100%.png

L’Angleterre et la vie anglaise/40

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Angleterre et la vie anglaise
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 83 (p. 568-597).
◄  XXXIX
XLI  ►
L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE

XXXIV.
LE PORT DE LIVERPOOL ET LES INSTITUTIONS MUNICIPALES.



On aurait une idée très imparfaite de la vie publique chez nos voisins, si l’on se bornait à considérer le mécanisme des grands pouvoirs de l’état. Tout homme n’est point fait pour jouer un rôle dans les assemblées du pays, et les électeurs ne sont appelés qu’en de rares circonstances à donner leur avis sur la marche des affaires, la conduite des chambres et des ministres, en un mot tout ce qui concerne les intérêts généraux de la nation. Aussi existe-t-il un autre centre d’activité vers lequel se portent les Anglais, ambitieux d’être utiles : c’est le gouvernement local. Tout ce qui chez nous se fait par la main des agens de l’autorité s’exécute dans la Grande-Bretagne au moyen de délégués librement élus par les administrés eux-mêmes. Ce système offre deux avantages : d’abord il ne coûte rien aux contribuables, ensuite il garantit l’indépendance ou, comme on dit aujourd’hui, l’autonomie des villes et des provinces.

Il fut un temps où tout Anglais jouissait d’une participation directe aux affaires de l’administration locale. On conçoit qu’il pût en être ainsi dans l’enfance de la société ; mais à mesure que la civilisation étendit les rapports des citoyens entre eux, spécifia les fonctions et compliqua les élémens de la vie municipale, il fallut recourir à un autre mode plus expéditif pour sauvegarder les intérêts communs. C’est alors que naquit l’administration par délégués. Les habitans d’un bourg (borough) choisissent entre eux un certain nombre d’hommes capables auxquels ils confient pour un temps déterminé leurs droits de surveillance. A l’intervention directe de tous s’est substitué le gouvernement par des intermédiaires. Le vote désigne ceux qu’on croit les plus dignes d’exercer les différentes fonctions publiques, et ces charges gratuites n’en sont pas moins très recherchées, car elles confèrent des honneurs et des titres auxquels ne demeure point insensible l’amour-propre britannique. On accuse même ce système de favoriser dans certains endroits l’apparition de coteries habiles et remuantes qui accaparent la direction des affaires locales. Aucun mécanisme administratif n’est parfait, et il se peut que celui-ci entraîne quelques abus. Il faut pourtant bien se dire que c’est la faute des électeurs, s’ils ne veillent point suffisamment à leurs intérêts, s’ils ne se servent point des armes que leur fournit le vote pour déjouer la brigue ou l’ambition personnelle. La liberté ne peut être s responsable envers ceux qui négligent de défendre et d’exercer leurs droits. En réduisant de beaucoup le nombre des emplois salariés, n’écarte-t-on point au contraire l’une des principales causes de corruption ? Tout le monde est libre de combattre les influences dont on se plaint et qui agissent en effet dans certains bourgs, car le gouvernement ne protège et ne recommande aucun candidat. Étranger aux intrigues comme aux nobles dévoûmens qui peuvent se disputer autour de lui l’administration des villes et des campagnes, il se contente d’appliquer la loi et d’entretenir ainsi dans le pays le lien de l’unité nationale.

Il serait très difficile de donner une idée des institutions municipales en Angleterre sans descendre sur le terrain des faits et de la pratique. Londres n’est point le théâtre qui convienne le mieux à cette étude. Divisé en plusieurs arrondissemens ou paroisses qui se régissent elles-mêmes, Londres vit en quelque sorte sur le provisoire, car il y a deux ans M. Stuart Mill proposait au parlement de modifier un système vieilli, et tout le monde s’attend un jour ou l’autre à de graves réformes dans le maniement des affaires de la métropole. Un concours particulier de circonstances m’ayant permis de visiter Liverpool au printemps de 1869 et d’y recueillir des renseignemens auprès des officiers de l’autorité locale, je voudrais dire comment s’administrent le port et la ville. Ce port est admiré de tous les marins, et la municipalité de Liverpool est une de celles qui ont le plus contribué à la grandeur commerciale de l’Angleterre.

I

L’un des traits les plus curieux de la géographie physique est dans la Grande-Bretagne l’embouchure des fleuves. Les eaux arrivent comme fatiguées du long cours qu’elles ont Récrit, et l’on dirait que la force leur manque au terme du voyage pour se frayer un chemin jusqu’à l’Océan. La ville de Liverpool est assise sur la Mersey. A peine cette rivière a-t-elle atteint Warrington, que, coulant sur un terrain plat et abaissé, elle se plie et se replie comme une couleuvre. Ces sinueux détours la conduisent jusqu’à sa jonction avec le Weaver, et plus loin elle se répand en un vaste estuaire qui forme le Liverpool-channel. Là commence la lutte du fleuve contre les bancs de sable et contre la mer. Il est aujourd’hui assez difficile de se figurer au juste ce que pouvait être cette masse d’ondes paresseuses avant les récens et prodigieux travaux de l’architecture maritime. Toutes les traditions s’accordent pourtant à nous entretenir d’un interminable marais d’eau saumâtre à la surface duquel volaient des oiseaux qui ne visitent plus ces mêmes parages modifiés par la main de l’homme [1]. L’histoire positive nous apprend d’un autre côté que beaucoup de nouveaux quartiers de la ville s’élèvent sur des terrains arrachés à l’estuaire. Un vieux château-fort construit vers 1208 et dont il ne reste plus aucune trace se trouvait alors exposé par trois côtés à la masse des eaux, dont il n’était séparé que par une portée d’arbalète. Aujourd’hui sur le même emplacement se dresse une église (Saint-George’s church) et s’alignent des rues très commerçantes situées à une certaine distance du port. Une population de marchands et d’hommes d’affaires ne se souvient guère du château, et se doute encore moins de l’étendue des domaines conquis par la ville sur un ancien étang de mer. L’embouchure du fleuve, à demi fermée par des bancs de sable, ne livrait passage aux vaisseaux que par deux entrées étroites et dangereuses. Ces obstacles, qui semblaient défier les progrès de la navigation locale, en ont peut-être favorisé les développemens. La lutte contre les élémens a provoqué toutes les ressources du génie anglo-saxon, et les forces de la nature, domptées, enchaînées, ont fini par servir d’auxiliaires aux entreprises hardies des marchands de Liverpool.

Deux magnifiques embarcadères (landing stages), celui du Prince (Prince’s stage), et celui de Saint-George (George’s stage), conduisent au bord de l’eau. Le premier mesure 1,002 pieds anglais de longueur sur 80 de largeur et est traversé par quatre ponts qui se rattachent au rivage ; le second, long de 505 pieds et large de 80, avec deux ponts, se relie à la jetée de Saint-George (Saint-George’s peer) par une vaste plate-forme de pierre sur laquelle circulent les piétons et les voitures. Les deux extrémités de cette plate-forme sont pourvues de charnières (self acting, automotrices) qui permettent au débarcadère en bois de s’élever et de s’abaisser avec les fluctuations de la marée ; le débarcadère s’appuie en outre sur une série de pontons en fer galvanisé. Hommes, femmes, enfans, réunis sur ces planches, attendent l’arrivée des ferry-boats (bacs). Tel est le nom que donnent nos voisins à tout un groupe de bateaux à vapeur très légers et très rapides qui, de quart d’heure en quart d’heure, s’élancent vers les diverses stations bordant l’estuaire, — Tranmere, Woodside, Birkenhead, Seacombe, Egremont, New-Brighton. On calcule que 20 ou 30,000 personnes par jour s’embarquent du port de Liverpool pour se rendre à leurs occupations ou à leurs plaisirs. Qui n’admirerait d’ailleurs la beauté de cette petite mer encaissée entre des remparts artificiels et dont les eaux, labourées, sillonnées du matin au soir par les nombreux ferry-boats qui les traversent en tout sens, ont depuis longtemps appris à céder sous la main de l’homme ? La vague est pourtant trouble, inquiète et déjà mugissante par les gros vents.

Ce n’était point un des bateaux du service public qui devait me conduire ce jour-là vers l’embouchure du fleuve ; on avait bien voulu m’admettre, par une faveur particulière, dans un joli steamer appartenant, à l’administration des docks. Quoiqu’une brume légère et blanchâtre fît pâlir le bleu du ciel, c’était une belle journée de printemps pour le Lancashire, et l’on distinguait parfaitement les deux rives. La largeur de l’estuaire varie d’ailleurs selon les endroits ; il y a tel point où les deux rives ne sont séparées que par une distance de 1,017 mètres ; il en est tel autre, comme entre Eastham et Frodsham, où les terres se trouvent divisées par 3 milles anglais de surface houleuse. Je ne connais point pour mon compte de spectacle plus imposant que celui de ce voyage sur l’eau. La ville, avec ses tours, ses clochers, ses dômes, ses gigantesques magasins, le port de Liverpool avec ses docks succédant à des docks sur une longueur de 6 milles, avec ses remparts de granit qui tiennent tête à la mer, ses immenses lignes de quais, ses bassins artificiels, son observatoire e ses chantiers de construction, tout cet émouvant panorama, unique même en Angleterre, inspire à qui le contemple pour la première fois une grande idée de la puissance et même de la poésie du commerce. Nul n’ignore que nos voisins, tout en cultivant avec une extrême ardeur les principales branches de l’industrie, demandent surtout à la navigation et au commerce de leur ouvrir les sources sans cesse renaissantes de la prospérité nationale. Le commerce de la Grande-Bretagne avec les pays étrangers monte aujourd’hui à plus de 160 millions de liv. sterl. (4 milliards de francs) par an. Les marchandises, avant de sortir du royaume ou d’y entrer, passent surtout par douze grands ports de mer, dont six appartiennent à l’Angleterre, trois à l’Ecosse et trois à l’Irlande. Les ports anglais sont ceux de Londres, de Liverpool, de Hull, de Southampton, de Newcastle et de Bristol. L’Ecosse se glorifie de posséder Glasgow, Leith et Greenoch ; l’Irlande revendique l’honneur d’être en rapport avec l’océan par Cork, Belfast et Dublin. A laquelle de toutes ces villes maritimes revient la supériorité ? Liverpool la réclame énergiquement. Son port, dit-elle, abrite près de la moitié du commerce anglais d’exportation et un tiers du commerce d’importation ; il donne passage tous les ans à un mouvement de 5 millions 1/2 de tonneaux. La vérité est que Liverpool l’emporte sur Londres pour la quantité du tonnage, mais qu’elle cède jusqu’ici le sceptre à la métropole pour la valeur des droits perçus sur les marchandises. Première ou seconde ville maritime du royaume-uni, elle n’en a pas moins le droit d’être fière de son rang, surtout quand elle se souvient de ses humbles origines. Venise, Gênes, Florence, Lubeck, Hambourg et d’autres villes de la ligue hanséatique jouissaient déjà dans le monde d’une réputation commerciale à une époque où Liverpool dormait encore au fond de ses marais. En Angleterre même, les ports de Londres, de Bristol, de Hull, de Boston et de Newcastle devancèrent de plusieurs siècles la navigation de la Mersey. A quelle force morale ou à quel événement, historique peut-on attribuer l’essor du génie maritime sur les rives du Lancashire ? Une première charte, accordée aux bourgeois de Liverpool par le roi Jean le 28 août 1207, et une seconde, concédée par son fils Henri III en 1229, renouvelèrent entièrement dans la ville les conditions de la vie publique. Ces chartes reconnaissaient aux habitans le droit de choisir eux-mêmes leurs baillis et de créer des cours locales de justice. La ville échappa par ces franchises au château-fort, sous la protection duquel on l’avait placée, et aux anciennes juridictions féodales ou teutoniques. Avec la liberté naquit l’esprit d’entreprise. Le commerce toutefois était encore trop dans l’enfance pour aider beaucoup au développement de la navigation. L’Angleterre n’exportait guère au XIVe siècle que la laine de ses brebis ; elle recevait surtout les vins du midi de la France. Plus tard, le voisinage de l’Irlande favorisa certains échanges entre l’agriculture et l’industrie. Au temps d’Henri VIII, les Irlandais, célèbres de temps immémorial pour la beauté de leur lin et de leur chanvre, envoyaient cette matière brute à Liverpool, où l’achetaient les fabricans de Manchester. On voit par là que dans cette dernière ville les manufactures de toile ont précédé les manufactures de coton. Un grand événement pour le monde entier contribua surtout à la fortune de Liverpool : ce fut la découverte de l’Amérique.

Les produits du nouveau continent tentèrent l’ambition des marchands, qui, d’accord avec les marins, ne tardèrent point à ouvrir le chemin de l’Atlantique. Pourquoi faut-il que les spéculateurs ne se soient point contentés de poursuivre sur les mers des richesses légitimes ? Il est une page qu’on voudrait arracher des annales du commerce anglais, c’est la grande part que prit pendant tout le XVIIIe siècle la ville de Liverpool à la traite des noirs. Ses vaisseaux portaient les marchandises de Manchester et de l’Yorkshire sur les côtes de l’Afrique ; ils y recevaient des esclaves nègres qu’ils transféraient dans les plantations du Nouveau-Monde, puis revenaient dans la Mersey chargés de sucre, de rhum et de tabac. Vers 1788, cet odieux trafic de chair humaine amenait par an dans le port de Liverpool un bénéfice net de 300,000 livres sterling. Les statistiques du temps, très en règle, constatent qu’en dix années, de 1783 à 1793, 74,000 nègres ont été transportés d’Afrique sur les côtes des Indes occidentales. Les horreurs de la traversée, la quantité de chaînes et de carcans nécessaires, disait-on, pour maintenir l’ordre à bord du navire, tout est décrit avec la froide exactitude des hommes d’affaires. Cependant la conscience publique commençait à se révolter contre la traite. Une société fondée à Londres pour l’abolition du commerce des esclaves africains (Society for the abolition of the African slave trade) venait de lancer une adresse au peuple anglais, et sur la liste des signataires figuraient deux noms appartenant à la ville de Liverpool. C’étaient ceux de William Rathbone, père du député actuel à la chambre des communes, et du docteur Binns. En 1806, cette société remporta enfin une grande victoire, et quelque temps après l’abolition de la traite un premier vaisseau monté par un équipage de nègres se présenta dans les eaux de la Mersey. Comme les préjugés étaient encore très vifs, ces marins noirs furent assez mal vus par les habitans de Liverpool. Un seul les rechercha et les fit asseoir à sa table ; c’était ce même William Rathbone, dans la famille duquel se perpétuent les plus nobles traditions du vrai libéralisme. Les Africains repartirent, et l’on n’entendit plus parler d’eux ; mais dix-sept ans après l’un des hommes de cet équipage de couleur, étant revenu à Liverpool, alla porter sa carte de visite dans la maison où il avait été si bien accueilli. William Rathbone était mort, et ce fut son second fils, M. Philippe Rathbone, qui reçut la carte, heureux de l’hommage rendu à la conduite de son père et touché en même temps de cette mémoire du cœur chez un pauvre nègre.

Un autre fait aurait dû troubler la conscience des anciens partisans de la traite. On m’a raconté à Liverpool qu’un vaisseau négrier ayant fait naufrage en mer, tous les passagers, blancs ou noirs, luttaient enveloppés par les vagues. Les plus vaillans d’entre eux cherchaient à saisir quelques débris de planches nageant à la surface des eaux. Un nègre avait réussi à poser les mains sur un tonneau flottant qui le soutenait au-dessus de l’abîme. Il s’y cramponnait avec cet amour de la vie que redouble en nous le sentiment du danger, quand il vit passer entre deux vagues un blanc entraîné par le courant. Ce dernier était un intendant chargé à bord de la surveillance des esclaves ; il allait infailliblement périr. Avec un dévoûment surnaturel, le nègre lâcha le tonneau, le poussa vers l’homme qui se noyait et coula lui-même au fond de la mer. Le blanc ne tarda point à être secouru par un bateau de sauvetage, et à qui devait-il la vie ? A l’un de ces malheureux noirs qu’on traitait alors comme des êtres dénués de raison et de sentiment. Cette réflexion le frappa, et, se trouvant plus tard à bord d’un autre vaisseau chargé du même bétail humain, il éprouva le besoin de payer envers la race africaine une dette d’honneur. Une ophthalmie terrible et contagieuse venait d’éclater parmi les nègres entassés à fond de cale, et personne n’osait descendre vers eux pour les soigner. « J’irai, » dit-il. Victime lui-même de l’horrible institution de l’esclavage, il descendit en effet dans cet enfer flottant et y perdit la vue. Il revint aveugle à Liverpool.

Aujourd’hui le vrai commerce a remplacé la traite des noirs, et, même au point de vue de l’argent, la ville n’a aucunement lieu de regretter cette source impure de richesses [2]. Trois grandes conquêtes ont surtout assuré la fortune de Liverpool : l’ouverture d’une ligne de chemins de fer, longue de 200 milles et s’étendant du Lancashire à la ville de Londres, — la construction de ces grands steamers qui traversent l’Atlantique, reliant l’Angleterre aux États-Unis, — et la découverte du télégraphe électrique. L’importance des cités maritimes se traduit par le nombre et l’étendue des magasins dans lesquels s’accumulent leurs richesses, par la grandeur et la multiplicité des bassins où sommeillent les navires. Liverpool est par excellence la ville des docks. L’orgueil et la gloire des habitans sont de montrer aux étrangers ces prodiges de l’industrie humaine. Le premier dock fut construit en 1709. Sept ans plus tard, il fallut en ouvrir un autre qui reçut le nom de Salthouse dock, à cause d’une grande fabrique de sel s’élevant alors près des terrains qu’on venait de creuser. L’impulsion était donnée, et les travaux succédèrent aux travaux. Du haut du bateau à vapeur, je vis défiler l’un après l’autre sur la rive droite du fleuve ces gigantesques entrepôts du commerce maritime. Ce sont pour la plupart de vastes espaces enfermés dans de hautes murailles avec trois entrées et trois sorties, l’une pour les piétons, l’autre pour les voitures et la dernière pour les vaisseaux. Le chemin par lequel entrent et sortent les navires s’ouvre sur un bassin qui communique directement avec le fleuve. L’eau est retenue par de larges écluses, et sur l’étroit défilé qui conduit au bassin s’étendent des ponts qui se séparent par le milieu et s’écartent de chaque côté lorsque les bâtimens réclament le passage. L’intérieur des docks est occupé par de longs hangars dont le toit s’appuie sur de massifs piliers de fer et par de hauts édifices, — les magasins, lourdement assis sur des arches de pierre surbaissées. Le style de cette architecture est cyclopéen : la force sans la grâce, la grandeur dénuée d’ornemens. L’entrée des docks se montre pourtant gardée du côté du fleuve par des tours de granit qui ne manquent certes point de caractère. Entre les murs de chaque dock et le fleuve s’étend d’ordinaire un quai ou une parade dont la ligne se prolonge de distance en distance. Sur la rive opposée, en face de cette série de quais appartenant à Liverpool, s’élève Birkenhead, hier un village, aujourd’hui une autre grande ville maritime. Est-ce une sœur ? est-ce une rivale ? La glauque surface de l’estuaire répand sur cet ensemble de faits très positifs une sorte de lumière idéale. Notre léger steamer glissait entre deux lignes de merveilles. Mes regards couraient d’une rive à l’autre sur les édifices chargés de richesses, les bassins ombragés de mâts.

Nous débarquâmes sur une jetée de pierre faisant partie de ce qu’on appelle le groupe des docks septentrionaux (northern docks), et qui tous ont été créés depuis 1844. Ayant appris qu’une ligne de grands paquebots de poste (mail steamers) allait être établie entre New-York et Liverpool, le conseil des docks offrit d’ouvrir un bassin et une forme sèche avec une entrée capable de recevoir les plus gros bâtimens. C’est en effet pour eux que fut creusé Huskisson dock, une des gloires de l’architecture maritime. L’eau de ses profonds bassins couvre une superficie de près de 6 hectares, et ses quais s’étendent sur une longueur de 1,039 mètres anglais (yards). L’ingénieur chargé des travaux, M. Jesse Hartley, avait déjà construit vingt et un nouveaux docks et reconstruit six anciens dans le port de Liverpool. Pour bien apprécier la grandeur de la lutte que dut soutenir l’industrie contre les forces aveugles de la nature, il faut d’abord connaître sur quel terrain on marche. Les puissantes assises de granit à la surface desquelles retentit aujourd’hui le pas des visiteurs ont été enfoncées dans un sol boueux déposé par le fleuve. Un autre obstacle très sérieux était l’élévation des marées. Sur certaines côtes du sud de l’Angleterre, le flux n’est guère que de 7 à 9 pieds, tandis qu’à l’embouchure de la Mersey il monte, par les marées de printemps, jusqu’à 30 ou même 32 pieds de hauteur. Cette altitude de l’échelle des eaux a naturellement rendu nécessaires des travaux particuliers de défense. Veut-on s’en convaincre, il suffît de jeter les yeux sur le mur de granit qui sert de rempart contre la mer, sea wall. Pour construire seulement 3 pieds d’une pareille digue, il faut dépenser 75 livres sterling (1,875 fr.), et qui ne serait stupéfait de l’étendue de cette barre protégeant les docks et les mettant à couvert de la fureur des vagues ? Jusqu’à ce que fût achevé le plus fort de la muraille, 6,000 ouvriers ont travaillé contre vents et marées ; 2,000 y travaillent encore aujourd’hui. On ne conquiert les élémens que par la patience et le sacrifice. « A la vue de tels ouvrages, m’écriai-je frappé d’admiration, on se sent fier d’être homme. — Il n’est point un ver, he is not a worm, » me répondit en souriant M. Lys-ter, ingénieur des docks, qui contemplait lui-même avec quelque orgueil cette ceinture de pierre. L’ensemble de ces immenses travaux a peu à peu converti un mouillage dangereux pour les navires en l’un des ports les plus sûrs et les plus magnifiques de l’univers. On peut vraiment dire que la science, aidée du travail manuel, a refait l’estuaire de la Mersey et corrigé la nature.

A l’extrémité des autres docks et tout à fait à l’embouchure du fleuve s’étend Canada dock, construit sur d’anciens sables mouvans. L’écluse (lock) qui retient les eaux du bassin mesure 498 pieds de longueur sur 100 pieds de largeur ; c’est la plus grande qui existe au monde. Pour vaincre la résistance de la mer, qui augmente à mesure qu’on s’avance vers la bouche de la Mersey, on a creusé des puits (sea vents), sorte de soupapes de sûreté au fond desquelles la vague vient mourir en mugissant. Nos voisins distinguent trois sortes de docks : — les wet docks ou bassins remplis d’eau dans lesquels les navires trouvent un asile pour charger et décharger leur cargaison ; les dry docks, ainsi appelés parce que, à la marée basse, des petits vaisseaux s’y reposent à sec sur un fond boueux ; enfin les graving docks, construits de manière à admettre ou à chasser l’eau par le moyen d’écluses. C’est dans ces derniers qu’on répare les vaisseaux. Quelques-unes de ces formes ou cales sèches, construites en pierre, reçoivent des vaisseaux d’une dimension colossale. Quel bruit de marteaux ! Tout un peuple d’ouvriers raccommode les navires, attachés à leurs flancs de bois ou de cuivre. Tristes de se trouver à sec, humiliés d’étaler leurs blessures, ces léviathans des mers paraissent souffrir du bien qu’on leur fait. D’un autre côté, dans les bassins remplis d’eau, wel docks, flottent d’autres géans de l’abîme, calmes et heureux de se reposer des fatigues d’un long voyage. On me montra les plus grands navires du monde ; ils vont dans la Méditerranée. Il y avait aussi des vaisseaux d’émigrans pour l’Amérique. Les Allemands se rendent d’abord par mer de Hambourg à Hull et ensuite de Hull à Liverpool par le chemin de fer. A-t-on jamais vu de pareilles misères ? Des femmes, tête nue, aux longs cheveux couleur filasse, des enfans aux yeux bleus, couverts de haillons, des hommes jeunes et vigoureux, mais dont le teint plombé annonce d’amères privations, tous ces pauvres gens, qui étaient de trop dans la mère-patrie, vont à la conquête de la terre. Au bout de trois ou quatre années, ils écrivent qu’ils ont défriché leur champ, qu’ils sont citoyens de l’Union et associés à la vie politique d’un grand peuple libre. Ces bonnes nouvelles se répandent dans le village, et d’autres paysans de l’Allemagne, attirés par ce mirage de l’Atlantique, se rendent à Liverpool, d’où les départs succèdent aux départs [3]. Les navires stationnant dans les eaux de la Mersey viennent d’ailleurs de toutes les parties de la terre, et ne tardent guère à retourner vers les îles lointaines. Aussi est-il extrêmement curieux d’observer ces groupes de navires un instant réunis côte à côte dans les mêmes bassins, mais qui ne tarderont point à se séparer les uns des autres et à s’éparpiller sur toute l’étendue de l’océan, à peu près comme une bande de grands oiseaux de mer abattus sur le rivage qui bientôt reprennent leur vol, et, les ailes déployées, se dispersent dans toutes les directions du ciel.

Certes les docks de Liverpool et de Birkenhead sont admirables ; mais ce qui me surprit encore plus que l’étendue des travaux, ce fut la liberté avec laquelle s’administre cette grande entreprise. Toutes les affaires sont dirigées par un conseil (board) qui se compose de 4l membres nommés par le gouvernement et de 24 autres élus par tous ceux qui paient une contribution pour faire usage des docks. Ces électeurs forment ainsi un corps de 2,190 votans, tous plus ou moins intéressés aux progrès de la navigation et du commerce. Sur les 24 membres élus, 8 sortent chaque année et sont ou réélus ou remplacés par d’autres, de sorte que dans l’intervalle de trois ans tout le conseil peut être renouvelé. Ce conseil se divise en huit comités qui se partagent)a besogne, et dont chacun se réunit un jour de la semaine dans la grande salle de l’administration des docks. Il y a par exemple un comité chargé de surveiller les travaux de construction (works) ; un autre préside aux magasins (warehouses). Ces formidables bâtimens de pierre et de fer ont un outillage si parfait que les marchandises se transportent en quelque sorte d’elles-mêmes à la place qu’elles doivent occuper. J’ai vu des ruisseaux de céréales courir en droite ligne sur des bandes mouvantes de caoutchouc, et après un long trajet s’engloutir subitement dans un trou à l’endroit où l’on voulait former des tas de blé ou de maïs. Les machines hydrauliques, mille engins mus par la vapeur, en un mot toutes les forces que l’homme a dérobées à la nature, travaillent incessamment dans les magasins à soulever et à ranger les richesses des deux mondes. Des milliers de balles de coton montent et descendent sans passer par les escaliers, enlevées qu’elles sont d’un étage à l’autre par des moyens d’ascension aérienne. Le comité des bassins et des quais (docks and quays) a de son côté beaucoup à faire, car les eaux enfermées dans ces bassins couvrent une superficie de 418 hectares 50 ares, tandis que les quais s’étendent sur une longueur de 18 milles. Quant au comité des finances, on aura une idée de l’importance de ses fonctions quand on saura que les docks de Liverpool et de Birkenhead réunis ont coûté la somme énorme de 318,824,518 francs. Le revenu se compose entièrement de contributions prélevées sur les vaisseaux et sur les marchandises. Jusqu’en 1857, les droits sur l’entrée et le mouillage des navires, l’emmagasinage des denrées, appartenaient à la ville, qui les tenait anciennement de la couronne, et qui employait une grande partie de l’argent reçu à l’embellissement des rues et des places publiques. Le conseil des docks acheta du conseil municipal ces mêmes droits pour la somme de 37,500,000 francs, et les recettes sont aujourd’hui exclusivement consacrées à l’entretien ou au développement du port de Liverpool. Du 24 juin 1867 au 24 juin 1868, le revenu des docks atteignit le chiffre de 22,128,150 francs ; l’administration dépensa 20,343,610 francs ; il restait donc un bénéfice de 1,784,540 francs [4]. Ce bénéfice sert tous les ans à payer les intérêts d’une ancienne dette et les travaux de construction qui se succèdent au fur et à mesure des besoins.

Les autres comités, dont les noms indiquent assez les attributions spéciales, sont ceux du commerce (traffic), de la navigation (marine), du pilotage et des rapports avec le parlement, parliamentary. Les hommes qui font partie du conseil appartiennent à la localité ; ils ont tout intérêt à étudier les besoins et les vœux des contribuables, dont ils sont les délégués. L’élection ne leur confie des. droits que pour un temps assez court, et les maintient sous la dépendance de ceux qui, d’année en année, exercent le contrôle du vote. Les affaires du port s’administrent ainsi d’après une forme de self-government. Depuis, les chartes de 1207 et de 1229, Liverpool s’intitule fièrement « le bourg libre sur la mer [5]. » C’est à cette liberté qu’elle doit son importance commerciale et ses richesses. On a vu ce que peut un tel système pour ouvrir des débouchés à la navigation, construire des boulevards contre la mer et creuser des docks où viennent charger et décharger des navires aux couleurs de toutes les nations ; ce système est-il moins efficace appliqué au gouvernement des villes ? C’est ce qu’il nous faut étudier sur un autre théâtre de faits.


II

Le 10 juin 1869, la ville de Liverpool donnait à Charles Dickens, dans Saint-George’s hall, un grand banquet d’adieu (farewell banquet) auquel on m’avait fait l’honneur de m’inviter. Saint-George’s hall est un magnifique édifice dans le style grec, dont les dessins ont été fournis par un jeune architecte, H. Elmes, mort au début de sa carrière. Sur le fronton se lit cette devise : Artibus, legibus, concilis. Un majestueux portique orué de seize colonnes corinthiennes conduit à un vestibule qui communique avec le public hall. Cette dernière salle, la plus belle que je connaisse dans toute l’Angleterre, étale les mille décorations d’une somptueuse architecture, auxquelles ce soir-là les bannières, les fleurs, les arbustes, ajoutaient un air de fête et d’à-propos. En face de l’orchestre vide et sur toute la largeur de la salle s’élevait une plate-forme destinée à recevoir les principaux convives et les invités. Les autres tables se prolongeaient à angles droits sur un plan inférieur, et la ligne monotone des habits noirs et des cravates blanches, qui donnent beaucoup trop de gravité à un dîner anglais, se trouvait agréablement rompue par la présence des femmes. C’est une infraction aux anciens usages de nos voisins, introduite seulement depuis quelques années, mais qui ne tardera point à passer dans les mœurs. Le banquet était présidé par le maire de Liverpool. A sa droite s’assirent Charles Dickens et lord Houghton, auteur de différens poèmes très estimés en Angleterre [6] ; à sa gauche se plaça lord Dufferin, membre du cabinet libéral, descendant par sa mère de la famille des Sheridan, ayant, quoique jeune encore, beaucoup vu, beaucoup voyagé, et dont la séduisante parole décèle un esprit délicat et solide. La littérature anglaise était représentée par MM. Antony Trollope,.George-Auguste Gala, Hepworths Dixon, Andrew Hallyday, tous célèbres à divers titres par des succès dans le roman, la critique, les études sociales ou le théâtre. Le dîner, qui avait commencé par la traditionnelle soupe à la tortue, se poursuivit lentement et solennellement jusqu’au dessert. Au tomber de la nuit, la salle s’éclaira comme par enchantement, et les colonnes de marbre de couleur revêtues de chapiteaux d’or, l’argenterie qui chargeait les tables, les élégantes toilettes et la beauté des femmes du Lancashire, resplendirent sous le feu des candélabres. Un mouvement tout particulier annonça que l’heure des toasts avait sonné. L’orchestre et les galeries, qui jusque-là étaient demeurés vides, se remplirent d’une foule à la fois nombreuse et choisie, dans laquelle dominaient les ladies en grand appareil qui n’avaient point voulu assister au banquet. On but comme toujours à la santé de la reine, du prince et de la princesse de Galles, de l’armée et de la marine, des membres du ministère et du parlement. Ces toasts officiels sont le prélude inévitable des événemens de la soirée. Ceci fait, on prononça d’excellens discours. Usant de cette liberté de parole qui ne se dément jamais chez nos voisins, M. Dixon compara les institutions anglaises aux institutions américaines, sans cacher ses préférences pour la grande république. Charles Dickens se montra, comme toujours, étincelant d’esprit et de verve, orateur autant qu’écrivain, je dirais même volontiers acteur, ce qui ne gâte rien à l’éloquence. L’enthousiasme avec lequel il fut accueilli fit trembler toute la salle. Le peuple de Liverpool, ce peuple de marchands, témoignait assez ce soir-là le respect et l’admiration sincère qu’il professe pour une des gloires de la littérature moderne, l’auteur de Pickwick papers, d’Oliver Twist et de David Coperfield. Croire que le commerce et les intérêts matériels détournent les hommes du culte de l’intelligence est un préjugé démenti par ce qui se passe chez nos voisins [7]. A la fin du banquet, Charles Dickens se leva. « Je vous propose, dit-il, un toast inséparable de l’honneur et de l’esprit public de Liverpool, inséparable des nobles monumens et des belles rues qui nous entourent, inséparable des hôpitaux, écoles, bibliothèques ouvertes à tous, qui ont fait de cette ville un exemple pour l’Angleterre ; je vous propose de boire un toast au maire et à la corporation. » Cette phrase n’était point un vain compliment. Tous les Anglais qui connaissent bien leur pays attribuent la grandeur des villes et le génie d’entreprise aux libres institutions municipales.

La ville de Liverpool se divise en seize arrondissemens ou quartiers, dont chacun élit un alderman (échevin) et trois conseillers, counsellors. Tout homme âgé de vingt et un ans, ayant occupé pendant trois années une maison ou une boutique dans les limites du bourg (borough) et ayant payé à quelque paroisse la taxe des pauvres, a le droit d’être placé sur la liste des bourgeois, burgesses, et de donner son vote. Les seize aldermen et les quarante-huit conseillers forment le conseil municipal (town council), qui se renouvelle annuellement par tiers [8]. Ses prérogatives sont très étendues et tout à fait indépendantes du gouvernement central. La reine peut dissoudre le parlement, qui oserait jamais destituer les membres d’un conseil municipal ? Il a le pouvoir de nommer à certaines fonctions, de faire lui-même la police de la ville, de paver et d’éclairer les rues, de veiller à la salubrité publique, en un mot de régler tous les intérêts de ses délégués. C’est un principe de la constitution anglaise que les personnes et les associations (communities) doivent jouir du droit d’administrer elles-mêmes leurs affaires aussi longtemps qu’elles se soumettent à la loi du pays. Or les villes sont des associations d’habitans, et il est naturel de penser qu’elles savent ce qui leur convient beaucoup mieux que des administrateurs étrangers, animés sans doute de bonnes intentions, mais auxquels manque la connaissance des besoins et des intérêts locaux. Comme les villes ont tout à gagner ou tout à perdre du bon ou du mauvais usage de leurs ressources, on estime que le gouvernement d’elles-mêmes doit du moins leur appartenir. L’autorité municipale n’a guère pour limite en Angleterre que la loi commune et les actes du parlement. Quant au maire, il est élu par les conseillers unis aux aldermen et choisi parmi ces derniers. Il n’exerce ses fonctions que pendant une année ; mais il peut être réélu, ce qui arrive du reste assez rarement. On ne se figure point assez le prestige qui s’attache chez nos voisins à une magistrature ancienne et vénérée. Le maire, c’est la ville, et tout le monde respecte en lui la dignité de cet être idéal et collectif qu’il représente. Jamais et sous aucun prétexte la couronne ne peut le destituer. Le parlement du moins est-il à même de frapper un maire qui manquerait gravement à ses devoirs ? C’est un point de droit très obscur et très controversé parmi nos voisins [9]. En principe, il n’a de compte à rendre de ses actes qu’à ses administrés et à ceux qui l’ont élu ; sa position est entièrement indépendante de l’état. Les conseillers et les aldermen composent, tous réunis, ce que nos voisins appellent la corporation, dont le chef nominal est le maire.

Ce gouvernement local siège à l’hôtel de ville, town hall. Un portique orné de quatre colonnes, un édifice massif surmonté d’un dôme construit en 1795, tels sont les traits extérieurs du monument peu remarquable érigé à Liverpool par l’architecte Foster. Une partie de l’intérieur est consacrée aux affaires, l’autre aux plaisirs. Au rez-de-chaussée s’ouvre la salle du conseil, council room, ou le corps municipal tient ses grandes séances. D’un autre côté, un fort bel escalier, dans lequel s’élève une colossale statue de George Canning par Chantrey, conduit à un vaste salon et à une salle de banquet, banqueting room. Dans le salon, je remarquai le portrait de George III, peint par Lawrence. Cet hôtel de ville est bien le siège officiel de l’autorité municipale ; mais le siège habituel de l’administration de la ville est dans un autre édifice tout moderne qua distingue un très grand luxe d’architecture et où se trouvent les bureaux publics (public offices). Là, c’est-à-dire dans Cornwvallis street, le conseil municipal, à peu près comme le conseil des docks, se divise en huit comités, qui se subdivisent eux-mêmes en plusieurs sous-comités, et dont chacun surveille l’une des branches particulières du service. Hâtons-nous de dire que ces fonctions délicates et pénibles, exigeant de la part de ceux qui les exercent beaucoup de temps et d’étude, ne sont aucunement rétribuées. Des hommes instruits et riches se font un point d’honneur de servir la chose publique sans charger le budget.

Il serait inutile d’appuyer sur les attributions de chaque comité. Je me propose seulement de donner une idée générale du mécanisme en vertu duquel fonctionne ce libre gouvernement des villes. La tenue et la vérification des comptes tiennent une grande place dans toutes les municipalités ; mais, comme la ville de Liverpool possède en terrains et en maisons une valeur de 75 millions de francs, le comité chargé d’administrer ses biens et ses finances (finance and state committee) exerce évidemment un ministère très étendu et très important. Un autre comité est préposé à la surveillance de la ville (watch). Il s’occupe des moyens de prévenir et d’éteindre les incendies, fait exécuter la loi sur les poids et mesures, préside à l’éclairage des rues. Cette dernière fonction n’est point insignifiante, car en 1868 la ville de Liverpool possédait 6,105 becs de gaz, et les frais d’éclairage montaient à plus de 21,367 livres sterling [10]. Le même comité règle le mouvement des omnibus et des voitures publiques, fait visiter les boutiques suspectes où, sous le nom de marine store dealers, des brocanteurs recèlent trop souvent les objets volés dans le port, choisit parmi les candidats aux diverses fonctions de police. Sa juridiction s’étend en un mot sur tout le service de sûreté publique. Il n’est pas très facile d’entretenir l’ordre dans une ville où affluent les émigrans et les marins étrangers, où surtout des Irlandais et des Welches vivent au jour le jour d’un gain improvisé par le hasard. Les archives de la police et de la justice témoignent pourtant que les crimes et les délits n’excèdent point la proportion ordinaire. Liverpool est même la seule ville du royaume-uni dans laquelle on ait réussi à exercer une surveillance efficace sur les repris de justice ou forçats ayant obtenu un congé plus ou moins révocable, ticket-of-leave-men.

Le comité chargé de la salubrité publique (health committee) a, depuis une trentaine d’années, une terrible lutte à soutenir contre divers fléaux. Liverpool passait avec raison, il y a quarante ans, pour la ville la plus malsaine de toute l’Angleterre [11]. Les causes de l’effrayante mortalité qui décimait les habitans étaient faciles à découvrir. La situation de la ville, exposée aux brises de mer, n’avait par elle-même rien d’insalubre ; mais une nombreuse population vivait encaissée dans des rues étroites, couchait la nuit dans les caves (cellars), et habitait pendant le jour des cours humides, infectes. Le service des balayeurs était négligé, et les pluies du ciel se chargeaient seules de laver le pavé de certaines allées ténébreuses. Pour réagir avec énergie contre ce déplorable état de choses, le conseil municipal avait besoin d’un acte du parlement ; cet acte fut obtenu en 1846 (sanitary act). Armé des pouvoirs que lui conférait la loi, le comité de salubrité publique s’adjoignit un médecin (medical officer), un ingénieur, et se mit bravement à nettoyer les écuries d’Augias. Il était temps, car à peine avait-on commencé cette œuvre herculéenne, que la famine s’abattit sur l’Irlande, et que la ville de Liverpool fut inondée par des flots de malades et d’affamés venus de l’île sœur. Ces malheureux, sans gîte, sans aucun moyen d’existence, retrouvèrent l’entrée des anciennes caves que le conseil municipal avait fait murer. Les rues se remplirent de livides spectres implorant en silence la charité publique. Plusieurs de ceux qui allèrent leur porter secours prirent la fièvre et moururent. On calcule qu’il y eut un moment dans la ville 100,000 Irlandais, hommes, femmes, enfans, dépourvus de toutes ressources. Les quartiers pauvres eurent beaucoup à souffrir d’une telle invasion : qu’eût-ce été si le service médical n’eût combattu quelques-unes des conséquences les plus funestes pour la santé publique ? Liverpool venait d’échapper à cette calamité quand éclata le choléra-morbus. Les mesures prises au nom du sanitary act atténuèrent sans doute les ravages de l’épidémie. En 1861, un nouvel ennemi, venu l’on ne sait d’où, le typhus, apparut, et depuis lors n’a plus quitté Liverpool. Les fléaux ont du bon : ils avertissent les pauvres et les riches des dangers qui les menacent, les uns en négligeant d’observer chez eux les lois les plus élémentaires de l’hygiène, les autres en ne portant leur attention que sur certains quartiers de la ville et en laissant se former dans les rues adjacentes des foyers perpétuels de mortalité. C’est en effet à dater de l’invasion du typhus que le conseil a vraiment compris le besoin d’attaquer et de détruire les nids de la peste. La sécurité de tous y était intéressée, et les maisons insalubres, dont quelques-unes appartenaient à la ville, ont été impitoyablement démolies [12].

Dans un pays où rien n’est abandonné à l’arbitraire, il n’est point aussi aisé qu’on le pourrait croire d’assainir les habitations du pauvre, et la volonté du conseil municipal rencontre souvent dans la loi de sérieux obstacles. Un acte du parlement connu sous le nom de sanitary amendment act, et qui fut voté en 1864, détermine la marche à suivre. L’officier de santé (medical officer of health) visite les maisons de la ville, et signale dans un rapport celles qui doivent être abattues ou modifiées pour des raisons hygiéniques. Ce rapport est soumis au conseil municipal et au grand jury du bourg. Alors le clerc de la ville (town clerc) envoie à chaque propriétaire des maisons dénoncées par le médecin un avis (notice) indiquant la nature des réparations demandées et le moment où le grand-jury s’occupera de l’affaire. Ce moment étant venu, le grand-jury délègue des inspecteurs pour lui rendre compte de l’état des lieux : il examine ensuite leur rapport et prononce sa décision. Si la maison est reconnue malsaine, j’allais presque dire coupable, l’ingénieur de la ville se trouve maintenant chargé de préparer des plans et un projet pour mettre à exécution la sentence du tribunal. Dans le cas où le propriétaire de cette demeure s’opposerait aux travaux exigés, il peut se présenter lui-même devant les juges et faire valoir ses objections ; mais il doit se soumettre à leur arrêt définitif. Ce système paraîtra sans doute très compliqué ; il fonctionne pourtant avec assez d’aisance, et le nombre des maisons supprimées ou améliorées est tous les ans considérable [13].

Diverses causes contribuent à faire de Liverpool une ville chargée de misères. Comme il y a très peu de fabriques, la population ouvrière afflue surtout vers le port. C’est le commerce et non l’industrie qui distribue les travaux ; or le commerce est soumis à des fluctuations qui abaissent et élèvent tour à tour le prix de la main-d’œuvre. La classe la plus nombreuse à Liverpool est celle des hommes de peine qui trouvent à s’employer dans les docks. Quelques-unes des corporations de portefaix sont très bien organisées, par exemple ceux qui déchargent les balles de coton, cotton porters ; ils travaillent par brigades, gangs, et ont à la tête de chaque brigade un capitaine. Très souvent ce dernier est sorti des rangs inférieurs, et, comme il tient à concentrer le monopole des travaux dans le cercle de ses amis, il écrit aux anciens camarades de village, leur promettant que, pourvu qu’ils sachent lire et écrire, ils ne tarderont point à s’élever comme lui. La solde d’un capitaine varie de 24 à 26 shillings par semaine, et cette somme est une sorte de miroir aux : alouettes qui attire l’ambition et la cupidité. Beaucoup abandonnent alors dans la campagne leur cottage très convenable, et courent à Liverpool, où trop souvent ils ne rencontrent que le désenchantement et la misère. L’arrivage des cotons est soumis à toute sorte d’éventualités qui affectent d’une manière déplorable le gain des portefaix [14].

Une autre branche de commerce qui occupe aussi beaucoup de bras est le transport des céréales. Les corn porters, ceux qui déchargent les grains, sont des hommes jeunes dont j’ai plus d’une fois admiré dans les docks les membres athlétiques et les forces indomptables. Malheureusement l’ouvrage manque depuis quelques années, et les salaires sont descendus jusqu’à une moyenne de 11 à 12 shillings par semaine. Les autres dock labourers (journaliers des docks) peuvent tous être partagés en deux catégories, — ceux qui sont régulièrement employés et ceux qui travaillent quelquefois, c’est-à-dire quand ils trouvent de la besogne. Ces derniers sont naturellement les plus à plaindre, et tel est leur état de détresse qu’avant chaque repas ils vont demander leur argent au contre-maître des magasins. On assure en outre qu’un tiers de leur maigre salaire passe aussitôt entre les mains des débitans de bière et de liqueurs. Moins l’ouvrier anglais mange, et plus il boit. Sur une population d’un demi-million d’habitans ou d’étrangers, on compte à Liverpool de 70 à 80,000 personnes environ vivant à la merci du hasard. Quand ces malheureux ont déjà tant de peine à se procurer pour eux-mêmes et pour leur famille le pain de chaque jour, on pense bien qu’ils ne peuvent faire de grands frais pour leur logement. Ils demeurent dans des taudis où l’on veut bien les recevoir au meilleur marché, et une industrie plus ou moins fructueuse s’est greffée sur cette misère navrante. Dans les quartiers pauvres, beaucoup de principaux locataires sous-louent les chambres de leur maison à différentes familles de travailleurs. Un tel état de choses donne lieu à un grave inconvénient qui a dû appeler l’attention du conseil de salubrité publique et du service médical. Overcrowding est le nom que donnent nos voisins à l’entassement d’un trop grand nombre de personnes dans le même local, et cette pratique, aussi contraire à la santé qu’aux bonnes mœurs, a été énergiquement combattue depuis quelques années. Une enquête ouverte par le conseil révéla des faits désolans. Dans les cours et les pauvres rues de Liverpool, les maisons contiennent généralement trois grandes chambres superposées les unes aux autres, et comme elles sont bâties dos à dos, avec des fenêtres qui ne s’ouvrent que sur le devant, il est très difficile d’y renouveler l’air. On comprend alors ce que doivent être de telles habitations quand elles sont encombrées de monde [15]. Quelques témoins déposèrent avoir vu des spectacles hideux : les morts et les vivans réunis dans le même local, des enfans couchés avec des cadavres. La promiscuité des sexes dans ces galetas devait également exercer une influence pernicieuse sur la jeunesse. Il ne faut rien exagérer, l’habitude atténue beaucoup l’effet de certaines impressions, et une fille de la classe ouvrière ne perd point nécessairement le respect d’elle-même pour assister à des scènes de nuit qui révolteraient la délicatesse de personnes mieux élevées. Toujours est-il que ces tristes conditions de la vie domestique ne sont point de nature à développer le sentiment de la vertu et de la dignité humaine. Un autre inconvénient de ces intérieurs, où le même local sert à la fois de salle à manger et de chambre à coucher pour toute une famille, est que le désordre, la saleté, le manque d’espace, chassent en quelque sorte les habitans de chez eux. Ils quittent volontiers leur maison : même par les temps de boue et de pluie, la rue est plus propre que leur chambre ; mais d’un autre côté à quelles tentations n’expose point la vie en plein air ! Sur la voie publique, on rencontre à chaque pas le mont-de-piété et le cabaret. Le lundi, avant six heures du matin, il n’est pas rare de voir à la porte des prêteurs sur gages (pawn shops) une foule de malheureux qui attendent l’ouverture de la boutique : ils font argent de tout, de leurs habits, de leur linge, de leurs ustensiles de ménage, et cet argent ainsi emprunté va bientôt grossir la bourse du publicain (marchand de bière et de genièvre). La misère engendre l’ivrognerie. Un grand nombre d’hommes, de femmes et de jeunes filles qui dans les faubourgs de Liverpool se livrent aux travaux des fermes ont coutume de se répandre la nuit dans le voisinage de Wright treet, un très pauvre quartier de la ville, et s’attachent obstinément aux public-homes jusqu’à l’heure de la fermeture. Ils se rendent alors dans des caves où, pour une très faible rétribution, ils dorment sur la paille ou sur des copeaux. Des officiers de la ville ont trouvé jusqu’à vingt mille personnes ainsi couchées pêle-mêle dans des souterrains. On se demande comment elles n’étaient point suffoquées par le mauvais air. Le lendemain, chacun secoue son ivresse de la veille et se rend dès l’aube aux travaux des champs. L’expérience démontre pourtant que ces accumulations de misères ont propagé le germe de certaines maladies contagieuses.

Le Dr Trench, chargé du service médical de Liverpool et sommé par le conseil de poursuivre une sorte d’enquête sur cette question, a fait de curieuses études sur les causes de la mortalité dans les grandes villes. Grâce aux recherches des savans, on ne croit plus que le nombre des décès soit déterminé par le hasard ou par les absolus décrets de la Providence. La longueur et la brièveté de la vie dépendent de circonstances extérieures ; ce sont des faits naturels soumis à des lois. Quelques degrés d’élévation ou d’abaissement du thermomètre, la direction du vent qui souffle, la pureté ou l’impureté de l’air, le plus ou moins d’espace accordé aux habitans de chaque maison, la nature et la quantité des alimens, toutes ces circonstances influent, on n’en peut douter, sur la santé publique. La science est à même d’évaluer avec précision le nombre des victimes sacrifiées dans chaque ville par la violation de certaines règles hygiéniques [16]. Au sombre cortège des maladies qui partout éclaircissent les rangs de la population, il faut ajouter à Liverpool un fléau mystérieux, — le typhus ; mais les fléaux eux-mêmes rentrent dans le cercle des observations accessibles à l’intelligence humaine. Si l’on ne sait pas toujours d’où ils viennent, on peut du moins découvrir les causes sous l’empire desquelles ils se développent. L’été de 1861 avait été pour Liverpool une saison de détresse ; le blocus des états du sud d’Amérique et la disette du coton qui en fut la conséquence venaient de jeter sur le pavé un grand nombre de portefaix : c’est quelques mois après qu’éclata l’épidémie. La condition sociale et la manière de vivre ne sont certainement point étrangères à la nature de nos maladies [17]. Depuis 1862, le typhus occupe dans Liverpool des quartiers-généraux dont les limites sont parfaitement tracées. Le Dr Trench publie d’année en année des cartes très intéressantes sur lesquelles les diverses parties de la ville où le fléau se tient en permanence sont marquées de points rouges. On peut ainsi reconnaître à première vue où se trouvent situés les districts de la peste, les champs de la mort, et ce sont invariablement ces longues rues étroites, courant du nord au sud, fermées aux brises de mer, entrecoupées de cours humides et de tortueux passages, chargées d’un excès de population misérable. L’une de ces rues (Albert street) ayant été assainie, il y a deux ou trois ans, le typhus disparut. L’air, la lumière, l’eau, l’espace, sont les génies du bien devant lesquels s’évanouissent les plaies de la vieille Égypte. Il y avait pourtant un obstacle contre lequel venaient échouer tous les efforts de l’administration locale : c’était toujours l’entassement des familles dans des chambres beaucoup trop étroites pour les recevoir. Quel moyen de forcer l’entrée de ces repaires ? On connaît le respect de nos voisins pour l’inviolabilité du domicile ; le seuil du pauvre est aussi sacré que celui du riche, et ne peut être franchi que dans des circonstances extrêmes ; mais, comme il y avait péril en la demeure, le conseil municipal n’hésita point à se servir des armes que lui fournissait la nouvelle loi (1866). Toutes les classes de la société n’avaient-elles point un égal intérêt à chasser de la ville l’ennemi qui la dévore, et qui, cantonné dans certains quartiers malsains, fait tout à coup des sorties sur d’autres districts ? La peur est l’aiguillon de la nécessité : on se soumit à une mesure fort arbitraire sans doute et tout à fait contraire aux mœurs anglaises, mais qui devait réduire les causes de mortalité dans la ville de Liverpool.

L’officier médical ayant déterminé ce qu’il fallait de pieds cubiques d’air pour chaque personne vivant dans une chambre, des règlemens (bye-laws) furent édictés en conséquence par le comité de salubrité publique. Jugeant d’ailleurs que ces instructions seraient lettre morte, si elles n’étaient appuyées par l’action de l’autorité municipale, le conseil prit des mesures pour que force restât à la loi. La ville fut partagée en huit districts, et dans chacun d’eux on envoya un inspecteur chargé de mesurer et d’enregistrer les maisons occupées par plus d’une famille. Il ne faut pas perdre de vue que les habitudes anglaises diffèrent beaucoup des nôtres ; chacun tient à avoir son chez-soi (home), et c’est seulement dans certains quartiers habités par des commis de magasin, des ouvriers, des hommes de peine, que s’est répandue l’industrie de diviser les habitations entre plusieurs locataires. Les huit inspecteurs notèrent sur un livre l’étendue et la hauteur de chaque chambre dans toutes ces maisons sous-louées, déterminèrent le nombre d’adultes qui pouvaient y coucher, et communiquèrent leurs renseignemens à l’administration de la ville. Un employé, après avoir transcrit ces mêmes détails sur un registre, prépare deux pancartes, l’une constatant le nombre de chambres et qui doit être clouée dans l’appartement du principal locataire, l’autre qui doit être fixée à la porte de chacune de ces chambres et qui spécifie le nombre de personnes autorisées à y demeurer [18]. Pour s’assurer d’ailleurs que ces prescriptions sont observées, les inspecteurs ont le droit de visiter le jour ou la nuit toutes les maisons enregistrées dans lesquelles ils soupçonnent une infraction aux règlemens.

Il a fallu la pression d’un danger public pour, qu’une telle mesure pût s’introduire sans trop de résistance. L’ouvrier anglais jetterait par les fenêtres un constable qui oserait forcer de nuit l’entrée de sa demeure ; mais il respecte la visite des inspecteurs du comité de salubrité publique, sachant bien qu’ils agissent au nom d’un intérêt qui le touche, lui et sa famille. Si ce n’était point la loi qui frappe à sa porte, ce serait peut-être la mort. L’officier médical m’a néanmoins paru exercer à regret une surveillance dont il ne se dissimule point la grave responsabilité. En franchissant le seuil du pauvre, l’autorité a en quelque sorte pris l’engagement d’améliorer la condition des classes souffrantes. Ce n’est point par plaisir que les Irlandais, les hommes de peine, les journaliers du port, s’entassent à Liverpool dans des logemens malsains. Tant qu’on ne s’occupera point de construire pour eux des demeures plus convenables et mieux aérées, les meilleurs règlemens du monde modifieront très peu les causes de mortalité. Le conseil municipal l’a très bien compris : aussi a-t-il proposé lui-même un plan pour ériger des maisons modèles et a-t-il dépensé en 1865 la somme de 21,306 livres sterling en achat de terrains destinés à être couverts par des logemens d’ouvriers, work-men’s dwellings. En perfectionnant le caractère des habitations, on élève le moral des habitans ; mais un autre obstacle s’oppose aux bonnes intentions du conseil : c’est l’insuffisance des salaires. Un portefaix gagnant 12 shillings par semaine, ayant une femme et trois enfans (ce qui est très ordinaire), ne peut mettre tous les huit jours plus de 2 shillings 6 d. à son loyer. Vainement construira-t-on au prix de certains sacrifices des maisons excellentes et peu coûteuses, ces maisons, seront toujours trop chères pour lui ; il se contentera d’être mal logé et à peu de frais. Or l’insuffisance des salaires dans la riche ville de Liverpool est un fait économique sur lequel la corporation déclare ne pouvoir exercer aucune influence directe. Le bas prix de la main-d’œuvre tient d’une part à l’affluence des ouvriers et de l’autre à la nature des travaux, qui n’exigent ni art ni apprentissage. Le premier venu, pourvu qu’il soit fort, est capable de transporter des marchandises, et c’est à peu près le seul gagne-pain que rencontre dans cette grande métropole du commerce toute une classe d’hommes ignorans et vigoureux.

Le comité de salubrité publique, dont les fonctions sont très étendues, on a pu s’en convaincre, se réunit et délibère dans une salle où se trouve une rangée de pupitres pour les reporters. La publicité a tellement pénétré dans les mœurs anglaises que nul ne songe à lui disputer le droit de surveillance. Le conseil de la ville est une sorte de parlement local, dont les actes sont aussi vivement discutés par les journaux de Liverpool que les résolutions de la chambre des communes par les feuilles de Londres. Ce que Fox appelait « un gouvernement à portes et à fenêtres ouvertes » ne peut exister que chez les peuples assez maîtres d’eux-mêmes et de leurs affaires pour savoir tout ce qui se dit et tout ce qui se passe dans les coulisses de l’administration. Parmi les autres comités entre lesquels se partagent les attributions municipales, celui-ci est chargé de l’entretien des marchés (markets committee) et de l’approvisionnement de la ville, celui-là surveille la bibliothèque, le musée et les écoles (library, museum and education). La bibliothèque de Liverpool est riche en ouvrages utiles, et dans la grande salle de lecture se rencontrent des étudians, des commis de magasin, des ouvriers en habit de travail assis devant les mêmes tables. Le musée, qui touche à la bibliothèque, renferme une belle collection d’animaux empaillés et de fossiles, disposés de manière à faciliter l’étude de l’histoire naturelle et de la géologie. Des étiquettes placées sous les vitrines de distance en distance donnent de courtes indications sur les espèces éteintes ou vivantes. On pourrait à la rigueur se passer d’un livre, ou plutôt ce livre s’ouvre devant les regards de chaque visiteur. C’est la nature qui se raconte elle-même. D’autres galeries contiennent des antiquités du Lancashire et une curieuse collection de vieilles faïences anglaises. Deux noms qui rappellent de grandes luttes politiques, ceux de M. Gladstone et de lord Derby, figurent parmi les donateurs du musée [19]. Quant aux écoles, elles ont été fondées dans les quartiers les plus pauvres de la ville. Celle que je visitai (north school), conduit par un membre du conseil, M. Rathbone, se divise en deux départemens, l’un pour les filles, et l’autre pour les garçons. Tous les élèves appartiennent évidemment à des familles de travailleurs ; il en est qui marchent pieds nus et qui sont couverts de haillons, Ont-ils compris que l’étude était pour eux un moyen de s’élever au-dessus de la triste condition de leurs parens ? Je l’ignore ; mais je fus touché de leur vaillante attitude dans les classes. Ils apprennent à lire, à écrire, à compter. Un examen oral qu’ils soutinrent en ma présence était à coup sûr très satisfaisant. L’heure de la récréation avait sonné ; les écoliers quittèrent leurs bancs avec ordre et sortirent de la salle en marchant sur une seule file. Au moment où j’entrais dans la cour, une troupe de musiciens choisie parmi les élèves eux-mêmes, les uns soufflant dans des instrumens de cuivre, les autres frappant sur une grosse caisse, joua l’air de la Marseillaise, qui fut suivi de God save the queen.

Un comité est aussi chargé de distribuer l’eau chaque jour aux habitans de Liverpool et de surveiller les établissemens de bains fondés par la ville (water and baths committee). Les réservoirs destinés Il contenir les eaux potables mesurent jusqu’à 9 milles anglais, et l’on se figure difficilement le caractère de grandeur qui s’attache à ces travaux d’utilité. La plupart des Anglais riches se baignent chez eux, et dans beaucoup de maisons tout ce qui regarde les soins de la toilette a été prévu par l’architecte ; mais il n’en est pas de même dans les logemens de la classe moyenne et des ouvriers. Le conseil de la ville, reconnaissant les droits de tous à la propreté, crut devoir établir des bains publics, dont le plus ancien (Saint-George’s baths) fut ouvert en 1822. Il existe maintenant à Liverpool quatre institutions de ce genre. L’édifice se divise en trois compartimens, et dans chaque classe se rencontrent un grand bassin pour nager (plunge bath), des baignoires d’eau froide ou tiède, une douche en arrosoir (shower baths), des bains de vapeur, etc. Chacun paie en entrant ; mais soit que le tarif des prix ne réponde point à l’ensemble des dépenses, soit que le nombre des baigneurs n’ait point été jusqu’ici assez considérable, l’entretien de ces établissemens impose à la ville quelques sacrifices [20]. Les services qu’ils rendent à la santé publique les défendent d’un autre côté contre les observations d’une étroite et jalouse économie. A ces bains sont attachés des lavoirs publics (wash homes) où, pour une faible rétribution, les femmes viennent blanchir leur linge. L’expérience a pourtant démontré que la classe en vue de laquelle de tels avantages avaient été institués était celle qui en profitait le moins. Les femmes d’ouvriers anglais sont habituées à faire chez elles leur blanchissage. Un sentiment de fierté les éloigne de tout ce qui ressemble à un secours ; que diraient leurs voisines en les voyant entrer dans de pareils endroits, soutenus en quelque sorte par la charité publique ? Il n’y a donc aucune raison pour que les lavoirs publics se multiplient à Liverpool après le peu de succès qu’ils ont obtenu. L’opinion générale, en cela d’accord avec les mœurs, est que toutes les maisons, même celles des plus humbles artisans, devraient être pourvues d’une buanderie ; c’est une obligation qui incombe aux propriétaires et non à la ville.

On pourrait appliquer aux grandes cités ce qu’Horace disait des langues, mutantur ; elles n’existent même qu’à la condition de changer toujours. De même que les forêts renouvellent leur feuillage, ainsi rajeunissent les villes. Les vieilles maisons tombent et sont remplacées par d’autres ; le flot des constructions se répand dans la campagne ; ce qui était hier un marais, sterilisve diu palus aptaque remis, est aujourd’hui l’un des quartiers les plus élégans ; les édifices surgissent d’au milieu des ruines, et le mouvement de la population amène sans cesse de nouveaux plans d’édilité publique. C’est pour répondre à ce besoin de progrès et d’amélioration qu’a été créé un comité spécial préposé aux embellissemens de la ville (improvement committee). En ce moment même il s’occupe de convertir des terrains vagues en un parc public (Sefton park), qui doit servir de promenade aux ouvriers. Quand je visitai les travaux, les arbres n’étaient point encore plantés ; mais des bassins de pierre surmontés de rocailles attendaient les chutes d’eau. Le bourg est un petit état dans l’état ; il se gouverne lui-même, et pourtant il reconnaît une autorité supérieure à laquelle il doit s’adresser toutes les fois qu’il a besoin d’une modification dans la loi. Sous le titre de general and parliamentary committee, un groupe d’aldermen et de conseillers se charge de s’entendre avec le parlement pour toutes les mesures qui exigent la sanction des chambres. Quand on parle de décentralisation, il faut y réfléchir à deux fois avant d’appliquer ce mot à l’Angleterre. Certes il existe chez nos voisins une administration locale très forte et très indépendante ; mais il s’en faut de beaucoup que ce système entraîne l’isolement et la désagrégation des provinces. Il existe au contraire peu d’états eu Europe qui jouissent d’une plus profonde unité. Ce qui trompe beaucoup d’étrangers, c’est qu’ils confondent la centralisation avec la bureaucratie. Les municipalités ont en Angleterre trop d’intérêts communs, et elles sont trop étroitement régies par la loi pour ne point former un tout ; mais les Anglais ne connaissent point cette armée de fonctionnaires et d’employés qui, sur le signe d’un chef, font ailleurs mouvoir la grande machine administrative.

Le conseil de la ville exerce une autorité fort étendue. Nos voisins ont pourtant cru, à tort ou à raison, que la division des pouvoirs était une des garanties de la liberté ; aussi à côté des attributions du maire, des aldermen et des conseillers s’élèvent celles des juges de paix (justices of peace). Ces derniers sont chargés de la surveillance des prisons et des maisons de fous ; ils accordent en outre l’autorisation nécessaire pour ouvrir dans la ville des débits de bière ou de liqueurs. Le soin de secourir les pauvres incombe à ce que l’on appelle la sacristie (vestry), parce qu’avant la dissolution des monastères les aumônes se distribuaient dans cette partie de l’église. Les actes de fondation et diverses chartes enjoignaient aux ordres religieux d’employer leurs immenses revenus « pour l’honneur de Dieu et le soulagement de ses pauvres. » Lorsque ces institutions furent supprimées et que les biens des couvens eurent été partagés entre les seigneurs de la cour, le pays se trouva infesté de mendians. On essaya d’étranges remèdes pour combattre le mal. Les vagabonds et les mendians furent punis par le fouet, le pilori, l’emprisonnement et la mort. On calcule que, durant les dernières années du règne de Henri VIII, 38,000 personnes furent exécutées pour crime d’indigence. Une si révoltante inhumanité devait avoir un ternie. Elisabeth, dans la quarante-troisième année de son règne, reconnut l’impuissance et l’iniquité de cette lutte à main armée contre la misère. Elle promulgua une loi d’après laquelle un fonds serait créé dans chaque paroisse pour mettre les pauvres valides à même de travailler et pour secourir les faibles ou les infirmes. C’est l’origine des modernes vestries et des work-houses (maisons de travail).

La vestry de Liverpool se compose de vingt-huit membres qui fixent entre eux pour chaque contribuable la taxe des pauvres [21]. Avec cet argent, ils distribuent des secours, entretiennent des enfans dans les écoles industrielles, paient quelques pensions à l’asile des fous, des aveugles ou des sourds-muets, et surtout se chargent de défrayer la maison de travail. Je ne suis jamais entré dans un de ces établissemens sans un serrement de cœur. Ce n’est pas que l’aspect des lieux ait par lui-même rien d’absolument triste : les chambres sont larges et bien aérées, les escaliers et les corridors lavés à grande eau ; mais le guichet annonce tout d’abord qu’on pénètre dans la prison des pauvres, mais l’impitoyable nudité des murs et les fenêtres dégarnies de rideaux répandent sur toute l’habitation un air de froide charité. Dans les chambrées, les hommes qu’on rencontre témoignent par leur attitude soit une morne résignation, soit un sentiment de défi envers la société. Le droit à l’assistance est reconnu par nos voisins, et toute personne qui se présente à la porte de l’asile affirmant elle-même qu’elle n’a aucun moyen de vivre ne peut être éconduite que dans le cas où il n’y aurait absolument point de place pour la recevoir. Dans un tel état de choses, il a fallu adopter un milieu entre un régime trop sévère, qui ferait de ces établissemens un lieu de punition pour des misères souvent imméritées, et une trop grande indulgence qui, en rendant agréable le séjour du work-house, encouragerait la paresse. La devise de l’union que j’ai visitée à Liverpool est Deus nobis hœc otia fecit ; je puis assurer que ces loisirs n’ont rien d’enviable. Les hommes et les femmes, séparés les uns des autres, travaillent pour le compte de la maison, et comme ils ne reçoivent pour toute rétribution en échange de leur peine que la nourriture et le vêtement, ils mettent peu de cœur à l’ouvrage. Revêtus de la sombre livrée de l’union, ils achèvent de perdre le respect d’eux-mêmes et le sentiment de la dignité humaine,. Dans l’un des corridors, je rencontrai un enfant estropié marchant à quatre pattes ; c’était un spectacle navrant, car ce pauvre interne du work-house avait une figure intelligente. On a craint de verser trop d’attraits sur ces établissemens, et au point de vue économique on a eu parfaitement raison ; mais la presse anglaise ne cesse de signaler à chaque instant des abus et des actes de barbarie qui révoltent la conscience publique. Le système tout entier est empreint d’incurie et de vétusté. Le meilleur conseil qu’on pourrait donner aux Anglais serait d’avoir chez eux moins de maisons de pauvres et plus d’écoles. Le moyen de combattre victorieusement le paupérisme ne consiste pas tant à aider l’homme qu’à lui fournir les moyens de s’aider lui-même.

Dans les temps d’élection, seize aldermen président dans les seize quartiers de la ville aux opérations du vote. Le maire et les membres du conseil ont naturellement une couleur politique : les uns sont libéraux, les autres tories ; mais ces nuances d’opinion n’ont absolument rien à faire avec les fonctions municipales. Comme ils ne sont d’ailleurs ni nommés par le gouvernement, ni chargés de faire prévaloir aucun système, leur influence toute personnelle se limite à l’estime et à la confiance qu’ils inspirent. L’ambition de chacun d’eux doit être de conduire les affaires de la ville d’après le vœu des administrés. Un homme se trompe aisément sur les affaires des autres ; mais un conseil responsable de ses actes, nommé par des contribuables ayant les mêmes avantages à obtenir et les mêmes intérêts à protéger, est du moins une sérieuse garantie contre les écarts de l’imagination et les folles prodigalités. Ce strict régime municipal a-t-il nui en rien aux développemens des travaux publics ? Les faits se chargent de répondre. De 1856 à 1862, c’est-à-dire en six années, des égouts ont été construits sur une longueur de plus de 58 milles. De 1841 à 1868, 43,644 nouvelles maisons ont en quelque sorte surgi de terre. Des édifices publics ne se recommandant point tous par la beauté, mais ayant coûté des sommes très considérables, se sont élancés de la masse des maisons de banque et des opulens magasins qui les entourent. Des institutions de tout genre ont été fondées. Des jardins, des parcs, ont été ouverts et plantés d’arbres. En un mot, la libre expansion des forces personnelles a imprimé aux travaux publics une activité beaucoup plus grande que n’eût pu le faire la main d’une administration centrale. Sans que l’état s’en mêle, la ville s’étend, prospère et se renouvelle tous les jours.

Après dix-neuf années d’absence, il m’a été donné de revoir dans notre pays une autre grande cité maritime. Par sa situation, l’étendue de ses rapports avec l’Orient, le caractère hardi et intelligent de son commerce, Marseille est le Liverpool de la Méditerranée ; elle a ce beau ciel qui manque à sa fière rivale du nord, cette mer bleue et solide à l’œil, cœruleum mare, qui enchantait les poètes latins, cette ceinture de roucasses blancs qui défendent ses côtes. La nature a tout fait pour la vieille cité phocéenne. Une active population à l’œil noir et intelligent emplit ses larges rues, ses allées de platanes, ses quais magnifiques. Depuis une vingtaine d’années, de grandes constructions maritimes ont été entreprises pour favoriser les progrès de la navigation et du commerce. Sans fermer le vieux port, dont le mérite est d’abriter admirablement les navires contre les coups de vent, on a ouvert le bassin de la Joliette, le bassin du Lazaret, le bassin d’Arenc, le bassin Napoléon, le bassin Impérial. A Dieu ne plaise que je conteste l’importance et l’utilité de ces ouvrages ; mais tout le monde se plaint et avec raison de ce que les travaux, au lieu de se porter vers les quartiers où ils sont le plus énergiquement réclamés par le vœu de la population, aient été distribués sur un autre point au gré du hasard, du caprice ou des influences administratives. Toute une partie de la ville a été complètement oubliée ou dédaignée ; c’est pourtant celle qui avait le plus besoin d’encouragement. Après avoir doté Marseille avec son argent de bassins pour le mouillage des navires, l’idée vint un jour de lui construire des docks. Les magasins sont de grands et nobles bâtimens pourvus d’un outillage considérable ; mais que l’étranger pénètre dans l’intérieur, et il s’étonnera du vide qui règne sous ces voûtes de pierre. Où sont les marchandises ? Les vastes salles, qui contiennent à peine quelques tonneaux de mélasse et quelques balles de coton, proclament assez que les docks ne répondent point encore aux habitudes et aux besoins du commerce marseillais. Avant de s’engager dans des dépenses de ce genre, les Anglais auraient au contraire commencé par s’assurer le concours de toutes les personnes intéressées au succès de l’entreprise. C’est surtout à l’intérieur de la ville que le génie des bouleversemens et des reconstructions s’est donné carrière. De larges rues ont été ouvertes, des édifices se sont élevés au milieu des squares et des boulevards.. Tout cela est très beau sans aucun doute ; mais tout cela a coûté fort cher. Le gouvernement personnel échappe moins que tout autre aux illusions ; qu’il s’exerce par le chef de l’état ou par un agent de l’autorité centrale, les conséquences sont à peu près les mêmes : le goût des grands projets, le désir de frapper les villes à l’effigie d’un règne, mille rêves chimériques, l’entraînent à consulter ses fantaisies plutôt que les vrais besoins et les ressources de la population locale. Un préfet investi de pouvoirs discrétionnaires cède trop souvent à la vaine ambition d’accroître son importance personnelle par des changemens à vue et des coups de théâtre. Sous prétexte d’embellir les villes, on les endette et on les ruine.

Il n’entre point dans ma pensée de pousser plus avant ce parallèle entre deux systèmes d’administration, et je m’en voudrais d’avoir dit un mot qui pût blesser notre juste amour-propre national. Certes la France est assez grande par elle-même et assez éclairée pour profiter des leçons que lut donnent ses voisins ; elle occupe dans le monde un rang que nul ne lui conteste ; elle possède un territoire riche et fertile en productions variées, des mers qui lui ouvrent le chemin de toutes les entreprises commerciales ; elle a droit d’être fière de sa population, race enthousiaste et généreuse qui ne recule devant aucune idée de progrès. Pour qu’elle prît tout son essor, que lui faudrait-il de plus ? S’appartenir et faire par elle-même. Jusqu’ici que lui a-t-il manqué dans le monde ? La liberté. En voulant donner l’impulsion, la main de l’état paralyse tout ce qu’elle touche. Nul ne conseille à la France de prendre exemple sur l’étranger : c’est dans ses inspirations, dans son génie, dans ses mœurs, qu’elle doit chercher les moyens d’administrer ses propres affaires. Il faut pourtant reconnaître que les élémens de la vie publique et de l’indépendance sont les mêmes partout. Ce qui divise et distingué les sociétés sont des ordonnances, des actes de l’autorité supérieure. Les gouvernemens ont mille manière d’entendre leurs intérêts ; les peuples n’en ont qu’une pour être grands et libres : c’est de vouloir et d’agir d’après leur conscience.


ALPHONSE ESQUIROS.

  1. L’étymologie du nom de Liverpool est très obscure : quelques-uns le font dériver de liver ou lever, une sorte d’ibis qu’on dit avoir autrefois fréquenté les rives du fleuve, et de pool (mare). Cet oiseau, plus ou moins fabuleux, figure encore sur les armes de la ville.
  2. On m’a montré une carte de 1728 sur laquelle Liverpool, cette moderne rivale de Londres et de New-York, faisait encore une assez triste figure. Tout son orgueil était alors de se comparer à Bristol. Elle s’indignerait aujourd’hui d’une pareille assimilation.
  3. Les Irlandais fournissent aussi leur contingent à l’émigration. La plupart d’entre eux ont leur voyage payé d’avance par des parens ou des amis qui se trouvent déjà en Amérique. Un entrepreneur (broker) se charge de les envoyer à destination pour un prix convenu. Il est donc de son intérêt qu’ils restent le moins longtemps possible à Liverpool, car il serait obligé, selon les termes de son contrat, de payer leurs frais de nourriture et de logement. En 1863 et 1864, le service était arrangé avec tant de précision que beaucoup d’émigrans ne couchèrent point une seule nuit à terre. A peine arrivaient-ils d’Irlande sur un vaisseau qu’un autre vaisseau les emportait pour le Nouveau-Monde.
  4. Il faut remonter jusqu’à 1752 pour trouver les premiers comptes des redevances payées aux docks de Liverpool. Le revenu était alors de 1,776 livres sterl. 8 sh. 2 den. Les droits perçus seulement sur le tonnage des vaisseaux et sur les marchandises montent aujourd’hui à 475,681 liv. sterl. 4 sh. 8 den. En 1757, il est fait mention pour la première fois du nombre des vaisseaux entrés dans le port pendant l’année ; on en comptait 1,371 ; du 24 juin 1867 au 24 juin 1868, c’étaient 20,218 navires qui entraient dans les docks de Liverpool. En 1800, le mouvement général de la navigation était représenté dans les mêmes eaux par 450,060 tonnes, et en 1868 par 5,497,924 tonnes. Mieux que tous les discours, ces chiures comparés entre eux donneront une idée des progrès qui ont élevé si haut la fortune et l’importance de la ville.
  5. The free borough on the sea.
  6. Ces poèmes sont Flight of time, Lay oftho humble, Long ago et Man of old. Lord Houghton, autrefois M. Richard Monkton Milnes, rappelle dans ses vers charmans la manière de Wordsworth.
  7. J’avais assisté quelques jours auparavant au dîner annuel de la Société philomathique (Philomathic Society), instituée pour favoriser le développement des arts, des sciences et des lettres. L’éminent professeur Huxley, qui était venu tout exprès de Londres, fit un excellent discours sur l’éducation. J’ai rarement vu un auditoire aussi attentif et aussi curieux de recueillir les enseignemens de la philosophie naturelle.
  8. Les conditions électorales et administratives de ce conseil ont été réglées par le municipal corporations act, qui fut voté en 1833.
  9. Il n’y a pas longtemps que le maire de Cork, en Irlande, fut accusé d’avoir prononcé dans un banquet public un discours séditieux. Comme l’agitation feniane semait alors de vives inquiétudes dans l’esprit des Anglais, l’attention de la chambre des communes fut appelée sur ce fait, qui en tout autre temps eût sans doute glissé inaperçu. Les avis se partagèrent ; quelques hommes d’état réclamaient un bill contre M. O’Sullivan, le maire de Cork (disability bill) ; d’autres soutenaient au contraire que la juridiction anglaise n’avait aucun moyen de l’atteindre. Sur ces entrefaites et avant que la discussion ne s’ouvrit, M. O’Sullivan donna sa démission.
  10. On calculait qu’en 1869 la ville serait éclairée par 6,525 becs de gaz.
  11. A Londres, la grande métropole encombrée d’habitans et chargée de misères, la moyenne de la vie était alors de vingt-six ans et demi, tandis qu’elle n’était que de dix-sept ans à Liverpool.
  12. J’ai vu dans les bureaux de M. James Newlands, ingénieur en chef du comité de salubrité publique, le modèle en bois de ces anciennes maisons, qu’on tient à conserver comme souvenir d’un passé douloureux. On entrait dans ces antres de la misère en descendant quelques marches, et, une cave servant de logement à une famille communiquait avec une étroite cour assombrie par des bâtimens de briques délabrés se succédant, ainsi que les cours, de distance en distance. Il existe encore à Liverpool des masures, qui affligent les regards d’un étranger) mais tout annonce qu’elles ne tarderont point à disparaître.
  13. Le conseil municipal s’entend avec les propriétaires pour la valeur de la compensation qui leur est duc, et si de part et d’autre on ne peut arriver à un arrangement, des arbitres interviennent ; mais, après avoir proposé la somme qui lui parait raisonnable, le conseil a le droit d’entamer les travaux de démolition. En 1867, le grand-jury avait donné ordre d’abattre 384 maisons et d’en remanier 108 autres.
  14. Quelques chiffres donneront une idée de ces variations. En 1860 et 1861, avant la guerre entre les États-Unis d’Amérique, le nombre des porteurs de coton montait de 6,000 à 7,000 ; en 1862 et 1863, ils n’étaient plus à Liverpool que 4,000 ou 5,000, et encore avaient-ils beaucoup de peine à s’employer. En 1860, 348,000 boisseaux de grains entrèrent dans le port de la Mersey, et en 1862 seulement 16,000.
  15. Une veuve et sa fille occupaient l’une de ces maisons à titre de principales locataires, et, pour retrouver le prix de leur loyer, elles sous-louaient le cellier à deux femmes, la chambre du premier étage à une famille composée de l’homme, la femme, un fils de vingt-deux ans et une fille, la chambre d’au-dessus a une femme et trois enfans. Les inspecteurs signalent que, dans une autre chambre sous-louée par une vieille femme, il y avait un lit sur la table, un second sous cette même table et un troisième dans un trou à charbon.
  16. « En Angleterre, dit le docteur Trench, la mortalité est de 22,2 pour 1,000 habitans et dans les grandes villes de 24,1. A Liverpool, elle est de 36,4 à 29,6, de sorte que, si Liverpool était placé dans des conditions de salubrité égales à celles de l’Angleterre, il y aurait eu l’année dernière (1867) une économie de 6,737 vies d’homme, et si cette même ville était seulement aussi saine que Londres, une économie de 5,740 existences. »
  17. Les médecins anglais font une très grande différence entre la fièvre typhoïde et le typhus ; l’une est la maladie du riche, l’autre est le fléau du pauvre. La première éclate surtout dans les mois les plus chauds de l’été et attaque les personnes bien nourries (well fed), le second au contraire sévit, par les temps froids et choisit ses victimes parmi les personnes dont l’organisation a été affaiblie faute d’une alimentation suffisante.
  18. En 1867, 2,535 maisons ont été ainsi mesurées, enregistrées et soumises à la surveillance de l’officier médical.
  19. Deux frères de M. Gladstone sont membres du conseil municipal de Liverpool. L’un d’eux ne partage point du tout les opinions libérales du chef de la gauche, et aux dernières élections il vint exprès d’Oxford pour voter contre lui. Cette différence dans la manière de voir n’altère pas la sincérité de leur affection mutuelle.
  20. Les bains de Cornwallis street ont coûté 2,828 livres sterling en 1867 ; ils n’ont rapporté que 2,282 livres sterling. Ceux de Paul street, de George pier head et de Margaret street accusent aussi un déficit.
  21. Il y a deux sortes de vestries, les unes (general vestries) dont les membres sont nommés par les contribuables, et les autres (select vestries) dont les membres choisissent eux-mêmes leurs collègues et leurs successeurs. Dans les deux cas, la taxe votée par ce conseil varie selon le nombre des pauvres qui se trouvent dans la localité. A Liverpool, dans une seule paroisse, 16,877 personnes, en d’autres termes 1 sur 16, reçoivent la charité. 11,731 sont secourues à domicile, et le reste dans le work-house. L’opinion publique réclame depuis longtemps une taxe unique pour tout le royaume qui égalise les charges entre les contribuables.