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L’Anneau d’améthyste/I

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Calmann-Lévy (p. 1-20).


L’ANNEAU D’AMÉTHYSTE [1]


I


Madame Bergeret quitta la maison conjugale, ainsi qu’elle l’avait annoncé, et se retira chez madame veuve Pouilly, sa mère.

Au dernier moment, elle avait pensé ne point partir. Pour peu qu’on l’en eût pressée, elle aurait consenti à oublier le passé et à reprendre la vie commune, ne gardant à M. Bergeret qu’un peu de mépris d’avoir été un mari trompé.

Elle était prête à pardonner. Mais l’inflexible estime dont la société l’entourait ne le lui permit pas. Madame Dellion lui fit savoir qu’on jugerait défavorablement une telle faiblesse. Les salons du chef-lieu furent unanimes. Il n’y eut chez les boutiquiers qu’une opinion : madame Bergeret devait se retirer dans sa famille. Ainsi l’on tenait fermement pour la vertu et du même coup l’on se débarrassait d’une personne indiscrète, grossière, compromettante, dont la vulgarité apparaissait même au vulgaire, et qui pesait à tous. On lui fit entendre que c’était un beau départ.

— Ma petite, je vous admire, lui disait, du fond de sa bergère, la vieille madame Dutilleul, veuve impérissable de quatre maris, femme terrible, soupçonnée de tout, hors d’avoir aimé, partant honorée.

Madame Bergeret était satisfaite d’inspirer de la sympathie à madame Dellion et de l’admiration à madame Dutilleul. Pourtant elle hésitait à partir, étant de complexion domestique et coutumière et contente de vivre dans la paresse et le mensonge. En ces conjonctures, M. Bergeret redoubla d’étude et de soins pour assurer sa délivrance. Il soutint d’une main ferme la servante Marie qui entretenait la misère, la terreur et le désespoir dans la maison, accueillait, disait-on, des voleurs et des assassins dans sa cuisine et ne se manifestait que par des catastrophes.

Quatre-vingt-seize heures avant le jour fixé pour le départ de madame Bergeret, cette fille, ivre à son habitude, répandit le pétrole enflammé de la lampe dans la chambre de sa maîtresse et mit le feu aux rideaux de cretonne bleue du lit. Cependant madame Bergeret passait la soirée chez son amie madame Lacarelle. En rentrant dans sa chambre, elle vit les traces du sinistre dans le silence terrible de la maison. En vain elle appela la servante ivre-morte et le mari de pierre. Longtemps elle contempla les débris de l’incendie et les signes lugubres tracés par la fumée sur le plafond. Cet accident banal prenait pour elle un caractère mystique et l’épouvantait. Enfin, comme sa bougie allait mourir, qu’elle était très lasse et qu’il faisait froid, elle se coucha dans le lit, sous la carcasse charbonnée du ciel où palpitaient de noirs lambeaux pareils à des ailes de chauves-souris. Le matin, à son réveil, elle pleura ses rideaux bleus, souvenir et symbole de ses jeunes années. Et elle se jeta nu-pieds, en chemise, échevelée, toute noire du désastre, criant et gémissant, par l’appartement muet. M. Bergeret ne répondit point, parce qu’elle était devant lui comme si elle n’était pas.

Le soir, avec l’aide de la servante Marie, elle tira son lit au milieu de la chambre désolée. Mais elle connut que cette chambre n’était plus désormais le lieu de son repos et qu’il fallait quitter la demeure où, quinze ans, elle avait accompli les fonctions ordinaires de la vie.

Et l’ingénieux Bergeret, ayant pris à location, pour sa fille Pauline et pour lui, un petit logis sur la place Saint-Exupère, déménageait et emménageait studieusement.

Sans cesse allant et venant, se coulant le long des murs, il trottait avec une agilité de souris surprise dans des démolitions. Il se réjouissait dans le fond de son cœur, et il cachait sa joie, car il était sage.

Avertie que le temps était proche de rendre les clefs au propriétaire et qu’il fallait partir, madame Bergeret s’occupa semblablement d’expédier ses meubles à sa mère, qui habitait une maisonnette sur les remparts d’une petite ville du Nord. Elle faisait des tas de linge et de hardes, poussait des meubles, donnait des ordres à l’emballeur, en éternuant dans la poussière soulevée, et écrivait sur des cartes l’adresse de madame veuve Pouilly.

Madame Bergeret tira de ce labeur quelque avantage moral. Le travail est bon à l’homme. Il le distrait de sa propre vie, il le détourne de la vue effrayante de lui-même ; il l’empêche de regarder cet autre qui est en lui et qui lui rend la solitude horrible. Il est un souverain remède à l’éthique et à l’esthétique. Le travail a ceci d’excellent encore qu’il amuse notre vanité, trompe notre impuissance et nous communique l’espoir d’un bon événement. Nous nous flattons d’entreprendre par lui sur les destins. Ne concevant pas les rapports nécessaires qui rattachent notre propre effort à la mécanique universelle, il nous semble que cet effort est dirigé en notre faveur contre le reste de la machine. Le travail nous donne l’illusion de la volonté, de la force et de l’indépendance. Il nous divinise à nos propres yeux. Il fait de nous, au regard de nous-mêmes, des héros, des Génies, des Démons, des Démiurges, des Dieux, le Dieu. Et dans le fait on n’a jamais conçu Dieu qu’en tant qu’ouvrier. C’est pourquoi madame Bergeret retrouva dans les emballages sa gaieté naturelle et l’heureuse énergie de ses forces animales. Elle chantait des romances en faisant ses paquets. Le sang rapide de ses veines lui composait une âme contente. Elle augurait un avenir favorable. Elle se figurait sous de riantes couleurs son séjour dans la petite ville flamande, entre sa mère et sa plus jeune fille. Elle espérait d’y rajeunir, d’y plaire, d’y briller, d’y trouver des sympathies, des hommages. Et qui sait si la richesse ne l’attendait pas sur la terre natale des Pouilly, dans un second mariage, après un divorce prononcé en sa faveur ? Ne pourrait-elle pas épouser un homme agréable et sérieux, propriétaire, agriculteur ou fonctionnaire, tout autre chose que M. Bergeret ?

Les soins de l’emballage lui procuraient aussi des satisfactions particulières, les avantages de quelques gains manifestes. Non contente, en effet, de prendre pour elle et les meubles qu’elle avait apportés au ménage et sa large part dans les acquêts de la communauté, elle entassait dans ses malles des objets qu’elle devait équitablement laisser à l’autre partie. C’est ainsi qu’elle mit dans ses chemises une tasse d’argent que M. Bergeret tenait de sa grand’mère maternelle. C’est encore ainsi qu’elle joignit, à ses propres bijoux, qui n’étaient pas d’un grand prix, à la vérité, la chaîne et la montre de M. Bergeret père, agrégé de l’Université qui, ayant refusé, en 1852, de prêter serment à l’Empire, était mort en 1873, oublié et pauvre.

Madame Bergeret n’interrompait ses travaux d’emballage que pour faire ses visites d’adieu, mélancoliques et triomphantes. L’opinion lui était favorable. Les jugements des hommes sont divers et il n’est pas un seul endroit au monde sur lequel se fasse le consentement unanime des esprits. Tradidit mundum disputationibus eorum. Madame Bergeret elle-même était un endroit à disputes courtoises et à secrets dissentiments. Les dames de la société bourgeoise, pour la plupart, la tenaient pour irréprochable, puisqu’elles la recevaient. Plusieurs cependant soupçonnaient que son aventure avec M. Roux n’était pas tout à fait innocente ; quelques-unes le disaient. Telle l’en blâmait, telle autre l’en excusait ; telle autre enfin l’en approuvait, rejetant la faute sur M. Bergeret, qui était un méchant homme.

Cela encore était un sujet de doute. Et il y avait des gens pour soutenir que M. Bergeret leur paraissait tranquille et débonnaire, et haïssable seulement pour son esprit trop subtil, qui offensait l’esprit commun.

M. de Terremondre affirmait que M. Bergeret était fort aimable. À quoi madame Dellion répondait que s’il était vraiment bon il aurait gardé sa femme même méchante.

— C’est là, disait-elle, que serait la bonté. Il n’y a pas de mérite à s’accommoder d’une femme charmante.

Et madame Dellion disait aussi :

— Monsieur Bergeret s’efforce de retenir sa femme à la maison. Mais elle le quitte et elle a raison. C’est le châtiment de monsieur Bergeret.

Ainsi madame Dellion tenait des propos qui ne s’accordaient pas bien ensemble, parce que les pensées humaines sont conduites non par la force de la raison, mais par la violence du sentiment.

Bien que le monde soit incertain dans ses jugements, madame Bergeret aurait laissé dans la ville une bonne renommée, si, la veille même de son départ, faisant visite à madame Lacarelle, elle n’avait pas rencontré M. Lacarelle seul dans le salon. M. Gustave Lacarelle, chef du cabinet du préfet, avait d’épaisses et longues moustaches blondes qui, déterminant sa physionomie, déterminèrent ensuite son caractère. Dès sa jeunesse, à l’École de droit, les étudiants lui trouvaient une ressemblance avec ces Gaulois qu’on voit sculptés ou peints par les derniers romantiques. Quelques observateurs plus subtils, attentifs à ce que ces longs poils étaient situés sous peu de nez et surmontés d’un regard placide, appelaient Lacarelle le « Phoque ». Mais ce nom ne prévalut pas contre celui de « Gaulois ». Lacarelle fut le Gaulois pour ses camarades, qui en conçurent l’idée qu’il devait beaucoup boire, se battre en toute rencontre et culbuter les filles, pour se conformer, en réalité comme en apparence, au personnage qu’on croit être celui du Français à travers les âges. Ils le forçaient, dans les repas de corps, à boire plus qu’il n’aurait voulu, et ils n’entraient pas avec lui dans une brasserie sans le pousser immédiatement sur une servante chargée de plateaux. Lorsqu’il retourna dans son pays natal pour s’y marier et quand, par une fortune unique en ce temps, il fut attaché à l’administration centrale du département dont il était originaire, Gustave Lacarelle fut encore nommé « Gaulois » par l’élite des magistrats, des avocats et des fonctionnaires, qui fréquentaient chez lui. Mais la foule ignorante ne lui décerna point ce surnom honorable avant l’année 1895, au cours de laquelle fut inaugurée, sur le terre-plein du pont National, la statue d’Éporédorix.

Vingt-deux ans auparavant, sous la présidence de M. Thiers, il avait été décidé qu’un monument serait élevé par souscription nationale, avec le concours de l’État, au chef gaulois Éporédorix qui, en l’an 52 avant Jésus-Christ, souleva contre César les peuples riverains du fleuve et mit en péril la petite garnison romaine en coupant le pont de bois jeté par elle pour assurer ses communications avec l’armée. Les archéologues du chef-lieu croyaient que ce fait d’armes avait été accompli dans leur ville, et ils fondaient leur créance sur un passage des Commentaires dont s’autorisait chaque société savante de la région pour établir que le pont de bois rompu par Éporédorix était situé précisément dans la ville où elle siégeait. La géographie de César est pleine d’incertitudes ; le patriotisme local est fier et jaloux. Le chef-lieu du département, trois sous-préfectures et quatre chefs-lieux de canton se disputaient la gloire d’avoir massacré des Romains par l’épée d’Éporédorix.

Les autorités compétentes tranchèrent la question en faveur du siège de l’administration départementale. C’était une ville ouverte qui, en 1870, après une heure de bombardement, avait dû, non sans tristesse ni colère, laisser entrer l’ennemi dans ses murs, déjà ruinés au temps du roi Louis XI et cachés sous le lierre. Elle avait subi les rigueurs de l’occupation militaire ; elle avait été vexée, rançonnée. Le projet d’un monument élevé à la gloire du chef gaulois y fut accueilli avec enthousiasme. La ville, se sentant humiliée, fut reconnaissante à cet antique compatriote de lui donner un sujet d’orgueil. Renommé après quinze cents ans d’oubli, Éporédorix réunit tous les citoyens dans un sentiment de filial amour. Son nom n’inspira de défiance dans aucun des partis politiques qui divisaient alors la France. Opportunistes, radicaux, constitutionnels, royalistes, orléanistes, bonapartistes, contribuèrent de leurs deniers à l’entreprise et la souscription fut à demi couverte dans l’année. Les députés du département obtinrent le concours de l’État pour parfaire la somme nécessaire. La statue d’Éporédorix fut commandée à Mathieu Michel, le plus jeune élève de David d’Angers, celui que le maître appelait l’enfant de sa vieillesse. Entré alors dans sa cinquantième année, Mathieu Michel se mit aussitôt à l’œuvre et attaqua la glaise d’une main généreuse, mais un peu gourde, car le sculpteur républicain n’avait guère modelé pendant l’Empire. En moins de deux ans, il termina sa figure dont le modèle en plâtre fut exposé au salon de 1873, au milieu de tant d’autres chefs gaulois, réunis sous le vaste vitrage, parmi les palmiers et les bégonias. En raison des formalités exigées par les bureaux, le marbre ne fut exécuté qu’au bout de cinq autres années. Après quoi surgirent de telles difficultés administratives, de tels conflits furent soulevés entre la ville et l’État, qu’on crut que la statue d’Éporédorix ne serait jamais érigée sur le terre-plein du pont National.

Elle le fut pourtant en juin 1895. La statue, envoyée de Paris, fut reçue par le préfet qui en fit la remise solennelle au maire de la ville. Le sculpteur Mathieu Michel vint avec son œuvre. Il avait alors plus de soixante-dix ans. La ville entière vit sa tête de vieux lion à la longue crinière blanche. L’inauguration du monument eut lieu le 7 juin, M. Dupont étant ministre de l’Instruction publique ; M. Worms-Clavelin, préfet du département ; M. Trumelle, maire de la ville. L’enthousiasme ne fut point tel sans doute qu’il aurait été au lendemain de l’invasion, dans les jours indignés. Du moins, le contentement fut-il général. On applaudit les discours des orateurs et les uniformes des officiers. Et, quand la toile verte qui cachait Éporédorix tomba, la ville entière s’écria tout d’une voix : « Monsieur Lacarelle !… C’est monsieur Lacarelle !… C’est tout le portrait de monsieur Lacarelle !… »

En fait, il s’en fallait de quelque chose. Mathieu Michel, l’élève et l’émule de David d’Angers, celui que le vieux maître appelait son Benjamin, le sculpteur républicain et patriote, l’insurgé de 48, le volontaire de 70, n’avait pas précisément représenté M. Gustave Lacarelle en ce marbre héroïque. Non ! Ce chef au regard farouche et doux, qui pressait sa framée sur son cœur et semblait méditer, sous le casque aux larges ailes, la poésie de Chateaubriand et la philosophie historique de monsieur Henri Martin, ce militaire baigné de mélancolie romantique n’était pas, comme disait la voix du peuple, le vrai portrait de M. Lacarelle. Le secrétaire du cabinet du préfet avait de gros yeux à fleur de tête, le nez court et rond du bout, les joues molles, le menton gras ; l’Eporédorix de Mathieu Michel jetait sur l’horizon le regard de ses prunelles enfoncées. Son nez était droit, le contour de son visage pur et classique. Mais il portait, comme M. Lacarelle, de terribles moustaches dont les longues branches courbes se découvraient de tous les points de l’horizon.

La foule, frappée de cette ressemblance, salua unanimement M. Lacarelle du nom glorieux d’Éporédorix. Et, dès lors, le chef du cabinet du préfet fut tenu de réaliser publiquement le type populaire du Gaulois et d’y conformer en toute circonstance ses actes et ses paroles. Lacarelle y réussit assez bien, parce qu’il y était préparé dès l’École de droit et qu’on lui demandait seulement d’être jovial, cocardier et grivois à l’occasion. On trouva qu’il avait bonne grâce à embrasser les femmes et il devint grand embrasseur. Femmes, filles et fillettes, belles et laides, jeunes et vieilles, il les embrassait toutes et toujours, par gauloiserie pure et sans penser à mal, car il avait de bonnes mœurs.

C’est pourquoi, trouvant d’aventure madame Bergeret seule dans son salon, où elle attendait madame Lacarelle, il l’embrassa tout de suite. Madame Bergeret n’ignorait pas les habitudes de M. Lacarelle. Mais sa vanité, qui était forte, troubla son jugement, qui était faible. Elle pensa être embrassée par amour et elle en éprouva des mouvements confus qui soulevèrent sa poitrine avec un grand tumulte et la firent fléchir sur les jarrets, en sorte qu’elle glissa haletante dans les bras de M. Lacarelle. M. Lacarelle en conçut de la surprise et de l’embarras. Mais il se sentit flatté dans son amour-propre. Il assit du mieux qu’il put madame Bergeret sur le divan et, penché sur elle, il lui dit d’une voix où perçait la sympathie :

— Pauvre dame !… Si charmante et si malheureuse !… Vous nous quittez donc !… Vous partez demain ?…

Et il lui mit sur le front un baiser innocent. Madame Bergeret, dont les nerfs étaient tout ébranlés, éclata soudain en larmes, en sanglots. Puis, lentement, gravement, douloureusement elle rendit à M. Lacarelle son baiser. À ce moment même, madame Lacarelle entra dans le salon.

Le lendemain, toute la ville jugeait sévèrement madame Bergeret, qui y était trop restée d’un jour.



  1. Les volumes de l’Histoire contemporaine qui précèdent celui-ci ont pour titre
    L’Orme du mail.
    Le Mannequin d’osier.