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L’Anneau d’améthyste/II

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Calmann-Lévy (p. 21-89).



II


Le duc de Brécé recevait, ce jour-là, à Brécé, le général Cartier de Chalmot, l’abbé Guitrel et M. Lerond, substitut démissionnaire. Ils avaient visité les écuries, le chenil, la faisanderie et parlé cependant de l’Affaire.

Au déclin tranquille du jour, ils commençaient à traîner le pas sur la grande allée du parc. Devant eux, le château dressait, dans un ciel gris pommelé, sa façade lourde, chargée de frontons et surmontée de toits à l’impériale.

— Je le répète, dit M. de Brécé, l’agitation soulevée autour de cette affaire n’est et ne peut être qu’une manœuvre exécrable des ennemis de la France.

— Et de la religion, ajouta doucement M. l’abbé Guitrel, et de la religion. On ne saurait être un bon Français sans être un bon chrétien. Et nous voyons que le scandale est soulevé principalement par des libres penseurs et des francs-maçons, par des protestants.

— Et des juifs, reprit M. de Brécé, des juifs et des Allemands. Et quelle audace inouïe de mettre en question l’arrêt d’un Conseil de guerre ! Car enfin il n’est pas admissible que sept officiers français se soient trompés.

— Non, assurément, ce n’est pas admissible, dit M. l’abbé Guitrel.

— En thèse générale, dit M. Lerond, une erreur judiciaire est la chose la plus invraisemblable. Je dirai même que c’est une chose impossible, tant la loi offre de garanties aux accusés. Je le dis pour la justice civile. Je le dis aussi pour la justice militaire. Devant les Conseils de guerre, l’accusé, s’il ne rencontre pas toutes les garanties dans les formes un peu sommaires de la procédure, les retrouve dans le caractère des juges. À mon sens, c’est déjà un outrage à l’armée que le doute émis sur la légalité d’un arrêt rendu en Conseil de guerre.

— Vous avez parfaitement raison, dit M. de Brécé. D’ailleurs, peut-on admettre que sept officiers français se soient trompés ? Peut-on l’admettre, général ?

— Difficilement, répondit le général Cartier de Chalmot. Je l’admettrais, pour ma part, très difficilement.

— Le syndicat de trahison ! s’écria M. de Brécé. C’est inouï !

La conversation alentie, tomba. Le duc et le général virent des faisans dans une clairière et, pris du désir instinctif et profond de tuer, regrettèrent au dedans d’eux-mêmes de n’avoir pas de fusil.

— Vous possédez les plus belles chasses de toute la région, dit le général au duc de Brécé.

Le duc de Brécé songeait.

— C’est égal, dit-il, les juifs ne porteront pas bonheur à la France.

Le duc de Brécé, fils aîné du feu duc qui avait brillé parmi les chevau-légers à l’Assemblée de Versailles, était entré dans la vie publique après la mort du comte de Chambord. Il n’avait pas connu les jours d’espérance, les heures de lutte ardente, les entreprises monarchiques amusantes comme une conspiration, passionnées comme un acte de foi ; il n’avait pas vu le lit de tapisserie offert au prince par les dames des châteaux, les drapeaux, les bannières, les chevaux blancs qui devaient ramener le roi. Député héréditaire de Brécé, il entra au Palais-Bourbon avec des sentiments d’inimitié sourde à l’endroit du comte de Paris et un secret désir de ne point voir le trône restauré pour la branche cadette. À cela près, monarchiste loyal et fidèle. Il fut mêlé à des intrigues qu’il ne comprenait pas, s’embrouilla dans ses votes, fit la fête à Paris et, lors du renouvellement de la Chambre, fut battu à Brécé par le docteur Cotard.

Dès lors, il se consacra à l’agriculture, à la famille, à la religion. De ses domaines héréditaires, qui se composaient en 1789 de cent douze paroisses, comprenant cent soixante-dix hommages, quatre terres titrées, dix-huit châtellenies, il lui restait huit cents hectares de terres et de bois, autour du château historique de Brécé. Ses chasses lui donnaient dans le département un lustre qu’il n’avait point reçu du Palais-Bourbon. Les bois de Brécé et de la Guerche, où François Ier avait chassé, étaient célèbres aussi dans l’histoire ecclésiastique de la région : c’est là que se trouvait la chapelle vénérée de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles.

— Retenez bien ce que je vous dis, répéta le duc de Brécé : les juifs ne porteront pas bonheur à la France… Mais aussi pourquoi ne se débarrasse-t-on pas d’eux ? Ce serait si simple !

— Ce serait excellent, répondit le magistrat. Mais ce n’est pas aussi simple que vous croyez, monsieur le duc. Il faut, pour atteindre les juifs, faire d’abord de bonnes lois sur la naturalisation. Il est toujours difficile de faire une bonne loi, qui réponde aux intentions des législateurs. Des dispositions législatives qui, comme celles-ci, modifieront tout notre droit public, sont d’une rédaction singulièrement difficile. Et il n’est pas certain, malheureusement, qu’il se trouvera un gouvernement pour les proposer ou les soutenir, un Parlement pour les voter… Le Sénat est mauvais…

» À mesure que se développe à nos yeux l’expérience de l’histoire, nous découvrons que le xviiie siècle est une vaste erreur de l’esprit humain, et que la vérité sociale, comme la vérité religieuse, se trouve tout entière dans la tradition du moyen âge. La nécessité s’imposera bientôt en France, comme elle s’est déjà imposée en Russie, de renouveler à l’égard des juifs les procédés en usage dans le monde féodal, vrai type de société chrétienne.

— C’est évident, dit M. de Brécé ; la France chrétienne doit appartenir aux Français et aux chrétiens, et non pas aux juifs et aux protestants.

— Bravo ! dit le général.

— Il y a dans ma famille, poursuivit M. de Brécé, un cadet surnommé, je ne sais pourquoi, Nez-d’Argent, qui faisait la guerre dans la province sous Charles IX. Il fit pendre à l’arbre dont vous voyez là-bas la cime dénudée, six cent trente-six huguenots. Eh bien, je suis fier, je l’avoue, de descendre de Nez-d’Argent. J’ai hérité sa haine des hérétiques. Et je déteste les juifs, comme il détestait les protestants.

— Ce sont des sentiments bien louables, monsieur le duc, dit l’abbé Guitrel, bien louables et dignes du grand nom que vous portez. Permettez-moi seulement de vous présenter une observation sur un point particulier. Les juifs n’étaient pas considérés au moyen âge comme des hérétiques. Et ils ne sont pas à proprement parler des hérétiques. L’hérétique est celui qui, ayant été baptisé, connaît les dogmes de la foi, les altère ou les combat. Tels sont ou tels furent les ariens, les novatiens, les montanistes, les priscillianistes, les manichéens, les albigeois, les vaudois et les anabaptistes, les calvinistes, si bien accommodés par votre illustre aïeul Nez-d’Argent, et tant d’autres sectateurs ou défenseurs de quelque opinion contraire à la croyance de l’Église. Le nombre en est grand. Car la diversité est le propre de l’erreur. On ne s’arrête pas sur la pente funeste de l’hérésie ; le schisme produit le schisme à l’infini. On ne trouve en face de l’Église véritable que de la poussière d’églises. J’ai recueilli dans Bossuet, monsieur le duc, une admirable définition de l’hérétique. « Un hérétique, dit Bossuet, est celui qui a une opinion à lui, qui suit sa propre pensée et son sentiment particulier. » Or, le juif, n’ayant reçu ni le baptême ni la vérité, ne peut être dit hérétique.

» Aussi voit-on que l’Inquisition ne sévit jamais contre un juif en tant que juif, et que, si elle en abandonna quelqu’un au bras séculier, ce fut comme profanateur, blasphémateur ou corrupteur des fidèles. Le juif, monsieur le duc, serait plutôt un infidèle, puisque nous nommons ainsi ceux qui, n’étant point baptisés, ne croient point les vérités de la religion chrétienne. Encore ne devons-nous point rigoureusement considérer le juif comme un infidèle de la même sorte qu’un mahométan ou un idolâtre. Les juifs ont une place unique et singulière dans l’économie des vérités éternelles. Ils reçoivent de la théologie une désignation conforme à leur rôle dans la tradition. Au moyen âge on les nommait des témoins. Il faut admirer la force et l’exactitude de ce terme. Dieu les conserve en effet pour qu’ils servent de témoins et de garants des paroles et des actes sur lesquels notre religion est fondée. Il ne faut pas dire que Dieu rend exprès les juifs obstinés et aveugles, afin qu’ils servent de preuve au christianisme ; mais il profite de leur obstination libre et volontaire, pour nous confirmer dans notre croyance. Il les conserve dans ce dessein parmi les nations.

— Mais pendant ce temps, dit M. de Brécé, ils nous prennent notre argent et détruisent nos énergies nationales.

— Et ils insultent l’armée, dit le général Cartier de Chalmot, ou mieux ils la font insulter par des aboyeurs à leurs gages.

— C’est criminel, dit l’abbé Guitrel avec douceur. Le salut de la France est dans l’union du clergé et de l’armée.

— Alors, monsieur l’abbé, pourquoi défendez-vous les juifs ? demanda le duc de Brécé.

— Bien éloigné de les défendre, répondit M. l’abbé Guitrel, je condamne leur impardonnable erreur, qui est de ne pas croire à la divinité de Jésus-Christ. Sur ce point leur opiniâtreté demeure invincible. Ce qu’ils croient est croyable. Mais ils ne croient pas tout ce qu’il faut croire. Par là, ils se sont attiré la réprobation qui pèse sur eux. Cette réprobation est attachée à la nation et non point aux individus, et elle ne saurait atteindre les israélites convertis au christianisme.

— Pour moi, dit M. de Brécé, les juifs convertis me sont aussi odieux et plus odieux, peut-être, que les autres juifs. C’est la race que je hais.

— Permettez-moi de n’en rien croire, monsieur le duc, dit l’abbé Guitrel, car ce serait pécher contre la doctrine et contre la charité. Et vous pensez, comme moi, j’en suis sûr, qu’il convient de savoir gré, dans une certaine mesure, aux personnes israélites, non converties, de leurs bonnes intentions et de leur libéralité en faveur de nos œuvres pieuses. On ne peut nier, par exemple, que les familles R*** et F*** n’aient donné à cet égard un exemple qui devrait être suivi dans toutes les maisons chrétiennes. Je dirai même que madame Worms-Clavelin, bien qu’elle ne soit pas encore ouvertement convertie au catholicisme, a cédé, dans plusieurs circonstances, à des inspirations vraiment angéliques. Nous devons à l’épouse du préfet la tolérance dont jouissent, dans notre département, au milieu de la persécution générale, nos écoles congréganistes.

» Quant à madame la baronne de Bonmont, juive de naissance, elle est chrétienne de fait et d’esprit et elle imite, en quelque sorte, ces saintes veuves des siècles passés, qui donnaient aux églises et aux pauvres une partie de leurs richesses.

— Ces Bonmont, dit M. Lerond, s’appellent de leur vrai nom Gutenberg, et sont d’origine allemande. Le grand-père s’est enrichi en fabriquant de l’absinthe et du vermout, des poisons ; il a été condamné trois fois comme contrefacteur et comme falsificateur. Le père, industriel et financier, fit une scandaleuse fortune dans la spéculation et les accaparements. Depuis lors, sa veuve a donné un ciboire d’or à monseigneur Charlot. Ces gens-là me font songer aux deux procureurs qui, après avoir entendu un sermon du bon père Maillard, se disaient l’un à l’autre, tout bas, à la porte de l’église : « Compère, faut-il donc restituer ? »

» Il est remarquable, continua M. Lerond, qu’il n’y ait point de question sémitique en Angleterre.

— C’est parce que les Anglais n’ont point le cœur placé comme nous l’avons, dit M. de Brécé, ni le sang bouillant comme le nôtre.

— Assurément, dit M. Lerond. J’apprécie cette remarque, monsieur le duc, mais c’est peut-être aussi parce que les Anglais emploient leurs capitaux dans l’industrie, tandis que nos laborieuses populations réservent les leurs à l’épargne, c’est-à-dire à la spéculation, c’est-à-dire aux juifs. Tout le mal vient de ce que nous avons les institutions, les lois et les mœurs de la Révolution. Le salut est dans un prompt retour à l’ancien régime.

— C’est vrai ! dit le duc de Brécé, pensif.

Ils allaient ainsi conversant. Soudain, devant eux, par le chemin que le feu duc avait ouvert dans son parc aux habitants du bourg, un char à bancs passa, rapide, gai, tapageur, portant, au milieu de fermières en chapeaux à fleurs et de cultivateurs en blouse, un jovial gaillard à barbe rousse, fumant sa pipe, et qui fit mine, avec sa canne, d’ajuster des faisans, le docteur Cotard, député en exercice de l’arrondissement de Brécé, ancienne seigneurie de Brécé.

— C’est un spectacle au moins étrange, dit M. Lerond en secouant la poussière du char à bancs, de voir l’officier de santé Cotard représenter au Parlement cet arrondissement de Brécé que vos ancêtres, monsieur le duc, ont comblé, pendant huit cents ans, de gloire et de bienfaits. Je relisais hier encore, dans le livre de monsieur de Terremondre, la lettre que le duc de Brécé, votre trisaïeul, écrivait en 1787 à son intendant et dans laquelle il laisse voir la bonté de son cœur. Vous vous rappelez cette lettre, monsieur le duc ?

M. de Brécé répondit qu’il croyait se la rappeler, mais que les termes mêmes ne lui étaient pas présents.

Et aussitôt M. Lerond cita de mémoire les phrases essentielles de cette lettre touchante : « J’ai appris, écrivait le bon duc, que l’on désolait les habitants de Brécé en les empêchant de prendre des fraises dans les bois. On trouvera le secret de me faire haïr, et cela me procurera un des plus vifs chagrins que je puisse avoir en ce monde. »

— J’ai trouvé encore, poursuivit M. Lerond, d’intéressants détails sur la vie du bon duc de Brécé dans le précis de monsieur de Terremondre. Le duc passa ici même, sans être inquiété, les plus mauvais jours. Sa bienfaisance lui assura, pendant la Révolution, l’amour et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu’un décret de l’Assemblée nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de la garde nationale de Brécé. Monsieur de Terremondre nous apprend encore que, le 20 septembre 1792, la municipalité de Brécé se rendit dans la cour du château et y planta un arbre de la Liberté auquel cette inscription fut suspendue : « Hommage à la vertu. »

— Monsieur de Terremondre, répliqua le duc de Brécé, a puisé ces renseignements dans les archives de ma famille. Je les lui ai fait ouvrir. Malheureusement je n’ai jamais eu le loisir d’en prendre connaissance par moi-même. Le duc Louis de Brécé, dont vous parlez, surnommé le bon duc, mourut de chagrin en 1794. Il était doué d’un caractère bienveillant, auquel les révolutionnaires eux-mêmes se plurent à rendre hommage. On s’accorde à reconnaître qu’il s’honora par sa fidélité à son roi ; qu’il fut bon maître, bon père et bon mari. Il ne faut tenir aucun compte des prétendues révélations produites par un monsieur Mazure, archiviste départemental, d’après lesquelles le bon duc aurait entretenu des relations intimes avec ses plus jolies vassales et volontiers exercé le droit de jambage. Au reste, c’est là un droit fort hypothétique et dont, pour ma part, je n’ai jamais découvert la trace dans les archives de Brécé, qui ont déjà été dépouillées en partie.

— Ce droit, dit M. Lerond, s’il a jamais existé dans quelque province, se réduisait à une redevance de viande ou de vin que les serfs devaient fournir à leur seigneur avant de contracter mariage. Je crois me rappeler que, dans certaines localités, cette redevance se payait en espèces sonnantes et qu’elle était de trois sous.

— À cet égard, reprit M. de Brécé, je crois le bon duc entièrement lavé des accusations portées par ce monsieur Mazure, qu’on me dit être un mauvais esprit. Malheureusement…

M. de Brécé poussa un léger soupir et reprit d’une voix un peu plus basse et voilée :

— Malheureusement le bon duc lisait beaucoup de mauvais livres. On a trouvé dans la bibliothèque du château des éditions entières de Voltaire et de Rousseau, reliées en maroquin, à ses armes. Il subit, en quelque sorte, la détestable influence que les idées philosophiques exerçaient, à la fin du xviiie siècle, sur toutes les classes de la nation et même, il faut bien le dire, sur la haute société. Il avait la manie d’écrire. Il a rédigé des Mémoires dont je possède le manuscrit. Madame de Brécé et monsieur de Terremondre y ont jeté les yeux. On est surpris de trouver dans ces Mémoires quelques traits de l’esprit voltairien. Monsieur de Brécé s’y montre parfois favorable aux encyclopédistes. Il était en correspondance avec Diderot. Aussi n’ai-je pas cru devoir autoriser la publication de ces Mémoires, malgré les sollicitations de plusieurs érudits de la région et de monsieur de Terremondre lui-même.

» Le bon duc tournait assez joliment les vers. Il remplissait des cahiers entiers de madrigaux, d’épigrammes et de contes. C’est bien pardonnable. Ce qui l’est moins, c’est qu’il se laissait aller, dans ses poésies fugitives, jusqu’à railler les cérémonies du culte et même les miracles opérés par l’intervention de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles. Je vous prie, messieurs, de n’en rien dire. Cela doit rester entre nous. Je serais désolé de livrer ces anecdotes en pâture à la malignité publique et à la curiosité malsaine d’un monsieur Mazure. Ce duc de Brécé est mon trisaïeul. Je pousse très loin l’esprit de famille. Je pense que vous ne m’en blâmez pas.

— Il y a, monsieur le duc, dit l’abbé Guitrel, un enseignement précieux et de grandes consolations à tirer des faits que vous venez de produire. Nous en pouvons conclure que la France, tombée au xviiie siècle dans l’irréligion et gagnée à l’impiété jusque dans ses sommets, à ce point que des hommes honorables par ailleurs, comme monsieur votre trisaïeul, sacrifiaient à la fausse philosophie, que la France, dis-je, punie de ses crimes par une affreuse révolution dont les effets se font sentir encore, revient à résipiscence et voit renaître la piété dans toutes les classes de la nation et particulièrement dans les classes les plus hautes. Un exemple tel que le vôtre, monsieur le duc, ne saurait être perdu ; si le xviiie siècle, considéré dans son ensemble, peut paraître le siècle du crime, le xixe vu de haut, pourra être nommé, si je ne m’abuse, le siècle de l’amende honorable.

— Puissiez-vous dire vrai ! soupira M. Lerond. Mais je n’ose l’espérer. Mis en contact, par ma profession d’avocat, avec la masse de la population, je la trouve le plus souvent indifférente ou même hostile en matière religieuse. Mon expérience du monde, permettez-moi de vous le dire, monsieur l’abbé, me dispose à épouser la tristesse profonde de monsieur l’abbé Lantaigne, bien loin de me faire partager votre optimisme. Et, sans sortir d’ici, ne voyez-vous pas que la terre chrétienne de Brécé est devenue le fief du docteur Cotard, athée et franc-maçon ?

— Et qui sait, demanda le général, si monsieur de Brécé n’est pas en état de battre monsieur Cotard aux prochaines élections ? On m’a dit que la lutte n’était pas impossible, et qu’un assez grand nombre d’électeurs se montraient disposés à voter pour le château.

— Ma résolution est ferme, répondit M. de Brécé. On ne m’en fera pas changer. Je ne me présenterai pas à la députation. Je n’ai pas ce qu’il faut pour représenter les électeurs de Brécé, et les électeurs de Brécé n’ont pas ce qu’il faut pour que je les représente.

Cette parole lui avait été inspirée lors de son échec électoral par M. Lacrisse, son secrétaire, et depuis lors il se plaisait à la prononcer chaque fois qu’il en trouvait l’occasion.

À ce moment, le duc et ses hôtes virent venir à eux trois dames qui, ayant descendu les degrés du perron, s’avançaient par la grande allée du parc.

C’étaient les trois dames de Brécé, la mère, la femme et la fille du duc actuel, toutes trois grandes, massives, les cheveux tirés et plats, le teint hâlé, le visage couvert de taches de rousseur, vêtues de lainages noirs et fortement chaussées. Elles allaient à la chapelle de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles, située dans le parc à mi-chemin du bourg et du château, au bord d’une source.

Le général proposa d’accompagner ces dames.

— Nous ne pouvons mieux faire, dit M. Lerond.

— Assurément, dit l’abbé Guitrel, d’autant plus que le sanctuaire, restauré par les soins de monsieur le duc et revêtu d’une riche décoration, offre aux regards l’aspect le plus heureux.

L’abbé Guitrel prenait un intérêt particulier à la chapelle de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles. Il en avait écrit l’histoire en une brochure archéologique et pieuse, conçue pour attirer les pèlerins. L’origine du sanctuaire remontait, selon lui, au règne de Clotaire II. « À cette époque, disait l’historien, saint Austrégisile, chargé d’ans et d’œuvres, épuisé par ses travaux apostoliques, bâtit de ses mains, en ce lieu désert, une cabane, pour y attendre, dans la méditation, l’heure de sa mort bienheureuse, et un oratoire afin d’y déposer une image miraculeuse de la Sainte Vierge. » Cette assertion avait été vivement combattue dans le Phare, par M. Mazure. L’archiviste départemental soutenait que le culte de Marie était bien postérieur au vie siècle et qu’à l’époque où l’on présume que vécut Austrégisile, il n’y avait point de statues de la Vierge. À quoi M. Guitrel répondit dans la Semaine religieuse que les druides eux-mêmes, avant la naissance de Jésus-Christ, vénéraient les images de la Vierge qui devait enfanter, et qu’ainsi, sur notre vieux sol, destiné à voir fleurir avec un éclat singulier le culte de la Sainte Vierge, Marie eut des autels et des images, pour ainsi dire prophétiques comme le témoignage des sybilles, et qui devancèrent sa venue au monde ; que par conséquent il n’y avait pas lieu d’être surpris que saint Austrégisile possédât, au temps de Clotaire II, une image de la Sainte Vierge. M. Mazure avait traité de rêveries les arguments de M. Guitrel. Et personne n’avait lu cette polémique, hors M. Bergeret qui était curieux de toutes choses.

« Le sanctuaire élevé par le saint apôtre, poursuivait dans sa brochure M. l’abbé Guitrel, fut reconstruit avec une grande magnificence au xiiie siècle. Lors des guerres de religion qui désolèrent la contrée au xvie siècle, les protestants incendièrent la chapelle, sans pouvoir toutefois détruire la statue qui échappa miraculeusement aux flammes. Le sanctuaire fut relevé sur le désir du roi Louis XIV et de sa pieuse mère, mais il fut détruit de fond en comble, sous la Terreur, par les commissaires de la Convention qui portèrent la statue miraculeuse dans la cour du château de Brécé avec le mobilier de la chapelle et en firent un feu de joie. Un pied de la Vierge fut heureusement soustrait aux flammes par une bonne paysanne qui le garda précieusement sous de vieux linges au fond d’un chaudron, où il fut retrouvé en 1815. Ce pied fut renfermé dans la nouvelle statue exécutée à Paris en 1832, grâce à la munificence du feu duc de Brécé. » M. l’abbé Guitrel énumérait ensuite les miracles accomplis depuis le vie siècle jusqu’à nos jours par l’intervention de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles. Notre-Dame-des-Belles-Feuilles était spécialement invoquée pour les affections des voies respiratoires et des poumons. Mais M. Guitrel affirmait qu’elle avait écarté, en 1871, les soldats allemands du bourg et du château de Brécé et guéri miraculeusement de leurs blessures deux mobiles de l’Ardèche dirigés sur le château de Brécé, alors converti en hôpital.



Ils atteignirent le creux d’un étroit vallon où courait un ruisseau entre des pierres moussues. Là, sur une base de grès erratiques, couronnée de chênes nains, s’élevait l’oratoire de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles, nouvellement construit, d’après les plans de M. Quatrebarbe, architecte diocésain, dans un style moderne et dévot, que les gens du monde croyaient être gothique.

— Cet oratoire, dit M. l’abbé Guitrel, incendié en 1559 par les calvinistes et dépouillé par les révolutionnaires en 1793, n’était plus qu’un amas de décombres. Comme un autre Néhémie, monsieur le duc de Brécé vient de relever le sanctuaire. Le pape y a, cette année même, attaché de nombreuses indulgences, dans le dessein, sans doute, de raviver en ce pays le culte de la Sainte Vierge. Monseigneur Charlot y est venu lui-même célébrer les saints mystères. Et, depuis lors, les pèlerins affluent. Il en vient de toutes les parties du diocèse ; il en vient même des lieux circonvoisins. Nul doute que ce zèle, ce concours, n’attirent des grâces importantes sur la contrée. Moi-même, j’ai eu le bonheur d’amener aux pieds de la Vierge des Belles-Feuilles plusieurs familles honnêtes du faubourg des Tintelleries. Et, avec la permission du duc de Brécé, j’ai plusieurs fois dit la messe sur cet autel privilégié.

— C’est vrai, dit madame de Brécé. Et je m’aperçois que monsieur Guitrel porte à notre chapelle plus d’intérêt que monsieur le curé de Brécé.

— Ce bon monsieur Traviès ! dit le duc ; c’est un excellent prêtre, mais un chasseur passionné. Il ne songe qu’à tirer des perdreaux. L’autre jour, en revenant de porter l’extrême-onction à un mourant, il a ramassé trois pièces.

— Vous pouvez, messieurs, dit l’abbé Guitrel, contempler, à travers les branches dénudées, la chapelle qui, dans la belle saison, disparaît sous le feuillage épais.

— Une des raisons, dit M. de Brécé, pour lesquelles je me suis déterminé à relever la chapelle de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles, c’est que j’ai appris, par suite de recherches opérées dans mes archives, que le cri de guerre de ma famille était : « Brécé Notre-Dame ! »

— C’est curieux, dit le général Cartier de Chalmot.

— N’est-ce pas ? dit madame de Brécé.

Au moment où les dames de Brécé, suivies de M. Lerond, traversaient le ruisseau sur le pont rustique appuyé à la base de la chapelle, une fillette de treize ou quatorze ans, déguenillée, les cheveux d’un blanc sale comme son visage, se coulait hors des taillis, de l’autre côté du ravin, montait les degrés et s’élançait dans l’oratoire.

— C’est Honorine ! dit madame de Brécé.

— J’étais depuis longtemps curieux de la voir, dit M. Lerond. Et je vous remercie, madame, de l’occasion que vous m’offrez de satisfaire ma curiosité. On a tant parlé d’elle !

— Effectivement, dit le général Cartier de Chalmot. Cette jeune fille a été l’objet de véritables enquêtes.

— Monsieur de Goulet, dit l’abbé Guitrel, fréquente assidûment le sanctuaire de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles. Il se plaît à passer de longues heures auprès de celle qu’il appelle sa mère.

— Nous aimons beaucoup monsieur de Goulet, dit madame de Brécé. Quel dommage qu’il soit d’une santé si délicate !

— Hélas oui ! dit l’abbé Guitrel. Ses forces déclinent de jour en jour.

— Il devrait se ménager, dit madame de Brécé, prendre du repos.

— Le peut-il, madame ? dit l’abbé Guitrel. L’administration du diocèse ne lui laisse pas un instant de loisir.

Les trois dames de Brécé, le général, M. Guitrel, M. Lerond et M. de Brécé virent, en entrant dans la chapelle, Honorine en extase au pied de l’autel.

L’enfant agenouillée, les mains jointes et le cou tendu, ne bougeait pas. Ils respectèrent l’état mystérieux où ils la trouvaient et, ayant pris de l’eau bénite en silence, ils promenèrent lentement leur regard du tabernacle gothique aux vitraux représentant saint Henri sous les traits du comte de Chambord, saint Jean-Baptiste et saint Guy exécutés, quant au visage, d’après les photographies du comte Jean, décédé en 1867, et du feu comte Guy, membre, en 1871, de l’Assemblée de Bordeaux.

Un voile recouvrait la statue miraculeuse de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles qui surmontait l’autel. Mais sur le mur peint de couleurs vives, du côté de l’Évangile, au-dessus du bénitier, se tenait debout, toute claire, ceinte de son écharpe bleue, Notre-Dame de Lourdes.

Le général tourna vers elle des yeux façonnés par cinquante ans de respect mécanique et contempla l’écharpe bleue comme si c’eût été le drapeau d’une nation amie. Il avait toujours été spiritualiste ; il avait toujours considéré la croyance à une vie future comme la base même des règlements militaires ; avec l’âge et la maladie, il devenait pieux et pratiquait. Depuis quelques jours, sans en laisser rien paraître, il était troublé, tout au moins attristé, par les récents scandales. Sa candeur s’effrayait d’un tel tumulte de paroles et de passions. De vagues craintes l’agitaient. Il pria mentalement Notre-Dame de Lourdes de protéger l’armée française.

Tous maintenant, les femmes, le duc, l’avocat, le prêtre, tenaient leur regard attaché sur les souliers percés d’Honorine immobile. Graves, épais et mornes, ils se figeaient en admiration devant ces petits reins de chat sauvage, tout roidis. Et M. Lerond, qui se piquait d’être observateur, faisait des observations.

Enfin Honorine sortit de son extase. Elle se leva, salua l’autel, se retourna et, comme surprise de voir tant de monde, s’arrêta, écartant des deux mains les cheveux qui lui couvraient les yeux.

— Eh bien ! mon enfant, avez-vous vu la Sainte Vierge, cette fois ? demanda madame de Brécé.

Honorine prit, pour répondre, sa voix des catéchismes, la voix aiguë et montante des réponses apprises :

— Oui, madame. La bonne Vierge est restée un bon moment, puis elle s’est roulée comme une toile. Et puis, je n’ai plus rien vu.

— Elle vous a parlé ?

— Oui, madame.

— Que vous a-t-elle dit ?

— Elle m’a dit : « Il y a bien de la misère à la maison. »

— Ne vous a-t-elle pas dit autre chose ?

— Elle a dit : « Y aura bien de la misère à la campagne sur le rapport des récoltes et des bestiaux. »

— Ne vous a-t-elle pas dit d’être sage ?

— « Il faut bien prier », qu’elle m’a dit. Et puis elle a dit comme ça : « Je vous salue. Il y a bien de la misère à la maison. »

Et les paroles de l’enfant résonnaient dans un silence auguste.

— Elle était bien belle, la Sainte Vierge ? demanda encore madame de Brécé.

— Oui, madame. Seulement, il lui manquait un œil et une joue, parce que je n’avais pas assez prié.

— Avait-elle une couronne sur la tête ? demanda M. Lerond qui, ayant appartenu à la magistrature, était curieux et interrogeant.

Honorine hésita, prit son air sournois et répondit :

— Elle avait sa couronne à côté de la tête.

— À droite ou à gauche ? demanda M. Lerond.

— À droite et à gauche, répondit Honorine.

Madame de Brécé intervint :

— Vous voulez dire, mon enfant, tantôt à droite et tantôt à gauche… N’est-ce pas là ce que vous voulez dire ?

Mais Honorine ne fit point de réponse.

Elle s’enfonçait parfois dans ces silences sauvages, baissant les yeux, frottant son menton sur son épaule et se tournant les hanches. On cessa de l’interroger. Elle se glissa dehors. Et M. de Brécé donna des explications.

Honorine Porrichet, fille de cultivateurs établis depuis de longues années à Brécé et tombée dans un complet dénuement, avait mené une enfance maladive. D’une intelligence lente et tardive, on l’avait d’abord crue idiote. M. le curé lui reprochait son humeur sauvage et son habitude de se cacher dans les bois. Il ne lui était pas favorable. Mais des ecclésiastiques éclairés, qui la virent et l’interrogèrent, ne découvrirent rien de mauvais en elle. Elle fréquentait les églises et y demeurait dans des rêveries qui n’étaient pas de son âge. Sa piété s’exalta encore aux approches de sa première communion. Elle fut atteinte à cette époque d’une phtisie laryngée et condamnée par les médecins. Le docteur Cotard, entre autres, déclara qu’elle était perdue. Quand le nouvel oratoire de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles fut inauguré par monseigneur Charlot, Honorine s’y rendit assidûment. Elle y eut des extases et des visions. Elle vit la Sainte Vierge qui lui dit : « Je suis Notre-Dame-des-Belles-Feuilles. » Un jour Marie s’approcha d’elle et lui toucha du doigt la gorge en lui annonçant qu’elle était guérie.

— Honorine, ajouta M. de Brécé, rapporta elle-même ce fait extraordinaire. Elle le fit plusieurs fois avec une grande simplicité. On prétend qu’elle a varié dans ses déclarations. Mais il est certain que ses incertitudes ne portent que sur des circonstances accessoires. Il est certain aussi qu’elle cessa subitement de souffrir du mal qui la terrassait. Les médecins qui l’examinèrent et l’auscultèrent à la suite de l’apparition miraculeuse ne constatèrent rien d’anormal aux bronches ni aux poumons. Le docteur Cotard lui-même avoua qu’il ne comprenait rien à cette guérison.

— Que pensez-vous de ces faits ? demanda M. Lerond à l’abbé Guitrel.

— Ils sont dignes d’attention, répondit le prêtre. Ils inspirent à tout observateur de bonne foi des réflexions de plus d’un genre. On ne saurait trop les étudier. Quant à dire davantage, je ne puis. Certes, je n’écarterai pas, comme fait monsieur Lantaigne avec un dédain téméraire, des faits si intéressants, si consolants. Je n’oserai pas non plus, comme monsieur de Goulet, les qualifier de miraculeux. Je m’abstiens.

— Il faut considérer, dit M. de Brécé, dans le cas de la jeune Honorine Porrichet, d’une part la guérison vraiment extraordinaire et, je puis le dire, en opposition avec la science médicale, et, d’une autre part, les visions dont elle se dit gratifiée. Or vous n’ignorez pas, monsieur l’abbé, que les yeux de cette jeune fille ayant été photographiés pendant une de ses visions, le cliché, obtenu par l’opérateur, dont la bonne foi ne peut être suspectée, reproduisit l’image de la Sainte Vierge imprimée dans la pupille de la voyante. Des personnes sérieuses affirment avoir vu ces photographies et avoir distingué, à l’aide d’une forte loupe, la statue de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles.

— Ce sont des faits dignes d’attention, répondit l’abbé Guitrel, dignes de l’attention la plus soutenue. Mais il faut savoir suspendre son jugement, ne point tirer des conclusions prématurées. N’imitons pas les incrédules qui se hâtent de conclure, au gré de leurs passions. L’Église, en matière de miracle, est d’une extrême défiance. Elle exige des preuves, des preuves irréfutables.

M. Lerond demanda s’il était possible de se procurer les photographies présentant l’image de la Sainte Vierge dans la pupille de la jeune Honorine Porrichet, et M. de Brécé promit d’écrire à ce sujet au photographe, qui avait son atelier, croyait-il, en ville, sur la place Saint-Exupère.

— Quoi qu’il en soit, dit madame de Brécé, cette petite Honorine est très honnête, très sage. Et il faut bien que ce soit par une protection d’en haut. Car elle est abandonnée de ses parents, que la misère et la maladie accablent. Je me suis assurée qu’elle tenait une bonne conduite.

— Ce qui n’est pas le cas de toutes les filles de son âge, au village, ajouta madame la duchesse douairière de Brécé.

— Il n’est que trop vrai, dit M. de Brécé. La démoralisation va croissant dans les classes agricoles. Général, je vous en citerai des exemples effrayants. Mais cette petite Honorine est l’innocence même.



Tandis que ces propos étaient tenus sur le seuil de la chapelle, Honorine avait rejoint Isidore dans les fourrés de la Guerche. Isidore l’attendait là, sur un lit de feuilles mortes. Il l’attendait avec impatience, pensant qu’elle lui apporterait quelque chose à manger ou des sous, et il l’attendait aussi pour l’amour d’elle, parce qu’elle était sa bonne amie. C’est lui-même qui, ayant vu tantôt les messieurs et les dames du château aller à la chapelle, en avait tout de suite averti Honorine, pour qu’elle courût se mettre en extase. Il lui demanda :

— Quoi qu’ils t’ont donné ? Fais voir ! Et, comme elle n’apportait rien, il la battit, sans lui faire grand mal. Elle le griffa et le mordit. Puis elle lui dit :

— À quoi ça sert ? Il lui dit :

— Jure qu’ils t’ont rien donné !

Elle jura. Et, ayant sucé le sang qui perlait sur leurs pauvres bras, ils se réconcilièrent. Et, comme ils n’avaient rien, ils s’amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l’un de l’autre. Isidore, né d’une veuve, mauvaise femme adonnée à la boisson, n’avait pas de père connu. Il passait sa vie dans les bois. Personne ne s’occupait de lui. De deux ans plus jeune qu’Honorine, il avait une longue habitude des choses de l’amour. Ces choses étaient même les seules qui ne lui eussent jamais manqué sous les arbres de la Guerche, de Lénonville et de Brécé. Ce qu’il en faisait avec Honorine était par désœuvrement et faute d’une autre occupation. Honorine y mettait par moments un goût plus vif. Mais elle ne pouvait donner beaucoup de prix à des actions si communes et si faciles. Il suffisait d’un lapin, d’un oiseau, d’un gros insecte pour les en distraire.



M. de Brécé rentra au château avec ses invités. Les murs froids du vestibule étaient hérissés de massacres, de bois de cerfs, de têtes de daguets et de dix-cors qui gardaient, dans l’apprêt du naturaliste et sous les mangeures des vers, la tristesse des abois, et dont l’œil d’émail semblait encore répandre cette sueur d’agonie pareille à des larmes. Cornes, andouilliers, os blanchis, têtes coupées, hures, trophées par lesquels les victimes célébraient leurs meurtriers illustres, gentilshommes de France, Bourbons de Naples et d’Espagne. Sous l’escalier monumental s’enfonçait une voiture amphibie dont la caisse, en façon de barque, se démontait et servait, dans les chasses, au passage des rivières. Elle était vénérée pour avoir traîné des rois exilés.

M. l’abbé Guitrel posa soigneusement son riflard de coton sous le visage noir d’un ragot formidable, et passa le premier, entre deux cariatides tourmentées de Ducerceau, par la porte de gauche, qui donnait accès au salon, où les trois dames de Brécé, rentrées les premières au château, se tenaient avec madame de Courtrai, leur voisine et amie.

Vêtues de noir, dans la suite ininterrompue des deuils de famille et des deuils princiers, très simples, agrestes et monastiques, ces dames causaient entre elles de mariages et de morts, de maladies et de médicaments, sous les peintures des plafonds et des lambris où apparaissaient çà et là, dans le noir opaque des toiles, la barbe grise d’un Henri IV embrassé par une Minerve tétonnière, la face pâle d’un Louis XIII opprimé par les croupes flamandes de la Victoire et de la Clémence aux tuniques envolées, la nudité rouge brique d’un vieillard, le Temps, épargnant les fleurs de lis, et encore et partout les reins à fossettes des petits génies qui soutenaient l’écu de Brécé aux trois torches d’or.

Cependant madame la duchesse douairière de Brécé tricotait des fichus de laine noire pour les orphelines. Sans cesse elle y occupait ses mains et y contentait son cœur, depuis le temps déjà lointain où elle avait brodé une courtepointe pour le lit dans lequel le roi devait coucher à Chambord.

Sur les consoles, sur les tables, s’étalait une multitude de photographies, dans des cadres à chevalet, de couleurs et de formes variées, en peluche, en cristal, en nickel, en porcelaine, en galuchat, en bois sculpté, en cuir gaufré. Il s’en trouvait de dorés, imitant un fer à cheval, une palette avec des couleurs et les brosses, une feuille de marronnier, un papillon. Et dans ces cadres figuraient des femmes, des hommes, des enfants, parents ou alliés, des princes de la maison de Bourbon, des prélats, le comte de Chambord et le pape Pie IX. À droite de la cheminée, sur une console ancienne portée par des Turcs dorés, monseigneur Charlot souriait de toute sa large face, comme un père, spirituel, aux jeunes militaires pressés autour de lui, officiers, brigadiers, simples soldats, portant sur la tête, le col et la poitrine, tout ce que l’armée démocratique a laissé de parures martiales à sa cavalerie. Il souriait aux adolescents en tenue de bicyclette ou de polo ; il souriait aux jeunes filles. Il y avait des dames jusque sur les tables volantes, des dames de tout âge, plusieurs aux traits accentués, ayant l’air d’hommes, deux ou trois charmantes.

— « Mame » de Courtrai ! s’écria M. de Brécé en entrant derrière le général. Comment va, chère « Mame » ?

Et poursuivant, dans un coin du vaste salon, la conversation commencée dans le parc avec M. Lerond, il conclut :

— Car enfin, l’armée, c’est tout ce qui nous reste. De tout ce qui faisait autrefois la force et la grandeur de la France, il ne subsiste absolument plus que l’armée. La République parlementaire a ébranlé le gouvernement, compromis la magistrature, corrompu les mœurs publiques. L’armée reste seule debout sur ces ruines. C’est pourquoi je dis qu’il est sacrilège d’y toucher.

Il s’arrêta. N’ayant pas l’habitude de serrer de près les questions, il s’en tenait d’ordinaire aux généralités. Personne ne contestait la noblesse de ses sentiments.

Madame de Courtrai, jusque-là renfermée dans des réflexions sur les tisanes, dressa la tête et leva sur M. de Brécé sa face de vieux garde-chasse.

— J’espère bien que vous avez notifié votre désabonnement à ce journal qui fait cause commune avec les ennemis de l’armée et de la patrie. Mon mari a renvoyé à l’administration le numéro qui contenait l’article… Vous savez… l’article infâme…

— Mon neveu, répondit M. de Brécé, m’écrit qu’à son cercle une pétition est affichée pour exiger le désabonnement, et qu’elle se couvre de signatures. Presque tous les membres du cercle y adhèrent, à la réserve d’acheter le journal au numéro.

— L’armée, dit M. Lerond, est au-dessus de toutes les attaques.

Le général Cartier de Chalmot rompit le silence dans lequel il s’était enfermé jusque-là :

— J’aime à vous l’entendre dire. Et si, comme moi, vous viviez avec le soldat, vous seriez agréablement surpris de constater les qualités d’endurance, de discipline, d’entrain et de bonne humeur qui font du troupier français un outil tactique de premier ordre. Je ne me lasse pas de le redire : de telles unités sont à la hauteur de toutes les tâches. J’affirme, avec l’autorité d’un chef parvenu au terme de sa carrière, que, si l’on envisage l’esprit qui l’anime, l’armée française mérite tous les éloges. De même, je me plais à rendre hommage aux efforts persévérants dont l’organisation de cette armée a été l’objet de la part de plusieurs officiers généraux de la plus haute capacité et je déclare que ces efforts ont été couronnés d’un éclatant succès.

Il ajouta d’une voix plus basse et plus grave :

— Il ne me reste qu’à émettre cette maxime qu’il faut considérer, en fait d’hommes, la qualité préférablement au nombre et s’attacher à former des corps d’élite. En exprimant ces idées, je suis sûr de n’être démenti par aucun grand capitaine. Mon testament militaire est contenu dans cette formule : « Le nombre n’est rien. La qualité est tout. » J’ajouterai que l’unité de direction est indispensable à une armée, et que ce grand corps doit obéir à une volonté unique, souveraine, immuable.

Il se tut. Le regard de ses yeux pâles était noyé de larmes. Des sentiments confus, inexpliqués, envahissaient l’âme de cet honnête et simple vieillard, le plus beau capitaine, jadis, de la gardé impériale, malade maintenant, usé, perdu comme dans une forêt au milieu de ce monde militaire nouveau qu’il ne comprenait pas,

Madame de Courtrai, qui ne goûtait guère les théories, tourna vers le général son regard de vieil homme farouche :

— Général, puisque, Dieu merci ! l’armée est respectée de tous, puisqu’elle est la seule force autour de laquelle nous restons tous groupés, pourquoi ne serait-elle pas aussi le gouvernement ? Pourquoi ne pas envoyer un colonel avec son régiment au Palais Bourbon et à l’Élysée ?…

Elle arrêta ses paroles devant le front nuageux du général.



M. de Brécé fit signe du doigt à M. Lerond.

— Vous n’avez pas vu la bibliothèque, monsieur Lerond ? Je vais vous la montrer. Vous aimez les livres anciens. Je suis sûr qu’elle vous intéressera.

À travers une galerie vaste et nue, dont le plafond était couvert d’une lourde peinture représentant Apollon et Louis XIII écrasant les ennemis du royaume, figurés par des furies et des hydres, M. de Brécé conduisit l’avocat des congrégations dans la salle où le duc Guy, maréchal de France, gouverneur de la province, avait établi la bibliothèque, vers 1605, au déclin de sa fortune et de son âge.

C’était une salle carrée qui, occupant tout le rez-de-chaussée du pavillon ouest, était éclairée au nord, au couchant et au midi par trois fenêtres sans rideaux, offrant trois tableaux clairs, charmants et magnifiques : au midi, la pelouse, un vase de marbre sur lequel deux ramiers étaient posés, les arbres du parc affinés par l’hiver et, dans la profondeur d’une allée de pourpre, les blanches statues du bassin de Galatée ; au couchant, la terre abaissée découvrant le ciel et le soleil, comme un œuf mythologique de lumière et d’or, brisé, répandu dans les nuées ; au nord, sous une clarté précise et froide, les coteaux labourés, de terre violette, l’ardoise et la fumée lointaine des toits de Brécé, le clocher fin comme une aiguille de la petite église.

Une table Louis XIV, deux chaises, une sphère terrestre du xviie siècle, avec une rose des vents sur l’étendue inexplorée du Pacifique, meublaient cette chambre sévère. Des armoires grillées en garnissaient les murs jusqu’au plafond. Leurs tablettes de bois peint en gris régnaient jusque sur la cheminée de vert antique. Et l’on voyait, à travers les mailles de fil de cuivre doré, les dos à fleurettes des livres anciens.

— La bibliothèque, dit M. de Brécé, a été commencée par le maréchal. Le duc Jean, son petit-fils, l’a beaucoup enrichie sous Louis XIV, et c’est lui qui l’a aménagée telle que vous la voyez. On n’y a pas beaucoup touché depuis.

— Vous avez le catalogue ? demanda M. Lerond.

M. de Brécé répondit que non. M. de Terremondre, grand amateur de vieux livres, l’avait vivement engagé à le faire faire. Mais il n’avait jamais eu le loisir de s’en occuper.

Il ouvrit une des armoires, et M. Lerond tira à lui successivement plusieurs volumes, des in-octavo, des in-quarto, des in-folio, reliés en veau marbre, en veau racine, en veau granit, en parchemin, en maroquin rouge ou bleu, et tous portant sur les plats l’écu aux trois torches surmonté de la couronne ducale. M. Lerond n’était pas un fin bibliophile ; pourtant il s’émerveilla, ayant mis la main sur un manuscrit admirablement calligraphié de la Dîme royale, offert par Vauban au maréchal.

Ce manuscrit était orné d’un frontispice ainsi que de plusieurs vignettes et culs-de-lampe.

— Ce sont des dessins originaux ? dit M. Lerond.

— Probablement, dit M. de Brécé.

— Ils sont signés, dit M. Lerond. Je crois pouvoir lire le nom de Sébastien Leclerc.

— C’est bien possible, dit M. de Brécé. M. Lerond remarqua, dans ces riches armoires, les livres de Tillemont sur l’histoire romaine et sur l’histoire ecclésiastique, le Coutumier de la province, les Traités innombrables des vieux légistes ; il dénombra les ouvrages de théologie, de controverse et d’hagiographie, les amples histoires généalogiques, les vieilles éditions des classiques grecs et des classiques latins, et ces livres plus grands que des atlas, composés pour le mariage du roi, pour l’entrée du roi à Paris, pour les fêtes de la convalescence du roi et pour les victoires du roi.

— C’est le fonds le plus ancien de la bibliothèque, dit M. de Brécé, la portion acquise par le maréchal. Voici, ajouta-t-il en ouvrant deux ou trois autres armoires, les acquisitions du duc Jean.

— Le ministre de Louis XVI, le « bon duc », comme on l’appelait ? demanda M. Lerond.

— Précisément, répondit M. de Brécé.

Le fonds du duc Jean couvrait tout le côté de la cheminée et tout le côté de la vue rustique et villageoise. M. Lerond lut à haute voix les titres poussés en or, entre deux nervures, sur les dos ornés des volumes : Encyclopédie méthodique, Œuvres de Montesquieu, Œuvres de Voltaire, Œuvres de Rousseau, de l’abbé Mably, de Condillac, Histoire des établissements des Européens dans les Indes, par Raynal. Puis il feuilleta les petits poètes et les conteurs à vignettes, Grécourt, Dorat, Saint-Lambert, le Boccace illustré par Marillier, le La Fontaine des Fermiers généraux.

— Les gravures sont un peu libres, dit M. de Brécé. J’ai dû faire disparaître d’autres ouvrages de la même époque, dont les figures étaient vraiment licencieuses.

Cependant M. Lerond découvrait, à côté de ces livres légers, une suite nombreuse d’ouvrages de politique et de philosophie, des traités sur l’esclavage, des relations de la Guerre des insurgents américains. Il ouvrit les Vœux d’un solitaire et il vit que les marges étaient couvertes d’annotations de la main du duc Jean. Il lut tout haut une de ces notes ;

L’auteur dit vrai : les hommes sont naturellement bons. Ce sont les faux principes de la société qui les rendent mauvais.

— Voilà, ajouta-t-il, ce que votre trisaïeul écrivait en 1790 !

— C’est curieux ! dit M. de Brécé en replaçant le livre sur le rayon.

Puis, ouvrant l’armoire du Nord :

— De ce côté sont les livres de mon grand-père, qui fut page de Charles X.

M. Lerond reconnut là, vêtus de basane sombre, de veau fauve, de demi-chagrin noir, les Œuvres de Chateaubriand, les collections de Mémoires sur la Révolution, les Histoires d’Anquetil, de Guizot, d’Augustin Thierry, le Cours de littérature de La Harpe, la Gaule poétique de Marchangy, les Discours de M. Lainé.

À la suite de cette littérature de la Restauration et du gouvernement de Juillet, traînaient sur une tablette deux ou trois brochures débraillées, relatives à Pie IX et au pouvoir temporel, deux ou trois volumes déguenillés de romans, un panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé dans l’église Saint-Exupère, le 8 juin 1890, par monseigneur Charlot, et quelques ouvrages de dévotion pour dames du monde. C’était la contribution du feu duc, membre de l’Assemblée nationale en 1871, et du duc actuel de Brécé, à la bibliothèque créée par le maréchal en 1605.



— Permettez que je ferme à clef les armoires, dit M. de Brécé. Il faut prendre garde ; mes fils sont, à l’heure qu’il est, de grands garçons. La fantaisie n’aurait qu’à leur venir de fouiller dans la bibliothèque. C’est qu’on trouverait là dedans des livres qui ne doivent pas tomber sous la main d’un jeune homme, ni sous les yeux d’une femme qui se respecte… quel que soit son âge.

Et M. de Brécé ferma les armoires avec le zèle de bien faire, la certitude heureuse d’emprisonner la luxure, le doute, l’impiété, les mauvaises pensées. Il goûtait le fier contentement de mettre sous clef le mal universel. Et ce sentiment, s’il s’y mêlait quelque vanité d’homme simple et quelque secrète jalousie d’ignorant, était encore assez pur et beau. Quand il eut fourré le trousseau de clefs dans sa poche, M. de Brécé tourna sur M. Lerond une face satisfaite.

— Au-dessus, dit-il, se trouve la chambre du roi. Les anciens inventaires embrassent sous cette dénomination tout l’étage supérieur. La chambre proprement dite renferme le lit où Louis XIII a couché. Il est encore recouvert de ses anciennes broderies de soie. Cette chambre mérite d’être vue.

M. Lerond ne tenait plus debout. Ses jambes, pliées tout le long de l’année sous un bureau, avaient mal enduré la marche sur le sol gras du parc, le piétinement dans les écuries, le pèlerinage sylvain à Notre-Dame-des-Belles-Feuilles : elles étaient molles et défaillantes et terminées par des pieds chauds et douloureux, car l’avocat des congrégations avait, malencontreusement, pour bien faire, chaussé des bottines vernies.

Il leva sur le plafond un regard de détresse et balbutia :

— Il se fait tard. Ne conviendrait-il pas de rejoindre ces dames au salon ?

M. de Brécé n’était terrible que dans la visite de ses écuries. Pour le reste de la tournée, ce propriétaire entendait raison.

— Il ne fait plus bien jour, en effet, dit-il. Ce sera pour une autre fois… À droite, monsieur Lerond, à droite, s’il vous plaît.

Dans l’embrasure de la porte, l’ancien substitut s’écria :

— Quels murs, monsieur le duc, quels murs ! Ils sont d’une épaisseur !

Son mince visage, demeuré tranquille et froid devant les trophées de chasse du vestibule, devant les peintures historiques du salon, devant les tapisseries somptueuses, le plafond magnifique de la galerie, devant ces beaux livres, ces reliures de maroquin au petit fer, s’animait, s’illuminait, éclatait d’admiration. M. Lerond avait enfin découvert un sujet de surprise et d’émoi, de méditation et de plaisir moral, un mur. Son âme de juge, brisée dans sa fleur en même temps que sa fortune, lors de l’exécution des Décrets, son cœur privé trop tôt de la joie de punir, jubilait à la vue d’un mur, de la chose sourde, muette et sombre qui rappelait à sa pensée ravie les idées de prison, de cachot, de peines subies, de vindicte sociale, de code, de loi, de justice, de morale, un mur !

— En effet, dit M. de Brécé, le mur, à cet endroit, entre la galerie et le pavillon, est d’une épaisseur extraordinaire. C’était la muraille extérieure du château primitif, construit en 1405.

Et M. Lerond contemplait le mur, le mesurait des yeux, le palpait de ses petites mains jaunes et crochues, l’étudiait, le vénérait, l’aimait, le possédait.

En rentrant dans le salon :

— Mesdames, dit-il aux dames de Brécé, le duc a bien voulu me faire les honneurs de sa curieuse bibliothèque. J’ai remarqué, en passant, ce mur extraordinaire qui sépare le pavillon de la galerie. Je ne crois pas qu’il existe rien d’aussi prodigieux même à Chambord.

Mais ni les dames de Brécé, ni madame de Courtrai ne l’entendirent. Elles étaient remplies et agitées d’une idée unique.

— Jean, cria madame de Brécé à son mari, Jean, regardez cela !

Et elle lui montrait un écrin de chagrin rouge, posé sur le guéridon, près de la lampe qu’on venait d’apporter. Cet écrin était en forme de boule, surmonté d’un appendice en façon de dé à coudre, et il se prolongeait à sa partie antérieure en manière de trèfle. Une carte de visite était posée tout à côté. Au pied de la table se pressaient, comme de petits chiens blancs, avec des faveurs bleues, des papiers de soie froissés.

— Jean, regardez donc !

L’abbé Guitrel, qui se tenait debout contre le guéridon, ouvrit d’une main respectueuse l’écrin et découvrit un ciboire d’or.

— Qui vous envoie cela ? demanda M. de Brécé.

— Regardez la carte… Je suis horriblement ennuyée. Je ne sais que faire.

M. de Brécé prit la carte, mit son lorgnon et lut :


Baronne Jules de Bonmont.
Pour Notre-Dame-des-Belles-Feuilles.


Il posa la carte sur la table, mit son lorgnon dans sa poche et murmura :

— C’est très contrariant !

— Un ciboire, un beau ciboire, dit M. l’abbé Guitrel.

— Quand j’étais enfant de chœur, dit le général, j’entendais les Pères appeler cette sorte de vase une custode.

— Un ciboire ou une custode, en effet, dit l’abbé Guitrel. Tels sont les noms qu’on donne aux vases renfermant la réserve eucharistique. Mais la custode affecte la forme d’un cylindre avec un couvercle en cône.

M. de Brécé demeurait songeur, le front coupé d’un grand pli sombre. Il souffla et dit :

— Pourquoi, cette madame de Bonmont, qui est juive, donne-t-elle un ciboire à la Chapelle de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles ? Quelle rage ont les israélites de se fourrer dans nos églises ?

M. l’abbé Guitrel, les doigts dans ses manches, passa sa langue sur ses lèvres et dit avec douceur :

— Permettez-moi, monsieur le duc, de vous faire observer que madame la baronne Jules de Bonmont est catholique.

— Allons donc ! s’écria M. de Brécé. C’est une juive autrichienne, une demoiselle Wallstein. Son mari, le baron de Bonmont, s’appelait de son vrai nom Gutenberg.

— Permettez, monsieur le duc, dit M. l’abbé Guitrel. Je ne nie pas que la baronne de Bonmont ne soit d’origine israélite. Je me permets de vous représenter que, convertie et baptisée, elle est chrétienne ; j’ajouterai qu’elle est bonne chrétienne. Elle multiplie ses dons aux œuvres catholiques, et donne l’exemple de…

M. de Brécé l’interrompit :

— Monsieur l’abbé, je connais vos idées. Je les respecte comme je respecte votre habit. Mais, pour moi, un juif converti est un juif tout de même. Je n’en fais pas la différence.

— Moi non plus, dit madame Jean de Brécé.

— Vos impressions, madame la duchesse, sont légitimes en quelque manière, répliqua l’abbé Guitrel. Mais vous ne pouvez ignorer ce que l’Église enseigne, à savoir que la malédiction divine prononcée contre les juifs poursuit leur crime et non leur race, et que les effets de cette réprobation ne sauraient atteindre les…

— Il est lourd ! dit M. de Brécé, qui, ayant tiré le ciboire de sa gaine, le tenait soulevé dans ses mains.

— Je suis vraiment contrariée, dit madame Jean de Brécé.

— Il est très lourd, répéta M. de Brécé.

— Et, qui plus est, ajouta M. Guitrel, il est fort bien travaillé. Il présente ce caractère de distinction qui est, pour ainsi dire, le cachet de Rondonneau jeune. Seul, l’orfèvre de l’archevêché pouvait choisir aussi judicieusement son modèle dans les traditions de l’art chrétien et en reproduire la forme et les ornements avec autant de bonheur que de fidélité. Ce ciboire est un ouvrage tout à fait hors ligne, dans le style du xiiie siècle.

— Le gobelet et le couvercle sont en or massif, dit M. de Brécé.

— D’après les règles de la liturgie, dit M. l’abbé Guitrel, la coupe du ciboire doit être en or, ou tout au moins en argent doré à l’intérieur.

M. de Brécé, qui tenait le vase renversé, dit :

— Le pied est creux.

— Heureusement ! s’écria madame Jean. M. l’abbé Guitrel coula son regard sur l’œuvre de Rondonneau jeune.

— N’en doutez point, dit-il, c’est là le style du xiiie siècle. Et l’on ne pouvait en choisir un meilleur. Le xiiie siècle est l’âge d’or de l’orfèvrerie religieuse. À cette époque, le ciboire affecte la forme heureuse d’une grenade, que vous reconnaissez dans cette belle pièce. Le pied solide et sans maigreur s’enrichit d’émaux et de pierres précieuses.

— Miséricorde ! des pierres précieuses ! s’écria madame Jean.

— Des anges, des prophètes sont ciselés finement dans les cadres en losange du plus heureux effet.

— C’était un fripon, ce Bonmont, dit soudainement madame de Courtrai. C’était un voleur. Et sa veuve n’a pas restitué.

— Vous voyez qu’elle commence, dit M. de Brécé en montrant du doigt l’étincelant ciboire.

— Que faire ? demanda madame Jean.

— Nous ne pouvons pas lui renvoyer son cadeau, répondit M. de Brécé.

— Pourquoi ? demanda madame de Brécé mère.

— Mais, maman, parce que c’est impossible.

— Alors il faut le garder ? dit madame Jean.

— Hé !… oui.

— Et la remercier ?

— Dame !

— C’est votre avis, général ?

— Il eût été préférable, dit le général, que cette dame, qui n’est pas en relation avec vous, se fût abstenue de vous faire un présent. Mais il n’y a pas de motifs pour répondre à sa politesse par un affront. C’est évident.

L’abbé Guitrel prit le ciboire entre ses mains vénérables, le souleva et dit :

— Notre-Dame-des-Belles-Feuilles regardera d’un œil bienveillant, j’en suis sûr, ce don destiné par une âme pieuse au tabernacle de son autel.

— Mais, fichtre, dit M. de Brécé, Notre-Dame-des-Belles-Feuilles, dans cette affaire, c’est moi. Si madame de Bonmont et le petit Bonmont veulent être invités chez moi, — et ils le voudront, — maintenant je suis obligé de les recevoir.