L’Angleterre et la vie anglaise/29

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L’Angleterre et la vie anglaise
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 60 (p. 817-861).
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L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE

XXVIII.
LA VIE RELIGIEUSE DANS LES VILLES.
LA CITE EPISCOPALE, LA CONVOCATION ET LES SECTES DISSIDENTES.



Qui se douterait à première vue que les Anglais aient un culte ? Chez eux, les rues et les places publiques sont libres de toute profession de foi : le prêtre s’y cache sous le citoyen ; on ne rencontre en plein air ni pieuses images, ni processions, ni vêtemens sacerdotaux. Il n’y a guère que la stricte observation du dimanche qui indique extérieurement un état chrétien, et encore le sentiment religieux se réfugie-t-il ce jour-là même dans les maisons et les églises. La force de cette institution du sabbat n’est point dans la loi, elle est dans l’opinion publique et dans les mœurs. La loi est tolérante ; les usages qui veillent ici sur les croyances ne le sont pas toujours. En principe, chacun est maître chez soi, mais presque toute maison a des voisins que scandaliserait le dimanche le son d’une musique profane. Dans les parcs et les promenades publiques, les enfans eux-mêmes évitent de courir et de se livrer entre eux à des exercices bruyans ou à des rires immodérés. On voit d’ici quelle limite rencontrerait dans les convenances toute manière d’agir qui voudrait braver sur ce point les pratiques nationales. Le dimanche est d’ailleurs le seul jour de repos exigé par la loi ; les Anglais célèbrent pourtant quelques autres solennités, le vendredi saint et la Noël par exemple, mais le caractère en est très différent. Le vendredi saint est pour les classes ouvrières un jour d’excursions et de réjouissances ; il n’entre point dans le caractère de l’Anglo-Saxon de s’associer dans aucun cas au deuil d’une piété larmoyante. Quant à la Noël, c’est surtout chez nos voisins une fête de famille.

La religion s’appuie dans la Grande-Bretagne sur le consentement universel, et, quoiqu’elle apparaisse assez peu dans les formes, elle a solidement frappé de son cachet les idées, la littérature et la manière d’être des Anglais. Il existe d’ailleurs au sein même de la nation une église fortement constituée dont le mécanisme s’est calqué sur le moule des institutions civiles. La reine est le chef de l’église et de l’état, mais c’est surtout en matière de foi qu’elle règne et ne gouverne pas. Le pouvoir exécutif est représenté dans l’ordre spirituel par les primats, les évêques et les chapitres ; le pouvoir législatif au contraire réside dans des assemblées ecclésiastiques. Le clergé des campagnes [1] se relie à celui des villes ainsi qu’à l’autorité supérieure par divers officiers intermédiaires, et notamment dans certains diocèses par le doyen rural, rural dean. C’est cette organisation que je voudrais indiquer en transportant le lecteur sur le théâtre même des faits. En dehors de l’église établie se sont aussi formés divers groupes qui se réservent le droit d’adorer Dieu à leur manière et qu’on désigne sous le nom général de dissidens ou de non-conformistes. Il en est parmi ces derniers qui rejettent toute espèce de rites et de cérémonies : à leurs yeux, s’agenouiller, c’est s’accroupir. Sous ce dédain de certaines pratiques se cache pourtant tout un ordre de dogmes et de devoirs auquel les sectes adhèrent avec une froide opiniâtreté. Cette vie religieuse est répandue sur toute l’Angleterre ; mais c’est dans les villes et surtout dans les cités où s’élève une cathédrale que l’on peut le mieux se faire une idée de l’ensemble et des détails du système.


I

L’archevêque de Canterbury sert de lien entre le clergé anglican et la reine ; il est donc tout naturel qu’il demeure à Londres, le siège du gouvernement, au lieu de résider dans son diocèse. Un palais (Lambeth palace), qui s’élève sur les bords de la Tamise, est depuis Richard Ier l’apanage des primats de toute l’Angleterre ; Lambeth constituait autrefois un village de la banlieue qui a fini par se per dre dans les accroissemens successifs de Londres et par devenir un quartier de la métropole. La meilleure route pour y arriver est le chemin d’eau. Des bateaux à vapeur partant de London-Bridge y conduisent toute la journée de noires fourmilières de passagers, non sans relâcher à chaque station, où des jetées flottantes, maintenues par des chaînes, s’élèvent et s’abaissent avec le mouvement périodique du flux et du reflux. Remontant le cours du fleuve, on laisse sur la droite la cathédrale de Saint-Paul, Somerset-House, la chambre des communes, toute hérissée d’aiguilles de pierre, l’abbaye de Westminster, et sur la rive opposée ne tarde point à se montrer un sombre édifice ayant à la fois un caractère ecclésiastique et baronial. Les profils de très vieux bâtimens éparpillés au milieu des verts feuillages, mais reliés par un mur d’enceinte qui suit le cours de l’eau, tel est à peu près tout ce qu’on distingue de loin à première vue. Cependant le steamer s’arrête, et après avoir touché terre on arrive, en remontant la berge, sur une petite place à gauche de laquelle se dresse la grande porte fortifiée du palais, great gate, une morne façade de brique rouge flanquée de deux hautes tours carrées et crénelées, qui s’avancent fièrement en dehors du mur plein et se montrent percées aux cinq étages d’une étroite fenêtre grillée de barreaux de fer. Cette great gate a été rebâtie en 1490 par le cardinal Morton, et succède à une autre encore plus farouche dont il a été dit « qu’elle était faite pour accueillir les amis et pour repousser les ennemis. » Telle qu’elle existe maintenant, elle me semblait déjà bien assez menaçante dans sa rude beauté féodale, et j’hésitai un instant à soulever le marteau d’une petite porte neuve et très basse découpée en ogive dans la profondeur de la muraille centrale, qui fait retraite entre les deux tours. Un portier vint m’ouvrir : l’informant du but de ma visite, je lui montrai une lettre qui m’avait été adressée de la part de l’archevêque, et qui m’autorisait à visiter l’intérieur du palais. Tandis qu’il lisait et relisait en conscience les termes de cette missive, j’eus le temps de reconnaître autour de moi la figure des lieux. J’étais sous une voûte massive soutenue par quatre robustes piliers plantés aux quatre coins, et du chapiteau desquels se détachent de fines nervures de pierre qui viennent s’entre-croiser à arêtes vives vers le milieu du plafond. A droite s’ouvre la loge du portier, tandis que le vaste écartement de l’arche entre les deux tours laisse apercevoir une première cour extérieure (outer court), connue aussi sous le nom de promenade de l’évêque (Biskop’s walk). C’est en effet une sorte de jardin côtoyé à gauche par un mur recouvert de lierre et bordé à droite dans toute sa longueur par la bibliothèque, autrefois la salle des banquets. Dans tous les détails de ce dernier bâtiment, il est aisé de reconnaître le mauvais style d’architecture qui florissait en Angleterre du temps de Charles II. Appuyé à l’extérieur sur des arcs-boutans ou des contre-forts à coins de pierre blanche, il détache mollement dans le ciel un toit décoré ou plutôt chargé de grosses boules qui surmontent la frise, et que couronne au centre une lanterne d’un goût maniéré. La promenade se trouve bornée au fond par une vieille tour (Water tower), la tour de l’Eau, revêtue de pierres rongées par le temps, et à laquelle se rattache plus loin la sinistre tour des Lollards (Lollards’ tower). Comme le portier était enfin éclairé sur le contenu de la lettre, il m’avertit qu’il allait sonner la femme de charge, et que je pouvais m’avancer, par un chemin qu’il me désigna, vers les appartemens de l’archevêque, situés dans la seconde cour, inner court.

On pénètre dans cette cour intérieure par une autre voûte attenant à la salle des manuscrits, et l’on se trouve alors dans un grand espace découvert, au milieu duquel s’étend un tapis de verdure surmonté d’une croix ornée qui soutient des becs de gaz. En face se développe un mur très haut masquant les écuries et à demi caché lui-même par de beaux arbres, tandis que sur la gauche se présentent de vieux bâtimens auxquels se rattachent avec une certaine harmonie les constructions modernes. Il eût été difficile de se décider pour une époque, tant les anciens restes de l’édifice appartiennent à différentes périodes de l’art. Aussi l’architecte a-t-il adopté un style mixte qui relie adroitement entre elles des parties fort discordantes.

Le signal du portier avait été compris, et une femme en noir m’attendait sur le seuil du vestibule, entrance hall. L’archevêque était absent, et l’on comprend sans peine qu’il aime à fuir la mélancolique solennité de cette résidence officielle. le parcourus un grand nombre d’appartemens meublés d’une manière simple et sévère comme il convient à la dignité d’un palais ecclésiastique. Les murs se montrent décorés çà et là de beaux tableaux, parmi lesquels je remarquai surtout un portrait de l’archevêque Warham par Holbein, ainsi que celui de Luther serrant la main de sa femme. Les parties les plus intéressantes de l’édifice sont la chapelle, la grande salle et la salle des gardes.

La chapelle est très ancienne, construite dans le style primitif du gothique anglais (early english) et pourrait bien remonter au belliqueux fondateur du palais de Lambeth [2]. Dans cette même chapelle, celui qu’on a surnommé plus tard le précurseur de la réformation, Wicleff, comparut devant un conseil de délégués du pape réunis pour juger ses doctrines. L’affaire prenait une mauvaise tournure, lorsque le peuple osa forcer l’entrée du lieu saint, et quelques citoyens de Londres prirent même la parole en faveur de l’accusé. Devant cette agitation des esprits, les fiers prélats « tremblèrent, dit un historien catholique, comme un roseau secoué par le vent ; leurs discours, jusque-là menaçans et sévères, devinrent aussi doux que le miel [3]. » Ils défendirent seulement à Wicleff de répéter dans les écoles ou dans la chaire ses propositions hérétiques. Quelqu’un devait les répéter deux siècles plus tard avec encore plus de force, et les échos de cette chapelle, après avoir frémi de telles nouveautés, ont fini par s’y soumettre. La grande salle (great hall), rebâtie en 1570 et convertie aujourd’hui en une bibliothèque, déploie en face de la porte d’entrée une splendide fenêtre dont les vitraux peints, tels que le portrait de l’archevêque Chicheley, les armoiries de Juxon et celles de Philippe d’Espagne, époux de Marie Tudor, ont été recueillis dans les restes de l’ancien palais. Qui ne serait aussi frappé de la richesse des boiseries ? La voûte s’élance soutenue par des arcades demi-circulaires en bois de chêne ou de châtaignier, entre lesquelles se découpent avec élégance des pendentifs hardiment fouillés par le ciseau. C’est dans cette grande salle que les primats de toute l’Angleterre traitaient autrefois leurs convives, les pairs du royaume et les hauts dignitaires de l’église. Les annales du temps ont même perpétué le souvenir de la magnificence de ces festins. La salle des gardes (guard room) est précédée d’une galerie éclairée par quatre lanternes ou châssis vitrés qui versent le jour du plafond. Sur les murs se développe la série de portraits des anciens archevêques. Toute l’histoire religieuse de l’Angleterre est là. Dans ces froides et silencieuses figures revivent les principaux événemens qui ont agité pendant des siècles la conscience d’un peuple. Quel imposant concile des morts ! Au milieu de cette succession des temps, le regard cherche surtout l’époque de la réformation, le point de la rupture, comme dit Bossuet. Voici d’abord Cranmer, le noble martyr qui fut brûlé à Oxford. Entre lui et l’archevêque protestant Parker se place, comme une tache de sang, le cardinal Pole évoquant le terrible souvenir de Marie Tudor. Les calamités se précipitent ; on arrive au portrait de Laud, peint par Van Dyck ; cet archevêque, on le sait, monta sur l’échafaud, où devait bientôt le suivre Charles Ier. Avec Juxon apparait l’ère violente de la restauration : le glaive se retourne contre les puritains. Peu à peu l’orage s’apaise, et la série des archevêques protestans, désormais calmes dans la victoire, se continue jusque sur les murs de la salle des gardes, aujourd’hui la salle à manger pour les grands dîners d’état, state dining room. Cette succession ininterrompue des anciens et des nouveaux primats explique d’ailleurs bien l’idée de l’église anglicane : pour elle, la réformation n’est ni une lacune ni une scission, c’est un développement.

Le palais de Lambeth a été surnommé le Vatican britannique. Et en effet que de souvenirs se pressent sous ces voûtes sévères, hantées par tous les spectres de l’histoire ! Marie Tudor, Elisabeth, presque tous les rois et toutes les reines de l’Angleterre y sont venus consulter les archevêques de Canterbury sur les affaires de l’église et de l’état. Pierre le Grand y a passé. Latimer, Thomas Morus, l’évêque catholique Fisher, y ont été successivement détenus pour leurs opinions religieuses. Ce palais était en même temps une prison. Les anciens archevêques cumulaient les fonctions de primat et d’inquisiteur de la foi. La triste gloire d’avoir commencé les persécutions appartient, dit-on, à l’archevêque Arundel, qui fit dégrader et brûler à Smithfield, en 1401, un prêtre nommé William Sawtre. Chicheley, qui lui succéda, ne voulut point rester en arrière : il ordonna de bâtir la tour des Lollards [4]. C’est cette partie du château qu’il me restait à visiter. On y pénètre par la tour de l’Eau (Water tower), à la base de laquelle s’ouvre une chambre voûtée qu’on appelle la salle du Pilier (Post room). Au centre se trouve en effet un pilier en bois qui, droit comme un arbre, sert en partie à supporter la masse de la tour. La tradition veut qu’à ce poteau on ait jadis attaché les hérétiques pour leur administrer la peine du fouet. Cette salle communique par un bout avec la chapelle où les lollards repentans pouvaient faire leur abjuration, et de l’autre avec la tour, dont je montai, non sans quelque émotion pénible, les rudes degrés de pierre. Tout y est resté intact, la chambre du geôlier, les cellules, le donjon, la plate-forme et la niche ornée de sculptures gothiques dans laquelle figurait à l’extérieur la statue de Thomas Becket. Montez toujours, et vous arriverez au dernier étage de la tour par un escalier en forme de vis sur lequel s’ouvre une lourde porte revêtue de têtes de clous et rapiécée de morceaux de chêne. Cette porte tourne en grondant sur ses gonds rouillés, et l’on se trouve dans un étroit cachot mesurant 4 mètres de long sur 3 mètres 50 cent, de large. La chambre est aujourd’hui éclairée par deux petites fenêtres ; mais autrefois, si j’en crois mon cicérone, elle n’était percée que d’une étroite lucarne en forme de meurtrière, et nageait par conséquent dans l’obscurité. Les murs et les dalles sont revêtus de grosses planches mal rabotées, dans lesquelles se montrent, fixés et rivés de distance en distance, des anneaux de fer auxquels on voyait encore pendre, il y a une quarantaine d’années, des débris de chaînes. A chacun de ces anneaux (j’en ai compté sept) était attaché un prisonnier que tout conviait du dehors aux charmes de la vie et de la nature. Il y avait en effet jusque dans la position élevée de ce cachot un raffinement de cruauté : les captifs entendaient le long de la Tamise le bruit de l’eau soulevée par la rame, le chant des oiseaux, le frôlement des feuilles, car les têtes des grands arbres venaient s’entre-choquer contre les flancs de la tour. Un manteau de cheminée paraît s’ouvrir à droite de la cellule, mais cette cheminée elle-même est un mensonge : il n’y a point de conduit pour la fumée, qui se rabattait dans la chambre et suffoquait les victimes. C’était sans doute la manière d’en finir avec les hérétiques intraitables. Dans le plancher se voit encore une trappe qu’on soulève au moyen d’un anneau de fer, et qui communiquait par un trou ténébreux avec la rivière : c’est là qu’on jetait les cadavres. Le revêtement de bois qui masque les murs du cachot est couvert de caractères presque illisibles gravés avec un clou ou avec la pointe d’un couteau. On dirait des hiéroglyphes écrits par la main des morts sur les parois de leur sépulcre. Et pourtant cette chambre avec toutes ses horreurs n’avait point imposé silence à la pensée humaine. Les prisons ne suffisaient plus, et à l’entrée du palais de Lambeth il fallut établir, près de la loge où habite maintenant le portier, un cachot d’attente pour recevoir les lollards quand la place manquait à la tour. La tradition affirme qu’un certain Grafton, dont le nom est inscrit par lui-même sur le mur, a péri dans cette salle. De tels lieux n’inspirent-ils point des réflexions tristes, mais salutaires ? Avec le temps, le cachot a vaincu le palais de Lambeth. De la nuit des oubliettes est sortie la liberté de penser, qu’on voulait proscrire. Les ombres de ceux qu’on jetait au courant du fleuve règnent aujourd’hui dans ces galeries solitaires sous l’autorité d’un archevêque protestant.

Sans parler de la reine, chef laïque du pouvoir spirituel, l’église nationale reconnaît deux primats, l’archevêque de Canterbury et l’archevêque d’York ; mais le premier est métropolitain et primat de toute l’Angleterre, tandis que le second n’est que primat de l’Angleterre : distinction subtile, si l’on veut, mais qui n’en exprime pas moins l’ordre de dignité. L’évêque de Canterbury a l’honneur de couronner la reine lors de son avènement au trône, tandis que l’archevêque d’York couronne seulement le mari de la reine. Dans les cérémonies publiques, les deux primats ont le pas sur tous les pairs temporels du royaume à l’exception de ceux qui appartiennent au sang royal, et entre les deux prélats se place le lord chancelier d’Angleterre. L’archevêque de Canterbury étant bien le chef reconnu de l’église, c’est à lui que s’adressent les ministres du gouvernement pour le consulter dans toutes les affaires qui regardent la religion. A la chambre des lords, ses opinions, quand elles ne se trouvent point contredites séance tenante par les autres pairs ecclésiastiques, sont censées représenter l’avis du banc des évêques. L’Angleterre étant divisée, au point de vue clérical, en deux grandes provinces, la province de Canterbury et celle d’York, qui se subdivisent d’un autre côté en diocèses, les deux archevêques exercent une véritable juridiction sur leurs évêques suffragans. Entre les uns et les autres, il existe d’ailleurs plus d’une distinction honorifique. L’archevêque en style officiel exerce ses fonctions « par la divine Providence, » tandis que les évêques siègent seulement « par la permission divine. » A son avènement dans le diocèse, l’évêque n’est qu’installé, l’archevêque au contraire est placé sur le trône (enthroned). Ces signes extérieurs ne font après tout que consacrer la gradation hiérarchique des pouvoirs. Il arrive le plus souvent que les archevêques d’York succèdent au trône de Canterbury dans le cas où il se présente une vacance, et le primat actuel de toute l’Angleterre, le docteur Longley, ne fait point exception à cet usage. Le traitement des archevêques de Canterbury s’élève à 15,000 livres sterling (375,000 francs) par an. Une très ancienne coutume veut qu’ils distribuent trois fois par semaine de l’argent, du pain et des vivres à dix pauvres de la paroisse de Lambeth. Cette paroisse est une des plus mal partagées de Londres, et le palais s’élève au milieu d’un pâté de masures où abondent toutes les misères. Aux jours de distribution, un sombre groupe attend devant la grande entrée féodale que la porte veuille bien s’ouvrir, et, comme le personnel des dix mendians se renouvelle trois fois par semaine, c’est en tout trente pauvres qui reçoivent ainsi la charité. Cette demeure archiépiscopale reçoit encore tous les ans un autre genre de visiteurs. Le jour de l’installation du nouveau lord-maire, une procession aquatique a lieu sur la Tamise. Lorsque l’archevêque Tenison était en possession du siège de Canterbury, un de ses parens, maître de la compagnie des marchands de papier (stationer’ company), s’avisa de pousser jusqu’à Lambeth dans sa large barque pavoisée. L’archevêque envoya du vin pour les marchands, du pain nouveau, du vieux fromage et beaucoup d’ale pour les bateliers de la corporation. L’année suivante, la même barque s’arrêta de nouveau devant les murs du vieux manoir et reçut la même hospitalité. Aujourd’hui cette visite annuelle est passée en usage [5].

C’est bien à Londres que les primats de toute l’Angleterre ont leur résidence officielle ; mais, si l’on veut se faire une idée d’un ancien siège archiépiscopal, il faut se rendre à Canterbury même. Avant de partir pour cette dernière ville, je me rendis à l’auberge du Tabard ou du Talbot) en mémoire de Chaucer et de ses joyeux pèlerins. Cette vieille inn est située près de l’embarcadère de London-Bridge, au fond d’une cour qui s’ouvre sur High-street, Borough. A droite de cette cour est un public house d’apparence assez moderne, quoique l’intérieur conserve encore quelques traces d’antiquité. A gauche et en face du cabaret s’aligne, faisant retour sur l’extrémité de l’allée, un bâtiment beaucoup plus ancien, avec un rez-de-chaussée obscur, et au premier étage une galerie à jour, tout le long de laquelle règne une rampe de bois coupée de distance en distance par des piliers ronds et légers qui supportent un vieux toit de tuiles à angle droit. Ce bâtiment, tant soit peu retouché, sert aujourd’hui de dépôt au roulage du Midland railway. Il a été question de le démolir. Un tableau effacé, dont les couleurs ont été depuis longtemps lavées par les pluies, surmonte la galerie. On y lisait autrefois l’inscription suivante : « Ici est l’auberge où logèrent Geoffrey Chaucer et vingt-neuf pèlerins la veille de leur voyage à Canterbury en 1383. » Je laisserai aux archéologues le soin de décider si c’est bien là en effet l’hôtellerie chantée par le poète, ou bien une autre inn bâtie sur le même emplacement à une époque tout à fait inconnue. Sans regretter outre mesure le bon vieux temps où l’on cheminait à pied par dévotion, où florissait ce qu’on est convenu d’appeler la poésie des voyages, je me décidai de bon cœur à prendre le chemin de fer. Mes compagnons de route ne ressemblaient guère aux gais pilgrims de Chaucer : au lieu de tromper par des contes et des récits la longueur, d’ailleurs fort réduite, du trajet, ils gardaient, chacun dans sa stalle, le silence le plus britannique. La vapeur a changé tant de choses ! Après deux ou trois heures durant lesquelles je vis repasser comme dans un rêve les campagnes bien connues du Kent, je me trouvai au milieu d’une riche vallée, — la vallée de la Stour, — couronnée à distance par des collines parsemées de bouquets d’arbres, de meules de grains et de vastes prairies dans lesquelles on s’étonne presque aujourd’hui devoir paître quelques vaches. Celles-là du moins avaient échappé à la maladie des bestiaux, la grande plaie qui désole si fort l’Angleterre. De la pente douce des collines descendent de limpides ruisseaux qui arrosent les houblonnières, et qui, après avoir formé plusieurs détours sans oser entrer dans la ville, se réunissent pour la plupart à la Stour, un petit courant au lit tapissé de longues herbes traînantes que le mouvement de l’eau soulève et agite comme la chevelure des naïades. Cette rivière du moins n’hésite point et pénètre bravement dans Canterbury, où elle va se jeter, sous de vieux arbres, contre la roue d’un moulin. Quand on arrive par le chemin de fer, la ville se dessine sur la droite, et la cathédrale profile au-dessus des toits enfumés, dans un ciel clair, ses trois tours obscurcies par une nuée de choucas. Ces anciennes basiliques sont des belles au bois dormant qui assoupissent tout autour d’elles. Aussi l’ancienne cité de Canterbury a-t-elle conservé depuis des siècles l’air d’une ville sommeillant dans ses traditions religieuses et dans des habitudes bien anglaises. Point de fabriques, nulle industrie, à peine un commerce local. Elle vit surtout de l’agriculture et de la récolte du houblon. On y entre par West-Gate, sombre masse de pierre à mâchicoulis, flanquée de deux grosses tours rondes, et autour de laquelle on peut encore suivre les traces de l’ancien mur, aujourd’hui déchiré, qui servait autrefois d’enceinte à la ville. Avant de pénétrer sous cette voûte, d’un aspect redoutable, j’avisai dans la grande rue du faubourg une vieille auberge surmontée du portrait de Falstaff, aisément reconnaissable à son gros ventre et à son nez bourgeonné. Qu’avait à faire ce roi des ivrognes dans une ville ecclésiastique ? Je m’adressais cette question, quand je me souvins du passage de Henri IV où Falstaff propose à ses hardis compagnons de partir ensemble pour Gad’-Hill, et là, « de faire main basse sur les caravanes de pèlerins, qui se rendaient à Canterbury chargés de riches offrandes, ou sur les marchands de Canterbury qui chevauchaient vers Londres avec une bourse grasse. » Chaucer et Shakspeare, tels sont les deux patrons littéraires de cette antique cité.

Plus on s’avance dans le cœur de la ville, et plus on s’enfonce pour ainsi dire dans le moyen âge. Des groupes de rues tortueuses, percées d’étroites ruelles et de mystérieux passages, se serrent autour de la cathédrale, La plupart des anciennes maisons, à toit en auvent, à pignon aigu, ont été rajeunies, blanchies à la chaux ; d’autres sont au contraire demeurées dans l’état primitif. Parmi ces dernières, je remarquai surtout dans Palace-street une très vieille maison à pans de mur reliés dans un cadre de bois, avec des fenêtres à mailles de plomb et des figures grotesques servant de supports aux angles des architraves [6]. Ce qui la distingue encore, c’est qu’elle est à l’extérieur toute peuplée d’hirondelles. Ces architectes ailés ont appliqué leur maçonnerie à chaque recoin des étages avançant sur la rue, et pour protéger les nids croulans, qui portent sans doute bonheur à la maison, les habitans ont pris le soin de les étayer avec des planches. La tradition veut que plusieurs de ces masures pittoresques aient autrefois servi d’auberges aux pèlerins qui se succédaient dans la ville de Canterbury. On signale surtout Mercery-Lane comme le siège d’une grande hôtellerie dans laquelle s’arrêtèrent les compagnons de Chaucer en venant du Tabard ; mais cette ruelle a aujourd’hui beaucoup perdu de son caractère. La vie tranquille semble avoir inspiré aux habitans de Canterbury le goût des fleurs. Je me souviens avec plaisir d’une rue étroite dont les fenêtres présentaient une ligne non interrompue de jardins cultivés avec art. Toute cette floraison répandait un air de fraîcheur et de jeunesse sur les antiques murailles. Mais qu’étais-je venu chercher à Canterbury ? Il me fallait surtout visiter les parties de la ville qui retracent l’origine du christianisme en Angleterre et celles qui peuvent donner une idée de. l’état présent de l’église nationale.

En dehors des anciens remparts, et sur le revers d’une colline, s’élève la petite église de Saint-Martin. C’est l’idéal d’une église de campagne anglaise. Elle est entourée d’un joli cimetière dont les tombes blanches et couvertes de fleurs se dressent parmi de noirs arbustes chargés de baies rouges. La tour de Saint-Martin, joyeusement tapissée de lierre, domine un horizon assez étendu, et tout respire dans les lignes simples de l’architecture un air de chaste antiquité. La tradition affirme que cet édifice a été construit par les Romains qui vinrent coloniser l’Angleterre sous le règne de Claude, et dont plusieurs étaient chrétiens. Tout annonce pourtant qu’une partie au moins de l’église a été rebâtie au commencement du XIIe siècle avec les matériaux d’une chapelle beaucoup plus ancienne. Les murs extérieurs, quoique recrépis et consolidés dans ces derniers temps, laissent entrevoir de distance en distance des tuiles romaines mises à nu par la chute du ciment. Bédée raconte que quand Augustin, le grand apôtre de l’Angleterre, arriva vers 597 à Canterbury, il y trouva deux anciennes églises chrétiennes, l’une comprise dans les murs de la ville et située à l’est, l’autre s’élevant à une courte distance des remparts. De ces deux églises, la première a été convertie en ce qu’on appelle aujourd’hui la cathédrale ; la seconde est, on a tout lieu de le croire, celle de Saint-Martin.

Ce qu’on ignore généralement, c’est que l’Angleterre était sous la domination saxonne une sorte de contrée nourricière qui approvisionnait d’esclaves blancs tous les marchés du sud de l’Europe, à peu près comme le Kentucky fournissait naguère des nègres aux états voisins qui convoitaient cet article de commerce. Grégoire le Grand, alors simple moine, passant un jour dans les rues de Rome, fut frappé de la beauté de quelques jeunes gens exposés pour la vente, et demanda de quel pays ils venaient. Ayant appris qu’ils étaient Anglo-Saxons, il résolut de faire quelque chose pour leur île [7]. Peu d’années après, il fut élu pape, et en souvenir des pauvres captifs il envoya Augustin ou Austin, avec quarante moines, pour convertir au christianisme les adorateurs de Thor et d’Odin. Les missionnaires débarquèrent à l’île de Thanet et s’avancèrent aussitôt vers Canterbury, la capitale du royaume du Kent, où résidait alors la cour. Ils trouvèrent le terrain tout préparé. Berthe, la femme du roi saxon Ethelbert, était déjà chrétienne, et s’il faut en croire la tradition, même avant l’arrivée des moines, elle venait célébrer les mystères avec les gens de sa suite dans la petite chapelle de Saint-Martin. Aujourd’hui cette église se divise en trois parties distinctes : le porche, qui a été dernièrement. restauré, la nef, à l’entrée de laquelle figure une très ancienne cuve de marbre grisâtre où l’on prétend qu’Ethelbert a été baptisé par Augustin, et enfin un sanctuaire (chancel) à gauche duquel, dans un renfoncement du mur, repose un massif cercueil de pierre qui passe pour contenir les restes de la reine Berthe. Je m’abandonnais à cette poésie des souvenirs répandue sous le clair-obscur de la voûte et aux réflexions qu’inspire le berceau du christianisme en Angleterre, lorsque les portes s’ouvrirent pour laisser entrer la foule. C’était l’après-midi du dimanche, et l’étroite église fondée par les Romains est utilisée aujourd’hui pour les services du culte anglican.

Ce saint Augustin a été le premier archevêque de Canterbury. Le roi Ethelbert lui céda dans la ville son palais pour le convertir en un monastère dont il reste quelques débris remarquables [8]. Il lui donna aussi l’église bâtie dans l’intérieur du mur d’enceinte par des chrétiens primitifs, et sur l’emplacement de laquelle s’éleva bientôt un autre édifice dédié au Christ : d’où le nom de Christ-Church que garde encore la cathédrale. Augustin était venu avec l’intention de rattacher l’Angleterre à l’autorité spirituelle du souverain pontife, ou, comme disent les protestans, à l’influence de l’évêque de Rome. Ses vues paraissent avoir rencontré une vive opposition dans l’ancienne église chrétienne, qui, longtemps persécutée par les Saxons, subsistait encore et voulut maintenir son indépendance contre les usurpations du nouveau pouvoir religieux. Lorsque l’Angleterre se consolida en une monarchie, la cité de Canterbury perdit beaucoup de son importance politique, mais elle grandit de plus en plus comme métropole ecclésiastique du royaume. Sa cathédrale, œuvre des siècles, embrasse toute l’histoire des révolutions du dogme religieux chez nos voisins d’outremer. On y arrive par la porte du parvis (precinct gate), une ancienne façade de pierre noircie par le temps et chargée de sculptures plus ou moins effacées, avec une voûte centrale à ogive basse portant la date de 1517. Cette porte indique assez que le voisinage de la cathédrale était autrefois protégé par un mur et que le quartier ecclésiastique formait ainsi une ville dans la ville. Cette ancienne disposition des lieux a été en partie respectée. Quelques maisons d’un caractère profane ont, il est vrai, franchi l’enceinte sacrée au grand préjudice de l’édifice central dont elles obstruent les abords ; mais l’ensemble du terrain est encore occupé par les jardins et les habitations des prébendiers. Cet enclos se divisait en trois cours appelées, l’une la cour de la Cathédrale, l’autre la cour du Prieuré, et la dernière la cour de l’Archevêque. Le palais des anciens archevêques n’est plus qu’une ruine. Du prieuré, détruit par Henri VIII, il reste des arceaux rompus, de massifs piliers couronnés d’arches en plein-cintre, un bel escalier normand, des passages obscurs et mystérieux dans lesquels, au tomber de la nuit, volent les chauves-souris. De grands arbres, presque aussi vieux que les murs, croissent pêle-mêle au milieu des anciens matériaux de l’architecture : briques, pierres, silex. Il est difficile d’imaginer l’effet merveilleux des épais feuillages vus à travers les ouvertures des ogives dans ces sombres corridors où le bruit des pas retentit sur les dalles creuses et sonores. Au milieu de ces ruines et de ces jardins s’élève la cathédrale.

L’édifice a été trop de fois décrit pour que je m’arrête aux détails de l’architecture ; il suffira d’indiquer les dispositions intérieures que le protestantisme anglican a imposées aux anciennes églises métropolitaines. Aujourd’hui, pour se rendre dans la partie de la cathédrale vraiment consacrée au culte, on traverse une nef vide dont les ailés latérales sont incrustées de monuments funéraires, et dont l’imposante nudité fait encore mieux ressortir la grandeur des lignes combinées avec l’élévation de la voûte. Un triple escalier de dalles conduit de la nef à l’ancien chœur, masqué par un riche écran de pierres chargé de figures gothiques, et au milieu duquel s’ouvre une grille en fer. Ce chœur, isolé du reste de l’édifice par un entourage en marbre de Purbeck et surmonté de vitres à une certaine hauteur, est bien une église dans l’église. C’est là qu’ont lieu le dimanche et pendant la semaine les services religieux. A droite s’élève le trône de l’archevêque. Ailleurs se distinguent le siège de l’archidiacre ainsi que les stalles du doyen et des prébendiers. Le reste des bancs en bois est occupé par les fidèles et par les écoles de charité. Deux officians, revêtus des signes de leur dignité canoniale, commencent les prières. Le service du dimanche, quoique le même au fond, se célèbre dans les cathédrales avec beaucoup plus de solennité que dans les autres églises protestantes. Au lieu de réciter, on chante toutes les paroles, et les grosses voix de basse-taille, dominées par les notes aiguës des enfans de chœur, se mêlent de temps en temps aux soupirs majestueux de l’orgue. A un moment donné, un des officians se dirige vers les hauteurs du sanctuaire séparé du chœur par des degrés de marbre et bordé de chaque côté par les sarcophages des anciens archevêques : seul et à distance de la foule, il psalmodie d’une voix grave les versets du décalogue. Après les chants, un prédicateur, attaché au chapitre, lit le sermon qui dure environ une demi-heure. La musique, la prière, la parole, quelques cérémonies très simples, voilà tout ce qu’autorise, même dans les cathédrales, l’austérité du rit protestant. Pour remplir ces grands vaisseaux de pierre, il fallait le culte des saints, la procession des chasubles d’or, les ostensoirs luisant au fond de l’autel dans un soleil de diamant, le flamboiement des cierges. Toute cette splendeur s’est évanouie depuis la réformation, et l’église semble aujourd’hui faire pénitence de son ancienne idolâtrie. Tel est en effet le nom que donnent les Anglais aux pompes du culte romain. A une liturgie qui étouffait la pensée sous le poids des signes extérieurs, qu’ont-ils voulu substituer ? Une religion qui parle à l’âme.

Le chœur [9] étant l’unique partie consacrée au culte, le reste de la cathédrale forme une sorte de musée chrétien dont l’entrée est interdite au public durant la célébration des services. Et pourtant que de trésors pour l’antiquaire dans ces anciennes chapelles abandonnées ! Des galeries pavées de tombeaux, des mausolées couverts d’armoiries, un peuple de statues couchées, des cottes de mailles rouillées, des drapeaux percés, déchirés, troués, — toiles d’araignées de la gloire ! Dans la vieille chapelle de la Sainte-Trinité figure une chaire patriarcale formée de trois panneaux de marbre gris, et qui, d’après la tradition, servait de siège aux anciens rois saxons : c’est sur cette chaire de pierre que l’on place encore aujourd’hui les archevêques de Canterbury le jour de leur intronisation. Les touristes ne manquent guère de s’y asseoir en visitant l’église, et les Anglaises donnent bravement l’exemple, tout en se plaignant de la dureté de ce fauteuil taillé dans le roc. Un souvenir remplit toute la cathédrale de Canterbury, et c’est le seul auquel je m’attacherai. On peut encore suivre le chemin que parcourut Thomas Becket en se rendant par les cloîtres dans l’intérieur de l’église le jour où il avait été menacé par Regnault, fils d’Ours, et par ses compagnons d’armes. Voici la pierre, — une ancienne marche d’autel, — sur laquelle il tomba. Non loin de la porte qui conduit des cloîtres à cette chapelle de Saint-Benoît est la salle du chapitre où Henri II vint faire pénitence deux années après le meurtre, pieds nus, couvert d’un sac et présentant le dos, en toute humilité, aux lanières des moines. Derrière le chœur s’éleva au contraire, plus tard, la fameuse châsse renfermant les reliques du martyr. Les dalles qui l’entouraient sont marquées et fouillées par les genoux des pèlerins. Le nom même du Christ avait disparu de l’édifice ; on ne l’appelait plus que l’église de Saint-Thomas de Canterbury, et c’est lui qui était vraiment le dieu du temple. La vérité est que Thomas Becket représentait, au moyen âge, la grande lutte entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil. Aussi sa mémoire est-elle aujourd’hui même en Angleterre une sorte de drapeau qu’agitent en sens contraire deux partis encore vivans et acharnés l’un contre l’autre. Ceux qu’on accuse d’aspirer à la suprématie de l’ordre spirituel défendent généralement Thomas Becket comme un des leurs, tandis que les adversaires des anciens privilèges du clergé personnifient dans cet archevêque de Canterbury les injustes prétentions d’une église qui devait tomber tôt ou tard devant le progrès des lumières.

Au nord de la cathédrale s’élève la maison du chapitre, chapter house, joli bâtiment érigé par le prieur Chillenden vers l’an 1400 et s’ouvrant sur les cloîtres. Le chapitre se compose d’un doyen et de chanoines qui forment le conseil de l’archevêque et l’assistent de leurs avis soit en matière de religion, soit même dans les affaires temporelles. Le doyen [10] était autrefois élu par les chanoines ; en est-il de même aujourd’hui ? Il existe en Angleterre deux sortes de chapitres, les anciens et les nouveaux. Les anciens sont ceux qui ont été fondés avant la réformation ; les nouveaux, ceux qui ont été établis par Henri VIII à l’époque de la dissolution des ordres religieux, et qu’il arracha aux mains des abbés ou des prieurs pour les convertir en un pouvoir séculier. Il y a de même deux manières de créer des doyens. Dans les cathédrales d’ancienne fondation, le souverain envoie, en cas de vacance, un congé d’élire, dans lequel il désigne la personne de son choix ; le chapitre approuve, et l’évêque confirme. Dans les diocèses au contraire remaniés par Henri VIII, tels que celui de Canterbury, ce semblant d’élection n’existe même point ; le roi ou la reine se contente de nommer directement le doyen par lettres patentes. On voit par là quel échec ont subi à l’époque de la réformation les privilèges du clergé, et combien est grande l’autorité qu’exerce l’état sur les affaires religieuses : si le gouvernement n’était en Angleterre l’organe de l’opinion publique, cette influence pourrait aisément dégénérer en autocratie. Le doyen préside le chapitre, c’est-à-dire l’assemblée des chanoines. Ces derniers sont des ecclésiastiques recevant une prébende ou revenu annuel pour faire le service dans la cathédrale. Ce revenu se prélève sur les biens qui appartiennent au chapitre et qui consistent surtout en terres. Les chanoines se divisent en six major canons (grands chanoines) et en minor canons (petits chanoines) au nombre de cinq. Dans les premiers temps, s’il faut en croire la tradition, ils vivaient en commun ; aujourd’hui même leurs maisons se groupent volontiers autour de la cathédrale, dans le precinct ou enceinte sacrée. Ce sont pour la plupart de vieilles et vénérables constructions de pierre arrangées dans le goût moderne, entourées de jardins dominés par la vue du clocher, et ombragées de grands arbres au-dessus desquels passent les voix sibyllines des corneilles. Tout rappelle dans ces paisibles retraites quelque chose de l’ancien caractère clérical, à cela près qu’on y voit flotter des robes de femme et qu’on y entend éclater par intervalles le rire frais et naïf des enfans. Dans ces nids de verdure, la réformation a introduit un élément nouveau, la famille [11].

A la personne de l’archevêque se rattachent en outre deux archidiacres (archdeacons) qu’il désigne lui-même pour exercer une surveillance dans un certain département du diocèse (archdeaconry), un vicaire-général, des chapelains et tout un état-major ecclésiastique. La cathédrale est regardée comme la mère des autres églises, le centre du système paroissial et le siège de l’action religieuse. Il ne faut d’ailleurs point perdre de vue que la juridiction de l’archevêque de Canterbury s’étend sur toute une province, c’est-à-dire sur vingt diocèses. Un de ses principaux attributs est celui de convoquer, avec la permission de la reine, les évêques et les représentans de ces divers diocèses à une assemblée générale qu’il préside et qu’on a nommée, non sans raison, le parlement du clergé.


II

Le droit de se constituer de temps en temps à l’état de pouvoir législatif est un des très anciens privilèges de l’église anglicane. Ce qu’on appelle la convocation de la province de Canterbury par exemple ne doit son origine à aucune concession de la couronne. La convocation a commencé dans des temps très reculés, alors que le parlement lui-même s’érigea en un corps délibérant ; elle a suivi d’un pas égal les destinées des grandes assemblées politiques de l’Angleterre. A l’époque de la réformation, Henri VIII dépouilla ce synode de tous les pouvoirs qui étaient de nature à le rendre dangereux pour l’état. Il fut enjoint au clergé de ne s’assembler qu’avec le consentement du souverain, et de ne s’opposer en rien aux prérogatives de la couronne ni aux lois et coutumes du royaume. Primitivement la convocation avait le droit de frapper des impôts sur le clergé ; ce droit même lui fut enlevé en 1665. L’église consentit à rentrer sous ce rapport dans la loi commune, c’est-à-dire à se soumettre aussi bien que les laïques aux mesures décrétées par le parlement. Avec le temps, le synode était tombé à l’état de pouvoir nominal, magni nominis umbra. Cette assemblée était encore convoquée à l’ouverture de chaque nouveau parlement ; elle jouissait bien en principe du droit de légiférer sur les matières religieuses, mais elle se trouvait en fait dans la main de l’autorité civile, qui pouvait toujours la contrôler ou la dissoudre selon son bon plaisir. A peine les membres du clergé étaient-ils réunis et commençaient-ils à délibérer, qu’un ordre du roi venait brusquement suspendre leurs travaux. Un tel état de choses se prolongea jusque vers 1860, où diverses influences se sont mises à l’œuvre pour ressusciter un des anciens pouvoirs de l’église. Ces grands efforts n’ont point été infructueux, et la convocation occupe aujourd’hui une place dans le système constitutionnel du royaume.

Pour réunir le clergé en convocation, il faut une lettre de la reine à l’archevêque de Canterbury. L’archevêque envoie ce mandat au dean (doyen), qui adresse alors une citation à tous les évêques de la province. Les ecclésiastiques se rendant à cette assemblée forment deux classes distinctes, ceux qui y siègent par droit de dignité, c’est-à-dire parce qu’ils occupent un rang élevé dans l’église, et ceux qui y sont promus par droit d’élection ; ces derniers prennent le nom de proctors, c’est-à-dire délégués. A peine les membres de la convocation se trouvent-ils réunis dans une des salles de Westminster qu’ils se séparent en deux chambres, upper house (chambre haute) et lower house (chambre basse). Cette division rappelle tout de suite celle du parlement civil, sur lequel s’est modelé le parlement de l’église. La chambre haute, composée des évêques, est présidée par l’archevêque de Canterbury, primat et métropolitain ; la chambre basse nomme un prolocutor ou speaker chargé de conduire les débats. Les deux chambres communiquent entre elles au moyen de députations. Cette assemblée cléricale se propose surtout de formuler des projets de loi qui seront ensuite soumis par le gouvernement à l’approbation des députés et des pairs du royaume. La discussion sur les matières à l’ordre du jour s’ouvre d’abord dans la chambre basse ; les orateurs y parlent librement pour ou contre, et lorsque des résolutions ont été votées, elles sont portées par le proloculor, suivi de ses assesseurs, à la chambre haute. Là les évêques décident en dernier ressort. C’est alors qu’il appartient au gouvernement de prêter main forte aux mesures proposées par la convocation ou bien de les laisser tomber dans l’oubli. Il s’en faut de beaucoup en effet que tous les projets de loi élaborés par le synode arrivent jusqu’au seuil du parlement ; la plupart d’entre eux restent au contraire ensevelis dans les limbes du domaine ecclésiastique. Il y a quelques années, la docte assemblée ne faisait encore que délibérer dans le vide ; on riait même en Angleterre de ses efforts pour galvaniser un cadavre. Le Times, qui ne ménage point le clergé tout en défendant la religion de l’état, comparait la convocation à un grand mai (maypole) « autour duquel de vieux enfans bizarrement attifés célébraient des danses périodiques, aussi longtemps que l’autorité voulait bien le leur permettre. » Pour donner la vie aux actes de cette réunion officielle du clergé, il eût fallu, disait-on, le concours de la reine, et la reine, par des raisons qu’il est facile de saisir, s’abstenait d’y prendre part. Combien les choses ont pourtant changé depuis ce temps-là !

L’adoption d’une mesure récente [12] par l’autorité civile a montré en 1865 que la vigueur longtemps endormie de la convocation n’était point éteinte. Encouragée par un tel succès, l’institution a voulu se fortifier en élargissant la base de son suffrage électoral. Jusqu’ici quatre-vingt-deux membres siégeaient d’office, ex officio, à la convocation de la province de Canterbury, tandis qu’on n’en comptait que vingt-cinq élus par les chapitres et quarante-deux par le clergé des paroisses. Il fut décidé qu’à l’avenir le nombre des proctors, représentant environ dix mille petits bénéficiers, serait égal à celui des membres privilégiés et des délégués des chapitres. Quelques orateurs proposaient même d’étendre les mêmes droits aux curates et d’introduire ainsi dans l’église une sorte de suffrage universel ; mais cette mesure a été repoussée comme intempestive. Les progrès qu’a faits en Angleterre depuis ces dernières années la convocation inspirent au haut clergé un grand espoir, à d’autres une certaine défiance. Dans tous les cas, c’est un fait grave que le vieux parlement de l’église anglicane essayant de renaître et ressaisissant une partie de son autorité sous un ministère libéral. Ces assemblées ne sont point les seules qui témoignent du mouvement des idées religieuses. Dans un pays où règne le droit illimité de réunion et de discussion, diverses associations libérales s’entendent pour tenir des congrès qui ont lieu tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. C’est ainsi que le congrès scientifique siégeait l’année dernière à Bath, tandis que celui de la science sociale occupait naguère la population ouvrière de Sheffield. Pourquoi le clergé anglais ne profiterait-il point du même droit ? Il s’est en effet établi depuis quelque temps un congrès de l’église, church congress, qui s’assembla en 1862 à Oxford, en 1863 à Manchester et en 1864 à Bristol. Cette année (1865), il avait choisi pour lieu de ses séances l’antique cité de Norwich, bâtie sur une colline que couronnent fièrement une cathédrale et un ancien château. Ces grandes réunions changent tout à coup la physionomie des villes, car elles attirent toute une foule d’illustres visiteurs, et il faut voir l’empressement qu’on met à les recevoir. Le maire ouvre ses salons, les hôtels s’emplissent de curieux, et les maisons particulières elles-mêmes tiennent à honneur d’exercer dignement les lois de l’hospitalité. Quel mouvement et quel spectacle ! On n’avait jamais vu dans les vieilles rues de Norwich tant d’évêques, de doyens, de chanoines et d’autres dignitaires ecclésiastiques. Cette ville est pourtant accoutumée aux pompes religieuses. Là s’élève le couvent du frère Ignatius, qui a fait assez parler de lui dans ces derniers temps en Angleterre [13].

Cependant un comité exécutif s’occupe de choisir les sujets qui seront traités dans le congrès et de désigner les orateurs qui devront prendre la parole. Il évite de faire entrer dans le programme les questions de doctrine, afin d’attirer comme sur un terrain neutre les deux ou trois partis qui divisent le clergé. Le but de ces réunions est tout pratique ; on s’y préoccupe non point de ce que l’église doit croire, mais de ce qu’elle doit faire. Le congrès s’ouvre enfin dans une des grandes salles de la ville. Tous les astres du clergé, à quelque degré de grandeur qu’ils appartiennent, s’y trouvent réunis : on remarquait cette année, à Norwich le révérend William Thompson, archevêque d’York [14], l’évêque d’Oxford [15], le révérend Harvey Goodwin, doyen d’Ely, dont les adversaires eux-mêmes admirent le talent et l’énergie de caractère, le docteur Alford, doyen de Canterbury, l’un des hommes les plus instruits et l’un des plus éloquens prédicateurs de l’église anglicane, le docteur Pusey, qui a attaché son nom à une forme nouvelle du protestantisme, et beaucoup d’autres divines (théologiens) dont la présence ou le concours devait jeter de l’éclat sur une assemblée. Le congrès aime en outre à se fortifier en admettant un certain nombre de laïques dans la discussion des affaires de l’église. Les discours et les lectures se succèdent pendant quelques jours, embrassant une variété de sujets dont nul ne saurait méconnaître l’importance et qui se trouvent débattus en sens contraire par les divers orateurs. Les congrès de l’église n’ont aucun pouvoir législatif ; mais ils sèment dans les esprits des idées nouvelles et des germes de réforme qui pourront mûrir plus tard, fécondés par la lumière de l’opinion publique. Suivant l’usage invariable des Anglais, de telles assemblées se terminent par un grand banquet auquel le maire ou toute autre personne riche de la ville invite jusqu’à deux mille convives.

Un obstacle s’oppose toutefois aux développemens de la convocation et même du congrès ecclésiastique : cet obstacle est la division des doctrines. Il ne faut point perdre de vue que le clergé anglican se sépare en église haute (high church) et en église basse (low church). Cette distinction remonte, on a tout lieu de le croire, à une antiquité reculée. Elle existait en germe au temps même où l’Angleterre était catholique ; mais c’est la réformation qui lui donna une importance politique et sociale. L’église haute est celle qui de Henri VIII à Guillaume III s’était toujours rattachée à l’autorité royale et à la hiérarchie des évêques. L’église basse au contraire a ses racines dans la secte des puritains. On connaît les efforts des premiers et obscurs réformateurs pour propager la Bible. Avec le temps, de ces granges et de ces greniers où se réunissaient au péril de leur tête quelques adeptes sortirent le triomphe de la secte et l’avènement de Cromwell. La restauration à son tour expulsa de l’église l’élément puritain, et le refoula violemment dans l’obscurité. Tel était encore l’état des choses lorsque Guillaume III débarqua en Angleterre. C’est à ce moment-là que le nom d’église haute fut donné aux prêtres non assermentés, non jurors, qui refusaient de reconnaître les droits du prince d’Orange à la couronne de la Grande-Bretagne, sous prétexte que Jacques II, quoique détrôné, était encore leur roi légitime. Ce titre de high church s’appliquait à la haute idée que se faisaient ces ecclésiastiques de la dignité de l’église et de l’étendue de ses prérogatives. Ceux au contraire qui désapprouvaient l’obstination de leurs confrères, qui étaient connus pour leur modération envers les dissidens et qui se formaient une idée plus humble de l’autorité de l’église, furent rangés dans ce qu’on appela par antithèse l’église basse. Entre ces deux partis religieux, les sympathies du prince d’Orange ne pouvaient être un instant douteuses. Il ouvrit les écluses au puritanisme et reçut dans le sein de l’established church ce qui en avait été plus ou moins écarté par ses prédécesseurs. Chaque fois qu’il supplantait un évêque ou tout autre dignitaire ecclésiastique rebelle au serment de fidélité, il le remplaçait volontiers par un membre de l’église basse, et c’est ainsi qu’un élément d’abord si faible dans le clergé acquit sous le règne de Guillaume III une certaine prépondérance. Depuis ce temps-là, les deux partis continuèrent de vivre côte à côte sous la même autorité ; mais entre eux que d’anciens griefs ! C’était à qui agiterait des fantômes : les uns, l’exécution de Charles Ier et l’expulsion des Stuarts ; les autres, toutes les lois de réaction dont ils avaient souffert sous le règne de Charles II. Ces derniers n’étaient-ils point les enfans de la persécution ? et comment dans ce temps-là eussent-ils épargné à leurs adversaires l’épithète de papiste [16] ? La politique tenait de très près à la religion : aussi les membres de l’église haute étaient-ils presque tous tories, tandis que le clergé de l’église basse se rangeait invariablement du côté des whigs.

Le temps a beaucoup adouci ces divisions, mais il ne les a point éteintes. L’église basse ne donne plus à l’église haute le nom de Babylone ni de grande prostituée. Toutes deux sont-elles pour cela réconciliées dans la paix du Seigneur ? Non, vraiment. Ce sont deux sœurs ennemies qui cachent leurs anciennes rivalités sous certaines réserves de langage et de conduite. Chaque fois que l’église haute veut mettre la lumière sous le boisseau, l’église basse se tient volontiers à l’écart. S’agit-il de la convocation, les membres de l’église basse (low churchmen) demandent comment l’assemblée d’une province, celle de Canterbury ou celle d’York, peut bien embrasser les intérêts religieux du royaume, pourquoi il n’y aurait pas une convocation de toute l’église. Ce synode, tel qu’il est constitué, ne forme-t-il point d’ailleurs une représentation des évêques et des chapitres plutôt qu’une représentation du clergé ? — C’est pour répondre à cette dernière objection que la province de Canterbury a jugé utile d’étendre son suffrage électoral. Un ennemi est souvent plus redoutable à la porte que dans l’intérieur de la maison. On a voulu donner à l’église basse le moyen d’entrer dans ce concile et d’exprimer ses opinions en toute liberté. Se rendra-t-elle à cet appel ? C’est encore une question. D’ailleurs la minorité qu’elle enverra sur les bancs sera très loin de représenter l’état réel de ses forces. Quant au congrès ecclésiastique, church congress, le clergé de l’église basse y assiste et y prend même une certaine part, mais plutôt pour obéir à un sentiment de devoir que par enthousiasme. En vain a-t-on écarté de ces réunions les disputes de dogme et de croyance pour y substituer des questions pratiques, les low churchmen craignent autant l’action de l’église haute que ses doctrines. C’est ainsi que le clergé anglais trouve en lui-même, c’est-à-dire dans ses divisions, une barrière qui limite ses moyens d’influence. Chacun des deux partis compte d’ailleurs en Angleterre des hommes remarquables, chacun a eu dans ces derniers temps sa période de renaissance. La renaissance de l’église basse eut lieu à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci ; à la tête du mouvement se placèrent entre autres le poète Cowper, Wilberforce, père du présent évêque d’Oxford, et Macaulay, père de l’historien. Le revival, comme disent les Anglais, de l’église haute se manifesta de 1830 à 1845 ; les principaux chefs étaient le docteur Pusey, l’ardent prédicateur Newmann, depuis converti au catholicisme, et le poète clergyman Keble. Leurs doctrines ont certainement gagné du terrain depuis quelques années en Angleterre, mais elles ne se sont point rattaché les sympathies des masses. L’église basse est, sinon la plus nombreuse, du moins la plus populaire, et celle vers laquelle penchent le plus souvent les faveurs du gouvernement libéral.

Quels sont donc alors les points essentiels sur lesquels se séparent ces deux opinions religieuses ? L’église haute reproche à l’église basse l’étroitesse de ses vues, son calvinisme bâtard, son inaction au milieu de la société, « Plutôt, lui dit-elle, que de vous asseoir au milieu des ruines et de pleurer sur les erreurs du temps, que ne vous levez-vous, et que n’essayez-vous d’améliorer votre siècle ? » L’église basse de son côté accuse ses adversaires d’obéir selon leurs goûts à deux tendances très opposées, l’une vers le catholicisme romain, l’autre vers le rationalisme. La vérité est que les high churchmen admettent comme autorité secondaire la tradition représentée par les pères et les conciles œcuméniques, tandis que les low churchmen ne reconnaissent que l’autorité des saintes Ecritures. Les premiers attachent une grande importance à la hiérarchie ecclésiastique, aux sacremens, aux rites, aux rubriques et aux cérémonies ; les seconds se soucient assez peu de tout cela et ne se préoccupent guère que du culte de la parole. Cranmer, voulant concilier les deux partis, composa sous le règne d’Edouard VI le Book of common prayer, qui, avec quelques légères variantes introduites du temps d’Elisabeth et de Jacques Ier, sert encore aujourd’hui de lien à la liturgie anglicane. Les uns et les autres cependant interprètent ce livre à leur manière. Où se prononce surtout l’antagonisme des deux doctrines, c’est dans l’architecture des temples. Les successeurs des anciens puritains regardent moins l’église comme un lieu de prières que comme le siège de la prédication ; tout y est donc sacrifié à la chaire et à l’auditoire. Les high churchmen au contraire cherchent à donner à leurs édifices un caractère de grandeur et de beauté. Selon l’opinion générale en Angleterre, ce goût des ornemens a même été poussé beaucoup trop loin dans certains cas ; les images, les processions, les lampes, les fleurs, sont autant d’innovations étranges qui ont fort scandalisé les protestans de la vieille roche. Certaines pratiques douteuses, la confession rétablie sous une autre forme, des couvens d’hommes et de femmes fondés à l’ombre du culte réformé, ont soulevé contre l’église des sacerdotalists et des tractarians [17] un cri d’alarme. Où allait-on ? N’était-ce point le romanisme qui sous un autre nom cherchait à reprendre la Grande-Bretagne dans ses filets ? L’écho de ces plaintes et de ces murmures s’éleva même jusqu’à la chambre des communes. Le péril a sans doute été exagéré : les chefs du mouvement désavouent eux-mêmes avec énergie les intentions qu’on leur prête ; mais l’animosité de part et d’autre n’a fait que s’accroître, et l’opinion publique a cherché dans l’église basse un rempart contre les progrès réels ou imaginaires d’un culte étranger.

Ceux des high churchmen qui défient par leurs idées bien connues le soupçon d’idolâtrie n’échappent point toujours à celui d’infidélité ; c’est le nom qu’on donne ici aux diverses nuances du rationalisme. Sous l’épithète assez étrange de latitudinaires (latitudinarians), les organes de l’église basse poursuivent de leurs attaques les docteurs dont les opinions leur semblent flotter au-delà des limites de l’orthodoxie. Qu’on y prenne garde, cette indépendance des signes intérieurs et du culte public qui distingue plus ou moins les low churchmen ne représente pas toujours une grande liberté morale. Leur esprit ne s’affranchit souvent de l’autorité des formulaires que pour s’asservir lui-même à la lettre d’un livre ou à un dogme affreux comme celui de la prédestination.

Entre ces deux partis s’en est formé un troisième qui, sous le nom de broad church (large église), s’attache surtout à la manière d’envisager les Écritures. Les diverses fractions du clergé anglican croient à l’inspiration de la Bible ; mais que doit-on entendre par ces deux mots ? Les uns veulent que ce livre ait été écrit aussi bien que dicté par une influence surnaturelle : les auteurs hébreux n’auraient été dans ce cas-là que les véhicules passifs de mots et d’idées qui ne leur appartenaient point, la trompette dans laquelle soufflait l’esprit de Dieu. D’autres (et c’est sur ce terrain que se pose l’église large) regardent les Écritures comme le fruit d’une inspiration divine enregistrée par des procédés humains (humanly recorded). Or admettre la part de l’homme n’est-ce point aussi admettre la part de l’erreur ? Ce nom de broad church fut donné pour la première fois par la Revue d’Edimbourg à un parti clérical dont le fondateur paraît avoir été en Angleterre le célèbre docteur Arnold. Les chefs de cette école sont aujourd’hui les docteurs Milman et Stanley, doyens l’un de Londres et l’autre de Westminster.

Un tel mouvement a été de beaucoup dépassé par quelques récentes publications. Voyons pourtant ce que disent pour leur défense ceux qui adhèrent de près ou de loin à la libre interprétation des Écritures. « Il est un livre que tous les philosophes eux-mêmes ont admiré, sur lequel repose non-seulement notre église, mais encore une grande partie de l’édifice social en Angleterre. Prenez garde, le jour où cette base s’ébranlerait, c’est l’ordre religieux tout entier et même une partie des institutions civiles qui tomberaient en ruine. Or comment ne s’ébranlerait-elle point, minée qu’elle est de jour en jour par le progrès des sciences et par la critique historique ? Le plus mauvais service que vous puissiez rendre en pareil cas au livre que vous prétendez défendre est de le placer sur le terrain de l’infaillibilité. La découverte de la moindre erreur géologique, chronologique ou topographique, détruira cette foi dans l’inspiration divine que vous vous efforcez de prendre à la lettre. Il faut ou soutenir que la science se trompe, ou accuser le soleil, qui ose être immobile, la terre, qui ose tourner, et dire à toute la nature : Tu as menti ! Soyez plus sages : faites la part du déluge, abandonnez à l’erreur ce qui appartient à l’erreur, et sauvez du moins de la Bible ce type de haute morale qui convient encore aux sociétés chrétiennes. »

Ces attaques, parties du sein même du clergé, ont été pour l’église d’Angleterre un rude choc. On se tromperait pourtant en croyant que l’événement fut inattendu. En 1861, le docteur Temple [18], nommé d’office par l’université, prêcha devant l’Association britannique des sciences (British Association of science), réunie à Oxford, un sermon qui parut plus, tard à la tête de la publication devenue célèbre d’Essays and Reviews) sous le titre d’Education du monde (Education of the world). L’air menaçant de l’orateur, le fier défi qu’il jetait à ses collègues, le trouble de l’auditoire, tout annonçait l’orage. La foudre éclata par deux fois : après les Essays vint l’ouvrage de l’évêque Colenso sur les livres attribués à Moïse. Ce qu’on aura peut-être de la peine à se figurer en France, c’est que de pareilles machines de guerre, dirigées contre l’infaillibilité de la Bible, frappent bien moins encore sur l’église anglicane que sur les sectes dissidentes. Ces dernières croient pour la plupart à l’inspiration verbale des Écritures : tel a toujours été leur dogme caractéristique, le fond de leur culte, qui a reçu, même au-delà du détroit, le nom de bibliolâtrie. C’est donc surtout de ce côté que l’émotion fut vive et douloureuse. L’église d’Angleterre pourtant se hâta de répondre [19]. Selon elle, la théologie de ces écrivains est toute négative ; ils ont dit ce qu’ils ne croyaient point, ils n’ont pas dit ce qu’ils croyaient. Le peuple attend d’eux une doctrine, une conclusion ; aussi longtemps qu’ils se tairont à cet égard et qu’ils garderont leurs situations dans l’église, leur opposition ne peut avoir qu’une faible autorité morale. Peut-être eût-il mieux valu s’en tenir à cet argument, mais déjà les poursuites étaient entamées. A la suite de diverses péripéties, les auteurs incriminés furent acquittés en dernier lieu par le conseil privé, suprême tribunal de l’Angleterre. Qui ne comprit alors que l’église n’avait ni dans ses institutions ni dans le concours du gouvernement le moyen de punir les opinions qu’elle désapprouve ? L’élément laïque, faisant ici partie de la religion de l’état, ne veut point rouvrir l’ère des persécutions, et en cela il se trouve secondé par une bonne partie du clergé. La tolérance n’est pour l’église anglicane ni un résultat des lumières, ni même un effort de la charité chrétienne ; c’est une condition d’existence. La liberté ne forme-t-elle point une des conquêtes de la réformation, et toute conquête n’impose-t-elle point des devoirs ? C’est au nom des martyrs protestans, c’est en invoquant les ombres des docteurs brûlés sur les bûchers de Smithfield, que les membres plus ou moins latitudinaires du clergé réclament aujourd’hui le droit de penser par eux-mêmes. Et qui oserait étouffer cette voix ? Non pas ceux-là du moins qui, en fait de croyances religieuses, préfèrent la division dans la liberté à l’uniformité dans la servitude.

Un des dogmes qui ont le plus occupé dans ces derniers temps quelques nobles esprits de l’église anglicane est celui de l’éternité des peines. A leur tête se place le révérend Maurice, qui a rendu de si grands services aux classes ouvrières [20]. Il ne croit point à un enfer chrétien, et quel témoignage invoque-t-il pour appuyer son opinion ? L’autorité d’un poète dont le nom sonne mal à l’oreille des dévots. La lecture du Giaour lui en a plus appris, dit-il, sur ce sujet que toutes les menaces tonnant du haut de la chaire. Byron y parle d’un de « ces momens qui pèsent sur toute la destinée d’un homme, dont nul ne peut mesurer la longueur, et qui, si court qu’il soit dans la durée des temps, est une éternité pour la pensée (eternity to the thought). » C’est dans ce sens que le savant théologien explique les mystères d’une autre vie. « L’infini, comme dit encore Byron, l’espace sans bornes, le malheur sans nom, sans espérance, sans fin, » tout cela est dans cet éclair de la pensée que la lueur même de la conscience rend si terrible. En un mot, l’âme de l’homme est ainsi faite qu’elle peut embrasser toutes les souffrances dans un moment éternel. Certes nous voilà bien loin des tourmens matériels de la géhenne de feu ! Grâce à la tolérance et à l’élasticité de doctrines qui distinguent après tout l’église anglicane, le révérend Maurice a pu rester ferme sur les limites extrêmes de l’orthodoxie. Une partie du clergé s’est pourtant effrayée tout récemment de cette libre recherche de la vérité. Ne trouvant ni dans les lois du royaume ni même dans la discipline ecclésiastique le moyen d’atteindre certains doutes cachés derrière des positions officielles, elle a imaginé de lier de plus près les consciences au credo de l’église établie : de là les efforts de la convocation de Canterbury pour engager sur l’honneur la foi des jeunes ministres. C’était évidemment son droit d’agir ainsi ; mais on se demande si elle a bien trouvé le remède au mal. Les mesures de restriction peuvent créer l’hypocrisie, mais assurent-elles la foi ? Qu’on écoute par exemple la confession publique de certains clergymen qui combattent ce même dogme de l’éternité des peines. « Ils y ont cru, vous diront-ils, pendant un temps ; mais un jour ils ont secoué comme malgré eux le rêve hideux de leur jeunesse, le cauchemar d’un Dieu impitoyable, et le monde s’est alors éclairé pour eux d’une lumière nouvelle, d’un rayon d’amour qui leur a fait découvrir jusque dans la punition des méchans les traits célestes de la bonté. » L’église anglicane est atteinte, il le faut bien reconnaître, de la maladie du siècle, et cela jusque sur les hauteurs (oriens ex alto). Qu’on n’en conclue pas d’ailleurs que le sentiment religieux se soit affaibli dans la Grande-Bretagne. Où trouver au contraire un clergé plus attaché à ses devoirs, une nation plus croyante ? Et comment cela peut-il se faire ? Les religions qui comptent le moins d’incrédules sont celles qui imposent aussi le moins de sacrifices à la raison et à la liberté de conscience : là est sans doute la réponse à l’apparente contradiction que nous venons de signaler.

Le clergé anglais tenant de très près à l’état, il importe de rechercher le genre d’influence qu’il y exerce [21]. Il faut pour cela tenir compte des origines mêmes de la réformation. De tous les obstacles qui s’opposent chez un peuple à l’établissement des libertés politiques, le plus grave et le plus difficile à renverser est l’asservissement de l’esprit sous certains dogmes religieux. Dans la révolution morale du XVIe siècle, à laquelle le clergé britannique prit une si grande part, les docteurs se proposaient surtout d’émanciper le sentiment du moi. Tous les droits s’engendrent les uns des autres, et qui doute aujourd’hui que le respect de la liberté individuelle ne soit chez nos voisins d’outre-mer une conquête du protestantisme ? Le même principe de curiosité qui avait mis à nu les fondemens de la foi appela les lumières de l’examen et de la discussion sur les bases du gouvernement civil. On découvrit bientôt que les racines du despotisme se cachaient dans une sorte d’ignorance sacrée, mais ne reposaient sur aucune autorité divine. C’est ainsi que la constitution anglaise a pu s’allier sans peine à l’ordre religieux, qui la consacre sans la gêner ni la contredire. Le clergé anglais pris en masse est conservateur ; mais il ne faut point attacher à (Je mot le sens étroit qu’on lui donne dans d’autres pays. Protéger les institutions de la Grande-Bretagne, c’est sans doute perpétuer certains privilèges, mais c’est aussi défendre beaucoup de droits et de libertés politiques. Cet esprit général de l’église n’engage d’ailleurs nullement les opinions particulières de ses ministres. Lorsque les états du nord de l’Amérique poursuivaient contre les états du sud cette lutte héroïque dont le contre-coup fit courir un frémissement dans les veines de la vieille Europe, quelques clergymen anglais se déclarèrent hautement contre l’esclavage et firent des vœux publics pour le triomphe de la cause fédérale. Parmi les libéraux du clergé britannique, je pourrais citer le docteur Hook [22], doyen de Chichester, et bien d’autres qui prêtent volontiers la main aux réformes exigées par l’état présent de la société. Au moment où la candidature de M. Stuart Mill était peut-être menacée à Londres par d’injustes soupçons d’athéisme, c’est de l’université d’Oxford, un des centres de l’orthodoxie, que s’élevèrent des voix éloquentes pour défendre les opinions religieuses de l’illustre penseur contre les attaques du Record [23]. Un seul fait pourrait donner un démenti au libéralisme éclairé du clergé : c’est la dernière élection de cette même université d’Oxford. Et pourtant, si je suis bien informé, la candidature de M. Gladstone n’aurait point échoué devant les votes des savans professeurs attachés à l’institution ; elle aurait eu pour adversaires victorieux les membres agrégés, qui, disséminés sur toute l’Angleterre, occupent pour la plupart certains bénéfices dans les campagnes. Ces derniers, plus accessibles aux préjugés de naissance et aux influences locales de l’aristocratie, se défient aussi plus que les autres des entraînemens du siècle. Il est bien vrai d’ailleurs que les principes des tories cherchent à s’appuyer sur l’église comme sur un des piliers de l’état. Quelques clergymen reprochent même à M. Disraeli d’écarter d’une main trop hardie les voiles du temple, laissant ainsi entrevoir dans la religion un moyen de gouvernement. N’est-ce point compromettre ce qu’on voudrait servir ? Contre cette confusion des rôles et des pouvoirs s’est dernièrement élevé en Angleterre un parti connu sous le nom de liberation society. Les chefs de cette école, et parmi eux il en est d’éminens, voudraient au contraire relâcher les liens qui unissent l’ordre civil à l’ordre religieux. Il est difficile de prévoir le sort que l’avenir réserve à de telles tentatives, mais dès aujourd’hui la véritable autorité de l’église anglicane repose sur la foi et non sur la loi : aussi longtemps qu’elle aura pour elle les sympathies des esprits éclairés et qu’elle ménagera la liberté des opinions, elle pourra défier les tempêtes.

Le clergé s’est fort préoccupé depuis quelques années d’attirer dans les temples la classe ouvrière. Ses efforts ont-ils été couronnés de succès dans les grandes villes ? Non assurément, car il en est encore à rechercher les causes d’une absence qu’il regrette. Le docteur Pusey attribue l’exclusion des ouvriers à l’ancien système qui régit encore l’arrangement intérieur des églises protestantes. Les bancs y sont ou loués à l’année pour de l’argent, ou occupés à titre de droit d’ancienneté par les paroissiens de la classe supérieure, tout au moins de la classe moyenne. Dans les deux cas, le pauvre y fait une assez triste figure. « Est-ce là, s’écrie le docteur Pusey, ce qu’on a le droit d’attendre d’une religion qui proclame l’égalité de tous en présence d’un père commun ? » L’éloquent professeur va plus loin encore : il cite des faits. Il y a quelques années, une église n’avait absolument que des bancs, et ces bancs étaient vides ; on les abolit, et sous le même clergyman la même église fut constamment remplie d’un bout à l’autre. Cette expérience paraît décisive, et pourtant est-il bien certain que la location des sièges soit la seule cause qui écarte des temples en Angleterre la classe la plus nombreuse ? Il y a lieu d’en douter. Le dimanche, les personnes aisées étalent à l’envi dans la maison de prière leurs plus belles toilettes ; de quel air le pauvre viendrait-il y montrer ses haillons ? Cette objection est si sérieuse qu’on avait eu l’idée en 1850 d’établir à Londres des églises déguenillées (ragged churches) de même qu’il existait déjà des ragged schools ; mais le nom à lui seul était trop injurieux pour que cette tentative obtînt du succès. La vérité toutefois est que, dans ces mêmes édifices où la voix de l’Évangile s’élève si haut contre le culte de Mammon, l’humble travailleur des villes sent peser sur lui tout un ordre social qui lui semble être en contradiction avec la parole du maître. En vain a-t-on adouci le sens de certains textes ; en vain, grâce à un miracle de subtilité scolastique, a-t-on fait passer le chameau par le trou de l’aiguille : comment accorder l’extrême distinction des rangs avec l’esprit d’un livre qui prêche en tout le renoncement et l’humilité ? La réformation avait voulu rapprocher le prêtre de la multitude afin de mieux rapprocher l’homme de Dieu ; mais la naissance, l’éducation, la fortune, creusent encore des abîmes entre le ministre protestant et la partie la plus souffrante de son auditoire. Quant à l’évêque, il est trop grand et trop loin du peuple pour exercer sur lui une très vive influence. Derrière cette hiérarchie ecclésiastique se dresse d’ailleurs toute une hiérarchie civile, double échelle de Jacob bien haute et bien redoutable pour celui qui reste à terre. La misère est un isolement, et cet isolement s’accroît encore au milieu de la foule dorée qui fréquente surtout les églises anglaises. En voilà bien assez pour expliquer comment une partie de la classe ouvrière ou s’abstient entièrement de prendre part au culte public, ou se rend le dimanche dans les chapelles appartenant aux sectes dissidentes.


III

La grande différence entre l’église établie et les trente-six sectes chrétiennes qui existent en Angleterre est que la révolution religieuse a été faite d’un côté par le gouvernement, de l’autre par le peuple. Au milieu de l’ébranlement des anciens dogmes, l’église anglicane se rattacha au principe d’autorité. Les dissidens au contraire persistèrent à voir dans le roi un fantôme de pape et réclamèrent le principe du self-government dans l’ordre des croyances. La religion de l’état crut longtemps devoir s’opposer à ces tendances, qu’on disait anarchiques. En 1559, l’acte d’uniformité prononça des peines sévères contre tous ceux qui, sans cause raisonnable, s’absenteraient des temples reconnus par la loi. Les persécutés de la veille se faisaient à leur tour persécuteurs. Ainsi va le monde. Cependant de la libre interprétation des Écritures et du droit d’examen s’élevèrent, vers la fin du XVIe siècle, en Ecosse les presbytériens, en Angleterre les indépendans. Le chef de ces derniers paraît avoir été Robert Brown, sorti d’une ancienne famille et allié au lord-trésorier Burleigh. Esprit enthousiaste et impétueux, il allait prêchant de ville en ville, surtout dans le comté de Norfolk. Après un séjour de trois années dans la Zélande, où il avait fondé une église indépendante, il revint en Angleterre (1585). Enfermé trente-deux fois dans différentes prisons à cause de ses opinions religieuses, à bout de zèle et d’efforts, il finit par se soumettre à l’église établie, et obtint pour récompense le rectorat d’Oundle, dans le Northamptonshire. La défection du chef ne désarma point les disciples, car en 1593 sir Walter Raleigh estimait à vingt mille le nombre des brownistes (c’est le nom qu’on donnait alors à ces sectaires), sans compter, ajoute-t-il, les femmes et les enfans. Ils furent traités avec beaucoup de rigueur, et plusieurs d’entre eux passèrent par les mains du bourreau sous le règne d’Elisabeth. Cette persécution chassa et dispersa les membres de la nouvelle doctrine dans les Pays-Bas, où lis fondèrent diverses églises à Amsterdam, à Rotterdam et à Leyde. Un des exilés revint pourtant en Angleterre vers 1616 ; il établit alors une chapelle dans le cœur de Londres. Tant que dura le long parlement, la secte gagna du terrain, et lorsque Cromwell (qui était lui-même un indépendant) eut saisi l’autorité suprême, il fit puissamment reconnaître le principe de la liberté des opinions religieuses. De Charles II à Guillaume III, cette famille de dissidens eut beaucoup à souffrir ; mais à l’époque de la révolution elle reparut, endurcie et fortifiée, comme dit Bossuet, par ses cicatrices. Les indépendans forment aujourd’hui un des grands rameaux du protestantisme anglican. Sous le nom plus moderne de congregationalistes, ils ne le cèdent à aucune autre secte ni en nombre ni en importance sociale.

Quelles sont pourtant les idées qui les distinguent ? Ils refusent d’admettre le principe d’une église nationale : pour eux, ce mot église veut dire simplement une congrégation, et les chrétiens doivent être libres de s’associer entre eux comme ils l’entendent, de telle sorte que tout individu puisse juger et approuver ce qui se fait par la communauté. Dans ce système, l’homme reste toujours maître de ses croyances et ne cherche dans l’union avec les autres hommes que le lien nécessaire pour donner de la force et de la consistance à ses sentimens personnels. En fait d’hiérarchie, les indépendans ne reconnaissent que deux ordres d’officiers religieux, — les évêques et les diacres. Or par évêques ils entendent les prêtres ou pasteurs [24]. Ces derniers n’ont aucun besoin d’une ordination spéciale ; il suffit qu’ils soient appelés par une des églises pour avoir le droit de prêcher et d’administrer les sacremens. L’usage veut pourtant que le ministre nouvellement élu soit inauguré par ses confrères dans un service spécial où il fait devant son auditoire une sorte de profession de foi. Dans le choix du pasteur, chaque église, douée d’une parfaite autonomie, ne se trouve liée par aucune condition de classe ni d’enseignement particulier ; toute personne qui lui paraît capable est dès lors à même de revêtir les fonctions du ministère. Ce principe a toutefois souffert quelques modifications dans la pratique ; comme il y a plus d’avantage à ce que les ministres soient des hommes éclairés, la plupart d’entre eux reçoivent aujourd’hui une éducation préalable dans les nombreuses académies théologiques ou collèges appartenant à la secte. Le droit de prêcher dans les assemblées religieuses ne constitue d’ailleurs point un privilège exclusif ; on encourage au contraire quiconque possède le don de la parole à exhorter la congrégation : ainsi par le fait tout homme est prêtre. Les indépendans refusent au gouvernement le droit d’intervenir dans les affaires religieuses et tiennent à supporter eux-mêmes les frais de leur culte. Une sorte de concile volontaire, composé de délégués et connu sous le nom de Congregational Union of England and Wales, se réunit deux fois par an pour organiser une action commune, sans toutefois porter atteinte au principe d’initiative locale. Ce frêle lien suffit à entretenir l’unité, et malgré l’état flottant du système aucune fraction importante ne s’est depuis l’origine détachée de l’ensemble.

J’entrai un dimanche soir dans une chapelle qui se trouve à Londres dans Borough-Road : l’intérieur de l’édifice, blanc et nu, était vivement éclairé au gaz ; les bancs s’arrondissaient en amphithéâtre autour d’une chaire dans laquelle monta un ministre en habits de ville, seulement noirs. Après le service, tout le monde se recueillit, et quelques orateurs des deux sexes se levèrent l’un après l’autre, selon qu’ils se sentaient inspirés, pour offrir à Dieu une sorte d’improvisation. La gravité de l’auditoire, ces soliloques à voix haute entrecoupés de silence, l’ardeur exaltée des femmes qui parlaient, leur visage enflammé sous le voile, la lumière qui tombait d’en haut, tout cela, malgré la singularité de la scène, avait un côté solennel et touchant : je me sentais ému. Étrange pays, à la fois positif et mystique, où sous l’épaisse atmosphère des intérêts matériels, et presque en l’absence de tout culte extérieur, on sent passer dans les âmes avec une sorte de frémissement le rayon d’un monde invisible !

Après les indépendans, une des sectes les plus anciennes et les plus nombreuses est celle des baptistes, qui descendent sans doute des anciens anabaptistes. Leur origine remonte en Angleterre à 1608, époque où la première église de ce nom fut établie à Londres. Considérant le baptême comme une simple profession de foi de la part de celui qui le reçoit, ils maintiennent que cette déclaration ne peut être faite par des enfans en bas âge, ne jouissant point encore de l’usage de la raison, ni, à leur place, par des parrains ou marraines n’ayant aucun droit d’engager d’avance la conscience du nouveau-né. Ils n’admettent donc à cette cérémonie que les adultes. Ce n’est pas tout. Le mode selon lequel s’administre le baptême dans les autres églises ne leur paraît nullement en harmonie avec les usages des chrétiens primitifs. Le sens même du mot grec, l’autorité de Tertullien et de Grégoire de Nazianze, la tradition des Vaudois et des Albigeois, — que n’invoquent-ils point en leur faveur ! Selon eux, le signe matériel du baptême consiste non point à verser de l’eau sur la tête, mais à plonger toute la personne dans une sorte de bain : un ministre anglais a jeté sur cette secte un assez grand éclat. Quel est cet édifice à fronton grec et à colonnes corinthiennes qui s’élève dans Kensington-Road ? C’est le Tabernacle de M. Spurgeon [25]. A l’extérieur, on dirait un théâtre, et, pour compléter la ressemblance, une foule serrée fait queue tous les dimanches soirs, d’abord devant la grille qui protège le monument, puis sous le péristyle. Enfin à six heures et demie les portes s’ouvrent : tout le monde se précipite et trouve les trois quarts de la salle envahie déjà par les propriétaires ou les locataires de bancs. Ce système d’exclusion et de privilège, combattu par quelques membres de l’église haute, règne avec une extrême rigueur dans les chapelles : les ministres dissidens n’ont d’ailleurs aucune raison de l’abolir, ils en vivent. Au point de vue matériel, qui ne se sépare guère ici du point de vue religieux, l’érection de tels édifices constitue dans certains cas une excellente spéculation financière. L’intérieur ressemble exactement à une salle de concerts : il se compose d’un parterre et de deux rangs de galeries superposées autour desquelles courent des cordons de lumières, tandis que des becs de gaz s’épanouissent au chapiteau des colonnes qui soutiennent le toit et les surmontent d’une couronne de feu ; — du reste, aucun signe religieux, à moins qu’on ne veuille prendre pour tel le cadran d’une horloge destiné sans doute à rappeler aux chrétiens la fuite rapide du temps. A sept heures du soir, M. Spurgeon paraît sur un balcon ou plate-forme entourée d’une balustrade. Il est vêtu d’un habit noir et porte une cravate blanche. Le plus profond silence règne parmi les trois ou quatre mille fidèles qui remplissent cette salle, encore trop étroite pour la réputation de l’orateur. Une courte lecture, quelques chants, une prière, tels sont les préliminaires du sermon. M. Spurgeon a beaucoup d’un acteur dans la figure, dans la voix et dans les gestes : tour à tour grave ou comique, tombant du sublime au grotesque et au trivial, « tantôt Ézéchiel et tantôt Scaramouche, » il a incontestablement fondé en Angleterre une nouvelle école d’éloquence sacrée. Les autres prédicateurs du Tabernacle cherchent à l’imiter et n’y réussissent guère : il leur manque pour cela cet accent fort et pur qui domine les grandes eaux de la foule, cette verve mordante qui donne à la polémique religieuse l’intérêt des debating clubs (clubs des débats), et surtout cet art de dramatiser la chaire en saisissant les imaginations. M. Spurgeon prête par plus d’un côté à la caricature. Aussi le crayon des artistes anglais ne l’a-t-il point épargné [26]. De même que Socrate, il a eu l’honneur d’être joué de son vivant sur la scène. Ces traits de la critique s’adressent à un talent bizarre, mais réel : pourquoi donc aurait-il la faiblesse de s’en émouvoir ? M. Spurgeon se distingue par des idées libérales. Aux dernières élections, il soutint de sa grande influence, au moyen d’une affiche placardée sur les murs de Londres, la candidature de M. Thomas Hughes, le célèbre auteur de Tom Brown’s School days. Cette intervention d’un ministre dissident dans les affaires publiques n’a ici rien qui étonne, ni qui soit contraire aux mœurs. Il ne faut pas oublier qu’en Angleterre les institutions civiles ont été en quelque sorte coulées dans le bronze des croyances religieuses.

Une des scènes les plus intéressantes du Tabernacle est le baptême des adultes, qui a lieu généralement le jeudi soir après le service. Une vingtaine de catéchumènes se groupent sur une plateforme qui occupe une des extrémités de la salle au-dessous de la chaire. Les jeunes filles sont habillées de blanc, elles portent des bonnets relevés d’un tour de dentelle qui leur serrent étroitement la tête ; leurs robes longues et tombant à plis droits, l’espèce de pèlerine qui leur couvre les épaules, leur air modeste et recueilli, tout dans leur costume et dans leur attitude rappelle les statues de saintes qu’on voit dans les anciennes églises. Les hommes sont revêtus d’une robe de chambre avec une cravate ou un col blanc. Au milieu de la plate-forme s’ouvre un réservoir d’eau, à l’entrée duquel se placent deux diacres en habits bourgeois, tandis que M. Spurgeon, revêtu cette fois d’une longue toge cléricale à manches flottantes, disparaît à moitié dans l’intérieur du bassin. C’est maintenant le tour des néophytes. L’une des jeunes filles descend la première les marches de la piscine ; le ministre, la soutenant par le bras, lui dit : « Sur ta profession de foi en Jésus-Christ et par ton propre désir, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » En même temps il la plonge dans l’eau. La même cérémonie se répète pour les autres sœurs, et, chaque fois que l’une d’entre elles remonte toute mouillée les degrés du bassin, un diacre lui jette sur les épaules une sorte de manteau, tandis qu’une femme commise à ce genre de service l’emmène dans une chambre voisine. On était alors au mois de janvier 1865, et l’eau devait être très froide : je tremblais à l’idée d’une telle épreuve subie par de jeunes filles ; mais elles, réchauffées sans doute par l’enthousiasme religieux, ne montraient ni crainte ni hésitation. Cette cérémonie, le baptême par immersion, a du reste un côté imposant, et tel est le respect des Anglais pour toutes les formes du culte, que même les curieux y assistent avec un grand air de recueillement. « Ils y viennent pour s’amuser et ils y restent pour prier, » dit avec trop de confiance peut-être M. Spurgeon.

Quels sont ces hommes graves qui, vêtus d’une manière uniforme, se rendent le dimanche à leur conventicule ? On les appelle vulgairement quakers, mais ils donnent à leur secte le nom de Société des amis (Society of friends). Le fondateur est George Fox, qui naquit en 1624 ; fils d’un pauvre tisserand, il avait été placé en apprentissage chez un cordonnier, quand, entraîné par la force des idées religieuses, il se sauva un jour de chez son maître et se mit à courir la campagne comme un ermite, revêtu, sinon d’une peau de chameau, au moins d’un pourpoint de cuir. Sans autre compagnie que sa Bible, il jeûnait et errait dans les endroits déserts ; dormant pendant le jour dans le tronc creux d’un arbre, il se promenait la nuit à travers les champs, comme un homme possédé du démon de la mélancolie. A l’âge de vingt-deux ans, il commença la prédication de ses doctrines. Trouvant que l’église réformée avait encore conservé dans ses formes et ses cérémonies beaucoup trop de procédés humains, il se tint tout à fait à l’écart du culte établi et voulut remonter aux sources les plus pures de l’inspiration divine. Regardant même certaines convenances sociales comme entachées d’un respect superstitieux, il n’ôtait son chapeau devant personne, grand ou petit ; il tutoyait tout le monde, le riche comme le pauvre. De 1648 jusqu’à sa mort, qui eut lieu en 1691, il occupa en voyages et en disputes religieuses le temps qu’il ne passait point de force dans les prisons. Il visita le continent à plusieurs reprises, et en 1661 il fit voile pour les colonies anglaises de l’Amérique. Par deux fois, il se rendit dans les Pays-Bas, où ses doctrines avaient poussé de profondes racines. Tel est l’homme qui fixa les principes de la secte. La Société des amis n’exige de ses membres aucune profession de foi ; elle a très peu de dogmes et se gouverne par des synodes ou meetings. Le trait qui la caractérise est une croyance profonde dans l’influence directe de l’Esprit-Saint sur l’âme de l’homme. Comme les noms que nous donnons aux mois de l’année et aux jours de la semaine dérivent d’une source païenne, les amis refusent de s’en servir ; c’est ainsi qu’ils disent le premier et le second mois au lieu de janvier et de février, le premier et le second jour au lieu de dimanche et de lundi. En cas de disputes litigieuses, les quakers ne doivent point s’adresser aux tribunaux ordinaires ; mais il faut qu’ils soumettent leur différend à l’arbitrage de deux ou trois de leurs confrères. Si l’une des deux parties intéressées refuse d’obéir à la sentence des tiers, elle peut être exclue de la société par le meeting auquel elle appartient et qui se réunit tous les mois (monthly meeting). La sincérité étant à leurs yeux une des premières vertus chrétiennes, ils prétendent que tout homme doit être cru sur parole et se défendent avec douceur d’y ajouter aucun serment. Leur résistance à cet égard a été pour eux la source de persécutions odieuses ; mais leur simple affirmation est aujourd’hui reçue en justice et dans les affaires d’état. On connaît leur sainte horreur pour la guerre ; ils réprouvent avec la même énergie toute atteinte à la liberté de conscience.

Leur chapelle ou, pour mieux dire, leur lieu de réunion est une grande salle n’ayant d’autre luxe que la propreté, des murs blancs, un plancher lavé avec soin et des bancs de bois où tout le monde s’assoit sans aucune distinction de rang ni de fortune. Sur le bureau figurent les archives de la société en plusieurs volumes. Leur culte est tout immatériel ; ils adorent Dieu en esprit, sinon en vérité. Aucunes formes de prières, point de jeûnes, point d’actions de grâce. Comme ils soutiennent que toutes les anciennes figures ont été abolies par la loi nouvelle, ils n’admettent d’autre baptême que celui de l’esprit, et leur communion est un acte intérieur de l’âme sans aucun signe visible. Dans leurs assemblées, hommes et femmes, riches et pauvres, savans et ignorans, peuvent également prendre la parole, selon qu’ils se croient inspirés. On appelle en Angleterre une réunion de personnes silencieuses un meeting de quakers. Avant d’élever la voix dans ces conventicules, il faut en effet qu’on se sente remué par l’esprit, et l’esprit est quelquefois lent à souffler. On l’attend alors dans le plus profond recueillement. Il y a pourtant des anciens (elders) qui veillent sur le ministère de la parole, mais seulement pour entretenir l’ordre. Le mariage lui-même se célèbre sans l’intervention d’aucun prêtre. L’un des membres de la société a-t-il l’intention de prendre femme, il en avertit le meeting d’hommes auquel il appartient ; la fiancée en fait autant de son côté auprès du meeting de ses compagnes. On s’assure alors du consentement des parens et de la liberté des parties contractantes ; si la femme est veuve et qu’elle ait des enfans, on s’occupe de leur garantir des moyens d’existence. Cela fait, les fiancés se présentent devant le conventicule. des amis, qui leur délivrent un certificat de mariage. Les enterremens ont lieu avec la même simplicité : aucune pompe mortuaire, nul appareil de deuil ; on évite même de marquer par une pierre ou par tout autre monument l’endroit de la sépulture. Il est contraire à leurs principes de rétribuer aucune fonction religieuse ; tout homme, selon eux, doit donner gratis aux autres ce qu’il a reçu gratis. La source des aumônes est très abondante et contribue surtout à accroître pour les enfans les moyens d’éducation. Ont-ils d’ailleurs des pauvres parmi eux ? Il est inouï en Angleterre qu’un quaker ait jamais réclamé les secours de sa paroisse. Quand un négociant de la secte est dans de mauvaises affaires, les amis viennent à son aide et l’empêchent ainsi de tomber en faillite. Charitables envers les hommes, ils se montrent bons pour les animaux. C’est un des préceptes de leur doctrine : « ne demande au bœuf que la longueur du sillon qu’il peut tracer sans perdre haleine. » On doit surtout citer comme un modèle des vertus de la secte Richard Reynolds, de Bristol, mort il y a quelques années. Après avoir amassé une fortune princière dans le commerce des fers, il se consacra tout entier aux œuvres de bienfaisance. Ses offrandes n’étaient accompagnées d’aucune signature, il écrivait seulement sur la feuille blanche : « un ami. » Une dame vint un jour réclamer sa générosité en faveur d’un orphelin. « Quand il sera grand, ajouta-t-elle, je lui apprendrai le nom de son bienfaiteur. — Vous avez tort, répondit-il. Nous ne remercions pas le nuage pour l’eau qu’il nous envoie. Apprenez-lui à regarder plus haut et à remercier celui qui donne à la fois le nuage et la pluie. »

Où il faut surtout étudier le quaker, c’est chez lui. Sa maison respire en général un grand air de prospérité. Demandez-lui la cause de cette richesse : il vous répondra que le mérite en est avant tout à l’éducation qu’il a reçue. Dès l’âge le plus tendre, on lui a fait apprécier la valeur du temps. Assurer le bien-être de sa famille est à ses yeux plus qu’un conseil de la prudence ; c’est un devoir religieux. Qu’on ne se méprenne d’ailleurs point sur le caractère de son intérieur ; tout y est d’une élégance sévère ; on n’y voit ni pianos, ni meubles superflus, ni tentures éclatantes. Le grand luxe des quakers, surtout à la campagne, est dans les jardins et dans les plantes rares. Ils ont volontiers une voiture à deux chevaux, mais sans armoiries. Les femmes portent un costume qui les distingue, — un chapeau de forme antique, le plus souvent gris perle, une robe couleur sombre sans volans ni garnitures, un châle attaché très haut qui les enveloppe. Tout cela est d’une étoffe excellente et coûteuse, mais qui flatte très peu les yeux. A les voir ainsi vêtues, un étranger les prendrait volontiers pour des sœurs de charité. Les quakeresses mettent à éteindre l’éclat de leur toilette tout le soin que d’autres se donnent pour contrefaire la fortune. Dans la conversation, les amis évitent de parler des membres de leur famille qui ne sont plus : ces absens appartiennent à Dieu et au silence. Sobres au milieu de l’abondance, ils jouissent de la richesse avec modération. Leur domestique est nombreux et bien traité ; les servantes de la maison assistent deux fois par jour, matin et soir, non à la prière, car les quakers ne prient point avec les lèvres, mais à une lecture de la Bible. Ils exercent l’hospitalité avec grandeur et en même temps avec modestie. Cette vie de famille ne serait pas, je le déclare, du goût de tout le monde ; elle a pourtant du charme. C’est le paradis de la tranquillité. Et comment douter que les amis ne soient heureux ? On le voit bien à leur regard clair et limpide. Tout, jusque dans le son de leur voix, annonce la paix de l’âme et l’égalité du caractère.

Les amis tiennent très peu à faire des prosélytes. N’est pas quaker qui veut : je connais une ville du comté de Norfolk où un nouvel adepte s’était mis en tête de porter le chapeau à grands bords et de fréquenter le conventicule ; mais il ne réussit point à gagner la confiance de la secte. On naît quaker, on ne le devient pas ; aussi la Société des amis ne s’accroît-elle guère. On assure même qu’elle décline. Les jeunes quakeresses abandonnent volontiers l’ancien costume pour porter des rubans, des fleurs et même, ô scandale ! des jupons de crinoline. Les jeunes gens de leur côté s’enrôlent parmi les volontaires et osent ainsi porter les armes. Dans les banquets, quelques amis se lèvent maintenant par faiblesse avec les autres convives quand on propose la santé de la reine [27]. Les vieux en gémissent et cherchent à sauver par la dignité de leur maintien l’honneur du quakerisme en danger. Il est d’ailleurs à remarquer que les amis qui se détachent de la société ne se rallient d’ordinaire à aucune autre dénomination religieuse.

Sous le nom général de méthodistes, on désigne en Angleterre une autre secte qui compte de nombreux partisans dans les classes ouvrières. Elle se divise en plusieurs branches, dont les deux principales ont été entées sur l’arbre de la réformation, l’une par Wesley et l’autre par George Witfield. John Wealey naquit en 1703. Au moment où il parut, la religion n’était plus guère chez nos voisins qu’une affaire de mode. On pourrait comparer cette époque sous le rapport des croyances à celle qui précéda chez nous la révolution française. Ancien fellow (agrégé) d’Oxford, Wesley, après avoir reçu les ordres, se rendit tout jeune en Amérique pour y prêcher l’Évangile aux Indiens. A son retour en Angleterre, il chercha le moyen de régénérer la foi, qui se mourait dans les âmes. « Après avoir longtemps battu l’air, » il jura de s’adresser au peuple. Monté sur une charrette, sur une borne ou sur une meule de foin, il prêchait dans les champs et le long des grandes routes. De toutes parts on accourait pour l’entendre. Sa parole était claire, simple et convaincue, elle remuait la multitude avec le frisson du vent dans un champ de blé. Les églises lui étant fermées à cause du caractère de ses doctrines, il avait pris pour temple la voûte du ciel, et dans ces assemblées en plein air la voix de cinquante mille personnes chantant des hymnes composées par lui-même s’élevait comme le bruit des grandes eaux. Le maître et les disciples furent persécutés ; ces mauvais traitemens ne firent qu’attiser le feu de leur enthousiasme : c’est une des pages les plus tristes dans les annales religieuses de la Grande-Bretagne. Cependant l’église établie a, de même que l’aristocratie anglaise, une grande force ; elle sait prendre conseil de ses adversaires. Les pasteurs reconnurent qu’ils avaient trop négligé leurs troupeaux, et à la voix de John Wesley ils se réveillèrent de leur long engourdissement. C’était son intention : il voulait agir à la fois sur l’église et sur les parties qu’il en détachait. La secte des méthodistes wesleyens forme aujourd’hui en Angleterre un des rameaux les plus puissans de la division. Ils ne se séparent guère de la religion de l’état sur les questions de doctrine ; mais ils gouvernent tout autrement les affaires du culte. Deux genres de prêcheurs, les uns clercs et les autres laïques, président dans chaque arrondissement religieux aux besoins spirituels des sociétés méthodistes. Les clercs se dévouent entièrement aux œuvres du ministère et sont payés sur des fonds prélevés à cet effet dans les classes ou congrégations [28]. On prend d’ailleurs bien soin qu’ils ne s’enrichissent point de l’Évangile. Quelques-uns d’entre eux reçoivent le nom de prêcheurs ambulans (itinerant preachers). Ils ne s’attachent à aucune chapelle, ils vont au contraire semant la parole de chaire en chaire : il est rare qu’ils se fassent entendre deux dimanches de suite dans le même endroit. On compte à peu près douze cents itinerant preachers dans la Grande-Bretagne. Les prêcheurs laïques ou locaux ne sont point au contraire rétribués par la confrérie. Ils exercent une profession, quelquefois même un état manuel, et on leur assigne la chapelle où ils doivent se faire entendre le dimanche. Ces orateurs ont une éloquence à eux ; leur parole énergique et inculte cherche à remuer dans les cœurs les cordes endormies du sentiment religieux. Toujours est-il que l’impression qu’ils laissent sur leur auditoire est considérable ; on s’en aperçoit bien aux sombres gémissemens qui sortent des poitrines émues. Les femmes elles-mêmes ne sont point exclues du ministère de la parole. Une jeune fille de dix-sept ans attirait récemment la foule dans quelques chapelles méthodistes. Outre le dimanche, qu’ils célèbrent dans la crainte et le tremblement, les wesleyens ont certaines fêtes particulières, par exemple les love-feasts (fêtes d’amour), qui ont lieu à certains intervalles, et un meeting connu sous le nom de watch night (veille de nuit), qui se tient le dernier jour de l’année pour saluer l’année nouvelle et inculquer dans les âmes l’idée de la brièveté du temps. Les parties de thé, les collations, auxquelles se réunissent quelquefois jusqu’à deux mille personnes, jouent aussi un grand rôle dans les affaires de la secte. Ce qui s’y recueille d’aumônes et de souscriptions est vraiment merveilleux. Lors du jubilé wesleyen qui eut lieu, il y a quelques années, en Angleterre, on ramassa une somme de 300,000 à 400,000 livres sterling. Quand on songe que cet argent sort en grande partie de la poche des pauvres, on ne peut méconnaître la force d’une doctrine qui inspire de pareils dévouemens.

Il serait superflu de poursuivre la division dans la division, et de rechercher ainsi toutes les sectes religieuses qui existent en Angleterre. On remarque pourtant parmi elles la nouvelle église (new church), greffée sur les ouvrages théologiques de Swedenborg. Ses doctrines ont été introduites dans la Grande-Bretagne par deux clergymen de la religion de l’état, Thomas Hartley et John Clowes, qui traduisit en anglais les Secrets du ciel (Arcana cœlestia). En 1783, onze ans après la mort du célèbre visionnaire suédois, une annonce insérée dans les journaux indiquait un lieu de rendez-vous pour les adeptes : cinq personnes s’y rendirent et formèrent une sorte de cénacle. En 1787, le nombre des croyans s’était élevé à dix-sept, et c’est vers ce temps que se constitua le nouveau culte. On voit comment naissent les sectes en Angleterre. Tout homme ou tout groupe d’individus ayant un système religieux et trouvant assez de partisans pour payer les frais du local et des services a le droit d’ouvrir une chapelle. Les swedenborgiens ou membres de la nouvelle église se réunissent à Londres, près du British-Musœum, dans une jolie maison dont le rez-de-chaussée est occupé par une librairie. Là se publient avec dévotion tous les ouvrages du maître et de ses disciples. Leur conviction est que les Écritures saintes ont deux sens, l’un naturel et l’autre spirituel. Le sens naturel est celui qui a été compris par les autres églises chrétiennes, tandis que le sens spirituel a été révélé pour la première fois par le grand apôtre de Stockholm, auquel il a été donné de converser avec les anges et les esprits. Les rites de la nouvelle église diffèrent très peu de ceux qui se pratiquent dans les autres chapelles protestantes ; mais on s’y préoccupe beaucoup des mystères d’une autre vie. Selon les swedenborgiens, l’homme doit passer après la mort par un état intermédiaire où celui qui est intérieurement bon recevra une plus grande dose de vérité qui le préparera pour le ciel, tandis, que celui qui est intérieurement mauvais rejettera toute lumière et descendra ainsi pour jamais parmi les réprouvés. La congrégation ne compte encore qu’un petit nombre de membres : s’il y a jusqu’ici peu d’élus, ils forment en revanche une assemblée d’hommes instruits et respectables ; mais quelles figures extatiques ! Ce que je m’empresse d’annoncer, car je crains qu’on ne s’en doute pas assez en France, c’est que le jugement dernier est déjà accompli, et que la « nouvelle Jérusalem » est à l’heure qu’il est descendue sur la terre sous la forme de la nouvelle église. Telle est du moins la grande nouvelle que m’ont chargé de répéter ces oracles du mysticisme !

Plus anciens, quoique plus éloignés de la souche des croyances nationales, les unitairiens ont appelé sur eux dans ces derniers temps l’attention de l’Angleterre. Leur doctrine remonte jusqu’à Arius, prêtre d’Alexandrie, qui vivait durant le IVe siècle ; elle apparut dans la Grande-Bretagne peu de temps après la réformation, et Milton lui-même était semi-arien. Les unitairiens croient, comme l’indique leur nom, au Dieu un et indivisible. Leurs idées firent peu de progrès en Angleterre jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, où plusieurs des anciens ministres presbytériens embrassèrent des opinions contraires au dogme de la Trinité. J’ai suivi pendant quelque temps les services d’une chapelle unitairienne qui se trouve à Londres près de Finsbury Square. On y lit publiquement la Bible, surtout le Nouveau Testament, comme un livre de haute morale, mais sans croire à l’inspiration des écrivains sacrés. Dans cette lecture choisie d’avance, on évite d’ailleurs certains passages dogmatiques, comme celui où il est dit que l’homme est tombé en Adam. La théologie chrétienne est un enchaînement : nier la chute, n’est-ce point nier la rédemption ? Les unitairiens ne croient point en effet à la divinité de Jésus-Christ. Pour eux, c’est le plus parfait modèle sur lequel se soit imprimée l’idée de Dieu, mais « il était constitué en tout comme les autres hommes. » Sa mort n’a point été un sacrifice offert en expiation pour nos péchés, c’est le martyre d’un juste pour la défense de la vérité. Aussi évitent-ils de s’adresser à lui dans leurs invocations. Tout ce qu’ils demandent d’ailleurs à Dieu, c’est la lumière qui éclaire les âmes. En pratique, ils font consister le bonheur dans l’observation des devoirs de la vie ; l’homme est justifié par ses œuvres et par sa conscience. Le dogme de l’immortalité est maintenu ; seulement on laisse entrevoir, dans un avenir entrecoupé d’ombres et de clartés, une justice miséricordieuse. Quelques-uns des orateurs dans les discours desquels je pus saisir les principaux traits du système étaient à coup sûr éloquens, et parmi eux je remarquai surtout un jeune docteur de Cambridge qui, le jour de Pâques, fit un sermon sur les progrès de la science. D’après ce que j’ai vu, l’unitairianisme est plutôt une philosophie qu’une religion ; il tient pourtant encore à se rattacher aux formes chrétiennes. Les services s’y célèbrent à peu près comme dans les autres chapelles dissidentes, et le livre d’hymnes, composé d’extraits de Byron, de Coleridge, de Cowper, indique, après tout, la trace d’un culte poétique. L’auditoire est généralement peu nombreux et, ce qui me frappa surtout, presque entièrement composé de gens du monde. Cette doctrine, qui s’est implantée si profondément en Amérique, n’a jeté jusqu’ici que de faibles racines dans la classe ouvrière de Londres.

Les chapelles ne sont pas en Angleterre les seuls rendez-vous des diverses sectes religieuses. Les théâtres, les salles de natation, swimming baths, et bien d’autres édifices se convertissent le dimanche en autant d’endroits consacrés au culte. Est-il d’ailleurs besoin d’un monument bâti par la main de l’homme ? Non vraiment. Certains meetings religieux se tiennent volontiers en plein air. Je me souviens d’avoir rencontré un jour de printemps, au milieu de la campagne et sous une haie en fleur, un couple amoureux qui célébrait le dimanche à sa manière. Le jeune homme lisait et commentait la Bible, la jeune fille écoutait ; il était le ministre et elle était l’auditoire. Mais ce n’est point précisément de ce culte à deux que je veux parler. Lors du great revival movement (mouvement de renaissance religieuse) qui eut lieu à Londres il y a quelques années, Hyde-Park fut envahi par les services, le chant des hymnes et les sermons. Aujourd’hui encore, pendant l’été, on y rencontre le dimanche une nombreuse tribu de prêcheurs en plein vent. Il y en a de tous les âges, depuis un garçon de quinze ans jusqu’à un vieillard à tête blanche ; mais il y en a surtout de toutes les opinions, depuis des orthodoxes jusqu’à des mormons, et même jusqu’à des athées. Le dimanche, si strictement observé par nos voisins en ce qui regarde la fermeture des boutiques et des théâtres, est peut-être de tous les jours de la semaine celui où l’église nationale subit de la part de ses adversaires les plus rudes attaques. La grande majorité des prêcheurs ambulans se rattachent pourtant à la Bible ; ce sont moins leurs croyances que leurs manières qui peuvent sembler hétérodoxes. Un de leurs usages est d’adresser la parole aux auditeurs en les appelant miserable sinners (misérables pécheurs), ce qui est à coup sûr peu chrétien et peu charitable pour ceux qui les écoutent. Un jour dans un endroit, le lendemain dans un autre, ces péripatéticiens de l’Évangile choisissent toutefois de préférence les promenades où se réunit la foule. Aussi leur discours est-il souvent interrompu par les amusemens profanes ou par des scènes grotesques. A la porte du parc de Greenwich, une femme d’une trentaine d’années, maigre et noire comme une gipsy, prêchait le dimanche avec enthousiasme au milieu des courses à âne pour lesquelles Blackheath Common est justement célèbre. Un de ces animaux, qui n’était pas loué dans le moment, profita de sa liberté pour s’approcher du petit groupe des auditeurs et même pour frotter sa tête contre le coude de celle qui parlait. Jusqu’ici tout allait bien, et la prêcheuse, emportée par son zèle, ne remarqua même point une circonstance si vulgaire ; mais au moment le plus pathétique, lorsqu’elle s’écria : « Oui, je suis une vagabonde de la foi ; oui, j’ai quitté toute jeune la maison de mon père pour aller semer la bonne parole dans les villes et les villages, » l’âne se mit à braire de la façon la plus scandaleuse. En vain menaça-t-elle l’animal du courroux céleste, en vain chercha-t-elle à exorciser du geste et du regard le démon qui était en lui ; le bruit continua de plus belle, et l’auditoire se dispersa au milieu d’un fou rire.

Je ne crois point en vérité que ces sermons des rues exercent une bien grande influence morale sur la population anglaise, et pourtant du milieu de ces voix discordantes se dégage une grande chose, la liberté de discussion. Dernièrement, un alderman de Londres avait fait arrêter de son autorité privée un ancien clergyman de l’église établie qui, faute d’emploi ou par tout autre motif, se livre maintenant à la prédication sur les places publiques de Londres. Les deux parties comparurent, selon l’usage, devant le magistrat, et l’alderman signala avec indignation les tendances chartistes qu’il avait cru remarquer dans le discours de l’orateur. « Je n’ai point à m’occuper des opinions qu’il prêche, » répondit gravement le juge. Et comme il fut prouvé que le défendeur n’avait point troublé la circulation sur la voie publique, son acquittement fut aussitôt prononcé. Ce respect pour les droits de la parole n’est-il point après tout le fondement de la constitution anglaise ?

Les dissidens ou non-conformistes forment, on le voit, les protestans du protestantisme. Tous s’élèvent plus ou moins contre le principe d’autorité en matière de foi. L’église anglicane s’alarme assez peu, il faut le dire, de cette opposition des sectes ; n’a-t-elle point de son côté les lumières, la fortune et la sanction de l’état ? Il y a pourtant des Anglais qui regrettent amèrement un tel ordre de choses et qui voudraient à tout prix ramener l’unité dans les croyances. Je crois qu’ils ont tort, et que cette dissension dont ils se plaignent est au contraire chez eux la sauvegarde des libertés religieuses. Il existe d’ailleurs plus d’un lien entre les diverses sectes nées des accroissemens de la réformation. N’ont-elles point fondé de concert, il y a quelques années, l’université de Londres ? n’ont-elles point conclu, sous le nom d’alliance évangélique, une sorte de pacte qui tend à les rapprocher toutes dans un sentiment de tolérance mutuelle et de charité ? Une partie de l’église établie (low church) s’est elle-même ralliée à ce mouvement. Et que craindrait-elle en effet de l’action commune avec les autres églises dissidentes ? Cette division, dont on fait tant de bruit, est bien plus dans les formes que dans les doctrines. Un fait essentiel est que la part de liberté laissée par le protestantisme à la raison humaine suffit dans tous les cas pour ne point gêner les progrès de la science ni les développemens de l’industrie.

J’étais monté un dimanche matin sur les hauteurs qui dominent la ville de Swansea, plongée ce jour-là dans le repos et le silence. Deux sortes d’édifices seulement donnaient signe de vie : de hautes cheminées surmontant les fonderies laissaient échapper de noirs serpens de fumée dont le vent dénouait les anneaux, et qu’il chassait l’un après l’autre dans la même direction au-dessus des toits recouverts de tuiles, tandis que de la flèche des églises s’élevait un bruit de cloches. Le travail et la prière, voilà tout ce qui surnageait dans l’air de cette ville, étendue au bord de la mer retentissante. Ne pouvait-on y voir une image de la civilisation anglaise ? La religion et l’industrie, ces deux puissances qui, dans quelques pays catholiques, se regardent encore avec une défiance jalouse, ont vécu ici depuis longtemps en parfaite harmonie, et de cette alliance on a vu sortir d’un côté, dans certaines limites, la liberté de l’esprit, — de l’autre la conquête de la matière.


ALPHONSE ESQUIROS.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre.
  2. On peut lire dans Mathieu Paris le récit d’une querelle à main armée entre Boniface, archevêque de Canterbury, et le prieur de Saint-Barthélémy, dans Smithfield. Ce fut pourtant cette scène scandaleuse qui donna lieu à l’érection du manoir ecclésiastique de Lambeth vers le milieu du XIIIe siècle.
  3. Cet historien est Walsingham, autour de Historia Angliœ. Suivant lui, cette indulgence inspirée par la peur porta un grand préjudice à la dignité des légats ainsi qu’à celle de toute l’église.
  4. Le nom de cette secte, qui avait pris naissance en Allemagne au commencement du XIVe siècle, a fort exercé la science des étymologistes. Les uns le font dériver du mot allemand lullen, lillen ou lallen, qui veut dire chanter, d’autres du mot latin lolium (ivraie), par allusion a la parabole de l’Évangile, d’autres enfin de Walter Lollard ou Lolhard, un des chefs de la secte. Ce qui est certain, c’est que l’épithète de lollard servit plus tard à désigner tous les hérétiques. Elle fut appliquée dans ce dernier sens en Angleterre aux disciples de Wicleff.
  5. C’est le docteur Longley qui occupe aujourd’hui le siège de Canterbury. Né à Rochester en 1794, il fit ses premières études à l’école de Westminster, d’où il passa à l’université d’Oxford. Nommé examinateur public en 1815, il quitta plus tard cette charge pour être tuteur et censeur du collège de Christ-Church. Il fut présenté par ce collège à un petit bénéfice dans le village de Cowley, aux environs d’Oxford. En 1820, il devint directeur (head master) de l’école de Harrow. En 1831, il épousa l’honorable Caroline, fille aînée du premier lord Congleton. Le siège de Ripon ayant été fondé en 1830, il en fut le premier évêque. Montant ensuite comme par degrés du siège de Ripon à celui de Durham, et de l’évêché de Durham à l’archevêché d’York, il fut revêtu en 1802 de la dignité suprême de l’église anglicane.
  6. Ces grossières sculptures sur bois qu’on rencontre dans beaucoup d’autres parties de la ville représentent le plus souvent un faune accroupi, aux oreilles pointues, aux pieds de bouc et aux seins de femme. Le grand effort qu’il fait pour soutenir les saillies de l’architecture tend hideusement les nerfs du cou.
  7. On lui prête même un jeu de mots qui est bien dans le goût du temps. « S’ils étaient chrétiens, aurait-il dit, ce ne seraient plus des Angles (Angli), mais des anges (angeli). »
  8. Cette abbaye, étant tombée en ruine, était occupée, il y a quelques années, par une brasserie, un public house et un jeu de boules. En 1844, les restes de cet ancien édifice religieux furent vendus aux enchères, et M. Henry Beresford Hope les acheta pour les convertir en un collège de missionnaires protestans. On admire à l’extérieur la grande porte, great gate, qui a été restaurée ou du moins consolidée dans ces derniers temps.
  9. Sous ce même chœur s’étend une crypte qui forme la partie la plus ancienne de l’église, et dont on rapporte l’origine à l’archevêque Lanfranc (1070 à 1077). Là, au milieu de massifs piliers bas, sous des voûtes obscures, écrasées et frappées au cachet d’une vénérable antiquité, se célèbre un autre genre de service religieux. Je fus tout surpris d’y retrouver la France. Des réfugiés calvinistes chassés des Pays-Bas par les cruautés du duc d’Albe et plus tard des huguenots français à la suite de la révocation de l’édit de Nantes vinrent s’établir à Canterbury. Elisabeth leur accorda cette portion de la cathédrale pour y exercer librement leur culte. La plupart de ces protestans français étaient des fileurs de soie ; ils fondèrent dans la ville des manufactures qui n’existent plus, mais qui ont beaucoup contribué durant un temps à enrichir d’une branche nouvelle l’industrie de nos voisins. Leurs descendans ont oublié la langue de la mère-patrie ; mais ils se réunissent encore pour pratiquer leurs rites religieux dans ces froides catacombes qui leur rappellent sans doute les mauvais jours de la persécution.
  10. En anglais dean, du mot latin decanus, sans doute parce qu’à l’origine les doyens étaient institués pour surveiller dix chanoines ou prébendiers.
  11. Autrefois les chapitres avaient le droit d’élire les évêques. Ce privilège leur a été enlevé, et les évêques sont aujourd’hui nommés par la couronne a peu près de la même manière que les doyens.
  12. Cette mesure rend obligatoire l’acte de souscription en vertu duquel les jeunes ministres s’engagent à professer les doctrines de l’église.
  13. Chef d’un ordre nouveau de bénédictins, le frère Ignatius a voulu renouveler sous le manteau du protestantisme ce que les Anglais appellent les momeries du moyen âge, telles que les processions dans les rues, le culte du divin bambino, l’usage de l’encens dans les églises, etc.
  14. Élevé à l’école de Shrewsbury et au collège de la Reine (Queen’s college) à Londres, nommé plusieurs fois prédicateur d’élite (select preacher) à Oxford et plus tard à Lincoln’s-Inn, il obtint de grands succès dans la chaire. En 1861, il fut consacré évêque de Gloucester et de Bristol, puis obtint on 1803 le siège archi-épiscopal d’York, dont les revenus s’élèvent à 12,000 livres sterling (300,000 francs) par an. Comme écrivain, il est connu surtout par un livre sur la logique intitulé Outline of the Thoughts (Esquisse des Pensées).
  15. Samuel Wilberforce, né en 1805. Ses principaux ouvrages sont Agathos, Eucharistica, History of the American Church (Histoire de l’Église d’Amérique) et the Rocky Island (l’Ile Rocheuse). En sa qualité d’évêque d’Oxford (1845), il est de droit chancelier de l’ordre de la Jarretière. La reine l’a nommé en outre lord grand-aumônier. Comme orateur, il occupe à la chambre des lords, dans la chaire et dans les meetings publics, une place éminente.
  16. Walter Scott, dans son Histoire de Dryden, fait observer avec raison que les membres de l’église haute, vers la fin du règne de Charles II, avaient les mêmes intérêts à défendre que les catholiques : Ils étaient rapprochés par une commune haine des sectes religieuses, par un commun attachement à la famille des Stuarts.
  17. L’épithète de sacerdolalist s’applique naturellement à l’idée de sacerdoce, dont on accuse les puseyistes de vouloir exagérer l’importance et accroître les privilèges. Quant au mot tractarian, il vient de Tracts for the times (traités pour le temps), sorte de recueil dont les principaux collaborateurs étaient les docteurs Pusey, Kewman et Keble.
  18. Principal de l’école de Rugby.
  19. On peut voir ces réponses dans une œuvre collective intitulée Aids to Faith. Sous le patronage du speaker de la chambre des communes fut aussi publié de 1860 à 1862 un commentaire sur la Bible auquel travaillèrent les membres les plus éminens du clergé.
  20. Professeur de théologie à King’s Collège en 1846, il fut obligé de quitter ce poste par suite de l’animosité que soulevèrent ses opinions religieuses. Il est aujourd’hui vicaire de la chapelle de Saint-Pierre dans Marylebone. On lui doit la fondation des Working men’s et des Working women’s Colleges, admirables institutions pour l’enseignement des ouvriers et des ouvrières. Le Macmillan’s Magazine a été en partie rédigé sous son influence.
  21. Il s’agit, qu’on l’entende bien, d’une influence indirecte. Les clergymen ne peuvent siéger à la chambre des communes. Jusqu’au mois de février 1865, ils ne pouvaient même faire partie du barreau.
  22. Auteur d’un excellent pamphlet intitulé On the means of rendering more efficient the éducation of the people (Moyens de rendre plus efficace l’éducation du peuple), qui attira l’attention publique par la hardiesse des vues et l’indépendance du talent.
  23. Organe de l’église basse, de même que le Guardian est le journal de l’église haute, et le Non-Conformist celui des sectes dissidentes.
  24. Selon eux, ces deux mots qu’on rencontre si souvent dans l’histoire de l’église primitive, — episcopus et presbyter, — désignent une seule et même personne.
  25. Né à Kelvedon (Essex) en 1834, M. Spurgeon fit ses premières études dans la ville de Colchester. Quelques membres de sa famille étaient indépendans ; ils l’engagèrent à entrer dans un des collèges de la secte pour y apprendre la théologie et se préparer ainsi au ministère ; mais ses convictions inclinaient du coté des baptistes. Il se rattacha donc à une église de ces dissidens présidée à Cambridge par Robert Hall. A dix-sept ans, dans un village voisin de Cambridge, Teversham, il prononça son premier sermon et fut bientôt connu sous le nom de « l’enfant prédicateur (boy preacher). » On le demanda peu de temps après pour exercer les fonctions de pasteur dans la petite chapelle de Waterbeach ; il s’y rendit, et cette chapelle, — une grange, — fut bientôt remplie d’auditeurs, tandis que la foule, repoussée au dehors, se contentait d’entendre le son de sa voix. Sa réputation vola jusqu’à Londres, et la chapelle de New-Park street, dans Southwark, dont la chaire avait été autrefois occupée par le docteur Rippon, réclama les services du jeune prodige. En 1853, M. Spurgeon parut pour la première fois devant le public de Londres : le succès fut immense. Deux années ne s’étaient point écoulées qu’il fallut agrandir la chapelle. Ces travaux terminés, l’édifice se trouva encore trop étroit pour l’auditoire. Après avoir prêché le dimanche dans les plus vastes salles de concerts qui existent à Londres, M. Spurgeon recueillit des souscriptions afin d’ériger un autre temple qu’il intitula lui-même le Tabernacle.
  26. C’était la mode, il y a trois ou quatre ans, de représenter M. Spurgeon sous la forme d’un gorilla, par allusion à la dispute célèbre qui eut lieu en Angleterre sur ce singe à figure humaine dans lequel l’orateur « se refusait, disait-il, a reconnaître un de ses ancêtres. »
  27. Les vrais quakers, non par un sentiment d’opposition, mais d’accord avec les usages de leur secte, restent assis dans de pareilles occasions. Selon eux, on doit porter dans le cœur le respect des personnes, et non le témoigner par des marques extérieures.
  28. Ces classes sont considérées avec raison comme la base du système méthodiste. Elles se composent d’une douzaine de personnes, et chacune d’elles a un chef (leader), un laïque élu par un meeting de laïques. Chaque membre de la classe, à moins du cas d’extrême pauvreté, verse à titre de contribution au moins un penny par semaine dans la caisse de la société.