L’Angleterre et la vie anglaise/28

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L’Angleterre et la vie anglaise
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 59 (p. 273-317).
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L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE

XXVII.
LA VIE RELIGIEUSE DANS LES CAMPAGNES.
LE PRESBYTERE, L'EGLISE ET L'ECOLE.



L’un des traits caractéristiques de l’Angleterre est, depuis le XVIe siècle, la possession d’une église nationale, qu’on croit d’ordinaire avoir été établie par Henri VIII. Plusieurs d’entre nos voisins néanmoins n’admirent pas plus que nous la conduite de ce roi et lui disputent l’honneur d’avoir arboré l’étendard de leurs croyances. Henri VIII avait fait un schisme, il n’avait point fondé une religion. Ses passions violentes, ses vues intéressées et ses persécutions n’ont au contraire servi qu’à ternir la cause de la réformation dans la Grande-Bretagne. C’est à d’autres sources plus anciennes et mille fois plus pures que s’adressent les Anglais pour trouver les origines de leur culte. Ils font volontiers remonter les commencemens du protestantisme à Wicleff, ce réformateur avant la réforme, cet humble prêtre jugé, condamné après sa mort pour ses opinions religieuses, et dont le concile de Constance ordonna de déterrer les ossemens. Ainsi qu’une semence emportée par le vent, la doctrine de Wicleff se répandit en Allemagne parmi les lollars et les hussites, puis elle fut ramenée deux siècles plus tard vers les rives de l’Angleterre par la grande tempête qu’avait soulevée Luther dans toute l’Europe. Il serait téméraire de nier que le triomphe des idées nouvelles n’ait été aidé de l’autre côté du détroit par diverses circonstances politiques et par la raison d’état ; mais est-ce bien d’en haut qu’est parti le mouvement ? Tout porte au contraire à croire que la réformation religieuse est sortie en Angleterre du peuple et du clergé.

Les premiers docteurs révoltés contre Rome se proposaient surtout d’abolir le principe d’absolutisme dans le gouvernement de l’église. Leur œuvre ressembla, pour la lenteur et l’étendue des développemens, à ce grain de sénevé dont parle l’Évangile. Ce n’était presque rien à l’origine ; mais, à force de croître, ce germe devint un arbre sur lequel les oiseaux du ciel, c’est-à-dire les libres esprits du temps, vinrent se reposer. Après la mort de Henri VIII, sous le règne si court d’Edouard VI, les nouvelles doctrines dépassèrent de beaucoup les limites que leur avait assignées une politique ombrageuse. Combien cette église naissante ne fut-elle point troublée ensuite par les réactions sanglantes du règne de Marie Tudor, le despotisme inquiet d’Elisabeth et les ardentes controverses du temps de Charles Ier ! Le triomphe éphémère des puritains changea la forme de la liturgie, abolit l’épiscopat et remit la direction des affaires spirituelles à une assemblée (Westminster assembly) composée de cent vingt ecclésiastiques et de trente laïques. La restauration fit revivre l’ancienne hiérarchie protestante ; mais l’église dite établie (established church) était encore déchirée par de terribles divisions. Les Anglais ont aussi leur Saint-Barthélemy, ce jour-là (Saint-Bartholomew’s day), deux mille ministres durent abandonner leurs bénéfices pour n’avoir point voulu accepter le livre de prières imposé par l’autorité, et l’anniversaire de cet événement, qui eut lieu en 1662, se célèbre encore avec amertume dans les chapelles non conformistes.

Ce n’est qu’après la révolution de 1688 que l’église put enfin s’asseoir sur des bases solides. Le nom de national church qu’elle conserve encore aujourd’hui veut dire qu’elle est regardée comme orthodoxe par F autorité du pays, que la loi lui accorde le droit exclusif de prélever les dîmes et d’autres impôts, qu’elle est soutenue en partie par les fonds du trésor public, et qu’elle se trouve soumise au contrôle de l’état. Ceux qui refusent de se rallier aux croyances et aux formules de cette église officielle ont d’ailleurs la liberté pleine et entière de suivre un autre culte ; ils sont seulement tenus de contribuer de leur argent dans une certaine mesure au maintien de la foi légale (legal faith). Pendant longtemps, ils ont en outre été frappés de diverses incapacités civiles que des actes successifs du parlement ont pour la plupart abrogées ou modifiées, surtout depuis le commencement de ce siècle.

Le sentiment religieux n’a rien perdu de sa sève depuis qu’il s’est séparé en Angleterre de l’église romaine ; on dirait au contraire un arbre qui a repoussé plus vigoureux après avoir été émondé. Le mouvement de la réformation, en simplifiant le culte extérieur et en relâchant à certains égards les liens du dogme, n’a fait au contraire que concentrer les aspirations de l’homme vers l’idéal. L’église née du protestantisme, solidement greffée sur une certaine autorité civile et sur la Bible, occupe une grande place, dans l’état ; mais c’est au milieu des campagnes, où la foi exerce le plus d’empire sur les mœurs, qu’il faut surtout étudier l’organisation de la paroisse anglaise (parish). Chargé du soin des âmes, des intérêts du culte national et de l’éducation du peuple, le recteur ou le vicaire s’acquitte chez lui, à l’église, dans les écoles, d’une haute magistrature morale, et son ministère est considéré de tous comme un des points d’appui du gouvernement de la reine. Il se voit en outre aidé dans son œuvre par des laïques qui s’associent à tout un système d’influences locales bien digne d’appeler l’attention de quiconque veut pénétrer dans l’esprit des institutions britanniques. La paroisse est à la constitution générale de l’église anglicane ce que l’alvéole est à la ruche.


I

Des circonstances favorables m’ont permis d’étudier quelques aspects de la vie religieuse dans un village anglais. Ce hameau se compose d’un groupe de maisons éparpillées, dont les unes bordent la route, dont d’autres ont escaladé le sommet d’une colline, et dont plusieurs se cachent au fond de chemins creux et ombragés. La campagne y entre de toutes parts : des bouquets d’arbres, des vergers comblent les lacunes d’un cottage à l’autre, et les haies d’aubépine sur lesquelles voltige le rouge-gorge (robin redbreast) servent de lien entre les villas et les fermes. Comme c’est un pays à cidre, les pommiers se penchent au-dessus des clôtures, tout chargés de fruits que le soleil a rougis d’un côté. Les habitans se montrent peu dans le village ; les hommes sont aux champs, et quant aux femmes, elles sont trop occupées dans la maison pour s’asseoir en causant sur le seuil de la porte, comme font volontiers nos paysannes du midi. Les oiseaux jasent plus haut qu’elles autour des meules de grain, et leur babil remplace même la voix des enfans, enfermés pendant la journée dans le silence de l’école. Pour quiconque arrive de Londres, le passage du bruit et de la fumée à la verte sérénité d’un endroit si recueilli est plein de charme, d’apaisement et de douceur. Les villages anglais se distinguent surtout des nôtres en ce qu’ils renferment dans un petit cercle toutes les classes de la société. Un peu à l’écart s’élève le manoir du squire, ancien et vénérable édifice entouré de grands arbres centenaires sur lesquels les choucas se donnent rendez-vous au tomber de la nuit, et qu’ils remplissent alors de croassemens tumultueux. Une belle rookery, sorte de parc habité par les choucas et les freux, est l’orgueil de tout gentilhomme d’outre-mer. Sur la hauteur se dresse une grande maison blanche, construite par un paysan enrichi, mais occupée par deux demoiselles nobles, et des fenêtres de laquelle on aperçoit un paysage bien anglais : des prairies d’une sombre verdure dont les lignes ondoyantes contrastent avec la brume argentée d’un ciel indécis. D’autres riches villas, disséminées dans le voisinage, trahissent aussi à l’extérieur les habitudes élégantes de ceux qui les habitent. Ce hameau, situé à plus de cent milles de la capitale, et qui semble à première vue l’idéal réalisé d’une idylle de Gessner, est donc au contraire une miniature de Londres transportée au milieu des champs. En Angleterre, les familles les plus distinguées, au lieu de s’enfermer dans les villes, se répandent au contraire par petits groupes dans les provinces. Le rêve des hommes d’affaires qui ont fait fortune est de s’établir dans un district agricole, d’y mener la vie du gentilhomme campagnard, et de grossir ainsi les rangs de ce qu’on appelle la gentry, — classe assez nombreuse qui tient le milieu entre la bourgeoisie et la noblesse. Les descendans de ces parvenus restent pour la plupart sur leurs domaines, ornés, cultivés à grands frais, et les plus heureux d’entre eux s’allient même quelquefois aux anciennes familles du pays. Ainsi se renouvelle le sang de l’aristocratie foncière (land aristocracy), désignée de la sorte au-delà du détroit parce qu’elle appartient plus à la terre que la terre ne lui appartient. L’église occupe le centre du village, symbole en cela du pasteur anglican, qui sert de trait d’union entre les élémens si divers d’une société hiérarchique. Par son éducation et ses manières, il se rattache aux classes supérieures ; par son caractère évangélique, il se doit surtout aux classes pauvres ; par la nature de sa charge, il appartient à tous les hommes.

Le presbytère (vicarage), entouré de murs et de jardins, s’élève naturellement à une très courte distance de l’église ; on y entre par une porte cochère ouvrant sur une ruelle qui commence par des maisons et qui finit par se perdre sous les arbres au milieu des prairies. C’est un bâtiment qui n’est point sorti en bloc du cerveau d’un architecte, mais qui s’est accru de constructions successives à mesure que les besoins de la vie domestique devenaient plus étendus et plus raffinés. Une épitaphe gravée sur une des pierres moussues du cimetière nous apprend qu’un vicaire de cette paroisse, depuis longtemps décédé, a eu entre autres mérites celui de faire bâtir à ses frais une cuisine dans le presbytère. Les offices à demi voilés par un rideau de feuillage, les écuries, les remises, trahissent aussi une origine plus récente que le corps du logis. Tel qu’il est, l’ensemble du bâtiment respire un grand air de comfort et même de luxe sévère qui présente un contraste frappant avec l’humble et maussade demeure de nos curés de campagne. Des touffes de plantes grimpantes couvrent une moitié de la façade, et avec le temps elles ont poussé si hautes, si épaisses et si vigoureuses, qu’il faut tous les efforts d’un vieux jardinier, juché sur une échelle, pour élaguer ou rattacher au mur leurs rameaux indépendans. L’autre côté est occupé par une serre longue et vitrée, toute garnie de fleurs, et sous le toit transparent de laquelle courent des festons de pampre laissant pendre çà et là des grappes de raisin muscat. Au milieu s’ouvre le hall, sorte de grand vestibule, carré qui communique d’un côté avec le salon (drawing room) et de l’autre avec la salle à manger (dining room). Pendant la journée, le vicaire travaille dans sa bibliothèque, également au rez-de-chaussée. Une porte à deux battans masque les escaliers, qui se divisent en deux branches conduisant aux chambres à coucher. Celles-ci, détachées les unes des autres, quoique réunies par un grand couloir, permettent de loger la famille et d’exercer largement les devoirs de l’hospitalité. Des fenêtres qui s’ouvrent au premier étage, sur la longueur du jardin d’agrément, on aperçoit un tapis vert borné par de grands arbres entre les têtes desquels se détache en vigueur la sombre tour de l’église, autrefois surmontée d’une flèche que la foudre a détruite. Au presbytère se rattachent en outre un jardin potager tout enclos de murs et deux grands champs, propriétés de l’église, où paissent quelques moutons ; à droite du potager se trouvent les étables. Le jour de mon arrivée, ces champs étaient le théâtre d’une fête ; des bannières flottaient au vent, rattachées de distance en distance par une corde aux rameaux des pommiers ; de joyeux cris d’enfans éclataient au milieu des jeux, et l’herbe était en quelque sorte fleurie de visages roses animés par l’action. On célébrait la fête des écoles.

Tous les presbytères anglais, il faut bien le dire, ne ressemblent point à celui-ci. Il en est d’autres tombés dans un état de dégradation et de caducité qui a dernièrement appelé l’attention des autorités ecclésiastiques. En principe, un parsonage (demeure du pasteur) devrait durer toujours : c’est un bien spirituel, une propriété viagère que le nouveau vicaire reçoit à son installation dans la paroisse et qu’il est tenu de transmettre intacte à son successeur. Malheureusement les biens spirituels, quand ils sont composés de brique et de mortier, ne se montrent pas plus que d’autres à l’abri des injures du temps, et, pour que le bâtiment pût durer toujours, il faudrait au moins qu’il fût souvent réparé. Or comment en serait-il ainsi ? Il y a des paroisses où les revenus du vicaire ne se trouvent point du tout en rapport avec la magnificence du vicarage ; l’entretien de la maison est alors pour lui une lourde charge, et si son caractère religieux ne lui imposait la résignation, j’imagine qu’il maudirait volontiers cette riche demeure qui le fait si pauvre. N’arrive-t-il pas aussi tous les jours que le pasteur vieillisse, — c’est la loi commune, — et qu’incapable de veiller sur ses propres intérêts, il oublie ceux de son successeur ? Peu à peu les pierres tombent avec les forces de l’homme qui déclinent, le plancher tremble sous ses pas mal assurés, les toits s’affaissent au-dessus de sa tête courbée, et le bâtiment tout entier participe à la triste décrépitude de celui qui l’habite. En pareil cas, le successeur a le droit d’intenter une action soit au dernier occupant, s’il vit encore, soit aux héritiers ; mais d’abord son bon cœur lui interdit très souvent de telles poursuites. Je suppose pourtant qu’il les entame ; deux inspecteurs sont alors nommés par chacune des parties intéressées pour examiner l’état des lieux, et un tiers cherche à régler le différend. La tâche de l’arbitre est plus difficile qu’on ne le croirait dans l’état actuel de la législation anglaise : il s’ensuit quelquefois un procès qui dure des années, et pendant lequel les deux avocats se disputent pied-à pied le terrain, — c’est la maison que je devrais dire, — enlevant d’assaut par des efforts successifs d’éloquence aujourd’hui les escaliers, demain les fenêtres, plus tard les toits. Encore faut-il que le dernier occupant ait laissé de quoi couvrir les frais de réparation. C’est ainsi que certains presbytères de la Grande-Bretagne sont tombés dans un état de ruine (dilapidation) constaté par plus d’une enquête.

Le presbytère fait partie de la charge ecclésiastique, ou, si l’on veut, du bénéfice, living. À qui maintenant ce bénéfice appartient-il ? Le plus souvent à ce qu’on appelle ici les patrons de l’église [1]. L’origine de ce droit de patronage est facile à saisir. La nomination des ministres du culte appartenait autrefois à l’évêque du diocèse ; mais plus tard le lord du manoir ou tout autre grand propriétaire, non content d’ériger une église à ses frais, détachait volontiers de ses domaines une portion de terre qu’il affectait pour toujours avec les dîmes à l’entretien du prêtre résidant. L’alliance intime de l’aristocratie et du clergé n’est nulle part plus fortement indiquée que dans la Grande-Bretagne : on peut en juger par le nombre de villages dans lesquels à une portée de fusil de l’église s’élève le château. La destinée de ces deux édifices a été bien différente : le château en ruines a presque disparu sous le lierre et la ronce ; l’église est demeurée debout et toujours jeune, protégée par la foi des habitans. Un air de famille dans les traits de l’architecture proclame néanmoins entre l’un et l’autre une communauté ! d’origine ; ils sont bien frère et sœur. Pour encourager le zèle des seigneurs laïques à construire des églises et à les doter largement, les évêques accordèrent jadis au fondateur et à ses héritiers le droit de choisir eux-mêmes le ministre de ta paroisse. Les choses se passaient ainsi du temps où l’Angleterre était catholique, et la réformation n’y a presque rien changé. L’église anglicane est restée dans sa constitution matérielle une branche de la féodalité, Aujourd’hui uni bénéfice vient-il à être vacant, trois personnes entrent en scène pour le remplir, — le patron de l’église, le clerc et l’évêque. Le patron est censé le descendant ou le substitut des anciens fondateurs, et à ce titre, jouit du privilège de présenter à l’évêque du diocèse, en cas de vacance, l’ecclésiastique (clergyman) qu’il juge capable d’occuper le bénéfice confié à sa tutelle. Ce privilège s’appelle advowson (d’advocatio), parce que celui qui l’exerce est tenu en conscience de protéger les intérêts de l’église et ceux du futur bénéficier. Le clerc est l’ecclésiastique recommandé par le patron. Quant à l’évêque ou ordinaire, son rôle se borne le plus souvent à enregistrer la demande par écrit que lui adresse le protecteur laïque de j’église. Il a bien, il est vrai, vingt jours pour réfléchir et pour examiner les titres du candidat ; il peut même à la rigueur le refuser, mais il est obligé, dans ce cas, de dire pourquoi il refuse (quare impedit). Les motifs sur lesquels s’appuie son rejet peuvent ensuite être attaqués devant les tribunaux par le patron ou par le clergyman repoussé. La cause est alors déférée devant la cour des plaids communs (court of commun plays), et décidée en dernier ressort par le jury.

Le pouvoir des évêques, en ce qui regarde la nomination aux bénéfices, n’a donc rien de discrétionnaire ; c’est un frein, si l’on veut, aux envahissemens du favoritisme et aux manœuvres intéressées des laïques ; mais il arrive très rarement que l’ordinaire exerce son droit de veto, et le candidat désigné par le patron est en quelque sorte nommé d’avance au bénéfice. Il y a même des cas où l’approbation de l’évêque n’est point du tout nécessaire. Le patron, qui est ordinairement dans cette circonstance-là un grand seigneur, a le pouvoir de donner directement l’église et le bénéfice au clerc qu’il a choisi lui-même. C’est ce qu’on appelle donative advowson [2]. Quand il a le droit d’intervenir, l’évêque lit au candidat accepté une formule écrite, et lui remet un acte revêtu du sceau épiscopal. Il donne ensuite à l’archidiacre ou à tout autre officier supérieur du diocèse l’ordre d’installer le nouveau bénéficier dans son église et dans la jouissance de ses droits. Ceci fait, le clerc devient ce qu’on appelle en Angleterre un parson (ministre en titre d’une paroisse).

Un advowson constitue aux yeux de la loi une véritable propriété ; il peut être transmis, aliéné, vendu pour toujours ou pour un certain nombre d’années, et même saisi par les créanciers dans le cas où le patron de l’église viendrait à mourir en laissant des dettes. Ce privilège donne le plus souvent lieu à un autre ordre de transactions. Il arrive tous les jours que le propriétaire d’un advowson cède à un tiers pour de l’argent le droit de première présentation, c’est-à-dire le droit de désigner un titulaire dès que le bénéfice deviendra vacant. Il y a même des cures qui sont ainsi vendues d’avance jusqu’au second et au troisième successeur. Ces sortes d’affaires figurent de temps en temps dans les journaux, à la colonne des annonces [3]. La propriété d’un advowson est en outre régie par des lois particulières et des usages assez curieux. Un enfant de l’âge le plus tendre peut présenter un clerc au bénéfice placé sous son patronage : s’il n’est point même capable d’écrire, son tuteur ou tout autre personne qui a dicté le choix lui guide la main pour signer l’acte. Dans le cas où le patron viendrait à être frappé d’aliénation mentale, le lord-chancelier exerce le droit à sa place, et le plus souvent en faveur d’un des membres de la famille du malade, pourvu toutefois qu’il s’en trouve un engagé dans les ordres. Les femmes propriétaires d’un advowson ont tout aussi bien que les hommes voix au chapitre ; si elles sont plusieurs filles héritant du même droit et qu’elles n’arrivent point à se mettre d’accord sur le choix du candidat, elles présentent chacune à tour de rôle, en commençant par l’aînée. Le pouvoir de faire des recteurs ou des vicaires appartient à toute sorte de laïques souvent fort peu orthodoxes : le patron de l’église peut être dissident, juif ou même athée ; mais il ne doit point être catholique. Après tout, il est facile de saisir les motifs de cette dernière restriction dans un temps où la religion catholique était pour l’Angleterre une source de dangers et de menaces. On craignait que les patrons, dont plusieurs appartenaient à d’anciennes familles, n’introduisissent des prêtres de l’église romaine dans les bénéfices, et, selon le langage biblique de l’époque, n’ouvrissent ainsi aux loups l’entrée de la bergerie. Certes l’exercice du droit d’advowson peut engendrer plus d’un abus, et quelques clergymen eux-mêmes en conviennent. Il ne faut pourtant point oublier que dans un pays où l’on peut tout dire et tout écrire le choix du bénéficier se trouve soumis dans une certaine mesure à la sanction de l’opinion publique. Sans ces garanties, beaucoup d’anciens usages auraient peut-être disparu depuis longtemps en Angleterre, et c’est surtout en ce sens que la liberté se montre chez nos voisins un élément de conservation. Et puis, qu’on y prenne garde, cette intervention de l’élément laïque dans le choix des ministres de l’église permet aux personnes riches d’acheter ce droit de présentation pour placer un de leurs protégés. Aussi l’advowson est-il en quelque sorte la porte par laquelle entrent dans les bénéfices les cadets des familles nobles ou les fils de l’aristocratie d’argent.

Pour être à même d’obtenir un bénéfice, il faut préalablement être ordonné prêtre. Comment donc en Angleterre devient-on clergyman ? Tout jeune homme qui se propose d’entrer dans les ordres commence avant tout par suivre les cours d’une université, et là il doit atteindre au moins le grade de bachelier ès-arts. Sans ce titre (excepté dans des circonstances particulières), il ne trouverait ni évêque pour le recevoir, ni vicaire pour l’employer comme curé [4], et il ne ferait jamais son chemin dans l’église. Une bonne éducation classique est donc considérée comme le fondement du sacerdoce. Le séjour dans les universités offre d’ailleurs plus d’un avantage : l’aspirant aux ordres religieux peut avoir coudoyé sur les bancs des classes Byron, Shelley, Stuart Mill : il a vécu au milieu des libres esprits et des libres études. Là, aucune pression, morale ne détermine son choix, et c’est volontairement qu’il embrasse la carrière du clergé. Il n’est point de ceux qui, séparés du monde dès l’enfance, apprennent à maudire le siècle qu’ils ignorent et le fantôme d’une société qui leur apparaît à travers les terreurs de la conscience. Jusqu’ici, ses études n’ont guère été que littéraires ; pourtant l’évêque exige de lui, outre le diplôme de bachelier ès-arts, un certificat constatant qu’il a suivi les cours du professeur de théologie à l’université. Pour le reste, rien ne le distingue à l’extérieur des autres étudians auxquels il s’associe, et ses habitudes ne ressemblent en aucune façon à celles d’un séminariste. Après avoir pris ses degrés, le candidat aux ordres se prépare à soutenir l’examen de l’évêque. À moins qu’il ne soit agrégé de quelque collège, fellow, il cherche en même temps un recteur ou un vicaire qui veuille bien le nommer son curé (curate) dans le cas où il serait admis à faire partie du clergé. Ce recteur ou vicaire signe alors un papier qu’on appelle tille for orders (titre pour recevoir les ordres), et sur lequel se trouve spécifié le chiffre des émolumens (stipend) attachés à la fonction. C’est ordinairement 80 liv. sterl. (2,000 fr.) par an ; il est rare dans tous les cas que la somme excède 100 liv. sterl. (2,500 francs). Il y a même des bénéficiers (incumbents) qui n’aiment point du tout à délivrer ces sortes de titres, d’abord parce qu’ils s’obligent ainsi à essayer des hommes nouveaux, et ensuite parce que durant les deux premières années de son noviciat un tel curé est seulement diacre et ne peut en conséquence administrer le sacrement de la communion, ou, comme on dit ici, le souper du Seigneur (our Lord’s supper) [5]. On en trouve pourtant qui en vue des intérêts de l’église ou pour toute autre cause consentent à faire ainsi l’apprentissage du jeune ministre. Muni de son degré universitaire, de son titre pour recevoir les ordres (tille for orders) et d’un certificat de bonne conduite durant les trois dernières années qui ont précédé sa demande, le candidat se présente enfin devant l’évêque, qui l’examine en grec, en latin et en théologie. S’il sort vainqueur de cette épreuve, il reçoit des mains du chef spirituel, du diocèse un brevet (licence) qui l’autorise à officier comme curé sous les ordres de celui qui l’a engagé pour deux ans. À l’expiration de ce terme, il a beaucoup appris dans ses visites aux pauvres et aux affligés ; il a essayé ses talens oratoires dans la chaire, et il connaît pleinement les devoirs auxquels l’oblige son état. S’il persiste dans sa vocation et qu’il veuille faire un pas de plus dans l’église, il lui faut alors se représenter devant l’évêque du diocèse et subir un second examen en vue d’être ordonné prêtre. Cette dernière, cérémonie a lieu dans la cathédrale. La réunion est grave et imposante, mais les rites protestans n’invoquent, même dans cette circonstance, aucune image de mort volontaire ni de renoncement au monde. Le nouveau ministre est seulement tenu de souscrire aux trente-neuf articles de la liturgie et au livre de prières [6]. Il s’engage ainsi à croire et à professer les doctrines de l’église anglicane.

Revêtu désormais du caractère sacerdotal, il continue le plus souvent à servir comme curé dans une paroisse. Là, il fait généralement un bon mariage. Pour qu’il en soit ainsi, un jeune clergyman a plus d’un avantage sur les autres hommes ; d’abord il est admis dans la meilleure société, car il n’y a guère de district agricole où, dans un rayon de quelques milles, ne se trouvent plusieurs familles riches et considérées. Ces dernières exercent généralement l’hospitalité selon les vieilles traditions anglaises, et il y a peu de grands dîners où l’on ne réserve à table une place pour le curé de la paroisse. Étant garçon, il se loge comme il peut dans le village, et son intérieur est quelquefois des plus modestes ; mais son éducation et ses manières ne craignent point la comparaison avec celles des classes supérieures. Puis le lien des œuvres de charité établit entre lui et les jeunes héritières du voisinage une sorte d’intimité respectueuse qui peut bien recouvrir dans certains cas un sentiment plus tendre. Il prend d’ailleurs les cœurs par de nobles côtés : sa jeunesse, son éloquence, son zèle religieux, sont autant de moyens de séduction involontaire auprès du sexe faible et enthousiaste. De telles amours ressemblent à ces eaux tranquilles qui, selon le proverbe anglais, n’en coulent que plus profondes (still waters run deep), tout en réfléchissant à la surface le bleu du ciel. Beaucoup de jeunes filles de l’aristocratie qui refuseraient d’épouser un avocat ou un médecin, ne croient point du tout se mésallier en s’unissant à un membre du clergé. Par les mariages ainsi contractés, une partie de la richesse des classes supérieures tombe entre les mains des ministres de l’église. Le curé marié aspire généralement à devenir recteur ou vicaire ; mais il s’en faut de beaucoup qu’il atteigne toujours son idéal. Le plus grand nombre ne s’élève jamais au-dessus du grade inférieur. Celui qui n’a ni influence, ni recommandations puissantes, ni moyens personnels extraordinaires, reste curé toute sa vie. Les mieux protégés ou les plus instruits peuvent au contraire obtenir un bénéfice de la reine, de l’évêque, des universités ou des chapitres métropolitains. Les autres, c’est-à-dire ceux qui ont de l’argent, conservent l’espoir d’en acheter un ; encore ne faut-il point qu’ils l’achètent eux-mêmes : ils se rendraient coupables de simonie. Voici donc ce qui arrive : un de leurs amis ou un des membres de leur famille acquiert pour eux du propriétaire d’un advowson le droit de première présentation à la mort du titulaire [7]. La valeur d’un bénéfice ainsi acheté d’une manière indirecte dépend, on le devine, de plusieurs conditions ; mais les parties contractantes ne manquent pas de considérer d’avance si le presbytère est en bon ou en mauvais état, et quels sont les revenus annuels qui s’y trouvent attachés. C’est dans tous les cas de l’argent placé, et dont il faut retrouver les intérêts.

L’église anglicane présente le spectacle extraordinaire d’une église de l’état qui n’est point payée par l’état. Elle vit d’un fonds de propriété considérable accumulé depuis des siècles par la piété des fidèles sous forme de dotations. Les principales sources de revenus pour un bénéfice rural sont les terres appartenant au vicarage, les dîmes (tithes), les taxes pour l’entretien de l’église (church rates), les offrandes de Pâques (Easter offerings), et le casuel ou les honoraires du surplis (surplice fees). De toutes ces branches de produit, la plus abondante est généralement la dîme. Voilà un mot, je le crains, qui sonnera mal aux oreilles françaises. Chez nous, la révolution et plus tard le concordat ont profondément altéré la constitution matérielle de l’église, sans toucher en rien aux doctrines ni à la liturgie catholique. Tout le contraire a eu lieu dans la Grande-Bretagne. La réformation a considérablement modifié les dogmes religieux et les cérémonies du culte, mais en respectant dans la plupart des cas l’ancienne organisation et les privilèges du corps clérical. On a ainsi le phénomène d’une église protestante greffée en partie sur les institutions du moyen âge. La dîme sous son ancienne forme n’était pourtant guère plus populaire, il y a une vingtaine d’années, au-delà qu’en-deçà du détroit. L’abolir, il n’y fallait point songer : elle constituait pour l’église un droit de propriété reconnu par la loi, transmis de génération en génération et fondé sur d’antiques contrats. Les Anglais ne transigent point légèrement avec de pareils titres. Ce fut pourtant un membre du clergé, le docteur Paley, qui, frappé lui-même des inconvéniens de cet impôt, proposa de le convertir. L’état inquiétant de l’église d’Irlande, où la perception de la dîme rencontrait de la part des catholiques une résistance opiniâtre, détermina le succès d’une mesure qui, recommandée dès 1832 par les comités des deux chambres, ne fut définitivement adoptée qu’en 1838. Dans chaque paroisse de la Grande-Bretagne, à la dixième partie des denrées constituant les grandes et les petites dîmes fut substitué un paiement annuel représentant la valeur des anciennes offrandes. Un consentement mutuel entre les propriétaires du sol et les propriétaires des dîmes fixa presque partout les termes de ce changement, et dans le cas où les parties intéressées ne réussissaient point à s’entendre, des commissaires intervinrent pour les mettre d’accord. Cet impôt est maintenant assis sur la propriété foncière, mais il peut varier selon le prix des grains à partir des sept dernières années. Pour éviter toute contestation, le contrôleur des céréales (controller of corn-returns) publie au mois de janvier la valeur moyenne d’un boisseau de blé, d’orge et d’avoine durant la période fixée par la loi. Le bénéficier reçoit ainsi en argent, et non plus en nature, sa part de la récolte. Un tel système d’impôt flottant introduit, il est facile de le prévoir, quelque incertitude dans les revenus du vicaire ou du recteur. Je suppose que les dîmes aient été rachetées pour 300 livres sterling par an ; il se peut néanmoins que, par suite des variations dans le prix des céréales, le ministre reçoive tantôt 260 livres sterling, et tantôt 340.

À la plupart des presbytères anglais sont en outre attachées des terres, connues sous le nom de glebe-lands, que le vicaire est libre d’affermer ou de faire valoir par lui-même. Les church-rates (taxes de l’église) sont surtout affectées à l’entretien de l’édifice religieux. Les offrandes de Pâques (Easter offerings) forment une sorte de contribution volontaire. Tous les ans, à Pâques, le clerc de la paroisse va présenter, de la part du vicaire, un petit livre aux familles nobles ou bourgeoises en les priant d’y inscrire leur offrande. Quant au casuel (surplice fees), il se compose, comme chez nous, des sommes payées pour les baptêmes, les mariages et les enterremens. Toutes ces sources réunies constituent ce qu’on appelle en Angleterre un living (ensemble de moyens d’existence), car le pasteur ne reçoit point de traitement proprement dit. Entre les bénéfices règne d’ailleurs la plus grande inégalité : les uns sont une sorte de terre promise où coulent le lait et le miel ; d’autres ressemblent au désert infertile de Chanaan.

Il existe en Angleterre plus de dix mille paroisses, qui différent absolument les unes des autres en importance et en étendue. Tout annonce qu’aucun plan n’a préside dans l’origine à la circonscription de ces districts religieux. Ils se sont formés au hasard et selon le caprice des donataires. Là encore la trace du régime féodal est restée imprimée sur la distribution du sol, et les limites de la paroisse coïncident le plus souvent avec les anciennes limites du manoir. Le zèle, la générosité, les moyens pécuniaires des familles nobles, en un mot diverses causes accidentelles ont ainsi déterminé la valeur du bénéfice, c’est-à-dire des moyens d’existence affectés à l’ecclésiastique. On a calculé que la moyenne de ces bénéfices était de 300 livres sterling (7,500 fr.) par an ; mais comme les revenus de certains vicaires s’élèvent bien au-dessus de ce chiffre, d’autres reçoivent naturellement beaucoup moins [8]. Dans ce dernier cas, le clergyman est souvent très gêné, d’autant plus pauvre en vérité qu’il est tenu de dissimuler sa misère. En Angleterre, toute position oblige ; combien ai-je connu de gentlemen qui se ruinaient ou se privaient secrètement du nécessaire de la vie pour sacrifier aux apparences ! La femme du vicaire doit être mise comme une dame. Un œil exercé pourrait peut-être découvrir dans sa toilette une différence avec celle de la femme du squire ou d’un riche recteur ; mais encore faut-il que le vulgaire s’en doute le moins possible. Ses enfans, d’un autre côté, doivent être propres et bien tenus, comme de genteel children (enfans bien élevés), et quant à lui, il est obligé de porter une cravate blanche, de fins habits de drap noir, en un mot tout l’extérieur respectable d’un homme d’église. Ajoutez à cela l’entretien du presbytère, qu’il ne faut point laisser dépérir. Trouvant la balance inégale entre ses chargés et ses revenus, le clergyman cherche généralement à améliorer sa situation par divers moyens. La loi lui défend de se livrer au commerce, mais elle lui permet, avec le consentement de l’évêque du diocèse, de faire valoir pour sept années des terres pouvant couvrir une superficie de quatre-vingts acres. C’était la ressource du père d’Olivier Goldsmith, le docteur Primrose du Vicaire de Wakefield, qui était à la fois prêtre et fermier. D’autres reçoivent chez eux quelques jeunes pensionnaires auxquels ils distribuent l’instruction. Il y en a aussi qui écrivent pour les magazines et les revues. Plus le clergyman est pauvre et plus sa famille reçoit généralement une riche éducation classique. N’ayant rien de mieux qu’il puisse laisser à ses enfans, il leur donne libéralement ce qu’il possède. Les jeunes filles n’échappent point elles-mêmes à cette influence cléricale, et sous le toit silencieux du presbytère deviennent parfois des modèles d’érudition. Quelques-unes d’entre elles, savantes hellénistes, aident même leur père à traduire pour les libraires de Londres certains auteurs de l’église primitive. Cette grande éducation, fruit de la retraite et des habitudes sévères d’une vie uniforme, ne concourt pas toujours, je dois le dire, à favoriser le mariage des filles du clergé, ni leur établissement dans le monde. Plus d’un jeune homme à cervelle étroite recule devant l’idée « d’épouser les saints pères. » En dépit de la plus riche chevelure blonde, de l’œil bleu le plus agaçant, de la main la plus blanche qui semble demander grâce pour les trésors de l’éloquence antique, une fille de clergyman sans fortune se trouve donc souvent vouée au grec à perpétuité.

La lutte de certains ecclésiastiques contre les dures nécessités de la vie n’exclut pas toujours un rayon de gaîté chez ces philosophes chrétiens. Un des plus charmans humoristes de la Grande-Bretagne, le docteur Sydney Smith, n’est peut-être jamais si intéressant que lorsqu’il nous raconte d’un air enjoué ses tribulations personnelles. La maison du pasteur bâtie par lui-même, ses meubles grossièrement façonnés dans une provision de bois blanc achetée par hasard, son vieux carrosse, qui rajeunissait tous les ans grâce aux réparations nécessaires pour l’empêcher de tomber tout à fait en ruine, la petite jardinière taillée par la nature en forme de borne milliaire, et dont il avait fait son sommelier, tout cela représente bien la vie d’un pauvre vicaire de campagne dans certains districts de l’Angleterre ou de l’Ecosse [9]. La femme du clergyman exerce en pareil cas une grande influence sur le bien-être de la maison ; active comme l’abeille et non moins économe, ministre de l’intérieur du presbytère au même titre que son mari est le ministre de l’église, institutrice des plus jeunes enfans, elle multiplie en quelque sorte les faibles ressources du living. Et puis comme elle se plie de meilleure grâce que lui aux dures nécessités de l’infortune en acceptant quelquefois un bienfait ! Tandis que l’ancien élève d’Oxford ou de Cambridge cherche à couvrir son dénûment sous la gravité digne et raide d’une âme stoïque, comme elle glane volontiers dans le champ de l’église les quelques gerbes échappées de la main des riches ! Après tout, n’est-elle point mère et ne doit-elle point songer à ses enfans ?

On a proposé divers systèmes pour effacer, du moins en partie, cette grande inégalité entre les revenus des bénéfices. Il suffira de dire ce qui existe. Des fonds désignés sous le titre de Queen Anne,s Bounty, et formés de l’impôt ecclésiastique sur les premiers fruits de la terre, ont été institués même avant la reine Anne pour accroître les ressources de certaines cures. Les administrateurs de ces fonds (governors of the Bounty of Queen Anne), pour la plupart dignitaires de l’église anglicane, accordent une compensation aux petits bénéficiers recevant moins de 200 Iiv. sterl. par an. Diverses sociétés appuyées sur un système de contributions volontaires Viennent d’un autre côté au secours du clergé malheureux [10]. Enfin une commission ecclésiastique s’est formée dans ces dernières années pour ouvrir dans l’église elle-même une nouvelle source de revenus et pour améliorer ainsi la situation des vicaires de campagne. Dans chaque diocèse, les évêques, les doyens et les chapitres possèdent de temps immémorial de grands biens consistant surtout en terres. D’après une ancienne coutume, ces terres étaient affermées pour un certain nombre de vies d’homme, le plus souvent trois. Le premier de la série des tenanciers payait à son entrée une grosse somme d’argent connue sous le nom d’amende (fine), et une petite somme annuelle était ensuite servie pendant toute la durée du bail. De cette manière, les membres des grands corps ecclésiastiques, vivant à l’époque où le contrat s’était formé, avaient été favorisés au détriment de leurs successeurs. Ces derniers pouvaient bien, il est vrai, jouir du même avantage, s’ils avaient le bonheur de survivre aux termes du bail ; mais il faut naturellement du temps pour éteindre trois existences humaines. Afin de répartir plus également les revenus de la corporation entre les membres successifs, il fut ensuite décidé qu’au fur et à mesure qu’un des tenanciers viendrait à mourir, on pourrait lui en substituer un autre, et que cet autre devrait payer à son installation une amende convenue. Tel est le système de fermage à vie d’après lequel étaient régies la plupart des propriétés foncières, de l’église lorsque la commission entreprit ses travaux. Frappée des inconvéniens de cette méthode et du mauvais parti que l’église tirait de ses domaines, elle a proposé de prendre en mains les terres des corps ecclésiastiques (de ceux du moins qui voudraient bien les lui céder) et de leur servir en retour une rente proportionnée à la valeur de ces biens. Elle s’est engagée en outre à leur acheter par la suite et à leur remettre des terres libres de tout engagement. Ce changement promet de grands avantages, et le surplus des profits doit être appliqué à l’augmentation des petits livings. La fortune du clergé anglais se trouvera tellement accrue, on l’assure, par cette nouvelle manière de la faire valoir, qu’aucun vicaire de campagne ne recevra moins de 300 liv. sterl. par an.

Le clergé, dans les districts agricoles, est représenté par le recteur, le vicaire et le curé. Le recteur est l’ecclésiastique (persona ecclesiœ) recevant toutes les dîmes de la paroisse. Le vicaire est, d’après l’origine même du mot, celui qui agit à la place d’un autre, vicarius. À une époque déjà reculée, certains patrons de l’église qui pouvaient désigner eux-mêmes le recteur cédèrent ce droit à des monastères ou à des communautés religieuses. Les moines, au lieu de nommer un recteur, trouvèrent avantage à faire remplir par un des leurs ou par quelque autre ministre stipendié les devoirs de la charge et approprièrent ainsi à leur maison les revenus du bénéfice. De là vient que plusieurs églises d’Angleterre ont été dépouillées par les couvens. Dans plus d’un cas, les évêques intervinrent et forcèrent les congrégations religieuses à instituer non plus des desservans révocables, mais un délégué sérieux, et à lui allouer une portion des dîmes. Telle est l’origine des vicaires. Le couvent n’en conservait pas moins en pareil cas le double caractère de patron et de recteur. Il ne manquait pas, à ce titre, de se faire la part du lion, et c’est pourquoi certains vicariats sont aujourd’hui si maigrement pourvus. À l’époque de la réformation, tous les biens des ordres monastiques furent saisis par la couronne, et cette confiscation s’étendit aux intérêts qu’ils pouvaient avoir dans les paroisses. Quelques-uns de ces biens furent restitués au clergé, mais le plus grand nombre a été vendu à des particuliers. Ainsi se forma en Angleterre la classe des lay impropriators (propriétaires laïques d’un bénéfice séculier). Ces derniers sont en fait les recteurs de la paroisse, tandis que le vicaire remplit pour eux les devoirs spirituels de la charge et reçoit la portion des dîmes qu’on veut bien lui allouer.

Le curé de son côté est l’assistant du recteur où du vicaire, mais il ne peut être renvoyé ni par l’un ni par l’autre. Il est en quelque sorte breveté (licenced) par l’évêque sur l nomination du recteur, et son traité ne peut être rompu que par l’autorité épiscopale. Il existe pourtant entre les parties contractantes un accord secret par lequel le vicaire s’engage sur l’honneur à se retirer volontairement dans le cas où il ne conviendrait point au recteur. Beaucoup moins bien rétribué que son supérieur, quelquefois plus éloquent, le curé est aussi plus populaire dans les campagnes. Les ouvriers des champs sont en général un peu effrayés du recteur : il est trop riche pour eux. La plupart des jeunes curés au contraire, possédant encore toute la fraîcheur du zèle clérical, sympathisent volontiers avec les classes pauvres et travaillent bravement en leur faveur. Au milieu de la confusion des doctrines que souffle un siècle de doute et de libre recherche, ils s’attachent plus volontiers aux bonnes œuvres qu’aux controverses religieuses. « Agir quand même » est leur devise, et ils exercent une véritable influence sur le peuple [11].

Un trait qui distingue à presque tous les degrés de la hiérarchie le clergé anglais est qu’il ne vit pas entièrement de l’église. Fils de parens nobles, de riches marchands ou de grands propriétaires, la plupart des recteurs et des vicaires ont par eux-mêmes ou par leur femme une fortune personnelle qui leur crée une sorte d’indépendance. Il faut même qu’il en soit ainsi, car comment pourraient-ils soutenir d’autre façon dans leur paroisse les œuvres de charité, les écoles, qui tombent en grande partie à leur charge, et les frais de représentation ? En moyenne, le vicaire de campagne possède par lui-même un revenu égal à celui de son bénéfice. Ce n’est donc point l’église qui entretient le clergé ; c’est, du moins en partie, le clergé qui entretient l’église. Une situation si peu commune a beaucoup contribué à étendre en Angleterre l’influence sociale et politique des ministres du culte. N’étant séparé des classes supérieures ni par le célibat, ni par des préjugés de caste religieuse, ni par une grande infériorité de fortune, le vicaire se mêle librement à toutes les parties de plaisir du voisinage. Au lieu de s’asseoir humblement à la table du château et de recevoir un dîner qu’il n’est point à même de rendre, il invite au contraire chez lui, des baronnets, des juges, quelquefois même des lords, confondant ainsi les rangs dans l’égalité de l’intelligence. Ses talens, qui comptent aussi en Angleterre pour un capital, lui donnent le droit d’être écouté, car plusieurs des vicaires de campagne sont des savans et des lettrés ; ils auraient pu choisir une autre carrière et s’y faire remarquer par les travaux de l’esprit. La situation du vicaire anglais n’est pas non plus soumise, comme celle de nos curés de campagne, aux caprices de l’évêque. Il a acheté sa charge, ou un autre a consenti à l’acheter pour lui, ce qui revient à peu près au même ; il est dès lors investi d’une sorte de propriété, et l’on connaît le respect de nos voisins pour les droits acquis. Suivant quelques-uns, ce respect a même été poussé beaucoup trop loin, et nuit en plus d’un cas à la discipline de l’église. L’évêque n’a presque aucun moyen de destituer un vicaire infidèle à ses devoirs ; il peut, il est vrai, le poursuivre devant les tribunaux, mais il ne fait ainsi qu’éventer le scandale, et il est rare qu’il obtienne une réparation sérieuse, Un procès de ce genre s’ouvrit, il y a quelques années, en Angleterre. Un clergyman, appuyé par le lord d’un ancien manoir, menait depuis plusieurs années une vie peu édifiante. Après avoir épuisé en vain les remontrances et les avis, le chef spirituel du diocèse crut devoir recourir aux moyens judiciaires. L’évêque dépensa beaucoup d’argent, le lord ami de l’ecclésiastique incriminé en dépensa davantage, et à la suite de longues épreuves le clergyman sortit du procès, sinon justifié, du moins impuni. Il se peut d’un autre côté que le vicaire, sans donner lieu par sa conduite à aucune censure ; entretienne des opinions contraires à celles de l’orthodoxie anglaise : dans ce cas encore, il est très difficile de l’atteindre. La vérité est qu’à l’époque de la réformation, l’église anglicane, ayant passé des mains du pape entre les mains du souverain, se trouva tellement subordonnée aux autorités civiles et confondue dans l’administration des affaires séculières, qu’elle demeure encore aujourd’hui désarmée et presque impuissante vis-à-vis des abus de ses propres membres. Par un contraste frappant, l’évêque exerce une sanction absolue et discrétionnaire sur les actes du curé ; il peut le suspendre ou le destituer à son gré. La raison de cette différence est facile à saisir : le curé est un simple salarié (stipendiary), tandis que le vicaire se montre en quelque sorte inexpugnable derrière les lois de la propriété, qui le couvrent comme un rempart contre les foudres de l’autorité ecclésiastique.

Le clergé anglais, on le voit bien, n’a point pris à la lettre les conseils de l’Évangile à propos des oiseaux du ciel et du lis des champs : il a au contraire jugé prudent d’amasser le lin pour filer la toile de son surplis et de construire, quand il le pouvait, des greniers d’abondance. Dans un pays où la propriété est une grande source d’influence, il tient à être riche pour être puissant, et en cela il a été aidé de siècle en siècle par la générosité des fidèles. Il ne faudrait pourtant pas croire que ce soin des intérêts matériels absorbe chez lui l’ardeur des convictions religieuses. L’église anglicane est une institution à la fois temporelle et spirituelle : c’est surtout à ce dernier titre qu’elle commande le respect des populations. Le protestantisme a son idéal ; mais cet idéal se traduit constamment en devoirs pratiques. Ce qu’on attend donc surtout du vicaire de campagne est un exemple. Il faut que sa maison soit un modèle, car aux yeux des Anglais les devoirs religieux commencent à la vie domestique. Pour qu’il en soit ainsi, il est nécessaire que le clergyman soit marié ; comment donnerait-il sans cela aux autres le type des vertus de famille dont certains vœux personnels lui interdiraient l’exercice ? La force morale qui distingue surtout dans la Grande-Bretagne la classe moyenne tient en grande partie à sa manière de vivre. Ici chacun a sa maison où il enferme le meilleur de son âme ; cette séparation favorise les habitudes de réflexion et de recueillement d’où se dégage presque toujours un certain idéal religieux. Une solitude qui n’a d’ailleurs rien d’exclusif ni de farouche développe ainsi les qualités morales de l’individu, la vie intime et les nobles sentimens qui élèvent les rapports de l’homme avec la nature. Le presbytère, entouré de paix et de verdure, caché comme un nid à l’ombre des grands arbres et de l’église, se trouve plus que tout autre placé dans de bonnes conditions pour l’étude et la rêverie. Au fond de ces calmes retraites, il faut que le cœur se replie sur lui-même ou qu’il s’élance vers Dieu.

L’emploi du temps et de la journée y est sévèrement réglé : à huit heures du matin, la cloche sonne le déjeuner. Ce repas frugal est précédé d’une prière à genoux que lit le pasteur et à laquelle assistent le cercle de famille ainsi que les domestiques de la maison. Durant la matinée, le vicaire travaille dans son cabinet ou visite les malades. Couvert d’un chapeau rond et sa canne à pomme d’or sous le bras, il se dirige à pas lents le long des haies. Les écoliers le saluent au passage ; les plus braves d’entre eux osent même lui adresser la parole. Un vénérable pasteur laisse derrière lui un long souvenir dans le village ; ses bons mots, son sourire, l’air dont il accueillait les enfans, sont restés gravés dans la mémoire de ceux qui l’ont connu et qui en parlent le soir autour du foyer de la chaumière. À une heure, un second déjeuner (lunch) réunit autour de la même table la famille du vicaire, qui, avant et après le repas, offre au ciel en peu de mots une action de grâces. L’après-midi est consacrée aux visites, aux excursions ou à certaines affaires de la paroisse. Une demi-heure avant le dîner, tout le monde se retire dans ses chambres pour s’habiller. La cloche sonne, on descend, et dans le salon se trouvent le plus souvent quelques personnes invitées par le maître ou la maîtresse de la maison. Il est dans les habitudes des vicaires anglais de recevoir ; ces rapports de table entretiennent un lien entre l’église et les familles charitables de la paroisse. Après le dîner, qui se passe à la manière britannique, les femmes d’abord, puis les hommes, rentrent dans le salon, où l’on prend le thé et où l’on fait de la musique. Quelques vicaires, en petit nombre il est vrai, ont eu, dans ces derniers temps, l’heureuse idée d’inviter une fois par semaine à leurs soirées les fermiers et un autre jour les laboureurs eux-mêmes. Si l’exemple était suivi, ce serait un excellent moyen d’élever les classes inférieures. La société se retire vers onze heures, et, le salon étant rendu à la solitude, le pasteur y récite en famille la prière du soir. Ce petit nombre de pratiques très simples s’observe d’ailleurs dans beaucoup d’autres maisons anglaises : où est donc alors l’originalité du presbytère ? Elle consiste dans un parfum de mœurs antiques, dans la sainteté des rapports sociaux unis à la vie de famille, et dans le rayon que jette sur un intérieur calme et réglé le reflet des idées religieuses.


II

Le grand jour où s’exercent en public les fonctions du pasteur est naturellement le dimanche. Ce jour-là, les cloches de l’église s’éveillent vers dix heures et demie du matin et appellent les fidèles au service religieux. Quelques paysans sont déjà réunis par groupes dans le cimetière : c’est un lieu de rendez-vous, une sorte de forum rustique où l’on discute parmi les tombes les intérêts des vivans. Le dimanche enlève la rouille de la semaine : on s’habille, on se rassemble, et l’homme isolé pendant le reste du temps renoue certains rapports avec la vie sociale. C’est à qui fera meilleure figure aux yeux du village : les jeunes filles surtout cherchent à relever les avantages de leur personne en portant sur elles avec orgueil le fruit de leurs économies. Le pasteur ne tarde pas cependant à traverser le cimetière pour se rendre à la sacristie, il est salué au passage par de graves paysans dont le visage respire la franchise. Si le ciel est pluvieux ou bien encore si c’est le temps de la moisson, il arrive quelquefois que son auditoire se montre peu nombreux. Il a en pareil cas l’art de cacher une réprimande sous un air d’intérêt bienveillant et de sollicitude. Questionnant les paroissiens l’un après l’autre, il leur demande des nouvelles de leur femme, de leur mère, de leur fils. Seraient-ils malades, qu’il ne les voit point à l’entrée de l’église ? Les braves gens comprennent et balbutient quelques excuses en rougissant. Un pasteur avait un squire qui n’assistait jamais au service religieux ; il lui offrit un jour de prier pour lui devant toute la congrégation. « Et pourquoi cela ? demanda le gentilhomme étonné. — Parce que, répondit le recteur, vous ne priez jamais vous-même. » On ne dit point si la menace fut assez forte pour vaincre, la résistance du rebelle squire.

Cependant l’église s’ouvre : l’intérieur se distingue par une extrême simplicité ; ni statues, ni tableaux, pas même l’image de la croix. Il y a des races qui croient par les yeux ; la famille anglo-saxonne récuse au contraire l’intervention des sens dans la pratique des devoirs religieux. Elle se défie des entraînemens de la beauté extérieure, et, selon l’expression même d’un des premiers réformateurs, elle ferme les yeux et les oreilles aux grâces perfides de la sirène. Ce que les protestans anglais reprochent le plus à nos églises catholiques est de ressembler, disent-ils, à un théâtre. Les anciens édifices ont donc été purifiés dans la Grande-Bretagne des traces de la superstition, c’est-à-dire dépouillés des images qui les encombraient. La sévère nudité des ogives appuyées à temps égaux sur de robustes piliers n’est tempérée dans certains cas que par la joyeuse couleur des vitraux peints et par quelques plaques de cuivre curieusement gravées indiquant la place d’antiques sépultures. Ces vieilles églises ont été pendant un temps des espèces de nécropoles ; aussi Charles Dickens prétend-il qu’elles sentent le mort et qu’on y éternue en respirant à plein nez la poussière des générations éteintes. Tel n’est pourtant pas le fait dans la plupart des campagnes, où par la porte ouverte entre au contraire pendant l’été une douce odeur de prairies et de foins coupés. Le protestantisme, en greffant sa liturgie sur les anciens édifices catholiques, a modifié la disposition des bancs, pews, qui envahissent ici presque toute l’église et convergent surtout vers la chaire, pulpit. À ce premier trait, qui ne reconnaîtrait tout d’abord une religion fondée en grande partie sur le culte de la parole ? Les bancs, enfermés dans des compartimens de bois, sont distribués pour l’année aux diverses familles de la paroisse par les church-wardens (officiers civils de l’église). L’Anglais aime à être chez lui, même dans la maison de Dieu ; aussi était-ce autrefois l’habitude de s’isoler par groupes ou par famille au moyen de rideaux qui masquaient la vue des personnes. Ce système d’individualisme et de séparation, combattu par quelques membres du clergé, a heureusement disparu de la plupart des églises britanniques. Un autre caractère qui frappera sans doute à première vue les étrangers est l’absence de l’autel. On l’a remplacé par la table de la communion ; mais aux yeux des protestans la communion n’est point un sacrement, c’est un symbole. L’abolition de la messe a été partout le point de départ de la réformation religieuse : ce que les docteurs protestans détestaient dans cette cérémonie était l’immolation en chair et en sang d’une victime ; c’était la sombre image de l’agneau égorgé, qui ramenait, disaient-ils, le christianisme aux anciennes formes du culte juif et païen. L’autel a dû nécessairement tomber en Angleterre lorsque le sacrifice fut supprimé.

Le prêtre est en chaire, et le service commence. Revêtu d’un long surplis blanc à manches flottantes, dont le modèle n’a point changé depuis l’époque de la réformation, il lit à haute voix dans le livre de prières communes (book of common prayers) l’office du matin. Cet office est naturellement en anglais, car le protestant ne parle à Dieu que sa langue nationale. La voix du ministre alterne avec celle de la congrégation, qui lui répond selon les formes de la rubrique. De temps en temps, des chants religieux accompagnés par le son grave des orgues s’élèvent vers les voûtes de l’église. L’officiant lit aussi quelques passages des Écritures. L’élocution des jeunes ministres a beaucoup attiré dans ces derniers temps en Angleterre l’attention de la presse et des évêques. Une bonne prononciation est pour le clergé d’outre-mer un moyen d’influence sur les masses, et un paysan frappé de la manière dont son pasteur s’acquittait d’une telle partie du service laissait échapper cette exclamation naïve : « Il lit la Bible comme s’il l’avait faite ! » A un certain moment, le prêtre descend de la chaire et se retire dans le fond du sanctuaire pour réciter les commandemens de Dieu et le symbole des apôtres. Ce qui étonnera peut-être en France est que les Anglais se croient très sincèrement catholiques, et cela d’autant mieux qu’ils n’y ajoutent aucune restriction. Catholique romain, ces deux mots, selon eux, présentent à l’esprit une contradiction : on ne peut être à la fois universel et local. Ce que nous appelons l’église catholique est connu en Angleterre sous le nom d’église de Rome, laquelle forme, aussi bien que l’église d’Orient, un des rameaux de la catholicité. Les protestans nos voisins n’accordent à aucune de ces branches ou églises particulières un caractère d’infaillibilité pas plus qu’ils ne se l’attribuent à eux-mêmes : toutes peuvent se tromper, et celle de Rome, disent-ils, a montré qu’elle était moins que toute autre à l’abri de l’erreur. Ils réservent le nom d’église, dans le sens le plus absolu du mot, à la société générale des chrétiens répandus sur toute la terre, et qui, à quelque division qu’ils appartiennent, forment les membres d’une grande famille universelle. Plus même une œuvre est indépendante de l’esprit de secte ou dégagée d’un intérêt religieux particulier, et plus elle mérite aux yeux des Anglais éclairés l’épithète de catholique. Oh comprendra ainsi que leur Credo ait conservé l’idéal d’une église cosmopolite, tout en rejetant le lien de dépendance vis-à-vis d’un pouvoir étranger.

Après avoir récité à genoux et en surplis les prières au fond du chœur, l’officiant reparaît dans sa chaire, mais couvert cette fois d’une longue robe noire, et il commence le sermon. Les prédicateurs anglais s’adressent plutôt à l’esprit et à la raison qu’au sentiment : peu de gestes, un sermon écrit, un haut enseignement des devoirs, tels sont les principaux traits d’une éloquence qui s’accorde bien avec le caractère sérieux de la nation. Quel effet moral exercent maintenant sur les consciences des rites si simples, une parole forte et ornée ? Je n’affirmerai point que tous en soient également frappés ; on cite l’exemple d’un petit débitant qui assistait tous les dimanches au service de la paroisse, et qui pourtant ne se faisait guère scrupule de tromper ses pratiques. Un jour qu’on lui reprochait sa mauvaise foi et qu’on lui rappelait un sermon du pasteur sur l’intégrité des transactions commerciales, « il est bon, répondit-il, de croire ces choses-là un jour par semaine, d’autant plus qu’on a six autres jours, pour les oublier et pour agir tout différemment. » Il est pourtant certain qu’au milieu des campagnes l’église protestante, avec très peu de cérémonies et à l’aide de sévères leçons, grave dans le cœur des populations agricoles un idéal religieux qui ne s’efface point aisément au frottement des intérêts de la vie matérielle.

Les réformés anglais ne reconnaissent que deux sacremens, le baptême et l’eucharistie [12]. Les autres ont été abolis ou convertis en simples cérémonies religieuses. Le confessional est au nombre des choses détruites et inspire encore dans les campagnes une certaine horreur puritaine. Ici c’est à chacun de se juger et de s’éprouver lui-même dans tous les actes de la vie. L’homme, n’étant plus confessé, absous, ni justifié par l’homme, se trouve ainsi obligé de se faire par ses propres lumières une conscience, un système de responsabilité morale. À ce point de vue du moins, le protestantisme est une religion virile qui consacre dans la pratique la souveraineté du moi en face même de Dieu et de l’éternité. L’église anglaise intervient encore dans les enterremens, et pourtant elle ne croit pas depuis longtemps à l’efficacité des prières pour les morts. À quoi bon alors, dira-t-on, offrir ses services ? C’est surtout un honneur qu’elle rend au défunt. Il est d’usage dans certaines campagnes que les fermiers accompagnent les funérailles à cheval, recouverts de longs manteaux noirs et le chapeau décoré d’ornemens de crêpe. Ces processions, ces sombres cavalcades, pour mieux dire, produisent un effet extraordinaire entre les haies vives bordées de houblon sauvage et d’aubépine en fleur ; elles passent lentement et en silence. Les visages sont tristes, mais résignés, car l’Anglais se soumet fièrement à ce qui est irréparable. Cependant la cloche tinte de moment en moment dans la tour de l’église. À l’arrivée du cortège devant la grille du cimetière, les fermiers descendent de cheval, et bientôt le sable de la grande allée crie sous les grosses bottes des mourners (personnes qui suivent le deuil), ainsi que sous les pas lourds et mesurés de ceux qui portent la bière. On s’avance ainsi vers l’entrée de l’église, où le ministre se tient debout et la tête découverte pour recevoir le cercueil. Le service des morts, qui commence aussitôt, a été institué pour instruire et pour consoler les vivans. La voix du psalmiste les avertit qu’ils sécheront un jour comme l’herbe des champs, que l’homme, ombre vaine, marche un instant sur la terre, et qu’il sème des richesses sans savoir qui les récoltera. Ces premières images ne nous entretiennent que de notre néant ; mais une leçon extraite des épîtres de saint Paul fait bientôt luire sur cette nuit du sépulcre un rayon d’immortalité. Du reste aucun chant, nulle tenture funèbre, rien de ce qui peut frapper les yeux ou l’imagination ; c’est toujours le même culte immatériel, qui s’adresse à la foi ou à l’intelligence. Le cortège quitte alors l’église et se dirige à la suite du ministre vers la partie du cimetière où la tombe a été creusée d’avance. Des planches en bordent et en consolident l’ouverture. En face de cette « bouche ouverte, qui engloutit l’une après l’autre les générations humaines, » le prêtre continue de réciter quelques sentences mélancoliques. « Au milieu de la vie, s’écrie-t-il, nous sommes dans la mort. » Puis, au moment où quelques pelletées d’humus tombent avec un bruit sourd et intermittent sur la bière descendue au fond de la fosse, il prononce les paroles suivantes d’une voix solennelle : « Nous confions ce corps à la sépulture, la terre à la terre, la cendre à la cendre, la poussière à la poussière, avec l’espérance certaine de la résurrection à une vie immortelle. » Les parens et les amis du défunt s’avancent alors vers la charpente de bois pour jeter un dernier regard à ce cercueil que la main du fossoyeur va recouvrir : c’est l’adieu de l’éternité. Pendant ce temps-là, le ministre se retire, laissant en paix cette âme dont il respecte l’individualité jusque dans les ombres mêmes de la mort.

La religion protestante se mêle, dans les campagnes de la vieille Angleterre, à d’autres scènes plus agréables : je veux surtout parler de la fête de la moisson, harvest home. Tous les ans, on se réunit ce jour-là dans l’église, vers onze heures du matin, pour célébrer un service d’actions de grâces. Les laboureurs, précédés d’une bande de musiciens, se rendent ensuite vers une tente dressée au milieu des champs dans une situation favorable, et d’où la vue s’étend vers un large horizon. La campagne anglaise conserve assez souvent au mois d’août l’éclat de la fraîcheur ; on dirait une robuste fille qui à eu la beauté du diable et qui en garde des restes. Moins remarquable en général par les grands traits du paysage que par l’abondance et la riche variété des détails, moins frappante que jolie, elle ne laisse point que d’inspirer aux paysans une sorte d’orgueil. Après tout, ne sont-ce point eux qui l’ont faite ainsi ? La pioche, la bêche, la charrue, ont ici modifié toute la nature, adouci les pentes des coteaux et changé la terre en un jardin. Ce rideau d’arbres où courent les frissons du vent dans les branches, c’est la main de l’homme qui l’a planté pour abriter des cultures. Dans la tente ornée de guirlandes et où figure avec honneur une grosse gerbe blonde, fruit de la dernière moisson, un banquet rustique a été préparé par les fermiers et les propriétaires du voisinage. Ce n’est point, on le pense bien, l’appétit qui manque, car les laboureurs anglais, forts et vaillans enfans de la terre, ont conservé à plus d’un égard les mœurs des temps homériques. La table est ordinairement présidée par le recteur, qui, debout, récite les grâces. « Que Dieu, s’écrie-t-il, soit loué pour toutes ces choses à notre usage ! » Le protestantisme anglais n’est point une religion de jeûnes ni d’austérités ; au lieu de s’abstenir des biens de la terre, il aime mieux bénir la main qui les envoie. Les convives, au nombre de quatre ou cinq cents, ne se sont point encore assis que déjà le recteur a plongé un formidable couteau dans un monstrueux quartier de bœuf. Les plats de viande se succèdent si nombreux et si pesans, que toute autre table moins solidement construite gémirait et s’écroulerait sous le fardeau. La bonne chère et les joyeux propos disposent aisément les cœurs à la reconnaissance ; aussi parle-t-on avec effusion des qualités de la récolte et de la Providence, qui l’a fait mûrir. Quand on a fini d’attaquer les viandes, — et les laboureurs n’y vont point de main morte, — on attend un moment pour le second service. Une troupe de ladies, au nombre d’environ soixante, précédées par la même bande de musiciens qui accompagnait naguère la sortie de l’église, entrent par les deux ouvertures de la tente et s’avancent le long des tables en une seule file, chacune d’entre elles tenant en mains un plum-pudding fumant décoré de fleurs et de branchages de houx. Dans cette procession figurent quelquefois la femme et les filles du recteur. Le plum-pudding ayant disparu, quatre hommes apportent sur leurs épaules un pain immense fait avec le blé de la dernière moisson et le placent en grande cérémonie devant le président. L’un des convives, — quelque gros fermier, — un pied sur la table et l’autre sur son siège, entame vigoureusement cette pièce pantagruélique, tandis qu’au même moment arrive un fromage, digne frère du pain massif et ne lui cédant guère en volume. À la suite du banquet, les laboureurs se répandent sur un terrain préparé d’avance où ils se livrent en plein air aux jeux et aux exercices athlétiques. Les Anglais, il faut le dire, s’amusent de peu ; la joie pour eux, c’est le mouvement. Cette simplicité est si bien dans leur caractère qu’elle s’étend à toute la vie. Dans les campagnes surtout, les arts et les raffinemens du luxe sont la plupart du temps, même pour les familles riches, des importations étrangères. De même qu’il a le plaisir facile, le paysan anglo-saxon, malgré sa rude écorce, s’émeut aisément, et l’on s’explique ainsi comment un culte très rapproché de la nature le touche profondément, sans avoir besoin de recourir aux pompes ni aux grands effets dramatiques. La joie, le triomphe de la force physique, le bonheur d’être ensemble pour remercier celui qui dore les épis dans le sillon, tel est le caractère religieux de cette fête champêtre. Sur le terrain des jeux, une autre tente a été plantée pour les femmes et les filles des laboureurs. Cinq ou six cents personnes s’y rassemblent vers quatre heures du soir pour prendre le thé. Des membres du parlement et du clergé, ainsi que des familles nobles du voisinage, assistent volontiers à ces réunions intéressantes où l’intelligence et la richesse viennent rendre honneur au travail agricole.

Le recteur ou le vicaire est bien le maître de l’église ; mais on se tromperait beaucoup si l’on croyait son autorité absolue. Il n’existe rien de pareil en Angleterre. Chaque paroisse est au contraire un petit état qui se gouverne par lui-même. La division des pouvoirs, des fonctions et du travail y est aussi fortement indiquée que dans la constitution même du royaume. D’abord, à côté de l’église, s’élève d’ordinaire la chapelle méthodiste. Voilà donc au moins deux centres vers lesquels convergent quelques-unes des nobles aspirations de la vie sociale. Il arrive aussi le plus souvent que dans un coin obscur du village se trouve un conventicule de quakers. Il se tient d’ordinaire dans une petite maison ancienne, mais toute blanche, fraîchement recrépite à la chaux, tapissée de jasmin ou de vigne vierge et entretenue avec un soin extrême par quelque vieille fille de la secte. Les divisions entre l’église établie et les autres congrégations indépendantes de l’état ne reposent point sur des différences bien graves en matière d’articles de foi ; chacun n’en met pas moins à suivre les usages, de son culte une sorte de fidélité qu’on pourrait appeler le point d’honneur de la conscience. La plupart de ces sectes sont sorties d’anciennes disputes théologiques, lesquelles ne naîtraient plus aujourd’hui ; mais elles forment ainsi l’héritage d’un passé dont les Anglais ne se dépouillent point aisément. Quelques-unes d’entre elles répondent d’ailleurs à un besoin ; les divers esprits réclament, comme le dit saint Paul, une nourriture différente, et c’est pour satisfaire à cette variété de goûts spirituels que les chapelles ont été fondées. Tous les dissidens sont néanmoins obligés de payer les taxes de l’église (church-rates), et ils en murmurent, car ils se voient ainsi condamnés à payer deux fois, d’abord pour l’église où ils ne vont pas, et ensuite pour la chapelle où ils assistent au service divin. Aussi l’abolition des church-rates a-t-elle été proposée plusieurs fois, quoique sans succès, à la chambre des communes. Sous la législation actuelle, cet impôt constitue pour les dissenters (dissidens) une charge qu’il est difficile de justifier ; mais il leur donne aussi des droits. Un de ces droits est celui d’assister aux vestry meetings (assemblées de la sacristie). Dans ces réunions, qui ont lieu plusieurs fois l’an et qui sont annoncées par une affiche à la porte de l’église, on discute les questions relatives à certaines dépenses du culte et aux travaux de réparation que nécessite l’édifice. Le chef de l’opposition locale est d’ordinaire quelque paysan enrichi, esprit entier, nourri dans les principes des dissidens et fier d’élever autel contre autel. L’amour-propre des pasteurs a souvent beaucoup à souffrir de cette liberté de discussion ; mais qui pourtant voudrait l’abolir ? Les Anglais ne dirigent si bien les affaires de l’état que parce qu’ils ont su placer le droit de contradiction à la base même de leur édifice social. Les événemens de clocher excitent mainte fois entre les partis des animosités et donnent lieu à des exagérations d’éloquence dont on peut sourire ; s’ensuit-il que ces foyers d’agitation ne contribuent point à entretenir la vie du pays ? Presque toutes les opinions des grandes villes se trouvent représentées dans les villages de l’Angleterre ; j’y ai rencontré un libre penseur sous les traits d’un vieillard greffant lui-même ses arbres à fruit et lisant avec dévotion des ouvrages scientifiques. Sa maison, huchée au sommet d’une colline, percée à l’étage supérieur d’une rangée de fenêtres dominant toutes les vallées des environs, et flanquée d’une tour, débris d’un ancien moulin à vent, était regardée par les bonnes gens du pays avec une sorte de terreur superstitieuse. C’était, disaient-ils, la demeure de l’athée, épithète que l’on donne ici trop gratuitement à quiconque ne fréquente aucun endroit consacré au culte. Ces cas d’isolement sont d’ailleurs assez rares : pour avoir de l’influence, il faut appartenir à l’église nationale ou tout au moins à quelque congrégation religieuse. Un Anglais qui avait des idées à lui, mais qui n’en était pas moins un croyant sous certains points de vue, répondait à quelqu’un lui demandant sa profession de foi : « Ma chapelle n’est point encore bâtie ; quand elle le sera, j’irai. »

Le grand événement qui a lieu tous les ans durant la semaine de Pâques dans le vestry-meeting est l’élection des magistrats de la paroisse [13]. Ces autorités de village sont les churh-wardens (marguilliers) les overseers (trésoriers de la paroisse), le constable (officier de la paix publique) et le way-warden (surveillant des routes). Ces fonctions, si j’en excepte celle du constable, ne rapportent que l’honneur ; elles n’en sont pas moins très recherchées. Dans certains villages, les élections se passent fort paisiblement ; il en est d’autres au contraire où elles soulèvent de grandes et de puissantes rivalités. Chacun des deux partis déclare hautement l’Angleterre perdue dans le cas où son adversaire viendrait à triompher. Cette grande émotion s’apaise bientôt cependant, ainsi qu’un feu de fougère, devant les résultats du scrutin, et le village rentre le lendemain dans sa paix accoutumée. Les autres personnes attachées plus spécialement au service de l’église et nommées directement par le vicaire sont le clerk et le sexton. Le clerk, qui exerce le plus souvent dans l’endroit une profession manuelle, se charge de fournir les répons à l’officiant durant la célébration des services religieux. Le sexton est une ancienne puissance tombée. Comme son nom l’indique, il remplissait autrefois les fonctions de sacristain, c’est-à-dire qu’on lui confiait le soin des vases sacrés. La réformation, ayant beaucoup simplifié les appareils du culte, lui a retiré plusieurs de ses attributions, et a remis au clerc la surveillance d’ailleurs peu importante du vestry (vestiaire ecclésiastique). L’emploi du sexton se réduit maintenant à balayer l’église et à creuser les tombes. Pourquoi oublierai-je le maître-sonneur (steeple-keeper ou bell-ringer), qui, presque aussi vieux que le clocher, présente dans certains villages un type assez curieux ? Après avoir sonné toutes les joies et toutes les douleurs de la vie, il s’est fait philosophe en devenant veuf, et, un pot de bière à la main, il se console aisément de la vanité des choses humaines ; telles que les mariages et les enterremens.

Les deux church-wardens, dont l’un est élu par le vestry meeting, tandis que l’autre est nommé le plus souvent par le recteur ou le vicaire, jouissent dans les affaires de la fabrique d’une assez grande autorité. Ils assignent à chaque famille sa place dans l’intérieur de l’église, — honneur dangereux, et qui soulève le plus souvent bien des jalousies entre les habitans du village. Il arrive presque toujours que le nombre des pews (sièges) n’est point suffisant pour les paroissiens ; on est alors obligé de ranger les pauvres sur des bancs de bois, — les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, — le long des ailes de l’édifiée. Les pauvres ne disent rien ; mais cette distinction dans la maison de celui qui « ne fait aucune acception des personnes » n’en est pas moins assez blessante pour la dignité humaine. les church-wardens exercent en outre un certain contrôle sur la conduite et sur les doctrines du pasteur. Ce dernier, on l’a vu, n’a presque rien à craindre de l’autorité ecclésiastique ; mais il a beaucoup à compter avec son auditoire. La constitution présente de l’église anglicane laisse aux recteurs et aux vicaires une grande liberté d’opinions religieuses : le frein, on ne le croirait point, est dans les paroissiens eux-mêmes. Les laïques ne jouissent, il est vrai, sur le pasteur que du droit d’intervention morale : leur résistance serait au besoin toute passive ; mais elle n’en opposerait pas moins une barrière à certaines tendances rationalistes. L’alliance intime qui règne entre l’état et l’église a ainsi sa source beaucoup plus bas, dans les rapports constans entre la nation et le clergé. La foi nationale est un héritage commun sur lequel veillent surtout dans les campagnes toutes les classes de la société. Il y a deux ou trois ans, un pasteur de l’église anglaise adressait à ses church-wardens une lettre touchante en leur annonçant sa résignation volontaire d’un bénéfice qu’il occupait depuis plusieurs années. Avec le temps, disait-il, ses idées avaient changé, et il se trouvait toujours, comme ministre du culte, en face de dogmes immobiles, d’un livre de prières consacré par l’usage, ainsi que d’un auditoire qui était en droit d’attendre de lui un enseignement conforme aux doctrines de l’église anglicane. Sa position dans la chaire n’était plus tenable, et il l’abandonnait. Il est très rare qu’un clergyman se retirant de l’église établie pour de tels scrupules se rattache à une autre secte religieuse : il ne ferait ainsi que resserrer ses chaînes, car la plupart des dissidens croient encore plus étroitement que les orthodoxes à la lettre de la Bible.

Au vicaire appartient généralement dans les campagnes la direction des œuvres de charité. Les Anglais, si l’on excepte certains cas extraordinaires, ne sont point du tout partisans du système de secours directs : le plus grand service qu’on puisse rendre, selon eux, aux classes nécessiteuses est de leur apprendre à se passer de l’assistance publique. Il s’agissait alors de trouver un moyen pour dissimuler l’aumône, et ce moyen est l’association assise sur de certaines bases. Dans presque tous les villages de l’Angleterre, il existe des clubs qui sont à la fois des caisses de secours et des caisses d’épargne. Chacun de ces clubs se compose de membres honoraires et de membres participans. les premiers contribuent à l’œuvre pour une somme quelconque dont ils ne retireront jamais aucun avantage personnel : c’est de leur part un don volontaire ; les seconds reçoivent au contraire en nature la valeur de leurs cotisations, et de plus ils bénéficient de la générosité des autres, En invitant ainsi les pauvres à coopérer avec les riches, on peut soulager la misère sans blesser la dignité humaine [14]. Les ouvriers agricoles retirent de ce système d’association plus d’un genre d’avantages : le club, achetant en gros et donnant les marchandises au prix, coûtant, peut les procurer à meilleur marché que la boutique. Ces résultats matériels sont encore peu de chose, comparés aux habitudes d’ordre et de prévoyance que de telles institutions gravent dans le caractère des ouvriers agricoles. Il y a bien dans la caisse du club une partie des fonds versée par l’aumône ; mais cette aumône n’humilie point celui qui la reçoit, car à côté de ces dons se trouve le fruit personnel du travail et de l’économie. Le pasteur utilise volontiers dans ces œuvres de charité le ministère des femmes. Ses filles donnent bravement l’exemple et sollicitent autour d’elles le patronage des riches. Tous les clergymen que j’ai consultés attribuent le succès de ces associations à l’absence du principe d’autorité. D’abord il ne faut pas que l’état s’en mêle, car il gâterait tout ; la surveillance même du pasteur doit en quelque sorte se voiler derrière l’organisation du club. Il est bon qu’il se tienne à l’écart, qu’il laisse les pauvres administrer eux-mêmes leurs affaires et qu’il les accoutume ainsi à l’exercice de leurs droits. Diriger n’est point gouverner ; et il y a là une nuance délicate qu’il ne faut jamais perdre de vue dans la pratique. La science de faire le bien exige donc de la part du parson des lumières et de l’expérience ; il est facile de donner, mais un secours matériel n’a souvent d’autre effet que d’appauvrir l’homme qui le reçoit en lui enlevant la confiance en lui-même. Tout ce qui tend au contraire à relever l’individu, à accroître sa force morale, à lui communiquer la notion juste de ses intérêts, est autant d’ajouté à ses moyens de vivre. La vraie charité aux yeux des Anglais est celle qui procure aux pauvres un bien-être qu’ils ont le droit de croire leur ouvrage.

À ces institutions quelques vicaires de campagne ajoutent encore d’autres pratiques sociales, par exemple les « parties de thé » (tea parties). Profitant de l’influence qu’exerce sur les mœurs anglaises la boisson fraternelle venue de Chine, on a établi dans certains villages des réunions de deux cents à trois cents personnes qui ont lieu soit l’été au coin d’un bois, soit pendant l’hiver dans les murs de l’école. L’intention de ces agapes est facile à saisir : les ministres de l’église se proposent ainsi de rapprocher les rangs et les conditions sociales. La dépense est légère et accessible à toutes les bourses : six deniers pour les grandes personnes et trois deniers pour les enfans. On vient pour s’amuser, mais les bonnes manières et les bons exemples de quelques-uns exercent une heureuse influence sur le ton général des divertissemens. Pendant que les bouilloires remplies d’eau chaude bourdonnent et chantent, la conversation se poursuit, et les différentes classes de la société apprennent à s’estimer davantage en apprenant à se connaître. Les paysans anglais sont robustes, et il faut que leur force se dépense dans quelque exercice ; abandonnée à elle-même ou mal dirigée, elle trouble quelquefois dans les villages la vie paisible des habitans. Pour éviter cet inconvénient, des pasteurs ont eu l’idée de régulariser les jeux athlétiques ; ils ont ouvert des clubs dont les séances se tiennent tantôt en plein air, tantôt dans une salle, et où l’adresse tient en échec la violence. Jusqu’ici, les ouvriers des champs n’avaient guère pour médecin en cas de maladie que la nature où le charlatan. Le sick club, fondé dans plusieurs villages, leur assure aujourd’hui, moyennant une faible contribution hebdomadaire, les secours d’un homme de l’art et les médicamens. Toutes ces réunions sont d’ailleurs conduites d’après le même principe. La force morale qui donne l’impulsion s’y montre très peu et n’aspire point à dominer.

La vie d’un pasteur anglais est assez occupée. Deux services et deux sermons le dimanche, — pendant la semaine, des malades à visiter, des réunions à présider, des paroissiens à entretenir, les intérêts de l’église à surveiller, — tout cela n’est point une sinécure. Quelques vicaires, il est vrai, se contentent des devoirs de la chaire et se retirent ensuite dans les loisirs d’un intérieur comfortable ; mais ils sont peu aimés et n’exercent aucune influence dans le village. Ce que les paysans désirent, c’est un ministre qui vienne quelquefois s’asseoir l’hiver au coin de leur feu, qui leur parle de leurs travaux, qui attire les têtes blondes des enfans entre ses genoux et qui oublie un instant parmi eux la dignité du prêtre pour se souvenir du père de famille. Le caractère du protestantisme anglais est d’avoir insinué le sentiment religieux dans le foyer domestique, et c’est surtout là qu’il est fort, parce qu’il est naïf. La foi ne s’affiche, il est vrai, par aucun signe extérieur : elle est dans les cœurs et non sur les murs ; pourtant c’est une sorte de parfum biblique remplissant toute la maison. Ces visites du pasteur causent une grande joie, et le grillon lui-même fait entendre un chant plus fier dans la cheminée. Un faux sentiment de dignité personnelle et des égards que se doit à lui-même le gentleman est l’écueil de plus d’un caractère engagé dans les ordres. Quelques pasteurs vivent trop loin de leurs paroissiens : raides et réservés dans leurs manières, ils peuvent bien commander le respect extérieur, mais ils n’ont ni l’estime ni la confiance des populations, qui les connaissent à peine. Dans plusieurs endroits, les clergymen sont en même temps magistrats civils [15] ; cette confusion des pouvoirs nuit beaucoup plus à l’église qu’elle ne la sert. Ce n’est point par l’autorité que le clergé anglais peut aujourd’hui étendre son influence, c’est par la tolérance et la douceur. Une autre fonction rentre beaucoup mieux dans les attributions du pasteur : je veux parler de la surveillance des écoles. Il n’est guère de villages où ne s’élève à côté de l’église un bâtiment plus ou moins moderne avec des velléités d’architecture gothique. Dans le premier de ces édifices, le protestantisme adorer Dieu ; dans le second, il donne l’instruction à l’enfance.


III

Le village où j’ai passé quelque temps a deux écoles : l’une, située sur la colline au milieu d’une nappe de verdure, est l’infant school (asile ou école gardienne). Le bâtiment neuf se compose d’une grande salle avec une petite chambre latérale et un vestibule. L’intérieur ressemble assez bien à une chapelle ; les murs, blanchis à la chaux et décorés de gravures coloriées, supportent un plafond voûté avec des boiseries de chêne et des architraves revêtues de quelques sculptures. On y reçoit pendant le jour cent dix enfans en bas âge : aussi cette salle participe-t-elle en même temps du caractère d’une école et d’une de ces nurseries où l’on élève les enfans dans les maisons riches. Il y a deux maîtresses, l’une salariée, l’autre qui a offert gratuitement ses services. La première est une jeune fille, la seconde une lady en noir qui a un peu l’air et le costume d’une religieuse : c’est elle qui fait presque tout dans l’école. La religion protestante inspire de pareils dévouemens. La réunion de ces enfans des deux sexes, assis sur les bancs et pour ainsi dire étages, selon les âges, de gradin en gradin, comme des espaliers en fleur au versant d’un coteau, offre tout d’abord un coup d’œil intéressant. L’éducation est naturellement très élémentaire : elle se borne à communiquer quelques notions utiles, et pour mieux les graver elle fait intervenir au besoin l’action et la mimique. Ces enfans répondent tous ensemble aux questions que leur adresse la maîtresse en frappant leurs petites mains l’une contre l’autre et en mesurant leurs paroles sur une sorte de ton rhythmé. Les plus avancés apprennent aussi à lire et à écrire. On les divise en plusieurs classes, qui portent chacune le nom d’une fleur, de sorte qu’une petite fille peut être une violette, une rose, une marguerite ou un géranium. L’autre école est celle des adolescens, et s’intitule la national school [16]. Elle est séparée de l’église par la maison du vicaire et entourée d’une cour pour les récréations (play ground). Ce lien de famille entre le presbytère et l’école n’est d’ailleurs point particulier à l’église établie : il n’y a guère de chapelle dissidente qui n’abrite aussi sous son aile une ruche bourdonnante d’enfans. Dans la national school se tiennent les classes du jour, suivies par cent trente élèves, et les classes du soir, auxquelles assistent une trentaine d’adultes. Le maître reçoit 80 livres sterling (2,000 francs) de la paroisse et à peu près 25 livres sterling (625 francs) du gouvernement, sans compter 10 autres livres sterling pour l’instruction de six apprentis sous-maîtres (pupil-teachers). Il a en outre une maison et un jardin. Dans le même bâtiment, consacré aux classes de la semaine, se tient aussi l’école du dimanche (sunday school). L’origine de cette institution est assez intéressante. : La première école du dimanche fut ouverte en 1781 par Robert Raikes, un libraire, qui réunit alors dans la crypte de la cathédrale de Gloucester quelques pauvres enfans ramassés dans la rue. Il publiait en même temps un journal (the Gloucester,s Journal), et se servit de cet organe pour propager en Angleterre l’idée d’une œuvre à laquelle il attachait avec raison une grande importance [17]. Les progrès d’une telle institution tinrent en quelque sorte du merveilleux, et les sunday schools couvrent aujourd’hui comme d’un réseau non-seulement l’Angleterre, mais encore l’Écosse et l’Irlande. Le dimanche, qui passe pour un jour de repos, est au contraire chez nos voisins un jour très occupé. Les filles du vicaire ou d’autres personnes instruites président volontiers ces écoles soit dans la matinée, soit dans l’intervalle des services ; l’instruction y touche principalement aux sujets religieux, et, tout en écartant les broussailles de la théologie, ouvre certaines perspectives à travers la forêt mystérieuse des Écritures. Les leçons y sont gratuites, et beaucoup de pauvres jeunes gens occupés toute la semaine aux travaux de la terre n’ont en vérité que ce lien pour les rattacher au monde idéal. Là du moins ils apprennent à lire et à raisonner sur la Bible. L’église anglicane a cela de bon qu’elle s’adresse tout d’abord à l’intelligence : elle lui demande d’être active et non passive dans la réception des doctrines qui doivent former plus tard le fondement de la foi ; avant de croire, le protestant doit penser. Enfin dès cours publics (lectures) ont lieu durant les soirées d’hiver dans cette même école nationale, et réunissent un auditoire de quatre-vingts à cent cinquante personnes. le vicaire lui-même est un des lecturers. On jugera sans doute que pour un village de dix-sept cents habitans les sources de l’instruction y sont assez abondantes.

Les national schools remplacent ce que nous appelons en France les écoles primaires ; elles doivent leur origine à un ministre de l’église anglicane, le docteur Andrew Bell, né à Saint-Andrew en Ecosse. Après avoir fait de bonnes études à l’université de sa ville natale, Andrew Bell s’embarqua pour l’Amérique en 1774 ; cinq années plus tard, il quitta New-York pour revenir en Angleterre. La traversée fut désastreuse ; le brick échoua contre une côte déserte, et comme on était en hiver, les passagers se trouvèrent exposés sans aucun abri au froid et à la neige. La seule trace d’habitation était une cabane de pêcheurs en ruine qu’on découvrait vers le sud-ouest. Andrew Bell désespérait de survivre à ce naufrage ; il fut pourtant sauvé par un petit bateau qui longeait le rivage, et qui, après seize jours de terribles souffrances, le conduisit à Halifax. Il se rembarqua, et cette fois du moins arriva en Angleterre à bon port. Après quelques années d’une vie errante et aventureuse, durant laquelle il courait le pays tantôt à cheval et tantôt à pied, il reçut les ordres sacrés et fut installé en qualité de ministre dans la chapelle épiscopale de Leith. Cette situation tranquille n’était guère de son goût ; il la quitta pour voyager dans les Indes orientales. Le 2 juin 1787, il arrivait à Madras, d’où, il se dirigea ensuite sur Calcutta. Chemin faisant, il avait rempli sa bourse à donner des lectures, grande ressource des Anglais instruits qui cherchent fortune. Ayant été plus tard nommé directeur (superintendent) de l’asile militaire des orphelins de Madras, il se livra tout entier aux devoirs de sa charge. Les méthodes d’enseignement étaient alors bien imparfaites, et Andrew Bell, l’esprit perdu dans le doute, cherchait en vain de tous côté un rayon de lumière, lorsque, passant un soir à cheval devant une école hindoue, il avisa des enfans assis à terre, traçant avec le doigt quelques caractères sur le sable qu’on avait répandu devant eux. Il rentra chez lui, se disant comme tant d’autres : « J’ai trouvé ! » Andrew Bell recommanda donc aussitôt à son maître d’études de se servir de ce procédé pour apprendre l’alphabet aux écoliers anglais de la classe inférieure. La découverte n’était pas aussi sûre qu’il le croyait, car, soit mauvaise volonté, soit négligence, son maître d’études lui signifia qu’il était impossible de rien apprendre aux enfans de cette façon-là. Andrew Bell n’était point homme à reculer (on n’est point né Écossais pour rien) ; il choisit un des élèves de l’asile, fils d’un simple soldat, et lui confia l’exécution de son plan. Ce que le professeur avait déclaré impossible fut accompli sans peine par l’écolier. Apprendre à lire et à écrire était jusque-là une affaire d’état ; ce fut désormais, grâce à cette méthode, un jeu d’enfans. Le docteur Bell, voyant que cette expérience lui avait si bien réussi, eut l’idée de choisir les meilleurs parmi les élèves et de s’en servir comme de moniteurs pour instruire les autres ; ainsi se forma par ses soins le système d’enseignement mutuel. Il conçut alors le projet de revenir en Angleterre et y répandre ses idées. De retour à Londres, où il se maria, il exerça durant plusieurs années une grande influence sur l’éducation primaire du royaume, et mourut prodigieusement riche en 1830, laissant la plus grande partie de sa fortune à des écoles et à des villes de l’Ecosse.

Au même temps vivait un autre homme d’un caractère bien différent, quoique voué au même ordre de recherches et de travaux : son nom est Joseph Lancaster, Né en 1778 à Southwark, il appartenait à la secte des Quakers, ou en d’autres termes à la Société des Amis. Son père, un vétéran de l’hôpital militaire de Chelsea, avait servi dans l’armée anglaise durant la guerre avec l’Amérique. Dès l’âge le plus tendre, Joseph témoigna toute l’exaltation d’un cerveau mystique : à quatorze ans, ayant lu par hasard l’essai de Clarkson sur la traite des esclaves, il résolut de partir pour la Jamaïque afin d’apprendre aux nègres à lire « la parole de Dieu. » Sans rien dire à personne, il quitte la maison paternelle, et se dirige vers Bristol, ayant pour tout bagage une bible, le Pèlerinage du Chrétien (Pilgrirn’s Propress), de John Bunyan, et quelques shillings. La première nuit, il coucha sous une haie, et la seconde, au pied d’une meule de foin. Chemin faisant, il eut pourtant le bonheur de rencontrer un ouvrier qui allait également à Bristol ; ils marchèrent ensemble, et le plus grand vint au secours du plus petit. Quand Joseph arriva au lieu de sa destination, il n’avait plus ni sous, ni souliers. Il s’engagea comme volontaire dans la marine et fut expédié le lendemain pour Milford-Haven. À bord du vaisseau, il fut raillé pour le tour de ses idées religieuses et reçut de ses camarades le surnom de parson. Un dimanche que le capitaine était absent [18], les officiers vinrent trouver Joseph Lancaster et lui demandèrent s’il pourrait leur prêcher un sermon. L’adolescent réclama une demi-heure pour réfléchir et pour lire sa bible. Quand il reparut sur le pont, on dressa un tonneau en forme de chaire, et l’équipage du navire se rangea autour du jeune prédicateur. Il commença par reprocher aux rudes matelots leurs mauvaises habitudes, et ne fut d’abord accueilli que par des sarcasmes ; mais bientôt son âpre et vigoureuse éloquence, nourrie à la lecture de l’Ancien et du Nouveau Testament, triompha des dispositions hostiles de l’auditoire. À partir de ce jour, il fut pris au sérieux et traité avec respect par les hommes de mer. Sa famille, ayant enfin découvert où il était, obtint du gouvernement la permission de le faire revenir.

À dix-huit ans, Joseph Lancaster avait ouvert une école dans la maison de son père. Ayant fourni lui-même à ses frais les bancs et les pupitres, il groupa quatre-vingt-dix enfans autour de ses leçons. C’était alors un temps de disette (1798) : les pauvres cigales de l’école allaient criant famine près des fourmis du voisinage ; touché de leur détresse, il intéressa en leur faveur quelques personnes charitables et trouva moyen de les nourrir tout en les instruisant. À la porte de son établissement, il avait lui-même placardé une affiche conçue en ces termes : « Tous ceux qui veulent peuvent envoyer leurs enfans pour qu’ils reçoivent une éducation gratuite. Ceux qui n’aimeraient point à les faire instruire pour rien sont libres de payer, si bon leur semble. » Cet avis eut pour conséquence d’emplir l’école, mais non point, il s’en faut de beaucoup, la bourse du maître. Il étendit néanmoins ses opérations sur une grande, échelle. « Les enfans, dit-il, accouraient à lui comme des troupes d’agneaux. » Quelques personnes influentes, entre autres le duc de Bedford et lord Somerville, s’intéressèrent à l’œuvre de Joseph Lancaster. Cependant le nombre des élèves augmenta tellement que ses forces se trouvèrent inférieures au fardeau. La nécessité, que les Anglais appellent la mère de l’invention, lui vint en aide, et lui fit découvrir un sentier nouveau pour arriver à ses fins. N’ayant point d’argent pour payer des sous-maîtres, il eut l’idée de se multiplier lui-même au moyen des moniteurs. C’est ainsi que le système d’enseignement mutuel fut trouvé presque au même moment par deux hommes sous l’empire de circonstances particulières. Andrew Bell l’inaugura dans l’asile de Madras par défiance de la routine, et Joseph Lancaster dans ses écoles par économie [19]. Ce dernier faisait alors tant de bruit et avait obtenu de tels succès par sa méthode que George III témoigna le désir de le recevoir. L’entrevue eut lieu, en 1805 à Weymouth. « Lancaster, s’écria le roi, j’entends dire que dans vos écoles un professeur enseigne à la fois cinq cents élèves. Comment peut-il les tenir en ordre ? — De même que votre armée, sire, est mise tout entière en mouvement par un mot de celui qui la commande, » répliqua le quaker. George III ajouta : « J’approuve fort votre système, et mon vœu est que tout pauvre enfant de mon royaume apprenne du moins à lire la Bible. » Le roi lui remit sur-le-champ 100 livres sterling, la reine 50, et chacune des princesses 25, pour qu’il put propager selon ses vues les bienfaits de l’éducation. L’exemple de la cour ouvrit la source des libéralités personnelles, et l’argent affluait de toutes parts entre les mains de Lancaster : ce fut sa perte. Exalté, enthousiaste, dévoré du zèle de son œuvre, il oublia les conseils de la prudence, dépassa de beaucoup, dans le maintien de ses enfans, la limite de ses ressources, et s’endetta. Quelques amis vinrent à son secours et le tirèrent quelquefois d’embarras ; mais sa prodigalité envers les autres était incorrigible, et il retombait toujours dans les mêmes difficultés d’argent. Sa correspondance nous le représente alors tour à tour abattu ou triomphant, passant d’un accès de mélancolie à un excès d’espoir. L’esprit livré à toute sorte de visions, il contemplait « les chevaux de feu qui lui apportaient des montagnes dans des chars de feu toutes les richesses de la terre » pour préserver son système d’une ruine irréparable. Malheureusement on ne paie point ses dettes avec l’or de l’Apocalypse, et le prophète tomba plus d’une fois aux mains des recors. Ses amis les quakers, hommes d’ordre et de commerce, qui mettent une sorte de religion dans la tenue des livres, finirent par l’abandonner après avoir condamné ses extravagances. En 1808, sa banqueroute fut déclarée : il partit alors pour l’Amérique, où il passa de nouveau par toute sorte d’épreuves. Il songeait à revenir en Angleterre, lorsque le 23 octobre 1838 il fut écrasé par une voiture dans les rues de New-York, à l’âge de cinquante et un ans.

Ces deux hommes ont donné naissance à deux sociétés dont le but est l’instruction de la jeunesse, mais dont les tendances sont fortement opposées. Le docteur Bell se rattache par son influence à la National Society, et Joseph Lancaster à la British and foreign school Society. Comme ces deux centres d’action religieuse ont exercé et exercent encore une grande influence sur le maniement des écoles primaires, il est nécessaire de s’y arrêter. La Société nationale a été fondée en 1811, mais elle ne se développa vraiment qu’en 1815, après la bataille de Waterloo, et lorsque les bienfaits de la paix appelèrent l’attention publique sur l’éducation des classes pauvres. Ses affaires sont administrées par un comité composé du banc des évêques, des plus hautes autorités ecclésiastiques, et de plusieurs laïques jouissant d’une grande considération dans le monde. Tous les souscripteurs d’une guinée par an ou tous ceux qui ont versé en bloc la somme de 10 guinées sont d’ailleurs membres de la société. Ils ont le droit de voter à l’assemblée générale. Des conseils provinciaux d’éducation, présidés par l’évêque du diocèse, se rattachent en outre de toutes les parties du royaume à l’institution centrale, dont les bureaux sont situés dans Westminster. Quel est maintenant le but de cette société, appuyée sur d’actives influences et sur un mécanisme aussi puissant qu’étendu ? Elle se propose d’instruire les enfans de la classe ouvrière et agricole dans les principes de l’église établie. Pour arriver à ses fins, elle cherche d’abord à développer les moyens d’éducation en accroissant le nombre des écoles. Les diverses sommes qu’elle a tirées de sa caisse pour assister dans cette voie certaines localités s’élevaient vers la fin de 1864 à un total de 389,964 livres sterling (9,749,100 francs). Elle ne donne toutefois son argent que contre de l’argent, c’est-à-dire qu’elle exige des localités secourues une dépense correspondante, et même généralement beaucoup plus forte que le secours. On calcule par exemple que, pour l’érection seule des édifices consacrés à l’instruction élémentaire, elle a provoqué dans le pays l’émission d’une somme trois fois égale à ses déboursés, et de plus elle impose à chaque paroisse la charge de maintenir et de défrayer l’école une fois bâtie. Pour qu’une maison d’enseignement primaire se trouve dans tous les cas en rapport avec la National Society, il faut que les directeurs ou patrons de l’établissement souscrivent à Certains « termes d’union : » on entend par là qu’ils s’engagent à seconder les vues de la société dans l’éducation religieuse de l’enfance. Le nombre des écoles ayant un lien de famille avec la National Society atteignait à la fin de 1864 un chiffre de 12,366, et ces 12,366 établissemens abritaient 1,172,306 écoliers [20]. Non contente de répandre dans le royaume l’instruction primaire, la société s’occupe en outre de former des instituteurs. Afin d’atteindre ce but, elle a sous son contrôle immédiat cinq écoles normales, dont trois pour les jeunes gens et deux pour les jeunes filles qui se destinent à l’enseignement. De 1843 à 1863, 4,447 professeurs des deux sexes sont sortis de ces pépinières. Qu’on ajoute à cela les secours fournis aux institutions normales des diocèses, la surveillance des écoles, par des inspecteurs indépendans de l’état, un dépôt de livres fixant le type orthodoxe de l’instruction primaire dans toute la Grande-Bretagne, et l’on comprendra l’influence de la National Society, appelée avec raison, par un membre même du clergé, « la servante (handmaid) de l’église anglicane. » Il y a des servantes maîtresses.

La British and foreign school Society (société des écoles britanniques et étrangères) poursuit le même but que la National Society, et ce but est l’instruction, de l’enfance ; mais, fondée en 1808 par des dissidens, elle embrasse dans son cercle d’activité toutes les sectes, ou, comme on dit en Angleterre, toutes les dénominations religieuses. Bien différente en cela de sa rivale, elle n’impose aucune obligation à la foi des élèves qu’elle reçoit dans ses écoles. L’enseignement est pour elle un terrain neutre, sur lequel il faut respecter avec soin les distinctions de croyances. Tout en inculquant à la jeunesse certains principes généraux de morale, elle s’abstient donc de toucher aux questions épineuses du dogme. Si elle fait lire la Bible dans ses écoles, c’est que la Bible est une base d’instruction admise par le consentement universel des congrégations chrétiennes. Le siège de cette société est à Londres, dans Borough-Road, où elle a élevé un édifice en pierre d’assez bon style. Une assemblée générale, qui a lieu tous les ans au mois de mai, et qui se compose de tous les membres de la société, c’est-à-dire, de tous les souscripteurs à une guinée, élit un président, des vice-présidens, un trésorier et des secrétaires. Elle choisit en outre un comité de quarante-huit personnes chargé de conduire les affaires de l’institution. Ce comité général nomme à son tour un comité de vingt-quatre femmes pour surveiller l’éducation des jeunes filles. Les revenus, fruit des souscriptions, des legs ou des dons volontaires, s’élèvent à 13,868 liv. sterl. (346,700 francs) par an. Ainsi que la Société nationale, la British and foreign school Society fonde, inspecte, dirige des écoles normales et un grand nombre d’écoles primaires. Le seul caractère qui la sépare du système suivi par l’établissement contraire est l’absence de toute restriction en matière de foi ; elle ne met point de condition à ses services, et fait luire l’instruction primaire sur tous les enfans de la classe pauvre. Elle assure ainsi aux familles dissidentes la liberté de conscience, sans renoncer toutefois à seconder une certaine propagande chrétienne.

L’éducation du peuple a été jusqu’en 1832 entièrement soutenue en Angleterre par ces deux sociétés, par de nobles dévouemens individuels et par les sacrifices des paroisses : l’état se tenait à l’écart. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Comment donc le gouvernement a-t-il pu intervenir dans le système de l’instruction publique en ce qui regarde les écoles primaires ? A titre de souscripteur. L’état souscripteur ! voilà une alliance de mots qui étonnera peut-être des lecteurs français : rien n’est pourtant plus d’accord avec les faits. Le parlement vota d’abord quelques subsides (grants) qui devaient être distribués par le département de l’éducation (education departement) pour seconder certains efforts locaux dans la fondation des écoles. Toute paroisse s’adressant à l’autorité pour obtenir une concession d’argent devait avoir recueille elle-même une somme égale au secours demandé. L’état se trouvait avant 1852 en face de deux anciennes sociétés rivales, dont l’une (la National Society) représentait l’église, et dont l’autre (la British and foreign school Society) représentait les dissidens : il se servit volontiers de leur ministère, et c’est généralement par le canal de ces institutions que passaient les dons de l’état. L’alliance entre l’éducation et le principe religieux n’était d’ailleurs point rompue : pour avoir droit aux faveurs du budget, il fallait que l’école appartînt à une profession de foi quelconque. Les demandes de fonds affluèrent, et l’ensemble des grants s’éleva rapidement à près d’un million de livres sterling par an. les économistes commencèrent à s’alarmer ; d’un autre côté, certains membres du haut clergé regrettent aujourd’hui d’avoir mordu, disent-ils, à l’hameçon d’or. Quel peut être le sujet de leurs plaintes ? L’état, tout en restant dans son rôle de souscripteur, revendiqua bientôt les droits que donne en pareil cas aux simples individus tout apport de fonds dans une œuvre de charité : quiconque donne est admis à s’assurer par lui-même que son argent est bien donné. Le conseil privé (privy council), appuyé sur cette théorie, posa donc des conditions aux écoles qui acceptaient les services du gouvernement ; Peu à peu le système des études fut modifié, les bases de l’enseignement furent remaniées d’après les vues des hommes d’état. Le conseil décida par exemple que les maîtres d’école, au lieu de recevoir du budget de l’instruction publique un traitement fixe, seraient dorénavant rétribués selon leurs œuvres. Une partie de leur salaire dépend aujourd’hui du nombre des élèves qui assistent à la classe et du succès qu’obtiennent ces élèves dans les examens. Des inspecteurs dû gouvernement viennent constater l’état des études et déterminent d’après les efforts du maître la valeur de la récompense matérielle qu’il mérite. L’état veut, comme on dit, en avoir pour son argent : au lieu de payer les moyens d’éducation, il paie les résultats. Ces changemens alarmèrent une grande partie du clergé, car il ne faut pas oublier que dans les campagnes surtout les recteurs avaient presque seuls la direction des écoles. Ce n’est donc point sans inquiétude qu’ils virent à la suite et à la faveur des secours se glisser dans l’instruction primaire le contrôle de l’état. Le revised code (c’est le nom qu’on donne aux nouveaux règlemens) est célèbre en Angleterre par les objections qu’il a soulevées de la part de l’église. Parmi ces griefs, il en est sans doute d’exagérés ; il faut pourtant le reconnaître, le gouvernement s’est préoccupé d’étendre, et non d’élever le niveau de l’éducation du peuple dans les écoles. Le programme d’études conçu et appliqué avant ces derniers temps dans certains villages par quelques clergymen était beaucoup plus libéral que celui du conseil privé [21].

Quoi qu’il en soit, l’action des pouvoirs civils ne ressemble en rien dans cette circonstance à ce qu’on appelle chez nous intervention de l’état. D’abord on est libre de repousser une telle intervention en renonçant aux avantages matériels qui s’y rattachent, et ensuite elle n’absorbe point l’autonomie des localités. Deux forces agissent ici de- concert, la société et la paroisse, — ce que nous appelons en France la commune. Le système de contributions volontaires, quand il fonctionne seul, présente un inconvénient : il fournit aux districts riches l’aide et l’assistance qu’il retire aux districts pauvres. Les sources de la charité ressemblent alors à ces torrens qui s’emplissent pendant l’hiver, lorsque l’eau est partout en abondance, et qui se dessèchent pendant l’été, lorsqu’on aurait le plus besoin de leurs services. Aujourd’hui, grâce & la distribution des fonds publics, cette inégalité existe beaucoup moins, car l’école primaire se trouve soutenue par trois branches de revenus : — ce que souscrit la paroisse, ce que paient les enfans, et ce que donne l’état.

Une partie du clergé anglais accuse surtout le gouvernement de lui avoir tendu un piège et de s’être servi de ses dons pour séculariser l’éducation primaire. Qu’y a-t-il de vrai dans ce reproche ? L’église et les sectes dissidentes ont un droit égal à solliciter les subsides de l’état, et leurs demandes sont accueillies avec la même faveur. Dans tous les endroits où se rencontrent en même temps un nombre suffisant de churchmen (partisans de la religion dominante) et un groupe assez fort de dissenters) il n’y a guère lieu à aucune difficulté : on voit alors s’élever deux écoles. Il s’en faut pourtant de beaucoup qu’il en soit ainsi dans tous les villages. La richesse est d’ordinaire entre les mains de ceux qui professent la religion de l’état, tandis que les dissenters sont généralement assez pauvres ; or, pour obtenir un secours du trésor public, les congrégations devraient d’abord recueillir parmi elles une somme d’argent le plus souvent au-dessus de leurs moyens. Il ne reste donc alors aux familles dissidentes d’autre ressource que d’adresser leurs enfans à l’école de la paroisse ; mais cette école appartient à l’église d’1ngleterre, et ils ne peuvent y être reçus que par tolérance. Il faut dire que les pasteurs à vues larges ne refusent point d’accueillir au bercail ces jeunes brebis égarées ; pourtant l’instruction religieuse, inséparable ici de l’instruction classique, entraîne plus d’un inconvénient. Dans l’école, on enseigne le catéchisme et d’autres formulaires dont s’alarment quelquefois en secret les parens fortement attachés à l’esprit de leur secte. Le gouvernement, frappé de cet état de choses, et craignant qu’un assez grand nombre d’enfans pauvres ne fussent ainsi tenus à l’écart des sources de l’instruction par les scrupules de leurs familles, voulut dernièrement introduire ce que les Anglais appellent la clause de conscience (conscience clause). C’est une nouvelle condition que dicte l’état à ceux qui acceptent ses secours : il enjoint aux personnes chargées de la direction de l’école (managers) de recevoir tous les enfans de la paroisse, qu’ils appartiennent ou non à l’église d’Angleterre ; il leur interdit en outre de soumettre à l’enseignement des doctrines religieuses ceux dont les parens s’y opposeraient. Une telle clause a soulevé de la part des autorités ecclésiastiques la plus vive polémique dans tout le royaume. Pour le clergé, garder l’école, c’est garder l’église. On ne doit donc point s’étonner de la résistance que rencontre, une pareille mesure, et certes les argumens ne manquent point pour la combattre. Ces écoles d’où l’on veut bannir, du moins en partie, l’enseignement de la foi nationale, n’est-ce point l’argent de l’église qui les a bâties ? Ne sont-ce point les généreux efforts du clergé qui ont soutenu pendant des siècles presque tout le fardeau de l’instruction primaire dans les campagnes ? Et que vient-on lui demander ? De scinder son œuvre, de garder le silence sur ses dogmes, d’ouvrir les portes à l’indifférence en matière de religion ! Les docteurs se renferment alors dans cette ancienne formule : Nolumus leges Angliœ mutari. D’un autre côté, l’état n’a-t-il point aussi des devoirs à remplir ? Dépositaire de la bourse publique, n’a-t-il point pour mission de respecter les droits pécuniaires et les convictions religieuses de tous ses membres ? Pour faciliter à tous les enfans de la classe ouvrière l’accès des écoles, ne doit-il point abaisser les barrières qu’oppose la division des croyances aux progrès de l’instruction laïque ? Il serait difficile de préjuger l’issue d’une lutte dans laquelle se trouvent engagées de part et d’autre de hautes influences ; mais ce qui est bien certain, quoi qu’on en dise, c’est que le gouvernement ne cherche point à saper les bases de l’église en Angleterre.

L’enseignement primaire est malgré tout sous la main du clergé. S’agit-il par exemple de nommer un instituteur, ce dernier est choisi par le vicaire de la paroisse, qui dans certains cas est le seul directeur (manager) de l’école ; le plus souvent néanmoins quatre ou cinq laïques, membres de l’église d’Angleterre, élus par les souscripteurs, et dont les noms se trouvent mentionnés dans l’acte de fondation (trust deed), assistent le pasteur dans l’exercice de ses pouvoirs. Il entre dans l’école comme chez lui ; les enfans le connaissent et le respectent : c’est sa seconde famille. Dans certains pays, on pourrait s’effrayer à la vue de la grande influence exercée par l’église sur l’enseignement du peuple ; mais les mêmes causes de défiance n’existent point en Angleterre. Ici la fortune et la science obligent le vicaire, appartenant aux classes riches et instruites, se croit tenu de communiquer aux classes inférieures les bienfaits qu’il a reçus de la société. Le clergé protestant ne craint d’ailleurs point les lumière. L’expérience lui a démontré que chez un peuple indépendant l’éducation était la seule garantie contre les abus de la liberté. Aussi quels changements depuis les premières années de ce siècle, dans l’apparence des édifices consacrés à l’instruction primaire ! Jadis les fonctions d’instituteur étaient quelquefois remplies dans les campagnes par un barbier, et les armes du métier, — une longue perche terminée par un plat à barbe, — figuraient sur le devant de la boutique ou de l’école, Aujourd’hui il reste encore plus d’un vieux bâtiment de brique où se rassemblent les enfans, mais les murs intérieurs en sont blanchis à la chaux et décorés d’images, de cartes de géographie ou d’instrumens scientifiques. Par les fenêtres ouvertes et tapissées d’un rideau de feuillage entrent pendant l’été un joyeux rayon de soleil et le chant des oiseaux. On n’a rien négligé pour rendre l’instruction attrayante, car on sait bien que les institutions anglaises n’ont d’autre ennemi à craindre que l’ignorance. Ce n’est point seulement à la mère-patrie, c’est en même temps aux colonies, où se rendent chaque, année un si grand nombre d’émigrans, que s’étendent les heureux effets d’un système d’éducation auquel concourent l’état et le clergé, il y a quelques années, seize jeunes filles furent envoyées de l’école du workhouse en Australie. Toutes trouvèrent à se placer convenablement, et l’une d’elles eut même le bonheur d’épouser un homme de grande fortune. Revenue plus tard en Angleterre, elle alla rendre visite dans sa voiture à la maison des pauvres, et fit demander la maîtresse d’école. « Je vous remercie, lui dit-elle ; c’est à vos bons services et aux leçons que vous m’avez données que je dois d’avoir acquis une telle position dans le monde. »

tout en croyant poursuivre une œuvre divine, le clergé anglican cherche à l’atteindre par des moyens humains et matériels. À ce dernier point de vue, l’église n’échappe point chez nos voisins eux-mêmes aux traits de la critique. Les uns lui reprochent sa grande richesse, d’autres la confusion de ses doctrines et les divisions qui la déchirent. Ce sont autant de griefs dont il faudra tenir compte dans une prochaine étude sur la vie religieuse au milieu des villes. Dès ce moment, je suis du moins frappé de l’harmonie qui existe entre le protestantisme et les institutions anglaises. Dans d’autres contrées de l’Europe, la question religieuse a été plus d’une fois une source de conflits pour la société. La nation avait-elle le bonheur de conquérir après une révolution les formes du gouvernement représentatif, elle se trouvait le lendemain en face d’un ordre d’idées immobile et indépendant des pouvoirs civils. Le nouveau gouvernement avait alors à lutter dans les consciences contre une loi au-dessus de la loi, contre une autorité absolue supérieure à celle de l’état, contre un souverain étranger et infaillible, dont les oracles, quelquefois mêmes les anathèmes, limitaient à chaque pas la marche du progrès. Rien de pareil n’a jamais existé en Angleterre depuis la révolution de 1688. L’état, en réduisant la suprématie de l’ordre spirituel et en mettant les institutions religieuses d’accord avec les institutions politiques, avait écarté d’avance une des principales causés de division. Cette absence d’absolutisme dans les croyances a rendu facile au-delà du détroit le triomphe du régime constitutionnel, car déjà s’était enraciné dans les mœurs une religion appuyée sur le grand principe de la liberté d’examen, sur la responsabilité individuelle de l’homme devant Dieu et devant la conscience. Depuis ce temps-là, les Anglais, exercent un contrôle perpétuel, sinon sur le fond des dogmes du moins sur les formes extérieures qui les consacrent. Chez eux, le même pouvoir qui fait la loi est aussi celui qui gouverne les affaires de l’église nationale. Le clergé, marié, fonctionnaire de l’état, lié au maintien de la constitution, ne forme point dans la société une caste à part ; il peut être animé de l’esprit de corps, mais ses intérêts et ses devoirs le ramènent sans cesse vers les grands courans de l’opinion publique. L’église unie à l’état forme ainsi la clé de voûte de l’édifice politique, et cet édifice même ne subsiste en Angleterre que par le consentement de la nation.


ALPHONSE ESQUIROS,

  1. Sur 11,728 benifiées qui existent en Angleterre et dans le pays de Galles, 1,144 sont entre les mains de la reine, qui les donne par l’entremise du lord-chançelier ; 1,853 se distribuent par les archevêques et les évêques ; 938 se trouvent à la disposition des doyens et des chapitres ; 170 dépendent des universités d’Oxford et de Cambridge, ainsi que de grands collèges tels que Eton, Winchester, etc., 931 sont concédés par les ministres des églises-mères (on appelle église-mère celle dont on a détaché des succursales), et le reste (c’est-à-dire 6,092) relève de particuliers qu’on nomme patrons.
  2. La plupart des légistes anglais font remonter à la couronne l’origine de ces donations. « Le roi, disent-ils, a le droit de fonder des églises et des chapelles indépendantes de la juridiction de l’évêque ; il peut aussi, par une faveur spéciale, transmettre cette même prérogative à quelques-uns de ses sujets. »
  3. Voici un spécimen de ce genre d’advertisements : « Lundi dernier, MM. *** et *** ont offert aux enchères publiques un advowson avec le droit de présentation au vicarage de North-Wrald, Basset, Essex. La situation a été reconnue salubre. On y jouit d’une bonne société, et les communications sont faciles avec Londres par le chemin de fer. Le presbytère (parsonage-house) a été construit avec un excellent goût : les plans en ont été dessinés conformément aux idées modernes de bien-être et de convenance. La maison est entourée de jardins d’agrément et de jardins potagers. Les terres, couvrent une superficie de quatorze acres. Les dîmes du vicarage ont été rachetées pour la somme de 466 livres sterling par an. Le présent bénéficier est dans sa soixante-quatrième année. Population de la paroisse, huit cent quarante-trois habitans. — Mise à prix, 3,880 livres sterling. « 
  4. On sait qu’en Angleterre les rangs sont intervertis, si on les compare à ce qui existe en France. Le vicaire est le chef ecclésiastique de la paroisse, tandis que le curé n’en est que le délégué, curator animarum.
  5. L’usage de l’église anglicane est d’ordonner les diacres à vingt-trois ans et les prêtres à vingt-cinq.
  6. Ces trente-neuf articles, qui contiennent la profession de foi de l’église anglaise réformée, furent adoptés en 1571 par la reine Elisabeth et par un acte du parlement.
  7. Plus d’un genre de fraude peut se glisser, on le suppose bien, sous de telles transactions ; aussi la loi a-t-elle cherché à combattre les causes qui étaient de nature à corrompre la source des dignités cléricales. Par exemple, le droit de présentation ne peut être vendu dès qu’un bénéfice devient vacant ni même durant la dernière maladie du titulaire ou incumbent.
  8. Il y a des livings, en assez petit nombre il est vrai, qui ne rapportent pas plus de 50 à 100 livres sterling par an (1,250 à 2,500 fr.). Certains districts ecclésiastiques, par exemple celui de Saint-Mark’s, Horselydown, n’ont ni presbytère, ni école, ni service public du culte, et la population s’élève pourtant a deux mille neuf cent vingt habitans. D’autres jouissent au contraire de revenus qui n’ont plus aucune raison d’être. Entre Gravesend et Rochester, à Merston, se trouve une paroisse dont le bénéfice, placé sous le patronage du lord-chancelier, est estimé valoir 90 livres sterling (2,250 fr.) par an. L’église a depuis longtemps disparu, et à partir de 1455 il n’y a plus eu d’habitans à Merston. Cette sinécure est généralement accordée à quelque vicaire du voisinage dont elle grossit ainsi les ressources. L’un d’eux, ayant succédé dernièrement au living de Merston, vint prendre possession des lieux. C’était un dimanche : une large tente fut dressée sur remplacement de l’ancienne église, une congrégation de six cents personnes s’y rassembla, attirée sans doute par la nouveauté du spectacle, et le chant des psaumes s’éleva au milieu de la solitude. Ce service religieux est sans doute le premier et le dernier qui aura été célébré à Merston durant la vie du présent bénéficier.
  9. On peut consulter A Memoir of the Rev. Sydney Smith, by his daughter lady Holland, with a selection from his letters. Voyez d’ailleurs sur Sydney Smith la Revue du 15 octobre 1844. Un autre pasteur de l’église établie, un Écossais, le révérend docteur Paterson, a également publié un livre très curieux sur l’économie d’un presbytère, the Manse Garden.
  10. L’une de ces sociétés célébrait dernièrement son deux cent onzième anniversaire présidé par le prince de Galles, festival of the sons of the clergy (fête des enfans du clergé). Elle assiste par an douze cent cinquante personnes, parmi lesquelles sept cent douze veuves ou filles d’ecclésiastiques. Il y a aussi the poor clergy relief society (société de secours pour le pauvre clergé), dont le secrétaire, le révérend W. G. Jervis, publia en 1861 un rapport navrant et plein de faits authentiques sur l’extrême misère de quatre cents clergymen appartenant à l’église d’Angleterre.
  11. On donne aussi le nom de curés, mais cette fois de curés perpétuels, perpetual curates, aux desservans d’églises dans lesquelles il n’a jamais été institué de vicarage, ou aux ministres de chapelles fondées depuis l’établissement des paroisses et dotées par la bienfaisance de quelques âmes pieuses.
  12. Le baptême ne s’administre guère aux enfans protestans que trois semaines ou un mois, après la naissance : l’hygiène publique a reconnu l’inconvénient de les exposer trop tôt au grand air, et certains faits, suivis de conséquences mortelles, ont soulevé tout dernièrement l’indignation de nos voisins contre les usages bien différens de l’église romaine. L’eucharistie se distribue dans les temples le premier dimanche du mois ou à quelques grandes fêtes. Tous les fidèles communient sous les deux espèces, car la revendication de la coupe par les laïques a été en Angleterre aussi bien qu’en Allemagne un des griefs de la réforme religieuse contre les privilèges sacerdotaux de l’ancien culte. Les théologiens anglais ne croient point à la transsubstantiation : pour eux, le pain reste du pain et le vin reste du vin entre les mains du prêtre ; mais ils croient participer néanmoins dans un sens spirituel à la chair et au sang de Jésus-Christ.
  13. Les électeurs se composent des contribuables aux church-rates, car la propriété est jusqu’ici en Angleterre la racine de tous les pouvoirs civils et religieux.
  14. Dans le village sur lequel ont porté particulièrement mes observations, et qui embrasse une population de dix-sept cents habitans, le club à charbon (coal club) avait reçu en argent du 1er mars 1863 au 1er mars 1864, 85 liv. aterj. 18 sh. 6 d. (2,147 fr. 50 c), et il avait à peu près distribué la valeur de cette somme en charbon de terre aux ouvriers des champs. Le club aux vêtemens pour les adultes (adult clothing club) avait contribué pour plus de 80 liv. sterl. (2,000 fr.) à la toilette des hommes et des femmes. Le club aux vêtemens pour les enfans (children’s clothing club) avait fourni pour 22 liv. sterl. (550 fr.) d’habits à ceux dont il est dit dans l’évangile : Sinite parvulos venire ad me. Le club aux souliers (shoe club) a délivré dans cette même année cent quarante-huit chaussures après avoir reçu en dépôts et en souscriptions la somme de 31 liv. sterl. (775 fr.).
  15. En Angleterre et dans le pays de Galles, il y a, d’après un rapport au parlement, onze cent quatre vingt-trois ecclésiastiques exerçant les fonctions de juges de paix (justice of peace).
  16. A l’infant school, les enfans paient denier par semaine ; à la national school, 2 deniers.
  17. Il avait été aidé et inspiré dans cette œuvre par le révérend Stock, curé de Saint-John’s à Gloucester. Dans le chevet de cette église, on lit l’inscription suivante, gravée sur un monument de marbre érigé par les souscriptions des habitans : « A la mémoire du révérend Thomas Stock, recteur de cette paroisse, qui le premier, d’accord avec M. Raikes, établit et maintint les quatre premières écoles du dimanche instituées en Angleterre. Il mourut en 1803. »
  18. On sait que dans les vaisseaux anglais le capitaine remplit les fonctions de ministre du culte.
  19. Tous deux se disputèrent plus tard l’honneur d’une découverte qui a été depuis longtemps ou abandonnée ou fort modifiée en Angleterre.
  20. En y comprenant les écoles du dimanche, ce nombre s’élevait à 1,818,476 élèves.
  21. On se borne aujourd’hui, dans ces écoles, a enseigner la lecture, l’écriture et l’arithmétique. Le plan tracé vers 1859 par plus d’un recteur de campagne embrassait bien d’autres branches des connaissances humaines.