L’Angleterre et la vie anglaise/41

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L’Angleterre et la vie anglaise
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 99 (p. 721-751).
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L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE

I.
L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
LA LIGUE DE L'EDUCATION NATIONALE, L'UNION ET LES CONSEILS D'ECOLES PRIMAIRES.



Il fut un temps où dans la Grande-Bretagne l’enseignement supérieur était tout entier entre les mains du clergé de l’église établie. Cependant, en dehors de la religion nationale, s’était développée une forte masse de dissidens qui, exclus par la loi des fonctions politiques, se jetèrent dans le commerce, où ils firent fortune. Ces Anglais avaient un peu les qualités de notre ancien tiers-état. Laborieux, économes, rompus à la pratique des affaires, ils ne tardèrent point à conquérir dans la société tout le terrain que leur avaient ravi les persécutions religieuses. A la suite de la richesse vint l’ambition ; ils n’en avaient pas beaucoup pour eux-mêmes, mais ils en avaient pour leurs enfans, auxquels ils voulaient ouvrir l’accès des carrières libérales. Devant eux se dressait un obstacle invincible : pour être admis dans les universités, il fallait alors signer les articles de foi qui forment la constitution de l’église anglicane, et toute la jeunesse dissidente se refusait à une telle transaction de conscience. Vers 1826, leurs amis les whigs étant au pouvoir, ces hérétiques du protestantisme demandèrent aux universités d’Oxford et de Cambridge de retirer l’exclusion morale qui les frappait dans leur famille. Il leur fut répondu : « Jamais ! » C’est alors qu’ils eurent l’idée de fonder à Londres une université qui fût ouverte à tous sans distinction d’origine et de croyance religieuse. La concession fut demandée au parlement, qui l’accorda. Grâce aux efforts de lord Brougham et du poète Thomas Campbell, cette tentative fut couronnée de succès malgré la violente opposition des évêques protestans. Le 1er octobre 1828 s’inaugurait le collège qui fut le berceau de l’université de Londres.

Cette université laisse en dehors le principe religieux ; elle n’a point de chaire, de théologie, elle ne s’adresse ni à une secte ni à une autre, catholiques, protestans de toutes les nuances, juifs, libres penseurs, Hindous sectateurs de Brahma ou adorateurs du feu, tous s’y réunissent sur le terrain neutre de la science et des belles-lettres. C’est ce même système que beaucoup d’Anglais voudraient maintenant étendre et appliquer aux écoles primaires, tandis que d’autres, tout en tolérant une telle expérience pour la jeunesse de la classe moyenne, la déclarent dangereuse et subversive de tout ordre social pour les enfans du peuple. La lutte se continue depuis quelques années vive, opiniâtre, et aucun des deux partis n’a encore rendu les armes. Dans ce mouvement d’idées, il faut faire la part du gouvernement et celle de la nation. Le gouvernement a servi de médiateur entre les belligérans : il a promulgué une loi sur l’éducation qui a été votée par les deux chambres ; le suffrage électoral a même été appelé à se prononcer sur le choix des hommes qui doivent fixer le mode d’enseignement national et diriger les-écoles. D’un autre côté, l’opinion publique a préparé, dicté, on oserait presque dire exigé, la plupart des réformes introduites dans le dernier bill. Ce qu’il s’agit de démontrer dans cette étude est comment un peuple servi par toutes les libertés, jouissant du droit absolu de réunion et d’association, mais ayant renoncé depuis longtemps à l’emploi de la force, s’organise pour atteindre par les seules armes de la raison des conquêtes qui finissent toujours par appartenir au plus juste et au plus sage.


I

Il n’existe point dans la Grande-Bretagne de statistique indiquant le nombre et la valeur des écoles primaires avant 1811. On peut néanmoins se faire une idée des influences qui présidaient à l’éducation du peuple. Toutes les révolutions religieuses ont cherché à s’emparer de la jeunesse. Martin Luther, dans une lettre adressée en 1526 à l’électeur de Saxe, lui proposait d’obliger les parens catholiques à envoyer leurs enfans dans les écoles qu’il avait fondées. Ce procédé ne témoignait point d’un respect très grand pour la liberté de conscience, mais il faut dire que les adversaires de la nouvelle doctrine en faisaient autant de leur côté. Le protestantisme, ayant réussi à s’établir en Angleterre, dut naturellement favoriser les institutions qui pouvaient étendre et affermir dans les intelligences l’empire de la réforme religieuse. L’école devint ainsi une annexe de l’église. Malgré l’intérêt de propagande qui s’attachait chez nos voisins, à la diffusion des lumières, l’éducation populaire était encore au commencement du XIXe siècle dans un état déplorable. Les institutions, les méthodes, les livres de classes, tout manquait, tout était à créer. Quelques rares écoles étaient clair-semées dans les campagnes, tandis que dans les villes, notamment dans la cité de Londres, de louables, mais impuissans efforts avaient été tentés pour l’instruction des enfans de la classe pauvre., En 1808* une société de dissidens (British and foreign school society, société britannique et étrangère) se fonda pour propager l’enseignement élémentaire parmi, les familles des différentes sectes qui couvraient la surface du royaume. D’un autre côté, en 1811 naissait la Société nationale (National society), qui se proposait de baser l’éducation sur les principes de l’église établie. Toutefois le mouvement ne se développa qu’en 1815, après la bataille de Waterloo. Est-ce la destinée des guerres heureuses ou malheureuses que d’appeler l’attention des peuples sur les dangers de l’ignorance et sur les bienfaits de l’instruction publique pour accroître les moyens de défense nationale ?

De 1815 à 1839, l’éducation de la classe la plus nombreuse fut entièrement abandonnée chez nos voisins à ce qu’ils appellent le système volontaire. C’est l’initiative personnelle qui a tout fait. Avec l’aide et sous la direction de deux puissantes sociétés rivales, l’une vouée aux intérêts de l’orthodoxie protestante, l’autre représentant les doctrines des hétérodoxes, les écoles surgirent de toutes parts comme par enchantement, appuyées sur des legs, des souscriptions, des dons généreux. Le clergé de l’église anglicane, les ministres des différentes sectes religieuses, se mirent partout à la tête du mouvement. Envisagé dans son ensemble, ce système fut admirable. Que d’écoles construites et maintenues par le zèle des différentes congrégations ! Impartial spectateur des faits, je déclare avoir vu dans la Grande-Bretagne des écoles primaires fort bien administrées sous la direction de l’église établie et sous la main des dissidens ; . mais (et c’est là toute la question) ces établissemens ne s’adressaient qu’à un nombre restreint d’élèves ; au-dessous, dans les profondeurs de l’ordre social, dans les régions ténébreuses et sans foi, ainsi que disent les Anglais, s’échelonnait une sombre multitude d’enfans qui ne recevaient aucune éducation. Nul ne songe aujourd’hui à nier les énormes sacrifices du clergé anglais et de ses adhérens ; mais son principal motif en fondant des écoles, et il l’avoue lui-même, a été de maintenir et de propager les doctrines de l’église nationale. Cette préoccupation constante a eu pour inévitable conséquence de subordonner l’éducation séculière à l’éducation religieuse. Certes ce n’est point à la négligence ni à l’égoïsme des classes privilégiées qu’il faut attribuer les échecs du système volontaire ; c’est à la force des choses et à la marche fatale des événemens. La charité est impuissante devant la masse des misères morales, et l’aumône sous une autre forme, celle de l’éducation fournie par la bourse des particuliers, ne saurait égaler les services à l’immensité des besoins.

En 1839 fut créé le comité du conseil d’éducation (committee of council), embryon d’un ministère de l’instruction publique. Aussi longtemps que les écoles étaient soutenues dans la Grande-Bretagne parades efforts et des sacrifices spontanés, nul n’avait le droit d’intervenir dans leurs affaires ; elles jouissaient d’une parfaite liberté d’enseignement. L’intervention de l’état dans l’instruction publique trouva surtout des adversaires parmi les membres du clergé protestant et catholique. Leur principal argument était celui-ci : les gouvernemens tels qu’ils sont maintenant constitués n’ont pas de religion ; l’éducation qu’ils peuvent et doivent donner est donc exclusivement laïque. D’un autre côté, l’état était riche, il pouvait servir d’auxiliaire à l’église anglicane, avec laquelle il avait d’ailleurs tant de liens officiels. On courtisa peu à peu ses bonnes grâces. C’était une déviation du principe volontaire, mais n’était-il point évident que ce principe avait échoué contre les difficultés matérielles ? L’état s’introduisit dans les écoles sous forme de souscripteur. Dans le commencement, il ne fit guère que servir l’organisation des établissemens fondés par le clergé ; mais avec le temps vinrent d’autres exigences. Les demandes affluaient de la part des écoles. « Je veux bien vous aider, répondait le comité du conseil ; mais je ne puis vous donner mon argent, qui est l’argent de tout le monde, qu’à certaines conditions. » Ces conditions étaient que les différentes localités fissent les premiers sacrifices. Il fallait que des fonds eussent été réunis et qu’un conseil de managers (régisseurs) se fût institué dans la paroisse avant que le gouvernement s’intéressât à l’œuvre commencée. Le budget des écoles secourues se composait d’un tiers de souscriptions, d’un tiers fourni par les rétributions des élèves et d’un tiers payé par l’état [1]. Le gouvernement, dans ses libéralités, ne distinguait point entre les croyances religieuses ; mais le clergé anglican ne tarda point à se faire sous un tel régime la part du lion. Servi par une organisation puissante, jouissant de la confiance des classes riches, il trouva partout des ressources qui manquaient trop souvent aux autres sectes religieuses, et sans lesquelles on n’obtenait rien du trésor public. Non content de ne donner de l’argent que contre de l’argent, l’état, en sa qualité de souscripteur, imposa encore d’autres obligations aux écoles qui acceptaient ses services, telles que la visite d’inspecteurs nommés par lui, l’admission des enfants appartenant aux familles dissidentes et quelques garanties ayant pour but d’assurer la liberté de conscience. Ces mesures réveillèrent les anciennes défiances du clergé protestant et catholique. Le loup s’était-il glissé dans la bergerie ? Quoi qu’il en soit, l’Angleterre vécut plusieurs années sous ce régime mixte, qui tenait à la fois du système volontaire et du système de protection par l’état. Le premier avait été convaincu d’impuissance ; le second n’obtint guère plus de succès, tant les conditions dans lesquelles il s’exerçait étaient restreintes et défavorables [2]. Nos voisins s’aperçurent un jour avec horreur qu’en dépit de tous les efforts personnels, malgré d’énormes sacrifices d’argent, malgré toutes les ressources de l’administration publique, près de 2 millions d’enfans entre l’âge de cinq et de treize ans ne recevaient aucune éducation dans leur pays. Les chiffres sont inexorables, et les Anglais attachent une grande importance à la statistique. Aussi, vers 1869, la voix de l’opinion publique s’éleva de toutes parts et réclama un système d’éducation vraiment nationale.

Les Anglais ont depuis longtemps reconnu et pratiqué la force de l’association pour le triomphe des idées. Les lois se votent au parlement ; elles se préparent par le concours de certains groupes qui agitent le pays aussi longtemps qu’ils n’ont point obtenu la réparation de justes griefs ou la réforme des anciens abus. En 1869 se fonda dans la ville de Birmingham la ligue de l’éducation nationale (National éducation league). Son programme était tracé d’avance : elle demandait l’établissement d’un système qui assurât les bienfaits de l’éducation à chaque enfant en Angleterre et dans la principauté de Galles. Ce n’était pas tout que d’indiquer le but, il fallait trouver les moyens de l’atteindre. Voici ce qu’elle proposait : « Les autorités locales seront forcées par la loi de veiller à ce qu’un nombre suffisant d’écoles soit établi pour les enfants dans leur district ; les dépenses pour la fondation ou l’entretien de ces écoles seront couvertes par des contributions locales, auxquelles l’état ajoutera un supplément ; toutes les écoles, aidées par les contributions des habitans, fonctionneront sous la direction des autorités de l’endroit et seront soumises à l’inspection du gouvernement ; elles seront absolument étrangères à l’esprit de secte ; l’admission y sera gratuite. Après avoir pourvu aux besoins de l’éducation publique, l’état ou les autorités locales auront le droit et le pouvoir d’obliger les enfans à suivre les cours de l’école, à moins que ces enfans ne reçoivent chez eux ou ailleurs une instruction convenable. » Ce programme trouva beaucoup d’adhérens, et le 12 octobre 1869 fut convoqué à Birmingham un grand meeting, auquel assistaient des membres du parlement, des ministres de l’église anglicane et des différentes sectes religieuses, des professeurs attachés à des sociétés savantes, des orateurs libéraux et des délégués de la classe ouvrière. Il s’agissait de constituer la ligue de l’éducation national. On nomma un conseil et un comité exécutif. Le conseil se composait de quarante-cinq membres du parlement, de donataires ayant versé au moins 500 livres sterling (12,500 fr.) dans la caisse de la société, et d’un grand nombre de personnes, hommes et femmes, ladies and gentlemen, connues pour l’intérêt qu’elles portent à la propagation des lumières. M. George Dixon, qui s’est plusieurs fois distingué à la chambre des communes par l’ardeur avec laquelle il défend la cause de l’instruction publique, fut élu président. Le comité exécutif était formé du président, du secrétaire, M. Francis Adam, du trésorier, M. John Jaffray, et de quarante membres, dont trente nommés en séance publique et les autres choisis par le comité lui-même. En Angleterre, rien ne se fait sans argent ; c’est le nerf de la lutte. On ouvrit une liste de souscription dont le montant devait se payer chaque année par dixième ; la responsabilité du souscripteur cessait à la mort, ou lorsque l’objet de la ligue aurait été atteint. On est toujours surpris en pareil cas de la générosité britannique : plusieurs adhérens s’inscrivirent pour une somme de 1,000 livres sterling (25,000 francs). Le meeting dura deux jours, et se termina le soir du 13 octobre dans l’hôtel de ville sous la présidence du maire de Birmingham. Après les nombreux discours qu’on venait d’entendre, et parmi lesquels il y en avait d’éloquens, le principe de la ligue était nettement défini : elle voulait séparer l’école de l’église.

On ne connaît point assez en France les services qu’ont rendus de telles organisations à la cause du progrès et de la liberté dans la Grande-Bretagne. Par leur concours s’établit un lien entre l’opinion publique et le parlement. L’orateur qui se lève à la chambre des communes pour défendre la réforme proposée a derrière lui une légion d’esprits, des travaux accumulés, des réclamations claires et précises qui ont déjà reçu le contrôle de l’examen et qui ont été approuvées, sinon par la majorité, du moins par une forte minorité dans le pays. La ligue de l’éducation nationale était à peine constituée, qu’elle s’occupa de recueillir et de publier des renseignemens, des statistiques, de provoquer des lectures publiques et des conférences, d’organiser des meetings, de distribuer des brochures, par milliers, des feuilles volantes par millions, en un mot de conduire et de diriger ce que les Anglais appellent l’agitation publique. Le 1er décembre 1869, elle fondait le Monthly paper, recueil mensuel destiné à répandre les idées de l’association et à défendre la cause de l’enseignement laïque [3], obligatoire et gratuit. Dès, cette époque, la ligue avait institué dans les villes de l’Angleterre quarante-deux branches ou succursales qui se sont multipliées avec le temps (au mois d’octobre 1871, on en comptait trois cent quinze), et qui, ralliées au comité exécutif, devaient servir de centres à l’action locale. Des agens étaient envoyés dans les provinces pour stimuler le zèle des différens groupes. Le nombre des adhérens s’accroissait chaque jour : parmi eux, il y avait des noms illustres, tels que ceux de Jacob Bright, de Fawcett, du révérend chanoine Kingsley, de sir John Lubbock, savant naturaliste, de l’éminent professeur Huxley ; il y en avait aussi d’à peu près inconnus, mais qu’importe ? La plupart des grandes réformes publiques ont commencé en Angleterre par les travaux d’hommes obscurs. A côté des clergymen de l’église établie et des ministres des différentes congrégations religieuses. figuraient des libres penseurs. Cette alliance d’élémens opposés n’a rien qui effraie les Anglais quand ils croient poursuivre une conquête utile. « J’aime mieux, disait M. Illingworth, membre du parlement, m’associera des athées pour faire triompher un acte de justice que de m’allier à des croyans pour combattre l’exercice d’un droit. » Malgré la multiplicité des nuances, la couleur dominante était celle des non-conformists. On appelle ainsi tous les dissidens qui ne se conforment point aux articles de foi ni aux rites de l’église officielle. A quelle opinion politique se rattachent-ils ? Depuis la révolution de 1688, ces non-conformists ont toujours fait partie de l’armée libérale. Lorsque Guillaume III monta sur le trône, ils étaient comme étrangers dans leur propre pays : une série de lois iniques les privaient de leurs droits de citoyens ; grâce à d’indomptables efforts, ces lois ont été abolies ; ils ont livré de grandes batailles pacifiques et enlevé d’assaut les situations qu’on leur disputait dans le gouvernement. Les vrais hommes d’état de l’Angleterre apprécient le caractère et la valeur de ces anciens puritains. « Je connais les dissenters (dissidens), disait un jour lord John Russell, ils ont emporté le reform bill, ils ont obtenu l’abolition de l’esclavage, ils ont combattu pour le libre échange, ils triompheront toujours, car ils ont la force de l’obstination et de la patience. » Leur grand principe est que la loi ne doit jamais pénétrer dans le domaine de la foi, que l’argent soutiré au pays sous forme d’impôts ou de contributions ne doit point être appliqué à l’enseignement de la religion, ni dans l’église ni dans l’école. Comment s’étonner alors de ce que les non-conformists s’enrôlèrent par milliers sous le libre drapeau de la ligue ?

Il est certain que l’influence d’une organisation puissante, les meetings, les publications, l’initiative personnelle et collective, contribuèrent beaucoup à appeler l’attention des Anglais sur l’enseignement primaire ; mais le mouvement se rattachait en même temps à d’autres causes. Il suffira d’en indiquer quelques-unes. Après le vote du second reform bill, M. Lowe, qui avait combattu le projet, laissa échapper cette parole amère et cet avis très sage : « maintenant il nous faudra apprendre l’alphabet à nos futurs maîtres [4]. » Pour quiconque connaît la prévoyance des Anglais, l’extension du suffrage électoral devait entraîner une modification dans le système d’instruction publique. Octroyer au peuple des pouvoirs dans l’état sans lui ouvrir en même temps les voies de l’éducation, n’est-ce point faire une œuvre dangereuse ? Aujourd’hui que le droit de suffrage est étendu à toutes les classes par le dernier reform act, les Anglais se dirent que la politique de la nation pouvait être engagée d’un instant à l’autre dans des aventures qui conduisent aux abîmes. Des votes ignorans étaient capables de jeter le pays dans la guerre et dans d’autres calamités qui coûteraient bien plus cher à la Grande-Bretagne que le système le plus libéral d’écoles primaires. Aucune nation se gouvernant elle-même n’échappe à l’obligation de fournir à tous les moyens d’apprendre à lire. Les Américains des États-Unis, dont les Anglais suivent les progrès avec inquiétude, ne considèrent-ils point l’éducation comme absolument nécessaire non-seulement à leur bien-être et à leur succès, mais à leur existence même en tant que citoyens libres ? Une autre considération très forte chez un peuple essentiellement pratique était l’état du commerce et de l’industrie. Depuis quelques années, nos voisins se sont aperçus que les produits de leurs fabriques rencontraient sur les marchés étrangers une concurrence redoutable. Les manufactures des États-Unis envoient aujourd’hui dans les nouvelles colonies et les contrées lointaines des ouvrages de quincaillerie qui battent sur place les articles anglais. D’un autre côté, les marchandises de l’Allemagne ont supplanté dans ces derniers temps quelques-unes des branches les plus florissantes de l’industrie britannique. On s’est alors demandé si cette décadence relative ne tenait point à ce que les ouvriers allemands et américains étaient plus instruits que les artisans anglais, et si, pour maintenir sa place dans le monde, pour défier la concurrence de ses rivaux, la Grande-Bretagne ne devait pas éclairer les enfans du peuple. Les habitans du royaume-uni n’avaient-ils pas chez eux un exemple frappant de l’infériorité industrielle et commerciale que produit l’ignorance ? D’où vient que l’Ecosse est beaucoup plus florissante que l’Irlande ? L’étendue du territoire est à peu près la même, le sol de l’Irlande est plus fertile que celui de l’Ecosse, la population de l’ancienne Calédonie est beaucoup moins nombreuse que celle de l’île-sœur ; à quoi donc peut tenir la différence, sinon à l’inégalité de culture intellectuelle ? La race écossaise est avide de s’instruire. De malheureux enfans s’engagent pendant l’été dans des travaux pénibles, et amassent ainsi sou par sou une petite somme pour payer les frais de leur éducation durant l’hiver. Dans les highlands, une famille de gipsies avait planté sa tante près d’une école : une des femmes de la tribu, gagnée par les conseils des mères écossaises et par la contagion de l’exemple, envoya ses enfans à cette même école avec ceux des fermiers. Beaucoup parmi les artisans et les agriculteurs ne se contentent point de l’instruction primaire. Il n’est pas rare de voir des apprentis forgerons battre le fer pendant la journée et le soir suivre les cours de l’université. Un berger étant tombé malade lisait dans son lit un auteur grec pour se distraire. Ce goût de l’étude n’a certes point été étranger au développement industriel et commercial de l’Ecosse. L’esprit est un élément dont il faut tenir compte dans la production des richesses. Ce n’est point le fer, ce n’est point le charbon, ce n’est point le cuivre, qui font la prospérité de l’Angleterre, c’est le cerveau de l’Anglais qui exploite ces trésors naturels si longtemps enfouis dans les profondeurs du sol et méconnus. Une sage politique conseillait donc à nos voisins d’étendre les moyens de culture morale pour accroître les sources du travail et du bien-être.

Il ne faut pas non plus se dissimuler que le mouvement des classes ouvrières inquiète depuis ces dernières années la Grande-Bretagne. L’armée des travailleurs n’est plus ce qu’elle était autrefois, humble et docile sous la main de l’aristocratie. Dans les élections politiques, les artisans n’ont point encore remporté de grandes victoires ; mais ils connaissent leur force et se promettent bien de s’en servir lorsque viendra le moment. Après tout, les Anglais éclairés ne craignent point l’égalité par en haut ; ce qu’ils redoutent est l’égalité par en bas. Or ils se sont dit que le seul moyen d’élever les classes inférieures sans abaisser les classes supérieures était l’éducation. Il n’en est point des richesses de l’intelligence comme des richesses matérielles, qui s’amoindrissent en se divisant. La distribution des lumières et des connaissances échappe aux lois du monde économique : c’est là seulement que le partage est tout à la fois possible et légitime ; les idées se répandent sans appauvrir celui qui les communique, elles se fécondent au contraire en se donnant. Aussi la ligue de l’éducation nationale attachait-elle une grande importance à l’adhésion des trades’ societies, ces puissantes organisations de travailleurs, et à celle des sociétés coopératives. Les unes et les autres répondirent immédiatement à l’appel. Dans tous les meetings figuraient les délégués de certaines industries, des charpentiers, des mécaniciens, qui apportaient avec leur concours celui des camarades dont ils étaient les représentans. En se rattachant à la cause de l’éducation universelle et gratuite, ces ouvriers ont suivi le conseil que leur donnait un des leurs, M. Cremer. « Nous gémissons, disait-il, sur le gouffre qui sépare les classes en Angleterre, nous regrettons qu’il y ait des castes et des privilèges dans la société ; mais, soyez-en convaincus, mes amis, vous ne nous délivrerez jamais de cet ordre de choses, dont vous êtes les victimes, tant que vous n’aurez point atteint le niveau intellectuel de ceux qui vous dominent. C’est la condition nécessaire de l’égalité. Essayez tout ce que vous voudrez, une classe rude et ignorante ne sera jamais l’égalé d’une classe éclairée et polie. Ce que vous avez donc à faire est de vous instruire. » On voit d’ici dans quelle intention, je dirais presque dans quel intérêt, les ouvriers anglais se rattachèrent avec enthousiasme à un mouvement d’idées derrière lequel ils entrevoyaient de grands avantages pour eux ou du moins pour leurs-enfans. Il y avait à Londres, sous la présidence de M. George Odger, un groupe composé surtout des secrétaires de grandes trade-unions, et qui s’était organisé pour seconder l’élection de quelques ouvriers à la chambre des communes. Dès que ces travailleurs apprirent l’existence de la National éducation league, ils se rassemblèrent entre eux pour examiner une question qui intéressait à un si haut degré le sort de la classe la plus nombreuse et la moins instruite. Il fut décidé que l’œuvre méritait leur chaleureux concours, et que tous les membres présens s’engageaient à la soutenir par tous les moyens en leur pouvoir. Cette résolution fut signée par un grand nombre de secrétaires, et l’un d’eux représentait de 30,000 à 40,000 mécaniciens.

Le comité exécutif de la National éducation league venait de rédiger un projet de loi qui devait être soumis à l’examen des chambres lorsque le bruit se répandit que le gouvernement anglais, toujours habile à devancer les vœux de l’opinion publique, allait proposer lui-même un nouveau bill sur l’instruction primaire. Ce bill, qui fut en effet présenté à la chambre des communes le 19 février 1870, était à la fois pour la ligue une victoire et une défaite, — une victoire en ce sens que ses principes avaient triomphé, une défaite parce que l’application ne répondait point à tous ses désirs. D’accord avec les promoteurs du mouvement, M. Forster, l’auteur du nouveau projet de loi, déclara que le devoir du gouvernement était de veiller à ce que, dans chaque district du royaume, l’éducation primaire fût distribuée par l’entremise d’autorités locales. Il faut se souvenir que les Anglais ont longtemps témoigné un vif sentiment de défiance envers le pouvoir central, quel qu’il fût. Ce sentiment, qui avait bien des raisons d’être et auquel nos voisins doivent le maintien de leurs libertés, s’est beaucoup affaibli depuis le triomphe du premier et du second reform bill. Aujourd’hui le gouvernement est la nation elle-même. Les jalousies et les inquiétudes bien naturelles qu’inspirait aux communes dans les âges de compression l’autorité de l’état se sont à peu près évanouies. Il est même à remarquer que ce sont les radicaux qui ont le moins peur de cet ancien fantôme, et qui, dans ces dernières années, ont imposé au gouvernement central des devoirs et des charges regardés jadis comme tout à fait en dehors de sa compétence. Tel est pourtant le respect des Anglais pour les droits des communes que nul d’entre eux ne songeait à remettre le système des écoles entre les mains de l’état. Ils y voyaient deux inconvéniens : le premier est que la dépense serait trop considérable, l’état payant toujours plus cher que les corporations pour tout ce qu’il administre ; le second, qui les frappait surtout, était l’atteinte portée au self-government, la meilleure garantie et le plus ferme rempart des libertés britanniques. M. Dixon, membre du parlement et président de la ligue, demandait une éducation des enfans du peuple par des officiers du peuple, choisis dans des assemblées locales et contrôlés par les représentans de la nation à la chambre des communes. Le nouveau projet de loi, tout en réservant à l’état l’inspection et la surveillance des écoles, les plaçait sous la direction de conseils librement élus et auxquels il donnait le nom de school boards.

Le grand champ de bataille fut la question religieuse. Cobden avait prédit qu’après une énorme perte de temps et d’argent, après avoir épuisé toutes les expériences et tous les moyens de transaction, l’Angleterre en arriverait un jour, de même que les États-Unis et la Hollande, au seul système logique, — la séparation de l’école et de l’église. Il est bien vrai qu’autrefois dans la Grande-Bretagne l’état se rattachait au protestantisme officiel par des liens qui semblaient indissolubles, mais qui ont été successivement relâchés ou rompus. L’émancipation des catholiques, le marriage act, qui permet aux dissidens de se marier dans leurs chapelles, l’abolition des church rates, le désélablissement de l’église anglicane en Irlande, ont été autant de victoires de la liberté civile sur l’ordre religieux. Que demandent aujourd’hui les non-conformists et les membres de la ligue ? Que l’on poursuive l’œuvre commencée en l’étendant à l’instruction primaire. Selon eux, le devoir de l’état est de protéger tous les cultes, mais de n’en favoriser aucun ; il n’a pas le droit de choisir une religion pour le peuple. Le gouvernement se propose dans l’éducation de faire des citoyens ; l’église aspire à faire des chrétiens : que l’un et l’autre jouissent des libertés nécessaires pour remplir leur mission distincte. « Nous n’empêchons point, disent-ils, les familles de donner une éducation religieuse à leurs enfans, nous ne les empêchons nullement de payer pour cette éducation ou de la recevoir gratuitement de la main des pasteurs qui consentent à la donner ; mais nous ne voulons pas qu’on se serve de l’argent du public pour acheter l’enseignement de certains dogmes ni pour encourager le développement d’une secte dominante. » Les avocats du nouveau système demandent que l’instituteur apprenne à lire, à écrire et à compter, qu’il enseigne aux enfans quelques-unes des lois qui gouvernent le monde matériel, qu’il leur inspire le goût du travail, la tempérance, l’amour de la patrie, qu’il leur indique clairement la distinction du bien et du mal : là finit, selon eux, le devoir du maître d’école et commence la fonction du prêtre ou du ministre protestant.

Le projet de loi fut vivement attaqué à la chambre des communes et dans le pays. Les meetings succédèrent aux meetings. Les pétitions affluèrent, couvertes de 300,000 signatures. Des députations furent reçues par M. Gladstone, le comte de Grey et M. Forster. Le gouvernement anglais croyait avoir résolu la difficulté en subventionnant toutes les écoles, de même que le premier empire s’imaginait avoir tranché la question religieuse en subventionnant tous les cultes. Les non-conformists soutinrent que c’était au contraire le moyen de raviver les haines et les rivalités entre les sectes : à les entendre, il fallait entrer dans une tout autre voie. Le moment était venu, suivant eux, d’éloigner de l’école ce qui divise les hommes et de n’y enseigner que ce qui les rapproche. Tout le monde croit aux lettres de l’alphabet, à l’arithmétique, à l’histoire naturelle : que tout le monde soit contraint de payer pour la diffusion de connaissances dont nul ne conteste la réalité ! L’état doit se borner à faire ce qui est de sa compétence ; or ce qu’il peut faire sans entreprendre sur les droits de la conscience est de donner à tous une éducation scientifique et littéraire, abandonnant la religion aux soins et au zèle des diverses congrégations religieuses. Les Anglais ont l’esprit positif : ils aiment sans doute ce qui rend l’homme meilleur ; mais ils recherchent surtout ce qui le rend utile. La piété ne donne point les moyens de gagner sa vie. C’est une valeur qui n’est point cotée sur le marché du travail. Le plus dévot des maîtres de fabrique paie ses ouvriers non pour leurs bons sentimens, mais selon l’adresse et l’intelligence dont ils donnent des preuves dans leur métier. L’état est donc tenu de propager l’instruction, mais une instruction productive d’utilité, et la seule qui rentre vraiment dans ces conditions est le système laïque. L’éducation théologique sera donnée à part soit par les ministres des différens cultes, soit par des associations volontaires, selon le désir des parens. Il est de l’intérêt de la société que l’enseignement laïque soit distribué par ordre et l’enseignement religieux par choix. Nos voisins accusent même le système de compression cléricale de tourner le dos au but qu’il voudrait atteindre. Quelles sont les deux nations les plus religieuses dans le monde ? Les États-Unis d’Amérique et la Hollande, précisément celles où l’école est entièrement dégagée de l’église. Les non-conformists d’Angleterre qui réclament le divorce entre l’enseignement laïque et l’enseignement ecclésiastique ne sont-ils point de fermes et austères croyans ? Il y a mieux, un chapelain ordinaire de la reine, le révérend F. Barham Zincke, vicaire de Wherstead, Suflolk, invoque l’exemple de la France à l’appui des doctrines de la ligue. En France, selon lui, nous sommes des incrédules, et ce manque de foi tiendrait à ce que l’éducation est en grande partie chez nous entre les mains du clergé ou des congrégations religieuses.

On pense bien que de leur côté les partisans de l’ancien système d’éducation disputaient le terrain aux novateurs. Le 9 mars, une dépuration de pairs du royaume, de quatre-vingts membres dur parlement, de clergymen de l’église anglicane, se rendit chez les chefs du gouvernement, et les engagea à tenir ferme pour l’alliance du principe religieux et de l’instruction publique. Des journaux, des meetings, des pétitions soutenaient la même cause. Séparer l’école de l’église, c’était, disait-on, ébranler et détruire les fondemens de la morale. Cet argument fut vigoureusement combattu par les libéraux. On s’est trop habitué, selon eux, à considérer la morale comme une annexe de la religion, et par conséquent comme le domaine du clergé. Ce sont, deux départemens distincts. La religion s’occupe surtout des, apports de l’homme avec la Divinité ; la morale règle les rapports des hommes entre eux : elle appartient donc à l’ordre social. L’éducation donnée aux frais de l’état se rapporte aux devoirs de l’enfant envers l’état et envers ses semblables. Il s’agit de lui apprendre les services qu’il peut rendre à la société, les devoirs qui limitent sa liberté vis-à-vis de la liberté des autres, ce qu’est la loi et pourquoi les hommes vivant en commun s’imposent certaines obligations nécessaires. La morale ne s’appuie ni sur une secte religieuse ni sur un dogme, elle repose sur une base universelle. N’y a-t-il point un livre en Angleterre qu’on rencontre dans toutes les maisons, qui figure avec respect sur la table du parlour, le second après la Bible, et dans lequel les générations successives viennent puiser des leçons utiles ? Ce sont les œuvres de Shakspeare ; eh bien ! ce grand moraliste a jeté sur ses croyances personnelles un voile si épais que les critiques les plus perspicaces et les plus déliés n’ont pu jusqu’ici découvrir s’il était protestant ou catholique. Quel rapport d’ailleurs entre la théologie et l’école primaire ? Apprend-on à lire, et à écrire selon des dogmes particuliers ? A-t-on découvert jusqu’ici dans l’alphabet des lettres orthodoxes et des lettres hétérodoxes ? Le maître d’école chargé d’enseigner certains articles de foi en même temps que de conduire le cours des études devient la doublure du prêtre ou du ministre ; il appartient à la secte qui l’emploie, et M. Disraeli, lui-même tourne en dérision « cette nouvelle caste sacerdotale. » Le cabinet anglais fut-il touché des réclamations du parti libéral ? Il y a lieu de le croire, car entre la première et la troisième lecture il modifia son projet de loi. Il suffira d’indiquer quelques-unes des concessions faites à l’esprit moderne. Dans les établissemens publics fondés sous l’ancien système et auxquels ne touchait point le nouveau bill, tout élève est libre d’assister ou de ne point assister le dimanche aux services du temple, de suivre ou de ne pas suivre dans l’école les cours d’instruction religieuse, et son absence motivée par le désir des parens ne doit lui faire perdre aucun des avantages de l’institution. Pour que cette règle soit plus aisément observée, aucun exercice de piété, aucun enseignement dogmatique ne peut avoir lieu qu’au commencement et à la fin des classes. Un tableau indiquant les heures des pratiques ou des leçons religieuses doit être constamment affiché sur les murs de l’école. Aussi le législateur, anglais donnait-il à une telle disposition le nom de time-table conscience clause, en ce sens qu’elle était destinée à protéger par la division du temps la conscience des enfans contre les doctrines qui désavouaient leurs familles. Les inspecteurs du gouvernement doivent se borner à examiner les élèves en matières profanes. D’autre part dans les nouvelles écoles confiées à la direction des conseils locaux, school boards, et qu’on peut considérer comme les types du moderne système, l’enseignement du catéchisme ou de tout autre formulaire religieux est interdit. Là s’arrêtaient les concessions du ministère.

Le débat s’ouvrit le 16 juin 1870 : il fut vif et mémorable. M. Bright demandait que l’instruction religieuse fût donnée en dehors des heures de classe, qu’elle ne rentrât point dans les attributions du maître d’école, et qu’elle ne fût en aucun cas payée par les deniers publics. Cet amendement fut repoussé par le vote de la chambre. D’un autre côté, le ministre, M. Forster, affirmait que l’intention du gouvernement ne devait donner lieu à aucune équivoque : il voulait que l’enseignement distribué dans les écoles ne fût ni dogmatique ni entaché d’esprit de secte. Le principe de la gratuité fut rejeté par la chambre des communes, mais la loi autorisa les school boards à exempter les enfans pauvres de la rétribution scolaire et même à fonder en certains cas des écoles gratuites, free schools. Il en fut de même pour l’enseignement obligatoire : l’état se refusait à lui-même le droit d’intervenir auprès des familles qui négligent d’instruire ou de faire instruire leurs enfans ; toutefois. il transmet aux conseils locaux l’exercice de la sanction pénale. Une telle loi, on le devine tout de suite, était un compromis, une transaction entre des partis irréconciliables. Ne pouvait-on combiner l’élément de progrès et l’élément de conservation, de manière à renouveler peu à peu les écoles tout en laissant debout les débris de l’ancien système ? Telle est la question que semble s’être posée le ministère anglais. et qu’il croyait avoir résolue. MM. Gladstone et Forster défendirent énergiquement cette position, attaquée à la fois par quelques membres de l’extrême droite et par MM. Bright, Dixon, Richard, Walter, Trevelyan. Les amendemens vinrent échouer l’un après, l’autre contre une majorité inébranlable. Le bill, voté par la chambre des communes, très peu modifié par la chambre des lords, reçut le 9 août 1870 la sanction royale.

Cette loi était un. progrès, tout le monde en convint. Le comité de la National education league délibéra un instant sur la ligne de conduite qu’il devait suivre. Fallait-il se contenter d’une victoire douteuse et se dissoudre ? On décida que l’œuvre de la ligue n’était point accomplie, qu’elle n’avait obtenu qu’un succès négatif, et qu’elle devait persévérer. Les libéraux anglais ne se découragent point aisément en face des obstacles. « Le temps, dirent-ils, est de notre côté, time is on our side ; on n’a jamais vu en Angleterre une minorité se retirer de la lutte, car elle n’est jamais vaincue quand elle accepte sa défaite avec courage et regarde fixement dans l’avenir le jour où, par la diffusion de ses doctrines et l’accroissement de ses forces, elle doit devenir une majorité. » De leur côté, le clergé anglican et l’aristocratie, effrayés des progrès de la ligue, inauguraient le 3 novembre 1870 à Manchester une association rivale qui prit le titre de National education union. Elle se composait de 2 archevêques, 5 ducs, 1 marquis, 18 comtes, 20 évêques, 21 barons, 111 membres du parlement, 300 défenseurs bien connus de l’ancien système d’éducation et 5,000 souscripteurs. Je ne dirai rien de son organisation, qui ressemble beaucoup à celle de la ligue ; ses moyens d’action sont les mêmes, des succursales, des meetings, des agens, des publications ; quant à son but, elle se propose de résister à la sécularisation des écoles nationales. L’évêque d’Ély (principauté de Galles) déclarait qu’il aimerait mieux voir le mahométisme enseigné dans les pensions de son diocèse que d’y trouver l’absence de toute instruction religieuse. Ces deux sociétés, sœurs ennemies, la National education league et la National education union, se promettaient bien de surveiller la manière dont fonctionnerait la nouvelle loi, d’intervenir dans les élections des school boards et de défendre les intérêts de leurs adhérens. Il faut les suivre l’un et l’autre sur ce terrain pratique, où nous serons mieux à même de saisir le mécanisme de l’instruction primaire chez nos voisins.


II

L’education act était à peine en vigueur, que déjà les grandes villes, Londres, Birmingham, Leeds, Sheffield, Manchester, Liverpool, Bradford, réclamaient la formation des school boards. On avait compris que c’était la clé de voûte du nouveau système. D’après la loi, ces conseils locaux peuvent être institués par le gouvernement lorsqu’à la suite d’une enquête il s’est assuré que les moyens d’éducation sont insuffisans dans le district [5] : ils peuvent aussi être provoqués par le vœu de la majorité des contribuables. Dans les villes, ce sont en général les municipalités, town councils, qui se mirent à la tête du mouvement, et demandèrent au département de l’éducation, sorte de ministère de l’instruction publique, l’autorisation d’élire un school board. Dans les paroisses rurales, les formalités sont différentes et beaucoup plus compliquées. Une demande écrite et signée par cinquante contribuables est remise au clerc de l’union, qui, dans l’intervalle de quatorze jours, doit convoquer un meeting. L’heure, le lieu et l’objet de la réunion sont clairement indiqués une semaine à l’avance. Chaque contribuable est admis à délibérer et ne dispose que d’un vote. La question est nettement posée devant l’assemblée. Convient-il d’établir un school board dans la paroisse [6] ? Si personne ne réclame le scrutin et que la proposition ne soit point combattue, le président la déclare adoptée. Dans le cas au contraire où le scrutin est demandé par dix contribuables, le clerc fixe l’époque du vote qui doit avoir lieu dans un délai de dix jours au moins. Chaque votant écrit alors oui ou non sur un bulletin qu’il dépose dans l’urne. Deux personnes favorables à la résolution et deux autres d’un avis contraire doivent assister au dépouillement du scrutin, dont le résultat est ensuite proclamé par le clerc. N’était que le mot rappelle de sombres et pénibles souvenirs, on pourrait dire que c’est le plébiscite appliqué à une question de gouvernement local.

L’élection des school boards est précédée d’une notice indiquant le jour, le lieu et les conditions du scrutin. Le nombre des membres à élire varie selon l’importance de la localité ; il est déterminé par l’avis du département de l’éducation et flotte entre cinq et quinze, jamais moins, jamais plus. Toute personne, homme ou femme, peut se porter candidat ; il lui suffit pour cela d’envoyer à l’officier chargé des élections, returning officer, son nom, son adresse, et de se faire appuyer dans les villes par deux bourgeois, burghesses [7], dans les campagnes par deux contribuables ayant droit de voter. Acte lui est donné de sa nomination, c’est le terme dont se servent les Anglais. Une liste des candidats est alors publiée dans les divers journaux de l’endroit. Arrive-t-il par hasard que le nombre des aspirans soit égal à celui des membres qu’il s’agit de nommer, il sont tous élus par le fait ; mais on pense bien qu’il en est très rarement ainsi, et que l’affluence des compétiteurs en sens contraire donne presque toujours lieu à un scrutin. Cette épreuve se poursuit le même jour depuis huit heures du matin jusqu’à huit heures de l’après-midi dans différens locaux (polling places), mais jamais dans les cabarets, public houses. Les électeurs sont dans les villes les bourgeois, dans les campagnes les contribuables. A mesure qu’ils se présentent dans les divers bureaux, on leur donne un papier sur lequel ils doivent écrire leur nom et le nombre de votes qu’ils attribuent à chaque candidat. La chambre des communes avait d’abord décidé que le scrutin serait secret ; mais la chambre des lords, craignant de voir le ballot s’introduire par une porte de derrière dans le domaine de la politique, élimina cet article de la loi, et le gouvernement y consentit. Les Anglais ont donné le nom de cumulative vote (vote accumulé) à cette liberté qu’a chaque électeur de distribuer ses suffrages comme il l’entend. Qu’on suppose quatorze membres du school board à nommer, l’électeur peut donner quatorze voix à un seul candidat ou les répartir entre quatre ou cinq noms. Cette disposition singulière avait été introduite dans la loi pour assurer la représentation des minorités. Les femmes sont éligibles de même que les Anglais qui ne résident point dans la ville ou dans la paroisse. Chaque papier signé est déposé dans une boîte (polling box), et l’officier électoral préside au dépouillement des votes ; s’élève-t-il quelque contestation, il intervient dans le débat, et sa décision est sans appel. Les candidats qui sortent victorieux du scrutin sont nommés pour trois ans membres du school board. Ce long terme, qui contraste avec la mobilité des autres magistratures et charges électives en Angleterre, a été vivement blâmé par M. Bright.

Après les déclarations du ministère à la chambre des communes et en face de l’esprit libéral de la Ici, on put s’imaginer un instant que la paix était faite entre les diverses croyances religieuses : c’était la guerre qui commençait. Partout, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, les élections pour les school boards furent autant de courses au clocher dans lesquelles la secte dominante de la localité cherchait à s’emparer de l’école au détriment des autres sectes. On avait cru extirper le mal, on l’avait au contraire enraciné. Dans beaucoup d’endroits, les électeurs s’occupèrent bien moins de choisir des hommes capables que des candidats répondant à leur manière de voir et professant la même foi théologique. A Birmingham et dans d’autres villes, la lutte donna lieu à des excitations fâcheuses. Les élections se firent au. cri de « la Bible ou à bas la Bible, Bible or no Bible [8] ! » D’un autre côté, le vote accumulé amena des conséquences imprévues. Le législateur avait voulu que les minorités fussent représentées ; dans beaucoup de centres industriels et commerciaux, ce furent elles qui remportèrent, A Manchester, le parti le moins nombreux, en concentrant tous ses suffrages sur huit ou neuf candidats au lieu de quinze, réussit à s’assurer la victoire. A Birmingham, grâce au cumulative vote, la minorité gouverne la majorité ; pendant trois années, l’église établie sera autorisée à lever des contributions sur toutes les autres sectes religieuses et à employer ces subsides au bénéfice de ses propres écoles. Dans les campagnes, le clergé, qui tient à conserver le monopole de l’enseignement (et il serait injuste de lui en faire un reproche), s’oppose à la formation des school boards. Il est dans la nature des choses que la foi cherche à gagner des prosélytes ? or les anciennes écoles sont les pépinières de l’orthodoxie protestante. Ce qui a certes lieu d’étonner est l’alliance des anglicans ; et des catholiques : on se demande comment deux églises dont l’une déclare l’autre la personnification de l’antéchrist s’entendent pour repousser l’immixtion de l’élément laïque dans les écoles primaires ; mais il faut se souvenir que toutes deux défendent le principe d’autorité religieuse. Les adversaires des school boards trouvent d’ailleurs un appui chez les petits boutiquiers, qui ne veillent point payer de nouvelles contributions, parmi les fermiers, qui s’imaginent que l’éducation rendrait les enfans impropres aux travaux de la terre, et surtout dans la masse ignorante, qui se figure que la taxe pour les écoles ferait hausser les prix des loyers et baisser les salaires. De telles appréhensions sont puériles et chimériques ; mais il faut que les obstacles soient bien réels, car le ministre, M. Forster, la dernière fois qu’il déposait devant la chambre des documens statistiques, avouait que 96 sur 200 bourgs, et 172 sur 14,000 paroisses environ, s’étaient pourvus de school boards. De tels succès ne sont point de nature à inspirer une très grande confiance dans l’efficacité de la loi. On avait pu croire dans les commencemens que toutes les écoles fondées sous l’influence de l’esprit sectaire seraient un jour absorbées par le nouveau système ; mais combien faudrait-il d’années pour que l’Angleterre atteignit par cette voie une méthode d’enseignement en harmonie avec la raison et l’intérêt public ? Le temps n’effraie point nos voisins, ils ont la patience que donnent à un peuple des institutions libres ; encore faut-il que leurs efforts répondent à un but positif et non à une illusion [9].

L’intérêt qui s’attache, du moins dans les grandes villes, à l’élection des school boards s’explique aisément par l’étendue des attributions dont jouissent ces conseils. Ils peuvent acheter des terres, emprunter de l’argent, régler et ordonner les dépenses, nommer ou révoquer les instituteurs, fixer le budget scolaire, limiter l’instruction à ce que les Anglais appellent secular subjects, c’est-à-dire les connaissances scientifiques et littéraires. Parmi bien d’autres privilèges que leur confère la loi, on remarque celui de lever des contributions, rates ; ils sont même autorisés dans certains cas à nommer des officiers qui vont recueillir l’argent nécessaire pour combler le déficit de la caisse des écoles. En général, l’Anglais ne répugne point à payer les impôts qui lui semblent justes, il tient seulement à savoir pourquoi il paie, et à suivre ses shillings, comme il dit, jusque dans les mains de l’autorité. Tous les jours, il s’assure contre l’incendie, contre les dangers de mort, contre les accidens de chemin de fer ; pourquoi ne s’assurerait-il point contre l’ignorance, qui est le plus redoutable fléau des sociétés ? Beaucoup d’esprits éclairés ne considèrent point l’argent donné pour soutenir les écoles comme un sacrifice, c’est un placement de fonds à gros intérêts sur les développemens du travail et de la richesse matérielle ; l’un d’eux a même calculé que 1,000 livres sterling dépensées avec sagesse pour l’éducation des enfans produisaient en quelques années un retour de 10,000 livres sterling dans les caisses du pays. Marchands, manufacturiers, capitalistes, tous y trouveraient leur compte, car de telles avances rencontrent bientôt une rémunération dans les progrès du commerce, de l’industrie et de l’agriculture. Il se peut sans doute que tous les contribuables n’envisagent point les choses de la même manière ; quelques-uns d’entre eux se montrent probablement insensibles à une branche de prospérité publique dont ils ne doivent recueillir les fruits que dans l’avenir ; mais il est permis d’affirmer qu’ils sont en petit nombre chez nos voisins. D’où vient donc alors la résistance qui s’est déclarée dans ces derniers temps au paiement des school rates ? L’obstacle est toujours dans la question religieuse. Beaucoup d’Anglais accusent les membres des conseils locaux de n’avoir presque rien changé à l’ancien système, et de se servir de l’argent des contribuables pour subventionner des écoles appartenant à leur culte [10]. On admet généralement que les fonds versés par tous doivent servir aux intérêts de tous : or quel avantage a le non-conformist qui dénoue les cordons de sa bourse pour soutenir des doctrines contraires aux siennes ? Aussi demande-t-il avec obstination que ceux qui veulent donner à leurs enfans une instruction religieuse en couvrent les frais au lieu de mettre les autres à contribution. Nul n’est obligé d’envoyer son fils dans une école protestante, juive ou catholique, mais à plus forte raison aucun père de famille n’a le droit de réclamer de l’état ou des autorités locales certains subsides pour le genre d’éducation religieuse qu’il préfère. Vous tenez à ce que vos enfans soient élevés dans telle ou telle croyance ? — Fort bien, payez pour cela, ou confiez-vous au zèle des pasteurs et des associations volontaires, qui ne manqueront point d’accomplir cette œuvre. Comment expliquer un fait bien connu en Angleterre : les dissidens, dont les ministres ne sont point rétribués par l’état, dont les congrégations s’appuient uniquement sur la piété des fidèles, ne demandent rien au trésor public pour enseigner leurs dogmes, tandis que l’église établie, toute riche qu’elle soit, et les catholiques romains s’adressent sans cesse au gouvernement ou aux pouvoirs locaux afin d’obtenir des secours. Non contens de protester dans les journaux et les meetings contre les abus de la taxe des écoles, quelques Anglais ont tout dernièrement refusé leur argent. « Nous aimons mieux aller en prison, s’écrient-ils, que de forfaire à notre conscience ; or nos convictions nous défendent de payer des instituteurs qui ne sont que les sergens recruteurs du clergé. » Les tribunaux sont forcés d’appliquer la loi ; mais c’est ainsi que commença, il y a quelques années, l’opposition aux church rates, et cette taxe a été abolie. Les dissidens accusent la taxe des écoles d’être une autre contribution déguisée en faveur de l’église.

La loi accorde aussi aux school boards le droit de forcer les enfans du district à suivre les cours de l’écore. La compulsion (c’est le nom que donnent nos voisins au système d’enseignement obligatoire) a été l’objet de vives et nombreuses critiques. Elle était, disait-on, contraire à l’esprit anglais, un-english. Qui ne sait que l’inviolabilité du domicile et par conséquent de la famille est considérée dans toute la Grande-Bretagne comme le boulevard des libertés politiques ? N’y avait-il donc point un grave inconvénient à armer l’état d’un pouvoir inquisitorial ? On le comprit si bien que le gouvernement lui-même confia l’exercice de ce droit à des conseils locaux, émanation directe des citoyens qu’ils doivent surveiller. Il y avait pourtant lieu de se demander si dans les sociétés les plus libres on n’a point jugé à propos d’établir diverses contraintes en vue d’un intérêt général. N’existe-t-il point en Angleterre une loi qui oblige les mères à faire vacciner leurs enfans ? Les propriétaires ne sont-ils point tenus de réparer et de badigeonner leurs maisons ? Les quarantaines n’imposent-elles point aux vaisseaux revenus d’un voyage de long cours certaines servitudes ? Toutes ces mesures se justifient par les services qu’elles rendent ; mais, s’il est vrai que le développement de la richesse publique, le bien-être et la moralité des citoyens, la sécurité politique d’une nation, tiennent en grande partie à la fréquentation des écoles, pourquoi les pouvoirs locaux ne seraient-ils point autorisés à prendre contre l’ignorance les mêmes précautions dont ils se servent contre les maladies contagieuses ? La liberté ne mérite point ce nom quand elle entreprend sur les droits et la liberté des autres ; or beaucoup d’Anglais admettent que l’enfant a le même droit à la nourriture de l’esprit qu’à l’alimentation matérielle ; l’obligation intervient dans ce cas pour défendre le faible contre le fort. Ces réflexions avaient converti les libéraux éclairés, mais en serait-il de même pour les classes ouvrières ? On pouvait craindre que les travailleurs ne se soumissent point à la contrainte ; c’est tout le contraire qui arriva. Les ouvriers anglais sont beaucoup plus avancés sur cette question qu’on ne pourrait le supposer ; ils ne repoussent jamais un progrès politique ou moral par un faux sentiment d’indépendance. On assista même dans cette lutte à un spectacle étrange : d’un côté, de nombreuses députations d’artisans venant demander que l’éducation fut obligatoire pour tous et se soumettant à toutes les conséquences de la loi, non pour leur propre avantage, mais pour celui de leurs enfans, et d’un autre côté les évêques, les archevêques protestans, comme, celui d’York, faisant appel à ces mêmes ouvriers pour exciter leurs craintes égoïstes et leurs préventions contre un acte de sacrifice personnel. Partout ce fut un sentiment de justice qui l’emporta. En 1867, le parlement anglais avait d’ailleurs fait un premier pas vers l’enseignement obligatoire : le factory halftime act ordonnait que tous les enfans employés dans les filatures de coton au-dessous d’un certain âge seraient contraints de suivre les cours de l’école pendant un nombre d’heures par semaine. Cette loi rendit des services ; mais elle avait eu le sort de, beaucoup d’autres : appliquée dans quelques endroits par les chefs de manufactures qui s’intéressaient à l’éducation des ouvriers, elle n’était point universellement observée dans toute l’Angleterre.

C’est surtout de la part des campagnes qu’on s’attendait à une résistance. Le paysan anglais gagne de 9 à 13 shillings par semaine, et il est souvent chargé d’une nombreuse famille. Ce gain suffit à peine pour lui procurer le nécessaire ; beaucoup se demandent même comment il peut vivre. Il vit du travail de ses enfans. De six à sept ans jusqu’à seize, le jeune garçon parcourt une échelle croissante de salaires ; tout petit, on l’emploie d’abord à chasser les oiseaux des terres nouvellement ensemencées, puis plus tard à soigner les écuries et les étables. Il reçoit ainsi successivement de 18 deniers à 6 ou 7 shillings par semaine. Les fils et même les filles rapportent beaucoup à la famille rustique ; le moyen de lui enlever cette ressource ? Comment convertir les ouvriers des champs à l’idée qu’il est de leur devoir et de leur intérêt d’envoyer leurs enfans à l’école ? Il ne faut d’ailleurs point se dissimuler qu’une des conséquences les plus fatales de l’ignorance est qu’elle dégrade l’homme au point de le rendre insensible aux avantages de l’éducation. Apprécie-t-on ce qu’on ne connaît point ? De quoi sert d’apprendre à l’enfant ce que son père et ses aïeux ont toujours ignoré ; n’en ont-ils pas moins vécu en honnêtes gens ? A ces mauvaises raisons venaient s’ajouter des craintes mal fondées. Beaucoup ne comprenaient point, au juste la portée ni la valeur du mot compulsions ils se figuraient déjà voir le policeman saisir au collet les mioches récalcitrans et les traîner de force à l’école. Était-il rien de plus contraire aux mœurs et aux habitudes anglaises ? Le système obligatoire se pratique pourtant en Prusse, en Suisse et un peu en Hollande, sans qu’il soit besoin de recourir à la force brutale. L’exemple de nations protestantes chez lesquelles florit l’instruction publique contribua beaucoup à vaincre certains préjugés. L’Anglais, qui passe pour exclusif, est au contraire très éclectique : il n’y a guère d’institution au monde qu’il ne tienne à s’approprier, s’il lui est démontré qu’elle soit bonne. Il saura d’ailleurs bien la frapper du cachet de l’esprit national. Malgré tous les obstacles que nous venons de signaler, la plupart des school boards (au moins cent dix-huit) n’ont pas craint de protéger le droit de l’enfant à l’éducation contre l’ignorance et la mauvaise volonté des parens. La loi les autorise à forcer les jeunes garçons et les jeunes filles, entre l’âge de cinq et treize ans, de suivre les cours de l’école : elle n’admet d’excuse que dans le cas de maladie, quand l’enfant reçoit chez lui une instruction convenable, ou si l’école primaire située dans le voisinage est à plus de 3 milles anglais. Les conseils nomment des officiers spéciaux qui sont chargés de recruter les élèves réfractaires. On n’en vient jamais à la contrainte légale qu’après avoir épuisé les moyens de douceur et de persuasion. L’officier se présente dans la maison de l’enfant dont le nom figure sur la liste des absens, et s’informe des raisons que donnent les parens pour ne point l’envoyer à l’école. S’ils résistent à ses avertissemens et méprisent ses conseils, il cite les délinquans devant la justice de paix, justices, qui les condamne à 5 shillings d’amende. Qu’on veuille bien y réfléchir, et l’on reconnaîtra que cette coercition est surtout dans l’intérêt des classes pauvres. Il y a trois milieux dans lesquels s’exerce en Angleterre l’éducation, — la famille, l’église et l’école. L’enfant pauvre ne trouve souvent chez lui que de mauvais exemples, et il ne va guère à l’église ni à la chapelle ; il ne reste donc que l’école où il soit à même de puiser aux sources du vrai et de la morale.

Parmi les parens qui négligent de faire instruire leurs enfans, les uns ne veulent point acquitter les frais et les autres n’en ont point les moyens : les premiers sont atteints par le système obligatoire ; c’est pour les seconds que beaucoup d’Anglais réclament l’enseignement gratuit. On a pourtant fait quelques objections ; l’exemption de toute solde n’affaiblirait-elle point ce sentiment de responsabilité que les familles doivent avoir pour leur progéniture ? L’Anglais est habitué à n’estimer que ce qu’il paie : la rétribution scolaire donne aux yeux des parens une valeur à l’éducation. Ces motifs n’ont peut-être point été étrangers à la résolution de la chambre des communes ; mais en repoussant le principe de la gratuité elle a surtout cédé à une considération plus puissante, — le montant de la dépense [11]. Toutefois les membres de la ligue ne se tiennent point pour battus : ils demandent si l’entrée gratuite des bibliothèques publiques a déprécié la valeur des bons livres. D’ailleurs l’argent dépensé pour les écoles est une économie prélevée sur le work-house, la police et les prisons. Les contribuables anglais paient chaque année près de 11 millions 1/2 de livres sterling pour la taxe des pauvres ; la police coûte plus de 50 millions de francs ; les frais pour la punition des attaques contre la propriété se sont élevés en 1870 à plus de 3 millions de livres sterling. Ce sont autant de tonneaux des Danaïdes par lesquels s’échappent des flots d’or, et qu’il faut toujours remplir. Un savant jurisconsulte anglais, M. Matthew Hill, frère de l’ancien directeur des postes, a démontré par des faits le lien qui existe entre l’ignorance et la criminalité. Les rapports officiels constatent que, sur 100 prisonniers, 90 ne savent ni lire ni écrire. La paresse, qui est la gardienne du work-house, le vice, qui est le pourvoyeur des bagnes et des cachots, correspondent, dans neuf cas sur dix, à un défaut d’éducation. les conséquences d’un pareil état de choses étaient faciles à tirer. On s’est demandé si l’état, qui a le droit de punir les crimes, n’avait pas aussi le droit et le devoir de les prévenir. La propriété ne serait-elle pas mieux défendue par les lois de la morale que par des agens de police et des geôliers ? La vie des citoyens ne serait-elle pas plus en sûreté chez une nation où l’école serait le rempart de l’ordre public que chez une autre où l’éducation serait livrée aux hasards de la charité ? Un moraliste anglais a même posé en ces termes le terrible problème des temps modernes : instruire les enfans du peuple ou les pendre. Qu’est-ce que le confesseur ou le ministre que les différens cultes accordent au condamné à mort pour le conduire à l’échafaud, sinon une sorte d’instituteur ? Seulement il vient trop tard.

Quoique l’idée de distribuer à tous l’éducation gratuite soit nouvelle en Angleterre, il y a toujours eu chez nos voisins une tendance très forte à exonérer les classes pauvres d’une charge trop lourde pour elles. Beaucoup de personnes envoient leurs enfans à l’école et paient 3 deniers (30 cent.) par semaine pour une instruction qui coûte en réalité 9 deniers (90 cent.) ; la différence est fournie par les sources de la charité publique. Encore les écoles primaires, elementary schools, sont-elles sous ce rapport les moins bien partagées ; les grammar schools et les universités offrent à la classe moyenne divers avantages pour alléger le fardeau des dépenses. Grâce à certaines immunités, aux donations et aux legs qui ont été concédés par les générations précédentes, aux exhibitions, sorte de bourses décernées au mérite par le concours, la jeunesse sans fortune peut se frayer un chemin vers les degrés supérieurs de l’éducation. C’est même à ces conditions favorables que l’Angleterre doit plusieurs de ses grands hommes. Les Anglais ont été tout dernièrement encouragés dans cette voie par l’exemple d’autres nations ; en Hollande, plus de la moitié des enfans ne paient rien pour s’instruire ; dans les cantons français de la Suisse et aux États-Unis d’Amérique les écoles primaires sont entièrement gratuites. L’état de New-York était, il y a quelques années, un des seuls qui eût conservé la rétribution scolaire. Une nouvelle loi édictée en 1867, free schools act, abaissa cette barrière, et moins d’une année après les rapports des officiers civils constataient une augmentation de 20 à 30 pour 100 dans le nombre des enfans qui suivaient les cours de l’école. Aujourd’hui, d’après l’expression d’un Américain, l’enseignement luit pour les pauvres et les riches comme la clarté du gaz pendant la nuit. Le service public qui éclaire les rues est assimilé dans les États-Unis à cet autre service également payé par les contribuables et qui éclaire les intelligences.

Chez les Anglais, la nouvelle loi indique aux school boards trois manières de résoudre la difficulté en ce qui concerne les familles pauvres ; ils peuvent exempter l’enfant de la rétribution scolaire, payer pour lui, ou même dans certains cas spéciaux, quand les habitans du district sont incapables de subvenir aux frais de l’éducation, ouvrir, d’accord avec le gouvernement, des écoles gratuites. L’expérience a démontré que les deux premiers moyens étaient sujets à une foule d’inconvéniens. Il est extrêmement difficile de fixer les limites de l’indigence ; tel est aujourd’hui à même d’acquitter les droits de l’école, qui demain, par suite du chômage, du cas de maladie ou de tout autre revers de fortune, sera obligé d’abandonner ses enfans à la charité publique. Il est bien vrai que l’exemption des frais d’école n’est soumise à aucune indignité ; il n’en est point de cette immunité comme des secours de la paroisse, qui entraînent la perte des droits électoraux. Toutefois la déclaration de misère ne détruit-elle pas chez l’homme cette indépendance de caractère, ce respect de soi-même auquel les Anglais attachent tant de prix ? Beaucoup, en face d’un pareil aveu, aimeraient mieux par un faux orgueil priver leurs enfans des bienfaits de l’école. Cette distinction entre celui qui peut et celui qui ne peut point payer ne crée-t-elle point d’ailleurs deux catégories dans les classes ? Une sorte de flétrissure et d’humiliation atteint l’enfant lui-même dont les parens ont allégué l’excuse de leur pauvreté. Ces affronts que les jeunes élèves (cet âge est sans pitié) savent si bien s’infliger entre eux ne contribuent-ils point à affaiblir ce sentiment de dignité humaine que l’éducation doit au contraire développer ? Il y a encore une autre difficulté : les familles pauvres appartiennent à diverses sectes religieuses. La loi prescrit, il est vrai, que les parens seront libres de choisir et de désigner aux membres du school board l’institution qu’ils préfèrent : c’est très bien dans les endroits où il existe plusieurs écoles ; mais, s’il n’y en a qu’une, l’enfant subira nécessairement la peine de sa dissidence. On avait beaucoup compté sur une des clauses de la loi pour protéger la conscience des minorités ; cependant la liberté qu’elle accorde de se dérober durant certaines heures à l’enseignement religieux est à peu près illusoire, car un grand nombre de familles n’osent point la réclamer pour leurs fils. L’élève qui se tient ainsi à l’écart est d’ailleurs mal noté, sinon par l’instituteur, du moins par ses camarades, qui se croient meilleurs que lui parce qu’ils étudient un autre catéchisme. Le remède indiqué par les adversaires du présent système serait une école vraiment nationale, qui ne ferait aucune distinction entre les croyances, et ne tiendrait aucun compte des inégalités entre les conditions sociales. De toutes les formes de la charité, la meilleure est celle qui développe chez l’homme le pouvoir de s’aider lui-même. Eh bien ! l’éducation laïque et gratuite n’est-elle point l’instrument le plus efficace pour s’assurer un tel avantage ? Les américains n’en doutent point, les Anglais commencent à le croire. La Grande-Bretagne tient naturellement à conserver son rang parmi les nations civilisées ; elle sait très bien que sa force ne s’appuie ni sur l’armée ni même sur la marine, toutes braves qu’elles soient ; elle repose sur une autre base, l’industrie et le commerce. C’est donc à la classe moyenne et à la classe ouvrière qu’elle fait appel pour maintenir sa vieille gloire ; c’est à l’éducation qu’elle s’adresse pour cultiver chez l’une et chez l’autre les mâles vertus, l’honnêteté, la sobriété, le dévoûment, d’où dépend l’existence même du royaume-uni.

Le système volontaire avait été impuissant à résoudre le problème de l’instruction pour tous ; celui des écoles soutenues par les souscriptions locales, mais aidées en même temps par les fonds de l’entât, ne fut guère plus heureux. Après tant d’efforts trompés par le succès, la loi de 1870 atteindra-t-elle le but ? Il y a lieu d’en douter, si l’on tient compte de l’opposition qu’elle rencontre. Le 17 et 18 octobre 1 871 se tint à Manchester le troisième meeting annuel de la ligue d’éducation nationale. Les plus vives attaques y furent dirigées contre un essai dont le temps et la pratique avaient signalé l’insuffisance. Le principe de l’enseignement obligatoire est bien reconnu par la loi, mais l’application en est facultative ; elle dépend de la volonté des school boards, et comme ces conseils n’existent point partout, il en résulte la plus grande inégalité dans l’exercice du droit coercitif. Tel district force les enfans d’aller à l’école, tandis que tel autre échappe à toute surveillance. C’est surtout dans les campagnes que l’obligation serait nécessaire, et c’est là qu’elle est le moins en vigueur. La jeunesse des villes reçoit par ordre de l’autorité l’instruction primaire, tandis que la jeunesse rustique jouit de la fatale liberté de l’ignorance, cette mort de l’esprit. Les membres de la ligue voudraient un système d’impulsion générale qui embrassât tout le pays ; ils demandent aussi que l’état veille à ce que la pauvreté des familles ne soit point pour les enfans une cause d’exclusion. Selon eux, il n’y a que les écoles libres, accessibles à tous comme l’air et la lumière du soleil, qui puissent abaisser les obstacles à l’acquisition de la science. Ce n’est point pour le bien de telle ou telle famille, c’est pour le bien de la nation tout entière que les enfans doivent être instruits ; il faut donc que l’enseignement soit gratuit. Le gouvernement avait espéré que la difficulté religieuse s’évanouirait devant quelques concessions ; elle est plus menaçante que jamais. Les diverses sectes se disputent avec acharnement les bénéfices de la loi ; on accuse même le ministère d’avoir accru de beaucoup les secours aux établissemens fondés par le clergé. L’état s’abstient, il est vrai, déjuger entre les croyances ; que l’école soit protestante, catholique, juive, ou qu’elle appartienne à l’une des dénominations [12] aussi nombreuses dans la Grande-Bretagne que les lettres de l’alphabet, il se contente de demander si les régisseurs sont satisfaits du mode d’enseignement, et dans le cas où leur réponse est affirmative il accorde la subvention. Peut-il néanmoins exiger que les mœurs et les vieux préjugés s’imposent la même réserve ? Dans les campagnes, le parc du squire est ouvert une fois par an aux élèves de l’école orthodoxe. Les anciennes familles du voisinage, les belles ladies, viennent assister à la fête, applaudir aux jeux de toute cette jeunesse qui s’amuse, tandis que les enfans de l’école libre contemplent piteusement et d’un œil d’envie à travers les grilles toute cette joie dont ils sont pour ainsi dire excommuniés. De telles distinctions sont-elles de nature à semer dans les jeunes cœurs des germes de concorde et d’union ? Quel autre remède à un pareil état de choses que l’école fondée, comme dans les États-Unis d’Amérique, sur les droits et les devoirs du citoyen, citizenship ? Au nom de la fraternité humaine, beaucoup de nos voisins désirent que l’instruction laïque soit un terrain neutre où nul élève n’ait à rougir de la foi de ses pères, ni même de leur incrédulité. Le meeting s’est séparé en déclarant que l’agitation continuerait jusqu’au jour où tout enfant en Angleterre recevrait une bonne éducation primaire, c’est-à-dire en harmonie avec les droits de la conscience et de la liberté religieuse.

A cette conférence en succéda une autre, qui fut un événement dans l’histoire politique de l’Angleterre. Le 23 janvier 1872 se réunirent à Manchester les non-conformists. Cette ville avait été choisie à dessein ; c’est là que trône la National education union, et l’on avait voulu attaquer l’ennemi dans son camp : 1,880 délégués, dont chacun représentait des groupes considérables, assistaient à ce meeting. Les orateurs furent très agressifs, et les journaux anglais ont donné à l’exposition de leurs griefs le nom de révolte, — révolte morale, la seule qu’on connaisse en Angleterre, et qui conduise vraiment à la conquête d’un droit. Ce qu’on ne sait pas assez en France, c’est que la loi de 1870 sur l’éducation a puissamment contribué chez nos voisins à désagréger le grand parti libéral. Aux dernières élections, les non-conformists avaient donné comme un seul homme pour assurer une forte majorité au ministère Gladstone. Aujourd’hui ils se plaignent de ce qu’on s’est servi d’eux pour escalader le pouvoir, et qu’une fois sur la brèche on a repoussé l’échelle. Ils espèrent encore en M. Gladstone, mais ils ont perdu toute confiance en M. Forster, le chef du département de l’éducation. M. Forster se vante de descendre d’une famille de puritains ; c’est un orateur de talent qui est sorti des rangs du parti radical ; ses anciens alliés l’accusent d’avoir battu en retraite et de les avoir abandonnés depuis qu’il est au pouvoir [13]. Les dissidens sont assez forts dans le pays pour renverser le cabinet ; mais ils sont trop faibles pour constituer un autre gouvernement. On se demande alors ce qu’ils gagneraient à se séparer d’un ministère libéral. « Nous y gagnerons, répondent-ils fièrement, de rester fidèles à nos principes : mieux valent des ennemis avoués que de perfides amis. » Ce n’est point le lieu d’examiner si cette politique est habile et si elle ne prépare pas en Angleterre le triomphe des tories. A en croire les dissidens, les libéraux s’amollissent au pouvoir et se retrempent sur les bancs de l’opposition. Les non-conformists combattent surtout la loi de 1870 au nom de la liberté et de l’égalité religieuses. Ils accusent M. Forster d’avoir voulu coudre des lambeaux de cléricalisme au vêtement des idées modernes. Selon eux, la politique du gouvernement, en confiant l’éducation des enfans du peuple au clergé de l’église d’Angleterre et de l’église de Rome, viole les droits de la conscience. Aussi le meeting en appelait à tous les dissidens du royaume pour ne point accepter de candidats qui ne s’engageassent avant les élections à réclamer un nouvel examen de l’education act. Il faut que le gouvernement lui-même ait compris le danger, car dans la séance du 23 avril, à la chambre des communes, M. Forster promit de modifier un des articles de la loi dénoncé par M. Chandlish comme particulièrement odieux aux non-conformistes. Un membre de la droite, M. Collins, avait pourtant soutenu que, si l’article était retranché, c’en serait fait de l’éducation religieuse dans les écoles anglaises.

Le système d’instruction publique voté en 1870 par le parlement ne s’applique qu’à l’Angleterre : l’Ecosse et l’Irlande sont soumises à d’autres lois. Dans ces deux divisions du royaume-uni éclate pourtant la même lutte entre des doctrines rivales. Il y a peu de temps, le comité de l’église libre d’Ecosse demandait, comme seul moyen de résoudre la difficulté, que la religion fût éliminée de l’école. Cette déclaration a d’autant plus d’importance que les Écossais sont bien connus pour leur attachement à la foi chrétienne. En Irlande, l’état pourvoit aux besoins de l’éducation scientifique et littéraire ; mais il exclut des institutions nationales l’enseignement religieux. Il est vrai que le clergé catholique voudrait abolir cet ordre de choses et lui substituer une éducation fondée sur les dogmes de l’église romaine. Le 17 janvier 1872, un meeting eut lieu à Dublin dans la cathédrale ; le cardinal Cullen y prit la parole, et s’éleva vigoureusement contre ce qu’on appelle en Irlande mixed schools, c’est-à-dire des écoles neutres où se confondent sur les mêmes bancs des enfans de toutes les croyances. Il est néanmoins certain que ce système rencontre des défenseurs éclairés. En 1866, le primat d’Irlande, la moitié des évêques et du clergé protestant, quarante-cinq pairs irlandais et plus de six cents juges de paix signèrent une adresse pour réclamer le maintien de ce qui existe aujourd’hui. Beaucoup d’écrivains anglais très bien renseignés affirment que cette séparation de l’élément séculier et de l’élément religieux a élevé le niveau de l’enseignement primaire, apaisé les dissensions, désarmé les haines, rapproché les esprits sur le terrain des vérités positives. Tandis que dans les établissemens dogmatiques l’instruction littéraire est trop souvent reléguée au second plan, dans les écoles mixtes les élèves consacrant tout leur temps et tous leurs efforts à acquérir certaines connaissances utiles. L’instituteur fait son devoir, il laisse au prêtre le soin de faire le sien : la mission de l’un est toute laïque, celle de l’autre est sacerdotale ; l’école et l’église se partagent ainsi l’éducation de la jeunesse. D’après une parole célèbre, c’est le système qui divise le moins dans un pays où, animés les uns contre les autres de passions farouches, les catholiques et les protestans en viennent trop souvent aux mains.

En Angleterre, il est assez difficile de prédire l’issue de la lutte entre deux principes irréconciliables. Le fait est que les sacrifices d’argent, les combinaisons ingénieuses, les lois plus ou moins libérales, sont venus échouer depuis près d’un demi-siècle contre le même écueil, — la question religieuse. La résoudra-t-on par des concessions et des demi-mesures ? L’expérience dit non. On prétend que la résistance du clergé anglican tient à certaines craintes bien naturelles : derrière la séparation de l’église et de l’école, il a entrevu la tête de Méduse, c’est-à-dire la séparation de l’église et de l’état. Les conséquences s’enchaînent dans un ordre fatal, et il serait téméraire de nier que l’opinion publique ne puisse réclamer un jour pour l’Angleterre une réforme qu’elle a déjà obtenue pour l’Irlande. Toujours est-il que dans le présent il s’agit de tout autre chose : la Grande-Bretagne a reconnu qu’un meilleur système d’éducation nationale était absolument nécessaire à la réorganisation de son armée, à la solidité morale de sa flotte, au développement de son commerce et de son industrie : s’arrêtera-t-elle devant l’éternel obstacle qui a défié jusqu’ici toutes les tentatives personnelles, toutes les ressources de l’état ? Ce ne serait guère dans le caractère anglais. Il faut distinguer entre le sentiment et les principes : chez nos voisins, le sentiment est religieux, les principes sont d’accord avec la raison et l’intérêt général. La théologie n’a rien à voir dans la politique. Las libéraux anglais ne veulent point, comme on l’a dit, faire la guerre à Dieu : ils font la guerre à l’ignorance, ce sombre génie du mal. Le temps leur a démontré qu’ils devaient ou renoncer aux écoles publiques ou séparer deux élémens qui se nuisent et se contredisent sans cesse dans la pratique. C’est surtout au point de vue de l’honneur national et de l’utilité qu’ils envisagent la situation : est-il avantageux pour un peuple de défricher le champ des intelligences ? Est-il sage de rattacher à la cause de l’ordre et du travail des forces morales qui, faute de culture, se perdent dans le vice ou dans l’oisiveté ? N’est-il pas plus digne pour un pays civilisé d’étendre chez lui le domaine infini de la science que de faire la guerre à ses voisins pour leur arracher un lambeau de terre ? S’il en est ainsi, la liberté, qui à déjà résolu bien d’autres problèmes, doit trancher tôt ou tard le nœud gordien et affranchir l’éducation, que les Anglais appellent pour l’homme une seconde naissance, second birth, en même temps qu’ils la considèrent pour le citoyen comme le plus solide rempart des droits et des garanties politiques. Une nation peut s’accroître par la victoire, elle ne grandit que par la diffusion des lumières.


ALPHONSE ESQUIROS.

  1. Le principal inconvénient de ce système saute aux yeux : l’état secourait ceux qui étaient capables de s’aider eux-mêmes, mais il négligeait absolument ceux qui ne pouvaient rien pour améliorer leur sort.
  2. On peut se faire une idée de l’état de quelques établissemens par les rapports des inspecteurs. L’un d’eux, ayant visité une école, témoigna le désir d’entendre une hymne. L’institutrice, véritable pythonisse, agita sa baguette d’un air menaçant, et, les cheveux hérissés, les sourcils froncés, les yeux étincelans d’un feu sombre, s’écria d’une voix aigre : « Enfans, chantez tous en chœur : Christ est doux et miséricordieux. » Une Anglaise (celle-là inspectrice volontaire) interrogeait les élèves sur l’usage des cinq sens. Arrivée à l’organe de l’odorat : « A quoi sert le nez ? demandât-elle. — A se moucher, » répondit gravement l’un des gamins.
  3. Les Anglais se servent du mot secular ou unsectarian ; . mais ils ajoutent que ce mot répond négativement à celui d’ecclésiastique.
  4. M. Lowe a dirigé pendant cinq années le département de l’éducation. On lui doit quelques innovations utiles. C’est lui qui, d’accord avec lord Granville, a introduit le système de payer les maîtres d’école d’après les résultats obtenus dans les classes et contrôlés par les inspecteurs : tant de travail et de succès, tant d’argent.
  5. Le nouveau bill divisait le pays en districts scolaires, school districts, composés de la métropole, des bourgs, excepté Oxford, et des paroisses renfermées dans ces districts.
  6. Ce terme ne correspond point à une division ecclésiastique du sol ; est considérée comme paroisse en Angleterre, parish, toute localité dans laquelle est établie une taxe distincte et séparée pour les pauvres, poor rate.
  7. La loi considère comme bourgeois toute personne âgée de vingt et un ans, ayant demeuré un an dans la ville à partir du mois de juillet, ayant occupé un logement, un magasin, un comptoir ou une boutique et ayant acquitté la taxe des pauvres.
  8. Ce livre, adopté en Angleterre par toutes les sectes chrétiennes, donne lieu à plus d’un genre de contestation. La Bible doit-elle être lue dans les écoles ? Lord John Russell, qui se rallie d’ailleurs aux principes de la ligne, propose qu’elle soit lue sans note et sans commentaire, de telle sorte que l’adolescent arrivé à l’âge de seize ans puisse se faire à lui-même une conviction religieuse. D’autres voudraient, quoi cette lecture se fit uniquement dans les chapelles et les églises.
  9. Il est pourtant juste de faire observer que les districts dans lesquels se sont établis les conseils d’école représentant les grands centres de l’industrie et du commerce. Londres, Liverpool, Manchester, Bristol et d’autres districts, sont gouvernés, en ce qui regarde l’éducation, par 118 conseils tenant sous leur main une population de 6 millions d’âmes, plus d’un tiers des habitans du royaume-uni.
  10. La loi exclut, il est vrai, l’enseignement du catéchisme ; mais elle ouvre ou ferme la porte de l’école à l’esprit de secte, selon la volonté du conseil.
  11. On a calculé que l’éducation donnée à tous les enfans de cinq à treize ans coûterait à l’état de 2 à 3 millions de livres sterling par an. C’est beaucoup moins que n’a coûté la guerre d’Abyssinie, et que ne coûtent en ce moment les travaux de fortifications pour couvrir les côtes de l’Angleterre.
  12. Le mot, dans le sens où on l’emploie depuis quelque temps, est tout moderne : il ne se trouve point, du moins avec cette acception, dans le dictionnaire de Johnson : aujourd’hui il sert à désigner toute espèce de sectes. De là le terme de denominational schools (écoles sectaires) dans le langage de la polémique.
  13. Dans une visite à Bradford, M. Forster fut blâmé et désavoué par ses commettans eux-mêmes. On lui reprocha sa conduite dans la discussion de la loi. Comme la plupart des hommes d’état anglais, M. Forster s’en tira avec dignité. « Si vous ne voulez plus de moi, dites-le, s’écria-t-il ; faites-le-moi savoir avant les élections, et votre vieux serviteur ira chercher avec regret un autre maître. « Il parlait naturellement d’un autre collège électoral, constituency.