les Anglais sont plus pratiques ; ils ont bâti en quelque sorte un cours d’enseignement qui s’adresse à toutes les intelligences par l’attrait de la curiosité. La légère contribution d’un shilling n’a nullement empêché les classes ouvrières d’accourir en foule au palais de Sydenham, et je ne veux point croire que cette série de formes et d’impressions qui s’imposent à la mémoire ait glissé sur elles sans laisser de traces. Des connaissances enveloppées dans un spectacle et dans des sensations deviennent ainsi plus accessibles à la multitude ; on a pu en juger par l’étonnement et l’enthousiasme naïf qu’exprimaient les classes populaires à la vue des figures étranges représentant les civilisations évanouies. Le Palais de Cristal est le rendez-vous favori de certaines confréries ouvrières ; là se célèbre la fête annuelle des foresters, une société de compagnonnage très nombreuse en Angleterre. Ce jour-là, soixante-dix mille visiteurs inondent les jardins et les galeries, où les foresters se distinguent par des signes symboliques et par un costume théâtral qu’on suppose avoir quelque ressemblance avec celui du fameux Robin Hood. Des chefs d’institutions établies à Sydenham et dans les environs conduisent de temps en temps leurs élèves dans ce temple des arts, de l’industrie et du progrès. Apprendre par les yeux, acquérir certaines notions générales du beau et de l’utile dans l’ordre où les faits qu’elles représentent se sont développés à travers les âges, revivre dans les époques mortes et dans l’humanité même en renouant la chaîne des temps et des traditions par des signes visibles, quelle méthode d’éducation pourrait être mieux appropriée à la jeunesse ?

Des cours publics, — à de trop rares intervalles, il est vrai, — sont professés dans l’établissement sur les diverses branches de la science et de l’histoire, car les monumens, si frappans qu’ils soient, ne parlent point toujours suffisamment par eux-mêmes. C’est ainsi qu’en 1855 j’assistai à une série de leçons intéressantes dans lesquelles M. Waterhouse Hawkins cherchait à reconstituer, d’après les indications des restes fossiles, la physionomie des anciennes époques et des anciens habitans de la terre. Pourquoi suis-je néanmoins contraint d’ajouter que, malgré de très honorables efforts et malgré une collection dont on chercherait en vain l’équivalent dans toute l’Europe, du moins au point de vue qui nous occupe, le département de l’instruction, sous la forme de cours, est resté jusqu’ici dans le Crystal Palace à l’état d’enfance ?

L’intention des fondateurs était, on l’a dit, de mêler l’enseignement au plaisir, et ce n’est point cette intention que je blâme. ils étaient persuadés, et avec raison, qu’en rehaussant le caractère des divertissemens on élève l’esprit d’un peuple. Malheureusement il est arrivé au Crystal Palace ce qui arrivera toujours aux entreprises dans lesquelles domine un principe d’industrie, un intérêt matériel. Avant d’y voir une école pour les masses, la compagnie se représentait le Palais de Cristal comme une affaire. La recette était une question de vie ou de mort pour vivre, on a voulu attirer la foule. Il serait injuste de dire que la multitude se montra indifférente et insensible aux monumens d’art distribués de manière à illustrer l’histoire et le progrès des civilisations ; mais il est bien vrai que les jardins, les massifs de fleurs, les arabesques de rosiers, surtout les fontaines et les châteaux d’eau qui jouent à certains jours pour rivaliser avec les grandes eaux de Versailles, firent encore plus d’impression sur la majorité des visiteurs. On pourrait dire du Palais de Cristal ce que l’excentrique Jérôme Cardan écrivait dans ses mémoires en parlant des hommes de son entourage : Multi amici, pauci autem docti. Cet établissement compte beaucoup d’amateurs, mais il y en a relativement assez peu qui y viennent surtout pour s’instruire. Qu’est-il arrivé ? Les directeurs, pressés, limités par des considérations toutes matérielles, ont cédé au goût du public. Ils se sont montrés plus occupés dans ces derniers temps de varier les spectacles et d’introduire des amusemens étrangers au but de l’institution que de développer l’enseignement scientifique. Le Crystal Palace sert aujourd’hui à toute sorte d’usages ; on y donne des concerts monstres qui effarouchent les oiseaux et les chassent de leurs bosquets couverts, qui forcent à déplacer les statues, et qui envahissent le grand transept, entièrement livré ce jour-là aux musiciens, à une armée de quatre mille choristes et à une multitude d’hommes et de femmes jalouses de montrer leur toilette. On y fait des expositions de fleurs, de serins, de pigeons et de lapins. On y enlève des ballons qui, à cause de leur volume, prennent le nom de mammouths aériens. Il s’y tient de temps à autre des foires, fancy fairs, pour la vente des objets de fantaisie, dont le produit est destiné à des œuvres utiles et charitables [2]. Ces divers spectacles conservent encore un rapport plus ou moins éloigné avec l’art, l’industrie et la science [3] ; mais en est-il de même des exercices sur la corde raide ? Sans prétendre nier qu’un célèbre acrobate français n’ait été pour le Palais de Cristal une source d’argent grâce à ses exhibitions périlleuses, on peut se demander si, en s’en gageant dans cette voie, l’administration est restée strictement fidèle à son principe. Une certaine réaction semble même se former au sein du public contre les scènes et les parades où la curiosité seule est en jeu : j’ai entendu des femmes anglaises les condamner avec beaucoup de bon sens, mais aussi, je l’avoue, avec un peu trop d’affectation. N’y aurait-il point un moyen plus simple et plus efficace de témoigner leur dégoût pour ce genre de spectacles ? Ce serait de ne point y assister. Somme toute, il y a des jours où le palais de Sydenham dévie un peu de sa destination ; ce qui devrait être une école est trop un jardin de plaisir, une salle de concerts, une exposition toujours croissante de marchandises ; le bazar dévore le musée.

Je crois que les directeurs ont tort. Tout en tenant compte de certaines difficultés, il me semble qu’il y aurait les élémens d’un succès dans la partie sérieuse du Crystal Palace, si l’on se donnait la peine de l’étendre et de la compléter. Le goût du public finirait par s’attacher à un palais d’éducation ; mais il faudrait pour cela que l’administration elle-même eût le courage de persévérer dans la voie qu’elle avait ouverte. Si j’avais besoin d’être confirmé dans cette manière de voir, un fait me donnerait raison. La preuve que le champ de la science, mise à la portée de tous par un enseignement à la fois grave et amusant, n’est ni épuisé ni infertile, c’est qu’on s’occupe en ce moment même de construire un autre établissement du même genre, le Palais du Peuple, People’s Palace. Cette concurrence au Palais de Cristal doit s’élever à Muswell-Hill, sur le parcours du chemin de fer du Nord, Northern railway, dont le débarcadère est à King’s-Cross. Divers obstacles ont dans ces derniers temps contrarié l’exécution du projet ; mais les plans sont tout tracés, et M. Owen Jones, qui a été si utile à l’institution de Sydenham, a été chargé de diriger les travaux du nouveau château de verre. Il y avait à Londres un établissement qui, sans rentrer absolument dans le même système, s’en rapprochait à quelques égards : c’était le Panopticon. II avait été construit dans Leicester-square d’après un style que les Anglais qualifient de mauresque. On y trouve en effet quelques imitations de minarets, d’arcades en fer à cheval, quelques frêles colonnettes qui font penser aux palais des sylphides. M. Clarke, en fondant cette institution, se proposait d’offrir aux habitans de Londres un cercle de récréations instructives. Il voulait émouvoir l’imagination, pour mieux la gagner au sentiment des arts et à l’étude des sciences ; malheureusement les moyens d’attrait mis en œuvre pour atteindre ce but n’étaient pas très puissans, et, après avoir marché de faux pas en faux pas dans une voie où je ne voudrais point voir le Crystal Palace s’engager, le Panopticon est aujourd’hui tombé au rôle de salle de concert ou plutôt de café chantant. C’est tout simplement l’Alhambra, le même qui, avant cette triste transformation dernière, s’intitulait emphatiquement le Palais des nuits arabes. N’est-il point instructif de placer en regard de cet établissement déchu la Royal Polytechnic Institution, qui se propose, elle aussi, de rendre la science amusante, mais qui, n’ayant jamais fait d’indignes concessions aux goûts frivoles du public, a conservé intacte sa réputation et conquis un certain succès ?

Le Palais du Peuple n’existant encore qu’en projet, et la Polytechnic institution n’illustrant qu’un côté de la science, c’est le Crystal Palace qu’il nous faut choisir comme un type de la manière dont les Anglais comprennent l’alliance du plaisir et de l’instruction. Malgré de regrettables lacunes et certains défauts inséparables peut-être d’une première exécution, ce dernier établissement nous présente d’ailleurs un grand ensemble de faits et d’idées. On voudrait dans cette étude dégager les principaux traits d’un cours d’éducation qui n’est point représenté ailleurs sous les mêmes formes, signaler les améliorations utiles qu’il conviendrait d’y introduire, interpréter en un mot la pensée qui a présidé à l’érection du palais de Sydenham, en disant à la fois ce qu’il est et ce qu’il devrait être. Puissent quelques-unes de nos réflexions, si elles sont justes, exercer une influence sur l’économie du, nouveau palais qu’on est en train de bâtir à Muswell-Hill et de ceux qui s’élèveront sans doute dans l’avenir !


II

Le Crystal Palace embrasse deux grands ordres de faits : l’histoire de la terre avant l’homme, — l’histoire de la terre depuis l’avènement de l’homme. La première de ces histoires se trouve représentée à l’extrémité du jardin. Là le terrain est disposé de manière à figurer des falaises, des plages, des soulèvemens, des bassins, des îles. On y a transporté des roches prises dans les différentes formations géologiques de la Grande-Bretagne. L’intention du professeur Ansted et de sir Joseph Paxton a été d’illustrer par des exemples les zones de la croûte terrestre dans l’ordre où elles se succèdent et sa superposent les unes aux autres. D’abord se présentent le vieux grès rouge, le calcaire carbonifère et le terrain houiller ; puis, avec le nouveau grès rouge, commence un nouvel ordre de phénomènes : non contens de retracer aux yeux le gisement et l’allure des roches, les savans et les artistes du Palais de Cristal ont voulu ressusciter les anciens habitans qui se montrent enfouis dans les stratifications plus récentes. Ressusciter, pour l’homme c’est retrouver la forme des choses disparues ; or quoi de plus oublié et de plus évanoui que les êtres très réels qui ont vécu jadis à la surface de notre planète ? Les voilà pourtant, non tels peut-être qu’ils sont sortis des mains de la nature, mais du moins à peu près tels, restaurés qu’ils sont par les procédés de la science.

Sur l’île du nouveau grès rouge, nous trouvons accroupis le labyrinthodon et le dicynodon, sorte de crapauds monstrueux égalant à peu près en grosseur la stature d’un bœuf. Dans l’île des lias rampe la dynastie des grands reptiles, l’icthyosaure avec son gros œil rond, sorte de lanterne allumée dans la nuit des mers, le plésiosaure, remarquable surtout par la longueur de son cou grêle et flexible au bout duquel une tête plate devait darder çà et là les flèches du serpent, c’est-à-dire d’implacables morsures, le plésiosaure enfin, qui ressemble beaucoup au gavial des bords du Gange. Dans la formation suivante, celle de l’oolithe, on rencontre de petits ptérodactyles ou reptiles ailés et le mégalosaure, ce colosse à tête de lézard, vorace comme un crocodile, armé d’une forêt de dents, soutenu par devant sur des pattes qui ressemblent à deux piliers, ayant vingt-neuf pieds anglais de longueur depuis le museau jusqu’à l’extrémité de la queue et vingt-deux pieds six pouces de largeur autour des côtes. Toujours dans la même île, mais parmi les terrains crétacés, surgissent les massifs iguanodons et les hylaeosaures, lézards au dos hérissé d’épines et portés par quatre jambes beaucoup plus grosses que celles du plus gros éléphant. Là aussi nage le mosasaure, montrant seulement sa tête monstrueuse au-dessus du lac, et plus loin reposent, en quelque sorte perchés sur un rocher, les grands ptérodactyles, ces dragons fabuleux de l’ancien monde, ces chimères aux ailes repliées et aux pattes armées de griffes, qui semblent garder le secret de l’antique nature. Il nous faut maintenant quitter l’île des terrains secondaires, car nous allons entrer dans un autre âge de la création. Cette ère nouvelle nous apparaît sur une autre île, celle des terrains tertiaires, où se groupe un tout autre système d’animaux. Les voici debout et en quelque sorte vivans comme dans un rêve, ces anciens mammifères dont les simples débris fossiles ont tant, étonné il y a un demi-siècle les naturalistes : le palœolherium avec sa trompe, véritable tapir de l’ancien monde, l’anoplothère commun, l’anoplothère grêle, et plus loin le megatherium, ce gigantesque paresseux en train d’abattre un arbre pour en manger les feuilles. Viennent ensuite les fiers élans irlandais au front branchu, derniers représentans d’une création éteinte, mais qui s’avançait graduellement vers les formes présentes de la vie, et dont on peut ainsi renouer les nombreux anneaux à la grande chaîne des animaux modernes.

Tout cela constitue, je l’avoue, une géologie tant soit peu romanesque et théâtrale ; mais ne devait-elle point être ainsi pour frapper l’imagination des masses ? Ce fut dans tous les cas une idée heureuse que d’opposer dans les jardins l’histoire de la terre à l’histoire du genre humain, représentée par de tout autres monumens dans l’intérieur du palais : l’une est en quelque sorte la préface de l’autre. N’est-ce point aux anciens événemens du globe qu’il faut remonter pour retrouver l’origine du niveau actuel des mers, de la distribution des vallées et des montagnes, de la configuration des côtes et de tous les traits de géographie physique dont l’influence a été si grande sur la civilisation ? Qui ne saisit alors le lien entre le spectacle des anciens mondes et la salle du palais consacrée au département de l’histoire naturelle et à l’ethnologie ? Une méthode différente de celle qu’on suit d’ordinaire dans les musées a présidé ici à l’arrangement et à la classification des diverses formes de la vie. On a voulu grouper les plantes et les animaux dans un ordre géographique, de manière à donner une idée de la distribution des êtres organisés à la surface de la terre, des contrées où ils ont pris naissance et des influences exercées par les climats. Quoique tout dans l’aspect général de cette nature, comparée à celle des anciennes époques, présente un caractère de nouveauté, il est un événement qui la frappe d’un cachet tout particulier, c’est la présence de l’homme. Ce dernier était bien contenu en germe dans les progrès antérieurs du règne animal ; mais comment s’en est-il dégagé ? C’est le grand mystère de la science, et les professeurs du Crystal Palace n’avaient nullement reçu mission de l’expliquer ; ils se sont contentés alors de constater le fait et de le traduire sous une forme pittoresque.

Des bosquets s’étendent à droite et à gauche de la nef, peuplés ça et là par des groupes d’indigènes appartenant à l’ancien ou au Nouveau-Monde. Quoique l’espèce humaine offre partout des traits d’unité, elle se partage toutefois en races qui diffèrent par la couleur, par les caractères physiques, et dont chacune semble attachée à l’une des grandes divisions du globe terrestre. C’est ainsi par exemple que le nègre vit et se développe surtout dans les contrées de l’Afrique centrale où les plantes et les animaux présentent le plus d’analogie avec la flore ou la faune des anciennes époques géologiques. La race noire, au degré le plus abaissé, se montre dans un groupe de sauvages du nord de l’Australie ; leurs membres grêles et allongés rappellent à première vue les proportions du singe. Sont-ils pourtant inférieurs à cette famille de Bushmen qui figure un peu plus loin, race malheureuse qui s’éteint chaque jour dans le sud de l’Afrique, persécutée par les autres tribus indigènes et par les durs colons européens ? Après avoir parcouru ainsi tout le monde noir, on arrive aux Cafres-Zoulous, dont la peau est brune, le front haut et l’intelligence beaucoup plus développée. Chemin faisant, on rencontre des Danakils, menant boire leurs chameaux ; ces Abyssins forment la transition entre le nègre et l’Arabe. Le continent d’Amérique nous présente ses naturels du Mexique, ses Caraïbes, ses Botocudos. Les îles de l’archipel océanique nous montrent une famille de Papouans, qui tiennent à la fois du nègre et du Malais avec leurs cheveux crépus qui ressemblent à une masse d’étoupe. Enfin en Asie, dans un groupe d’Hindous appartenant à différentes castes, et occupés à chasser le tigre, nous trouvons le germe de notre race blanche. Non content de mettre l’ethnologie en action et de représenter les jeux, les occupations, les exercices favoris, la vie domestique des différentes familles humaines, on a voulu encore les entourer des animaux qui expriment le mieux la physionomie des différens climats et auxquels les mœurs de l’état sauvage se relient par tant de rapports. L’intention était excellente, mais l’exécution laisse beaucoup à désirer. La plupart des masques humains ont été, je l’avoue, calqués sur la vie ; les peaux des divers animaux ont été assez bien préparées, et pourtant l’ensemble est petit, les détails eux-mêmes semblent quelquefois puérils ou ridicules [4]. Un Anglais, grand naturaliste, frappé de l’insuffisance de ces calques de plâtre, se demandait un jour pourquoi l’on n’aurait point au Crystaî Palace de vrais sauvages en chair et en os se livrant devant le public à des simulacres de chasse ou de guerre. Cette idée soulève plus d’une objection et rencontrerait sans doute des difficultés ; mais la Grande-Bretagne serait plus à même que toute autre nation de la mettre en pratique à cause de l’étendue de ses relations avec toutes les contrées de la terre.

La partie du Crystal Palace que nous venons de parcourir nous a offert de grandes révolutions à la surface du globe, une série de développemens se produisant avec ordre dans l’échelle de la vie, en un mot le progrès dans l’organisation de la matière. Ne sommes-nous point ainsi préparés à mieux saisir les lois de l’histoire ? C’est par une série de changemens que les races primitives se sont avancées de la barbarie vers la civilisation ; la vie sociale a eu, comme la nature, ses formations successives, les âges de l’humanité, ainsi que les âges de la terre, ont laissé derrière eux des couches où gisent ensevelies les curieuses dépouilles du passé. Chaque série de la civilisation a un type aussi bien que chaque série animale ; on a voulu saisir et ressusciter ce type, le présenter aux yeux dans les monumens qui le caractérisent, retracer d’étape en étape la marche du progrès telle qu’on la trouve imprimée sur l’architecture et dans les arts des nations éteintes. Pour l’histoire comme pour la science, tout ce qui vit a ses racines dans tout ce qui a vécu. Avoir été successivement l’homme des différentes époques et des civilisations disparues, avoir vu naître les premières sociétés, avoir assisté aux mystères de l’ancienne Égypte, avoir vu luire le siècle de Périclès et l’antiquité s’évanouir pour faire place aux nations modernes, qui de nous n’a fait ce rêve ? Eh bien ! c’est ce rêve qu’on a cherché à incarner en quelque sorte dans un vaste ensemble de monumens et de statues. Le visiteur revit jusqu’à un certain point dans l’humanité par la faculté qu’il a de voyager en quelques heures à travers les temps, les âges et les formes renouvelées des sociétés qui se succèdent et se continuent. De là une nouvelle méthode d’éducation qui consiste à conduire l’esprit par ce qu’on a appelé les milieux ambians de l’histoire universelle.

À l’horizon ou, comme dit Macaulay, au crépuscule de l’antiquité nous apparaît le sombre et gigantesque fantôme de l’Inde. Et pourtant l’Inde, surtout l’Inde ancienne, se trouve très pauvrement représentée au Crystal Palace. On s’explique d’autant moins aisément une telle lacune que les Anglais ont plus de moyens pour étudier cette contrée obscure et féconde en surprises. Les artistes auraient trouvé dans l’Indian Museum et dans une excellente collection de photographies des anciens temples les élémens nécessaires pour reconstruire un style d’architecture évanouie. Au Musée indien surtout ils auraient pu copier, en les groupant et en les rattachant à un système, les figures étranges des dieux hindous, des incarnations et des monstrueux avatars, — fausses couches, comme on l’a dit, du sentiment religieux égaré dans la nature. Heureusement, si l’Inde antique a été négligée, il n’en est pas du tout de même de l’Égypte. Cette vieille civilisation nous apparaît sortant de son linceul et comme rajeunie par des procédés ingénieux de restauration qui animent et colorent les faits connus sans les dénaturer [5]. Les types d’architecture qu’on a réunis dans la cour égyptienne (egyptian court) n’ont point toujours été pris à telle ou telle ruine ; ce sont plutôt des illustrations de différens styles groupées de manière à donner une idée du développement de l’art chez cette nation mystérieuse. Qu’on ne s’attende point toutefois à trouver dans ces changement le caractère du progrès aussi fortement empreint que sur l’histoire des édifices appartenant à des peuples plus modernes. La religion s’y opposait ; des dogmes pétrifians avaient à jamais fixé les symboles du culte ; la loi de cet art, comme celle de la société tout entière, était l’immobilité. L’idée de M. Owen Jones est même que nous ne connaissons bien que l’époque de la décadence du style égyptien ; l’ère de sa grandeur et de sa perfection a été ensevelie avec les plus anciens pharaons ; c’est à peine si nous en découvrons çà et là quelques débris d’autant plus beaux qu’ils sont plus anciens. Encore bien moins pouvons-nous atteindre à l’enfance de cet art, qui se perd dans la nuit des temps. Une avenue de lions, calqués sur deux exemplaires rapportés d’Égypte par lord Prudoe (aujourd’hui duc de Northumberland), nous conduit vers l’enceinte extérieure d’un temple, — des murailles décorées de bas-reliefs creux et de colonnes. Quel est ce temple ? Hâtons-nous de dire qu’il ne se rapporte à aucun monument particulier découvert sur la terre d’Égypte ; c’est pourtant une représentation exacte, les savans le reconnaissent, du style qui florissait à l’époque des Ptolémées. Voulant surtout parler aux sens et donner une figure à l’histoire, les professeurs du Crystal Palace auraient manqué leur but, s’ils s’étaient contentés de reproduire les fragmens isolés et mutilés qu’on trouve dans les musées d’art. Il leur fallait donner une âme et un corps au symbolisme égyptien, relever les ruines, choisir et grouper dans un espace beaucoup trop limité les traits qui pouvaient le mieux transmettre à l’esprit du spectateur l’idée d’une civilisation si éloignée de la nôtre. Les murailles se montrent couvertes de figures bizarres et coloriées, le principal sujet de la scène étant un roi qui. fait des offrandes et qui reçoit les présens des dieux. Les chapiteaux des colonnes sont formés de feuilles de palmier et de lotus ; d’autres encore montrent le papyrus à ses divers états de développement, depuis le bouton jusqu’à la fleur épanouie. Sur la frise qui surmonte les colonnes court une inscription hiéroglyphique proclamant que « dans la septième année du règne de Victoria, la souveraine des vagues, ce palais a été élevé et illustré de mille statues, comme un livre pour l’usage des hommes et des femmes de toutes les nations. » A la vue de ces ornemens d’architecture, tels, ou à peu près tels, qu’ils auraient pu sortir du ciseau d’un artiste au nez écrasé et aux pommettes saillantes, on est tenté de se croire pour tout de bon en Égypte, au temps des Ptolémées. Je pénétrai donc dans la cour ou le parvis du temple, non sans m’être recommandé à deux globes ailés, symbolique divinité qui protégeait les seuils de porte. C’est là que devait s’assembler la multitude. À ma gauche s’étalait sur la muraille une grande fresque sculptée du temple de Ramsès Mai Amun à Médinet-Habou, près de Thèbes. Des guerriers étaient représentés comptant devant le roi, chef de la dix-neuvième dynastie, debout dans son chariot, entouré de ses serviteurs et de ses porteurs d’éventail, les mains des ennemis massacrés, — il y en avait trois mille, ainsi que me l’apprirent les hiéroglyphes gravés sur la tête des scribes, circonstance qui, comme on pense bien, m’inspira la plus profonde admiration pour ce grand et magnifique souverain. À ma droite était la représentation d’une bataille ou plutôt d’un siège, car les Égyptiens étaient en train d’enlever une forteresse. Me retournant, je me trouvai en face de huit figures gigantesques, droites, enveloppées dans une étroite tunique blanche, et les mains croisées sur la poitrine. Ces statues, aux joues couleur de brique, ouvraient de grands yeux noirs qui semblaient regarder fixement l’éternité. Je passai sous cette morne vision de la gravité farouche et de la force immobile, puis, tournant à gauche, je me trouvai au milieu d’une colonnade fort serrée, d’un effet original et curieux. Chacune de ces colonnes représentait huit tiges et huit boutons de papyrus liés ensemble, qui s’élevaient en forme de gerbe. Enfin j’arrivai devant la tombe découverte à Beni-Assan, creusée dans une chaîne de rochers qui forment une barrière à l’est du Nil et séparent le désert de sable de la fertile vallée du Nil. Ce monument remonte à une époque très ancienne, plus de seize cents ans avant notre ère. Il est facile de s’en apercevoir à la forme nue et sévère des colonnes qui forment un des premiers ordres de l’architecture égyptienne. Pourquoi faut-il que des dispositions commandées sans doute par des causes qu’il est facile de deviner aient altéré le caractère original de ce mausolée, en lui enlevant ses ténèbres et sa solennelle horreur ? Sans trop m’arrêter à ce détail, je continuai mon chemin dans une dernière salle ornée de toute sorte de bas-reliefs, de statues et de peintures, dont l’une représente Ramsès II en train de faucher les têtes de ses ennemis avec l’aide du bon dieu Ammon-Ra. Je traversai des colonnades de différens styles et de différentes époques, depuis celles du temple de Philœ jusqu’à celles du temple de Karnac, et dont quelques-unes portaient au faîte la statue de la déesse égyptienne de l’Amour, aux oreilles de génisse, et appelée par les Égyptiens « la grande vache qui avait engendré le soleil. » Enfin je découvris dans un enfoncement le fameux temple d’Abou-Simbel [6]. Ici le charme se trouva rompu, car une inscription anglaise nous avertit que nous avons seulement devant les yeux une miniature de la façade du temple lui-même, creusé dans le flanc d’une ancienne carrière de pierres. Pour ressaisir l’illusion, il faut passer dans une autre salle, ou, si l’on veut, dans une autre cour. Là, au milieu d’une température élevée qui favorise la croissance des plantes tropicales, et au bout d’une avenue gardée par une double rangée de sphinx, s’élèvent deux stupéfiantes statues ayant chacune soixante-cinq pieds de haut [7]. Ce sont les colossales figures de Ramsès le Grand, assis dans une attitude de passive majesté qui indique bien un être supérieur et insensible au monde que nous habitons. D’autres statues beaucoup plus petites sont celles de sa mère, de sa femme et de sa fille. La taille exagérée des premières exprime donc surtout la grandeur de la condition sociale, la nation absorbée dans l’état et l’état personnifié dans un homme.

Qui ne voit d’ici l’intention des professeurs du Palais de Cristal en exhumant et en restaurant ces fossiles de l’histoire ? Ce qui sort d’un tel spectacle n’est point tout à fait de la science, mais ce sont du moins des impressions qui y conduisent. Sous le voile des symboles, on a essayé de reconstituer un des types de la civilisation primitive. Comme les Égyptiens ont surtout célébré leur passage sur la terre par des édifices énormes et mystérieux qui ont défié le temps, les hommes et le désert, c’est à leur architecture qu’il fallait s’adresser d’abord pour reproduire les grandeurs de ce qu’on est convenu d’appeler l’âge babélique de l’humanité. L’art, ainsi que tout l’ordre social, était d’ailleurs sorti de la religion, et de même que la plupart des théogonies anciennes, celle de l’Égypte s’appuyait sur une vaste conception du monde extérieur. Ce sont les lois ou plutôt les forces hiérarchiques de l’univers qu’on personnifiait dans ces dieux à face d’ibis, de tigre, de chacal et de crocodile. L’immolation consacrée dans l’intérieur du temple sous toutes les formes se traduisait dans l’état par tous les genres de sacrifices : de là ces glaciales et accablantes figures sous lesquelles le peuple adorait son propre anéantissement. Dans cet ordre de choses absolu, inéluctable, l’immobilité des institutions se réfléchissait dans l’immobilité des statues. Comment ce moule des sociétés antiques s’est-il brisé ? Des naturalistes fatigués de rapporter à la doctrine des cataclysmes les grands changemens qui se sont opérés sur la terre dans la nuit des époques géologiques ont voulu les expliquer par d’autres causes plus simples, les variations de l’atmosphère et l’épanouissement des nouvelles formes de la vie sur le globe. Il viendra peut-être de même un jour où les historiens accorderont moins d’influence aux guerres et aux révolutions sur la décadence des états qu’aux lentes et inévitables lois du progrès. Si par miracle les pharaons enfouis sous les ruines des anciens édifices pouvaient revenir à la lumière, ils reconnaîtraient qu’il n’y a plus de place pour eux dans le monde moderne et, fermant la paupière, ils se recoucheraient majestueusement dans leurs tombeaux. Ces grandes existences, figurées par les proportions colossales de la sculpture, n’étaient à l’aise que dans le passé ; débordées par un nouvel ordre de faits, par des changemens historiques auxquels il leur était interdit de s’accommoder, elles se sont éteintes, après avoir laissé dans les sables de l’Égypte les témoignages et les monstrueux débris de leur puissance effacée.

Il nous faut pourtant rester quelques momens encore dans le cycle des vieilles civilisations orientales. À notre droite s’étend la cour assyrienne, assyrian court, où, à l’aide des mêmes procédés, on a voulu reconstruire non tel ou tel temple, mais la physionomie générale d’une architecture oubliée. On a mis à contribution les découvertes faites, il y a quelques années, dans l’ancien empire d’Assyrie, à Khorsabad. On a résumé les travaux des savans et des antiquaires qui ont rappelé en quelque sorte à la lumière le palais de Sargon, successeur de Shalmaneser, et le palais de son fils Sennacherib à Kouyunjik, ainsi que celui d’Esarhaddon et de Sardanapale à Nimroud. Enfin on a consulté d’autres explorations et d’autres fouilles qui ont mis récemment à nu les ruines des palais de Nebuchadnezzar à Babylone, de ceux de Darius et de Xerxès à Suse. Ce ne sont point seulement les grandes proportions et en quelque sorte les ossemens de cette architecture fabuleuse qui ont reparu derrière le voile de sables écarté par la main des voyageurs, mais encore des détails minutieux, des ornemens délicats, des restes de peinture qui ont permis de redonner la vie et la couleur aux plus étranges créations de l’art assyrien ou ninivite. Certes c’était une tentative nouvelle et curieuse que de nous introduire dans les monumens des royaumes de Mésopotamie durant les deux siècles qui s’écoulèrent entre le règne de Sennacherib et celui de Xerxès. Ce travail de restauration a été confié à M. James Fergusson et à M. Layard [8], qui, sans imposer de sacrifices à la vraisemblance, ont su réunir dans un palais imaginaire les traits épars d’une époque et d’une civilisation qui semblaient à jamais perdues. Les entrées de ce palais apparaissent gardées par ces gigantesques figures de taureaux ailés à tête d’homme et à barbe noire frisée, qui, selon M. Layard, représentaient les trois grands attributs de la divinité, l’intelligence, la force et l’ubiquité. Que ces monstres et que les Hercules assyriens étranglant les lions ne vous effraient point ! Vous pénétrerez alors dans une grande salle au centre de laquelle s’élèvent quatre colonnes exactement copiées sur celles qui ont été retrouvées à Suse et à Persépolis. Les murs se déploient couverts de sculptures et d’inscriptions cunéiformes (ou plutôt à têtes de flèches) qui ont été récemment déchiffrées, et surtout de peintures ou de sculptures religieuses. Il ne faut pas oublier que ces palais étaient aussi des temples, car le roi cumulait les fonctions de grand-prêtre et de chef militaire de la nation. Le plafond qui couronne la salle présente la forme générale des plafonds dans cette ancienne partie de l’Asie ; mais il a servi principalement de prétexte pour étaler les différens modes de coloration de l’art assyrien. Au fond de la cour, on remarque une voûte d’une forme élégante, et dont le dessin semblerait devoir appartenir à un goût plus moderne que celui des peuples d’Assyrie : c’est pourtant une fidèle copie du modèle qui a été découvert à Khorsabad. De cette salle, on passe dans deux chambres disposées de manière à donner une idée de l’ordonnance des anciens palais, et décorées de moulures prises sur les bas-reliefs découverts à Nimroud. Conformément à l’usage des antiques souverains dont nous visitons les domaines, on y trouve aussi des tableaux de chasse, de guerre, de sacrifices et de tous les divertissemens qui pouvaient occuper les loisirs d’un souverain d’Asie. Par l’ensemble des traits, l’art assyrien se rattache, quoique avec des nuances très distinctes, aux groupes des autres civilisations primitives, telles que celles de l’Inde et de l’Égypte. C’est le même symbolisme accablant et formidable, la même tendance à l’exagération des formes, presque la même hiérarchie de dieux moitié hommes et moitié bêtes, témoignant ainsi que le moi n’avait pu encore se dégager des forces muettes et confuses qui l’enchaînaient à la nature. Quoique enveloppé dans des mythes différens, le culte contribuait toujours à former une société où le peuple, acceptant avec une résignation aveugle la nécessité des causes qui l’opprimaient, se faisait une religion de sa faiblesse et de ses terreurs.

En passant de l’Égypte et de l’Assyrie à la Grèce, le visiteur éprouve cette sorte de soulagement qu’il a déjà connu tout à l’heure en quittant dans les bassins géologiques les étranges reptiles de la formation tertiaire, — rêves pénibles de la terre durant sa période d’enfance, — pour des animaux qui se rapprochaient davantage des formes présentes de la vie. Il s’éloigne en effet des chimères et s’avance vers la réalité. À l’âge ténébreux des monstres et des dragons, à la morne immobilité des dieux et des sphinx, à un art gigantesque et assombri par une religion taciturne, succède tout à coup pour lui le rayonnement de la beauté. Il s’en faut pourtant de beaucoup que ce changement ait été aussi soudain dans l’histoire ; on retrouve au sein de l’architecture égyptienne des germes et des prototypes qui ont été plus tard fécondés, développés par l’art des Grecs [9] ; il est même probable que cette transition nous semblerait infiniment moins brusque, si nous possédions les monumens primitifs qui caractérisaient l’enfance du génie hellénique. La vérité, c’est que la Grèce, surtout à l’origine, tenait encore par certains liens religieux et poétiques à l’antique Orient ; mais elle s’en détache par une organisation sociale plus libre, par des mœurs plus douces et par des dieux plus humains. Pour indiquer une des causes de ce progrès, peut-être eût-il fallu exprimer mieux encore qu’on ne l’a fait au Palais de Cristal le changement des climats. M. Owen Jones, chargé de décorer la cour grecque (greek court), n’a point suivi tout à fait le même système qui avait été adopté pour l’Égypte et pour l’Assyrie : ici les monumens devenaient plus certains et mieux connus ; il s’est alors contenté de les réunir et de les exposer, tout en les encadrant dans un milieu qui pouvait aider à l’illusion. On entre tout d’abord par une façade d’ordre dorique dans l’intérieur d’un agora ou forum grec, qui servait de marché et aussi de rendez-vous pour les solennités publiques. Ce qu’il y a surtout d’inventé dans cette décoration de théâtre, destinée à mettre en scène un peuple de statues, est la couleur dont on a revêtu les principales lignes d’architecture. Ces surfaces bleues, rouges ou jaunes, blasonnées d’or, donnent assez bien, il est permis de le croire, une idée de la manière dont les Grecs entendaient l’ornementation des édifices. Dans l’intérieur de cette cour se trouvent groupées et disposées, selon un certain ordre, des statues de plâtre moulées sur les modèles que possèdent les principaux musées de l’Europe. En sortant de l’agora, on traverse une petite cour latérale, la stoa, où le visiteur se trouve en quelque sorte entre l’art grec et l’art égyptien, le premier représenté par une colonnade d’ordre dorique, et le second par un mur incliné. Il peut ainsi comparer les deux styles, les formes harmonieuses aux figures passives et colossales. Encore un pas, et nous entrons dans un atrium couvert qui était généralement attaché à l’agora. De larges piliers soutiennent un plafond à panneaux qui a été imité du temple d’Apollon à Bassa, en Arcadie. Là s’étend une longue galerie de sculptures célèbres, parmi lesquelles on distingue la frise du Parthénon, que M. Owen Jones a essayé de repeindre, moitié de sentiment, moitié d’après les indications fournies par les restes de l’antiquité grecque. Enfin se montre le Parthénon lui-même, qui a été reconstruit sur les lieux, grâce aux conseils et aux études de M. Penrose, qu’un long séjour dans la ville d’Athènes et de profondes études ont familiarisé avec les secrets de l’architecture grecque. Cette éducation par les monumens s’adresse à un public dont la majorité n’a jamais lu une ligne des poètes grecs : n’est-il point vrai pourtant qu’une histoire de l’art, de la religion et de la société hellénique se dégage jusqu’à un certain point de l’ensemble du spectacle ?

Les figures du culte, ramenées à des proportions plus modérées que celles des mythes égyptiens,— sombres hallucinations de pierre qui obsédaient le cerveau de l’homme, — indiquent assez le déclin de la théocratie. En Grèce, malgré les mystères et les initiations, tout un côté de la religion se découvre ; le ciel se déride, les dieux se montrent augustes et sereins à la lumière de l’Olympe. Ce ne sont plus de simples forces de la nature, ce sont des personnes. Le voile qui cache encore la tête de quelques divinités n’a plus le caractère d’un secret impénétrable ; c’est le péplos, un emblème cosmique, une image du merveilleux tissu qui répand et organise la trame de la vie à la surface de la terre. L’homme, jusque-là passif dans ses rapports avec l’univers, se sépare de l’inertie accablante des élémens, réagit par la pensée sur le monde extérieur, qu’il modifie, et dégage enfin de la nature l’idéal du beau. À la raideur symbolique des formes consacrées par le dogme, aux conceptions religieuses du premier âge qui pétrifiaient sous un moule invariable les attributs de la divinité succèdent peu à peu la souplesse et la liberté de la fantaisie dans les arts. La statuaire se dégage de l’immobilité grandiose de l’architecture ; ces êtres de pierre, fils du cerveau humain, qui osaient à peine essayer, comme l’enfant, un premier pas, revêtent au plus haut degré le mouvement et l’expression : ils vivent, ils agissent, ils partagent, en les élevant, nos passions, nos joies et nos tristesses. Pascal, cherchant le trait distinctif de la grandeur de l’homme, croit le trouver dans ce que « l’homme est le seul être de la création qui se sente souffrir. » On pourrait dire de même que la statuaire grecque est la première où, comme dans le groupe de Niobé par exemple, éclate le sentiment de la douleur. Qu’on ne demande rien de semblable aux colossales figures égyptiennes, aussi insensibles que le granit où elles ont été taillées ! A mesure qu’il émancipe ses dieux, le peuple grec s’affranchit lui-même, car partout les institutions civiles et politiques se montrent calquées sur les idées religieuses. Au lieu de ces temples caverneux et de ces palais de l’Orient qui résumaient l’effrayant parasitisme d’une nation absorbée par un homme ou par une caste, nous trouvons en Grèce des places publiques où se réunissaient et se consultaient toutes les classes de la société.

On doit s’attendre à des changemens à vue : nous étions Grecs, nous voici Romains. Qui ne voudrait en effet pouvoir se dépouiller de sa personnalité au milieu de ces transformations successives, et devenir en quelque sorte le caméléon de l’histoire ? Cette fois nous nous promenons dans une partie extérieure du Colisée, devant un mur percé d’arches en forme de cintre et ornées de colonnes d’ordre dorien : c’est l’entrée de la cour romaine (roman court), à l’intérieur de laquelle s’ouvre un large appartement dont les murs ont été peints de manière à imiter le porphyre, la malachite et les marbres rares dont les Romains aimaient à décorer leurs palais. Ainsi qu’au sein de la cour grecque, le visiteur parcourt une suite de vestibules où il peut étudier les modèles de l’architecture et de la statuaire. À première vue et à ne consulter que le sentiment des arts, on serait tenté de croire que Rome imprime un pas en arrière dans la voie de la civilisation. Comparée à la Grèce, ne présente-t-elle point des traces de barbarie qui se prolongent jusque sous les délicatesses du siècle d’Auguste et jusque sous la corruption des césars ? On revient pourtant de cette impression quand on songe à quelques-unes de ses lois et de ses institutions politiques, quand on se souvient surtout qu’elle a fondé l’organisation de la cité, jetant ainsi jusque dans les Gaules le germe des libertés d’où devait sortir un jour l’affranchissement des communes. Peut-être ce côté de la grandeur romaine n’est-il point assez accusé au Crystal Palace. Le Colisée, avec sa sombre devise : panem et circenses, était-il bien l’édifice qu’il fallait choisir pour donner une idée de la valeur d’une puissante nation ? La race latine avait primitivement un caractère tranché et des dieux à elle ; mais, enchaînée plus tard à ses conquêtes, elle prit plus ou moins la philosophie, les dieux et les arts des peuples vaincus. On peut suivre ce mouvement sur les statues qui se succèdent selon l’ordre des âges. Non content de raconter ainsi l’histoire de Rome depuis les beaux temps de la république jusqu’à la triste série des empereurs, on a voulu encore nous apprendre quelque chose des mœurs et de la vie domestique des Romains. On s’est adressé aux ruines d’Herculanum et de Pompéia, ces cités enterrées toutes vivantes sous la lave ou la cendre. De même qu’il est arrivé si souvent dans l’histoire de la nature, les matériaux qui ont détruit ces deux villes ont servi à les conserver. Tout en se proposant de reconstruire le modèle d’une maison romaine à l’aide des indications fournies par les fouilles qui ont exhumé Pompéia, on n’a point eu en vue telle villa particulière. L’intention a été de donner le type d’une habitation complète avec les cours, les vestibules et la distribution des chambres. Les voyageurs qui ont été à Naples affirment d’ailleurs que l’imitation est d’une exactitude rigoureuse [10]. On entre par un étroit passage, le prothyrum ; de chaque côté est une loge réservée au portier et aux esclaves ; sur le pavé se montre, incrustée en mosaïque, la figure d’un chien féroce, avec ces mots écrits : cave canem [11]. Au reste, le visiteur est libre de se croire chez lui, pour peu qu’il accepte de bonne foi l’illusion qu’on cherche à lui inspirer. Romain du temps d’Auguste, le voici maintenant dans son atrium, au centre duquel une ouverture pratiquée dans le toit, le compluvium, reçoit et déverse l’eau des pluies dans un bassin de marbre, l’impluvium. Autour de l’atrium, il peut entrer dans les chambres à coucher (cubicula), curieusement décorées de peintures murales. Tout le reste de l’habitation est également ouvert devant lui : les ailes (alœ), sorte de recoins consacrés à la négociation des affaires avec les étrangers ; le tablinum, où il est censé conserver les archives de famille, les peintures et les objets d’art ; le péristyle, le xystus ou jardin de fleurs, le triclinium ou salle à manger d’hiver, le triclinium d’été, le vestiarium, la salle de bains, l’œcus ou salle des banquets, le thalamus ou chambre à coucher du maître de la maison. Pour sortir, il regagne maintenant l’atrium par d’étroits passages (fauces).

De Rome à Grenade et à la civilisation mauresque la transition est un peu brusque, et pourtant, si l’on tient moins compte de l’ordre chronologique des faits que du cours naturel des idées, la religion des Sarrasins se rattachait à l’antiquité par le dogme du fatalisme. Qui ne devine que le spécimen choisi pour donner une idée de l’architecture mauresque a été tiré de l’Alhambra ? Cette architecture elle-même est un rameau vagabond sorti du tronc de l’art byzantin, et peut à ce titre offrir quelques traits de famille avec l’architecture romaine. Nous voilà donc transportés vers le milieu du XIIIe siècle dans la fameuse Cour des Lions, au centre de laquelle s’élève une fontaine soutenue par les animaux qui lui ont donné leur nom. Autour du bassin de cette fontaine, des vers arabes célèbrent ainsi le mérite de l’artiste : « O toi qui contemples ces lions couchés, ne tremble point ! La vie leur manque pour les mettre à même de montrer leur furie ! » Dieu sait pourtant que les pauvres bêtes n’ont rien d’effrayant. Cette cour est fermée par une galerie couverte dont les colonnes et les arcades s’élancent avec toutes les grâces délicates de la fantaisie. Sur les colonnes est inscrite cette sentence : « Il n’y a de conquérant que Dieu. » L’œil ravi par la légèreté féerique des arabesques formées de fleurs et de dessins capricieux qui s’entrelacent comme dans un verset du Coran, par les vives et harmonieuses couleurs qui rehaussent avec de l’or cette dentelle de pierre, on entre dans la Salle de justice, décorée de trois curieuses peintures. De telles peintures représentant des cerfs dévorés par des lions ont lieu de nous étonner, car la religion mahométane défendait à l’art de reproduire les objets de la nature. Ne défend-elle pas aussi de marcher sur un morceau de papier, dans la crainte que le nom de Dieu n’y soit écrit ? Eh bien ! ce nom, comment se trouve-t-il inscrit à plusieurs reprises dans le pavé de la salle ? Ces diverses circonstances ont fait supposer qu’il existait de grandes différences entre les mahométans de l’est et ceux qui s’étaient établis dans les contrées occidentales ; la foi des derniers s’était sans doute fort relâchée dans le commerce avec les chrétiens. La Salle de justice donne entrée dans la Salle des Abencerrages. C’est ici surtout que l’imagination se trouve saisie par tous les rêves de la vie orientale. Le demi-jour qui descend du plafond obscurci et coloré par toutes les teintes du kaléidoscope, les pendentifs qui s’échappent des murs comme autant de stalactites de stuc, les riches mosaïques, tout dans cette salle respire en quelque sorte le mysticisme de la volupté. Au milieu de ces molles influences, il est aisé de s’identifier à la vie des sultans, à leurs amours romanesques, interrompues trop souvent par des crimes historiques, aux mœurs de la chevalerie arabe et castillane. La cour de l’Alhambra est certes une des parties du Crystal Palace qui laissent le moins à désirer : sur ces murs disposés à souhait pour l’enivrement des plaisirs sensuels, et plus d’une fois tachés de sang, on retrouve inscrite la légende de la domination mauresque.

Les géologues nomment époques de transition celles où, les anciennes forces de la nature se rencontrant en présence de forces nouvelles qui tendaient à faire avancer la vie sur le globe, la surface de notre planète était troublée par les oscillations de la résistance et du progrès. Il se passe quelque chose de semblable dans l’histoire de l’humanité. Nous touchons à la décadence des sociétés anciennes ; après être arrivées par degrés au type qui les caractérise, elles s’arrêtent comme épuisées et luttent impuissantes contre un inconnu qui doit leur survivre. Le souffle de l’esprit nouveau a passé sur les nations et les ébranle, les ruines s’entassent sur les ruines, des races inconnues apparaissent et se répandent, sur l’empire romain comme un déluge. Au milieu de ces convulsions, il semble que le monde doive périr ; il va renaître.


III

L’étoile du christianisme s’est levée sur la ville universelle. Toutes les religions nouvelles cherchent à s’emparer des beaux-arts comme du plus sûr moyen de captiver l’imagination. Le christianisme, après avoir d’abord méprisé et répudié les images ainsi qu’un signe d’idolâtrie, ne tarda point à se réconcilier dans la conquête avec les symboles de l’architecture et de la statuaire. Il n’est point vrai que l’art païen se soit évanoui comme par miracle devant la croix ; tout le monde sait aujourd’hui que les chrétiens ont vigoureusement prêté la main à la destruction des temples et des anciens dieux ; les Barbares complétèrent cette œuvre de bouleversement d’où devaient sortir, parmi les ruines, les tiges d’une architecture renouvelée. Au moment en effet où tombaient et s’enfouissaient sous terre les dépouilles du paganisme, des édifices construits d’après un autre système s’élevaient pour les remplacer. C’est ce dernier ordre de faits qu’on a voulu raconter au Palais de Cristal dans la salle byzantine et romane (byzantine and romanesque court). Sur le porche ou la façade de cette cour, M. Digby Wyatt a réuni comme dans une introduction les traits généraux d’une époque éminemment curieuse. Il s’est adressé aux vestiges qui existent encore, et a rajeuni dans une composition idéale les splendides mosaïques, les peintures et les allégories de la période byzantine. Cette entrée conduit dans un musée où l’on s’est contenté de reproduire les divers monumens dispersés dans toute l’Europe et pouvant donner une idée de l’art roman. Ce sont des fragmens de cloître, des porches de cathédrale, des statues couchées, des fonts baptismaux, des sarcophages, des croix irlandaises enlacées d’ornemens étranges, et la fontaine de Heisterbach, aux bords du Rhin, dans les Sept-Montagnes. Il semble que les nations barbares recommencent dans les arts l’enfance du genre humain. Le spectateur, encore sous l’impression des sombres monumens de l’ancienne Égypte, ne peut manquer de découvrir certains traits d’analogie entre le style sacerdotal des primitives sociétés de l’Orient et celui qui florissait en Occident du VIIIe au XIIIe siècle. Ici seulement l’intérêt redouble, car il s’agit de nos ancêtres, il s’agit des langes de pierre, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui ont enveloppé la pensée religieuse des nations modernes ; c’est notre histoire que nous lisons dans le ténébreux mystère des cryptes, dans la raideur cénobitique des statues, dans les emblèmes d’un art pétrifié par le dogme, dans ces tombeaux et ces sarcophages où l’homme, toute sa vie occupé à mourir, reposait si bravement la tête sur un froid oreiller de marbre.

Le moyen âge se trouve représenté dans trois salles, la cour du gothique allemand, la cour du gothique anglais et la cour du gothique français. La plus intéressante, du moins pour un étranger, est celle où l’on a réuni de toutes les parties de l’Angleterre des monumens destinés à caractériser le triomphe du spiritualisme chrétien sur les instincts fougueux de la race saxonne. L’intention a été de fournir à peu de frais aux Anglais eux-mêmes les élémens d’un voyage archéologique dans leur propre pays. Pour ceux au contraire qui ont vu en quelque sorte sur pied ces divers spécimens de l’art gothique, ils éprouvent, à les voir classés dans une galerie, le plaisir bien connu du botaniste quand il retrouve dans son herbier le souvenir de ses courses et de ses impressions à demi effacé par le temps. Entrant de la nef dans la salle du moyen âge anglais, le visiteur se trouve tout d’abord dans un cloître du XIVe siècle, dont les arcades et les colonnettes ont été empruntées à l’abbaye de Guisborough, dans le Yorkshire. De ce charmant et paisible cloître, où ses pas retentissent sur un pavé de tuiles aux couleurs vives et harmonieusement mélangées, il aperçoit déjà des fragmens détachés de toutes les cathédrales célèbres de la Grande-Bretagne, mais surtout la magnifique porte ogivale de la cathédrale de Rochester. Le plus ignorant en archéologie ne saurait méconnaître les changemens qui se sont introduits dans l’architecture depuis la période romane. Tout autour de lui la ligne verticale s’est substituée à la ligne courbe. Il se trouve au milieu de ce que les Anglais appellent le style perpendiculaire ou le style pointu. Ces lignes qui s’élancent vers le ciel, la maigreur austère des formes, l’attitude ascétique des statues, la sombre mélancolie des visages creusés et dévorés par un sauvage amour de Dieu, tout annonce la victoire de l’esprit sur la chair [12], L’idéal de l’art s’égare et plonge comme celui de la vie humaine dans les mystères de l’éternité. Et pourtant comme la foi, une foi naïve et sans réserve, répand un rayon de grandeur surnaturelle sur la physionomie de ces chrétiens si bien endormis et si à l’aise dans le tombeau ! Dans cette collection des spécimens du moyen âge, on n’a même point négligé certains détails qui pouvaient donner une idée des usages de l’Angleterre durant les temps catholiques. C’est ainsi qu’on s’arrête volontiers devant la statue de « l’évêque enfant » tirée de la cathédrale de Salisbury. La coutume voulait alors qu’un évêque fût élu tous les ans parmi les enfans de chœur. Il jouissait durant l’année de tous les privilèges d’un véritable prince de l’église, et venait-il à mourir dans l’exercice de sa charge, on lui érigeait un monument : de là cette statue couchée qui réveille une idée touchante. Il n’est guère d’Anglais, si bon protestant qu’il soit, qui n’aime à retourner quelquefois en imagination vers les âges d’idolâtrie papiste. Si ces légendes de pierre heurtent le bon sens du réformé, elles flattent du moins chez lui le sentiment de la poésie. À l’origine, l’église anglicane a bien pu haïr et mépriser les images ; mais depuis qu’elle s’est greffée solidement sur le tronc émondé par la hache des premiers iconoclastes, elle tient à sauver et à conserver ce qui reste des vestiges de l’art gothique. J’ai vu à la cathédrale de Bristol de vénérables chanoines me montrer en souriant d’anciens monumens de la superstition qu’ils étaient en train de réparer avec une sorte d’amour. On ne détruit que ce qu’on craint, et la réforme religieuse en Angleterre n’a plus rien à craindre du passé.

Les savans ont donné le nom d’éocène au commencement de la dernière période géologique, c’est-à-dire à l’aurore de la création moderne. Elle éclate aussi, cette aurore, sous d’autres traits, mais avec une non moins vive lumière, quand on passe de la longue compression du moyen âge aux splendeurs de la renaissance. Quel épanouissement de la forme, quelle joyeuse revendication de la nature, si absolument humiliée et anéantie par le dogme ! Cette fête de la résurrection de l’art et de l’antiquité se trouve célébrée au Crystal Palace dans trois salles : Renaissance court, Elizabethan court et Italian court. La méthode diffère peu de celle qui a été suivie jusqu’ici : on a voulu encadrer dans un système ingénieux de décoration les principaux chefs-d’œuvre de Jean Goujon, de Lorenzo Ghiberti, de Germain Pilon, de Michel-Ange, et d’autres artistes bien connus. Le choix des monumens est heureux, et le visiteur se promène avec ravissement dans une glorieuse époque dont on a réuni autour de lui les éblouissantes richesses, et secoué toutes les branches de l’art pour en faire tomber à ses pieds les plus belles fleurs. Arrêtons-nous seulement à l’Elizabeltan court, qui présente naturellement un caractère plus national et un style d’architecture beaucoup moins connu en France. Cette phase de l’art anglais fut de courte durée : après s’être épanoui dans tout son éclat vers la seconde moitié du XVIe siècle, le style auquel la reine Elisabeth a donné son nom s’évanouit dès le commencement du XVIIe, devant les progrès de l’école italienne en Angleterre. Il en est pourtant qui le regrettent : tout massif qu’il était, il ne manquait point à coup sûr d’une certaine grandeur palatiale, comme disent les Anglais ; il avait surtout le mérite de l’originalité. Avec ses ouvrages de pierre curieusement fouillés à jour par le ciseau, ses masses architecturales qui retiennent encore dans l’ensemble quelques traits du style en vigueur au moyen âge, mais qui s’en éloignent par les détails et les ornemens, rudement imités de l’antique, il convenait très bien, non-seulement au temps qui le vit fleurir, mais encore au pays et aux matériaux que fournit la Grande-Bretagne pour l’art de bâtir. Les châteaux et les manoirs de cette époque, aux briques rouges encadrées de pierre fortement ciselée, aux puissantes fenêtres, aux hautes cheminées monumentales, produisent encore, vus entre les grands arbres, un effet imposant et pittoresque. Les détails d’architecture destinés à illustrer le style du temps d’Elisabeth au Cristal Palace ont été tirés de Holland house, un des plus curieux édifices de Londres. Non contens de professer l’histoire de l’art par les monumens, les metteurs en scène du Palais de Cristal se proposent, on le sait, d’évoquer les époques mortes, et d’envelopper ainsi le spectateur dans les souvenirs et les influences qu’elles réveillent. Quel temps mieux que le siècle d’Elisabeth pouvait parler à l’esprit des Anglais ? N’y retrouvent-ils point les pages les plus romantiques de leurs annales et les beaux noms de leur littérature ? Pour aider à ces hallucinations de la mémoire, on a groupé diverses figures historiques et divers ouvrages d’art, tels que le tombeau de la comtesse de Norfolk et de ses fils, dont l’original se trouve dans la cathédrale de Salisbury, le monument de sir John Cheney, celui de Marie Stuart, enfin le buste de Shakspeare, copié sur son mausolée dans l’église de Strafford-on-Avon.

L’époque de la renaissance est encore chère par d’autres côtés au cœur des Anglais ; ils rattachent, et avec raison, les racines de la réformation religieuse à la révolte des beaux-arts contre l’église, à la découverte de l’imprimerie, à l’étude sincère de la littérature grecque et latine. C’est en fouillant l’antiquité que l’érudition, guidée, il est vrai, dans d’autres voies par la lampe des croyances religieuses, a, comme on l’a dit, retrouve la Bible. On est libre de disputer sur les origines du protestantisme en Angleterre et sur les motifs plus ou moins honorables qui l’ont suscité, mais il y a un fait qui domine tout. En se séparant de Rome, Henri VIII a coupé le câble qui retenait la Grande-Bretagne au continent. C’est surtout à dater de cette époque indécise et troublée que la nation anglaise a dégagé son caractère, ses institutions et ce qu’on oserait appeler son moi moral des liens étrangers de l’orthodoxie. C’était donc le cas de résumer, après la salle de la renaissance, l’unité du peuple britannique dans un monument solennel. Ce monument de fantaisie, exécuté d’après les plans de M. Digby Wyatt, s’élève tout à l’extrémité de la nef. C’est une galerie complète des rois et des reines d’Angleterre depuis l’heptarchie saxonne jusqu’à la dynastie normande, et depuis lors jusqu’au règne de Victoria. Dans cette longue série où les monarques se succèdent par ordre chronologique et se superposent les uns aux autres avec les principaux traits de leur époque, une figure a beaucoup embarrassé les artistes chargés d’écrire sur la pierre les annales de leur nation. Admettrait-on parmi les rois celui qui a fait couper la tête de Charles Ier ? Le grand homme qui n’a point encore de tombeau dans l’abbaye de Westminster se dresserait-il avec ses grosses bottes molles, l’épée au côté et le chapeau sur la tête, entre les représentans d’une institution qu’il avait détruite ? Et pourtant, d’un autre côté, son absence ne laisserait-elle point une grave lacune dans l’histoire ? N’est-ce point à lui que les Anglais les plus dévoués à la monarchie font remonter l’organisation de leur armée, l’expansion de leur commerce et la grandeur de leur marine ? Après une délibération du comité, la statue d’Olivier Cromwell fut écartée du monument royal ; mais elle devait naturellement prendre place dans la galerie des hommes célèbres. En face de la lignée des souverains, on a en effet distribué dans toute la longueur des transepts les bustes ou les statues des grands généraux, des hommes d’état, des écrivains, des savans, des philosophes, appartenant à l’Angleterre et à tous les autres pays. Ces derniers expriment l’ordre de succession au trône de la pensée et la glorieuse filiation des connaissances humaines.

Ici finit l’histoire illustrée de l’art. C’est sans doute par lui qu’il fallait commencer, car les anciennes sociétés ont généralement recherché le beau avant l’utile. Dans la mythologie grecque, l’orgueilleuse Junon rougit d’avoir donné naissance à Vulcain, qui représente le travail manuel. À Rome, les professions mécaniques étaient encore exercées par les esclaves. C’est le caractère des nations modernes d’avoir apporté avec elles dans les diverses contrées de l’Europe une force nouvelle et envahissante, l’industrie. Cette force ne s’est point développée avec éclat au moyen âge, comprimée qu’elle était par le régime militaire et sacerdotal. Elle obéit d’ailleurs à de tout autres lois que le sentiment du beau. Après une courte et inévitable période d’enfance, l’art est arrivé chez les Grecs à un degré de perfection qui n’a plus été dépassé. Dans les galeries qui se succèdent au Crystal Palace, et qui représentent des époques, le visiteur a plutôt rencontré des variations de la forme qu’un véritable progrès. Il n’en est plus du tout ainsi de l’industrie : fille de la science, de la nature et de la liberté de penser, elle avance chaque jour avec le domaine des connaissances humaines qui s’étendent. Il eût donc été curieux et instructif de réunir au Palais de Cristal les élémens d’une histoire philosophique du travail. N’y avait-il point lieu de faire pour l’industrie ce qu’on avait déjà pratiqué avec succès pour les beaux-arts ? Eût-il été sans intérêt de voir les classes ouvrières se détacher des races chevaleresques, naître les professions utiles, se succéder les métiers et les inventions ? Quelle nation était mieux préparée que l’Angleterre à reproduire par des traits visibles ce qu’un de ses écrivains appelle la genèse des arts utiles ? Le visiteur du Crystal Palace passe sans transition aucune des monumens de la renaissance en pleine industrie moderne. Il se peut très bien que la renaissance des beaux-arts n’ait point été étrangère au développement des fabriques ; mais encore eût-il été bon d’indiquer les liens qui unissent ces deux ordres de faits. Quoi qu’il en soit, on voit assez distinctement se succéder les trois âges de l’histoire, l’ère sacerdotale, l’ère militaire et l’ère industrielle, qui doit limiter les deux anciennes puissances en élargissant le terrain de la démocratie.

Dans l’ornementation des autres salles (industrial courts), au lieu de donner l’idée d’une époque, on a cherché à spécifier et à illustrer le caractère local des différentes branches du travail manuel. Cette fois donc nous ne voyageons plus dans le temps à la recherche des civilisations éteintes ou des âges évanouis : nous nous promenons dans les grands districts manufacturiers de la géographie moderne. C’est ainsi par exemple que, dans la cour de Birmingham, M. Tite a choisi pour motif de décoration les ouvrages de fer appliqués à l’architecture. Le dessin de la grille ou entourage de fer monumental, avec ses riches feuillages et ses enroulemens, appartient au XVIIe siècle ; mais cet ouvrage signale en même temps une des récentes révolutions qui se sont introduites dans l’art de la métallurgie. Autrefois les ornemens de fer se frappaient au marteau ; aujourd’hui ils se fondent dans un moule. On a reconnu que cette dernière méthode s’adaptait beaucoup mieux que l’autre au climat de l’humide Angleterre : le fer fondu s’oxyde moins vite que le fer forgé. Malheureusement cette belle salle est à peu près un cadre sans tableau : pour ceux qui ont vu la ville de Birmingham et ses riches fabriques, la cour qui porte le même nom se montre, hélas ! très pauvrement fournie. Il a été généralement assez difficile de déterminer les grands fabricans anglais à une exposition permanente de leurs produits. Un pas de plus, et nous sommes à Sheffield. La fameuse cité des forges et des usines se trouve naturellement représentée par ses ouvrages de coutellerie, ses outils d’acier et ses imitations d’orfèvrerie. Une autre salle a été consacrée aux objets de papeterie (stationery court). Sur les panneaux de bois sculpté qui décorent l’intérieur de cette cour figurent des médaillons avec des Amours se livrant à tous les procédés mécaniques de la fabrication du papier, de l’imprimerie et de la gravure. Est-ce une allusion au jour de la Saint-Valentin (St Valentine’s day) [13] et à l’intervention des arts de la papeterie dans les affaires du cœur ? Chacune de ces salles devrait être une école en même temps qu’un bazar ; on devrait pouvoir y suivre les diverses transformations que fait subir la main de l’homme aux matériaux employés dans les manufactures. En est-il ainsi ? Les directeurs du Crystal Palace ont eu à cœur de nous montrer toutes les richesses de l’industrie moderne, depuis les véritables conquêtes qui intéressent l’homme sérieux jusqu’aux jouets et aux objets de fantaisie qui amusent l’enfant ; mais ils se sont peu souciés jusqu’ici d’initier les curieux aux mystères de la fabrication. Il y avait pourtant là une branche d’instruction à développer et un élément de succès, car la race anglo-saxonne, médiocrement inquiète du monde des idées, a au contraire dans les veines une goutte du sang de Prométhée toutes les fois qu’il s’agit de pratiques industrielles [14].

On traverse successivement la cour orientale, où se montrent, bien entendu, les produits du Levant, la cour de Bohême, où s’étalent les verreries, et l’on s’arrête volontiers à la cour céramique, où l’artiste, l’ouvrier et l’antiquaire trouvent, chacun à son point de vue, des objets intéressans. M. Battam a réuni dans cette riche collection divers spécimens montrant les progrès de l’art du potier depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Là figurent des vases qui ont pu orner la table de Verres, des plats et des assiettes dans lesquels ont dîné les Médicis, des coupes enrichies de pierres précieuses dans lesquelles la cour de Louis XIV buvait à Versailles. On y remarque des vases mexicains, grecs et étrusques, des porcelaines de la Chine et d’autres curiosités qui contrastent d’une manière instructive avec les articles sortis des fabriques de Messein, de Sèvres, de Berlin, de Vienne et de Worcester. Le progrès dans cette branche d’industrie (n’en a-t-il point été de même dans toutes les autres ?) a surtout consisté à augmenter les moyens de production et à varier la nature des produits pour les mettre ainsi à la portée de tout le monde. Les ouvriers visitent encore avec profit la cour des machines en mouvement, où tournent des milliers de bobines, où rugissent les grands organes de fer animés par la vapeur, où les cardes déchirent sans relâche, avec leurs dents aiguës, la laine ou le coton. Le paysan court vers la salle consacrée aux instrumens d’agriculture. Un intérêt plus général s’attache à la cour des inventions, où toutes les découvertes utiles, tous les rêves de la science appliqués à la mécanique trouvent en quelque sorte droit de cité.

L’établissement de Sydenham se divise donc en deux parties bien distinctes : un temple des arts et un palais de l’industrie. Ces deux parties se tiennent étroitement dans la pensée des fondateurs : si l’homme élève ses idées par la recherche du beau, il s’affranchit de la chaîne des besoins matériels par les conquêtes du travail et par l’aide des machines. Dans l’histoire de la nature, les dernières époques de la terre ont été surtout frappées d’un cachet particulier par l’avènement des espèces utiles d’où l’homme a tiré la souche de nos animaux domestiques. Pourquoi n’en serait-il pas de même à un autre point de vue dans l’histoire de l’humanité ? Pourquoi l’avènement des classes industrielles ne signalerait-il point le grand progrès des temps modernes ? En somme, la division du Palais de Cristal, consacrée à l’industrie, au commerce et aux mécaniques, est visitée avec autant d’amour que la série des monumens, quoique par une autre classe de la population. J’ai vu des ouvriers anglais s’y arrêter des journées entières, au grand déplaisir de leurs femmes, qui auraient bien voulu jeter un regard sur les fontaines jaillissantes, sur les marchandises de fantaisie et sur les délicieuses arabesques de l’Alhambra. Ils formaient d’ailleurs une exception, car en général les travailleurs témoignent un étonnement mêlé d’admiration devant les statues, les restes d’architecture restaurés, les temples, les palais et toute cette grande fantasmagorie de l’histoire qui rappelle, à la vue le caractère des temps effacés et des civilisations mortes.

Le visiteur se trouve maintenant ramené au point de départ, à cette entrée du Cristal Palace qui représente l’homme sauvage et à peine échappé des mains de la nature. Si tel a été l’état primitif du genre humain, il est curieux de jeter un dernier regard sur cette longue nef, illustrant à droite et à gauche la série des progrès qui l’ont relevé de son abjection originelle. Dans ce grand spectacle d’idées, nous voyons les races se superposer et les civilisations se détacher les unes des autres avec des types différens qui se perfectionnent à mesure qu’ils s’éloignent des ténèbres de l’enfance. Nous assistons en quelque sorte aux métamorphoses de la vie sociale. L’homme s’empare de la pierre, de ces puissantes roches qui forment l’architecture de notre globe, et leur communique la forme de ses croyances religieuses, l’idéal de ses institutions politiques. Il arrache à la nature le secret de ses lois, les matériaux qu’elle a préparés dans le sein avare de la terre, et il en extrait le germe de l’industrie. Non content de faire ses destinées, on oserait presque dire qu’il s’est fait lui-même. Qu’on compare la femme hottentote à la Vénus de Milo, et il sera difficile de douter que la beauté n’ait été en progrès dans le développement et l’évolution des races. D’une société à l’autre, le principe actif du genre humain se modifie ; le progrès se retire de certaines branches et se porte sur de nouvelles créations de la pensée. Il y a même des lacunes, des éclipses, de sombres transitions durant lesquelles le voile de la mort semble s’abaisser sur le monde. Tout souffre, mais tout renaît, et l’on trouve à distance la trace d’un mouvement d’idées qui s’est frayé un chemin parmi des ruines. Ce qui grandit toujours, c’est le sentiment du droit, c’est la liberté humaine, c’est une conception plus digne de la Divinité, et de ses rapports avec la nature. Ce spectacle est noble, il est religieux : loin d’enivrer l’homme d’un faux orgueil, il lui apprend que la vérité, ainsi que le bien-être, se conquiert à la sueur du front. Je ne m’étonne plus que le Palais de Cristal ait été choisi plusieurs fois comme le meilleur théâtre pour célébrer l’anniversaire de la naissance des grands poètes, tels que Schiller et Burns. Quel temple plus convenable pour célébrer leur mémoire que celui où l’humanité se célèbre elle-même dans ses luttes et dans ses transformations ? Cet édifice n’est-il point un livre, un poème, une histoire ? Le nouveau système d’architecture qu’il inaugure ne peut guère manquer de saisir aussi le spectateur. Quelle distance entre cette ruche transparente abritant le travail des siècles et les anciens temples de l’Égypte ténébreusement creusés dans le flanc des montagnes de pierre ! Il semble que la matière elle-même ait voulu s’élever et s’idéaliser pour mieux recevoir dans les temps modernes l’empreinte de la volonté de l’homme. À une pensée il fallait un palais de verre.

Cet édifice ne contient-il point en outre le germe d’une nouvelle méthode d’éducation ? Tous les physiologistes anglais conviennent qu’on accorde une part beaucoup trop grande à la mémoire dans l’enseignement de la jeunesse. Imposer à l’esprit de l’enfant un système de connaissances toutes faites dont il ne saisit le plus souvent que les mots, n’est-ce point étouffer dans la fleur son libre arbitre, la faculté de raisonner par lui-même, le goût et le désir de s’abandonner à ses propres impressions ? N’est-ce point le greffer tout vif sur le tronc des fausses conventions sociales et des idées reçues ? Plus d’un attribue à cette méthode un fonds de médiocrité générale, le peu de résistance à l’arbitraire et je ne sais quelle crainte d’exercer par soi-même les forces du jugement. Elle a plutôt pour objet d’orner l’esprit que d’en affermir les ressources et d’en aiguiser les armes. N’y aurait-il point lieu d’y substituer, du moins en partie, l’éducation directe des choses et des faits ? N’est-ce point à l’individu de trouver ses voies, de même que le genre humain a frayé les siennes, appuyé d’une main sur la nature et de l’autre sur la tradition ? L’aider dans cette recherche, placer sur sa route les matériaux de la science et les monumens de l’histoire, tel serait alors le rôle du corps enseignant. Le Palais de Cristal peut être considéré comme un essai, un premier pas dans cette direction nouvelle [15]. L’esprit pratique des Anglais les a convaincus du néant de certaines notions qui s’envolent avec la parole. Les vraies connaissances ne se greffent sur l’esprit de l’enfant, comme sur l’esprit du peuple, que par l’intermédiaire des impressions. C’est pour cela qu’on a voulu, dans un cours d’étude tout plastique, intéresser les sens aux plaisirs de l’esprit et inspirer, par la vue des signes extérieurs, le goût de la réflexion et de la lecture. « Le fruit de l’arbre de la science, dit la Bible, était beau à voir ; » n’est-ce point aussi par les séductions de la forme qu’il faut attirer les masses à la lumière ? En mettant devant les yeux, dans un drame dont les acteurs se succèdent, l’histoire de la création et l’histoire du genre humain, ne fournit-on point au spectateur le moyen de dégager par lui-même et de lier les lois éternelles qui président à l’organisation de la matière et au développement des sociétés ? Cette méthode hardie est quelquefois obligée, quand les monumens certains lui manquent, d’imaginer ce qui fut ou ce qui a dû être ; mais la faculté d’invention appuyée sur le sentiment des faits connus n’est-elle point un des apanages du savant et de l’historien ? Quelques croyans lui reprocheront peutêtre de ne point indiquer assez clairement ce que Bossuet appelait la trace de la main de Dieu. Cette trace, ce plan divin et providentiel de l’histoire, c’est à la conscience de chacun de le découvrir sous le voile des événemens, des lois naturelles, et sous les évolutions de l’humanité.

Des institutions auxquelles nos voisins donnent volontiers le nom de palais du peuple, peoples palaces, n’ont-elles d’ailleurs rien à nous apprendre sur la société anglaise ? N’opposent-elles point un éclatant démenti à de fausses idées généralement répandues en-deçà du détroit ? On a trop légèrement représenté la Grande-Bretagne comme une nation aristocratique. À en croire certains écrivains, la liberté ne se maintiendrait en Angleterre que parce qu’elle s’appuie sur une forte division des classes, sur les gloires d’une noblesse séculaire, sur l’abaissement et l’ignorance de la multitude. Si telles étaient vraiment les conditions essentielles à la liberté, beaucoup hésiteraient à se couvrir de son drapeau. Heureusement c’est tout le contraire qui est vrai. Je ne nie point que les Anglais ne pratiquent et n’honorent la hiérarchie sociale ; mais c’est à la liberté qu’ils s’adressent pour limiter le poids de certaines influences et pour élever la classe la plus nombreuse en l’éclairant. Où trouverait-on ailleurs des palais d’éducation bâtis, non par la main des gouvernemens, mais avec l’argent des contributions volontaires ? Dans quel pays l’ouvrier a-t-il à sa disposition, comme Louis XIV, ses grandes eaux de Versailles, son parc tout peuplé de statues, son château de plaisir où il vient se promener pour 1 shilling, avec sa femme et ses enfans, au milieu de toutes les splendeurs de l’art, de tous les enseignemens de l’histoire. Le monarque le plus absolu eût peut-être hésité à donner une telle éducation princière à son fils. On me dira que la classe inférieure ne jouit point seule de ces avantages. Non sans doute, ce palais a été construit pour tous ; mais n’est-ce point une idée libérale que de réunir toutes les conditions de la société, depuis le pair d’Angleterre jusqu’au maçon, sur le terrain neutre des nobles plaisirs et de l’instruction ? Les gouvernemens qui craignent le peuple n’agissent point ainsi : ils lui ouvrent volontiers la large voie des divertissemens grossiers et matériels, sachant bien que les multitudes abruties sont plus faciles à conduire. Aux césars il faut le Colisée et les tavernes de Rome. Seule, la liberté est plus morale : comme elle tient à honneur de régner sur les esprits, elle ouvre volontiers au million, ainsi que disent les Anglais, les perspectives de l’idéal et les voies du progrès.


ALPHONSE ESQUIROS.

  1. On trouvera le récit d’une visite au palais de Sydenham peu de jours après l’ouverture dans la Revue du 15 juillet 1854, — le Palais de Cristal de Sydenham, par M. B. Delessert.
  2. Les marchandes sont le plus souvent ces jours-là des actrices ou des femmes du monde. Une jeune miss inventa, il y a deux ou trois ans, un moyen de donner du prix aux articles de fantaisie qui n’en avaient guère par eux-mêmes. Elle y posait ses lèvres roses comme un bouton de camélia. Ce baiser valait une guinée.
  3. Il ne serait pas juste en effet de ranger parmi les amusemens futiles les ascensions de M. Glaisber dans le ballon de M. Coxwell, qui ont leur point de départ au Crystal Palace. Ces courses dans les nuages ont mis à même un savant très distingué de reconnaître la température, la densité et l’humidité de l’atmosphère à des hauteurs qui n’avaient guère été atteintes jusqu’ici.
  4. Cette réflexion s’applique surtout à la cave dans laquelle on a voulu représenter au moyen de toiles peintes les glaces éternelles du pôle, les animaux de ces régions désolées et un pêcheur groenlandais dans son canot. L’intérêt qui s’attache à ces races de sauvages du nord augmente pourtant de jour en jour depuis qu’on trouve en Angleterre parmi les débris de l’âge de pierre des crânes qui semblent se rapporter au même type.
  5. Ce travail a été singulièrement facilité par des découvertes récentes. On connaît aujourd’hui non-seulement les outils dont se servaient les artistes égyptiens, mais encore les procédés de dessin qu’ils appliquaient à la sculpture. On a retrouvé dans des cryptes tumulaires bâties durant toute la vie d’un roi et laissées inachevées par sa mort des chambres où les murs creusés dans le roc avaient été préparées pour recevoir les peintures et les sculptures.
  6. Les ruines de cet immense édifice ont été découvertes en Nubie, il ya près d’un demi-siècle, dans les sables qui s’amassent, chassés par les vents du désert. Un Anglais, M. Hay, entreprit plus tard sur les lieux de grands travaux pour mettre à nu la base des statues et des anciennes murailles, du temple. On peut se faire une idée du caractère colossal de ces ruines en consultant les photographies qui se trouvent dans le Crystal Palace.
  7. Dans le temple d’Abou-Simbel, qui a servi de modèle à cette imitation, il y a quatre statues de même grandeur destinées à multiplier la personne royale.
  8. Ce dernier savant a publié un livre très estimé sur les antiquités de Ninive, Nineveh and its remains.
  9. C’est ainsi que la colonne droite et sans ornement du premier âge de l’Égypte a servi de modèle primitif à la colonne d’ordre dorien.
  10. Les peintures ont été exécutées sous la surveillance de M. Giuseppe Abbate, un des conservateurs du musée de Naples.
  11. Sur le seuil d’une autre porte latérale se trouve incrustée dans le pavé une devise plus bienveillante : salve !
  12. Cette émaciation de la face et des membres, cette forte tension des lignes du visage attirées vers la partie supérieure, en un mot tous les traits d’un mysticisme exalté, ne sont pourtant point aussi vigoureusement empreints sur les statues du moyen âge anglais que sur celles du moyen âge allemand. La forte race anglo-saxonne a résisté de tout temps aux excès de la mortification catholique : mot terrible, puisque, selon Bossuet lui-même, il veut dire faire la mort, mortem facere.
  13. Un mois avant le 14 février, les boutiques des papetiers étalent des lettres et des enveloppes chargées de tous les symboles de la galanterie. Ce jour est détesté des facteurs, car le nombre des messages augmente tout à coup, dans ces localités, de deux cents à mille.
  14. L’intention de M. Owen Jones est, paraît-il, d’accorder dans son nouveau Palais du Peuple une place considérable à cette démonstration de l’importance des arts et des métiers chez toutes les nations.
  15. Une école de demoiselles a été dernièrement attachée à l’établissement de Sydenham : pour 2 ou 3 guinées par trimestre, chaque élève peut assister à un cours, jouir à son gré de toutes les richesses intellectuelles du palais et avoir l’usage d’une bibliothèque ou cabinet de lecture composée de cinq mille volumes d’ouvrages écrits principalement sur les beaux-arts.